‹ Michelet's Histoire de France;Chapitre 11 sur 45 · LES CALAS. — VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS · texte numérisé non relu

LES CALAS. — VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS

L'ÉCLAT contre les parlements vint du point d'où nul à coup sûr n'aurait cru pouvoir l'attendre. Il vint du peuple oublié, dont toute la France semblait avoir détourné ses regards, d'un monde obscur qui tâchait 5 de ne plus être aperçu, qui n'occupait plus personne, du triste monde protestant qui vivait dans le Midi à peu près comme en Espagne les restes terrorisés des races mauresque et juive.

Y avait-il des protestants? Non, pas un devant la

10 loi, mais des nouveaux convertis. Mensonge atroce qui tenait ces populations tremblantes dans le désolant supplice d'avoir deux vies: l'apparente, de demi-hypocrisie; — et la vie secrète et cachée qui, aux grands moments solennels, baptême, mort et mariage, les replaçait dans

15 le péril, les jetait dans l'aventure, le roman nocturne et furtif des assemblées du désert. Vieilles carrières, antres, cavernes, les lieux sauvages et désolés, d'horreur biblique, cette poésie ne faisait pas peu pour maintenir ces âmes sombres dans le culte de leurs pères.

20 Du séminaire de Lausanne, incessamment, en Languedoc, venaient de jeunes ministres pour témoigner de leur foi, prêcher au désert, mourir. Rien n'irritait davantage les catholiques et le clergé que cette perpétuité de mar-

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tyrs, qui, aux dépens de leur vie, démentaient si haut le mensonge, disaient: «Vous avez beau faire. Il y a un peuple protestant. >'

Fleury, en 1738, multiplia les amendes et permit même aux curés l'emploi des moyens militaires. En 5 51, l'intendant Saint-Priest, pour plaire au clergé, fit une chose provocante, infiniment dangereuse, d'exiger que les protestants rebaptisés, remariés, subissent expressément les sacrements catholiques. La cour eut peur, l'arrêta.

Mais si l'on employait moins ces persécutions gêné- 10 raies, les parlements, par moments, frappaient des coups de terreur. Aux fermentations du carême, de Pâques, et autres grandes fêtes, parmi les processions où Messieurs défilaient en robe rouge, on dressait les échafauds. Spectacle cher à ces masses qui ont des besoins dramatiques. 15 Mais le grand régal, c'était le relaps non confessé, le suicidé (présumé tel). On le jetait à la rue pour l'amusement du peuple. Traîné dans la honte et la boue, tout nu sur l'infamante claie, écorchant sa face à la terre, prostitué aux regards, aux rires, aux indignités! 20

Profonde horreur! et tout cela n'avait en France aucun écho. La question protestante durait depuis trop longtemps. Elle ennuyait, fatiguait. Au premier mot: «Protestants,» on tournait court, on disait: «Parlons plutôt d'autre chose.» Ayant tant, si longtemps souf- 25 fert, ils avaient usé la pitié. On croyait bien en général qu'on leur faisait des choses indignes. On aimait mieux n'en rien savoir. Ainsi peu à peu un mur s'était fait entre eux et la France, un mur d'airain. Ce grand peuple vivait comme au fond d'une tour. Les martyres, 30 les exécutions, se faisaient en plein soleil de Toulouse,

SOUS son Capitole. Et on ne les voyait pas! Elles se passaient au Peyrou de Montpellier, au sommet de ses tefrasses étagées! à la vue de cent mille hommes. Et on ne le savait pas!

5 Triste côté de l'âme humaine. Les grosses majorités, qui sont bien sûres de la force, deviennent étonnamment orgueilleuses et colériques. Toute apparition de ministre semblait une audace coupable des protestants, un outrage au grand monde catholique. Le 14 septembre, à Caus-

10 sade (1761), le jeune ministre Rochette est arrêté, se déclare noblement, ne daigne mentir. Trois jeunes gentilshommes verriers, sans armes que leur petite épée, essayent de le dégager. Sur cela, fureur incroyable des populations catholiques. Les paroisess sonnent, re-

15 sonnent le tocsin. Tous prennent la fourche. Les bouchers courent avec leurs dogues. Chasse atroce! sur quel monstre donc? une hyène du Gévaudan? La hyène est ce peuple fou. Rochette et les trois sont traînés à Toulouse. Triomphe et joie générale. On

20 en jase, on espère bien jouir bientôt du supplice; mais on ne l'eut qu'en février.

Presque au même moment que Rochette, autre capture (13 octobre 1762): une famille de Toulouse, <^qui a étranglé son fils.^^

25 Sachons ce que sont ces gens-là:

Un bon et brave marchand d'indiennes était à Toulouse, établi depuis quarante ans. Calas, ce marchand, avait épousé une demoiselle accomplie, mais noble malheureusement (des Montesquieu, de Languedoc). Elle

30 donna à ses enfants une éducation selon sa naissance. Ils furent nobles, dans une boutique.

2l8 HISTOIRE DE FRANCE

Les protestants ne pouvaient avoir de servante protestante. Ils en eurent une excellente, mais excellemment catholique. Cette bonne fille, qui vit naître leur second fils, Louis, l'éleva, lui fut attachée, ne manqua pas de vouloir sauver sa jeune âme, le mena probable- 5 ment aux belles églises de Toulouse, enivrantes d'encens et de fleurs. Le petit: allait volontiers ^ chez la voisine d'en face, femme d'un perruquier catholique, et fut presque camarade de leur fils, un petit abbé, Louis un matinf^se sauve,) et la perruquière le cache. Conquête 10 heureuse. L'archevêque est ravi, s'y intéresse. L'enfant converti, dès sept ans, d'après les bonnes ordonnances, peut faire la guerre à ses parents. En effet, il montre les dents. Il exige de l'argent. Le pauvre bonhomme Calas est mandé chez l'archevêque. Il 15 finance. On lui fait payer: 1° les dettes de Louis, six cents livres; puis, quatre cents pour apprentissage chez un catholique, et cent francs annuellement. — Est-ce tout? Non, de l'évêché, on signifie à Calas qu'il ait à établir son fils. Il n'ose pas refuser, ne faisant qu'une 20 objection, qu'il est bien jeune, incapable. Et cependant il se saigne. Il dit qu'il ne peut donner que trois cents francs en argent, et dix mille en marchandises. — Est-ce tput? Non.. On fait écrire par ce misérable Louis un placet à l'intendant pour demander que ses deux sœurs 25 et son petit frère Donat soient enlevés à leur père, à leur mère, et séquestrés.

Ce placet, tombé de sa poche, fut relevé par l'aîné de la famille, Marc-Antoine, qui lui reprocha âprement cet acte infâme. 30

Marc-Antoine était protestant zélé, d'un caractère

sombre. Il avait autorité dans la maison. C'était lui, et non, pas le père Calas, qui faisait la prière commune. Il était lettré, distingué. Il étudiait en droit, et, s'était , fait recevoir bachelier en 59. Il voulait passer la licence. '-*-'<>-**^ 5 Mais pour cela il fallait un certificat de catholicité. Il avait horreur de le demander. Donc il , était arrêté court. Il voyait ses camarades lancés briller au barreau. Cela le jeta en grande tristesse. Pour se distraire, il allait aux cafés, devint joueur. Il aurait voulu alors,

10 se rabattant sur le commerce, que son père l'associât. Calas, autant qu'il pouvait, le faisait son alter ego. Mais fort raisonnablement, il n'osait s'associer légalement un jeune homme déjà dérangé qui eût ruiné la famille. Nouveau chagrin pour Marc- Antoine. Il voyait

15 tout impossible. Il eut envie de s'en aller à Genève, de se faire ministre, et de revenir se faire pendre. Mais fallait-il aller si loin pour cela? Il lisait fort ceux qui ont parlé du suicide, et le Caton de Plutarque, et tel chapitre de Montaigne, et le monologue d'Hamlet, le

20 Sidney surtout de Gresset.

Le 13 octobre 61, la sombre boutique reçut une visite, celle d'un' gentil jeune homme de vingt ans, nommé Lavaysse, fils d'un avocat protestant, mais élevé par les jésuites. Lui aussi il avaitlfait fi du ^commerce où on le

25 mit. Il avait l'ambition de la marine. A Bordeaux, il étudia l'anglais, un peu de mathématiques. Il voulait être pilotin. Déjà il portait l'épée. Mais, comme tout lui réussissait, il se trouva qu'un de ses oncles l'appelait à Saint-Domingue, sur une riche plantation. C'était

30 une fortune faite. Ce petit favori du sort, avec son épée, sa gaieté, la grâce des gens heureux, invité par ces

bonnes gens^ attrista encore Marc-Antoine. Sombre et muet, celui-ci soupa, but plusieurs verres de vin. Mais avant que l'on finît, il descendit tout doucement, ôta son habit, le plia proprement avec son gilet de nankin, puis se pendit. ^l^ 5

Qu'on juge du désespoir des parents. Mais la vive peur du père, de la mère encore plus, c'était qu'on ne traitât leur fils en suicidé, que, subissant la honteuse exhibition, et traîné tout nu sur la claie, il ne perdît aussi ses frères, ne les déshonorât tous. La férocité lo populaire' gardait ces affreux souvenirs, les lazzi, les rires atroces; elle eût pu dire dans trente ans, dans cinquante ans, au dernier des fils: (< J'ai vu ton frère sur le nez, traîné dans les rues de Toulouse. ^>

Voilà ces pauvres Calas qui disent qu'il ne s'est pas 15 tué. «Alors, on l'a donc tué? . . . mais vous l'auriez entendu ...» Que dire à cela? Les voisins frémissent, et des furies crient: «Ce sont eux qui l'ont tuéP) ^ f ^

La garde arrive, avec elle certain capitoul, David, homme emporté, empressé, de grand zèle et de grand 20 bruit. Sans procès- verb al, il enlève le cadavre, la famille, et traîne tout dans les rues pleines de monde (un dimanche soir). Chacun aux fenêtres. «Qu'est-ce?» — «Rien que des protestant^ qui ont étranglé leur fils.» , Dan3 la procédure d'alors, celle du cruel moyen âge, 25 confirraée par Louis XIV en 1670, tout devait partir de l'Église. Le magistrat requérait que l'autorité ecclésiastique fulminât un monitoire, sommation à tous les fidèles, de déclarer ce qu'ils savaient. Cela constituait les curés, les prêtres,! juges d'mstruction. ) On venait 30 leur dire à l'oreille ce qu'on savait, imaginait. On/ se

' concertait avec ) eux, avant d'aller déposer. Mais le monitoire ne devait parler qu'en général, ne pas nommer les personnes suspectées. Celui des Calas les nommait, énonçait comme déjà certains les faits dont on allait 5 juger. Il disait que Marc-Antoine allait se faire catholique. Il disait qu'en telle maison un conseil avait été tenu pour faire mourir Marc-Antoine. Il disait jusqu'aux plaintes, aux cris, qu'avait poussés la victime. Bref, avec un pareil acte qui tranchait tout, le procès

lo était tout fait, tout jugé.

Par cinq fois, par cinq dimanches, ce cri de mort, de vengeance, partit de toutes les chaires. Le 7 novembre, à l'appui, une grande fête sépulcrale, le service de Marc- Antoine, se fit dans l'église des pénitents blancs. Ces

15 confrères (blancs, bleus, noirs, gris), c'était à peu près tout le peuple industriel et marchand, cordonniers, tailleurs, boulangers, etc., enrôlés sous les couleurs, les bannières ecclésiastiques. Les confréries s'enviaient ce corps saint de Marc-Antoine. Les curés se le disputaient. Les

20 pénitents blancs, issus tout droit de saint Dominique, l'emportèrent. L'église entière était tend^e de drap blanc. Sur un catafalque énorme planait un squelette " (la foule crut voir les os de Marc- Antoine) . L'osseuse figure, dans la main tenait brandillante une palme qui

25 glorifiait son martyre, demandait vengeance.

Qui pouvait avoir le cœur assez dur pour la refuser? Dieu s'en mêlait. Trois miracles, quatre, qui se firent sur la tombe, touchèrent, exaltèrent les femmes, les jetèrent dans le délire.

30 L'année redoutable arrivait de l'anniversaire séculaire de 1562, la Saint-Barthélémy toulousaine. On attendait

de grandes fêtes, mais les plus chères au cœur du peuple, c'étaient les "expiations protestantes qui précéderaient. Cette grande et profonde masse' a gardé un levain étrange. Les horribles événements qui ont eu lieu en ce pays lui ont laissé un besoin de tragédies, d'émotions. L'église 5 de Saint-Sernin, née de la fureur du taureau qui traîna n jadis le martyr, cette superbe église de sang, sacrée par la première croisade et les massacres de l'Asie, rougie du sang albigeois et des massacres de l'Europe, cette église, des cryptes aux tours, sue la mort. Le peuple, en ses 10 caves, va voir l'affreux bric-à-brac des crânes, des ossements sacrés, se repaît incessamment des curiosités du sépulcre.

Pour répondre à de tels besoins, le parlement de Toulouse, large et grand dans ses justices, ne permit 15 pas de regretter la vigueur de l'inquisition. En une seule année, dit-on, quatre cents sorciers, hérétiques, juifs et autres, furent expédiés pêle-mêle, allèrent au bûcher.

Dans ces cités du Midi, où l'hiver, presque toujours 20 doux, continue la vie en plein air, à force de parler, plaider, supposer, imaginer, les rêves populaires prennent corps et toute la fixité que peut avoir le réel. De femmes en femmes (malades de tendresse et de fureur, tendresse pour la victime, fureur contre les protestants), 25 la noire ville se trouva grosse d'une époutantable grossesse, gonflée comme d'un vent de haine, de colère et de .venin. Un monstre éclata de ce vent, monstre "d'ineptie, de sottise, une légende qui pouvait faire bien plus qu'une exécution, — un massacre général: .^^^ ,^,39 ,

«Il est sûr, il est certain que si les protestants s'ob-

stinent, malgré tant de persécutions, à rester toujours

protestants, il y a une cause à cela. La cause, c'est la

terreur. Ils ont un tribunal secret qui met sur-le-champ

à mort ceux qui se convertiraient. ^>

5 A quoi les prêtres ajoutaient: «C'est si vrai, que

^ ^Calvin même leur ordonne expressément de tuer le fils »\X/uuX^ . . . . ■ ■ .

indocile. ^> (Calvin ne fait en cela que citer, traduire la

Bible, comme font les docteurs catholiques. Mais ni

les uns ni les autres ne commandent la mort des enfants.)

10 Les femmes allaient bride abattue dans l'absurde.

A . Ce tribunal, pour exécuter les enfants, a un sacrificateur

patenté qui porte une épée. Or, dans l'affaire de Calas,

il y avait le pilotin Lavaysse et sa petite épée. Voilà le

sacrificateur. Car, pour étrangler un homme, il faut

15 avoir une épée.

Quoi de plus clair? Qui résiste est un impie certainement. Il n'a ni la foi ni le cœur. Oh! cœur dur, qui veut impunie la mort des enfants innocents! . . . «Des preuves! dis-tu, des preuves !>^ Misérable! s'il te

20 faut des preuves, c'est que tu n'es pas chrétien.

Voltaire, qui court les surfaces et n'a guère de mots profonds, en a un ici, admirable: « Jugement? d'autant plus chrétien qu'il n'y avait aucune preuve. ^^

C'est là toucher le fond des choses. Dans une religion

25 de l'amour, prouver ou demander preuve, c'est pécher, n'aimer pas assez. L'amour est si fort qu'il croit le contraire de ce qu'il voit. Plus la chose est illogique, folle, absurde (c'est le mot même de Tertullien, d'Augustin), plus elle est matière à la foi, à la croyance d'amour.

30 Surprise par le mari, l'épouse dit: «Si vous aimiez, vous n'en croiriez pas vos yeux; vous en croiriez votre

cœur. Non, vous n'avez pas la foi; vous n'eûtes jamais l'amour. »

Telle fut l'affaire des Calas, un vigoureux acte de foi de la ville de Toulouse. Il y avait des choses évidentes qui rendaient invraisemblable le martyre de 5 Marc-Antoine; mais plus c'était invraisemblable, plus il était beau de le croire, méritant, d'un cœur chrétien.

C'était le charmant éveil du printemps méridional, de la fermentation première. C'était l'ouverture de l'année émouvante et dramatique où devaient se suivre les fêtes, 10 celle de mai en souvenir du massacre protestant, celle de juin, la Fête-Dieu, rouge des roses albigeoises. L'exécution de Rochette avait commencé, et, dans un crescendo superbe, cela allait continuer. Les bons capitouls, unis à ce sentiment populaire, accueillirent avec plaisir 15 un torrent de femmes joyeuses qui savaient ou ne savaient pas, venaient parler, soulager leur trop-plein, leur cerveau malade. La dernière racaille eut crédit. Ils reçurent à témoigner une fille qui venait d'être fouettée

de la main du bourreau. gX/(^^2,„^j^ 20

Le parlement qui, sur appel, rejugea le jugement, ne s'associa pas moins aux sensibilités du peuple. Un seul conseiller hésita. Menacé, il n'osa juger, s'abstint. Ce fut une merveille qu'il se trouvât un avocat, Sudre; que ce nom intrépide reste dans l'immortalité. C'était un 25 légiste très fort. Il mit les choses en pleine clarté. Comment -s'y prit le parlement pour se faire assez de ténèbres? D'une part, en suivant certains us abolis de l'inquisition. D'autre part, en suivant la belle ordonnance de Louis XIV, en jugeant: que plusieurs indices 30 légers font un indice grave, deux graves un indice violent.

qu'avec quatre quarts de preuves et huit huitièmes de preuves, on a deux preuves complètes, etc.

Sur treize voix, il y en eut sept contre l'accusé. Ce

n'était pas assez; mais le plus vieux des conseillers,

5 d'abord favorable à Calas, ne put résister à l'aspect

menaçant de ses collègues, ou à l'entraînement du peuple

qui attendait, espérait.

Ce qui trancha tout peut-être, c'est que les protestants, tremblant pour eux-mêmes plus que pour Calas,

10 firent déclarer par leur homme, Rabaut, le héros du désert, par l'église de Genève, qu'on n'enseignait nullement le meurtre des enfants. Mais cela même augmenta la fureur des cathoHques. Quoi! Rabaut si hardiment vit, se promène autour de Nîmes, il ose se signaler, il

15 parle, il écrit, intervient! Cela f]Lit fatal à Calas.

Comme si on eût voulu piquer" le taureau populaire, lui mettre la braise à la queue, ce Bruit court: <^Ils vont échapper !>> La nuit, on place des lanternes sur le toit de la prison. La foule veille autour inquiète. Si on lui

20 ôtait sa proie!

Mais le voilà . . . Soyez heureux! ... Le voilà sur la charrette entre deux dominicains. Ce bonhomme de 64 ans, qui n'avait marqué en rien, le voilà (qui l'eût attendu?) d'une noblesse héroïque. Les deux moines

25 en sont stupéfaits. A son^amende honorable,; à l'échafaud, sur la fôùe, il répète: <^ Je suis innocent. >^ Il prie Dieu de pardonner sa mort à ses juges.

Il ne cria qu'au premier coup. Rompu, brisé, deux heures encore la face tournée contre le ciel, il eut la

30 même constance d'âme. Le misérable capitoul David était là présent, espérant qu'il avouerait. Il ne put se

contenir, s'élança vers le roué, et lui montrant le bûcher: <<Dans un moment, tu n'es que cendre . . . Allons, dis, malheureux, avoue !^^ Calas détourna la tête du côté de l'éternité. c^fJjUhj^

L'effet fut violent, terrible. Toulouse à l'instant dé- 5 gonfla. La masse de poison, de colère, disparut. Les visages blêmes disaient l'énorme avortement qui se faisait tout d'un coup. La folie du jugement crevait les yeux. En ne condamnant que Calas, on supposait que ce vieillard, faible, de jambes chancelantes, avait seul 10 pendu, étranglé un fort gaillard de vingt-huit ans! On espérait apparemment que, dans l'excès des ^ douleurs, il accuserait les siens pour avoir quelque répit, qu'un mot lui. échapperait. On se fût servi de ce mot. La mère, le fils Pierre et l'ami, tous auraient été rompus. Mais 15 sa fermeté les sauva.

Les amis, parents de Lavaysse craignaient, quand on le fit sortir, que le peuple ne lui fît un mauvais parti. Mais ce fut tout le contraire. La foule l'accueillit, le bénit. Les femmes disaient: << Qu'il est joli! qu'il a 20 l'air doux!» Elles pleuraient encore plus que pour Marc-Antoine.

Un Marseillais qui avait vu l'exécution de Calas, en parla en mars à Voltaire. Il sauta d'indignation. Le petit Donat Calas était à Genève. Il le vit, le fit parler. 25 Puis il écrivit à la veuve, lui demandant si elle signerait, au nom de Dieu, que Calas était mort innocent. «Elle n'hésita pas, dit-il. Je n'hésitai pas non plus. »

Voilà qui est admirable. Voltaire n'est pas un héros. Et pourtant,! à l'imprévu, il fait la terrible entreprise cle 30

réhabiliter Calas, c'est-à-dire de déshonorer le parlement de Toulouse, c'est-à-dire de iDraveK, blesser, peut-être, tous les parlements.

Richelieu, quand il lui en parle, demande s'il est 5 devenu fou.

Car, quelle arme a-t-il? Aucung. D'aucune source officielle il n'obtient de renseignements. Les pièces sont sous la clef du parlement de Toulouse. Comment les atteindre là?

10 Que pensait M. de Choiseul ? Si on eût osé le sonder, eût-il avoué jamais (ayant besoin des parlements) qu'il verrait avec plaisir ce hardi soufflet donné à leur popularité ?

Choiseul était bien puissant. , Eh bien, dans l'ombre

15 plus bas, une puissance quasi-domestique existait qu'il n'osait toucher. C'était la dynastie sournoise de la Vrillière, immuables ministres des ( lettres de cachet. ] Celui d'alors, Saint-Florentin, avait une maladie, la jalousie de ses prisons. Il aimait tant ses prisonniers,

20 que lui en enlever un "seul, c'était lui tirer du san^ L^ clergé n'eût pu avoir un m,eilleur geôlier, plus "tenace. La cour le trouvait commode, obhgeant. Il pouvait se permettre tout. Il avait de fortes racines. Il exploitait son ministère de terreur pour le plaisir, effrayait, livrait .

25 des dames. S'il est vrai, comme on le dit, que le roi, nullement cruel, ait été pourtant jusqu'au crime, je ne vois guère dans cette cour qu'un homme qui ait pu l'y servir. Je ne vois qu'un seul visage sur qui on lise ces choses. C'est l'image convulsive qui vous arrête tout

30 court dans le musée de Versailles. Face atroce, gri- '^-v-va^ maçante, qu'on dirait épileptique. J'y lis ces funèbres

plaisirs. J'y lis les galères protestantes et l'exécution de Calas.

/\ Quand on voit les demandes ignobles de pensions, etc., qu'adressaient ces magistrats à Saint-Florentin, quand on voit qu'il leur écrit ses regrets de ne pas avoir 5 des soldats pour les dragonnades, on ne peut douter que ces juges n'aient cru par un si bel arrêt faire leur cour, n'aient pensé que rien ne pouvait le charmer plus qu'un roué.

Voltaire avait bien de l'audace. Il écrit à ce misé- 10 rable, fait semblant d'espérer en lui. Il envoie à Saint- Florentin je ne sais combien de personnes. Tout cela, bien entendu, inutile. Mais l'effet est fort. Le jour dans ce lieu maudit a lui; le soleil d'aplomb arrive au royaume sombre. Le noir coquin voit sur lui l'œil 15 pétillant de Voltaire, et bientôt toute la France va le regarder en face.

<<Qu'y faire? dit-il timidement. C'est l'affaire de la justice. Cela ne me regarde pas. ^>

Ce n'est pas Voltaire seulement qu'il faut admirer ici, 20 c'est la société française. Les Anglais, si méprisants, doivent ôter leurs chapeaux, et les Allemands, et tous. Ce mouvement électrique n'aurait eu chez nul autre peuple des résultats si rapides. L'étincelle partie de Ferney fait à l'instant un incendie, et point du tout 25 éphémère. Un foyer se crée durable de bonté intelligente, de pitié, d'humanité . . .

Les salons furent à l'instant des tribunaux d'équité, où le bon sens, l'esprit fin, perçant, mit la chose à clair. Des femmes éloquentes, admirables, parlèrent comme 30 jamais avocat, magistrat, n'aurait su dire. Lorsque

Voltaire remit la chose à d'Alembert, il savait qu'il évoquait là un salon, et le plus ardent, un volcan de passion, mademoiselle Lespinasse, trois fois plus Rousseau que Rousseau. Sur ses lettres il a passé cent ans: 5 le papier brûle encore.

Que faisait M. de Choiseul? Sa manœuvre est ingénieuse. Il ne se met pas encore dans l'attaque au parlement. Il agit, mais par derrière, en dessous, par un coup de griffe qu'il donne à Saint-Florentin. Il y

10 avait à Toulon un admirable forçat, un saint, le fameux jeune Fabre qui se glissa aux galères par surprise pour sauver son père. Je ne sais combien de gens priaient le ministre pour Fabre. En vain. Choiseul, en prenant le ministère de la marine, fait ce tour à Saint-Florentin

15 de lui voler son galérien (mai 1762). Il en fut presque malade. Choiseul avait là sous la main une histoire très pathétique. Il en joua parfaitement.

Bon signe pour les Calas. Voltaire commença d'écrire, d'imprimer pour eux à Genève. On n'osait encore

20 à Paris. Le parlement de Paris laisserait-il circuler?

Voltaire l'obtint par un homme dont le nom ne

doit pas périr. L'abbé de Chauvelin, infirme, un petit

homme bancroche, et qui ne vivait que de lait, n'en

était pas moins l'orateur le plus vif du parlement, véhé-

25 ment et intrépide. Il avait tâté déjà des cachots de Saint-Michel. Il allait toujours son chemin. Loyola mourut de sa main. Dans cette circonstance critique il ne crut pas que le parlement de Paris dût, en se déshonorant, défendre l'ânerie de Toulouse.

30 On ne sait pas bien au juste ce qui roulait sous les perruques du parlement de Paris. Ses jansénistes en-

croûtes, en laissant circuler Voltaire, voulaient se dédommager en emprisonnant Rousseau. La mauvaise humeur qu'ils eurent contre tous les philosophes, en voyant l'affaire Calas, et madame Calas à Paris, dut avoir grande influence sur leur condamnation d'Emile. Ce 5 fut justement le 8 juin qu'ils lancèrent arrêt contre lui. Dans la nuit du 8 au 9, Rousseau s'enfuit, sortit de France.

Voltaire avait voulu à tout prix que la veuve fût à Paris. Elle hésitait, avait peur. Ses deux filles étaient 10 au couvent, et l'on pouvait les maltraiter. Mais on lui dit que c'était son devoir d'aller. Elle alla.

Il était temps. Déjà ceux de Toulouse demandaient à Saint-Florentin son arrestation. Dès qu'elle était à Paris, cela devenait impossible. Tous l'entourent, tous 15 sont pour elle. Cette dame intéressante et si noble dans son deuil . . . quoi! c'est là une marchande? quoi! c'est une protestante? . . . Que de préjugés effacés!

Saint-Florentin, lâchement, devant cet effet public, fait son compliment à Voltaire, dit s'intéresser aux 20 Calas. On eût voulu seulement avoir le temps d'arranger contre Voltaire une machine, un petit baril de poudre qu'on aurait mis sous Ferney.

On avait lâché Fréron pour aboyer, occuper. Pendant ce temps, un journal peu lu, un journal français, 25 traduit certain journal anglais qui donne une lettre de Voltaire. Voltaire qui, en ce moment, a tellement besoin du roi, dans cette lettre lance au roi les injures les plus étourdies. Quelle invention heureuse, naturelle et vraisemblable! Mais Choiseul l'en avertit. Il éclate, 30 il rit de ces sots, marque au fer chaud les faussaires.

Cependant autre machine (exécrable) dans Toulouse. Le parlement, pour excuser la sentence de Calas, veut faire un second Calas. <<Oui, dit-il, les protestants égorgent leurs propres enfants. On va vous en donner

5 la preuve. >> (Oct. 1762.)

Deux années auparavant, l'évêque de Castres avait pris une enfant à la famille protestante des Sirven. Cette enfant est si doucement traitée par des religieuses auxquelles elle est confiée, qu'elle est folle, rendue aux

10 parents. Elle se jeta dans un puits. Une petite amie a vu ses parents qui l'y jetaient. Témoin grave, qui, plus tard, avoue avoir dit cela pour avoir des confitures. Le parlement de Toulouse, sans autre témoin, sans preuves, condamne à mort les Sirven. Ces pauvres

15 gens, en décembre, par les neiges des Cévennes, s'enfuient. Une de leurs filles accouche au milieu des glaces. Ils échappent cependant, un matin tombent à Ferney.

Nouvelle secousse d'horreur. Toute l'Europe fut émue, vint voir ces infortunés, les Calas et les Sirven.

20 Voltaire nourrissait tout cela, les abritait, les présentait à la foule des grands seigneurs, des gens influents qui venaient. De l'Angleterre, de la Russie, on souscrit pour les Calas. La France seule tardera-t-elle à se déclarer? Le grand conseil est parvenu à arracher

25 enfin les pièces au parlement de Toulouse. Le premier mars 63, le bureau des cassations déclare la requête admissible. Le 7 mars, la cassation est prononcée. Et le 8, madame Calas est à Versailles.

Partout bien reçue. Les portes sont ouvertes à deux

30 battants. Bon accueil du chancelier. Force caresses des Choiseul. Le dimanche où l'on est admis à voir

dans la galerie le roi qui va à la messe, elle est là avec ses filles. Grand spectacle. Ces trois simples femmes, avec leurs cornettes noires, leur deuil, c'est la Révolution.

Qu'en dit là-haut le grand roi, au plafond de la ga- 5 lerie, qui dans sa main immobile, sur l'hérésie terrassée, balance les foudres de Lebrun? Les pauvres victimes à Versailles, dans leur modestie muette, n'en sont pas moins la victoire de la justice éternelle.

On supposa que cette vue serait trop pénible au roi. 10 Quelqu'un eut l'attention de glisser, de se laisser choir, pour que, détournant ses regards, il fût dispensé de voir mesdames Calas. INIais la reine les fit venir, les reçut avec bonté.

Il fallut du temps encore. Ce ne fut que le 7 mars 15 1765, trois ans, jour pour jour, après l'arrêt de Calas, qu'il fut déclaré innocent.

La cour fut très maladroite. Elle défendit quelque temps l'estampe célèbre de la famille, et puis enfin la permit. Une petite gratification leur fut donnée pour 20 les empêcher de poursuivre les juges pécuniairement.

Ce parlement, chose curieuse, n'obéit pas, n'effaça pas de ses registres le jugement de Calas. Ce qui exprime à merveille l'orgueil sanguinaire de ce corps et la barba^rie du temps, c'est qu'il fallut payer très cher 25 l'huissier qui faisait la signification au parlement de Toulouse. L'huissier croyait risquer sa vie.

Voltaire ne fut pas d'avis qu'on poussât plus loin les choses. La victoire était énorme, la mieux gagnée qui fut jamais. Les protestants, dès ce jour, ont été sauvés. 30 Ce que la ligue de l'Europe n'a pu, en trente ans de

guerre, arracher de Louis XIV, Voltaire l'a fait sous Louis XV avec quelques mains de papier.

L'humanité, la tolérance, sont tout à coup choses à la mode. Choiseul fait jouer la pièce de VHonnête 5 criminel, de Fabre, délivré par lui. Le parti contraire à Choiseul, Richelieu et les Beauvau, par une noble concurrence, appuient aussi les protestants. Le chevaleresque Beauvau, gouverneur du Languedoc, introduit dans ces pays, en attendant la loi meilleure, un régime

10 d'humanité.

Choiseul fut assez habile. Au moment où sa longue guerre et sa misérable paix imposent la honte et la ruine, il prend son appui à Ferney dans cette tardive victoire des idées justes et humaines. Qui l'aurait cru?

15 il accepte ici un représentant des églises protestantes. Un savant. Court de Gébelin, réside à Paris des lors, correspond avec les ministres, les m.agistrats, ambassadeurs, etc. Homme éminemment paci ique, d'érudition visionnaire, crédule, innocent, bien propre à montrer ce

20 que les victimes ont gardé de douceur d'âme.

TRANSFORMATION DES ESPRITS, 1760-1780.— L'ÉLAN POUR L'AMÉRIQUE. — LA GUERRE,

Deux mois après la chute de Turgot, l'Amérique en péril vient ici demander secours (17 juillet 1776). Que répondra la France?

Qu'elle-même succombe, qu'elle est obérée, ruinée? Non, la France emprunte un milliard, se perd et sauve 5 l'Amérique.

Cela est grand et singulier.

Quelle est donc cette France qui ressemble si peu à ce que nous voyons?

Qui dit France ne dit pas le roi. Et c'est là même la 10 merveille que la France ait tellement dominé, entraîné le roi, qu'il se soit, contre ses idées, ses goûts et ses désirs, trouvé fatalement dans l'affaire.

La France de 1750 n'eût ni voulu, ni pu cela. Mais, en vingt-cinq années, une nation tout autre s'était faite. 15 Ainsi que l'enfant retardé, qui grandit tout à coup de six pouces ou d'un pied, — ce peuple eut brusquement deux ou trois accès de croissance.

De 1750 à 1760, par V Encyclopédie, par Voltaire, Diderot et les premiers économistes, elle fit table rase 20 d'un monde de vieilleries, entra dans la vraie voie de . pensée et d'activité.

l'élan pour L'AMÉRIQUE 235

Et depuis 1760, par Rousseau et Mably, par la lutte des écoles de Rousseau et de Montesquieu, on discuta le juste, on rechercha le droit. Le succès colossal du livre de Raynal (1770) étendit ces idées de la patrie au monde. 5 Mouvement rare, unique, où tous entrèrent, les femmes! ... ce qui ne s'était vu jamais. La femme, de nos jours triste agent de réaction, fut dans ce temps admirablement jeune, ardente, devança l'homme même. Elle est alors la fille de Rousseau, tout attendrie de

10 lui, le lisant nuit et jour, ne pouvant pas dormir si elle ne l'a sous l'oreiller. Aveugle à ses contradictions, et l'embellissant de ses rêves, elle croyait le voir, sur les ruines du monde, recommençant tout par l'amour, refaisant le monde en trois livres (par la Femme, l'Enfant,

15 la Patrie).

Féconde en fut l'émotion. Ce n'est pas sans raison qu'on note les enfants nés de ce beau moment comme animés d'un esprit supérieur, d'un don de flamme et de génie. C'est la génération des Titans révolutionnaires;

20 l'autre génération non moins hardie, dans la science. C'est Danton, Vergniaud, Desmoulins; c'est Ampère et Laplace, c'est Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire.

Mademoiselle de Lespinasse marque admirablement cette heure (1776), où les salons changèrent. On se

25 tut un moment et on se recueillit dans l'attente solennelle de tout ce qu'allait faire Turgot. Puis on ne parle plus que d'affaires sociales et d'intérêts publics. De plus en plus les femmes vont de l'amour au grand amour, celui du bon, du juste, de l'humanité, de la France.

30 Mêmes pensées du plus haut au plus bas, à Paris, à Versailles même. La plus noble, la plus entourée, la

charmante madame d'Egmont, dans sa foi à la liberté, qu'écrit-elle à Gustave, au nouveau roi de Suède? Le nouvel évangile qui fait battre le cœur à Manon Phlipon, la fille d'ouvrier, dans l'asile indigent où je la vois si belle, entre Rousseau, Plutarque, bientôt l'austère 5 épouse de ce grand citoyen, Roland.

Voici qui est plus fort. Figaro devient un héros. L'effronté Beaumarchais, spéculateur heureux et auteur applaudi, dans son frétillement, agent de Du Barry ou courrier de la reine (1774), avait tout gagné, hors Thon- 10 neur. Mais, attentif à tout, finement il odore d'où va soufSer la gloire, il pressent le grand cœur généreux de la France, s'empare de l'affaire d'Amérique.

Les insurgents tirent l'épée en avril 1775. Et à l'instant une voix de la France répond, les proclame invin- 15 cibles (25 septembre).

Voix très retentissante, celle de l'homme du succès, de celui qui dans les affaires, comme au théâtre, a si bien réussi, la voix de Beaumarchais. Il arrive de Londres, jure que l'Anglais enfonce et que V Américain vaincra. 20

Forte parole d'évocation magique qui plus que cent vaisseaux aida au grand événement. C'était la publicité même. On dit même la chose jusqu'au bout de l'Europe. Peu de journaux. Les cafés suppléaient, et la parole bien autrement ardente. Tous avaient dans 25 l'esprit le livre de Raynal (depuis 1770), livre si oublié, mais si puissant alors, qui, pendant vingt années, fut comme la Bible des deux mondes. Au fond des mers des Indes, dans la mer des Antilles, on dévorait Raynal. Toussaint-Louverture, qui déjà a trente-neuf ans alors, 30 l'apprend par coeur avec son Ancien Testament, Bçr-

l'élan pour L'AMÉRIQUE 237

nardin de Saint-Pierre s'en inspire à l'île de France. L'Américain Franklin, si fin et si sagace, place tout son espoir au pays de Raynal.

Pourquoi? C'est le plus beau. Nous devrions, ce 5 semble, haïr ces colons qui ont pris les pays découverts par nous, qui tuent nos amis les sauvages, qui choisissent pour général Washington, l'homme même dont le nom ouvrit tristement la guerre (1755) par l'accident de Jumonville. Grands motifs pour haïr! Cela n'arrête

10 rien. L'Amérique est reçue sur le cœur de la France, et la France lui dit: ^^Tu vaincras !^^

Admirable intrigant! avec quelle foi hardie ce Beaumarchais répond de la victoire! Comme il est sûr de ce qu'il dit! Ils vaincront. Ils n'ont point de poudre

15 et ne savent pas même en faire. Ils vaincront, car ils sont sans armes, sinon de vieux fusils de chasse. C'est justement cela qui emporte la France: La justice, le droit désarmé!

Le prévoyant Franklin avait arrangé deux machines,

20 l'une en France, l'autre en iVngleterre. En France, il avait un ami, le médecin Dubourg, lié avec Vergennes, et qui obtint quelques secours secrets. Tout cela était lent. L'Angleterre achetait, lançait sur l'Amérique une armée de Hessois, ces durs soldats du Rhin. Les heures

25 étaient comptées. La chance était mauvaise, si la brûlante activité de Beaumarchais n'eût tiré de l'argent d'ici et de l'Espagne, et tout, armes, habits, canons, jusqu'aux chaussures, n'eût mis là sa fortune, celle de ses amis, dans la scabreuse affaire, excellente pour se

30 ruiner.

Tout y était obscur, la question elle-même de savoir

si vraiment l'Amérique voulait être délivrée. Nul accord, et personne n'eût pu dire la majorité. Sparks (tr. Guizot) nous dit la chose au vrai. Les royalistes étaient au moins aussi nombreux. Les fils des puritains, malgré tout ce qu'on croit, n'étaient nullement républicains. 5 Leur grand livre, les Psaumes, c'est le livre d'un roi. La Bible, sur la royauté, comme sur tout, dit le pour et le contre. Ces gens d'esprit biblique étaient des sujets fort soumis, attachés à leur George, admirateurs aveugles de l'Angleterre, chapeau bas devant elle, éblouis 10 de lord Clive et de la conquête des Indes, stupéfaits de cette grandeur.

L'Amérique avait pu lutter dans la limite de la constitution, résister vertueusement par l'abstinence et se passer de thé; elle avait pu même s'armer contre les 15 soldats mercenaires; mais elle avait de grands scrupules. Personne n'eût osé lui parler de renier sa mère, pas un Américain. Nul n'eût eu ce courage impie.

Il fallait un impie, un brutal, pour lui dire cela, lancer le grand blasphème, le mot d'arrachement qui devait la 20 créer, la tirer du néant, le mot créateur: «Sois!>>

La savane, la libre forêt, ne donnent point ces grandes puissances. On ne trouve cela qu'au fond du peuple même, aux grandes foules, aux vieilles cités. Le rusé bonhomme Franklin sut déterrer la chose à Londres. 25

C'était un certain Thomas Paine, ouvrier-matelotmagister, qui avait traversé toute chose. Fils de quaker, il avait le calme de ses pères. C'était un homme fort qui allait devant lui, sans soupçonner d'obstacle et sans respecter rien, ne s'arrêtant qu'à la raison. Vrai citoyen 30 du monde, d'Anglais Américain, d'Américain Français,

l'élan pour L'AMÉRIQUE 239

il défendit la France, défendit Louis XVI et dans la vraie mesure (comme coupable qu'on devait enfermer). Lui-même prisonnier, voyant de près la mort, dans un calme admirable, il écrivait ses livres: Droits de r homme, 5 — Age de raison.

L'année 1775 (14 février) s'ouvre par le livre de Paine, le Bon Sens, tiré à cent mille. C'est le plus grand succès qu'un livre ait eu jamais. Il fut l'âme d'un peuple — bien plus que sa pensée, — son acte. Il

10 trancha la séparation. En quatre mois, il change, convertit l'Amérique, et le 4 juillet, il devient la loi même. Il fait l'Acte d'indépendance.

L'Amérique, à celui qui dit: «Sois,>^ répond: <<Je suis. ^>

15 Cela fait honneur à ce peuple. Un autre eût été fort choqué. Il mettait son orgueil à être Anglais. Paine lui dit durement: <<Vous êtes mêlé de tous les peuples. Même en cette province (Pensylvanie), pas un tiers n'est

• de sang anglais. ^>

20 II y avait aussi un préjugé très fort pour la constitution anglaise, Vadmirable et Vincomparable merveille d'harmonie, et autres bavardages. Paine réduit le tout à la très sèche vérité. Un roi qui a en main tant d'or et de places à donner (et plus, le budget monstre de

25 l'Eglise anglicane) rompt lourdement cette balance. Sa volonté, sous la forme hypocrite, <4a forme redoutable d'un bill du parlement, » pèse bien plus que l'ordre d'un despote. Celui-ci a cela de bon que c'est un gouvernement simple: on sait à qui s'en prendre. Mais la

30 grande machine anglaise est si brouillée qu'on soufïre très longtemps sans bien savoir d'où.

La pire situation, c'est d'être des rebelles. Devenez un État. La France et l'Espagne aideront.

Rester Anglais, c'est la guerre éternelle. L'Europe est si drue de royaumes, d'intérêts opposés, qu'il vous faut faire toujours la guerre. Assez, assez de guerre. 5 Soyez l'asile paisible des persécutés de ce monde. Votre éloignement fait votre paix. Le sang des morts, les pleurs de la nature, vous crient: << Séparez- vous ... Le temps en est venu (// is ti?ne to part) . ^^

C'est le moment, le seul. Dans cinquante ans, il 10 serait impossible de réunir ce continent. Faites un gouvernement quand tout est plus facile, neuf, entier, et qu'on peut tout régler d'après la raison. Jeunesse est le bon temps pour semer, commencer le bien (seed time) .

Jamais plus grande affaire ne fut sous le soleil. Car 15 il s'agit d'un monde, et de tout le temps à venir. Toute postérité est mêlée à ceci. Il en sera comme d'un nom gravé sur l'écorce d'un chêne; le chêne croît, et le nom grandit.

Ne restez donc pas là à attendre, à vous regarder 20 curieux, soupçonneux. Tendez donc au voisin la main de l'amitié. Enterrez la discorde. Plus de noms de partis, un seul nom: citoyen, ami franc, résolu, champion courageux des libres PJtats d'Amérique.

Cette rude éloquence, qui n'est pas sans grandeur, 25 inspira les légistes qui firent l'Acte d'indépendance, le brillant Jefferson, Adams, si calculé, sous les yeux de Franklin, la diplomatie même. Cet acte s'adressait très directement à la France. C'est d'elle uniquement en ce moment qu'il s'agissait. L'Acte part justement 30 avec la demande de secours (4 et 17 juillet 1776).

l'élan pour L'AMÉRIQUE 241

Donc la rédaction n'a pas un mot biblique. La phraséologie de Rousseau est seule employée. Point de Dieu des armées, de Jéhovah, de Sahaoth. Mais uniquement la Providence, le Créateur et le Suprême Juge, sont 5 attestés comme garants des droits de liberté, d'égalité. Toute école française, et même Helvétius, accepteront un acte où l'on invoque la nature, où pour l'homme on réclame spécialement le droit au bonheur.

Non moins habilement, ils biffèrent dans cette pièce

10 solennelle ce qu'ils y avaient mis de l'esclavage. On eût choqué de front la France de Raynal. L'Acte arriva ici vers la fin de l'année, et fut reçu avec enthousiasme. Mais déjà le secours était prêt, attendait le départ. Comment dire l'adresse infinie, l'activité qui l'avaient

15 préparé? Quel génie fallut-il pour que Beaumarchais éblouît, entraînât des hommes aussi flottants que le roi et Vergennes? Il vainquit par ce mot: ^^De toute façon c'est la guerre. S'ils s'arrangent entre eux, ils vont tomber sur nous. >>

20 II eut en grand secret un million de la France, un million de l'Espagne, mais ce qui ne pouvait rester inaperçu, la facilité d'acheter, non en Hollande, mais en France, et dans nos arsenaux, les 25,000 fusils, la poudre, les 200 pièces de canon nécessaires aux Améri-

25 cains.

Il est très beau au Havre, ce Figaro, qui défie l'Océan. Les Américains traînent, ne viennent pas prendre le secours. Il cherche, il trouve des navires, les arme, et met dessus d'excellents officiers, tels du grand Frédéric.

30 Que de choses il risquait! être pris, n'être pas payé, être sacrifié par Versailles, si l'Angleterre criait, si le roi

prenait peur, voulait arrêter tout. C'est ce qui arriva. Un contre-ordre survint, mais tard, et les vaisseaux filèrent (janvier 1777).

M. de Lafayette part le 26 avril. Un homme de vingt ans, dans sa première année de mariage, laisse sa 5 femme enceinte, secrètement achète un vaisseau, et malgré sa famille, les défenses du roi, les menaces, s'embarque et traverse la mer. Lui-même il a écrit ce mot simple, héroïque: «Dès que je connus la querelle, mon cœur fut enrôlé, et je ne songeai plus qu'à joindre mes 10 drapeaux. »

L'effet fut admirable. Les Français affluèrent. L'Amérique eut des armes et sur-le-champ vainquit (1777). Le contre-coup de joie fut tel ici que le roi, que Vergennes, hésitants, frémissants, furent entraînés par le 15 public. La France s'allia. Le roi n'eut qu'à signer (février 1778).

Il était entendu qu'il s'agissait pour nous de nous perdre et de nous ruiner. Mais cela n'était pas facile. Personne ne voulait nous prêter. Il y fallut un homme 20 de talent, de ressources, un banquier admirable. Personnage un peu ridicule par sa vanité, son pathos, pédant, fîls de pédant, M. Necker n'était pas moins un homme honnête et bon, noblement désintéressé, qui, par sa probité, son honorable caractère, encouragea l'Europe à 25 prêter à la France, mit celle-ci à même de courir à son gré dans la voie de la banqueroute. Sa vertu, ses talents, funestes à la patrie, ont sauvé l'Amérique, servi le genre humain.

Un fermier général, qui l'aime peu, en fait, malgré lui, 30 cet éloge: «Sa sensibilité avait pour but les hommes en

L^ÊLAN POUR L* AMÉRIQUE ^43

masse. Elle tenait surtout d'un esprit d'ordre et de justice. >>

L'ordre fut son objet d'abord. Les quatre mois après Turgot avaient été un vrai pillage. Il rétablie la comp- 5 tabilité. Il annonça les vues d'un gouvernement probe qui ne craignait pas la lumière. La foi à la lumière, à la publicité, c'est en cela qu'il rappelle Turgot. Dès sa première année, il joue cartes sur table, avoue ce grand secret que l'État est grevé de quarante millions de rentes

10 viagères (7 janvier 1777). On crie: l'imprudent! l'indiscret! Et cela au contraire rassure; on apporte l'argent à cet homme si franc qui dit tout. Genève seule prête cent millions. Sept mois après, la lumière dans rimpôt. Nulle crue de cote personnelle sans vérifica-

15 tion publique de ce qu'a donné la paroisse par-devant les notables que la paroisse élit (août 1777). L'année suivante, 1778, essai (timide encore) des assemblées provinciales de Turgot, et d'abord partiel, en Berry, en Guyenne, en Dauphiné, en Bourbonnais. Assemblées

20 ou le tiers état sera en nombre dominant, qui doivent éclairer, conseiller, et non entraver le pouvoir.

Necker nourrit la guerre. Mais à ce moment même, l'Autriche aurait voulu nous jeter par-dessus une seconde guerre, d'Allemagne, d'Europe. Joseph, comme plu-

25 sieurs des enfants de Marie-Thérèse, n'eut pas l'esprit très sain.. Sa sœur de Naples fut un monstre de lubrique férocité, impudente, avec son Emma. Celle de France, légère et charmante, violente par moment, plus douce (avec ses douces femmes Lamballe et Polignac),

30 avait dans ses caprices, dans son visage (au nez un peu oblique), quelque chose de discordant. Le plus bizarre

était Joseph. Ce sombre personnage, bilieux, lanciné d'humeurs acres, semblait ne tenir dans sa peau. Il était résolu à se faire, à tout prix, grand homme, à éclipser le roi de Prusse. Réformateur étrange, d'une part il ferme les couvents, de l'autre il poursuit les 5 déistes: tout déiste sera bâtonné, dépouillé de ses biens, tiré de sa famille, enrégimenté et perdu dans les colonies militaires.

Son cauchemar était Frédéric. Ayant si aisément gagné la Gallicie, il guettait la Bavière, énorme proie, 10 attenant à l'Autriche, qui l'aurait fait compacte et monstrueusement arrondie en grand Empire du Sud.

Joseph eut l'air d'un écolier. Il prenait la Bavière. Frédéric lui saisit la main, l'arrête et lui prend la Bohême. Joseph arme alors. Sa mère pleure. Elle crie: 15 Au secours! Elle implore Antoinette. Elle espère dans le roi, <^dahs la tendresse du roi pour sa chère petite femme. ^^ Et ce n'est pas en vain.

La reine obtint le 18 mars que le roi renvoyât durement le ministre de Prusse, qui le sollicitait de s'unir, d^im- 20 poser la paix. Louis XVI se dit neutre, mais sous main donne à Joseph un secours de quinze millions, selon le beau traité de 1756, nous refaisant ainsi tributaires de l'Autriche. Lâcheté misérable et demi-trahison qui ne fut guère secrète. Une si grosse somme ne fut pas 25 invisible. Au départ de l'hôtel des postes, on vit les sacs et les fourgons. Cet argent et celui que l'on donna en 1785, au total vingt millions, restèrent ineffaçables.

Le roi, engagé avec l'Amérique, fit tout pour agir peu, ne pas trop fâcher l'Angleterre, dans l'idée vaine que la 30 guerre maritime pourrait être évitée encore, et qu'il

l'élan pour L'AMÉRIQUE 245

resterait libre d'agir contre la Prusse, libre au moins de l'intimider. Il ne fit rien pour l'Inde. Il intima à l'Amérique de ne pas attaquer les Anglais au Canada. Il refusa l'argent qu'elle espérait, ne le donna qu'à 5 regret et plus tard. Il retint notre flotte à Brest, sous le prétexte que l'Espagne voulait intervenir. Le 27 juillet seulement, on sortit, on se canonna, mais sans résultat décisif. Nous rentrâmes bientôt, «faute d'hommes et d'argent,» disait-on. L'autre escadre partit de Toulon,

10 sous d'Estaing, arriva tard, eut un fort beau combat et puis une tempête, se retira. L'Amérique se crut trahie.

Le roi trahissait-il ? Oui et non. Il s'intéressait à la guerre maritime, mais n'y allait que d'une main, gardait

15 l'autre pour protéger l'Autriche, s'il en était besoin. La situation de Joseph en août fut pitoyable. Avec sa grande armée, il était devant Frédéric. Le vieux, de cent façons, l'appelait au combat; et le jeune n'osait bouger. Son armée lui semblait trop neuve; il se défiait

20 de ses talents; bref, restait échoué tristement, méprisable à ses propres yeux, lui si fier, qui visait si haut!

Jamais naufragé n'empoigna la planche de salut avec la peur, la force, dont Marie-Thérèse éperdue empoigna Marie-Antoinette. Ce sont des pleurs, ce sont des cris:

25 << Sauvez, sauvez votre maison! Vous sauverez un frère, une mère qui n'en peut plus. — Dira-t-on que la France nous a abandonnés? — Dieu! si nous étions culbutés! . . . Non, la France ne peut laisser notre cruel ennemi nous subjuguer . . . Hélas! la Russie le soutient. Notre

30 sainte religion va recevoir le dernier coup.»

Cela bouleversait Antoinette. Elle fut violente à

seconder sa mère, faisant venir Maurepas, Vergennes, les forçant de parler. Toujours ils échappaient. Que voulait-elle? de l'argent. Point du tout. Elle voulait une armée et la guerre. Donc deux guerres à la fois? N'importe! la timidité des ministres, leurs refus, la 5 désespéraient. Elle n'allait plus au spectacle, affichait sa douleur, se déclarant tout Autrichienne.

Certainement la France exagérait Franklin. Il était ridicule d'en faire tout à la fois un Socrate, un Newton. Ses qualités réelles, sa vertu calculée, sa dextérité, sa 10 finesse à exploiter l'enthousiasme, méritaient peu un pareil fanatisme. Lorsque l'homme du siècle. Voltaire, vint mourir à Paris (mai 1778), ce grand événement n'éclipsa pas Franklin. On les mit de niveau. Il en riait sous cape. Son esprit, net et sûr dans un cercle 15 borné, ne sentait nullement la sagesse de notre folie. Dans ces enthousiasmes qu'on croit souvent frivoles, la France a l'instinct vrai des grandes choses de l'avenir. Le culte qu'on rendait aux gros souliers, à l'habit brun, ces fêtes qu'on donnait à Vhomme simple, à l'ex-ouvrier, 20 il les prenait pour lui; on les donnait bien plus à l'immense avenir, à cet avènement des classes industrielles qui marque notre temps, à la création de la patrie commune, asile des libertés du monde.

Revenons au printemps de 1779. L'Espagne avait 25 fini par se joindre à nous, s'ébranlait. Notre flotte, ralliant la sienne, allait avoir la force étonnante, inouïe, de 68 vaisseaux de ligne. Effroyable armement à faire trembler les mers. Qu'était-ce auprès de V Armada dont on parle toujours? L'Anglais ne l'avait pas prévu. 30 Portsmouth n'était pas en défense. Quarante mille

l'élan pour L'AMÉRIQUE 247

Français attendaient sur nos côtes qu'on les lançât sur l'autre bord.

Grand moment! décisif! Le roi avait paru l'attendre et l'espérer. Il avait réuni, gardait dans une armoire 5 secrète tous les plans, les projets de la descente d'Angleterre. Et alors, il l'oublie! Il est à la famille, à la femme, c'est-à-dire à l'Autriche. Il s'agit avant tout de sauver Joseph II. Notre intervention y réussit. Joseph n'y perdit pas; sa folie lui valut un morceau de Bavière,

10 sans compter nos 15 millions. Seulement il baissa à ses yeux, espéra moins dès lors éclipser Frédéric, douta d'être un grand homme. Dans son orgueil morose, il nous en voulut à jamais de l'avoir sauvé, nous haït et se tourna vers l'Angleterre. Marie-Thérèse,

15 moins ingrate, déclara hautement que sa fille était ^n salut.

Fille admirable en vérité. Dans son zèle autrichien elle parvient encore à faire un de ses frères électeur de Cologne, établissant l'Autriche sur le Rhin près de

20 Frédéric, le blessant pour toujours, lui mettant cette épine au pied (juin 1779).

Ce ne fut qu'en juillet que nos énormes flottes, espagnole et française, se joignirent, tinrent la mer. L'Angleterre frémissait. Elle sentait l'Irlande qui

25 s'agitait derrière. Elle n'avait que 38 vaisseaux qui ne parurent que pour se cacher dans Plymouth, puis sortirent, mais pour fuir, et disparaître à toutes voiles. Qui empêchait l'attaque? les vents? ou le scorbut? Le vrai scorbut fut à Versailles. On eut peur de prendre

30 Portsmouth. On eut peur de saisir Liverpool, de le rançonner, comme le proposait Lafayette. Porter aux

Anglais ces grands coups, ces coups honteux, c'était les enrager, fermer la porte aux négociations, que le roi, si froid pour la guerre, que l'octogénaire Maurepas, que le prudent Vergennes, désiraient, surtout Necker, accablé du fardeau. Le ministre de la marine, Sartine, en pré- 5 parant la flotte gigantesque, lui avait fourni un prétexte excellent pour rentrer: elle avait peu de vivres (17 septembre 1779).

Le courage n'avait manqué qu'à Versailles. Il brillait aux duels de vaisseau à vaisseau. Il éclata à la 10 Grenade où le vaillant d'Estaing battit la flotte anglaise, força de sa personne, sans canons, par assaut, les batteries qui dominaient l'île. De là, en Géorgie, attaquant Savannah, à pied, d'un même élan, il se fait repousser, blesser. Et la campagne est nufle encore pour l'Angle- 15 terre (1779).

Ce trop bouillant d'Estaing n'était pas moins alors celui qui entraînait les hommes. Le corps de la marine, entre tous orgueilleux, insolent et aristocrate, lui reprochait deux choses: d'abord d'avoir servi dans les troupes 20 de terre; 2*^ d'écouter les avis d'un officier hleu (non noble). On fit si bien que, pendant trois campagnes, d'Estaing, écarté d'Amérique, laissa le libre champ aux victoires de Rodney et des flottes anglaises. Les Américains déclinaient. Toujours et toujours des revers. Ils 25 ébranlaient la foi. Plusieurs se mirent à croire que l'Angleterre vaincrait, et que même elle avait raison. En voyant Washington avoir si peu de monde, on pouvait croire encore que la majorité, le droit du nombre était pour George. Le briUant général Arnold en juge 30 ainsi et se déclare Anglais. Pour la seconde fois, l'Ame-

l'élan pour L'AMÉRIQUE 249

rique périt, si la France ne vient au secours. Washington écrit une lettre directement à Louis XVI.

Celui-ci fut mis en demeure, embarrassé. L'opinion pesait, et fortement, pour l'Amérique, et Franklin était 5 là, un dieu pour la société de Paris. Comment reculer devant lui? Tout pourtant dépendait de ce que pourrait M. Necker. L'emprunt, longtemps facile, tarissait. Il fallut en venir aux économies difficiles, scabreuses, à la maison du roi, où quatre cents charges furent sup-

10 primées à la fois. Grand coup qui achevait de tourner la cour contre Necker. Il devait ou périr ou grandir par l'appui des peuples. Il grandit, publia son célèbre Compte rendu, première révélation (incomplète encore, il est vrai) de l'état réel des finances. La foi de l'honnête

15 homme à la lumière, à la publicité, eut deux effets profonds: il éclaira la France, il sauva l'Amérique. L'emprunt devint possible. On lui porta deux cents millions. Sans augmenter l'impôt, il a donc pu faire face à cinq années terribles, — <^en chargeant l'avenir ?>* — sans doute,

20 mais il lui crée un monde, et l'avenir le remercie.

Les années 80-81 sont la gloire de la France. Elle y est la grande nation:

D'un côté, elle pose la vraie loi de la guerre humaine, le respect dû aux neutres. Elle couvre les faibles (Hol-

25 lande, Suède, Danemark, etc.) de la brutalité anglaise. La Russie, dans le Nord, établit ce droit maritime, ferme la Baltique à la guerre.

D'autre part, on finit par ce qui eût dû commencer, on donne des troupes à l'Amérique sous Rochambeau,

30 avec cette noble déférence de le subordonner à Washington. Le 28 septembre, huit mille insurgés, autant de

Français, enferment dans York-Town l'armée anglaise. Lafayette menant une colonne d'Américains, Viomesnil une de Français, enlèvent les redoutes qui la couvrent. Et les Anglais se rendent. Leur flotte qui venait au secours, disparaît. L'Amérique est libre. << L'humanité a gagné la partie. >>

Le médecin de Louis XV et de madame de Pompadour, l'illustre Quesnay, qui logeait chez elle à Versailles, voit un jour le Roi entrer à l'improviste et se trouble. La spirituelle femme de chambre, madame du Hausset, 5 qui a laissé de si curieux Mémoires, lui demanda pourquoi il se déconcertait ainsi. <^ Madame, répondit-il, quand je vois le Roi, je me dis: Voilà un homme qui peut me faire couper la tête. — Oh! dit-elle, le Roi est trop bonP^ 10 La femme de chambre résumait là d'un seul mot les garanties de la monarchie.

Le Roi était trop bon pour faire couper la tête à un homme; cela n'était plus dans les mœurs. Mais il pouvait d'un mot le faire mettre à la Bastille et l'y oublier. 15 Reste à savoir lequel vaut mieux de périr d'un coup, ou de mourir lentement en trente ou quarante années.

Il y avait en France une vingtaine de bastilles dont six

seulement (en 1775) contenaient trois cents prisonniers.

A Paris, en 79, il y avait une trentaine de prisons, où

20 l'on pouvait être enfermé sans jugement. Une infinité

de couvents servaient de suppléments à ces bastilles.

Toutes ces prisons d'Etat, vers la fin de Louis XIV, furent, comme était tout le reste, gouvernées par les jésuites. Elles furent dans leurs mains des instruments

de supplice pour les protestants et les jansénistes, des antres à conversion. Un secret plus profond que celui des plombs, des piiits de Venise, l'oubli de la tombe, enveloppait tout. Les jésuites étaient confesseurs de la Bastille et de bien d'autres prisons; les prisonniers morts 5 étaient enterrés sous de faux noms à l'église des jésuites. Tous les moyens de terreur étaient dans leurs mains, ces cachots surtout, d'où l'on sortait parfois l'oreille ou le nez mangé par les rats.

Le lieutenant de police allait de temps à autre déjeuner 10 à la Bastille. Cela comptait pour visite, surveillance du magistrat. Ce magistrat ne savait rien, et c'était pourtant lui seul qui instruisait le ministre. Une famille, une dynastie, Châteauneuf et son fîls la Vrillière, et son petit-fîls Saint- Florentin (mort en 1777), eurent pendant 15 un siècle le département des prisons d'Etat et des lettres de cachet. Pour que cette dynastie subsistât, il fallait des prisonniers; quand les protestants sortirent, on suppléa par des jansénistes; puis on prit des gens de lettres, des philosophes, les Voltaire, les Fréret, les Diderot. 20 Le ministre généreusement donnait des lettres de cachet en blanc aux intendants, aux évêques, aux gens en place. A lui seul, Saint-Florentin en donna 50,000. Jamais on ne fut plus prodigue du plus cher trésor de l'homme, de la Liberté. 25

Comprenons bien ce système.

La Bastille, la lettre de cachet, c'est Texcoramunication du Roi.

L'excommunié mourra-t-il? Non. Il faudrait une décision du Roi, une résolution pénible à prendre, dont 30 souffrirait le Roi même. Entre lui et sa conscience, ce

serait un jugement. Dispensons-le de juger, de tuer. Il y a un milieu entre la vie et la mort: une vie morte, enterrée. Organisons un monde exprès pour l'oubli. Mettons le mensonge aux portes, au dehors et au dedans, 5 pour que la vie et la mort restent toujours incertaines. Le mort vivant ne sait plus rien des siens, ni de ses amis . . . <^ Mais ma femme ? — Ta femme est morte . . . je me trompe . . . remariée ... Et mes amis, vivent-ils ? ont-ils souvenir de moi ? . . . — Tes amis, eh ! radoteur,

10 ce sont eux qui t'ont trahi . . . ^^ — Ainsi l'âme du misérable, livrée à leurs jeux féroces, est nourrie de dérisions, de vipères et de mensonges.

Oublié! mot terrible. Qu'une âme ait péri dans les âmes! . . . Celui que Dieu fît pour la vie n'avait-il donc

15 pas le droit de vivre, au moins dans la pensée? Qui osera, sur terre, donner même au plus coupable cette mort par delà toute mort, le tuer dans le souvenir?

Mais non, ne le croyez pas. Rien n'est oublié, nul homme, nulle chose. Ce qui a été une fois ne peut

20 s'anéantir ainsi . . . Les murs même n'oublieront pas, le pavé sera complice, transmettra des sons, des bruits; l'air n'oubliera pas; de cette petite lucarne, où coud une pauvre fille, à la porte Saint-Antoine, on a vu, on a compris . . . Que dis- je? la Bastille sera touchée elle-

25 même. Ce rude porte-clefs est encore un homme. Je vois inscrit sur les murs l'hymne d'un prisonnier à la gloire d'un geôlier son bienfaiteur . . . Pauvre bienfait! . . . une chemise qu'il donna à ce Lazare, barbarement abandonné, mangé des vers dans son tombeau!

30 Pendant que j'écris ces lignes, une montagne, une bastille, a pesé sur ma poitrine. Hélas! pourquoi m'ar-

rêter si longtemps sur les prisons démolies, sur les infortunés que la mort a délivrés? ... Le monde est couvert de prisons, du Spielberg à la Sibérie, de Spandau au Mont-Saint-Michel. Le monde est une prison.

Vaste silence du globe, bas gémissement, humble soupir 5 de la terre muette encore, je ne vous entends que trop . . . L'esprit captif, qui se tait dans les espèces inférieures, qui rêve dans le monde barbare de l'Afrique et de l'Asie, il pense, il souffre en notre Europe.

Où parle-t-il, sinon en France, malgré les entraves? 10 C'est encore ici que le génie muet de la terre trouve une voix, un organe. Le monde pense, la France parle.

Et c'est justement pour cela que la Bastille de France, la Bastille de Paris (j'aimerais mieux dire la prison de la pensée), fut, entre toutes les bastilles, exécrables, in- 15 fâme et maudite. Dès le dernier siècle, Paris était déjà la voix du globe. La planète parlait par trois hommes: Voltaire, Jean- Jacques et Montesquieu. Que les interprètes du monde vissent toujours pendue sur leur tête l'indigne menace, que l'étroite issue par où la douleur du 20 genre humain pouvait exhaler ses soupirs, on essayât de la fermer, c'était trop . . . Nos pères l'écrasèrent, cette Bastille, en arrachèrent les pierres de leurs mains sanglantes, les jetèrent au loin. Et ensuite ils les reprirent, et le fer leur donna une autre forme, et pour qu'à 25 jamais elles fussent foulées sous les pieds du peuple, ils en bâtirent le pont de la Révolution . . .

Versailles, avec un gouvernement organisé, un roi, des ministres, un général, une armée, n'était qu'hésitation, 30 doute, incertitude, dans la plus complète anarchie morale.

Paris, bouleversé, délaissé de toute autorité légale, dans un désordre apparent, atteignit, le 14 juillet, ce qui moralement est l'ordre le plus profond, l'unanimité des esprits.

5 Le 13 juillet, Paris ne songeait qu'à se défendre. Le 14, il attaqua.

Le 13 au soir, il y avait encore des doutes, et il n'y en eut plus le matin. Le soir était plein de trouble, de fureur désordonnée. Le matin fut lumineux et d'une

10 sérénité terrible.

Une idée se leva sur Paris avec le jour, et tous virent la même lumière. Une lumière dans les esprits et dans chaque cœur une voix: <<Va, et tu prendras la Bastille!»

15 Cela était impossible, insensé, étrange à dire ... Et tous le crurent néanmoins: Et cela se fit.

La Bastille, pour être une vieille forteresse n'en était pas moins imprenable, à moins d'y mettre plusieurs jours, et beaucoup d'artillerie. Le peuple n'avait, en

20 cette crise, ni le temps, ni les moyens de faire un siège régulier. L'eût-il fait, la Bastille n'avait pas à craindre, ayant assez de vivres pour attendre un secours si proche, et d'immenses munitions de guerre. Ses murs de dix pieds d'épaisseur au sommet des tours, de trente ou

25 quarante à la base, pouvaient rire longtemps des boulets; et ses batteries, à elle, dont le feu plongeait sur Paris, auraient pu, en attendant démolir tout le Marais, tout le faubourg Saint-Antoine. Ses tours, percées d'étroites croisées et de meurtrières, avec doubles et

30 triples grilles, permettaient à la garnison de faire en toute sûreté un affreux carnage des assaillants.

L'attaque de la Bastille ne fut nullement raisonnable. Ce fut un acte de foi.

Personne ne proposa. Mais tous crurent et tous agirent. Le long des rues, des quais, des ponts, des boulevards, la foule criait à la foule: «A la Bastille! à la 5 Bastille! ...» Et, dans le tocsin qui sonnait, tous entendaient: <<A la Bastille! *

Personne, je le répète, ne donna l'impulsion. Les parleurs du Palais-Royal passèrent le temps à dresser une liste de proscriptions, à juger à mort la reine, la 10 Polignac, Artois, le prévôt Flesselles, d'autres encore. Les noms des vainqueurs de la Bastille n'offrent pas un seul des faiseurs de motions, le Palais-Royal ne fut pas le point de départ, et ce n'est pas non plus au Palais- Royal que les vainqueurs ramenèrent les dépouilles et 15 les prisonniers.

Encore moins les électeurs qui siégeaient à l'Hôtel de Ville eurent-ils l'idée de l'attaque. Loin de là, pour l'empêcher, pour prévenir le carnage que la Bastille pouvait faire si aisément, ils allèrent jusqu'à promettre 20 au gouverneur que, s'il retirait ses canons, on ne l'attaquerait pas. Les électeurs ne trahissaient point, comme ils en furent accusés, mais ils n'avaient pas la foi.

Qui l'eut? Celui qui eut aussi le dévouement, la force, pour accomplir sa foi. Qui? Le peuple, tout le 25 monde.

Les vieillards qui ont eu le bonheur et le malheur de voir tout ce qui s'est fait dans ce demi-siècle unique, où les siècles semblent entassés, déclarent que tout ce qui suivit de grand, de national, sous la République et l'Em- 30 pire, eut cependant un caractère partiel, non unanime,

que le seul 14 juillet fut le jour du peuple entier. Qu'il reste donc, ce grand jour, qu'il reste une des fêtes éternelles du genre humain, non seulement pour avoir été le premier de la délivrance, mais pour avoir été le 5 plus haut dans la concorde!

Que se passa-t-il dans cette courte nuit, où personne ne dormit, pour qu'au matin tout dissentiment, toute incertitude disparaissant avec l'ombre, ils eussent les mêmes pensées?

10 On sait ce qui se fît au Palais-Royal, à l'Hôtel de Ville; mais ce qui se passa au foyer du peuple, c'est là ce qu'il faudrait savoir.

Là pourtant, on le devine assez par ce qui suivit, là chacun fît dans son cœur le jugement dernier du passé;

15 chacun, avant de frapper, le condamna sans retour . . . L'histoire revint cette nuit-là, une longue histoire de souffrances, dans l'instinct vengeur du peuple. L'âme des pères qui, tant de siècles, souffrirent, moururent en silence, revint dans les fils et parla.

20 Hommes forts, hommes patients, jusque-là si pacifiques, qui deviez frapper en ce jour le grand coup de la Providence, la vue de vos familles, sans ressource autre que vous, n'amollit pas votre cœur. Loin de là, regardant une fois encore vos enfants endormis, ces enfants

25 dont ce jour allait faire la destinée, votre pensée grandie embrassa les libres générations qui sortiraient de leur berceau, et sentit dans cette journée tout le combat de l'avenir! ...

L'avenir et le passé faisaient tous deux même réponse;

30 tous deux, ils dirent: Va! . . .

Et ce qui est hors du temps, hors de l'avenir et hors

du passé, l'immuable droit le disait aussi. L'immortel sentiment du juste donna une assiette d'airain au cœur agité de l'homme, il lui dit: << Va paisible, que t'importe? quoi qu'il t'arrive, mort, vainqueur, je suis avec toi!>^

Et qu'est-ce que la Bastille faisait à ce peuple? les 5 hommes du peuple n'y entrèrent presque jamais . . . Mais la justice lui parlait, et une voix qui plus fortement encore parle au cœur, la voix de l'humanité et de la miséricorde; cette voix douce qui semble faible et qui renverse les tours, déjà, depuis dix ans, elle faisait chan- 10 celer la Bastille.

Il faut dire vrai; si quelqu'un eut la gloire de la renverser, c'est cette femme intrépide qui si longtemps travailla à la délivrance de Latude contre toutes les puissances du monde. La royauté refusa, la nation 15 arracha la grâce; cette femme, ou ce héros, fut couronnée dans une solennité publique. Couronner celle qui avait pour ainsi dire forcé les prisons d'État, c'était déjà les flétrir, les vouer à l'exécration publique, les démolir dans le cœur et dans le désir des hommes . . . Cette 20 femme avait pris la Bastille.

Depuis ce temps, le peuple de la ville et du faubourg, qui sans cesse, dans ce lieu si fréquenté, passait, repassait dans son ombre, ne manquait pas de la maudire. Elle méritait bien cette haine. Il y avait bien d'autres 25 prisons, mais celle-ci, c'était celle de l'arbitraire capricieux, du despotisme fantasque, de l'inquisition ecclésiastique et bureaucratique. La cour, si peu religieuse en ce siècle, avait fait de la Bastille le domicile des libres esprits, la prison de la pensée. Moins remplie sous 30 Louis XVI. elle avait été plus dure (la promenade fut

ôtée aux prisonniers), plus dure et non moins injuste: on rougit pour la France d'être obligé de dire que le crime d'un des prisonniers était d'avoir donné un secret utile à notre marine! On craignit qu'il ne le portât ailleurs. 5 Le monde entier connaissait, haïssait la Bastille. Bastille, tyrannie, étaient, dans toutes les langues, deux mots synonymes. Toutes les nations, à la nouvelle de sa ruine, se crurent délivrées.

En Russie, dans cet empire du mystère et du silence,

10 cette Bastille monstrueuse entre l'Europe et l'Asie, la nouvelle arrivait à peine que vous auriez vu des hommes de toutes nations crier, pleurer sur les places; ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre, en se disant la nouvelle: << Comment ne pas pleurer de joie? la Bastille

15 est prise !>^

Le matin même du grand jour, le peuple n'avait pas d'armes encore.

La poudre qu'il avait prise la veille à l'arsenal, et mise à l'Hôtel de Ville, lui fut lentement distribuée pen-

20 dant la nuit par trois hommes seulement. La distribution ayant cessé un moment, vers deux heures, la foule désespérée enfonça les portes du magasin à coups de marteau; chaque coup faisait feu sur les clous.

Point de fusils! il fallait aller les prendre, les enlever

25 des Invalides. Cela était très hasardeux. Les Invalides sont, il est vrai, une maison tout ouverte. Mais le gouverneur Sombreuil, vieux et brave miHtaire, avait reçu un fort détachement d'artillerie et des canons, sans compter ceux qu'il avait. Pour peu que ces canons

30 servissent, la foule pouvait être prise en flanc par les

26o HISTOIRE DE PRANCE

régiments que Besenval avait à l'Ecole-Militaire, facilement dispersée.

Ces régiments étrangers auraient-ils refusé d'agir? Quoi qu'en dise Besenval, il est permis d'en douter. Ce qui apparaît bien mieux, c'est que, laissé sans ordre, 5 il était lui-même plein d'hésitation et comme paralysé d'esprit. Le matin même, à cinq heures, il avait eu une visite étrange. Un homme entre, pâle, les yeux enflammés, la parole rapide et courte, le maintien audacieux ... Le vieux fat, qui était l'oflîcier le plus frivole 10 de l'ancien régime, mais brave et froid, regarde l'homme, et le trouve beau ainsi: «Monsieur le baron, dit l'homme, il faut qu'on vous avertisse pour éviter la résistance. Les barrières seront brûlées aujourd'hui; j'en suis sûr,' et n'y peux rien, vous non plus. N'essayez pas de 15 l'empêcher. »

Besenval n'eut pas peur. Mais il n'avait pas moins reçu le coup, subi l'effet moral. <^ Je lui trouvai, dit-il, je ne sais quoi d'éloquent qui me frappa . . . J'aurais dû le faire arrêter, et je n'en fis rien.^^ C'étaient l'an- 20 cien régime et la Révolution qui venaient de se voir face à face, et celle-ci laissait l'autre saisi de stupeur.

Il n'était pas neuf heures, et déjà trente mille hommes étaient devant les Invalides. On voyait en tête le procureur de la ville; le comité des électeurs n'avait osé 25 le refuser. On voyait quelques compagnies de gardes françaises, échappées de leur caserne. On remarquait au milieu les clercs de la Basoche, avec leur vieil habit rouge, et le curé de Saint-Etienne-du-Mont, qui, nommé président de l'assemblée réunie dans son église, ne 30 déclina pas l'office périlleux de conduire la force armée.

Le vieux Sombreuil fut très habile. Il se présenta à la grille, dit qu'il avait effectivement des fusils, mais que c'était un dépôt qui lui était confié, que sa délicatesse de militaire et de gentilhomme ne lui permettait pas de 5 trahir. Cet argument imprévu arrêta la foule tout court; admirable candeur du peuple, à ce premier âge de la Révolution! — Sombreuil ajoutait qu'il avait envoyé un courrier à Versailles, qu'il attendait la réponse, le tout avec force protestations d'attachement et d'amitié pour

10 l'Hôtel de Ville et la ville en général.

La plupart voulaient attendre. Il se trouva là heureusement un homme moins scrupuleux qui empêcha la foule d'être ainsi mystifiée. Il n'y avait pas de temps à perdre; et ces armes, à qui étaient-elles, sinon à la na-

15 tion? . . . On sauta dans les fossés, et l'hôtel fut envahi; vingt-huit mille fusils furent trouvés dans les caves, enlevés, avec vingt pièces de canon.

Tout ceci entre neuf et onze. Mais courons à la Bastille.

20 Le gouverneur De Launey était sous les armes, dès le 13, dès deux heures de nuit. Il n'avait négligé aucune précaution. Outre ses canons des tours, il en avait de l'Arsenal, qu'il mit dans la cour, chargés à mitraille. Sur les tours, il fit porter six voitures de pavés, de boulets

25 et de ferraille, pour écraser les assaillants. Dans les meurtrières du bas, il avait placé douze gros fusils de rempart qui tiraient chacun une livre et demie de balles. En bas, il tenait ses soldats les plus sûrs, trente-deux Suisses, qui n'avaient aucun scrupule de tirer sur des

30 Français. Ses quatre-vingt-deux invalides étaient pour la plupart dispersés, loin des portes, sur les tours. Il

avait évacué les bâtiments avancés qui couvraient le pied de la forteresse.

Le 13, rien, sauf des injures que les passants venaient dire à la Bastille.

Le 14, vers minuit, sept coups de fusil sont tirés sur 5 les factionnaires des tours. Alarme! Le gouverneur monte avec l'état-major, reste une demi-heure, écoutant les bruits lointains de la ville; n'entendant plus rien, il descend.

Le matin, beaucoup de peuple, et de moment en 10 moment, des jeunes gens (du Palais-Royal? ou autres); ils crient qu'il faut leur donner des armes. On ne les écoute pas. On écoute, on introduit la deputation pacifique de l'Hôtel de Ville qui, vers dix heures, prie le gouverneur de retirer ses canons, promettant que, s'il 15 ne tire point, on ne l'attaquera pas. Il accepte volontiers, n'ayant nul ordre de tirer, et plein de joie, oblige les envoyés de déjeuner avec lui.

Comme ils sortaient, un homme arrive, qui parle d'un tout autre ton. 20

Un homme violent, audacieux, sans respect humain, sans peur ni pitié, ne connaissant nul obstacle, ni délai, portant en lui le génie colérique de la Révolution . . . Il venait sommer la Bastille.

La terreur entre avec lui. La Bastille a peur; le gou- 25 verneur ne sait pourquoi, mais il se trouble, il balbutie.

L'homme, c'était Thuriot, un dogue terrible, de la race de Danton; nous le retrouverons deux fois, au commencement et à la fin; sa parole est deux fois mortelle: il tue la Bastille, il tue Robespierre. 30

Il ne doit pas passer le pont, le gouverneur ne le veut

pas, et il passe. De la première cour, il marche à la seconde; nouveau refus, et il passe; il franchit le second fossé par le pont-levis. Et le voilà en face de l'énorme grille qui fermait la troisième cour. Celle-ci semblait 5 moins une cour qu'un puits monstrueux, dont les huit tours, unies entre elles, formaient les parois. Ces affreux géants ne regardaient point du côté de cette cour, n'avaient point une fenêtre. A leur pied, dans leur ombre, était l'unique promenade du prisonnier; per-

10 du au fond de l'abîme, oppressé de ces masses énormes, il n'avait à contempler que l'inexorable nudité des murs. D'un côté seulement, on avait placé une horloge entre deux figures de captifs aux fers, comme pour enchaîner le temps et faire plus lourdement peser la lente

15 succession des heures.

Là étaient les canons chargés, la garnison, l'état-major. Rien n'imposa à Thuriot: << Monsieur, dit-il au gouverneur, je vous somme au nom du peuple, au nom de l'honneur et de la patrie, de retirer vos canons, et de

20 rendre la Bastille.^' Et, se tournant vers la garnison, il répéta les mêmes mots.

Si M. De Launey eût été un vrai miHtaire, il n'eût pas introduit ainsi le parlementaire au cœur de la place; encore moins l'eût-il laissé haranguer la garnison. Mais

25 il faut bien remarquer que les officiers de la Bastille étaient la plupart officiers par la grâce du lieutenant de police; ceux même qui n'avaient servi jamais portaient la croix de Saint-Louis. Tous, depuis le gouverneur jusqu'aux marmitons, avaient acheté leurs places, et ils

30 en tiraient parti. Le gouverneur, à ses soixante mille livres d'appointements, trouvait moyen chaque année

d'en ajouter tout autant par ses rapines. Il nourrissait sa maison aux dépens des prisonniers ; il avait réduit leur chauffage, gagnait sur leur vin, sur leur triste mobilier. Chose impie, barbare, il louait à un jardinier le petit jardin de la Bastille, qui couvrait un bastion, et pour ce 5 misérable gain, il avait ôté aux prisonniers cette promenade, ainsi que celle des tours, c'est-à-dire l'air et la lumière.

Cette âme basse et avide avait encore une chose qui lui abaissait le courage: il savait qu'il était connu; les 10 terribles Mémoires de Linguet avaient rendu De Launey illustre en Europe. La Bastille était haïe, mais le gouverneur était personnellement haï. Les cris furieux du peuple, qu'il entendait, il les prenait pour lui-même; il était plein de trouble et de peur. 15

Les paroles de Thuriot eurent un effet différent sur les Suisses et sur les Français. Les Suisses ne les comprirent pas; leur capitaine, M. de Flue, fut résolu à tenir. Mais l'état-major, mais les Invalides furent ébranlés; ces vieux soldats, en rapport habituel avec le 20 peuple du faubourg, n'avaient nulle envie de tirer sur lui. Voilà la garnison divisée; que feront les deux partis ? s'ils ne peuvent s'accorder, vont-ils tirer l'un sur l'autre ?

Le triste gouverneur, d'un ton apologétique, dit ce qui 25 venait d'être convenu avec la ville. Il jura et fît jurer à la garnison, que s'ils n'étaient attaqués, ils ne commenceraient pas.

Thuriot ne s'en tient pas là. Il veut monter sur les tours, voir si effectivement les canons sont retirés. De 30 Launey, qui n'en était pas à se repentir de l'avoir

déjà laissé pénétrer si loin, refuse; mais ses officiers le pressent, il monte avec Thuriot.

Les canons étaient reculés, masqués, toujours en direction. La vue de cette hauteur de cent quarante 5 pieds était immense, effrayante; les rues, les places, pleines de peuple; tout le jardin de l'arsenal comble d'hommes armés . . . Mais voilà de l'autre côté une masse noire qui s'avance . . . C'est le faubourg Saint- Antoine.

10 Le gouverneur devint pâle. Il prend Thuriot au bras: << Qu'avez- vous fait? vous abusez du titre de parlementaire! vous m'avez trahi!»

Tous deux étaient sur le bord, et De Launey avait une sentinelle sur la tour. Tout le monde dans la

15 Bastille faisait serment au gouverneur; il était, dans sa forteresse, le roi et la loi. Il pouvait se venger encore . . .

Mais ce fut tout au contraire Thuriot qui lui fit peur: << Monsieur, dit-il, un mot de plus, et je vous jure qu'un

20 de nous deux tombera dans le fossé. »

Au moment même, la sentinelle approche, aussi troublée que le gouverneur, et s' adressant à Thuriot: «De grâce, monsieur, montrez- vous, il n'y a pas de temps à perdre; voilà qu'ils s'avancent ... Ne vous

25 voyant pas, ils vont attaquer.» Il passa la tête aux

créneaux; et le peuple, le voyant en vie, et fièrement

monté sur la tour, poussa une clameur immense de joie

et d'applaudissement.

Thuriot descendit avec le gouverneur, traversa de

30 nouveau la cour, et parlant encore à la garnison: «Je vais faire mon rapport; j'espère que le peuple ne se

refusera pas à fournir une garde bourgeoise qui garde la Bastille avec vous.»

Le peuple s'imaginait entrer dans la Bastille, à la sortie de Thuriot. Quand il le vit partir pour faire son rapport à la Ville, il le prit pour traître et le menaça. 5 L'impatience allait jusqu'à la fureur; la foule prit trois invalides, et voulait les mettre en pièces. Elle s'empara d'une demoiselle qu'elle croyait être la fille du gouverneur; il y en avait qui voulaient la brûler, s'il refusait de se rendre. D'autres l'arrachèrent de leurs mains, i© «Que deviendrons-nous, disaient-ils, si la Bastille n'est pas prise avant la nuit? ...» Le gros Santerre, un brasseur que le faubourg s'était donné pour commandant, proposait d'incendier la place en y lançant de l'huile d'œillet et d'aspic, qu'on avait saisie la veille et qu'on 15 enflammerait avec du phosphore. Il envoyait chercher les pompes.

Un charron, ancien soldat, sans s'amuser à ce parlage, se mit bravement à l'œuvre. Il s'avance, la hache à la main, monte sur le toit d'un petit corps de garde, voisin 20 du premier pont-levis, et, sous une grêle de balles, il travaille paisiblement, coupe, abat les chaînes, fait tomber le pont. La foule passe; elle est dans la cour. On tirait à la fois des tours et des meurtrières qui étaient au bas. Les assaillants tombaient en foule, et ne faisaient 25 aucun mal à la garnison. De tous les coups de fusil qu'ils tirèrent tout le jour, deux portèrent: un seul des assiégés fut tué.

Le comité des électeurs, qui déjà voyait arriver les blessés à l'Hôtel de Ville, qui déplorait l'effusion du 30 sang, aurait voulu l'arrêter. Il n'y avait plus qu'un

moyen pour cela, c'était de sommer la Bastille au nom de la ville et d'y faire entrer la garde bourgeoise. Le prévôt hésitait fort; Fauchet insista; d'autres électeurs pressèrent. Ils allèrent, comme députés; mais, dans le 5 feu et la fumée, ils ne furent pas même vus; ni la Bastille, ni le peuple, ne cessèrent de tirer. Les députés furent dans le plus grand péril.

Une seconde deputation, le procureur de la ville marchant à la tête, avec un tambour et un drapeau, fut

10 aperçue de la place. Les soldats qui étaient sur les tours arborèrent un drapeau blanc, renversèrent leurs armes. Le peuple cessa de tirer, suivit la deputation, entra dans la cour. Arrivés là, ils furent accueillis d'une furieuse décharge qui coucha plusieurs hommes

15 par terre, à côté des députés. Très probablement, les Suisses qui étaient en bas avec De Launey ne tinrent compte des signes que faisaient les invalides.

La rage du peuple fut inexprimable. Depuis le matin, on disait que le gouverneur avait attiré la foule

20 dans la cour pour tirer dessus; ils se crurent trompés deux fois, et résolurent de périr ou de se venger des traîtres. A ceux qui les rappelaient, ils disaient dans leur transport: «Nos cadavres serviront du moins à combler les fossés ! ^> Et ils allèrent obstinément, sans se décourager

25 jamais, contre la fusillade, contre ces tours meurtrières,

croyant qu'à force de mourir, ils pourraient les renverser.

Mais alors, et de plus en plus, nombre d'hommes

généreux qui n'avaient encore rien fait, s'indignèrent

d'une lutte tellement inégale, qui n'était qu'un assassinat.

30 Ils voulurent en être. Il n'y eut plus moyen de tenir les gardes françaises; tous prirent parti pour le peuple.

Ils allèrent trouver les commandants nommés par la ville et les obligèrent de leur donner cinq canons. Deux colonnes se formèrent, l'une d'ouvriers et de bourgeois, l'autre de gardes françaises. La première prit pour son chef un jeune homme d'une taille et d'une force héroï- 5 ques, Hullin, horloger de Genève, mais devenu domestique, chasseur du marquis de Conflans; le costume hongrois de chasseur fut pris sans doute pour un uniforme; les livrées de la servitude guidèrent le peuple au combat de la liberté. Le chef de l'autre colonne fut 10 Êlie, officier de fortune, du régiment de la reine, qui, d'abord en habit bourgeois, prit son brillant uniforme, se désignant bravement aux siens et à l'ennemi. Dans ses soldats, il en avait un, admirable de vaillance, de jeunesse, de pureté, l'une des gloires de la France, Mar- 15 ceau, qui se contenta de combattre et ne réclama rien dans l'honneur de la victoire.

Les choses n'étaient guère avancées quand ils arrivèrent. On avait poussé, allumé trois voitures de paille, brûlé les casernes et les cuisines. Et l'on ne savait plus 20 que faire. Le désespoir du peuple retombait sur l'Hôtel de Ville. On accusait le prévôt, les électeurs, on les pressait avec menace d'ordonner le siège de la Bastille. Jamais on n'en put tirer l'ordre.

Divers moyens bizarres, étranges, étaient proposés 25 aux électeurs pour prendre la forteresse. Un charpentier conseillait un ouvrage de charpenterie, une catapulte romaine pour lancer des pierres contre les murailles. Les commandants de la ville disaient qu'il fallait attaquer dans les règles, ouvrir la tranchée. Pendant ces longs 30 et vains discours, on apporta, on lut un billet que l'on

venait de saisir; Besenval écrivait à De Launey de tenir jusqu'à la dernière extrémité.

Pour sentir le prix du temps, dans cette crise suprême, pour s'expliquer l'effroi du retard, il faut savoir qu'à 5 chaque instant il y avait de fausses alertes. On supposait que la cour, instruite à deux heures de l'attaque de la Bastille, commencée depuis midi, prendrait ce moment pour lancer sur Paris ses Suisses et ses Allemands. Ceux de l'École-Militaire passeraient-ils le

10 jour sans agir ? cela n'était pas vraisemblable. Ce que dit Besenval du peu de fond qu'il pouvait faire sur ses troupes, a l'air d'une excuse. Les Suisses se montrèrent très fermes à la Bastille, il y parut au carnage; les dragons allemands avaient tiré plusieurs fois le

15 12, tué des gardes françaises; ceux-ci avaient tué des dragons; la haine du corps assurait la fidélité.

Le faubourg Saint-Honoré dépavait, se croyait attaqué de moment en moment; la Villette était dans les mêmes transes, et effectivement un régiment vint l'occuper, mais

20 trop tard.

Toute lenteur semblait trahison. Les tergiversations du prévôt le rendaient suspect, ainsi que les électeurs. La foule indignée sentit qu'elle perdait le temps avec eux. Un vieillard s'écrie: <<Amis, que faisons-nous là

25 avec ces traîtres? allons plutôt à la Bastille! >^ Tout s'écoula; les électeurs stupéfaits se trouvèrent seuls . . . L'un d'eux sort, et rentrant tout pâle, avec le visage d'un spectre: <<Vous n'avez pas dix minutes à vivre, si vous restez ... La Grève frémit de rage . . . Les voilà

30 qui montent ...» Ils n'essayèrent pas de fuir, et c'est ce qui les sauva.

Toute la fureur du peuple se concentra sur le prévôt des marchands. Les envoyés des districts venaient successivement lui jeter sa trahison à la face. Une partie des électeurs se voyant compromis devant le peuple, par son imprudence et par ses mensonges, tournèrent contre 5 lui, l'accusèrent. D'autres, le bon vieux Dussaulx (le traducteur de Juvénal), l'intrépide Fauchet, essayèrent de le défendre, innocent ou coupable, de le sauver de la mort. Forcé par le peuple de passer du bureau dans la grande salle Saint- Jean, ils l'entourèrent, et Fauchet 10 s'assit à côté de lui. Les affres de la mort étaient sur son visage: <<Je le voyais, dit Dussaulx, mâchant sa dernière bouchée de pain, elle lui restait aux dents, et il la garda deux heures sans venir à bout de l' avaler. ^> Environné de papiers, de lettres, de gens qui venaient 15 lui parler affaires, au milieu des cris de mort, il faisait effort pour répondre avec affabiUté. Ceux du Palais- Royal et du district de Saint-Roch étant les plus acharnés, Fauchet y courut pour demander grâce. Le district était assemblé dans l'église de Saint-Roch; deux 20 fois, Fauchet monta en chaire, priant, pleurant, disant les paroles les plus ardentes que son grand cœur pouvait trouver dans cette nécessité; sa robe, toute criblée des balles de la Bastille, était éloquente aussi; elle priait pour le peuple même, pour l'honneur de ce grand 25 jour, pour laisser pur et sans tache le berceau de la liberté.

Le prévôt, les électeurs, restaient à la salle Saint- Jean, entre la vie et la mort, plusieurs fois couchés en joue. Tous ceux qui étaient là, dit Dussaulx, étaient 30 comme des sauvages: parfois, ils écoutaient, regardaient

en silence; parfois, un murmure terrible, comme un tonnerre sourd sortait de la foule. Plusieurs parlaient et criaient, mais la plupart étaient étourdis de la nouveauté du spectacle. Les bruits, les voix, les nouvelles, les 5 alarmes, les lettres saisies, les découvertes vraies ou fausses, tant de secrets révélés, tant d'hommes amenés au tribunal, brouillaient l'esprit et la raison; un des électeurs disait: <^ N'est-ce pas le jugement dernier? ...» L'étourdissement était arrivé à ce point qu'on avait tout

10 oublié, le prévôt et la Bastille.

Il était cinq heures et demie. Un cri monte de la Grève. Un grand bruit, d'abord lointain, éclate, avance, se rapproche, avec la rapidité, le fracas de la tempête . . . La Bastille est prise!

15 Dans cette salle déjà pleine, il entre d'un coup mille hommes, et dix mille poussaient derrière. Les boiseries craquent, les bancs se renversent, la barrière est poussée sur le bureau, le bureau sur le président.

Tous armés, de façons bizarres, les uns presque nus,

20 d'autres vêtus de toutes couleurs. Un homme était porté sur les épaules et couronné de lauriers, c'était Élie, toutes les dépouilles et les prisonniers autour. En tête, parmi ce fracas où l'on n'aurait pas entendu la foudre, marchait un jeune homme recueilli et plein de religion;

25 il portait suspendue et percée dans sa baïonnette une chose impie, trois fois maudite, le règlement de la Bastille.

Les clefs aussi étaient portées, ces clefs monstrueuses, ignobles, grossières, usées par les siècles et par les dou-

30 leurs des hommes. Le hasard ou la Providence voulut qu'elles fussent remises à un homme qui ne les con-

naissait que trop, à un ancien prisonnier. L'Assemblée nationale les plaça dans ses Archives, la vieille machine des tyrans, à côté des lois qui ont brisé les tyrans. Nous les tenons encore aujourd'hui, ces clefs, dans l'armoire de fer des Archives de la France . . . Ah ! puissent, dans 5 l'armoire de fer, venir s'enfermer les clefs de toutes les Bastilles du monde!

La Bastille ne fut pas prise, il faut le dire, elle se livra. Sa mauvaise conscience la troubla, la rendit folle et lui fit perdre l'esprit. 10

Les uns voulaient qu'on se rendît, les autres tiraient, surtout les Suisses, qui, cinq heures durant, sans péril, n'ayant nulle chance d'être atteints, désignèrent, visèrent à leur aise, abattirent qui ils voulaient. Ils tuèrent quatre-vingt-trois hommes, en blessèrent quatre- vingt- 15 huit. Vingt des morts étaient de pauvres pères de famille qui laissaient des femmes, des enfants pour mourir de faim.

La honte de cette guerre sans danger, l'horreur de verser le sang français, qui ne touchaient guère les 20 Suisses, finirent par faire tomber les armes des mains des invalides. Les sous-officiers, à quatre heures, prièrent, supplièrent De Launey de finir ces assassinats. Il savait ce qu'il méritait; mourir pour mourir, il eut envie un moment de se faire sauter, idée horriblement féroce: 25 il aurait détruit un tiers de Paris. Ses cent trente-cinq barils de poudre auraient soulevé la Bastille dans les airs, écrasé, enseveli tout le faubourg, tout le Marais tout le quartier de l'Arsenal ... Il prit la mèche d'un canon. Deux sous-officiers empêchèrent le crime, ils 30 croisèrent la baïonnette, et lui fermèrent l'accès des

poudres. Il fit mine alors de se tuer, et prit un couteau qu'on lui arracha.

Il avait perdu la tête, et ne pouvait donner d'ordre. Quand les gardes françaises eurent mis leurs canons en 5 batterie, et tiré (selon quelques-uns), le capitaine des Suisses vit bien qu'il fallait traiter; il écrivit, il passa un billet où il demandait à sortir avec les honneurs de la guerre. — Refusé. — Puis, la vie sauve. — Hullin et Élie promirent.

10 La difficulté était de faire exécuter la promesse. Empêcher une vengeance entassée depuis des siècles, irritée par tant de meurtres que venait de faire la Bastille, qui pouvait cela? . . . Une autorité qui datait d'une heure, qui venait de la Grève à peine, qui n'était même connue

15 que des deux petites bandes de l'avant-garde, n'était pas pour contenir cent mille hommes qui suivaient.

La "foule était enragée, aveugle, ivre de son danger même. Elle ne tua cependant qu'un seul homme dans la place, elle épargna ses ennemis les Suisses, qu'à leurs

20 sarraux elle prenait pour des domestiques ou des prisonniers; elle blessa, maltraita ses amis les invalides. Elle aurait voulu pouvoir exterminer la Bastille; elle brisa à coups de pierre les deux esclaves du cadran; elle monta aux tours pour insulter les canons; plusieurs s'en pre-

25 naient aux pierres et s'ensanglantaient les mains à les arracher. On alla vite aux cachots délivrer les prisonniers; deux étaient devenus fous. L'un, effarouché du bruit, voulait se mettre en défense; il fut tout surpris quand ceux qui brisèrent sa porte se jetèrent dans ses

30 bras en le mouillant de leurs larmes. Un autre, qui avait une barbe jusqu'à la ceinture, demanda comment

se portait Louis XV; il croyait qu'il régnait encore. A ceux qui demandaient son nom il disait qu'il s'appelait le Major de l'Immensité.

Les vainqueurs n'avaient pas fini; ils soutenaient dans la rue Saint-Antoine un autre combat. En avançant 5 vers la Grève, ils rencontraient de proche en proche des foules d'hommes, qui, n'ayant pas pris part au combat, voulaient pourtant faire quelque chose, tout au moins massacrer les prisonniers. L'un fut tué dès la rue des Tournelles, un autre sur le quai. Des femmes suivaient 10 échevelées, qui venaient de reconnaître leurs maris parmi les morts, et elles les laissaient là pour courir aux assassins; l'une d'elles, écumante, demandait à tout le monde qu'on lui donnât un couteau.

De Launey était mené, soutenu, dans ce grand péril, 15 par deux hommes de cœur et d'une force peu commune, Hullin et un autre. Ce dernier alla jusqu'au Petit- Antoine, et fut arraché de lui par un tourbillon de foule. Hullin ne lâcha pas prise. Conduire son homme de là à la Grève, qui est si près, c'était plus que les douze 20 travaux d'Hercule. Ne sachant plus comment faire, et voyant qu'on ne connaissait De Launey qu'à une chose, que seul il était sans chapeau, il eut l'idée héroïque de lui mettre le sien sur la tête, et dès ce moment reçut les coups qu'on lui destinait. Il passa enfin l' Arcade-Saint- 25 Jean; s'il pouvait lui faire monter le perron, le lancer dans l'escalier, tout était fini. La foule le voyait bien; aussi, de son côté, fit-elle un furieux effort. La force de géant qu'Hullin avait déployée ne lui servit plus ici. Êtreint du boa énorme que la masse tourbillonnante 30 serrait et resserrait sur lui, il perdit terre, fut poussé,.

repoussé, lancé sur la pierre. Il se releva par deux fois. A la seconde, il vit dans l'air, au bout d'une pique, la tête de De Launey.

Une autre scène se passait dans la salle Saint- Jean. 5 Les prisonniers étaient là, en grand danger de mort; on s'acharnait surtout contre trois invalides qu'on croyait avoir été les canonniers de la Bastille. L'un était blessé; le commandant de La Salle, par d'incroyables efforts, en invoquant son titre de commandant, vint à bout de le

10 sauver; pendant qu'il le menait dehors, les deux autres furent entraînés, accrochés à la lanterne du coin de la Vannerie, en face de l'Hôtel de Ville.

Ce grand mouvement, qui semblait avoir fait oublier Flesselles, fut pourtant ce qui le perdit. Ses implacables

15 accusateurs du Palais-Royal, peu nombreux, mais mécontents de voir la foule occupée de toute autre affaire, se tenaient près du bureau, le menaçaient, le sommaient de les suivre ... Il finit par leur céder, soit qu'une si longue attente de la mort lui parût pire que la mort même, soit

20 qu'il espérât échapper dans la préoccupation universelle

du grand événement du jour: ^Œh bien, messieurs, dit-il,

allons au Palais-Royal. ^> Il n'était pas au quai, qu'un

jeune homme lui cassa la tête d'un coup de pistolet.

La masse du peuple accumulé dans la salle ne deman-

25 dait pas de sang; il le voyait couler avec stupeur, dit un témoin oculaire. Il regardait bouche béante ce prodigieux spectacle, bizarre, étrange à rendre fou. Les armes du moyen âge, de tous les âges, se mêlaient; les siècles étaient présents. Éhe, debout sur une table, le

30 casque en tête, à la main son épée faussée à trois places, semblait un guerrier romain. Il était tout entouré de

prisonniers, et priait pour eux. Les gardes françaises demandaient pour récompense la grâce des prisonniers.

A ce moment on amène, on apporte plutôt, un homme suivi de sa femme; c'était le prince de Montbarrey, ancien ministre, arrêté à la barrière. La femme s'évanouit, 5 l'homme est jeté sur le bureau, tenu sous les bras de douze hommes, plié en deux ... Le pauvre diable, dans cette étrange attitude, expliqua qu'il n'était plus ministre depuis longtemps, que son fils avait eu grande part à la révolution de sa province ... Le commandant de La 10 Salle parlait pour lui et s'exposait beaucoup lui-même. Cependant on s'adoucit, on lâcha prise un moment. De La Salle, qui était très fort, enleva le malheureux . . . Ce coup de force plut au peuple et fut applaudi . . .

Au moment rnême, le brave et excellent Élie trouva 15 moyen de finir d'un coup tout procès, tout jugement. Il aperçut les enfants du service de la Bastille et se mit à crier: << Grâce pour les enfants! grâce P>

Vous auriez vu alors les visages bruns, les mains noircies par la poudre, qui commençaient à se laver de 20 grosses larmes, comme tombent après l'orage les grosses gouttes de pluie ... Il ne fut plus question de justice ni de vengeance. Le tribunal était brisé. Élie avait vaincu les vainqueurs de la Bastille. Ils firent jurer aux prisonniers fidélité à la nation, et les emmenèrent avec 25 eux; les invalides s'en allèrent paisiblement à leur hôtel; les gardes françaises s'emparèrent des Suisses, les mirent en sûreté dans leurs rangs, les conduisirent à leurs propres casernes, les logèrent et les nourrirent.

Les veuves, chose admirable! se montrèrent aussi mag- 30 nanimes. Indigents et chargées d'enfants, elles ne vou-

LA PRÎSE DE LA BASTÏLIË ^77

lurent pas recevoir seules une petite somme qui leur fut distribuée; elles mirent dans le partage la veuve d'un pauvre invalide qui avait empêché la Bastille de sauter, et qui fut tué par méprise. La femme de l'assiégé fut 5 ainsi comme adoptée par celles des assiégeants.

O France, vous êtes sauvée! ô monde, vous êtes sauvé! ... Je revois au ciel ma jeune lueur, où j'espérai si longtemps, la lumière de Jeanne Darc . . . Que m'importe que de fille elle soit devenue un jeune homme. Hoche, lo Marceau, Joubert ou Kléber!

Grande époque, moment sublime, où les plus guerriers

des hommes sont pourtant les hommes de paix! où le

Droit, si longtemps pleuré, se retrouve à la fin des temps,

où la Grâce, au nom de laquelle la tyrannie nous écrasa,

15 se retrouve concordante, identique, à la Justice!

Qu'est-ce que l'ancien régime, le Roi, le prêtre, dans la vieille monarchie ? La tyrannie au nom de la Grâce.

Qu'est-ce que la Révolution ? La réaction de l'équité, l'avènement tardif de la Justice éternelle.

The full -face figures refer to the pages; the ordinary figures to the lines.

1. — Subtitle. Tableau de la France. Prior to Caesar's conquest (59-51 B.c.) Gaul was occupied by Celts and Iberians. Though the country lost its political liberties after the conquest, it benefited by the superior civilization of the Romans and by the material prosperity which reached its height in the third century. In the fourth century the invasions of the bai'barians began; of the invaders the most important were the Franks. The unity of Gaul was temporarily restored under their king Clovis (481-51 1), a descendant of an almost mythical king Mérovée, from whom the first or Merovingian dynasty derives its name; this dynasty ended in 752. After Clovis, Gaul was divided into the easlern and western kingdoms of Austrasia and Neustria. The power of the Merovingian kings diminished, while that of the nobles increased, until the most powerful of these nobles, Pépin, mayor of the palace in Austrasia, founded the new dynasty called, from Charlemagne, Carlovingian. Under Pepin's son, Charlemagne, the Franks controlled almost all of Europe, but the dismemberment of the empire was effected by the treaty of Verdun (843), and at this date the modern kingdom of France begins under Charles II (the Bald). The decadence of the Carlovingians resulted in the end of the dynasty in 987, when the third or Capelian line begins. This dynasty derives its name from the first king, Hugues Capet, count of Paris. All French kings since this time belong to this family. For convenient reference the following complete list of Capetian kings is given here (the date, in each case, is that of accession) :

Direct Capetians Hugues Capet . .

Robert II, the Pious Henri I^^ . . . . Philippe I^r . . .

Louis VI, the Fat.

Louis VII, the Child Philippe II, Auguste

Louis VIII

Louis IX (Saint

Louis)

Philippe III, the Bold Philippe IV, the Fair Louis X, the Stubborn

Jean I®^

Philippe V, the Long Charles IV, the Fair .

Valois (descendants of Charles de Valois, brother of Philippe IV) Philippe VI, de Valois

Jean II, the Good .

Charles V, the Wise Charles VI . . .

Charles VII .. .

Louis XI ....

Charles VIII . . .

ip6o

Valois- Orléans (descendants of Louis d'Orléans, brother of Charles VI) —

First branch (descendant of the first son of Louis d'Orléans) Louis XII 1498

Second branch (descendants of the third son of Louis d'Orléans)

François I®^

Henri II . .

François II

Charles IX.

Henri III .

Bourbons (descendants of Robert, comte de Clermont, sixth son of Saint Louis)

Henri IV 1589

Louis XIII .... 1610

Louis XIV 1643

Louis XV 1 71 5

Louis XVI 1774

(Decapitated in 1793)

The Revolution begins in 1789 (the Republic was proclaimed in 1792).

2. nationalité. In French, single consonants are pronounced as initial consonants of the following syllable, not as final consonants of the preceding syllable (that is, not as in English); the pronunciation explains the manner of

dividing a French word at the end of a line {nationa-litê, not national-ite) .

3. le serment dicté par Charles le Chauve. The celebrated Oaths of Strasburg were pronounced on February 14, 842, at Strasburg, by the two grandsons of Charlemagne, Charles the Bald and Louis the German, the former speaking in German, the latter in Romance. Each swore, before the two armies, to protect the other against their brother Lothaire. The oath was then taken by each army in its own language. The Romance portion of these Oaths constitutes the first monument of the Romance languages. In the treaty of Verdun (843) Charlemagne's empire was finally divided, Charles receiving what is now France as his share, Louis obtained Germany, while Ilaly and the strip between France and Germany fell to Lothaire.

24. nos quatre-vingt-six départements. The old French provinces were abolished during the Revolution, and the territory of France was redivided into départements, of which there are at present 86 (if the territory around Belfort be not counted); each department is governed by a préfet, or prefect. These departments are subdivided into 362 arrondissements, with a sous- préfet at the head of each; these into 2899 cantons, governed by a council; and these in turn into 36,170 communes, governed by mayors. The chief magistrate of the modern Republic (declared in 1870) is the President, elected for seven years by the Senate and the Chamber of Deputies. These latter legislative bodies are composed respectively of 300 members elected for nine years (one third every three years), and of about 600 members elected for four years. The President appoints a cabinet of ten ministers to aid him in his executive duties. When a cabinet receives only a minority of votes of confidence in the Chamber of Deputies, it resigns in a body and a new cabinet is formed. The executive power is represented throughout France by the préfets, sous- préfets and mayors. Each commune, canton, and arrondissement possesses a council which cannot treat political questions. A deliberative body and a represen-

tative of the executive are thus found side by side throughout the strongly centralized Republic.

Michelet is only approximately correct when he speaks of the eighty-six districts of the capitularies. He refers to the one hundred and ten counties, of which the counts, who were representatives of Charlemagne, were charged with the publication of the capitularies — that is, with the maintenance of order, etc. (compare La visse, Histoire de France).

2. — 26. ballons. The suffix on has three uses in French: (i) with names of persons it indicates an activity or occupation {brouillon, bûcheron, etc.), (2) it is added to names of animals {chaton, cochon, etc.), (3) it is added to names of things {aiguillon, ballon, etc.). In all Romance languages, except French and Provençal, on is an augmentative; this is seen in the French words borrowed from Spanish and Italian: ballon (Old French balle, influenced by Italian pallone), fanfaron, etc. The two contradictory meanings may be seen in carafon = petite carafe, or = grande carafe (from Italian caraffone). The force of the various French suffixes, to which little or no attention is paid in the ordinary French grammars, may be seen in the Dictionnaire général, vol. I, pp. 43 ff. and pp. 48 £f.; also in Ayer, Grammaire comparée de la langue française (4th edition), pp. 300 fî.

4. — 28. la grand'rue. Etymologically the apostrophe is an error. The adjective grand had no distinct feminine form in Latin {grandem) nor in Old French {grant), consequently no e has been omitted; the feminine form of Modern French {grande) is due to analogy with feminine adjectives where e represents a Latin a {bonne, etc.), the form grand' is merely a preservation of the Old French form (compare grand' mère, grand merci (where the apostrophe is not written), also such adverbs as prudemment, instead of prudentement, etc.).

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