Suite du Massacre: Août, Septembre et Octobre
Le lundi 25 au soir. Guise, harassé de sa longue chevauchée, rentrant dans Paris, y trouva une chose peu rassurante: le massacre continuait, mais malgré le roi, et au nom de Guise. Le roi, malgré l'horrible exécution du Louvre faite sous ses yeux et par lui, se lavait les 20 mains du tout, commandait aux Parisiens le désarmement, et faisait écrire aux provinces que les Guises avaient tout fait, quHl avait eu assez à faire pour se garder dans son Louvre, qu'il n'y avait rien de rompu dans l'édit de pacification. 25
Dès lors, affaire particulière et querelle de famille. Vendetta pour vendetta. La question posée ainsi ne
pouvait manquer de tourner contre la poitrine de Guise cent mille épées protestantes. Tout retombait d'aplomb sur lui. Le très secret conseil italien de la reine mère paraissait se dévoiler: Tuer les Châtillons par les Guises, 5 puis les Gui es par les Châtillons.
Henri de Guise, qui avait promis au roi de quitter Paris le dimanche soir, ne bougea pas. Tout son parti le retint. Les deux mille qu'on avait tués du premier élan étaient sans nul doute les six cents gentilshommes
10 de Coligny et leurs domestiques.
Tous ceux qui directement avaient travaillé au massacre, comme les dizeniers de la ville, ou l'avaient favorisé, comme les moines qui l'avaient prêché, les chanoines, curés et riches ecclésiastiques, qui logeaient
15 l'armée des Guises, se sentaient fort compromis. Si Montmorency fût entré avec sa cavalerie pour exécuter le désarmement qu'ordonnait le roi, tous ces violents catholiques auraient été accusés par leurs voisins qui les avaient vus opérer, par les protestants parisiens.
20 Ceux-ci étaient gens de commerce et d'industrie, comme on le voit sur une liste nominale des morts (des principaux, des gens connus) que donne la Relation: cordonniers, libraires, relieurs, chapeliers, tisserands, épingliers, barbiers, armuriers, fripiers, tonneliers, horlogers, or-
25 fèvres, menuisiers, doreurs, boutonniers, quincailliers, etc. Ces libres marchands protestants étaient en concurrence avec les marchands clients du clergé, affiliés aux confréries, coopérateurs de l'exécution. Mille raisons de peur, de haine, de jalousie de métier, et, tran-
30 chons le mot, d'intérêt, devaient leur faire désirer que l'exécution du dimanche continuât sur ces voisins odieux,
concurrents de leur commerce, et peut-être demain leurs accusateurs.
Malgré tant de bonnes raisons pour recommencer le massacre, il y avait langueur pourtant, lassitude; l'affaire, le lundi ne reprenait pas. L'Hôtel de Ville et le 5 roi venaient de se prononcer contre; peut-être n'eût-on plus rien fait sans une ingénieuse machine dont s'avisa un cordelier. Le temps était admirable; le soleil très beau, très chaud; les arbres reverdoyaient de cette végétation tardive qu'on appelle les pousses d'août. Au 10 cimetière des Innocents, il y avait une aubépine; notre cordelier cria qu'il y voyait une fleur! Y était-elle? La chose n'est pas impossible. Mais peut-être aussi fut-elle attachée; car on ne permit à personne de vérifier de près; pour garder l'arbre de la foule, on l'environna 15 de soldats qui tinrent le peuple à distance. Mais, s'il ne vit pas de miracle, tout au moins il l'entendit; car, de toutes les paroisses, de tous les couvents, dans tous les clochers, les cloches se mirent en branle comme elles auraient fait à Pâques; elles bondirent, mugirent 20 de joie. Cette épouvantable tempête de bruits si inattendus qui plana sur la grande ville y versa comme une ivresse, un vertige de meurtre et de mort. Nous avons vu, aux grandes émeutes des villes populeuses des Flandres, ces effets terribles des cloches; il n'y avait pas un 25 tisserand, quand Rolandt sonnait à volée, qui ne saisît son couteau.
Cette sonnerie tranchait nettement, violemment la question. Le clergé, en la faisant, reprenait l'affaire pour son compte. Le roi et Guise déclinaient, se ren- 30 voyaient le massacre. Eh bien, le ciel l'adoptait; ce
n'était plus le massacre du roi Charles IX ou d'Henri de Guise, c'était la justice de Dieu.
Les choses recommencèrent avec un caractère nouveau et singulier d'atrocité, cette fois de voisins à voisins, 5 entre gens qui se connaissaient. On tua plus soigneusement, et les femmes, et les enfants, pour éteindre les familles, couper court aux futures vengeances. ^Œe papier pleureroit, si nous y mettions tout ce qui se fit. ^^ Un marchand qu'on tramait à l'eau eut ce malheur que
10 ses enfants ne voulant pas le quitter se suspendaient après lui, criant toujours: <^ Hélas! mon père! hélas! mon père!^> Tous ensemble furent massacrés et jetés à la rivière. Dans une maison déserte où tout avait été tué, restaient deux tout petits enfants; les bourreaux les
15 prirent dans une hotte comme une portée de petits chats, et gaiement, devant tout le monde, les jetèrent pardessus le pont. Un nourrison au maillot fut traîné la corde au cou par des gamins de dix ans. Un autre, presque aussi petit, qu'un tueur emportait dans ses bras,
20 se mit à jouer avec sa barbe en souriant; le barbare, qui peut-être aurait faibli, maugréa contre le petit chien, l'embrocha et le jeta.
Tout était hurlements, cris épouvantables de femmes qu'on jetait par les fenêtres, coups de fusil, portes brisées
25 à coup de bûches et de pierres, cadavres traînés dans le ruisseau par les huées, les sifSets.
Il y eut des choses inouïes. Un mari remercia ceux qui venaient de le faire veuf. Une fille mena les meurtriers à la cachette de sa mère. Un pauvre homme,
30 déjà dépouillé, avait échappé, caché sous l'arche d'un pont; la nuit il court chez sa femme. Mais jamais
2o6 HISTOIRE DE FRANCE
elle n'ouvrit; elle le laissa dans la rue jusqu'à ce qu'il eût été tué.
Dans la confusion immense, l'occasion était belle pour faire des affaires. Les plaideurs tuaient leurs parties. Les candidats aux charges les rendaient va- 5 cantes par la mort des occupants. Les héritiers, avec une balle ou deux pouces d'acier, se mettaient en possession.
Les grands seigneurs ne perdirent pas leur temps. Loménie, secrétaire du roi, avait une belle terre à Ver- 10 sailles, fort enviée de Gondi. Dès qu'il fut emprisonné, Gondi lui offre protection; Loménie lui eût tout donné; Gondi, très délicat, ne veut la terre qu'en l'achetant, l'achète au prix qu'il veut. Ce n'est pas tout: il faut encore que Loménie, par écrit, donne sa charge de 15 secrétaire. Tout fini, il est poignardé.
L'appétit venant en mangeant, on commençait à tuer aussi quelque peu les catholiques. Un Rouillard, chanoine de Notre-Dame, fut tué dans sa maison. Pourquoi? Un historien en donne une raison, plus forte 20 qu'on ne croit dans les guerres civiles: ^^ C'était un homme d'un mauvais caractère, et médiocrement agréable aux officiers de la ville. ^>
Biron, quoique catholique, ne se fia pas à cela; il s'enferma dans l'Arsenal, dont il était gouverneur, fit 25 lever les pont-levis et pointer deux coulevrines sur Paris. Il se garda ainsi, et avec lui quelques personnes, un enfant entre autres, qui avait le malheur d'être un riche héritier. Sa sœur et son beau-frère étaient désespérés de voir l'enfant échapper au massacre. La sœur donna 30 ce spectacle exécrable de venir aux portes de l'Arsenal
prier et pleurer pour avoir son petit frère, qu'elle voulait sauver, disait-elle.
Tout le monde sait l'aventure du jeune Caumont de la Force, qui montra tant de prudence. Caché sous les 5 corps poignardés de son père et de ses frères, du fond de son bain de sang, il entendait toutes sortes de gens qui allaient et venaient, regardaient les enfants morts. Quelques-uns disaient: ^^Tant mieux! Ce n'est rien de tuer les loups, si l'on ne tue les petits. ^> D'autres di-
10 saient: *^ C'est dommage.* Mais l'enfant ne bougeait pas. Vers le soir enfin, il voit un homme qui levait les mains au ciel, et disait avec des larmes: <<0h! Dieu punira cela!» Il leva alors la tête tout doucement, et tout bas hasarda ce mot: ^^ Je ne suis pas mort ... —
15 Mais comment t'appelles-tu? — Menez-moi à l'Arsenal. M. de Biron vous payera bien. »
Que furent dans tout cela les Guises? Moins violents encore qu'avisés. Henri prit pour sa part un homme, le fameux partisan d'Acier, chef renommé des
20 bandes du Midi. Il le sauva, et d'Acier devint son âme damnée. << Pour son corps, il donna son âme. »
Chose populaire pour les Guises, dur contraste à la conduite du roi, qui n'osait sauver personne, et força même Fer vaques à tuer son intime ami.
25 Sauf ce cas, toutefois, les Guises, partout ailleurs impitoyables, firent soigneusement tuer leurs ennemis personnels. Le catholique Salcède, par exemple, dix ans auparavant, avait empêché le cardinal de Lorraine, évêque de Metz, de replacer cette ville sous la souverai-
30 neté de l'Empire. Ils le firent tuer dans son hôtel; tout le pillage fut réservé et porté à l'hôtel de Guise.
2o8 HISTOIRE DE FRANCE
L'aspect du Louvre était bizarre. Charles IX qui, la veille au soir, avait défendu le massacre, le lundi donnait des dépouilles, autorisait le pillage. Il abandonna généreusement aux Suisses, pour salaire du dimanche, le pillage d'un riche lapidaire, qui valait cent 5 mille ecus. De moment en moment, des hommes considérables venaient lui demander telle charge: <Œlle est remplie. — Non, vacante, le titulaire est mort. >^ On la donnait, mais non gratis. Les secrétaires du roi étaient là pour faire prix. 10
C'est, sans nul doute, ce qui fit tuer le président des aides, le célèbre Laplace, l'excellent historien. Aimé, estimé et recommandé du roi et de la reine, il n'en fut pas moins égorgé. Deux jours entiers, il resta entre la vie et la mort; on venait lui dire qu'il était attendu au 15 Louvre. Il se déroba de chez lui, frappa à trois portes d'amis, mais il n'y avait plus d'amis. Il rentra chez lui pour y mourir. Il assembla sa famille, tous ses domestiques et servantes, et leur fit paisiblement une instruction sur les psaumes. On revint, il se décida, dit adieu 20 aux siens. Il n'était pas à quatre pas, que sa mort fit vaquer sa place. On put la demander au Louvre.
Ce Louvre étant une boutique, un comptoir, il devenait ridicule de désapprouver des morts dont on profitait. 25
La reine et Anjou aussi, qui craignaient que Montmorency n'arrivât comme au secours du roi et ne livrât bataille aux Guises, persuadèrent à Charles IX qu'il valait mieux prendre la chose sur lui, déclarer que c^était lui qui avait fait le massacre, mais pour se défendre d'un 30 complot qu'aurait tramé Coligny.
Dès lors Montmorency n'avait que faire de venir.
Le mardi 26 août, on vit ce misérable mannequin, ce fou sauvage avec son poil roux hérissé, le teint sinistrement rouge (troisième portrait, Sainte-Geneviève) , mar- 5 cher solennellement avec sa cour, parmi les morts et les mourants, du Louvre au palais de justice, dire ce mensonge au Parlement: <^Que c'était lui qui faisait tout. >>
Le président de Thou, le premier poltron de France, admira la sagesse du roi, et dit le mot de Louis XL 10 ^^ Qui nescit dissimulare, nescit regnare. ^>
Donc, le roi n'est pas un zéro. Donc, il est obéi, c'est pour lui obéir qu'on a versé tout ce sang. En sortant, il se croyait roi.
Roi de risée, de honte. Comme il sort, quelqu'un 15 crie: <^I1 y a ici un huguenot. >> Un homme est tiré de sa suite, sans autre façon poignardé. Le fou royal, regardant la foule de cet œil oblique et loustic (que donne son portrait de jeunesse), dit, pour flatter les assassins: «Si c'était le dernier huguenot P> 20 Depuis le jour où l'autre Charles, le pauvre idiot Charles VI, siégeait, bavant, riant, pour l'amusement des Anglais, jamais la France n'avait été plus bas.
Les protestants prétendent que les provinces reçurent des ordres écrits de massacre. C'est méconnaître 25 étrangement la prudence de la reine mère. Dans la peur qu'elle avait d'un soulèvement des grandes villes, elle donna à des quidam, à des aventuriers qui sollicitaient ces commissions, des lettres, mais de simple créance, pour les gouverneurs et magistrats, avec ordre 30 verbal d'emprisonner les protestants notables. On se disputait ces commissions lucratives, qui, en réalité.
constituaient ces drôles chefs de l'exécution et dictateurs du pillage.
Partout la chose commença par l'emprisonnement et le massacre des prisons; puis la tuerie de maison en maison, le pillage des boutiques. Les victimes furent 5 partout des marchands et des fabricants. Les listes nominales ne donnent point de gentilshommes. Ils échappèrent apparemment.
Cette grande exécution tomba sur le commerce et l'industrie naissante, et un peu sur la robe. Elle fut 10 extrêmement inégale, très sanglante ici, et là nulle. De Thou dit qu'on évalue les morts à trente mille, mais qu'on exagère.
La chose fut moins aveugle qu'on ne l'a cru. Elle fut dirigée de manière à rendre le plus possible. Plu- 15 sieurs en restèrent riches. Ils tirèrent parti de leurs morts jusqu'à vendre la graisse aux apothicaires.
La cour dirigeait si peu, qu'à Meaux, dont la reine mère était comtesse, et où l'explosion eut lieu dès le dimanche, une des premières victimes fut un receveur de 20 la reine qui percevait pour elle la taxe fort dure qu'elle avait mise sur le drap et le vin.
Dans plusieurs lieux, à Meaux, à Lyon, le procureur du roi se mit à la tête de l'exécution. Mais généralement les autorités locales s'en chargèrent, et la justice 25 se tint coi, s'effaça, s'absenta, ignora.
A Troyes, le conseil du massacre se tint chez l'évêque Bauffremont. A Orléans il se fit sur une lettre de l'évêque Sorbin, prédicateur du roi. A Toulouse, l'emprisonnement se fit par le Parlement même ; les membres 30 catholiques firent arrêter leurs confrères protestants. Les
étudiants, maîtres d'armes, spadassins des écoles, se chargèrent du massacre. Cinq conseillers furent pendus en costume.
En Dauphiné, en Provence, en Auvergne, il n'y a eu 5 rien ou presque rien. Les gouverneurs exigeaient des ordres écrits. Les protestants, bien avertis, étaient partout armés, leurs anciens chefs tout prêts.
Rien en Bourgogne, peu ou rien en Picardie et dans le Nord, excepté à Rouen, où on versa beaucoup de sang, lo Le 30 août, lettre du roi, envoyée partout pour arrêter le massacre. On y fit si peu attention, qu'à Troyes, celui qui l'apportait la garda deux jours dans sa poche pendant qu'on fit l'exécution.
Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la Saint-Barthé- 15 lemy n'est pas une journée; c'est une saison. On tua par-ci par-là, dans les mois de septembre et d'octobre.
A la Saint-Michel, le jésuite Auger, envoyé du collège de Paris, annonça à Bordeaux que l'archange Michel avait fait le grand massacre, et déplora la mollesse du 20 gouverneur et des magistrats bordelais. Un homme de la cour gourmanda aussi leur lenteur. Le 3 octobre, les jurats, avec des bandes en chapeau rouge, forcèrent le gouverneur à laisser faire l'exécution.
On tua deux cent soixante-quatre personnes, et on ne 25 se fût pas arrêté; mais le reste des protestants avait trouvé un asile au Château-Trompette.
Une industrie existait à Paris. On avait fait des magasins de protestants, où les chefs de l'exécution les tenaient en réserve, sans doute pour les faire financer. 30 Quand ils étaient ruinés, on les tuait.
Le 5 septembre, le roi envoya chercher le capitaine
Pézon, qui était un boucher, et lui demanda s'il en restait encore, de ces huguenots: ^^ J'en ai jeté vingt hier à la Seine, dit-il froidement, et j'en ai autant pour demain. >> Le roi se mit à rire de voir son amnistie si bien respectée. 5
Il faudrait désespérer de la nature humaine, si cette férocité avait été universelle. Heureusement, un nombre immense de catholiques détestèrent la Saint-Barthélémy.
Une classe fut admirable, celle des bourreaux. Ils refusèrent d'agir, disant qu'ils ne tuaient qu'en justice. 10
A Lyon et ailleurs, les soldats refusèrent de tirer, disant qu'ils ne savaient tuer qu'en guerre.
Le long du Rhône, les catholiques, voyant flotter les victimes de Lyon, en poussaient des cris de douleur, invoquaient Dieu contre les assassins. 15
Si des protestants abjurèrent, en revanche des catholiques, par l'horreur d'un tel événement, furent détachés de leurs croyances. ^^ Cet acte, dit l'un d'eux, me fît dès lors aimer les personnes et la cause de ceux de la Religion. ^> 20
Les gens du Parlement sentaient très bien le coup profond, terrible, que s'était porté le catholicisme. Ils se désespéraient de voir l'antique religion de la France, la royauté, mise plus bas par un fou furieux qu'elle ne fut jadis par un idiot. Ils entreprirent de replâtrer 25 l'idole, insistèrent pour justifier la cour, qui ne le demandait point. Pour laver quelque peu le roi, il fallait réussir à salir les victimes, tirer de quelques protestants des aveux contre l'amiral, un semblant de conspiration. On s'en procura deux, qu'on attrapa dans l'hôtel même 30 de l'ambassadeur d'Angleterre, qui grogna quelque peu
et s'apaisa bien vite. L'un Briquemaut, vénérable vieillard qui avait servi le roi toute sa vie; l'autre, Cavagne, intrépide, énergique. On n'en tira rien que l'honneur, la gloire de Coligny.
5 On avait apporté ses papiers au Louvre. Les misérables, découvrant sa grande âme, furent surpris et embarrassés. De 1570 à 1572, il avait, tous les soirs, écrit l'histoire des guerres civiles. De plus, longuement élaboré un mémoire sur l'état du royaume; là, son ferme
10 conseil au roi de ne point apanager ses frères. Enfin,
un petit mémoire sur la guerre des Pays-Bas; le sens
était: <^Si vous ne les prenez, l'Angleterre va les prendre. ^>
En le voyant si Français, si fidèle, tellement citoyen
(contre l'Angleterre protestante), les meurtriers bais-
15 saient les yeux. Quelqu'un dit: «Cela est très beau, digne d'être imprimé. ^> Gondi en détourna le roi, prit ces papiers et les mit dans le feu.
Catherine seule ne sentit rien de cela. Avant qu'on brûlât, elle fit trophée de ces papiers si glorieux pour
20 Coligny, si accablants pour elle, pour ceux qui l'avaient tué. Elle les montra, triomphante, à l'ambassadeur Walsingham: «Le voilà, votre ami! voyez s'il aimait l'Angleterre! — Madame, il a aimé la France. ^> '
Depuis le 24 août, ce n'était plus que fêtes; le temps
25 les favorisait fort. Le clergé fit la sienne, dès le jeudi 28; il publia un jubilé où allèrent le roi et la cour, faisant leurs stations et rendant grâce à Dieu.
Le Parlement ne fut pas en reste; il fonda une fête, une procession annuelle pour le beau jour de la Saint-
30 Barthélémy.
Il était parvenu, grâce à Dieu, à trouver Coligny
coupable, s'appuyant des aveux des deux hommes qui n'avaient rien dit. On le condamna à être traîné sur la claie et pendu, <^si toutefois on retrouvoit son corps, ^> sinon en effigie. On fit son mannequin fort ressemblant de mise et d'attitude, sans oublier le cure-dent que 5 le taciturne amiral avait si souvent à la bouche. On le brûla en Grève, en même temps qu'on pendait Cavagne et Briquemaut.
Le roi alla à l'Hôtel de Ville voir cette fête avec sa mère et le petit roi de Navarre. Seulement Charles IX 10 regardait derrière un rideau.
Pendant plusieurs jours, disent le catholique Brantôme et l'auteur protestant de VEstat de la France, il y avait eu pèlerinage à l'épine des Innocents et pèlerinage à Montfaucon pour voir un je ne sais quoi sans forme, 15 quelque chose de noir, demi-grillé, qu'on disait être le corps de Coligny. Le roi y avait été des premiers avec la cour et les bonnes gens de Paris.
On avait grand soin, dans ces temps, de mener les enfants aux supplices des brigands, aux expositions de 20 voleurs, pour les moraliser et leur imprimer le souvenir dé ces exemples salutaires. On conduisit à Montfaucon les petits huguenots, tout nouveaux catholiques, les propres fils de l'amiral. L'aîné, âgé de quinze ans, sanglotait à crever. Le plus jeune, de sept, appelé 25 Dandelot et digne de ce nom, regarda d'un œil ferme, voyant son père transfiguré comme il le sera dans l'avenir.