‹ MichelineChapitre 1 sur 4 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quand on va de PonH'Évêque à Trouvilie; on aperçoit sur la droite, adossé à la forêt de Touques, un château neuf, moitié gothique, moitié RenaiSISance, qui détache ses tourelles et ses clochetons en pierre blanche de Gaen sur la sombre verdure des bois.

C'est le château d'Hopsore, bâti, il y a une vingtaine d'années, par un médecin, le docteur Beaumoussel, qui, après s'être enrichi en exploitant un vieux remède qu'il avait eu l'intelligence de faire entrer, au moyen de l'annonce, dans le grand courant de la bêtise humaine, avait eu la vanité de vouloir jouir de sa grosse fortune dans son village natal.

G'ét|ii lui qui disait « natal », quoique cela ne fût pas très exact; et ce petit accroc à la vérité avait

encore la vanité pour cause. Il voulait ainsi rapprocher son nom de celui de Vauquelin, le chimiste, né à quelques lieues de là, à Saint- André-d'Hébertot. « Vauquelin et moi, nous sommes du môme pays », disait-il â ses amis de Paris, n'osant pas ajouter, malgré l'envie qu'il en avait : « Et du même métier» ; car, répudié par les médecins qui le traitaient en industriel, il eût été heureux de pouvoir se raccrocher aux chimistes. A la vérité, là s'arrêtait la ressemblance. Tandis que Vauquelin était revenu au village natal pour dormir dans son vert cimetière, sous une dalle de marbre blanc, Beaumoussel était revenu au sien pour habiter un « château princier », comme disent les guides.

C'était à Londres, où il allait souvent pour étudier les secrets de la réclame et de l'annonce, que l'idée lui était venue de faire construire son château. Se laissant prendre à l'enthousiasme patriotique des Anglais pour le palais du Parlement, et croyant, comme ils le disaient, que cette immense construction réunissait les merveilles des hôtels de ville de Louvain, d'Ypres et . de Bruxelles, il s'était promis que quand il se ferait construire un château, il choisirait ce style* Gomme un architecte français ne pouvait pas réaliser une aussi belle conception, il avait choisi un élève de l'Irlandais Charles Barry et, après avoir acheté à Hopsore une cinquantaine d'hectares de bois enclavés dans la forêt et une centaine d'hectares de champs et d'herbages, il avait livré ce terrain à son architecte anglais.

Alors on avait vu sortir de terre une vaste construc-

tion qui était devenue la curiosité du pays et le but de promenade des baigneurs de la côle : un corps central carré de trente mètres de côté et de quinze de haut, qu'on appelait un hall, flanqué à droite et à gauche de pavillons hérissés de colonnettes, de tourelles, de clochetons délicatement fouillés.

Devant, au milieu d'une pelouse accidentée, s'étalait une vaste pièce d'eau formée par un petit ruisseau descendant des hauteurs ; derrière, montait le parc avec ses grands hêtres et ses vieux chênes autrefois compris dans la forêt. Et tout autour étaient disséminés, çà et là dans les prés, des étables, des écuries, des bâtiments d'exploitation, des maisons de paysans. De toutes les réclames qu'il avait inventées, ce château était encore la mieux réussie : comment ne pas croire à l'excellence d'un remède qui rapportait une pareille fortune I

Beaumoussel avait été moins difficile pour sa femme que pour sa maison : il avait voulu qu'elle fût belle, mais il n'avait pas exigé qu'elle fût Anglaise, ni d'un style original ou bizarre. ^

Née Française, Sophie Patouillet était d'une beauté simplement régulière, ce qu'on appelle une belle femme : une taille imposante, un visage au profil correct, des chairs à la Rubens, et un front étroit. Bien que petite bourgeoise, elle avait toujours rSvé qu'elle ferait un mariage qui satisferait toutes ses ambitions, et si à vingt-cinq ans elle avait accepté Beaumoussel, de trente ans plus âgé qu'elle, c'était parce qu'à défaut de titre et de rang, il lui offrait au moins la fortune.

Désirant la richesse, elle s'était imaginé que c^était presque tout; Tayant, elle avait senti que ce n'était presque rien. Combien d'humiliations n'avait-elle pas eu à subir malgré cette richesse I A combien de déceptions n'avait-elle pas été exposée I Combien de fois, dans sa luxueuse salle à manger de l'avenue de l'Impératrice, la moitié des chaises rangées autour de sa table était-elle restée inoccupée, les convives priés n'ayant pas voulu venir et ne s'étant même pas donné la peine de s'excuser !

On riait de ce nom de Beaumoussel. Les petits journaux le raillaient. Partout elle le voyait : sur les murailles, à la quatrième page des journaux, sur les rideaiiît des théâtres, sur l'asphalte des trottoirs, dans la ville , dans les villages : « Beaumoussel , Beaumoussel, Beaumoussel; évitez les contrefaçons; vérifiez le cachet; » elle ne pouvait pas faire un pas dehors, ouvrir un journal chez elle, sans en être assassinée.

La mort l'avait prise en pitié. Après douze ans de mariage, son mari l'avait laissée veuve, et comme il l'avait passionnément aimée, il l'avait faite sa légataire universelle, n'ayant point d'héritiers à réserve, ni ascendants, ni enfants, mais seulement des neveux et de^ nièces, des cousins et des cousines, pauvres gdtis, ouvriers, artisans ou pêcheurs habitant les environs d'Hopsore, qui ne comptaient pas pour lui.

Ce n'avait jamais été le mari qui l'avait gênée dans le mariage ; il était brave homme, ou plutôt excellent pour elle, ce mari qui l'aimoit; c'avait été le nom, et la mort ne l'avait pas ^débarrassée de ce

nom. Elle était veuve Beaumoussel maintenant, et les murailles^ les journaux, les trottoirs continuaient à crier : « Beaumoussel, Beaumoussel. Vérifiez le cachet I » Comme elle ne pouvait pas suspendre ou supprimer ces annonces et ces réclames qui étaient sa fortune même, il fallait qu'elle remplaçât ce nom par un autre.

Avec une fortune comme la sienne, cela devait être facile, et quoiqu'elle eût d'autres prétentions qu'au temps où elle était une fille sans dot, elle trouverait bien un homme qui lui apporterait un titre et un rang.

Ce mari titré ne s'était pas présenté, le temps s'était écoulé, car ce n'était pas seulement pour elle que ce nom de Beaumoussel était exaspérant; il l'était pour les autres aussi.

Combien de prétendants qui étaient dans les meilleures dispositions matrimoniales quand on leur proposait une belle veuve très riche, se sauvaient et ne voulaient plus rien entendre quand on nommait cette veuve I ^

— Beaumoussel! Qui est Beaumoussel? «Beaumoussel ! vérifiez le cachet 1 »

Ceux dont elle aurait voulu ne voulaient pas d'elle; ceux qui voulaient d'elle, elle ne les voulait pas.

Et le terrible, c'étaient les années qui s'ajoutaient aux années, l'embonpoint qui l'envahissait; les quelques cheveux gris qui allaient l'obliger à se faire franchement blonde; son menton qui, de double qu'il était depuis quelques années , menaçait de devenir

triple ; ses sourcils et ses cils qui avaient besoin du crayon, ses paupières de Testompe après un bain de thé vert, ses joues pour lesquelles les fards secs de valent remplacer la veloutine.

Elle avait diminué ses prétentions à mesure que Tembonpoint avait augmenté ; mais les répugnances que montraient les épouseurs qu'on lui cherchait avaient suivi une marche contraire ; à celles qulnspirait le nom s'étaient jointes celles qu'inspirait la femme.

— Elle a plus de quarante ans, votre belle veuve!

Elle en était arrivée à désespérer tout à fait et à croire qu'elle porterait jusqu'à la mort le nom exécré de Beaumoussel, lorsqu'à quarante-deux ans elle avait rencontré un jeune musicien de vingt-sept à vingt-huit ans qui venait défaire exécuter à l'Opéra- Comique un petit acte : la Trompe des Alpes, dont le succès d'estime s'était arrêté à la septième représentation.

S'il n'avait été que l'auteur de la Trompe des Alpes, ce jeune musicien, elle^'aurait jamais eu la pensée de le prendre pour mari ; si dépitée, si découragée qu'elle fût, elle avait encore trop de fierté pour tomber à un pareil mariage, mais il était plus et mieux que cela : il figurait dans VAlmanach de Gotha:

Page 1