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Procès et Mort de la Pucelle

Le 21 février, la Pucelle fut amenée devant ses juges.

10 L'évêque de Beauvais l'admonesta avec << douceur et charité,» la priant de dire la vérité sur ce qu'on lui demanderait, pour abréger son procès et décharger sa conscience, sans chercher de subterfuges. — Réponse: <^Je ne sais sur quoi vous me voulez interroger, vous

15 pourriez bien me demander telles choses que je ne vous dirais point. » — Elle consentait à jurer de dire vrai sur tout ce qui ne touchait point ses visions. <^Mais pour ce dernier point, dit-elle, vous me couperiez plutôt la tête.» Néanmoins, on l'amena à jurer de répondre

20 «sur ce qui touchait la foi.»

Nouvelles instances le jour suivant, 22 février, et encore le 24. Elle résistait toujours: «C'est le mot des petits enfants, ç\ViOn pend souvent les gens pour avoir dit la vérité.'^'' Elle finit, de guerre lasse, par consentir à

25 jurer «de dire ce qu'elle sauroit sur son procès, mais non tout ce qu'elle sauroit.»

Interrogée sur son âge, ses nom et surnom, elle dit qu'elle avait environ dix-neuf ans. «Au lieu où je suis

née, on m'appelait Jehannette et en France Jehanne . . .>> Mais quant au surnom (la Pucelle), il semble que, par un caprice de modestie féminine, elle eût peine à le dire; elle éluda par un pudique mensonge: <<Du surnom, je n'en sais rien.^^ 5

Elle se plaignait d'avoir les fers aux jambes. L'évêque lui dit que, puisqu'elle avait essayé plusieurs fois d'échapper, on avait dû lui mettre les fers. <^I1 est vrai, dit-elle, je l'ai fait; c'est chose licite à tout prisonnier. Si je pouvais m'échapper, on ne pourrait me reprendre d'avoir 10 faussé ma foi, je n'ai rien promis. ^^

On lui ordonna de dire le Pater et VAve, peut-être dans l'idée superstitieuse que, si elle était vouée au diable, elle ne pourrait dire ces prières. <<Je les dirai volontiers si monseigneur de Beauvais veut m'ouïr en 15 confession. ^^ Adroite et touchante demande; offrant ainsi sa confiance à son juge, à son ennemi, elle en eût fait son père spirituel et le témoin de son innocence.

Cauchon refusa, mais je croirais aisément qu'il fut ému. Il leva la séance pour ce jour, et le lendemain, il 20 n'interrogea pas lui-même; il en chargea un des assesseurs.

A la quatrième séance elle était animée d'une vivacité singulière. Elle ne cacha point qu'elle avait entendu ses voix: «Elles m'ont éveillée, dit-elle, j'ai joint les mains, et je les ai priées de me donner conseil; elles m'ont dit: 25 Demande à Notre-Seigneur. — Et qu'ont-elles dit encore ? — Que je vous réponde hardiment. ^^

<<• . . Je ne puis tout dire, j'ai plutôt peur de dire chose qui leur déplaise, que je n'ai de répondre à vous . . . Pour aujourd'hui, je vous prie de ne pas 30 m'interroger. >^

L'évêque insista, la voyant émue: ^<Mais Jehanne, on déplaît donc à Dieu en disant des choses vraies ? — Mes voix m'ont dit certaines choses, non pour vous, mais pour le roi. ^^ Et elle ajouta vivement: <^Ah! s'il les 5 savait, il en serait plus aise à dîner ... Je voudrais qu'il les sût, et ne pas boire de vin d'ici à Pâques. ^^

Parmi ces naïvetés, elle disait des choses sublimes: << Je viens de par Dieu, je n'ai que faire ici, renvoyez-moi à Dieu, dont je suis venue . . .^^ 10 <^Vous dites que vous êtes mon juge; avisez bien à ce que vous ferez, car vraiment je suis envoyée de Dieu, vous vous mettez en grand danger. >^

Ces paroles sans doute irritèrent les juges et ils lui

adressèrent une insidieuse et perfide question, une ques-

15 tion telle qu'on ne peut sans crime l'adresser à aucun

homme vivant: ^< Jehanne, croyez-vous être en état de

grâce ? >^

Ils croyaient l'avoir liée d'un lacs insoluble. Dire non, c'était s'avouer indigne d'avoir été l'instrument de 20 Dieu. Mais d'autre part, comment dire oui? Qui de nous, fragiles, est sûr ici-bas d'être vraiment dans la grâce de Dieu? Nul, sinon l'orgueilleux, le présomptueux, celui justement qui de tous en est le plus loin. Elle trancha le nœud avec une simplicité héroïque et 25 chrétienne:

<<Si je n'y suis. Dieu veuille m'y mettre, si j'y suis, Dieu veuille m'y tenir.»

Les pharisiens restèrent stupéfaits.

Mais avec tout son héroïsme, c'était une femme pour- 30 tant . . . Après cette parole sublime, elle retomba, elle s'attendrit, doutant de son état, comme il est naturel à

une âme chrétienne, s'interrogeant et tâchant de se rassurer: <^Ah! si je savais ne pas être en la grâce de Dieu, je serais la plus dolente du monde . . . Mais si j'étais en péché, la voix ne viendrait pas sans doute . . . Je voudrais que chacun pût l'entendre comme moi- 5 même . . .^>

Ces paroles rendaient prise aux juges. Après une longue pause, ils revinrent à la charge avec un redoublement de haine, et lui firent coup sur coup les questions qui pouvaient la perdre. 10

Les voix ne lui avaient-elles pas dit de haïr les Bourguignons? . . . N'allait-elle pas, dans son enfance, à l'arbre des fées? etc. ... Ils auraient déjà voulu la brûler comme sorcière.

A la cinquième séance, on l'attaqua par un côté 15 délicat, dangereux, celui des apparitions.

L'évêque, devenu tout à coup compatissant, mielleux, lui fit faire cette question: ^^Jehanne, comment vous êtes- vous portée depuis samedi ? — Vous le voyez, dit la pauvre prisonnière chargée de fers, le mieux que j'ai 20 pu.»

<<Jehanne, jeûnez-vous tous les jours de ce carême? — Cela est-il du procès? — Oui, vraiment. — Eh bien! oui, j'ai toujours jeûné.»

On la pressa alors sur les visions, sur un signe qui 25 aurait apparu au Dauphin, sur sainte Catherine et saint Michel.

Le 3 mars, autres questions bizarres, pour lui faire avouer quelque diablerie, quelque mauvaise accointance avec le diable. <^Ce saint Michel, ces saintes, ont-ils 30 un corps, des membres? Ces figures sont-elles bien des

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anges? — Oui, je le crois aussi ferme que je crois en Dieu. ^^ Cette réponse fut soigneusement notée.

Ils passent de là à l'habit d'homme, à l'étendard: *Les gens d'armes ne se faisaient-ils pas des étendards

5 à la ressemblance du vôtre ? ne les renouvelaient-ils pas ? — Oui, quand la lance en était rompue. — N'avez-vous pas dit que ces étendards leur porteraient bonheur ? — Non, je disais seulement: Entrez hardiment parmi les Anglais, et j'y entrais moi-même. '^

lo <<M'ais pourquoi cet étendard fut-il porté en l'église de Reims, au sacre, plutôt que ceux des autres capitaines ? . . . — Il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur. »

<^ Quelle était la pensée des gens qui vous baisaient les

15 pieds, les mains et les vêtements ? — Les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que je ne leur faisais point de déplaisir; je les soutenais et défendais selon mon pouvoir.»

Il n'y avait pas de cœur d'homme qui ne fût touché

20 de telles réponses. Cauchon crut prudent de procéder désormais avec quelques hommes sûrs et à petit bruit. Depuis le commencement du procès, on trouve que le nombre des assesseurs varie à chaque séance; quelquesuns s'en vont, d'autres viennent. Le lieu des interro-

25 gatoires varie de même; l'accusée, interrogée d'abord dans la salle du château de Rouen, l'est maintenant dans la prison. Cauchon, << pour ne pas fatiguer les autres, » y menait seulement deux assesseurs et deux témoins (du 10 au 17 mars). Ce qui peut-être l'enhardit à procéder

30 ainsi à huis clos, c'est que désormais il était sûr de l'appui de l'inquisition; le vicaire avait enfin reçu de l'in-

quisiteur général de France l'autorisation de juger avec l'évêque (12 mars).

Dans ces nouveaux interrogatoires, on insiste seulement sur quelques points indiqués d'avance par Cauchon.

Les voix lui ont-elles commandé cette sortie de Com- 5 piègne où elle fut prise ? — Elle ne répond pas directement: ^^Les saintes m'avaient bien dit que je serais prise avant la Saint- Jean, qu'il fallait qu'il fût ainsi fait, que je ne devais pas m'étonner, mais prendre tout en gré, et que Dieu m'aiderait . . . Puisqu'il a plu ainsi à 10 Dieu, c'est pour le mieux que j'ai été prise. ^>

« Croyez- vous avoir bien fait de partir sans la permission de vos père et mère? Ne doit-on pas honorer père et mère ? — Ils m'ont pardonné. — Pensiez- vous donc ne point pécher, en agissant ainsi ? — Dieu le comman- 15 dait; quand j'aurais eu cent pères et cent mères, je serais partie. *

<<Les voix ne vous ont-elles pas appelée fille de Dieu, fille de l'Eglise, la fille au grand cœur ? — Avant que le siège d'Orléans ait été levé, et depuis, les voix 20 m'ont appelée et m'appellent tous les jours: ^^Jehanne la Pucelle, fille de Dieu. ^>

<Œtait-il bien d'avoir attaqué Paris le jour de la Nativité de Notre-Dame ? — C'est bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame; ce serait bien, en conscience, de 25 les garder tous les jours. ^>

"Pourquoi avez- vous sauté de la tour de Beaurevoir? (ils auraient voulu lui faire dire qu'elle avait voulu se tuer). — J'entendais dire que les pauvres gens de Compiègne seraient tués tous, jusqu'aux enfants de sept ans, 30 et je savais d'ailleurs que j'étais vendue aux Anglais;

j'aurais mieux aimé mourir que d'être entre les mains des Anglais. >^

<^ Sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent-elles les Anglais ? — Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, 5 et haïssent ce qu'il hait. — Dieu hait-il les Anglais ? — De l'amour ou haine que Dieu a pour les Anglais et ce qu'il fait de leurs âmes, je n'en sais rien; mais je sais bien qu'ils seront mis hors de France, sauf ceux qui y périront. ^>

10 << N'est-ce pas un péché mortel de prendre un homme à rançon et ensuite de le faire mourir ? — Je ne l'ai point fait. — Franquet d'Arras n'a-t-il pas été mis à mort? — J'y ai consenti, n'ayant pu l'échanger pour un de mes hommes; il a confessé être un brigand et un traître.

15 Son procès a duré quinze jours au bailliage de Senlis. — N'avez-vous pas donné de l'argent à celui qui a pris Franquet? — Je ne suis pas trésorier de France, pour donner argent. ^^

<< Croyez- vous que votre roi a bien fait de tuer ou

20 faire tuer monseigneur de Bourgogne? — Ce fut grand dommage pour le royaume de France. Mais quelque chose qu'il y eût entre eux, Dieu m'a envoyée au secours du roi de France. >>

<<Jehanne, savez- vous par révélation si vous échap-

25 perez ? — Cela ne touche point votre procès. Voulezvous que je parle contre moi ? — Les voix ne vous en ont rien dit? — Ce n'est point de votre procès; je m'en rapporte à Notre-Seigneur qui en fera son plaisir . . .^^ Et après un silence: <<Par ma foi, je ne sais ni l'heure,

30 ni le jour. Le plaisir de Dieu soit fait! — -Vos voix ne vous en ont donc rien dit en général ? — • Eh bien, oui,

elles m'ont dit que je serais délivrée, que je sois gaie et hardie. ^>

Un autre jour, elle ajouta: «Les saintes me disent que je serai délivrée à grande victoire; et elles me disent encore: Prends tout en gré; ne te soucie de ton martyre; 5 tu en viendras enfin au royaume de paradis. — Et depuis qu'elles ont dit cela, vous vous tenez sûre d'être sauvée et de ne point aller en enfer ? — Oui, je crois aussi fermement ce qu'elles m'ont dit que si j'étais sauvée déjà. — Cette réponse est de bien grand poids. — Oui, c'est 10 pour moi un grand trésor. — Ainsi, vous croyez que vous ne pouvez plus faire de péché mortel? — Je n'en sais rien; je m'en rapporte de tout à Notre-Seigneur. »

Les juges avaient enfin touché le vrai terrain de l'accusation, ils avaient trouvé là une forte prise. De faire 15 passer pour sorcière, pour suppôt du diable, cette chaste et sainte fille, il n'y avait pas apparence, il' fallait y renoncer; mais dans cette sainteté même, comme dans celle de tous les mystiques, il y avait un côté attaquable: la voix secrète, égalée ou préférée aux enseignements 20 de l'Église, aux prescriptions de l'autorité, l'inspiration, mais libre, la révélation, mais personnelle, la soumission à Dieu; quel Dieu? le Dieu intérieur.

On finit ces premiers interrogatoires par lui demander si elle voulait s'en remettre de tous ses dits 25 et faits à la détermination de l'Église. A quoi elle répondit: << J'aime l'Église et je la voudrais soutenir de tout mon pouvoir. Quant aux bonnes œuvres que j'ai faites, je dois m'en rapporter au Roi du ciel, qui m'a envoyée. ^^ 30

La question étant répétée, elle ne donna pas d'autre

réponse, ajoutant: «C'est tout un, de Notre-Seigneur et de l'Église.»

On lui dit alors qu'il fallait distinguer; qu'il y avait l'Église triomphante, Dieu, les saints, les âmes sauvées, 5 et l'Église militante, autrement dit le pape, les cardinaux, le clergé, les bons chrétiens, laquelle Église «bien assemblée» ne peut errer et est gouvernée du Saint-Esprit. — «Ne voulez-vous donc pas vous soumettre à l'Église militante? — Je suis venue au roi de France de par Dieu,

10 de par la vierge Marie, les saints et l'Église victorieuse de là-haut; à cette Église, je me soumets, moi, mes œuvres, ce que j'ai fait ou à faire. — Et à l'Église militante? — Je ne répondrai maintenant rien autre chose. » Si l'on en croyait un des assesseurs, elle aurait dit

15 qu'en certains points, elle n'en croyait ni évêque, ni pape, ni personne; que ce qu'elle avait, elle le tenait de Dieu.

La question du procès se trouva ainsi posée dans sa simplicité, dans sa grandeur, le vrai débat s'ouvrit:

20 d'une part, l'Église visible et l'autorité; de l'autre, l'inspiration attestant l'Église invisible . . . Invisible pour les yeux vulgaires, mais la pieuse fille la voyait clairement, elle la contemplait sans cesse et l'entendait en elle-même, elle portait en son cœur ces saintes et ces

25 anges ... Là était l'Église pour elle, là Dieu rayonnait; partout ailleurs combien il était obscur! . . .

Tel étant le débat, il n'y avait pas de remède; l'accusée devait se perdre. Elle ne pouvait céder, elle ne pouvait, sans mentir, désavouer, nier, ce qu'elle voyait

30 et entendait si distinctement. D'autre part, l'autorité restait-elle une autorité, si elle abdiquait sa juridiction,

si elle ne punissait? L'Église militante est une Église armée, armée du glaive à deux tranchants, contre qui? Apparemment contre les indociles.

C'était un spectacle étrange de voir ces théologiens, ces docteurs, travailler de toute leur force à ruiner ce 5 qui faisait le fondement de leur doctrine et le principe religieux du moyen âge en général, la croyance aux révélations, à l'intervention des êtres surnaturels . . . Ils doutaient du moins de celle des anges; mais leur foi au diable était tout entière. 10

L'importante question de savoir si les révélations intérieures doivent se taire, se désavouer elles-mêmes, lorsque l'Église l'ordonne, cette question débattue au dehors et à grand bruit, ne s'agitait-elle pas en silence dans l'âme de celle qui affirmait et croyait le plus forte- 15 ment? Cette bataille de la foi ne se livrait-elle pas au sanctuaire même de la foi, dans ce loyal et simple cœur? . . . J'ai quelque raison de le croire.

Tantôt elle déclara se soumettre au pape et demanda à lui être envoyée. Tantôt elle distingua, soutenant 20 qu'en matière de foi, elle était soumise au pape, aux prélats, à l'Église, mais que, pour ce qu'elle avait fait, elle ne pouvait s'en remettre qu'à Dieu. Tantôt elle ne distingua plus, et, sans- explication, s'en remit *à son roi, au juge du ciel et de la terre. ^> 25

Quelque soin qu'on ait pris d'obscurcir ces choses, de cacher ce côté humain dans une figure qu'on voulait toute divine, les variations sont visibles. C'est à tort qu'on a prétendu que les juges parvinrent à lui faire prendre le change sur ces questions. <Œlle était bien 30 subtile, dit avec raison un témoin, d'une subtilité de

femme.» J'attribuerais volontiers à ces combats intérieurs la maladie dont elle fut atteinte et qui la mit bien près de la mort. Son rétablissement n'eut lieu qu'à l'époque où ses apparitions changèrent, comme 5 elle nous l'apprend elle-même, au moment où l'ange Michel, l'ange des batailles qui ne la soutenait plus, céda la place à Gabriel, l'ange de la grâce et de l'amour divin.

Elle tomba malade dans la semaine sainte. La ten-

10 tation commença sans doute au dimanche des Rameaux. Fille de la campagne, née sur la lisière des bois, elle qui toujours avait vécu sous le ciel, il lui fallut passer ce beau jour de Pâques fleuries au fond de la tour. Le grand secours qu'invoque l'Eglise ne vint pas pour elle;

15 /a porte ne s^ ouvrit point.

Elle s'ouvrit le mardi, mais ce fut pour mener l'accusée à la grahde salle du château par-devant ses juges. On lui lut les articles qu'on avait tirés de ses réponses, et préalablement l'évêque lui remontra, <<que ces doc-

20 teurs étaient tous gens d'Eglise, clercs, et lettrés en droit divin et humain, et tous bénins et pitoyables, vouloient procéder doucement, sans demander vengeance ni punition corporelle, mais que seulement ils vouloient l'éclairer et la mettre en la voie de vérité et de salut; que, comme

25 elle n'étoit pas assez instruite en si haute matière, l'évêque et l'inquisiteur lui offroient qu'elle élût un ou plusieurs des assistants pour la conseiller.»

L'accusée, en présence de cette assemblée, dans laquelle elle ne trouvait pas un visage ami, répondit avec

30 douceur: <Œn ce que vous m'admonestez de mon bien et de notre foi, je vous remercie; quant au conseil que

VOUS m'offrez, je n'ai point intention de me départir du conseil de Notre-Seigneur. »

Le premier article touchait le point capital, la soumission. Elle répondit comme auparavant: «Je crois bien que notre saint-père, les évêques et autres gens d'Église 5 sont pour garder la foi chrétienne et punir ceux qui y défaillent. Quant à mes faits, je ne me soumettrai qu'à l'Église du ciel, à Dieu et à la Vierge, aux saints et saintes du paradis. Je n'ai point failli en la foi chrétienne, et je n'y voudrais faillir. » 10

Et plus loin: «J'aime mieux mourir que révoquer ce que j'ai fait par le commandement de Notre- Seigneur. »

L'état déplorable de la prisonnière s'aggrava* dans la semaine sainte par la privation des secours de la religion. Le jeudi, la cène lui manqua; dans ce jour où le Christ 15 se fait l'hôte universel, où il invite les pauvres et tous ceux qui souffrent, elle parut oubliée.

Au vendredi saint, au jour du grand silence, où tout bruit cessant chacun n'entend plus que son propre cœur, il semble que celui des juges ait parlé, qu'un sentiment 20 d'humanité se soit éveillé dans leurs vieilles âmes scolastiques. Ce qui est sûr, c'est qu'au mercredi ils siégeaient trente-cinq, et que le samedi ils n'étaient plus que neuf; les autres prétextèrent sans doute les dévotions du jour. 25

Elle, au contraire, elle avait repris cœur; associant ses souffrances à celles du Christ, elle s'était relevée. Elle répondit de nouveau « qu'elle s'en rapporterait à l'Église militante,^ pourvu qu'elle ne lui commandât chose impossible. — Croyez-vous donc n'être point sujette à l'Église 30 qui est en terre, à notre saint-père le pape, aux cardi-

naux, archevêques, évêques et prélats? — Oui, sans doute, notre Sire servi. — Vos voix vous défendent de vous soumettre à l'Eglise militante? — Elles ne le défendent point, Notre-Seigneur étant servi premièrement?^ 5 Cette fermeté se soutient le samedi. Mais le lendemain, que devint-elle, le dimanche, ce grand dimanche de Pâques? Que se passa-t-il dans ce pauvre cœur, lorsque la fête universelle éclatant à grand bruit par la ville, les cinq cents cloches de Rouen jetant leurs joyeuses

10 volées dans les airs, le monde chrétien ressuscitant avec le Sauveur, elle resta dans sa mort?

Qu'était-ce en ce temps-là, dans cette unanimité du monde chrétien! qu'était-ce pour une jeune âme qui n'avait vécu que de foi! . . . Ellô qui, parmi sa vie inté-

15 rieure de visions et de révélations, n'en avait pas moins obéi docilement aux commandements de l'Église; elle qui jusque-là s'était crue naïvement fille soumise de l'Eglise, ^^ bonne fille, ^> comme elle disait, pouvait-elle voir sans terreur que l'Eglise était contre elle? Seule,

20 quand tous s'unissent en Dieu, seule exceptée de la joie du monde et de l'universelle communion, au jour où la porte du ciel s'ouvre au genre humain, seule en être exclue! . . .

Elle avait un moyen d'échapper. C'était, sans désa-

25 vouer expressément, de ne plus affirmer, de dire: <<I1 me semble. >> Les gens de loi trouvaient tout simple qu'elle dît ce petit mot. Mais pour elle, dire une telle parole de doute, c'était au fond renier, c'était abjurer le beau rêve des amitiés célestes, trahir les douces sœurs d'en

30 haut . . . Mieux valait mourir. Et en effet, l'infortunée, rejetée de l'Eglise visible, délaissée de l'invisible Eglise,

du monde et de son propre cœur, elle défaillit ... Et le corps suivait l'âme défaillante . . .

Il se trouva justement que ce jour-là elle avait goûté d'un poisson que lui envoyait le charitable évêque de Beauvais; elle put se croire empoisonnée. L'évêque y avait 5 intérêt; la mort de Jeanne eût fini ce procès embarrassant, tiré le juge d'affaire. Mais ce n'était pas le compte des Anglais. Lord Warwick disait tout alarmé: «Le roi ne voudrait pas pour rien au monde qu'elle mourût de sa mort naturelle; le roi l'a achetée, elle lui coûte cher! ... 10 Il faut qu'elle meure par justice, qu'elle soit brûlée . . . Arrangez- vous pour la guérir. ^^

On eut soin d'elle, en effet; elle fut visitée, saignée, mais elle n'alla pas mieux. Elle restait faible et presque mourante. Soit qu'on craignît qu'elle n'échappât ainsi 15 et ne mourût sans rien rétracter, soit que cet affaiblissement du corps donnât espoir qu'on aurait meilleur marché de l'esprit, les juges firent une tentative (18 avril). Ils vinrent la trouver dans sa chambre et lui montrèrent qu'elle était en grand danger si elle ne vou- 20 lait prendre conseil et suivre l'avis de l'Église: <^I1 me semble, en effet, dit-elle, vu mon mal, que je suis en grand péril de mort. S'il en est ainsi, que Dieu veuille faire son plaisir de moi; je voudrais avoir confession, recevoir mon Sauveur et être mise en terre sainte. — Si vous 25 voulez avoir les sacrements de l'Eglise, il faut faire comme les bons catholiques, et vous soumettre à l'Eglise. ^> Elle ne répliqua rien. Puis, le juge répétant les mêmes paroles, elle dit: <^Si le corps meurt en prison, j'espère que vous le ferez mettre en terre sainte; si vous ne le 30 faites, je m'en rapporte à Notre-Seigneur. »

Déjà, dans ses interrogatoires, elle avait exprimé une de ses dernières volontés. — Demande: << Vous dites que vous portez l'habit d'homme par le commandement de Dieu, et pourtant vous voulez avoir chemise de femme 5 en cas de mort ? >> — Réponse: <^ Il suffit qu'elle soit longue. >> Cette touchante réponse montrait assez qu'en cette extrémité elle était bien moins préoccupée de la vie que de la pudeur.

Les docteurs prêchèrent longtemps la malade, et celui

10 qui s'était chargé spécialement de l'exhorter, un des scolastiques de Paris, maître Nicolas Midy, finit par lui dire aigrement: ^^Si vous n'obéissez à l'Église, vous serez abandonnée comme ane sarrasine. — ■ Je suis bonne chrétienne, répondit-elle doucement, j'ai été bien

15 baptisée, je mourrai comme une bonne chrétienne. ^>

Ces lenteurs portaient au comble l'impatience des Anglais. Winchester avait espéré, avant la campagne, pouvoir mettre à fin le procès, tirer un aveu de la prisonnière, déshonorer le roi Charles. Ce coup frappé, il

20 reprenait Louviers, s'assurait de la Normandie, de la Seine, et alors il pouvait aller à Bale commencer l'autre guerre, la guerre théologique, y siéger comme arbitre de la chrétienté, faire et défaire les papes. Au moment où il avait en vue de si grandes choses, il

25 lui fallait se morfondre à attendre ce que cette fille voudrait dire.

Le maladroit Cauchon avait justement indisposé le chapitre de Rouen, dont il sollicitait une décision contre la Pucelle. Il se laissait appeler d'avance: <<Mon-

30 seigneur l'archevêque. ^> Winchester résolut que, sans s'arrêter aux lenteurs de ces Normands, on s'adresserait

directement au grand tribunal théologique, à l'université de Paris.

Tout en attendant la réponse, on faisait de nouvelles tentatives pour vaincre la résistance de l'accusée; on employait la ruse, la terreur. Dans une seconde moni- 5 tion (2 mai) , le prédicateur, maître Châtillon, lui proposa de s'en remettre de la vérité de ses apparitions à des gens de son parti. Elle ne donna pas dans ce piège. <<Je m'en tiens, dit-elle, à mon juge, au Roi du ciel et de la terre. '^ Elle ne dit plus cette fois, comme auparavant: 10 <<A Dieu et au pape.^^ — Eh bien! l'Église vous laissera, et vous serez en péril de feu, pour l'âme et le corps. — Vous ne ferez ce que vous dites qu'il ne vous en prenne mal au corps et à l'âme. ^>

On ne s'en tint pas à de vagues menaces. A la troi- 15 sième monition, qui eut lieu dans sa chambre (11 mai), on fit venir le bourreau, on affirma que la torture était prête . . . Mais cela n'opéra point. Il se trouva au contraire qu'elle avait repris tout son courage, et^ tel qu'elle ne l'eut jamais. Relevée après la tentation, elle 20 avait comme monté d'un degré vers les sources de la grâce. << L'ange Gabriel est venu me fortifier, dit-elle; c'est bien lui, les saintes me l'ont assuré . . . Dieu a toujours été le maître en ce que j'ai fait; le diable n'a jamais eu puissance en moi . . . Quand vous me feriez ar- 25 racher les membres et tirer l'âme du corps, je n'en dirais pas autre chose. >> L'Esprit éclatait tellement en elle, que Châtillon lui-même, son dernier adversaire, fut touché et devint son défenseur; il déclara qu'un procès conduit ainsi lui semblait nul. Cauchon, hors de lui, le fit taire. 30

Enfin arriva la réponse de l'université. Elle décidait,

sur les douze articles, que cette fille était livrée au diable, impie envers ses parents, altérée de sang chrétien, etc. C'était l'opinion de la faculté de théologie. La faculté de droit, plus modérée, la déclarait punissable, mais 5 avec deux restrictions: i° si elle s'obstinait; 2^ si elle était dans son bon sens.

L'université écrivait en même temps au pape, aux cardinaux, au roi d'Angleterre, louant l'évêque de Beauvais, et déclarant <^ qu'il lui sembloit avoir été tenue

10 grande gravité, sainte et juste manière de procéder, et dont chacun devoit être bien content. >>

Armés de cette réponse, quelques-uns voulaient qu'on la brûlât sans plus attendre; cela eût suffi pour la satisfaction des docteurs dont elle rejetait l'autorité, mais

15 non pas pour celle des Anglais; il leur fallait une rétractation qui infamât le roi Charles. On essaya d'une nouvelle monition, d'un nouveau prédicateur, maître Pierre Morice, qui ne réussit pas mieux; il eut beau faire valoir l'autorité de l'université de Paris, <^ qui est la lumière de

20 toute science»: <^ Quand je verrais le bourreau et le feu, dit-elle, quand je serais dans le feu, je ne pourrais dire que ce que j'ai dit.»

On était arrivé au 23 mai, au lendemain de la Pentecôte; Winchester ne pouvait plus rester à Rouen, il

25 fallait en finir. On résolut d'arranger une grande et terrible scène publique qui pût ou effrayer l'obstinée, ou tout au moins donner le change au peuple. On lui envoya la veille au soir Loyseleur, Châtillon et Morice, pour lui promettre que si elle était soumise, si elle quit-

30 tait l'habit d'homme, elle serait remise aux gens d'Eglise et qu'elle sortirait des mains des Anglais.

Ce fut au cimetière de Saint-Ouen, derrière la belle et austère église monastique (déjà bâtie comme nous la voyons), qu'eut lieu cette terrible comédie. Sur un échafaud siégeaient le cardinal Winchester, les deux juges et trente-trois assesseurs, plusieurs ayant leurs 5 scribes assis à leurs pieds. Sur l'autre échafaud, parmi les huissiers et les gens de torture, était Jeanne en habit d'homme; il y avait en outre des notaires pour recueillir ses aveux, et un prédicateur qui devait l'admonester. Au pied, parmi la foule, se distinguait un étrange audi- 10 teur, le bourreau sur la charrette, tout prêt à l'emmener, dès qu'elle lui serait adjugée.

Le prédicateur du jour, un fameux docteur, Guillaume Érard, crut devoir, dans une si belle occasion, lâcher la bride à son éloquence, et par zèle il gâta tout. <^ O noble 15 maison de France, criait-il, qui toujours avais été protectrice de la foi, as-tu été ainsi abusée, de t' attacher à une hérétique et schismatique . . .^> Jusque-là l'accusée écoutait patiemment, mais le prédicateur, se tournant vers elle, lui dit en levant le doigt: << C'est à toi, 20 Jehanne, que je parle, et je te dis que ton roi est hérétique et schismatique.^^ A ces mots, l'admirable fille, oubliant tout son danger, s'écria: ^^Par ma foi, sire, révérence gardée, j'ose bien vous dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les 25 chrétiens, celui qui aime le mieux la foi et l'Église, il n'est point tel que vous le dites. — Faites-la taire, ^^ s'écria Cauchon.

Ainsi tant d'efforts, de travaux, de dépenses, se trouvaient perdus. L'accusée soutenait son dire. Tout ce 30 qu'on obtenait d'elle cette fois, c'était qu'elle voulait

bien se soumettre au pape. Cauchon répondait: «Le pape est trop loin. » Alors il se mit à lire l'acte de condamnation tout dressé d'avance; il y était dit entre autres choses: «Bien plus, d'un esprit obstiné, vous

5 avez refusé de vous soumettre aie saint-père et au concile, etc. » Cependant Loyseleur, Êrard, la conjuraient, d'avoir pitié d'elle-même; l'évêque, reprenant quelque espoir, interrompit sa lecture. Alors les Anglais devinrent furieux; un secrétaire de Winchester dit à Cauchon

10 qu'on voyait bien qu'il favorisait cette fille, le chapelain du cardinal en disait autant. «Tu en as menti,» s'écria l'évêque. «Et toi, dit l'autre, tu trahis le roi.» Ces graves personnages semblaient sur le point de se gourmer sur leur tribunal.

15 Érard ne se décourageait pas, il menaçait, il priait. Tantôt il disait: «Jehanne, nous avons tant pitié de vous! ...» et tantôt: «Abjure, ou tu seras brûlée!» Tout le monde s'en mêlait, jusqu'à un bon huissier qui, touché de compassion, la supphait de céder, et assu-

20 rait qu'elle serait tirée des mains des Anglais, remise à l'Église. «Eh bien! je signerai,» dit-elle. Alors Cauchon, se tournant vers le cardinal, lui demanda respectueusement ce qu'il fallait faire. «L'admettre à la pénitence, » répondit le prince ecclésiastique.

25 Le secrétaire de Winchester tira de sa manche une toute petite révocation de six lignes (celle qu'on publia ensuite avait six pages), il lui mit la plume en main, mais elle ne savait pas signer; elle sourit et traça un rond; le secrétaire lui prit la main et lui fit faire une croix.

30 La sentence de grâce était bien sévère: « Jehanne, nous vous condamnons par grâce et modération à passer le

reste de vos jours en prison, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse, pour y pleurer vos péchés.»

Elle était admise par le juge d'Église à faire pénitence, nulle autre part sans doute que dans les prisons d'église. L'm pace ecclésiastique, quelque dur qu'il fût, devait 5 au moins la tirer des mains des Anglais, la mettre à l'abri de leurs outrages, sauver son honneur. Quels furent sa surprise et son désespoir, lorsque l'évêque dit froidement: <^ Menez-la où vous l'avez prise!»

Rien n'était fait; ainsi trompée, elle ne pouvait man- 10 quer de rétracter sa rétractation. Mais, quand elle aurait voulu y persister, la rage des Anglais ne l'auraient pas permis. Ils étaient venus à Saint-Ouen dans l'espoir de brûler enfin la sorcière; ils attendaient, haletants, et on croyait les renvoyer ainsi, les payer d'un petit morceau 15 de parchemin, d'une signature, d'une grimace . . . Au moment même où l'évêque interrompit la lecture de la condamnation, les pierres volèrent sur les échafauds, sans respect du cardinal . . . Les docteurs faillirent périr en descendant dans la place; ce n'étaient partout qu'épées 20 nues qu'on leur mettait à la gorge; les plus modérés des Anglais s'en tenaient aux paroles outrageantes: ^< Prêtres, vous ne gagnez pas l'argent du roi.» Les docteurs, défilant à la hâte, disaient tout tremblants: <<Ne vous inquiétez, nous la trouverons bien.» 25

Et ce n'était pas seulement la populace des soldats, le moh anglais, toujours si féroce, qui montrait cette soif de sang. Les honnêtes gens, les grands, les lords, n'étaient pas moins acharnés. L'homme du roi, son gouverneur, lord Warwick, disait comme les soldats: 30 ^^Le roi va mal, la fille ne sera pas brûlée.»

Warwick était justement l'honnête homme, selon les idées anglaises, l'Anglais accomph, le parfait gentleman. Brave et dévot, comme son maître Henri V, champion zélé de l'Eglise établie, il avait fait un pèlerinage à la 5 terre sainte, et maint autre voyage chevaleresque, ne manquant pas un tournoi sur sa route. Lui-même il en donna un des plus éclatants et des plus célèbres aux portes de Calais, où il défia toute la chevalerie de France. Il resta de cette fête un long souvenir: la bravoure, la

10 magnificence de ce Warwick ne servirent pas peu à préparer la route au fameux Warwick, \t faiseur de rois. Avec toute cette chevalerie, Warwick n'en poursuivait pas moins âprement la mort d'une femme, d'une prisonnière de guerre; les Anglais, le meilleur et le plus estimé

15 de tous, ne se faisaient aucun scrupule d'honneur de tuer par sentence de prêtres et par le feu celle qui les avait humiliés par l'épée.

Ce grand peuple anglais, parmi tant de bonnes et solides qualités, a un vice qui gâte ces qualités mêmes.

20 Ce vice immense, profond, c'est l'orgueil. Cruelle maladie, mais qui n'en est pas moins leur principe de vie, l'explication de leurs contradictions, le secret de leurs actes. Chez eux, vertus et crimes, c'est presque toujours orgueil; leurs ridicules aussi ne viennent que de

^5 là. Cet orgueil est prodigieusement sensible et douloureux; ils en souffrent infiniment, et mettent encore de l'orgueil à cacher ces souffrances. Toutefois, elles se font jour; la langue anglaise possède en propre les deux mots expressifs de disappointment et mortification. Cette

30 adoration de soi, ce culte intérieur de la créature pour elle-même, c'est le péché qui fi,t tomber Satan, la suprême

impiété. Voilà pourquoi, avec tant de vertus humaines, avec ce sérieux, cette honnêteté extérieure, ce tour d'esprit biblique, nulle nation n'est plus loin de la grâce. C'est le seul peuple qui n'ait pu revendiquer l'Imitation de Jésus; un Français pouvait écrire ce livre, un Aile- 5 mand, un Italien, jamais un Anglais. De Shakespeare à Milton, de Milton à Byron, leur belle et sombre littérature est sceptique, judaïque, satanique, pour résumer, antichrétienne. Les Indiens de l'Amérique, qui ont souvent tant de pénétration et d'originalité, disaient à 10 leur manière: «Le Christ, c'était un Français que les Anglais crucifièrent à Londres; Ponce-Pilate était un officier au service de la Grande-Bretagne. »

Jamais les Juifs ne furent si animés contre Jésus que les Anglais contre la Pucelle. Elle les avait, il faut le 15 dire, cruellement blessés à l'endroit le plus sensible, dans l'estime naïve et profonde qu'ils ont pour euxmêmes. A Orléans, l'invincible gendarmerie, les fameux archers, Talbot en tête, avaient montré le dos; à Jargeau, dans Une place et derrière de bonnes murailles, 2c ils s'étaient laissé prendre; à Patay, ils avaient fui à toutes jambes, fui devant une fille . . . Voilà qui était dur à penser, voilà ce que ces taciturnes Anglais ruminaient sans cesse en eux-mêmes . . . Une fille leur avait fait peur, et il n'était pas bien sûr qu'elle ne leur fît peur 25 encore, tout enchaînée qu'elle était . . . Non pas elle, apparemment, mais le diable dont elle était l'agent; ils tâchaient du moins de le croire ainsi et de le faire croire.

Il n'y avait plus de sûreté pour les Anglais tant que vivrait cette fille maudite, qui sans doute continuait ses 3c maléfices en prison. Il fallait qu'elle pérît.

Le mardi, les juges formèrent à l'archevêché une assemblée telle quelle d'assesseurs, dont les uns n'avaient siégé qu'aux premières séances, les autres jamais, au reste gens de toute espèce, prêtres, légistes, et jusqu'à 5 trois médecins. Ils leur rendirent compte de ce qui s'était passé et leur demandèrent avis. L'avis, tout autre qu'on ne l'attendait, fut qu'il fallait mander encore la prisonnière et lui relire son acte d'abjuration. Il est douteux que cela fût au pouvoir des juges. Il n'y avait

10 plus, au fond, ni juge, ni jugement possible, au milieu de cette rage de soldats, parmi les épées. Il fallait du sang, celui des juges peut-être n'était pas loin de couler. Ils dressèrent à la hâte une citation, pour être signifiée le lendemain à huit heures; elle ne devait plus compa-

15 raître que pour être brûlée.

Le matin, Cauchon lui envoya un confesseur, frère Martin l'Advenu, «pour lui annoncer sa mort et l'induire à pénitence . . .^> Et quand il annonça à la pauvre femme la mort dont elle devait mourir ce jour-

20 là, elle commença à s'écrier douloureusement, se détendre et arracher les cheveux: «Hélas! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement, qu'il faille que mon corps, net en entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et rendu en cendres! Ha! Ha!

25 j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée . . . Oh! j'en appelle à Dieu, le grand juge, des torts et ingravances qu'on me fait!^>

Après cette explosion de douleur, elle revint à elle et se confessa, puis elle demanda à communier. Le frère

30 était embarrassé; mais l'évêque consulté répondit qu'on pouvait lui donner la communion «et tout ce qu'elle

demanderait. ^^ Ainsi au moment même où il la jugeait hérétique, relapse et la retranchait de l'Église, il lui donnait tout ce que l'Église donne à ses fidèles. Peutêtre un dernier sentiment humain s'éleva dans le cœur du mauvais juge; il pensa que c'était bien assez de brûler 5 cette pauvre créature, sans la désespérer et la damner. Peut-être aussi le mauvais prêtre, par une légèreté d'esprit fort, accordait-il les sacrements comme chose sans conséquence, qui ne pouvait après tout que calmer et faire taire le patient . . . Au reste, on essaya d'abord de 10 faire la chose à petit bruit; on apporta l'eucharistie sans étole et sans lumière. Mais le moine s'en plaignit; et l'Église de Rouen, dûment avertie, se plut à témoigner ce qu'elle pensait du jugement de Cauchon; elle envoya le corps du Christ avec quantité de torches, un nom- 15 breux clergé, qui chantait des litanies et disait le long des rues au peuple à genoux: «Priez pour elle. ^>

Après la communion, qu'elle reçut avec beaucoup de larmes, elle aperçut l'évêque et elle lui dit ce mot: <Œvêque, je meurs par vous . . .>> Et encore: <<Si vous 20 m'eussiez mise aux prisons d'église et donné des gardiens ecclésiastiques, ceci ne fût pas advenu . . . C'est pourquoi j'en appelle de vous devant Dieu!^>

Puis, voyant parmi les assistants Pierre Morice, l'un de ceux qui l'avaient prêchée, elle lui dit: «Ah! maître 25 Pierre, où serai-je ce soir? — N'avez- vous pas bonne espérance au Seigneur? — Oh! oui, Dieu aidant, je serai en paradis !>^

Il était neuf heures: elle fut revêtu d'habits de femme et mise sur un chariot. A son côté se tenait le confesseur 30 frère Martin l'Advenu, l'huissier Massieu était de l'autre.

Le moine augustin frère Isambart, qui avait déjà montré tant de charité et de courage, ne voulut pas la quitter. On assure que le misérable Loyseleur vint aussi sur la charrette et lui demanda pardon; les Anglais l'auraient 5 tué sans le comte de Warwick.

Jusque-là la Pucelle n'avait jamais désespéré, sauf peut-être sa tentation pendant la semaine sainte. Tout en disant, comme elle le dit parfois: <<Ces Anglais me feront mourir,» au fond, elle n'y croyait pas. Elle ne

10 s'imaginait point que jamais elle pût être abandonnée. Elle avait foi dans son roi, dans le bon peuple de France. Elle avait dit expressément: ^^11 y aura en prison ou au jugement quelque trouble, par quoi je serai délivrée . . . délivrée à grande victoire! ...» Mais quand le roi et

15 le peuple lui auraient manqué, elle avait un autre secours, tout autrement puissant et certain, celui de ses amies d'en haut, des bonnes et chères saintes . . . Lorsqu'elle assiégeait Saint-Pierre et que les siens l'abandonnèrent à l'assaut, les saintes envoyèrent une invisible armée à son

20 aide. Comment délaisseraient-elles leur obéissante fille;

elles lui avaient tant de fois promis salut et délivrance! . . .

Quelles furent donc ses pensées lorsqu'elle vit que

vraiment il fallait mourir; lorsque, montée sur la charrette,

elle s'en allait, à travers une foule tremblante, sous la

25 garde de huit cents Anglais armés de lances et d'épées ?

Elle pleurait et se lamentait, n'accusant toutefois ni son

roi, ni ses saintes ... Il ne lui échappait qu'un mot:

®0 Rouen! Rouen! dois- je donc mourir ici?»

Le terme du triste voyage était le Vieux-Marché, le

30 marché au poisson. Trois échafauds avaient été dressés. Sur l'un était la chaire épiscopale et royale, le trône du

cardinal d'Angleterre, parmi les sièges de ses prélats. Sur l'autre devaient figurer les personnages du lugubre drame, le prédicateur, les juges et le bailli, enfin la condamnée. On voyait à part un grand échaf aud de plâtre, chargé et surchargé de bois; on n'avait rien plaint au 5 bûcher, il effrayait par sa hauteur. Ce n'était pas seulement pour rendre l'exécution plus solennelle; il y avait une intention: c'était afin que, le bûcher étant si haut échafaudé, le bourreau n'y atteignît que par le bas, pour allumer seulement, qu'ainsi il ne pût abréger le supplice, 10 ni expédier la patiente, comme il faisait des autres, leur faisant grâce de la flamme. Ici, il ne s'agissait pas de frauder la justice, de donner au feu un corps mort; on voulait qu'elle fût bien réellement brûlée vive; que, placée au sommet de cette montagne de bois et domi- 15 nant le cercle des lances et des épées, elle pût être observée de toute la place. Lentement, longuement brûlée sous les yeux d'une foule curieuse, il y avait lieu de croire qu'à la fin elle laisserait surprendre quelque faiblesse, qu'il lui échapperait quelque chose qu'on pût 20 donner pour un désaveu, tout au moins des mots confus qu'on pourrait interpréter, peut-être de basses prières, d'humiliants cris de grâce, comme d'une femme éperdue . . .

L'effroyable cérémonie commença par un sermon. 25 Maître Nicolas Midy, une des lumières de l'université de Paris, prêcha, sur ce texte édifiant: «Quand un membre de l'Église est malade, toute l'Église est malade.» Cette pauvre Église ne pouvait guérir qu'en se coupant un membre. Il concluait par la formule: 30 « Jeanne, allez en paix, l'ÉgUse ne peut plus te défendre. '^

Alors le juge d'Église, l'évêque de Beauvais, l'exhorta bénignement à s'occuper de son âme et à se rappeler tous ses méfaits pour s'exciter à la contrition. Les assesseurs avaient jugé qu'il était de droit de lui relire 5 son abjuration; l'évêque n'en fit rien. Il craignait des démentis, des réclamations. Mais la pauvre fille ne songeait guère à chicaner ainsi sa vie; elle avait bien d'autres pensées. Avant même qu'on l'eût exhortée à la contrition, elle s'était mise à genoux, invoquant Dieu,

10 la Vierge, saint Michel et sainte Catherine, pardonnant à tous et demandant pardon, disant aux assistants: << Priez pour moi! . . .^^ Elle requérait surtout les prêtres de dire chacun une messe pour son âme . . . Tout cela de façon si dévote, si humble et si touchante, que

15 l'émotion gagnant, personne ne put plus se contenir:

l'évêque de Beauvais se mit à pleurer, celui de Boulogne

sanglotait, et voilà que les Anglais eux-mêmes pleuraient

et larmoyaient aussi. Winchester comme les autres.

Serait-ce dans ce moment d'attendrissement univer-

20 sel, de larmes, de contagieuse faiblesse, que l'infortunée, amollie et redevenue simple femme, aurait avoué qu'elle voyait bien qu'elle avait eu tort, qu'on l'avait trompée apparemment en lui promettant délivrance. Nous n'en pouvons pas trop croire là-dessus le témoignage intéressé

25 des Anglais. Toutefois, il faudrait bien peu connaître

la nature humaine, pour douter qu'ainsi trompée dans

son espoir, elle n'ait vacillé dans sa foi . . . A-t-elle dit

le mot, c'est chose incertaine; j'affirme qu'elle l'a pensé.

Cependant, les juges, un moment décontenancés,

30 s'étaient remis et raffermis. L'évêque de Beauvais, s'essuyant les yeux, se mit à lire la condamnation. Il

remémora à la coupable tous ses crimes, schisme, idolâtrie, invocation de démons, comment elle avait été admise à pénitence, et comment, << séduite par le prince du mensonge, elle étoit retombée, ô douleur! comme le chien qui retourne à son vomissement . . . Donc, nous prononçons 5 que vous êtes un membre pourri, et, comme tel, retranché de l'Eglise. Nous vous livrons à la puissance séculière, la priant toutefois de modérer son jugement, en vous évitant la mort et la mutilation des membres. >>

Délaissée ainsi de l'Eglise, elle se remit en toute con- 10 fiance à Dieu. Elle demanda la croix. Un Anglais lui passa une croix de bois, qu'il fit d'un bâton; elle ne la reçut pas moins dévotement, elle la baisa et la mit, cette rude croix, sous ses vêtements et sur sa chair . . . Mais elle aurait voulu la croix de l'église, pour la tenir devant 15 ses yeux jusqu'à la mort. Le bon huissier Massieu et frère Isambart firent tant, qu'on la lui apporta de la paroisse Saint-Sauveur. Comme elle embrassait cette croix, et qu'Isambart l'encourageait, les Anglais commencèrent à trouver tout cela bien long; il devait être au 20 moins midi; les soldats grondaient, les capitaines disaient: << Comment! prêtre, nous ferez- vous dîner ici? . . .» Alors, perdant patience et n'attendant pas l'ordre du bailli, qui seul pourtant avait autorité pour l'envoyer à la mort, ils firent monter deux sergents pour la tirer des 25 mains des prêtres. Au pied du tribunal, elle fut saisie par les hommes d'armes, qui la traînèrent au bourreau, lui disant: «Fais ton office ...» Cette furie de soldats fit horreur; plusieurs des assistants, des juges même, s'enfuirent pour n'en pas voir davantage. 30

Quand elle se trouva en bas dans la place, entre ces

Anglais qui portaient les mains sur elle, la nature pâtit et la chair se troubla; elle cria de nouveau: ^<0 Rouen, tu seras donc ma dernière demeure! ...» Elle n'en dit pas plus, et ne pécha pas par ses lèvres, dans ce moment 5 même d'effroi et de trouble . . .

Elle n'accusa ni son roi, ni ses saintes. Mais parvenue au haut du bûcher, voyant cette grande ville, cette foule immobile et silencieuse, elle ne put s'empêcher de dire: «Ah! Rouen, Rouen, j'ai grand'peur que tu n'aies

10 à souffrir de ma mort!* Celle qui avait sauvé le peuple et que le peuple abandonnait n'exprima en mourant (admirable douceur d'âme!) que de la compassion pour lui . . .

Elle fut liée sous l'écriteau infâme, mitrée d'une mitre

15 oil on lisait: «Hérétique, relapse, apostate, ydolastre* ... Et alors le bourreau mit le feu . . . Elle le vit d'en haut et poussa un cri . . . Puis, comme le frère qui l'exhortait ne faisait pas attention à la flamme, elle eut peur pour lui, s'oubliant elle-même, et elle le fit des-

20 cendre.

Ce qui prouve bien que jusque-là elle n'avait rien rétracté expressément, c'est que ce malheureux Cauchon fut obligé (sans doute par la haute volonté satanique qui présidait) à venir au pied du bûcher, obligé à affronter de

25 près la face de sa victime, pour essayer d'en tirer quelque parole ... Il n'en obtint qu'une, désespérante. Elle lui dit avec douceur ce qu'elle avait déjà dit: «Évêque, je meurs par vous ... Si vous m'aviez mise aux prisons d'église, ceci ne fût pas advenu. >> On avait espéré sans

30 doute que, se croyant abandonnée de son roi, elle l'accuserait enfin et parlerait contre lui. Elle le défendit

encore: <^Que j'aie bien fait, que j'aie mal fait, mon roi n'y est pour rien; ce n'est pas lui qui m'a conseillée. >^

Cependant, la flamme montait . . . Au moment où elle la toucha, la malheureuse frémit et demanda de Veau bénite; de Veau, c'était apparemment le cri de la 5 frayeur . . . Mais, se relevant aussitôt, elle ne nomma plus que Dieu, que ses anges et ses saintes. Elle leur rendit témoignage: <<Oui, mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m'ont pas trompée ! . . . >^ Que toute incertitude ait cessé dans les flammes, cela nous doit faire croire 10 qu'elle accepta la mort pour la délivrance promise, qu'elle n'entendit plus le salut au sens judaïque et matériel, comme elle avait fait jusque-là, qu'elle vit clair enfin, et que, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait encore de lumière et de sainteté. 15

Cette grande parole est attestée par le témoin obligé et juré de la mort, par le dominicain qui monta avec elle sur le bûcher, qu'elle en fit descendre, mais qui d'en bas lui parlait, l'écoutait et lui tenait la croix.

Nous avons encore un autre témoin de cette mort 20 sainte, un témoin bien grave, qui lui-même fut sans doute un saint. Cet homme, dont l'histoire doit conserver le nom, était le moine augustin déjà mentionné, frère Isambart de la Pierre; dans le procès, il avait failli périr pour avoir conseillé la Pucelle, et néanmoins, 25 quoique si bien désigné à la haine des Anglais, il voulut monter avec elle dans la charrette, lui fit venir la croix de la paroisse, l'assista parmi cette foule furieuse, et sur l'échafaud et au bûcher.

Vingt ans après, les deux vénérables religieux, simples 30 moines, voués à la pauvreté et n'ayant rien à gagner ni

* à craindre en ce monde, déposent ce qu'on vient de lire:

^^Noiis l'entendions, disent-ils, dans le feu, invoquer ses

saintes, son archange; elle répétait le nom du Sauveur . . .

Enfin, laissant tomber sa tête, elle poussa un grand cri:

5 <^ Jésus !>>

<<Dix mille hommes pleuraient . . .^^ Quelques Anglais seuls riaient ou tâchaient de rire. Un d'eux, des plus furieux, avait juré de mettre un fagot au bûcher; elle expirait au moment où il le mit, il se trouva mal; ses

10 camarades le menèrent à une taverne pour le faire boire et reprendre ses esprits; mais il ne pouvait se remettre: << J'ai vu, disait-il hors de lui-même, j'ai vu de sa bouche, avec le dernier soupir, s'envoler une colombe. ^> D'autres avaient lu dans les flammes le mot qu'elle répétait:

15 <^ Jésus P> Le bourreau alla le soir trouver frère Isambart; il était tout épouvanté; il se confessa, mais il ne pouvait croire que Dieu lui pardonnât jamais . . . Un secrétaire du roi d'Angleterre disait tout haut en revenant: <<Nous sommes perdus; nous avons brûlé une

20 sainte P'

Cette parole, échappée à un ennemi, n'en est pas moins grave. Elle restera. L'avenir n'y contredira pas. Oui, selon la Religion, selon la Patrie, Jeanne Darc fut une sainte.

25 Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire? Mais il faut se garder bien d'en faire une légende; on doit en conserver pieusement tous les traits, même les plus humains, en respecter la réalité touchante et terrible ...

30 Que l'esprit romanesque y touche, s'il ose; la poésie ne le fera jamais. Eh! que saurait -elle ajouter? . , .

L'idée qu'elle avait, pendant tout le moyen âge, pour- * suivie de légende en légende, cette idée se trouva à la fin être une personne; ce rêve, on le toucha. La vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d'en haut, elle fut ici-bas . . . En qui? c'est 5 la merveille. Dans ce qu'on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France . . . Car il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière figure du passé fut aussi la première du temps qui 10 commençait. En elle apparurent à la fois la Vierge . . . et déjà la Patrie.

Telle est la poésie de ce grand fait, telle en est la philosophie, la haute vérité. Mais la réalité historique n'en est pas moins certaine; elle ne fut que trop positive 15 et trop cruellement constatée . . . Cette vivante énigme, cette mystérieuse créature, que tous jugèrent surnaturelle, cet ange ou ce démon, qui, selon quelques-uns, devait s'envoler un matin, il se trouva que c'était une jeune femme, une jeune fille, qu'elle n'avait point d'ailes, 20 qu'attachée comme nous à un corps mortel, elle devait souffrir, mourir, et de quelle affreuse mort!

Mais c'est justement dans cette réalité qui semble dégradante, dans cette triste épreuve de la nature, que l'idéal se retrouve et rayonne. Les contemporains eux- 25 mêmes y reconnurent le Christ parmi les pharisiens . . . Toutefois nous devons y voir encore autre chose, la passion de la Vierge, le martyre de la pureté.

Il y a eu bien des martyrs; l'histoire en cite d'innombrables, plus ou moins purs, plus ou moins glorieux. 30 L'orgueil a eu les siens, et la haine et l'esprit de dispute.

Aucun siècle n'a manqué de martyrs batailleurs, qui sans doute mouraient de bonne grâce quand ils n'avaient pu tuer . . . Ces fanatiques n'ont rien à voir ici. La sainte fille n'est point des leurs, elle eut un signe à part: Bonté, 5 charité, douceur d'âme.

Elle eut la douceur des anciens martyrs, mais avec une différence. Les premiers chrétiens ne restaient doux et purs qu'en fuyant l'action, en s'épargnant la lutte et l'épreuve du monde. Celle-ci fut douce dans la plus

10 âpre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même; la guerre, ce triomphe du diable, elle y porta l'esprit de Dieu.

Elle prit les armes quand elle sut <^ la pitié qu'il y avoit au royaume de France. >> Elle ne pouvait voir << couler

15 le sang françois.^^ Cette tendresse de cœur, elle l'eut pour tous les hommes; elle pleurait après les victoires et soignait les Anglais blessés.

Pureté, douceur, bonté héroïque, que cette suprême beauté de l'âme se soit rencontré en une fille de France,

20 cela peut surprendre les étrangers qui n'aiment à juger notre nation que par la légèreté de ses mœurs. Disonsleur (et sans partialité, aujourd'hui que tout cela est si loin de nous) que sous cette légèreté, parmi ses folies et ses vices mêmes, la vieille France n'en fut pas moins le

25 peuple de l'amour et de la grâce.

Le sauveur de la France devait être une femme. La France était femme elle-même. Elle en avait la mobilité, mais aussi l'aimable douceur, la pitié facile et charmante, l'excellence au moins du premier mouvement. Lors

30 même qu'elle se complaisait aux vaines élégances et aux raffinements extérieurs, elle restait au fond plus près

de la nature. Le Français, même vicieux, gardait plus qu'aucun autre le bon sens et le bon cœur . . . . Puisse la nouvelle France ne pas oublier le mot de l'ancienne: «Il n'y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon! » L'être et rester tel, 5 entre les injustices des hommes et les sévérités de la Providence, ce n'est pas seulement le don d'une heureuse nature, c'est de la force et de l'héroïsme . . . Garder la douceur et la bienveillance parmi tant d'aigres disputes, traverser l'expérience sans lui permettre de tou- 10 cher à ce trésor intérieur, cela est divin. Ceux qui persistent et vont ainsi jusqu'au bout sont les vrais élus. Et quand même ils auraient quelquefois heurté dans le sentier difficile du monde, parmi leurs chutes, leurs faiblesses et leurs enfances^ ils n'en resteront pas 15 moins les enfants de Dieu!

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