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LA DECOUVERTE DE L'ITALIE ET LA RENAISSANCE

Le 31 décembre 1494, à trois heures de Fapres-midi, l'armée de Charles VIII entra dans Rome, et le défilé se prolongea dans la nuit, aux flambeaux. Les Italiens contemplèrent, non sans terreur, cette apparition de la

5 France, entrevoyant chez les barbares un art, une organisation nouvelle de la guerre, qu'ils ne soupçonnaient pas. Les bandes provençales de la maison d'Anjou, qu'ils avaient vues de temps à autre, ne leur avaient rien révélé de tel. Les armées de Charles le Téméraire, où

10 servaient nombre d'Italiens, ne donnaient pas non plus l'idée de celle-ci. Sauf l'avant-garde suisse, elle était toute française. La diversité d'armes et de provinces y concourait à l'unité. Sa force principale, unique alors, était l'artillerie, arme nationale, organisée sous

15 Charles VII et devenue mobile, qui devait à cette mobilité une action décisive et terrible. Il y avait bientôt un demi-siècle que cette révolution dans la guerre avait eu lieu en France. Les Italiens n'en savaient rien encore ou dédaignaient de l'imiter.

20 L'armée, forte de soixante mille hommes au passage des Alpes, ayant laissé des corps détachés sur tout son chemin, n'en comptait guère, à Rome, plus de trente mille. Mais c'était le nerf même, les plus lestes et les

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mieux armés; pour être dégagée des faibles et des traînards, elle n'était que plus redoutable.

En tête marchait, au bruit du tambour, en mesure, le bataillon barbare des Suisses et Allemands, bariolés de cent couleurs, en courts jupons et pantalons serrés. 5 Beaucoup étaient de taille énorme, et pour se rehausser encore, ils se mettaient au casque de grands panaches. Ils avaient généralement, avec l'épée, des lances aiguës de frêne; un quart d'entre eux portaient une hallebarde (le fer en hache, surmontée d'une pointe à quatre angles), 10 arme meurtrière dans leurs mains, qui frappait de pointe et de taille; chaque millier de soldats avait cent fusiliers. Ces Suisses méprisaient la cuirasse; le premier rang seulement avait des corselets de fer.

Derrière ces géants suisses venaient cinq ou six mille 15 petits hommes noirs et brûlés, à méchantes mines, les Gascons, les meilleurs marcheurs de l'Europe, pleins de feu, d'esprit, de ressources, d'une main leste et vive, qui tiraient dix coups pour un seul.

Les gens d'armes suivaient à cheval, deux mille cinq 20 cents, couverts de fer, ayant chacun, derrière, son page et deux varlets; plus, six mille hommes de cavalerie légère. Troupes féodales en apparence, mais tout autres en réalité. Généralement les capitaines n'étaient plus des seigneurs conduisant leurs vassaux, mais des hommes 25 du roi commandant souvent de plus nobles qu'eux.

<Œn France, dit Guichardin, tous peuvent arriver au commandement. ^>

Les gros chevaux de cette cavalerie, taillés à la mode française, sans queue et sans oreilles, étonnaient fort les 30 Italiens et leur semblaient des monstres.

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Les chevau-légers portaient le grand arc anglais d'Azincourt et de Poitiers, qui, bandé au rouet, dardait de fortes flèches. Les Français avaient ainsi adopté les moyens de leurs ennemis.

5 Autour du roi marchaient à pied, avec la garde écossaise, trois cents archers et deux cents chevaliers tout or et pourpre; sur l'épaule, des masses de fer.

Trente-six canons de bronze, pesant chacun six mille, puis de longues coulevrines, une centaine de fauconneaux

lo venaient ensuite lestement, non traînés par des bœufs à l'italienne, mais chaque pièce tirée par un rapide attelage de six chevaux, avec affûts mobiles, qui pour le combat laissaient leur avant-train et sur-le-champ étaient en batterie.

15 Tout cela se dessinait, aux flambeaux, sur les palais de Rome et dans la profondeur des longues rues, avec des ombres fantastiques, plus grandes que la réalité, d'un effet sinistre et lugubre. Tout le monde comprenait que c'était là une grande révolution et plus que le

20 passage d'une armée; qu'il en adviendrait non seulement les tragédies ordinaires de la guerre, mais un changement général, décisif dans les mœurs et les idées même. Les Alpes s'étaient abaissées pour toujours. Ce qu'il y avait de moins imposant dans l'armée,

25 c'était sans contredit le roi Charles VIII, jeune homme faible et relevé naguère de maladie, petit, la tête grosse, visiblement crédule et sans méchanceté; il était tout entouré de cardinaux, généraux, grands seigneurs. Mais les vrais rois, ses conseillers intimes, étaient son valet de

30 chambre, de Vesc, et un ancien marchand, Briçonnet; l'un déguisé en sénéchal, l'autre en prélat. C'étaient eux

qui, depuis dix ans, animaient le jeune homme, le préparaient à cette expédition, malgré sa sœur Anne de France et tous les vieux conseillers de Louis XL A quatorze ans, il demandait qu'on lui fît venir un portrait de Rome.

Rien n'indique que ces deux favoris aient été aussi 5 malhabiles qu'on l'a dit. Mais ils n'en furent pas moins funestes par leur avidité, leur bassesse de cœur, dans les affaires de l'Italie et de l'Eglise.

On voit qu'une grande flotte avait été armée pour seconder l'expédition; que trois mille tentes et pavillons 10 suivirent pour la campagne d'hiver; que les alliances italiennes avaient été prévues et ménagées: le duc de Milan devait avoir Otrante, Venise, quelque port à l'entrée de l'Adriatique. Si l'on ne prit ni vivres ni argent, c'est qu'on crut que, faisant la guerre dans le 15 plus riche pays de l'Europe, on trouverait des ressources chez ceux qui imploraient l'invasion, que cinquante mille Français armés sauraient se faire nourrir partout.

Tous savaient et prévoyaient dès longtemps l'événement; tous en furent terrifiés. Une chose était visible: 20 c'est que la France était très forte, et que seule elle l'était. L'Espagne, quoique réunie sous Ferdinand et Isabelle qui venaient de prendre Grenade, n'était pas préparée encore. Cette France qu'on croyait épuisée, qui avait diminué l'impôt, réduit la gendarmerie, elle 25 apparut tout à coup regorgeant de moyens et d'armes de tous genres, d'armes spéciales, arquebusiers, artillerie, que n'avait nulle autre puissance.

Il était facile à prévoir que la France serait forcée tôt ou tard d'envahir l'ItaUe. Appelée dix fois, vingt 30

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fois peut-être, elle avait fait la sourde oreille, laissant démêler cette affaire entre l'Aragonais et le Provençal qui, depuis deux cents ans, se disputaient le royaume de Naples. Mais le temps arrivait où l'Italie allait in- 5 failliblement devenir la proie d'une grande puissance. Deux paraissaient à l'horizon, l'Espagne et l'empire turc. Celui-ci était un empire, mais bien plus encore un grand mouvement de populations musulmanes, qui chaque année, par un progrès fatal, gravitait vers l'ouest

10 et venait heurter l'Italie. Au midi, il se révélait comme force maritime. Il venait de détruire Otrante, phénomène sinistre qui inaugura pour toutes les côtes les ravages des barbaresques, l'enlèvement périodique des populations. Au nord, il se montrait dans l'Istrie, le

15 Frioul et autres États vénitiens, par son côté tartare, je veux dire par ces courses d'immense cavalerie irrégulière qui, répétées annuellement, rendaient le pays inhabitable, incultivable, désert, et préparaient ainsi la conquête définitive. Les sultans ottomans entraînaient

20 le monde barbare par l'attrait de ces pillages, par l'idée religieuse et la haine de l'idolâtrie chrétienne, par le serment de prendre Rome. Leurs guerres, à cette époque, étaient effroyablement destructrices.

C'était jouer un jeu terrible que de les appeler, comme

25 faisait Venise contre Naples, et celle-ci contre Venise. Nous n'hésitons pas toutefois à dire qu'une invasion espagnole était peut-être plus à craindre que celle du Turc.

L'Espagne, en ce moment, consommait sur elle-même

30 une œuvre épouvantable: ayant achevé dans la destruction l'œuvre de l'épée, elle organisait celle du feu; on

n'avait rien vu de pareil depuis les Albigeois. Par les bûchers, par la ruine et la faim, par la catastrophe d'une fuite subite, pleine de misères et de naufrages, périrent en dix années presque un million de juifs, autant de Maures. L'inquisition, refaite sur une base nouvelle et 5 dans une extension immense, emplit l'Espagne de sa royauté, jusqu'à braver le roi et le pape; elle ne craignait pas d'envahir les revenus de la couronne; elle brûlait ceux que le pape innocentait à prix d'argent. Elle dressa aux portes de Seville son échafaud de pierres dont 10 chaque coin portait un prophète, statues de plâtres creux où l'on brûlait des hommes; on entendait les hurlements; on sentait la graisse brûlée, on voyait la fumée, la suie de chair humaine; mais on ne voyait pas la face horrible et les convulsions du patient. Sur ce seul écha- 15 faud d'une seule ville, en une seule année, 1481, il est constaté qu'on brûla deux mille créatures humaines, hommes ou femmes, riches ou pauvres, tout un peuple voué aux flammes. Quatorze tribunaux semblables fonctionnaient dans le royaume. Pendant ces premières 20 années surtout, de 1480 à 1498, sous l'inquisiteur général Torquemada, l'Espagne entière fuma comme un bûcher. Exécrable spectacle! et moins encore que celui des délations. Presque toujours c'était un débiteur qui, bien sûr du secret, comme en confession, venait de nuit 25 porter contre son créancier l'accusation qui servait de prétexte. C'est ainsi qu'on payait ses dettes dans le pays du Cid. Tout le monde y gagnait, l'accusateur, le tribunal, le fisc. L'appétit leur venant, ils imaginèrent, en 1492, la mesure inouïe de la spoliation d'un peuple. 30 Huit cent mille juifs apprirent le 31 mars qu'ils sor-

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tiraient d'Espagne le 31 juillet; ils avaient quatre mois pour vendre leurs biens; opération immense, impossible, et c'est sur cette impossibilité que l'on comptait; ils donnèrent tout pour rien, <<une maison pour un âne, une 5 vigne pour un morceau de toile.» Le peu d'or qu'ils purent emporter, on le leur arrachait sur le chemin, ils l'avalaient alors; mais, dans plusieurs pays où ils cherchèrent asile, on les égorgeait, les femmes surtout, pour trouver l'or dans leurs entrailles.

10 Ils s'enfuirent en Afrique, en Portugal, en Italie, la plupart sans ressources, mourant de faim, laissant partout des enfants à qui les voulait. Des maladies effroyables éclatèrent dans cette tourbe infortunée et gagnèrent l'Europe. L'Italie vit avec horreur vingt

15 mille juifs mourir devant Gênes, elle fut tout entière

envahie de ces spectres, avant l'invasion de Charles VIII.

Si l'Espagne n'eût pas eii la rivalité de la France dans

la conquête d'Italie, son invasion, à cette époque, aurait

été celle de l'inquisition; l'Italie serait devenue, elle

20 aussi, un bûcher. Ce malheur n'eut pas lieu. L'invasion, retardée, ménagée, fut toute politique. L'Italie résista généralement; Milan et Naples luttèrent, non sans succès.

L'inquisition romaine, corrompue et vénale, brûla des

25 victimes individuelles, mais non pas des peuples entiers. A cela tint aussi que, dans la servitude, le caractère italien ne reçut pas l'atteinte mortelle que lui aurait donnée la police de l'inquisition.

La destruction que celle-ci opéra fut surtout celle des

30 âmes. Tout homme fut tenu constamment dans l'asphyxie d'une peur continuelle, sentant toujours l'espion

derrière lui, que dis-je? ne se rassurant qu'en se faisant espion.

Une aridité effroyable s'empara du pays, dans tous les sens. En chassant les Maures et les juifs, l'Espagne avait tué l'agriculture, le commerce, la plupart des arts. 5

Eux partis, elle continua l'œuvre de mort sur ellemême, tuant en soi la vie morale, l'activité d'esprit. Cette stérilité terrible eût gagné l'Italie, si l'Espagne, sans concurrent, en eût pris possession au tragique moment où l'inquisition régna seule. 10

L'Espagne, dans son génie farouche, n'était nullement le disciple aimé de l'Italie, nullement l'interprète qui devait la traduire au monde.

La France, au contraire, arrivait dans des conditions favorables à cette grande initiation, peu arrêtée, flottante 15 et d'autant plus docile.

Dans son ardente avidité de boire à cette coupe, elle aurait voulu absorber l'Italie tout entière; elle prit et le mal et le bien. Même souvent elle préféra le mal.

N'importe, elle s'imbiba au total, se pénétra, se trans- 20 forma, de ce fécond esprit. Et elle n'en fut pas abèorbée.

Tout au contraire, elle trouva sa propre originalité dans ce contact, elle devint elle-même pour le salut de l'Europe et de l'esprit humain; elle-même, je veux dire 25 le vivant organe le la Renaissance.

Ni les Espagnols ni les Allemands ne comprirent rien à l'Italie.

L'invasion était infaillible, commencée dès longtemps; l'Italie la voulait et y travaillait. 30

L'invasion des deux fanatismes, musulman, espagnol,

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aurait été un fait horrible, sans le contrepoids de la France.

Là était son vrai rôle, sa mission. Nous ne reprochons nullement aux ministres de Charles VIII d'avoir 5 présenté leur maître comme chef de l'Europe contre les Turcs, et d'avoir cherché en Italie l'avant-poste de la défense générale. Nous les blâmons seulement de n'avoir pas persévéré.

La découverte de l'Italie avait tourné la tête aux

10 nôtres; ils n'étaient pas assez forts pour résister au charme. »

Le mot propre est découverte. Les compagnons de Charles VIII ne furent pas moins étonnés que ceux de Christophe Colomb.

15 Excepté les Provençaux, que le commerce et la guerre y avaient souvent menés, les Français ne soupçonnaient pas cette terre ni ce peuple, ce pays de beauté, où l'art, ajoutant tant de siècles à une si heureuse nature, semblait avoir réalisé le paradis de la terre.

20 Le contraste était si fort avec la barbarie du Nord que les conquérants étaient éblouis, presque intimidés, de la nouveauté des objets. Devant ces tableaux, ces églises de marbre, ces vignes délicieuses peuplées de statues, devant ces vivantes statues, ces belles filles

25 couronnées de fleurs qui venaient, les palmes en main, leur apporter les clefs des villes, ils restaient muets de stupeur. Puis leur joie éclatait dans une vivacité bruyante.

Les Provençaux, qui avaient fait les expéditions de

30 Naples, avaient été ou par mer ou par le détour de

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la Romagne et des Abruzzes. Aucune armée n'avait, comme celle de Charles VIII, suivi la voie sacrée, l'initiation progressive qui, de Gênes ou de Milan, par Lucques, Florence et Sienne, conduit le voyageur à Rome. La haute et suprême beauté de l'Italie est dans 5 cette forme générale et ce crescendo de merveilles, des Alpes à l'Etna. Entré, non sans saisissement, par la porte des neiges éternelles, vous trouvez un premier repos, plein de grandeur, dans la gracieuse majesté de la plaine lombarde, cette splendide corbeille de mois- 10 sons, de fruits et de fleurs. Puis la Toscane, les collines si bien dessinéeç de Florence, donnent un sentiment exquis d'élégance, que la solennité tragique de Rome change en horreur sacrée . . . Est-ce tout? Un paradis plus doux vous attend à Naples, une émotion nou- 15 velle, où l'âme se relève à la hauteur des Alpes devant le colosse fumant de Sicile.

Un événement immense s'était accompli. Le monde était changé. Pas un État européen, même des plus immobiles, qui ne se trouvât lancé dans un mouvement 20 tout nouveau.

Quoi donc! qu'avons-nous vu? Une jeune armée, un jeune roi qui, dans leur parfaite ignorance et d'euxmêmes et de l'ennemi, ont traversé l'Italie au galop, touché barre au détroit, puis non moins vite et sans 25 avoir rien fait (sauf le coup de Fornoue), sont revenus conter l'histoire aux dames.

Rien que cela, c'est vrai. Mais l'événement n'en est pas moins immense et décisif. La découverte de l'Italie eut infiniment plus d'effet sur le xvi® siècle que celle 30

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de l'Amérique. Toutes les nations viennent derrière la France, elles s'initient à leur tour, elles voient clair à ce soleil nouveau.

<< N'avait-on pas cent fois passé les Alpes ?^> Cent 5 fois, mille fois. Mais ni les voyageurs, ni les marchands, ni les bandes militaires n'avaient rapporté l'impression révélatrice. Ici, ce fut la France entière, une petite France complète (de toute province et de toute classe), qui fut portée dans l'Italie, qui la vit et qui la sentit et

10 se l'assimila, par ce singulier magnétisme que n'a jamais l'individu. Cette impression fut si rapide que cette armée, comme on va voir, se faisant italienne et prenant parti dans les vieilles luttes intérieures du pays, y agit pour son compte, même malgré le roi, et d'un élan tout

15 populaire.

Rare et singulier phénomène! la France arriérée en tout (sauf un point, le matériel de la guerre), la France était moins avancée pour les arts de la paix qu'au xiv® siècle. L'Italie, au contraire, profondément mûrie par

20 ses souffrances mêmes, ses factions, ses révolutions, était déjà en plein xvi^ siècle, même au delà, par ses prophètes (Vinci et Michel- Ange) . Cette barbarie étourdiment heurte un matin cette haute civilisation; c'est le choc de deux mondes, mais bien plus, de deux âges qui sem-

25 blaient si loin l'un de l'autre; le choc et l'étincelle; et de cette étincelle, la colonne de feu qu'on appela la Renaissance.

Que deux mondes se heurtent, cela se voit et se comprend; mais que deux âges, deux siècles différents,

30 séparés ainsi par le temps, se trouvent brusquement contemporains; que la chronologie soit démentie et le

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temps supprimé, cela paraît absurde, contre toute logique. 11 ne fallait pas moins que cette absurdité, ce violent miracle contre la nature et la vraisemblance, pour enlever l'esprit humain hors du vieux sillon scolastique, hors des voies raisonneuses, stériles et plates, et le lancer 5 sur des ailes nouvelles dans la haute sphère de la raison. Quand Dieu enjambe ainsi les siècles et procède par secousse, c'est un cas rare. Nous ne l'avons revu qu'en 89.

Ce qui retardait la Renaissance et la rendait presque 10 impossible, du xiii^ au xvi^ siècle, ce n'était pas qu'on eût par le fer et le feu détruit tout jet puissant qui se manifestait; d'autres auraient surgi du même fonds. Mais on avait créé, par-dessus ce fonds productif, un monde artificiel, de médiocrité pesante, monde de plomb, 15 qui tenait submergés toute noblesse de vie et de pensée, toute grandeur et tout ingegno. Le vieux principe, dans sa caducité, avait engendré malheureusement, engendré des fils de vieillesse, maladifs, rachitiques et pâles. Quels fils? Nous l'avons dit, la stérilité scolastique. 20 Quels fils? Toutes les fausses sciences, la vraie étant proscrite. Quels fils? La médiocrité bourgeoise et la petite prudence.

Pour résumer l'obstacle, ce n'était pas qu'il n'y eût rien, qu'on n'eût rien fait pendant deux siècles. C'était 25 qu'on eût fait quelque chose, créé, fondé la platitude, la sottise, la faiblesse en tout. ' ^ i,^4v^

La France de Charles V, tristement aplatie dans la sagesse et dans la prose, la France de Louis XI et de l'avocat Patelin, radicalement bourgeoise, rieuse, et 30

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méprisante de toute grandeur, sont si parfaitement médiocres qu'elles ne savent même plus ce que c'est que la médiocrité.

Il n'est pas facile de deviner quand cela eût fini, si 5 elle n'eût pourtant, dans un vif mouvement de jeunesse et d'instinct, sauté le mur des Alpes, et ne se fût jetée dans un monde de beauté,/ tout au moins\de lumière, où rien n'était médiocre. Elle retrouva, à ce contact, quelque chose de sa nature originaire; elle y reprit la faculté

10 du grand.

Rien n'était plat en Italie, rien prosaïque, rien bourgeois. Le laid même et le monstrueux (il y en avait beaucoup au xv® siècle) étaient élevés à la hauteur de l'art, Machiavel, Léonard de Vinci, ont pris plaisir à

15 dessiner des crocodiles et des serpents.

Milan n'était pas médiocre sous Vinci et Sforza, dans son bassin sublime, cerné des Alpes, Alpe ellemême par sa cathédrale de neige, éblouissante de statues; Milan sur le trône des eaux lombardes, dans sa centrali-

20 sation royale des arts, des fleuves et des cultures.

Rome n'était pas médiocre sous Borgia. L'ennuyeuse Rome moderne, bâtie des pierres du Colisée par les neveux des papes, n'existait pas encore, ni la petite hypocrisie, le vice masqué de décence. Rome était une ruine

25 païenne, où l'on cherchait le christianisme sans le trouver. Rome était une chose barbare et sauvage, mêlée de guerres, d'assassinats, de bouviers brigands, des marais Pontins. Au milieu, un banquier, entouré de Maures et de juifs: c'était le pape, et sa Lucrezia tenant

30 les sceaux de l'Église.

Cela n'était pas médiocre. Quand notre armée rentra,

elle rapporta de Rome une histoire peu commune, propre à faire oublier tout ce que la France gauloise trouvait piquant, tous les enfantillages des Cent Nouvelles et des vieux fabliaux.

Ils essayèrent à Naples de jouer cette histoire sur les 5 tréteaux. Mais il y avait là un grandiose dans le mal, qu'on ne pouvait jouer et que l'innocence des nôtres n'était pas faite pour atteindre.

On attendit trente ans pour trouver le vrai nom d'un tel monde. Ni Luther ni Calvin n'y atteignirent. Rabe- 10 lais seul, le bouffon colossal, y réussit. Antiphysis, c'est le mot propre, qu'il a seul deviné (l'envers de la nature). Par le beau, par le laid, le monde fut illuminé; et il rentra dans le sens poétique, dans le sens de la vérité, des réalités hautes et de la grande invention. 15

Cette vision de RomxC, effrayante, apocalyptique, du pape siégeant avec le Turc, la scène la plus forte que l'on eût vue depuis mille ans, jeta le monde dans un océan de rêveries et de pensées.

En ce mensonge des mensonges, en ce vice des vices, 20 les raisonneurs trouvèrent V Antiphysis^ l'envers de la nature, l'envers de l'idéal, que la raison n'eût pas donné, monstruosité instructive qui les éclaira par contraste, et sans autre recherche indiqua la voie du bon sens et le retour à la nature. 25

D'autre part, les mystiques, ivres d'étonnement dans ce monstre à deux têtes, crurent voir le signe de la Bête et la face de l'Antéchrist. Ils fuirent à reculons contre le cours des siècles et jusqu'au berceau des âges chrétiens.

Dès ce jour, deux grands courants électriques com- 30 mencent dans le monde: Renaissance et Réformation.

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