II. Ligne du prince Michel
Michel'A.ndTé Sobolewski succède sous tatelle à son père, le prince Joseph Sobolewski, etc., né le 15 mars 1836.
Si révidence historique prouvait la noblesse de la famille Sobolewski, Texistence famélique du prince Casimir, ainsi que celle de ses frères et sœurs, prouvait avec non moins d'évidence leur détresse et leur misère, au moment où madame Beaumoussel avait connu le jeune musicien.
Elle Favait si bien consolé de son insuccès, si bien plaint, si bien enveloppé que trois mois après elle échangeait le nom exécré de Beaumoussel contrele titre de princesse Sobolewska, et au mois de janvier suivant elle figurait aussi dans le Gotha à la suite de son mari :
Marié le 15 février 1861 à la Pr. Sophie Patouillet.
Trois ans après ce mariage, un matin de juillet, un palefrenier amenait devant le perron du château d'Hopsore un cheval de selle, et presque aussitôt le
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prince, en costume du matin, apparaissait à la porte du hall.
C'était un homme de grande taille, très élancé, blond de cheveux et de barbe, aux traits fins, à la physionomie d'une douceur féminine. Il fit quelques pas en avant sur la galerie et parut interroger le ciel : pas de vent, pas de nuages, un soleil radieux aspirant les légères vapeurs qui flottaient encore au-dessus du cours sinueux de la Touques; sur l'étang les cygnes dormaient les ailes soulevées sans que la plus légère brise les fît bouger de place.
Il sourit au temps en homme heureux de la belle journée qui se préparait, et il allait descendre le perron, quand, du côté opposé à celui par lequel il était venu, arriva une femme habillée de blanc enveloppée de dentelles, le visage poudré à frimas ; — la princesse, qui accourait, s'arrachant à son lit pour assister au départ de son mari.
En l'apercevant, il s'arrêta et vint au-devant d'elle.
— Eh quoi, dit-elle, vous sortez? nous sommes arrivés d'hier I
Il se mit à sourire.
— Vous ne voulez donc plus que je garde ma sveltesse? dit-il d'un ton moitié câlin, moitié moqueur.
Et oui, elle voulait qu'il la gardât, car plus il était mince, élancé et souple, moins elle se trouvait grasse et alourdie, se regardant en lui, se rajeunissant de sa jeunesse.
— Vous rentrerez déjeuner? demanda-t-elle d'un ton un peu timide et presque avec crainte.
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— Sans doute.
Elle le regarda se mettre en selle, elle Tadmira.
— Bonne promenade 1 dit-elle.
Mais déjà il avait pris un trot allongé gui ne lui permettait pas d'entendre ce qu'elle disait.
Appuyée sur la balustrade de la galerie, elle le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il disparût au tournant du chemin.
Alors, rentrant dans le hall, elle alla à une grande glace dans laquelle elle se regarda assez longtemps; puis se détournant avec un geste de découragement :
— Prévenez Regina, dit-elle à un domestique, que je l'attends pour ma toilette.
Ce mariage avait été un suicide pour Casimir Sobolewski, mais telle était sa situation à ce moment qu'il n'avait le choix qu'entre deux suicides, — une balle au cœur ou ce mariage.
Seul au monde, il n'aurait pas hésité : un pistolet dans sa poche il serait allé à Montmorency et, pas loin du cimetière oîi étaient enterrés son père, sa mère et ses parents de l'émigration polonaise, dans un petit bouquet de bois qu'il avait regardé plus d'une fois en se disant qu'on serait bien là pour mourir, il se serait tué I c'aurait été fini, plus de misères, plus d'humiliations, plus de honte; mais il n'était pas seul, il avait ses frères et ses sœurs, misérables comme lui, qu'il devait sauver et protéger, puisqu'il était chef de famille.
Quand, après trois ou quatre années d'attente, de démarches, de luttes, il avait vu que son opéra allait être enfin représenté, il avait cru que la misère était vaincue, et, avec une facilité prodigieuse à l'illusion qui était sa nature même, il avait bâti les plus beaux projets.
A la vérité, ce n'était qu'un petit acte, dans lequel il avait dû se borner et à chaque instant couper les ailes à son inspiration, pour ne pas trop le surcharger de musique, mais enfin, tel qu'il était, il montrait ce que pouvait son auteur, surtout ce qu'il p ourrait quand il aurait la liberté de se développer. Le Chalet aussi n'était qu'un petit acte, et cependant il avait fait Adolphe Adam. Pourquoi la Trompe des Alpes n'aurait-elle pas la même influence sur son avenir? II y avait de l'analogie entre les deux poèmes, puisque dans le sien on parlait de « vallons de'r.Helvétie, de chalets, de glaciers ». Pourquoi cette coïncidence ne lui porterait-elle pas bonheur ?^
Ce n'était pas tout simplement en allant déposer sa partition chez le concierge de rOpéra-Gomique qu'il était arrivé à la faire accepter par la direction. C'était le succès qu'elle avait obtenu dans les salons oti elle avait été jouée qui Tavait en quelque sorte imposée. On n'en avait pas tout d'abord voulu, selon la règle ordinaire, Mais à force de s'entendre répéter par des ministres, des sénateurs, des députés, des personnages considérables de la politique et du monde : « Pourquoi donc ne montez-vous pas l'opéra du prince Sobolewski ? il est charmant! » un directeur avait faibli et, ne pouvant plus longtemps retarder des promesses dont il avait déjà si souvent ajourné la réalisation, il s'était décidé à le mettre en répétition, furieux contre lui-même, furieux contre l'auteur, furieux contre ceux qui s'intéressaient à celui-ci et l'appuyaient de leur autorité.
— Qui le débarrasserait des opéras en un acte 1
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Sobolewski était trop fin, trop Polonais pour ne pas remarquer cette répulsion, mais il était trop aventureux pour s'en inquiéter. C'était à l'homme que s'adressait cette hostilité, non à l'œuvre ; on lui en voulait d'avoir forcé la porte ; le succès de l'œuvre ferait celui de l'homme.
Gomment eût-il douté de ce succès, alors que tant de gens « qui s'y connaissaient » l'avaient à l'avance proclamé.
C'avait été pour lui une grosse affaire que sa première représentation, beaucoup plus grosse qu'elle ne l'eût été pour un autre. Les autres qui arrivent par- la force du talent, de l'intrigue ou du hasard ne doivent rien à personne, et dans la composition de leur salle ils n'ont à se préoccuper de donner les places dont Ils disposent qu'à ceux qu'ils ont des raisons de croire disposés à les applaudir. Mais ce n'était pas là le cas de Casimir. Lui devait à un grand nombre de personnes : à celles qui l'avaient applaudi ; à celles qui lui avaient ouvert leurs salons pour qu'il fît entendre un morceau de son opéra ; à celles qui l'avaient appuyé ou qui s'étaient vantées de l'avoir appuyé, — tout un monde, — et le moment était venu de s'acquitter.
Comment, avec les quelques billets qu'on lui remettait pour son service de première, payer toutes ses dettes?
Trop fier pour réclamer et demander, il n'avait qu'un moyen, qui était d'acheter ce qu'on ne lui donnait pas.
Mais pour prendre ces billets au bureau de loca-
tîon, il fallait de Targent et il n'en avait pas. Depuis trois mois qu'ils vivaient tous les sept, ses frères, ses sœurs et lui, dans leur pauvre logement de la rue Lamandé, aux BatignoUes, en attendant le lendemain de cette représentation pour manger à. leur faim, ils avaient épuisé toutes leurs ressources : mise au Mont-de-Piété, emprunts, crédit, et cependant il fallait en trouver de nouvelles.
Quand il était rentré et qu'il avait déposé sur la table les quelques billets qu'on venait de lui remettre, il y avait eu un mouvement de déception, car tous, frères, sœurs, même le petit Witold, qui n'avait que treize ans, comptaient bien assister à cette fameuse première.
Mais ce mouvement n'avait pas duré.
— Ne te tourmente pas pour nous, avait dit Adam ; nous irons à la seconde.
— Ou à la troisième, avait ajouté Carola.
— Je n'ai pas douté de vous ; mais ce n'est pas assez de votre sacrifice ; il faut que vous m'aidiez à trouver l'argent nécessaire pour louer les places que je dois offrir à nos amis.
— Je verrai demain si je ne peux pas emprunter un louis ou deux à mes camarades d'atelier, dit Adam, qui étudiait la peinture et qui, de sa vie, n'avait gagné un sou.
— Je crois que' je pourrai bien trouver dix ou quinze francs, dit Ladislas qui s'occupait de chimie « pour devenir inventeur ».
Les trois filles, qui ne sortaient pas et travaillaient de leur aiguille à la maison, tantôt à la broderie,
tantôt à la soutache, tantôt au perlage, selon que ceci ou cela était à la mode, ne pouvaient pas offrir de trouver de l'argent par leurs relations, mais Hedwige, qui s'était levée, était bientôt revenue avec une croix en or émaillée de bleu :
— Voilà la croix de chanoinesse de ma marraine, dit-elle... j'aurais voulu la garder... on peut la mettre au Mont-de-Piété.
— Peut-être qu'on voudra bien me prêter quelque chose demain à l'école, dit Witold qui suivait, les cours de l'École polonaise.
Mais Casimir n'avait pas permis cela ; si grande que fût leur détresse, il fallait être prudent dans les emprunts at ne pas s'adresser à ceux-là mômes à qui on devait offrir une place qu'ils auraient alors payée.
En battant le rappel désespérément, ses frères et lui, ils avaient fini par réunir à peu près la somme suffisante pour satisfaire la moitié de ceux à qui Casimir était obligé de donner un témoignage de reconnaissance. Deux heures avant le lever du rideau, il courait encore Paris pour porter ses places et économiser le commissionnaire qu'il ne pouvait pas payer; mais qu'importait I les applaudissements allaient faire oublier la fatigue, et si aujourd'hui avait été dur jusqu'à cette heure, .demain serait doux et chaud sous les rayons de la gloire.
Pourquoi ne tomberaient-ils pas sur lui^ ces rayons ? Depuis qu'il avait entendu sa musique à l'orchestre, il découvrait dans sa partition toutes sortes de beautés qu'il n'avait pas soupçonnées quand il l'avait écrite. C'avait donc été sans la
moindre inquiétude -qu'il avait entendu frapper les trois coups : malgré la mauvaise distribution qu'on lui avait imposée, il était sûr du succès ; et c'était de la meilleure foi du monde qu'il se demandait pourquoi cela n'en serait pas un, et même un grand, un très grand.
Si, lorsqu'il avait jeté un regard dans la salle, il avait été moins préoccupé de chercher ses protecteurs et ses amis, ceux pour qui il s'était donné tant de peine et qui lui coûtaient si cher, il eût pu faire certaines- remarques qui auraient entamé sa confiance.
Elle était mauvaise, la salle, autant parce que les amis de la direction ne se gênaient pas j)our dire qu'on ne comptait pas sur la pièce, que parce qu'on en voulait à Casimir Sobolewski d'être parvenu à se faire jouer.
— Un étranger I
— Il n'a pas trente an
— Il est très protégé l
Le public n'aime pas qu'on soit protégé, et les confrères l'aiment encore moins; si l'envie désarme, c'est devant ceux qui s'imposent eux-mêmes, non devant ceux qu'on impose.
Que de raisons d'hostilité : sa nationalité, son titre, son âge, son éducation musicale qui n'était pas régulière.
Dès l'ouverture, cette hostilité s'était manifestée ; il y avait une partie de cors imitant la trompe des Alpes dans la vallée de Grindelwald qui forcément rappelait le ranz des Vaches de Rossini; on n'avait
voulu voir là qu'un plagiat, sans chercher si à côté il n'y avait pas de roriginalité. —C'est du Guillaume TelL La toile levée. — C'est du Chalet, Quand une salle est dans ces dispositions, tout lui est bon pour s'amuser : dans la cavatine, la chanteuse ayant mal attaqué une note aiguë, ce fut un fou rire qui monta des fauteuils d'orchestre à la galerie : là-dessus le ténor fit son entrée en lâchant cette phrase malheureuse : J'ai failli-t'être écrasé. » On se pâmait. La partie était' perdue. Ce fut tout juste si on ne siffla pas les noms des auteurs ; mais dans les couloirs on se rattrapa.
— - Musique de prince I
Que répondre à cela ? On appelle d'un jugement, non d'un mot ; c'avait été un effondrement. Ce n'étaient pas seulement les espérances de gloire et de fortune qui s'écroulaient, les rêves d'avenir, c'étaient aussi les amitiés qui sombraient dans ce désastre ; ceux qui avaient le plus applaudi la Trompe des Alpes avant la représentation étaient les premiers à l'accabler de railleries après ; ceux qui l'avaient imposée la reniaient indignés contre le malheureux qui les avait compromis.
Quel anéantissement dans le pauvre petit logement de la rue Lamandé I
C'était à ce moment que madame Beaunaoussel lui avait tendu la main.
Elle l'admirait cette Trompe des Alpes y qui était d'un prince ; et sur les sept représentations qui avaient eu lieu en trois mois, elle l'avait entendue cinq fois.
Gomment n'eût-il pas été sensible à ses consola-
lions, à ses bonnes paroles, à ses prévenances, à ses attentions !
Elle était un peu âgée, la belle madame Beaumoussel, un peu grasse, un peu imposante; elle avait une démarche un peu majestueuse, mais le visage avait réellement de la beauté ; les cheveux étaient d'un blond superbe, tous blonds ; l'œil avait de réclat.
Tout ce qu'on pouvait dire d'elle, tout ce qu'il voyait n'empêchait pas qu'elle fût bonne, qu'elle eût de la générosité; et de cette bonté, de cette générosité, ce seraient les siens qui en profiteraient.
Adam pourrait continer ses études de peinture, Ladislas ses études de chimie; Carola, qui était une grande et jolie fille, trouverait un mari ; plus tard il lui serait possible de marier Wanda et Hedwige, qui ne perdraient pas leur santé et leur beauté dans un labeur épuisant ; il élèverait Witold pour qu'il devînt un homme.
Elle ne tarderait pas à n'être plus qu'une mère pour lui et dès maintenant elle en serait une pour ses frères et ses sœurs.
Après trois mois de lattes, d'hésitations, de résolutions contradictoires, il s'était laissé marier.
Il avait maintenu son cheval au trot tant qu'il avait été dans le parc, mais en entrant dans la forêt il Tavaît mis au galop* de chasse ; et les bûcherons qui travaillaient au pelard dans les ventes, avertis par le bruit des sabots sur la terre durcie, levaient la tête pour voir qui passait.
Rares étaient ceux qui ne le saluaient point, car, bien qu'il n'habitât le pays que depuis trois ans, et encore pendant quatre ou cinq mois seulement, il avait déjà su se faire aimer.
— Il ne ressemble pas à Beaumoussel, le prince Casimir, disait-on dans la contrée.
En parvenu qu'il était, Beaumoussel n'avait jamais été facile pour les ouvriers qu'il employait, les faisant travailler dur, les payant aussi peu que possible, discutant les comptes, les rognant, allant devant le juge de paix pour une contestation de cinquante sous. A contraire, en prince qu'il était, Casimir savait mettre la main à la poche avec autant d'aisance que de bonne grâce, et pas un misérable ne s'adressait à lui sans en recevoir un secours ac-
compagne d'une bonne parole. Sa femme, qui l'adorait, et qui, pour un sourire de ses doux yeux bleus, se serait ruinée, lui avait remis Tadministration de sa fortune, et il en profitait pour faire des heureux autour de lui, sans se demander jamais si Ton n'exploitait pas sa générosité. Plus d'un de ceux qui s'en allaient le gousset sonnant se disait sans doute que, pour ce que cette fortune lui avait coûté, il n'y avait pas à lui savoir gré de son aumône ou de son prêt; mais qu'importait I II savait, lui, ce qu'elle lui avait coûté, ce qu'elle lui coûtait chaque jour, et c'é tait sa manière de la payer que de l'employer à cet usage.
Bien que la forêt de Touques, autrefois une des plus belles de l'Ouest, ait été dévastée par de larges défrichements, elle a encore des parties de bois d'une intensité de verdure et d'une poussée qu'on ne rencontre nulle part ailleurs. Les arbres sont là plus droits et plus robustes que dans les autres forêts, les couverts sont plus frais, les clairières plus enchevêtrées de hautes herbes foisonnantes, les futaies plus veloutées de mousses. C'est que les racines de ces arbres, s'enfoncent dans la terre la plus riche de France, tandis que leurs cimes baignent dans les pluies et les nuages traînants que le vent de la mer pousse dans la baie de Seine*
Le prince galopait sous une de ces futaies et, bien qu'il n'eût pas plu depuis assez longtemps déjà, la voûte feuillue des hêtres et des charmes avait conservé si bien d'humidité qu'il fallait un cheval adroit pour ne pas glisser â chaque instant dans les fon-
drières bourbeuses qui coupaient le chemin. Au loin, entre les colonnes des hauts arbres, montaient de légères vapeurs aspirées par le soleil qui commençait à chauffer les cimes, et de temps en temps des rayons de soleil filtrant çà et là à travers le feuillage en longues nappes dorées vivifiaient le sous-bois. Quand le chemin s'élevait sur un plateau, la futaie se faisait plus maigre et alors passaient à travers les branches des brises chargées d'air salin; parfois des échappées de vue s'ouvraient sur la mer toute blanche au delà des prairies vertes de la Touques.
Arrivé à la croisée du chemin d'Aguesseau et de la route de Touques à Griquebœuf, il tira sa montre et, ayant regardé l'heure, il ralentit l'allure de son cheval en homme qui n'a plus à se presser.
A une courte distance, entre deux gros hêtres qui semblent être là comme pour en marquer l'entrée, un sentier s'ouvre par une pente raide à travers les taillis d'un petit mamelon. Il prit ce sentier et le monta au pas, en relevant de temps en temps 1( s jambes pour éviter les fougères dont les hautes tiges s'accrochaient dans ses étriers.
Il ne tarda pas à arriver au haut, dans une clairière formant carrefour, où il aperçut une jeune lemme assise sur un tronc d'arbre abattu, abritée sous une ombrelle blanche.
Sautant à bas de son cheval il courut à elle tandis qu'elle venait à lui, le visage épanoui, les yeux rayonnants.
— Germaine I
Elle était dans ses bras.
— Jene^suis pas en retard? dit-il, lorsqu'elle se dégagea.
— C'est moi qui suis en avance. J'aurais été malheureuse de ne pas l'attendre.
Il fallait reprendre le cheval ; il se laissa approcher, et, quand il fut attaché à un jeune arbre, il se mit tranquillement à brouter l'extrémité d'une branche qu'il atteignait en allongeant le cou et en tirant la langue.
Alors ils allèrent s'asseoir à quelques pas de là, sous un bouquet de trembles dont les feuilles, agitées par la brise, rappelaient le murmure de l'eau courante : c'était le seul bruit qui troublât la solitude de ce nid de verdure, à souhait pour un rendezvous d'amour, p
Mais presque aussitôt il se releva, et, s'agenouillant devant elle, en lui prenant les deux mains dans les siennes :
— Laisse-moi te regarder! dit-il d'une voix vibrante.
Vingt-quatre ans; une taille au-dessus de la moyenne, souple et enlevée; la tournure d'une jeune fille, si ce n'est que les épaules et la gorge se présentaient avec une ampleur moelleuse, qui corrigeait ce qu'il y eût eu de garçonnier dans l'allure; les hanches si menues, le tour détaille si fin, qu'elle ne semblait qu'à moitié femme. Cette jeunesse extrême d'un corps construit pour garder sa grâce et son harmonieuse délicatesse se retrouvait sur le visage. Ce qui frappait tout d'abord dans ce visage, d'une carnation fraîche et laiteuse, c'étaient les yeux
— des yeux très grands, peut-être gris, peut-être bleus, peut-être verts, dont la pupille dilatée les faisait quelquefois paraître noirs, mais toujours sombres, sérieux, souvent mélancoliques et noyés sinon dans un chagrin présent, au moins dans la réflexion ou dans le rêve : leur charme mystérieux troublait non seulement par leur beauté, mais par la songerie qu'ils éveillaient et par la sensation qu'ils donnaient d'une âme en qui il n'y avait rien de banal, d'un esprit en qui il n'y avait rien d'ordinaire. La bouche démentait les yeux, car les lèvres, qui avaient le rouge de la fraise, étaient franchement gaies et sensuelles; le nez droit, un peu charnu, rejoignait d'une ligne pure un front enfantin que couronnaient des cheveux blond foncé ou châtain clair, plutôt blond foncé.
— Et ces belles mains, dit-il, je ne les verrai donc point.aujourd'hui?
Elle était gantée de gants de Saxe qui montaient jusqu'à mi-bras, il les lui tira et alors apparurent « ces belles mains », comme il disait dans un enthousiasme d'amant qui n'avait rien d'exagéré.
C'était bien réellement une belle main, une main parfaite de dessin et de chair, à la peau blanche veinée de bleu avec des ongles durs, retroussés au bout, d'un rose vif; une main douce et nerveuse, toujours fraîche, qui à elle seule pouvait faire la gloire d'une femme.
Gomme il relevait les yeux sur elle, elle l'attira doucement : j^t
— Viens t'aéseoir près de moi, dit-elle.
Il fit ce qu'elle demandait et reprit sa place près d'elle.
— Me voici, dit-il en Tenlaçant de son bras, prêt à écouter, aussi longtemps que tu voudras bien parler.
— Micheline a très bienfait le voyage, dit-elle, sans fatigue, de belle humeur, sans crier; hier, je l'ai promenée sur la plage pendant deux heures ; la mer ne l'agite pas du tout. Tune devinerais Jamais l'idée que j'ai eue?
— Alors dis-la.
-^ Je voulais venir avec elle. Tu n'aurais donc pas été heureux de voir ta fille et de l'embrasser?
— Tu aurais attiré encore un peu plus l'attention avec un enfant au maillot dans tes bras qu'en sortant seule en voiture; ce n'est pas l'habitude, il me semble, qu'une femme de ta condition fasse ainsi la nourrice.
Sur son visage radieux, passa un triste sourire.
— En tout cas, dit-elle, j'espère que pour ce qui est de l'hôtel, tu pourras, quand nous ne devrons pas nous voir dans ces bois, venir sans trop de danger. On voulait me donner un appartement au premier étage. J'en ai pris un au rez-de-chaussée, comme è Cauterets, le numéro 5, à gauche dans le jardin, et en venant le matin de bonne heure ou le soir quand la nuit est tombée, tu pourras entrer sans qu'on te remarque ou tout au moins sans qu'on sache chez qui tu vas.
— J'irai demain soir, je veux savoir comment tu
es; je verrai Micheline. Je serai moins tourmenté quand je pourrai en pensée venir près de toi, me dire ce que tu fais ; me représenter le milieu dans lequel tu te trouves, ce qui t'entoure, ce que tu as sous les yeux. Elle va être si triste, cette existence de plusieurs mois dans une chambre d'hôtel I
— Ce ne seront pas les journées qui seront les plus longues, j'ai Micheline; ce seront les heures de la nuit, pendant lesquelles je ne dormirai pas et me demanderai, comme je me le demande si souvent, ce que sera notre avenir, ce que sera celui de cette malheureuse enfant. Voilà mon angoisse ; voilà l'obsession constante contre laquelle j'aurais besoin d'être défendue. Je ne sais s'il est des femmes qui peuvent porter leur faute d'un cœur léger, en tout cas je ne suis pas de celles-là. Je tremble parce que je me sens coupable et que, si grande que soit l'expiation, elle sera moins grande encore que ne l'a été notre faute. Nous, nous pouvons souffrir, nous pouvons être punis, nous avons tout fait pour le mériter ; si terrible que soit le danger, nous l'avons couru volontairement, au moins follement. Mais notre fille I mais Micheline 1 Que nous soyons séparés dans quelques mois, que deviendra-t-elle ? Il y a dans cette pensée de quoi troubler les nuits d'une mère.
— Il peut se passer tant de choses en quelques mois ! Ainsi nous allons nous voir beaucoup plus souvent, et avec beaucoup plus de facilité que je ne l'avais cru : ma sœur Carola va venir s'établir à Hopsore pendant quelques semaines avec son fiancé, et
cela me donnera une liberté et des facilités de sortir sur lesquelles nous ne devions pas compter. Quand nous allons nous trouver réunis plus souvent que nous ne l'espérions, faut-il douter de la bonne chance?
Il la prit dans ses bras.
L'année précédente, la princesse Sobolewska, «oufYrant d'une bronchite, avait été envoyée à Gauterets, et elle s'était logée à V Hôtel de France, le seul qui, à cette époque, fût digne de recevoir une personne de son rang ; c'était là que le prince qui l'accompagnait avait fait la connaissance de Germaine.
L'appartement occupé par le prince et la princesse était au rez-de-chaussée au midi et donnait sur le petit jardin qu'entourent les divers bâtiments de l'hôtel. Le lendemain de son arrivée, en se mettant à la fenêtre le matin, le prince avait aperçu à une fenêtre faisant face aux siennes et aussi au rezde-chaussée une jeune femme qui se gantait, prête à sortir, et, frappé par sa beauté, le charme de sa physionomie, l'éclat de ses yeux, l'élégance de sa tournure, il l'avait regardée avec une attention qu'il n'accordait plus aux femmes. Car, depuis son mariage, les femmes n'étaient plus rien pour lui, et de parti pris, par principe, par devoir, il voulait être tout entier à celle qu'il avait épousée. Tendre
et passionnée comme elle l'était, pleine de prévenance, d'attentions, uniquement préoccupée de l'idée de lui être agréable, s'ingéniant constamment à chercher comment elle pourrait lui faire plaisir, ne méritait-elle pas qu'à défaut de passion il eût pour elle de la bonté et ne la tourmentât point par la jalousie? On peut vivre sans amour, et s'il lui était impossible de rendre à sa femme celui qu'elle lui témoignait, au moins ne devait-il point en éprouver pour une autre. Cela était facile, lui semblait-il. En tout cas, cela l'avait été depuis son mariage ; et celles qui avaient eu la fantaisie d'éprouver la fidélité de ce jeune mari d'une vieille femme en avaient été pour leurs avances ; il n'avait point répondu à leurs coquetteries; souvent môme il en avait plaisanté avec sa vieille femme.
Mais ce n'était ni par les avances ni par la coquetterie que celle-là attirait ses regards et les retenait, c'était par la seule influence de sa beauté qu'elle s'imposait.
Il restait devant elle, pendant qu'elle continuait de se ganter, la tête légèrement inclinée sur l'épaule, ne paraissant pas remarquer Texamen dont elle était l'objet. Quand elle eut fini, elle se retourna et il l'entendit appeler : « Eugénie 1 » La voix était sonore et douce en même temps, bien timbrée, sans^ accent, ce qui indiquait une Française. Presque aussitôt, il la vit traverser le jardin et se diriger vers la sortie de la rue Saint-Louis, suivie d'unevieille femme de chambre ; sa démarche était souple et légère ; comme elle était habillée d'une robe-
courte, il remarqua que le pied mignon se posait sur le gravier avec fermeté et adresse.
Au moment où elle arrivait au haut d*un petit escalier en marbre bleu qui rachetait la pente du terrain, elle se trouva en face d'un médecin quil avait connu à Paris, et elle s'arrêta pour lui parler.
Ce médecin, le docteur Go tton-Quer ville, qu'on appelait Goton-et-Fil, était un petit bossu intrigant qui, après avoir essayé de tout, de la politique, de la science, de l'industrie, de la finance, avait fini par venir échouer trois mois par an à Gauterets, où il tâchait d'exploiter les relations qu'il avait ébauchées de-ci de-là dans le monde parisien, surtout dans celui de la bohème et des artistes.
Après avoir quitté la jeune femme, qu'il avait saluée avec toutes les marques du respect, le docteur Gotton avait descendu l'escalier en se tournant obstinément du côté opposé à la fenêtre où se tenait le prince Casimir ; si bien qu'il avait fallu que .celui-ci l'appelât pour qu'il le vît.
— Gomment, mon cher prince, vous ici I dit le médecin en venant à la fenêtre. Quelle surprise 1 iVous n'êtes pas malade, j'espère ?
Gette surprise était d'autant plus naturelle que Gotton la jouait presque tous les jours, car c'était son habitude de parcourir les hôtels chaque soir et de s'informer des arrivées. Si parmi les nouveaux venus qu'on lui nommait il y en avait qu'il connaissait, il s'arrangeait pour les voir, le lendemain matin avant qu'ils eussent été chez un médecin, et, naturellement, c'était lui qu'on prenait ; il faisait
de ses confrères un tel portrait, qu'on aimait encore mieux s'adresser h lui, quoiqu'on sût ce qu'il valait.
C'était donc sa manœuvre habituelle qu'il exécutait en ce moment, afin que le prince Sobolewski, dont il avait su l'arrivée la veille, le prît pour médecin : ce serait un client dont il pourrait se parer et qui vaudrait mieux que les artistes et les comédiens qu'il soignait ordinairement.
Casimir avait répondu qu'il n'était pas malade et qu'il venait à Cauterets pour sa femme atteinte d'une légère bronchite, puis tout de suite il avait interrogé Cotton sur la Jeune femme que celui-ci venait de saluer.
— Quelle jeune femme? Excusez-moi, mon cher prince, mais je rencontre le matin tant de malades qui veulent m'arrêter que je m'y pefds.
— Là, au bout de cet escalier.
— Madame Harouis 1 Charmante jeune personne, la femme d'un ingénieur, d'un directeur de mines au Chili, à Chanarcillo, je ne sais trop oîi, dans ce pays qu'on appelle « semis de turquoises ». J'ai connu autrefois son mari à Paris, homme fort intelligent, tète infernale, qui a essayé de tout, peut-être parce qu'il est propre à tout.
— Elle n'a pas l'air bien malade.
— Rien ; une simple dyspepsie que je traite par l'eau de Mauhourat ; elle partira d'ici radicalement guérie, et, cependant, elle est arrivée en bien mauvais état ; terrible, cet ardent climat du Chili pour
une nature fine comme la sienne. Et la princesse, rien de sérieux, n'est-ce pas ?
— Vous la verrez tantôt.
— A quelle heure ?
Il avait réussi : « Je disais à la princesse Sobolewska ma cliente » ; cela ferait bien.
Il y avait le soir une représentation donnée par Brasseur dans les salons de l'hôtel , à laquelle le prince et la princesse devaient assister, mais que manqua la princesse par suite d'une fâcheuse aventure qui lui était arrivée dans Taprès-midi. Parmi les prescriptions du prudent Gotton : vous boirez un quart de verre de la Raillère, une cuillerée à café de César, etc., se trouvait une séance de pulvérisation. Vers cinq heures, la princesse, la figure bien peinte et bien faite par l'habile Regina, s'était assise sans méfiance devant l'appareil qui devait lui envoyer dans la gorge l'eau pulvérisée ; mais , quand elle s'était relevée, sa figure rose comme la rose était devenue celle d'une négresse ; les couleurs à base de plomb dont elle se peignait avaient noirci sous l'action des vapeurs sulfureuses. Avertie par Regina, qui l'accompagnait, elle avait pu heureusement cacher ce désastre à son mari ; mais elle était si irritée, si exaspérée que, le soir, elle n'avait pu assister à la représentation théâtrale, à laquelle son mari s'était rendu seul.
Le salon s'était vite rempli et il n'était bientôt resté qu'une chaise inoccupée, celle de la princesse. A ce mçment, Gotton avait fait son entrée, panadant sa bosse en donnant le bras à la belle madame
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Harouîs. Voyant qu'il ne pouvait point placer celle-ci qui n'avait pas eu la précaution de prendre un billet de location, le prince lui avait offert la chaise dont il pouvait disposer ; et madame Harouis Tavait acceptée.
Assis côte à côte pendant deux heures, après avoir été présentés Tun à l'autre, ils ne pouvaient pas ne pas se parler ; et quand ils s'étaient séparés, Casimir était ravi; jamais il n'avait vu femme aussi charmante.
Il en avait rêvé ; pour la première fois, depuis son mariage, il s'était dit qu'il n'était peut-être pas aussi facile qu'il l'avait cru de vivre sans amour.
Le lendemain matin il était à sa fenêtre ; quand elle était apparue à la sienne, il lui avait adressé un long salut qu'elle lui avait rendu.
Deux heures après, pe^pdant que sa femme prenait un bain à la Raillère, lui, qui ne suivait aucun traitement, allait se promener dans le sentier de Mauhoùrat, et comme il montait sa pente raide en regardant les ressauts du gave et ses cascades, il avait vu madame Harouis qui descendait venir à. lui. Spontanément, sans réflexion, il l'avait abordée, et sans qu'elle parût surprise de ce manquement aux convenances, ils avaient repris leur entretien de la veille en amis.
Chaque jour ils s'étaient retrouvés, dans ce sentier, inais, au lieu de l'attendre à la •descente, il l'attendait à la montée, de sorte qu'ils allaient et revenaient ensemble ; comme s'il avait à justifier sa promenade à la grotte , il s'était mis à boire
aussi son verre d'eau, dont il n'avait nul besoin.
La saison s'était passée ainsi, Casimir constatant chaque soir que l'impression qu'elle avait produite sur lui avait été plus tendre. Puis était arrivé le moment du départ. Allaient-ils donc être séparés ? Elle devait aller à Biarritz ou à Arcachon, quelque part où elle trouverait un climat calmant qui achèverait sa guérison.
Alors il avait donné à ses paroles une précision qu'elles n'avaient point eue encore, et il îui avait demandé que, puisqu'elle n'était point fixée sur le pays qu'elle devait habiter, elle vînt en Normandie où elle rencontrerait un climat plus calmant que celui du Midi à cette époque, avec des chemins verts, des bois, des promenades ombrées qu'épargne même le soleil d'août. Il avait proposé Trouville ; mais elle l'avait refusé comme trop bruyant et -trop mondain pour une femme dans sa position , n'ayant pour chaperon qu'une nourrice devenue femme de chambre. Trouville rejeté, il avait fait adopter Villers. Ce qu'il voulait, c'était qu'ils pussent se voir.
Et ils s'étaient vus. Chaque jour il montait à cheval et il la.rencontrait dans un de ces chemins couverts qui sont le charme de ce pays. Ou bien ellemême venait en voiture dans la forêt de Touques, et côte à côte ils se promenaient sous les hautes futaies aux sentiers fleuris.
Depuis longtemps ils s'étaient dit leur amour. Un jour, irrésistiblement, ils s'étaient trouvés aux bras l'un de l'autre.
La grossesse de Germaine les avait rejetés dans la réalité.
Que faire si son mari la rappelait près de lui ?
S'il ne la rappelait point tout de suite, mais seulement au bout d'un certain temps, comme cela paraissait probable, que deviendrait cet enfant qui n'aurait ni père ni mère ?
C'avait été Tangoisse de leurs amours, la terrible pensée qui constamment était restée entre eux, sans que rien pût en affaiblir le tourment ou li chasser.
Il lui avait proposé de partir avec elle ; d'aller se cacher quelque part, en Italie, en Angleterre, aux États-Unis, là où ils pourraient vivre de son métier de musicien ; elle avait refusé.
Ne s'en tenant point à ce qu'elle lui avait dit de son mari, il avait écrit à l'un de ses amis qui habitait le Chili pour savoir ce qu'était au juste ce monsieur Harouis, et l'ami avait répondu que c'était un homme dévoré d'ambition, aventureux, jusqu'à un certain point aventurier, qui surmenait si bien sa vie que c'était miracle qu'il ne fût pas encore mort; pour le moment, il commençait l'exploitation de nouvelles mines au nord de l'Atacama, dans lesquelles il devait laisser ses os. Et Casimir, avec sa disposition naturelle à voir tout en beau, s'était dit qu'elle ne retournerait sans doute jamais au Chili, et qu'il n'y avait pas à prendre les devants pour éviter un malheur qui probablement ne se réaliserait pas.
L'hiver s'était écoulé ainsi, Casimir voyant Ger-
maine tous les jours dans un appartement de Neuilly, où celle-ci était venue habiter en quittant Yillers.
Puis au mois de juin, un peu avant le moment de raccouchement, Germaine avait été s^établir chez un médecin de Bourg-la-Reine, et là, elle avait donné naissance à une fille, qui avait été déclarée, par le médecin qui l'avait mise au monde, comme née de père et mère inconnus.
En juillet, le prince et la princesse Sobolewska devant quitter Paris pour venir au château d'Hopsore ; il avait été décidé que Germaine passerait la saison d'été à Trouville, qui, maintenant qu'elle avait sa fille, n'était plus trop bruyant pour elle, et qu'ils se verraient tous les jours, tantôt à l'hôtel, tantôt dans la forêt, ici ou là, en changeant souvent l'endroit de leur rendez-vous.
La princesse aimait trop passionnément son mavi pour n'être pas jalouse; mais, précisément p'^rce qu'elle l'aimait, elle se gardait bien de laisser paraître sa jalousie.
Quand, à quarante-deux ans, elle avait pensé à épouser ce jeune homme, qui n'en avait que vingtsept, elle avait eu la sagesse de se dire qu'un jour viendrait où elle ne serait qu'une mère pour lui. Mais, maintenant qu'elle était mariée, elle aurait voulu que ce jour ne vînt jamais. Ce n'est pas une année qui change une femme, et surtout une femme qui sait prendre des précautions.
Elle faisait venir de Londres une teinture qui était une merveille, puisqu'elle donnait aux cheveux le moelleux en môme temps que la couleur, et elle allait elle-«iôme choisir chez Violet les gants gras dans lesquels elle couchait, les crayons, les fards les plus parfaits à cent francs le pot, tous ces cosmétiques que Regina, qui n'avait jamais été plus habile, employait avec le talent d'une grande artiste. Que de précautions ne prenait-elle pas pour ces
achats, jusqu'à faire arrêter sa voiture devant Labrousse, où elle choisissait des fleurs ruineuses, pour filer ensuite le long des magasins du boulevard jusqu'à la rotonde de Violet, où elle se précipitait comme les pauvres honteux entrent au Mont-de- Piétél Que de précautions aussi pour sa toilette, pendant laquelle la porte de son appartement était fermée comme celle d*une prison I II n'avait donc jamais pu se douter que dans les cheveux blonds, les sourcils lisses et réguliers, le visage rose, les lèvres sanguines, les mains satinées, les ongles brillants qu'elle lui montrait, il y avait le moindre artifice; des soins, ils étaient évidents, ceux qu'une jolie femme doit à sa beauté, mais rien que des soins, la nature en toilette, cela était évident aussi, mais rien que la nature.
Et cependant elle avait sonné depuis un an déjà l'heure où la mère devait remplacer la femme.
Assurément, il n'avait pas cessé de l'aimer, et et même elle reconnaissait que jamais il ne lui avait témoigné autant de tendresse et d'affection ; jamais il n'avait eu pour elle les prévenances, la déférence dont il l'entourait maintenant; mais enfin elle eût voulu moins d'affection et plus d'amour, moins de déférence et plus d'abandon.
Pendant les deux premières années de leur mariage, il avait vécu avec elle dans l'intimité, ne la quittant pas, l'accompagnant partout, voulant qu'ellemême l'accompagnât toujours.
Maintenant, au contraire, il avait chaque jour des raisons nouvelles pour sortir seul, tantôt sous un
prétexte, tantôt sous un autre ; vraisemblables toujours mais cependant bien irritants, bien inquiétants, bien exaspérants pour sa jalousie.
Où allait-il?
Parmi les femmes de son entourage, elle n'en voyait pas qull pût, sinon aimer, au moins honorer d'un caprice, car elle avait une telle admiration pour lui qu'elle ne jugeait aucune femme digne d'attirer son attention. Elle savait bien qu'autrefois il avait eu des maîtresses, mais de ces histoires anciennes, elle n'avait retenu que celles qui avaient un panache ; les autres n'étaient que des accidents... malheureux.
Malgré la constante obsession de cette angoisse, elle se gardait de la laisser paraître, et c'était toujours le sourire aux lèvres qu'elle assistait à son départ, comme c'était le sourire aux lèvres qu'elle accueillait son retour, ne s'abandonnant, ne désespérant que lorsqu'il n'était pas près d'elle, et encore se retenant de pleurer, ce qui l'aurait empêchée d'avoir le visage d'une femme de trente ans qu'elle croyait se faire tous les matins.
N'était-ce pas par la douceur, la soumission et le sourire qu'elle pouvait le ramener?
Elle ne s'en était pas tenue aux sourires et à la soumission, à la douceur et à la résignation, elle avait voulu agir et d'une façon qui le touchât au cœur.
Garola, quoique belle fille, et môme très belle fille, était arrivée à vingt-quatre ans sans trouver un mari. De même Wanda, qui a\ait vingt-deux ans,
n'était pas mariée, bien qu'elle fût en femme ce que son frère était en homme, élancée, blonde, élégante, une charmeuse. De même Hedwige, qui atteignait ses dix-neuf ans et qui n'était pas moins jolie que ses sœurs, n'était pas plus qu'elles sur le chemin du mariage. Quel mari peut trouver une fille sans le sou qui est née princesse? Un avocat? un commerçant? un industriel? Gênante, une pareille femme I
Cependant Garola avait fini par mettre la main sur un vice-consul en Orient, qui ne demandait qu'à passer consul pour épouser, mais qui, touchant une dot, se décidait tout de suite. Cette dot, elle l'avait promise, et elle en avait promis une pour Wanda et pour Hedwige. Pourrait-il n'être pas heureux de ce qu'elle faisait pour ses sœurs, c'est-à-dire pour lui? Pourrait-il ne pas lui en être reconnaissant, comme 11 l'était des pensions qu'elle servait à ses frères : à Adam, qui ne vendait encore que fort peu sa peinture; à Ladislas, qui n'avait pas encore réalisé la grande invention sur laquelle il comptait pour s'enrichir; àWitold, qui, malgré ses seize ans, n'avait pas encore choisi la carrière qu'il suivrait, balançant entre trois tout à fait opposées : les armes, le clergé, l'art, et se sentant des dispositions autant pour l'une que pour l'autre, car si la position d'un grand artiste avait ses agréments, celle d'un évêque ou d'un général avait ses avantages.
Tout cela ne pouvait lui valoir qu'une reconnaissance morale, elle en avait voulu une matérielle, et dans ce but elle avait arrangé les choses
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pour que le mariage de Garola se fît h Hopsore- Quand Casimir aurait près de lui ses frères, ses sœurs, son futur beau-frère, il ne pourrait plus quitter le château, et elle n'aurait pas à souffrir de ces absences qui, depuis un an, l'avaient si fort tourmentée; pendant six semaines ou deux mois, elle aurait la tranquillité ; une fois les mauvaises habitudes de Tannée précédente rompues, elles ne reprendraient pas sans doute.
Quand elle l'avait vu monter à cheval le premier jour de leur installation à Hopsore, elle s'était applaudie de sa combinaison; il allait être retenu, et non par elle, ce qui était le grand point.
Elle s'attendait à ce que le lendemain matin il recommencerait son excursion, et même elle s'était levée pour le guetter. En voyant qu'il ne sortait point, elle fut tout heureuse, et ne pensa qu'à lui payer la joie qu'il lui donnait en restant avec elle.
Puisqu'il tenait tant h la promenade, elle lui demanda de sortir en voiture, ce qu'il accepta; elle proposa d'aller par Trouville jusqu'à Villerville en suivant la route de la falaise; mais lui voulut au contraire tourner le dos à Trouville, et elle, se conforma à son désir sans réflexion, ne trouvant à cela rien d'extraordinaire.
Elle avait fait une élégante toilette de promenade, aux nuances les plus tendres, mais il ne parut pas la remarquer, étant manifestement sous l'influence d'une préoccupation qui l'absorbait.
Ce fut seulement quand elle lui parla du cadeau
de noces qu'elle voulait olBfrîr à Carola, et qu'elle avait commandé chez ses bijoutiers Marche et Ghabert, des boucles d'oreilles en saphir, qu'il sortit de sa rêverie, et lui prenant les deux mains dans un moment d'élan :
~ Tu es la meilleure des femmes, lui dit-il en revenant, sans y penser, au tutoiement d'autrefois.
— Prends garde, dit-elle en se collant à son oreille, nous ne sommes pas en voiture fermée.
— Qu'importe ! répliquà-t-il avec une inconsciente brutalité. Je voulais vous dire que je ne méritais pas tout ce que votre générosité ingénieuse...
— Passionnée, interrompit-elle en lui jetant ce mot dans l'oreille.
^... Fait pour les miens ; mais soyez convaincue qu'elle trouve un cœur plein de gratitude.
— Alors je suis heureuse! s'écriait-elle en montrant un visage radieux. Toute la vie ne tient-elle pas pour moi dans la joie de vous prouver ma ten. dresse? je ne pense qu'à cela; je ne cherche que cela.
Puis, se reprenant pour qu'il ne pût pas croire qu'elle voulait lui faire à lui-môme le cadeau des boucles d'oreilles et lui imposer ainsi un remerciement :
— Mais dans le cas présent c'est à Carola que j'ai pensé bien plus qu'à vous ; j'ai pour elle une vive affection et je suis heureuse de la lui marquer en lui offrant une chose qu'elle désirait, je le sais. Ce qu'il y a de meilleur dans l'argent, c'est qu'il nous donne le moyen d'être agréable à ceux qu'on aime.
mm
Il lui reprit la main et, Fayant serrée, il la garda dans les siennes.
Elle eût voulu rester ainsi toujours et continuer leur promenade jusqu'à la nuit, mais il fallait donner Tordre de revenir à Hopsore, car elle avait Thabîtude de se mettre en toilette pour le dîner, même lorsqu'ils devaient dîner en tète à tête, et elle n'avait que le temps de s'habiller, Regina ne permettant pas qu'on la pressât.
Ce n'était pas seulement par la générosité, par la tendresse, par la toilette qu'elle voulait plaire à son mari, c'était encore en l'entourant dans les choses de la vie de tout ce qui pouvait lui donner une satisfaction quelconque, petite ou grande, celles du luxe aussi bien que celles de la table.
Obligée à une extrême sobriété; ne mangeant presque pas par peur de l'obésité, ne buvant presque que de l'eau parce que le vin lui donnait des poussées de rouge au visage, elle avait cependant voulu que son mari trouvât chaque jour sur sa table un dîner meilleur que celui que pouvait lui offrir le cercle ou le restaurant; s'imaginant que ce qu'on a chez soi, on ne pense pas à l'aller chercher ailleurs.
Quand la cloche du dîner sonna, Regina mettait la dernière main à la toilette de sa maîtresse, habillée d'une robe décolletée, coiffée avec des fleurs naturelles, et lui déclarait en toute franchise qu'elle n'avait jamais été plus belle.
— Madame la princesse n'a pas vingt-cinq ans.
Et la princesse, qui ne se laissait pas griser par les compliments, se disait tout bas qu'elle en avait
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^u moins trente; ne pouvant se décider à s* avouer ni à avouer à tous qu'elle en avait quarante-cinq, et aimant mieux paraître une vieille jeune femme que 4e se montrer une jeune vieille femme, belle encore d'une beaulé grave et noble, oe qu'elle était réellement.
Lorsqu'ils furent assis en face l'un de l'autre, dans l'immense salle à manger dont les larges et hautes fenêtres à meneaux géminés ouvraient sur la vallée et au loin sur la mer qu'allumait le soleil couchant, il se passa ce qui arrivait tous les jours, c'est-à-dire que, mangeant à peine elle-même, elle s'occupa de lui comme une mère d'un petit enfant, insistant pour qu'il acceptât les plats qu'elle jugeait réussis, ne le quittant des yeux que pour adresser un signe à l'un ou à l'autre des deux valets qui les servaient. A sa grande joie, il voulut bien faire honnçur au menu qu'elle avait travaillé le matin avec son chef et aussi aux vins qu'elle avait choisis.
Elle était si heureuse lorsqu'on quittant la table ils passèrent dans le salon rouge, qu'elle risqua une demande qu'elle ne se permettait plus que rarement: ne ferait-il pas un peu de musique?
Mais, à son grand regret, il ne put pas lui donaer ce plaisir : il avait à sortir.
Elle retint les larmes qui lui montaient aux yeux.
— Vous avez raison, dit-elle, cela vous vaudra mieux que de rester enfermé; j'aurais dû vous le proposer.
Alors il expliqua qu'il avait, la veille, rencontré deux amis, — il les notama, — qui lui avaient donné
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rendez- VOUS au. Casino; peut-être rentrerait-il tard, s'ils le forçaient à jouer sans qu'il pût les refuser.
Elle avait eu le temps de se remettre; elle vint à lui, et, fouillant dans la poche intérieure de son veston, — car il gardait un veston tandis qu'elle était en toilette de soirée, — elle en tira un petit carnet et l'ouvrit. Dans le pli retenu par le cordon en caoutchouc se trouvait un billet de cinq cents francs plié en deux.
Vivement elle sortit sans rien dire et presque aussitôt elle revint, tenant dans sa main une liasse de billets de banque.
— Est-ce que le prince Sobolewski doit se mettre au jeu avec cinq cents francs? dit-elle.
Et, presque de force, elle lui fourra le paquet de billets dans sa poche :
— Bonne chance I dit-elle, amusez-vous bien
Ce fut seulement quand elle entendit rouler sur le gravier la voiture qui l'emmenait-, qu'elle s'abandonna. .
Si encore elle l'avait interrogé avec aigreur, en montrant des soupçons, en lui faisant une scène de jalousie, il se serait défendu ; mais cette douceur et cette tendresse l'assassinaient. C'était la honte au front qu'il inventait ces prétextes à sortie, qui ne pou valent la tromper ; comme c'était le cœur serré qu'il voyait les efforts qu'elle faisait pour sourire, quand les larmes gonflaient ses paupières. Pauvre femme, comme elle souffrait I comme elle l'aimait I
Il avait fait la route d'Hopsore à Trouville, furieux contre lui-même autant que contre elle ; car s'il était désespéré d'avoir des torts envers elle, il se disait qu'elle en avait bien aussi envers lui. Pourquoi ne voulait-elle pas vieillir ! N'eût-elle pas été la meilleure des femmes si elle avait eu le courage de re noncer à ses espérances en même temps qu'à ses cosmétiques, à ses teintures, à ses peintures qui ne trompaient qu'elle I Ce n'était pas sa faute à lui vraiment si elle ne voulait pas avoir son âge.
Il avait laissé sa voiture au Bras d'Or, et rapidement, en homme qui ne veut pas qu'on l'aborde, il
s'était dirigé vers Thôtel de Germaine. Avec la ijuit s'était élevée une brise de mer assez froide qui avait chassé les flâneurs des rues ; il arriva à la porte de l'appartement de Germaine sans avoir rencontré personne de connaissance
Il n'eut pas à frapper : au bruit de ses pas la porte s'ouvrit et Germaine, lui prenant les mains, l'attira brusquement ; quand il fut entré, elle se jeta dans ses bras éperdue.
Il la regarda stupéfait, car Eugénie était dans la chambre, et bien qu'elle ne se cachât pas de cette vieille servante qui avait été sa nourrice, elle ne s'abandonnait pas habituellement à ces élans devant elle.
— Qu'y a-t-il ? demanda-t-il d'une voix émue.
— Nous sommes perdus I
Sans en dire davantage elle l'entraîna dans une seconde pièce, sa chambre, où près de son lit se trouvait un berceau aux rideaux fermés.
Elle en ouvrit iin, et dans l'ombre, au milieu de la blancheur da l'oreiller, apparut la tète rose d'un petit enfant qui tétait sa langue en dormant.
— Tu l'aimes, s'écria-t-elle d'une voix étouffée, elle est ta fille, elle sera ta fille ? Jure que tu seras toujours un père, pour elle I
Jamais il ne l'avait vue dans un pareil état d'exaltation et d'affolement, elle qui ordinairement était si concentrée dans la passion.
— Jure, dit-elle, jure I
^ — Mais certainement, je le jure.
Déjà la petite fille s'était agitée sur son oreiller, se
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tournant, promenant ses poings fermés sur sa figure. Elle ouvrit les yeux, et, après un court moment 4'étonnement, elle se mit à rire à la lumière.
— Ëmbrasse-la, dit Germaine.
Ce baiser ne fut point agréable à Tenfant, qui commença à pleurer ; alors Germaine appela Eugénie et lui dit de promener la petite en tâchant de la rendormir.
Eugénie sortie, il pul interroger Germaine.
— Mon mari exige que je rentre près de lui ; j'ai reçu sa lettre ce matin ; il veut que je prenne au Havre le départ du 21.
Depuis qu'ils s'aimaient, ils avaient vécu avec celte menace suspendue sur leur tête, se disant qu'elle pouvait les frapper aujourd'hui, demain, et cependant espérant toujours, sans se préciser ce qu'ils espéraient, une heureuse chance, un miracle. Elle était venue en France pour y passer quelques mois, elle y était restée plus d'un an ; pourquoi n'y resterait-elle pas encore ? . ' .
— Ne peux-tu pas répondre que ta santé ne te permet pas de retourner au Chili en ce moment ?
— C'est ce que j'écris depuis huit mois ; il ûe veut plus rien entendre ; il faut que je parte.
Il lui prit les deux mains :
— Alors, c'est h nous de partir, dit-il.
Elle se jeta sur lui, et, l'étreignant dans ses deux bras, elle le serra passionnément.
— Tu devais le dire, s'écria-t-elle, mais moi, je ne dois pas l'accepter. Si cette lettre est un coup de foudre, elle n'est pas une surprise ; je l'attendais
comme tu devais l'attendre toi-même. Hier encore, n'avions-nous pas le i»*essentiment qu'elle allait arriver? Depuis un an, il ne s'est point passé un jour sans que je me sois demandé ce que nous aurions à faire lorsqu'elle éclaterait. J'ai don:^ réfléchi en même temps que je t'ai étudié. Tu es la bonté même, la générosité. Depuis dix ans, tu as vécit pour tes frères et tes sœurs ; c'est pour eux que tu t'es sacrifié. Aujourd'hui, ils vont toucher le prix de ce sacrifice : ta sœur Garola est fiancée à un homme qu'elle aime ; tes sœurs Wanda et Hedwige vont bientôt se marier ; tes frères peuvent travailler librement en attendant la gloire et la fortune. Que deviendraient-ils si nous partions, comme tu n^ le proposes ?
Elle avait parlé avec une extrême volubilité, en fenune qui exprime des idées qu'elle a tournées et retournées cent fois, et pour lesquelles les mots se^ pressent sur les lèvres. Elle fit une pause et le regarda avec des yeux désespéi^és.
— Je veux que tu m'aimas, reprit-eUe, je veux que tu m'aimes toujours, et je mets ton amour audessus de tout. Pourrais-tu m'aimer si je faisais ton malheur en faisant celui des tiens? Oui, en ce moment, quand tu sens que nous allons être séparés et que ton cœur se brise, tu es prêt à me les sacrifier, et c'est en toute sincérité que tu me dis : « Partons. » Mais, si nous partions, quelle serait notre vie dans quelque petite villa d'Autriche, d'Angleterre, des États-Unis, où nous devrions nous cacher ? A la longue dans ton cœur ne s'élèverait-il pas un repro-
che contre celle à qui tu aurais sacrifié les tiens ? Il n'y a qu'une issue à notre situation : le départ ; je partirai ; le 21 je m'embarquerai au Havre.
— Et Micheline ? dit-il.
— Elle dort, dit-elle, parlons bas. Si j'ai le droit de décider ma vie qui m'appartient, je n'ai pas le droit de décider celle de Micheline, qui est à toi autant qu'à moi. C'est ensemble que nous devons prendre cette décision.
— Tu ^e peux pas l'emmener.
— Assurément, et c'est ce qui cause mon angoisse; pour toi la séparation est simple, je pars et tu restes ; pour moi elle est double, je t'abandonne et j'abandonne ma fille. Tu sais que je vais vivre de ton souvenir, de notre amour, et moi je ne saurai rien de cette, pauvre enfant pendant des semaines et des mois, pas même si elle est encore vivante et si ce n'est pas une morte que je pleure.
Quand elle avait parlé de sa situation, c'avait été avec désespoir, mais avec courage ; en parlant de sa fille, elle faiblit et un sanglot lui coupa la voix.
— Pardonne cette défaillance, dit-elle ; il y a deux mois je ne savais pas ce que c'est d'être mère, et combien l'enfant qu'on a porté laisse en nous de racines solides ; c'est par l'accoutumance sans doute qu'on devient père, et tu le deviendras, j'en suis certaine, pour Micheline, quand tu t'occuperas d'elle; mais, pour la femme, c'est pendant les mois de grossesse que s'établit cette accoutumance, et si bien qu'elle est mère le jour où son enfant vient au monde. Tu connais à peine Micheline, je l'aime
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depuis onze mois, et quand je pense que je vais l'abandonner, elle, si faible, si petite, alors qu'elle a tant besoin de moi, je deviens folle.
— Ne suis-je pas là?
— Si bon, si dévoué que tu puisses être, tu ne seras pas une mère.
— Enfin, si tu n'as rien décidé pour elle, tu as au moins une idée, un projet? Tu n'as pas pu, depuis qu'on t'a remis cette leitre, ne pas chercher quelque combinaison.
^ Celle qui m'a paru à peu près possible, c'est de mettre Micheline en nourrice aux environs de Trouville, où elle sera près de toi où tu trouveras le moyen d'aller la voir et de la surveiller. Eugénie ne revient pas avec moi au Chili, dont le climat la tuerait ; elle reste en France et se retire auprès de sa famille à Argentan ; d'Argentan à TrouviUe, les communications sont faciles par le chemin de fer, elle pourra visiter Micheline quand toi tu ne le pourras pas. Soit par toi, soit par elle, j'aurai donc des nouvelles fréquentes, jusqu'au moment où je reviendrai. Car tu penses bien, n'est-ce pas, que je ne retourne pas au Chili pour y mourir de vieillesse, loin de toi, loin d'elle. Mieux vaudrait mourir tout de suite. La séparation que mon mari me refuserait si je la lui demandais en restant en France, il l'acceptera un jour ou l'autre, lorsque je serai près de lui et que son amourpropre ne sera pas engagé dans la question de mon retour. Ce jour-là je reviendrai pour te retrouver et pour reprendre ma fille dont personne ne pourra plus me séparer.
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Il devait se rassurer, cependant les froncements de son front ne s'effaçaient point
— Tu trouves cet arrangemeat mauvais? demanda-t-elle avec inquiétude.
— Non.
— Tu ne voudrais pas qu'elle fût mise en nourrice?
— Tu veux que je la voie? dit-il.
— C'est ce que je te demande.
•— Eh bien, comment veux-tu que j'aille voir une enfant chez une nourrice dans un pays où tout le monde me connaît? Sous quel prétexte?
— Tu en trouveras.
— En vois-tu?
— Je n'en ai pas cherché.
— Moi, j'en cherche depuis que tu m'expliques ton idée et je n'en trouve pas ; un homme de mon &ge et dans ma position ne va pas chez une nourrice visiter un enfant qu'il ne connaît pas et dont il ne connaît pas la mère; car je ne peux pas te connaître» n'est-ce pas ?
Elle le regarda désespérée plus encore parce qu'il lui présentait une objection, que par la force même de cette objection.
— Alors tu ne veux pas la voir chez sa nourrice? demanda-t-elle anxieusement.
— Ce qu'il faudrait, ce serait que je pusse la voir en ayant des raisons avouables pour la voir. .
— • Lesquelles?
— C'est cela justement qui est à chercher.
Il se leva et se mit & marcher par la chambre»
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réfléchissant, tandis que, cte son côté, immobile sur sa chaise, elle réfléchissait aussi; mais elle était trop agitée, trop profondément bouleversée pour concentrer son esprit sur une idée et Fétreindre ; ce n'était pas sefulement à la nourrice de sa flUe qu'elle pensait, c'était aussi à son amant, à rheure présente et au lenôemain, au départ, à la séparation, et dans sa tète tout se mêlait, se heurtait confusément.
— J'ai bien une idée, dit-il enfin, mais elle a des «ôtés romanesques qui vont peut-être t'effrayer.
■— Mon Dieu I murmura-t-oDe. ,
Car, tandis qu'il se laissait volontiers enlever par la chimère et la fantaisie, elle était plus calme, plus accessible au calcul et à la réflexion, ayant dans le <5œur l'exaltation que lui avait dans la tète ; et ce mot s'appliquant au sort de sa fille était bien fait pour l'effrayer.
— Si tu as peur d'avance... dit-il.
— C'est le mot qui m'effraye ; ce n'est pas l'idée, puisque je ne la connais pas.
— Si j'avais une raison pour m'intéresser franchement à Micheline, sans que personne pût s'étonner de ma sollicitude pour elle et môme de la tendresse que je lui tôinoignerais, tontes les difficultés seraient tranchées, et nous pourrions la mettre en nourrice à Hopsore môme» et, mieux encore, chez la femme de mon garde, accouchée depuis un mois d'un garçon qu'elle allaite, belle Normande, bien portante, solide, saine et expérimentée, puisqu'eUe a déjà élevé deux enfants.
— Gela serait trop beau.
— Cependant cela est possible, si tu le veux.
— Si je le veux !
— Voici comment Je comprends que les choses se passeraient : la maison de mon garde est à la porte du parc qui ouvre sur la forêt; une charmante et confortable maison dans une position saine et gaie, et telle que j*aurais été bien heureux autrefois de l'habiter; à une heure précise convenue entre nous, lu viendrais dans la forêt avec Micheline ; tu la déposerais au pied d'un arbre convenu entre nous aussi. A. ce moment même, Je passerais là par hasard et je la trouverais.
Elle poussa un cri étouffé.
-r- Abandonner ma fille dans la forêt I
— Tu ne la quitterais pas des yeux, tu me verrais la prendre et l'emporter chez la femme du garde, à qui Je la confierais. Que tu remettes notre fille à la nourrice ou que ce soit moi qui la remette, pour toi la douleur de la séparation est la même.
— Mais je ne l'abandonne pas si je la remets à la nourrice.
— Maisje la trouve si tu l'abandonnes, et ce fait seul crée un lien entre nous ; elle est jusqu'à un certain point mon enfant, Je peux la surveiller : c'est moi qui l'ai confiée à la nourrice, et c'est envers moi que celle-ci est responsable; elle demeure chez moi, dans mon parc; je la vois tous les jours, et les visites d'Eugénie sont inutiles, puisque je peux te parler d'elle dans toutes mes lettres.
Elle était haletante.
— Ma fille ! Abandonner ma fille 1
— La situation est assez affreuse pour que tu ne Taggrayes pas par des mots qui ne sont pas entièrement justes. Si tu parais abandonner ta fille, la vérité est que tu la remets aux mains de son père, et, pour que cela puisse se réaliser, je ne vois pas d'autre moyen que celui-là, — aventureux en apparence, mais en réalité sans aucun danger. Tu me demandais, tu me faisais jurer d*6tre son père, je le serais.
Cela était vrai ; malgré la révolte de ses entrailles de mère, il fallait bien qu'elle le reconnût. Si elle voulait (et elle le voulait ardemment) qu'il pût la voir chaque jour et s'occuper d'elle comme un père, il n'y avait que ce moyen, si horrible qu'il fût pour elle.
Cependant, une dernière protestation jaillit de son cœur.
— Ce serait seul que tu passerais au pied de cet arbre ? dit-elle.
— Si j'étais seul, il ne serait pas besoin de ces précautions, tu n'aurais qu'à me la remettre dans les bras.
Elle hésita un moment :
— Alors, ce serait la princesse qui t'accompagnerait?
— Ne serait-elle pas le meilleur témoin?
— Elle ne serait pas seulement témoin; comme toi, elle trouverait l'enfant; comme toi, elle aurait des droits sur elle.
— Micheline ne serait jamais qu'un enfant trouvé à ses yeux.
— Et si elle l'aimait I Je ne veux pas qu'elle aime ma fille I
VU
A minuit, ils discutaient encore, revenant sur ce qu'ils avaient répété vingt fois déjà.
— Je ne prétends pas que mon moyen soit parfait, disait Casimir, mais je n'en vois pas d'autre •
Germaine non plus n'en trouvait pas d'autre, et c'était là ce qui l'anéantissait ; ils n'avaient plus que deux jours devant eux.
Enfin, il fut décidé que le lendemain matin elle irait explorer le chemin de la forêt aboutissant à la maison du garde ; après avoir vu de ses propres yeux que Micheline n'avait aucun danger à courir, après- avoir examiné la maison dans laquelle sa fille serait élevée, elle se calmerait. Pour lui, dès la première heure, il visiterait ce chemin et marquerait d'un jalon 1 arnre qu'il choisirait et qu'elle Reconnaîtrait à ce signe, sans que l'erreur ou la confusion fût possible.
Il était deux heures du matin quand il rentra à Hopsore, et si en passant devant l'appartement de sa femme il avait écouté un moment à la porte, il aurait entendu que la princesse ne dormait pas ; mais
il avait autre chose en tête que ce souci affectueux.
Le lendemain h sept heures il descendait dans le jardin et doucement, en se promenant, eu flânant, comme surfaisait tout s-implement le tour du propriétaire, il monta jusqu'à la maison du garde.
Elle était charmante, comme il Tavait dit, cette maisonnette, le vrai type du cottage anglais, briques et pierre, toits rapides en ardoises roses et vertes, couronnée de hautes cheminées, festonnée de guirlandes de rosiers grimpants en ce moment fleuris, des gloires de Dijon mêlées à des maréchal Niel d'une ampleur de forme et d'une pureté de nuance qu'on ne rencontre qu'au bord de la mer, quand leurs racines plongent dans un sol riche et que leurs tiges baignent dans une atmosphère humide; devant, s'étalait une petite pelouse d'un vert intense bombée au milieu par un grand massif de canna.
Sur le seuil de la maison, une femme était assise, donnant le sein à un enfant qu'elle abritait du soleil avec sa main grande ouverte, — la femme du garde, la belle Normande dont îl avait parlé- A ses pieds dormait un basset aux longues oreilles et aux courtes pattes torses. Par la porte ouverte on apercevait une cuisine dont les landiers et la dinanderie Jetaient des reflets éblouissants qui mieux que tout disaient comment la propreté était comprise et pratiquée dans cet intérieur.
En apercevant son maître, la femme du garde avait voulu se lever, mais de la main il lui avait fait \àfpxb dé rester assise.
56 MIGHEUNE
— Ne vous dérangez pas, madame Philbert, vous réveilleriez votre enfant.
— Il n'y a pas de danger qu'il dorme, le goulu, il aime mieux s'emplir ; heureusement il y a de quoi.
Et, de fait, il semblait qu'il y avait de quoi : sous le caraco d'indienne légèrement écarté apparaissait un sein de moyen développement, aux veines bleutées dans une chair blanche, ferme et rebondi^ qui indiquait une riche laitière.
— On aurait pu en nourrir plus d'un, dit-elle avec l'ostentation d'une nourrice sûre d'elle, mais Philbert n'a pas voulu ; le fait est que quand on a trois enfants à élever, c'est bien des arias.
Beaumoussel avait été dur et exigeant avec les gens à son service : le prince, au contraire, doux et facile, trouvait toujours qu'on en avait assez fait. Il ne voulut pas que la femme du garde quittât son seuil et, l'ayant saluée poliment comme il saluait les femmes, quelles qu'elles fussent, il ouvrit lui-même la grille et sortît dans la forôt.
A cette grille, que sa femme avait fait surmonter de ses armes depuis qu'elle était princesse, aboutissait le chemin dont il avait parlé à Germaine. Comme il ne conduisait nulle part, si ce n'est au château, il était habituellement désert et à peine frayé. A une centaine de mètres de la maison de garde il tournait brusquement, et on se trouvait alors en pleine solitude, dans une haute futaie, dont la cime épaisse ne laissait tomber sur la mousse qu'un jour mystérieux. C'était cet endroit que Casimir avait choisi ; il n'y avait là aucun danger
h craindre pour Tenfant, aucune surprise pour la mère, et dans une excavation récemment ouverte pour en tirer du caillou, Germaine pourrait se cacher sans qu'on Taperçût et rester abritée en surveillant Micheline jusqu'au moment où il passerait « par hasard ».
Avant d'entrer dans la futaie où il n'y avait point de cépées ; il avait coupé une branche de coudrier pour faire un jalon. Mais quand il l'eut planté avec son papier blanc devant l'arbre qu'il avait choisi, un gros hêtre dont le pied était feutré d'une mousse épaisse, il craignit que ce jalon qui crevait les yeux ne fût enlevé avant le jour où Micheline serait déposée là, et alors, comme il n'y avait personne dans ce triage de la forêt pour le surveiller ou le déranger, il creusa avec la pointe de son couteau, sur l'écorce du hôtre, un grand G, qui serait pour Germaine une marque sûre.
Puis, toutes ses précautions ainsi prises, il revint au château, où il passa la journée sans sortir, pensant à sa pauvre Germaine, à son angoisse, à son désespoir. Gomme ils payaient cher leurs journées d( bonheur I Combien allaient être terribles pour elle ces éternelles heures de. la traversée, dans la solitude effroyable de l'Océan, sans un visage ami autour d'elle, la vie suspendue, la pensée enfiévrée et délirante, se disant à chaque trépidation de l'hélice qu'elle s'enfonçait dans le gouffre d'où elle ne ressortirait peut-être jamais I Lui, au contraire, restait dans son château, au milieu de son luxe, avec sa fille qu'il verrait tous les jours. Et alors il se deman-
&8 BUCHBLINE
ûiûi s'il avait vraiment fait son devoir en ne Tobligeant pas à partir avec lui et en acceptant son sacrifice. Gomme il était sage au temps où il se disait qu'il vivrait sans amour 1 Et c'était gaiement qu'ils s'étaient jetés dans cette aventure, sans rien prévoir, tout à l'ivresse de l'heure présente, sans s'inquiéter de ce que serait l'avenir. Un sourire avait pris son existence et l'avait faite..- ce qu'elle était maintenant.
Il porta au dîner un visage troublé et, malgré l'intérêt qu'il avait à ne pas provoquer des soupçons qui pussent le gêner plus tard, il lui fut impossible de ne pas s'oublier plus d'une fois.
, — Est-ce que vous avez perdu hier soir? lui demanda sa femme qui cherchait sans la deviner la cause de ce trouble.
— J'ai gagne.
— Et c'est là ce gui vous donne ce vîsage préoccupé?
— Justement, car ce gain m'oblige à donner une revanche à mes amis, et j'aurais voulu ne pas aller à Trouville ce soir.
Elle dissimula ]e mouvement de pénible surprisé que cette nouvelle provoquait en elle :
— Que cette absence ne vous préoccupe pas, ditelle, elle est trop légitime pour que je m'en plaigne et, d'ailleurs, vous savez que je ne me plains jamais.
En tout autre moment il eût eu une bonne parole pour cette abnégation, mais ce n'était vraiment pas
MI€HELINB 59
sur sa femme qull pouvait à cette heure s*api toyer.
Comme la veille, il arriva chez Germaine à la tombée de la nuit, frémiâsant, se demandant corn* ment il allait la trouver.
Il la trouva anéantie, mais plus calme, plus réso lue ; ce n'était plus l'agitation désordonnée et folle de la veille, c'était le moroB désespoir d'une £anme courageuse.
— Tu auras l'enfant^ dit-elle ; j'ai vu la maison, elle y sera bien ; à travers la grille, j'ai vu aussi la femme du garde, c'est une belle nourrice.
— C'est mieux qu'une belle nourrice, c'est une brave femme, une bonne noère.
Il avait répondu cela pour dire quelque chose, navré de l'accent avec lequel elle lui parlait, des yeux où flottait la mort qu'elle attachait -sur lui, et ne voulant pas s'abandonner à l'émotion qui lui étrei* gnait le cœur.
— Pardonne-moi d'avoir discuté ta proposition hier, dit-elle. Je n'ai vu tout d'abord que Tabandon de notre fille. Maintenant je me rends compte qu'il est sans danger. J'avais la tète perdue, car ce qui aurait dû me toucher, c'était le sentiment de paternité que cette proposition affirmait. Je n'ai pas l'expérience des choses de la vie ni du cœur humain, mais il me semble que plus d'un père, à ta place, aurait laissé mettre en nourrice, loin de lui, cette enfant qui se jetait ainsi à travers sa vie. Toi, l'homme loyal, généreux et droit, tu n'as pas fait ce calcul. Je t'assure que, dans xna détresse, ce m'est un grand
soulagement de me dire qu'elle t-aura près d'elle. Ce sera la pensée à laquelle je me raccrocherai là-bas dans mon abandon, mon soutien. « Il est là ; elle l'aime. » Par elle, je t'aurai toujours. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Hélas I quel trouble j'ai mis dans ta vie 1 s'écriat-eUe.
— Quels chagrins, quelles tortures j'ai mis dans la tienne I
— Mais tu m'as aimée I
C'était à leur fille qu'ils devaient penser, non à eux-mêmes. Tout n'était pas dit parce que Germaine était décidée à l'abandon de Micheline dans la forêt ; il fallait arrêter maintenant comment cet abandon se ferait.
Il était certain que si Germaine partait de Trouville en voiture, sa fille dans ses bras, et faisait arrêter cette voiture à la croisée du chemin d'Aguesseau avec celui qui conduit à l'entrée du parc d'Hopsore, le cocher de cette voiture serait surpris quand il la verrait revenir sans enfant et chercherait à savoir ce qu'elle en avait fait.
— Je ne prendrai de voiture que pour monter la côte, dit Germaine ; je ferai le reste de la route à pied en portant Micheline ; je ne la serrerai jamais assez longtemps sur mon cœur.
Il y avait des précautions à prendre à l'hôtel, où elle ne pouvait pas rentrer sans sa fille, et il y en avait pour les bagages à envoyer à l'avance ; il fut donc décidé qu'en revenant de la forêt elle se rendrait directement au bateau du Havre pour s'em-
barquer, tandis qu'Eugénie irait à Pont-1'Évêque prendre le chemin de fer.
Gomme ils discutaient ainsi, tout à coup elle cessa de répondre.
— Qu'as-tu ? demanda-t-il.
— Il semble que ce soit un crime que nous complotions.
Et pendant quelques secondes ils restèrent sans parler, sans se regarder.
Mais il ne fallait rien laisser au hasard, ils reprirent leur discussion. Il y avait un point qui, pour être d'une importance moins grave que ceux déjà décidés, tenait cependant fortement au cœur de Germaine : la layette de Micheline, cette layette qu'elle avait eu tant de joie à composer et dont elle avait cousu elle-même un grand nombre de pièces pendant sa grossesse. Elle eût voulu que sa fille eût cette layette. Mais cela était impossible ; elle le comprit, et se résigna. Elle ferait seulement, avec quelques pièces préalablement déiriarquées, un petit paquet sur lequel elle coucherait Micheline au pied de l'arbre, et donnerait le reste à Eugénie pour ses petits-neveux et ses petites-nièces.
Après avoir ainsi arrangé tout ce qu'ils pouvaient prévoir pour l'enfant, il leur restait à parler d'eux.
— Et nous, dit-elle, ne nous reverrons-nous point? dois-je partir sans ton adieu, sans rien savoir de notre fille?
— Aussitôt que j'aurai installé Micheline chez sa nourrice, je partirai pour Honfleur, où je prendrai le
bateau ; j'arriverai au Havre à peu près en môme temps que toi. Fais-toi conduire k FrascatL Prends un appartement en donnant le nom de madame Germain. Nous resterons ensemble jusqu'à ton embarquement sur le transatlantique.
MICHfiLINB 03
vm
C'était le départ au bateau de Trouville pour le Hayre qui avait déterminé l'heure de l'abandon de Micheline ; comme il était fixé à cinq heures du soir, ils avaient décidé qu'à deux heures précises Germaine coucherait sa fille dans la futaie au pied de Farbre marqué d'un G, et qu'à deux heures deux minutes Casimir paraîtrait.
Le matin, Germaine quittait l'hôtel avec Micheline que portait Eugénie, et à midi seulement elles prenaient sur le quai une voiture qui les conduisait dams la forêt, oîi elles la renvoyaient, comme si elles voulaient faire une promenade à pied sous bois et revenir ensuite à pied à Trouville.
Elles attendaient que le cocher eût disparu, puis, quand sa curiosité n'était plus à craindre, elles se dirigeaient droit sur Hopsore, Germaine portant sa flfle, la serrant sur sa poitrine, et se baissant pour l'embrasser en écartant son voile : alors la petite, henreni^e sans doute de respirer plus librement, riait à sa mère.
Il était une heure iln quart quand elles arrivèrent
au débouché du chemin d'Hopsore sur la route d'Aguesseau; elles avaient plus de temps qu'il n'en fallait pour gagner la futaie. Alors Germaine voulut entrer sous bois, dans un fourré où ne la poursuivraient pas les regards des gens qui passaient sur la route ; et là, dans une petite clairière, à l'ombre d'une cépée, elle déshabilla sa fllle et la changea de linge.
Contente d'être libre, l'enfant gigotait gaiement, et, sous la lumière, tamisée par le feuillage, dans l'air tiède, elle allongeait et ramenait ses petites jambes coupées de gros plis et de fossettes roses.
De temps en temps sa mère lui prenait un pied, et l'embrassait ; alors Micheline, chatouillée par ce baiser, riait avec des gazouillements.
— Ma pauvre petite fllle I murmurait Germaine en soupirant.
— Il ne faut pas que madame se rende malade, disait Eugénie, il y a bien des enfants qu'on met en nourrice et qui ne s'en portent pas plus mal pour ça; quand je vous ai emmenée chez nous, votre pauvre mère soupirait aussi comme si je vous emportais au cimetière, ce qui n'a pas empêché que vous deveniez une belle enfant^ et que vous ayez été bien soignée, Je m'en vante. Il y a de bonnes gens sur la terre. Bt puis le prince sera là.
Tout ce qu'Eugénie disait pouvait être vrai ; mais ce n'était pas par la tôte et l'esprit que Germaine vivait en ce moment, c'était par le cœur et les entrailles ; et c'était son cœur, c'étaient ses entrailles qui se déchiraient à la pensée que dans quelques minutes elle allait être séparée de sa fllle.
MICHELINB 65
Elle voulut lui donner & teter, et Micheline prit le sein gloutonnement, comme si elle avait conscience que c'était pour la dernière fois ; au moins ce fut ce que slmagi^na Germaine, qui ne put pas retenir ses larmes. /
— Allons, madame, ne vous abandonnez pas, dit Eugénie. Que deviendrons-nous tout à Theure, si vous n'avez pas toutes vos forces?
Germaine voulut porter sa fille jusqu'au bout. Elles ne tardèrent pas à arriver à la futaie. Quelques rayons de soleil, qui glissaient sous les cimes des arbres, Téclairaient et lui enlevaient le sombre mys^ térieux qu'elle avait le matin; elle parut moins sinistre et moins froide, moins sépulcrale, à Germaine, qu'à l'heure matinale où elle l'avait vue la veille. .
— Voici l'arbre, dit Germaine en montrant le hêtre marqué d'un G, et voici le trou où nous devrons nous cacher.
Elle parlait bas; cependant, dans le silence que ne troublait aucun bruit, ni le cri d'un oiseau, ni le murmure de la brise, sous cette voûte de feuillage qui les enfermait, sa voix résonnait comme dans une cathédrale.
Germaine fut prise d'un tremblement qui la secoua de la tète aux pieds.
— Donnez-moi la petite, vous allez la réveiller, dit Euçénie.
Cette fois, Geunaine obéit, sentant que si l'enfant s'éveillait et la regardait, elle ne pourra jamais s'arracher à elle. Quelle lâche nature elle était de ne
05 HICHBLINE
pouvoir pas se contenir I Après avoir pris cette résolatlon, rdlait-elle donc avoir la iaiblesse de ne pouvoir pas l'exécuter?
Eugénie avait posé à terre le petit paquet formé de quelques pièces de la layette, Germaine le prit et l'arrangea de façon à ce qu'il servît d'oreiller à renflant et hii tînt la tète un peu haute.
Gomme elle restait agenouillée sur la mousse, pleurant sans pouvoir retenir ses larmes, Eugénie lui rappela qu'elle ne devait pas oublier l'heure.
Il était deux heures moins cinq minutes.
— Pose Micheline sur l'oreiller, dît Germaine d'une voix étranglée.
Eugénie s'agenouilla aussi, et avec précaution posa sur l'oreiller la petite, qui ne s'éveilla point. Au milieu de la mousse verte, elle apparaissait toute blanche dans sa longue pelisse de piqué, la figure recouverte de son voile de tulle.
Germaine, penchée sur elle, allait relever ce voile quand Eugénie lui arrêta la main :
— Si vous l'embrassez, sûrement vous allez la réveiller, dit Eugénie qui s'était redressée.
— Mon Dieu I murmura Germaine.
Mais cette fois encore elle obéit, et, prenant la pelisse, elle l'embrassa à plusieurs reprises désespérément.
— Voilà l'heure, dit Eugénie, venez, nous serons surprises.
Gomme Germaine ne bougeait pas, elle l'entraîna jusqu'au bord de la carrière, où elle la poussa devant elle.
MICHEaLIKE 67
— De là nous verrons sans être vues, dit Eugénie en la plaçant derrière un tas de pierres.
Mais Germaine ne voyait rien, les larmes emplissaient ses yeux, et c^était confusément qu'elle apercevait, à quelques pas devant elle, une forme blanche, — sa fille qu'elle ne pouvait plus serrer dans ses bras.
Du côté opposé à celui par lequel elles étaient venues, on entendait vaguement un bruit de pas sur les cailloux du chemin.
Alors Germaine eut un mouvement instinctiî d'esjpérance folle : si c'était un étranger, elle se montrait et reprenait sa fille.
-^ Le prince ! dit Eugénie.
En effet, au tournant du chemin, on apercevait le prince qui s'avançait lentement, marchant à côté de sa femme. A une heure, il avait annoncé qu'il allait faire un tour dans la forêt pour marcher, et il avait demandé à la princesse si elle ne voulait pas venir avec lui jusqu'à la grille du parc. Gomme elle n'était jamais plus heureuse que lorsqu'elle pouvait sortir mec son mari, elle avait accepté gaiement cette promenade, malgré le soleil et la chaleur qui étaient des ennemis terribles pour elle. Heureusement il ne Favait pas fait marcher vite, s'arrôtant lui-même souvent, et l'écoutant lorsqu'elle avait des explications & lui donner sur des améliorations projetées, notamment sur la construction d'un kiosque qu'elle voulait faire élever à un endroit d'où la vue s'étendait librement sur la vallée et sur la mer. Allant ainsi, ils avaient mis près d'une heure à monter du
cbàteau à la grille du parc, et là ils s'étaient arrêtés un moment pour dire quelques mots à la femme da garde. La princesse ne devait pas dépasser cette grille-, mais comme il lui avait demandé si elle ne voulait pas raccompagner encore un peu dans la forêt, elle avait accepté cette prolongation de promenade, comme elle accepterait toutes Celles qu'il.lui proposerait encore, dût-elle mourir & la peine. Ils s'étaient donc engagés dans le chemin de la futaie. Elle eût été heureuse qu'il lui offrît son bras, mais comme il ne le lui proposait pas, elle n'avait point osé le demander, et elle avait continué à marcher près de lui, et môme un peu en arrière, car maintenant il pressait le pas. Comme ils arrivaient au tournant du chemin, il avait eu un mouvement de surprise.
— Quelle est donc là-bas, dit-il, cette forme blanche?
Sans attendre une réponse, il avait vivement marché vers cette forme blanche.
Lorsqu'il n'en avait plus été qu'à trois ou quatre pas, la princesse l'avait vu lever les deux bras avec un geste de surprise, et se tournant vers elle, il s'était écrié :
— Mais c'est un enfant I
Et se penchant, il avait pris cet enfant dans ses bras ; puis tout de suite il était revenu vers elle.
— Voyez donc ce pauvre enfant, dit-il, abandonné au pied d'un arbre, là en pleine forêt.
— Pourquoi voulez-vous qu'il soit abandonné? la nourrice est là sûrement à baguenauder dans le bois.
MIGHBLINB 6Q
Tout de suite elle se mit à appeler ;
— Nourrice 1 nourrice 1
A cet appel, il n'apparut aucune nourrice.
— Il n'y a pas de nourrice, dit-il, vous voyez bien que c'est un enfant perdu, qu'on a exposé là
Elle avait une telle confiance dans tout ce que son mari lui disait, qu'elle accepta ces paroles.
— Mais alors, ses parents sont donc des monstres ? dit-elle, il pouvait être dévoré par un chien, le pauvre petit être I
— Qu'est-ce que nous allons en faire ? demandat-il.
— Donnez-le-moi ; vous np pouvez pas rester là avec cet enfant sur les bras.
C'était là une proposition qu'il ne pouvait pas accepter, car il ne fallait pas que Germaine vît sa fille aux bras de celle dont elle craignait si fort la tendresse.
— Eh bien, quand je vous le donnerais ? dit-il, mais sans le donner.
— Je le porterais chez Philbert; nous ne pouvoûs pas le laisser là dans le bois ; il crie comme un chat écorché ; il est peut-être mort de faim.
— Alors je vais le porter moi-même.
Il se mit en marche auprès de sa femme, sans oser jeter un regard autour de lui et chercher Germaine.
— Voilà une bizarre aventure 1 dit la princesse. -— Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on trouve un enfant abandonné.
70 mOHEUME
— Je croyais qu'on les trouvait surtout dans les journaux. Celui-là est habillé avec élégance. Ce n'est donc pas la misère qui a obligé ses parents à Tabandonner 1 Comment peut- on abandonner un enfant?
Elle jeta ee cri avecTiadignatlon d'une femme qui, certes, n'eût pas abandonné son enfant si elle avait eu le bonheur d'en avoir un.
— Et qu'est-ce qu'on en fait, d'un enfant abandonné ? demanda-t-elle en continuant.
Évidemment il n'avait qu'un mot à dire pour
' qu'elle acceptât ce qu'il proposerait, mais ce mot
pouvait être dangereux et plus tard provoquer des
soupçons ; il valait donc mieux qu'il l'amenât à ce
qu'il voulait.
— On les met aux Enfants trouvés, répondît-il.
— Quand c'est un pauvre diable qui le trouve, je comprends cela; mais quand ce sont des gens de notre condition, est-ce possible? Vous n'y pensez pas, mon ami. La Providence aurait vpulu qu'un pauvre petit être abandonné fût trouvé par le prince Sobolewski, pour que celui-ci l'abandonnât à son tour, et le mît aux Enfants trouvés ?
— Que voulez- vous que nous en fassions ?
— Que nous nous chargions de lui jusqu'au moment où ses parents le réclameront, ce qui ne peut pas manquer d'arriver, me semble-t-il.
— Vous avez une nourrice?
— Pourquoi ne pas demander à la femme de Philbert de le nourrir?
— Elle me disait il y a quelque temps que son mari n'avait pas voulu qu'elle prît un nourrisson.
MIGHBLIMB 71
— Quand on veut quelque chose de Philbert, il n'y a qu'à y mettre le prix ; nous le mettrons ; sa femme a déjà nourri deux enfants à la fois, et de beaux enfants.
Ils arrivaient à la grille du parc.
72 AOCHEMNEB
Quand madame Phîlbert vit entrer le princB avec un enfant sur ses bras, elle poussa les hauts cris.
— Que que c'est que ça, mon Dieul
— Un enfant que nous venons de trouver dans la ftitaie.
La princesse coupa court aux exclamations en lui expliquant la situation et ce qu'elle voulait.
— Un nourrisson! Damel ça se peut; il y a de quoi. Seulement, il faut que Philbert veuille.
— Cela, je m'en charge, dit la princesse ; seulement, comme nous ne pouvons pas attendre que Philbert rentre pour discuter cela, commencez par donner à teter à ce petit être qui, je le crains, meurt de faim; vous voyez comme il crie.
Sans plus balancer, madame Philbert, s'asseyant sur une chaise basse, allongea Micheline sur ses genoux et lui présenta le sein.
Un moment Tenfant hésita, tâtant avec ses petites mains et cherchant avec ses lèvres, puis, se décidant elle prit le sein et se mit à teter, mais sans gloutonnerie.
— Il n'est pas mort de faim, dit madame Philbert avec son expérience de nourrice ; possible quil soit bien aise de Boire un coup, parce qu'il y a des enfants goulus, vous savez, mais celui-là n'a pas pâti.
Elle avait ôié & Micheline sa pelisse et son voile, et tout en lui donnant h teter, elle continuait à la déshabiller, enlevant les épingles anglaises, détachant la couche de flanelle et celle de toile roulées autour des jambes. Alors l'enfant, qui se laissait faire, heureuse de ces soins, apparut à moitié nue, ne gardant plus que sa brassière et sa chemise.
— Pour une belle fille, c'est une belle fille, dit madame Philbert.
— Quel âge croyez-vous qu'elle a? demanda la princesse.
— Elle doit bien avoir deux mois, peut-être un peu plus, peut-être un peu moins. Je vous disais qu'elle n'avait point pâti, voyez ce linge propre ; il n'y a pas longtemps qu'elle a été changée, pour sûr ; elle n'est donc pas restée longtemps au pied de son arbre.
— Nous n'avons vu personne, dit le prince.
— Ceux qui ont fait le coup ont filé quand ils vous ont vu ramasser la petite ; ce n'est "pas malin à deviner ; mais qui que ça peut bien être?
— Voyez donc si le linge est marqué, dit la princesse.
— Marqué, il l'était, mais maintenant il est démarqué; on voit encore des fils du coton.
— Alors voilà une pauvre petite fille perdue pour
toujours, dit la princesse; n'est-ce pas pitoyable?
— Cette petite-là a tout de même de la chance que madame la princesse soit passée par fit ! dit la nourrice.
— Quand votre mari rentrera, vous nous Teaiverrez, dit le prince.
Il redescendit au château avec la princesse^ d'un pas pjus rapide qu'ils n'avaient monté.
Il avait hâte, en effet, de partir pour Pont-1'Évô- (jue et d'y prendre le train qui le conduirait à Hoafleur, où il s'embarquerait pour le Havre.
— Je crois qu'il y a des. formalités h remplir lorsqu'on trouve un enfant, dit-il en descendant.
— Lesquelles? '
— Je ne sais pas ; mais je vais aller à Pont-l'Évêque le demander à votre avoué; je crois prudent de nous mettre en règle, tout cela est assez mystérieux pour que nous prenions nos précautions, et d'ailleurs il faut faire ce que la loi exige dans l'intérêt de l'enfant.
Elle croyait qu'il allait lui proposer de l'accompagner, mais il dit un mot qui lui fit comprendre que telle n'était pas son intention :
— Pendant ce temps, vous vous entendrez avec Philbert.
Dix minutes après, il partait pour Pont-l'Évêque, et ne tardait pas à arriver chez son avoué, à qui il racontait la trouvaille que la princesse et lui venaient de faire, en lui demandant conseil.
— La loi a prévu ce cas, répondit l'avoué, mais comme il n'est pas d'une application journalière, je
TOUS demande la permission de chercher ce qu'elle prescrit.
Prenant un Gode aux tranches de diverses couleurs, il le feuilleta.
— Voici Tespèce, dit-îl : « Toute personne qui aura trouvé un enfant nouveau-né sera tenue de le remettre à Tofficier de l'état civil, ainsi que les vêtements et autres effets trouvés avec l'enfant. »
— Gomment, le remettre à Tofticier de Tétat civil'? s'écria-t-il.
— Il y a une disposition du Code pénal qui corrige celle de Tarticle 58, et voici comment : « La présente disposition n'est pas applicable à celui qui aurait consenti à se charger de l'enfant et qui aurait fait sa déclaration à cet égard devant la municipalité du lieu où Tenfant a été trouvé. » Ainsi vous n'avez qu'une déclaration à faire devant votre maire; ce qui, vous voyez, est bien simple.
Ainsi renseigné, il écrivit quelques lignes à sa femme pour lui dire ce qu'il venait d'apprendre et pour la prévenir qu'il allait avec ses amis à Ronfleur, d'où il ne rentrerait à Hopsore que le lendemain.
Tout cela n'avait exigé que peu de temps. A quatre heures, il partit pour Honfleur, et il arriva juste pour prendre le bateau du Havre, qui tintait; il était cinq heures. A ce moment même, Germaine devait s'embarquer àTrouville.
H eût voulu arriver au Havre avant elle, pour ^ju'elle l'aperçût en descendant sur le quai, sans avoir l'angoisse de se demander s'il viendrait ou ne
- -76 MIOHEUNE
viendrait pas ; mais il lui semblait que le bateau n'avançait pas et ne pouvait pas se détacher de la côte de Grâce. Et cependant les tourbillons de fumée noire que vomissait sa cheminée disaient qu'il chauffait. Mais c'était une forte marée et il avait à refouler le courant qui remontait Tembouchure de la Seine, avec des remous jaunes et des petites lignes d'écume qui frangeaient les bancs de sable. A chaque instant il croisait des flottilles de navires : des remorqueurs, des chalands, des péniches, toute la batellerie de la basse Seine ras sur l'eau, et aussi quelques long-courriers aux voiles blanches et de grands vapeurs arrivant de la haute mer.
Quand ils furent par le travers de Vasouy, un petit vapeur apparut au loin à leur avant, le cap sur le Havre, c'était le bateau de Trou ville.
AJors Casimir monta sur la passerelle et interrogea le capitaine pour savoir qui des deux arriverait le premier.
— Il a le vent et la marée pour lui; nous, nous marchons contre le flot qui est fort, il sera à quai dix minutes avant nous.
En effet, quand ils accostèrent, le bateau de Trouville avait débarqué tous ses voyageurs, et il en embarquait déjà d'autres pour le retour.
Une voiture stationnait sur le quai, le prince la prit et se fit rapidement conduire à Frascati. On lui indiqua la chambre qu'on venait de donner à madame Germain. En une minute , il fut près d'elle.
Elle se jeta dans ses bras, et pendant plusieurs
minutes elle resta sans pouvoir articuler une parole, suffoquée.
— Micheline? dit-elle enfin.
Il lui raconta ce qui s'était passé depuis le moment où il avait soulevé Micheline dans ses bras, jusqu'à celui où il Tavait quittée, installée sur les genoux de madame Philbert, ayant très bien pris le sein de sa nourrice.
— Et toi? parle-moi de toi, dit-il lorsqu'il fut arrivé au bout de son récit.
Que pouvait-elle dire? Analyser ses sensations lorsqu'elle avait entendu sa fille crier sans pouvoir courir près d'elle, lorsqu'elle avait entendu ses cris s-'éloigner, diminuer, s'éteindre sans pouvoir la suivre. Expliquer ce qu'elle avait souffert lorsqu'elle était revenue à Trouville toute seule, marchant sur cette route, aveuglée parles larmes, accablée par la prostration et le désespoir. Raconter comment elle avait fait la traversée, les yeux attachés sur la masse noire de la forêt de Touques qui gardait sa fille. Elle .ne savait pas au juste.
Alors il s'appliqua à la consoler, ou plutôt à la rassurer. Dans leur détresse, les choses avaient encore mieux tourné, au moins pour Micheline, qu'ils ne devaient l'espérer. En réalité, elle ne serait pas en nourrice, elle serait élevée chez son père par une excellente nourrice, en pleine forêt, au grand air, dans les meilleures conditions qu'on pût souhaiter. Il la verrait tous les jours et souvent même plusieurs fois par jour. Pendant l'hiver, il s'arrangerait pour venir à Hopsore toutes les semaines.
— C'est vrai, disait Germaine, parflonne à mon égoïsme maternel, c'est lui qui se révolte et proteste.
— De même que mon amour se révolte et proteste contre notre séparation.
— Comme nous sommes jpunîs ! Si encore c'était le dernier coup I
— Et que veux-tu qui nous frappe plus cruellement?
— Je ne sais pas, j'ai peur.
Un frisson la secoua de la tête aux pieds. -— Il semble que la main de la mort soit sur nous, dit- elle les dents serrées.
— Chasse donc de pareilles pensées : ta santé est raffermie, jamais je n'ai été malade; tu as vingtquatre ans, j'en ai trente; Micheline est une enfant superbe qui a fait pousser un cri d'admiration à sa nourrice ; pourquoi veux-tu que nous soyons frap-
.pés encore?
— Parce que nous l'avons mérité.
Ils ne savaient ni l'un ni l'autre quand le vapeur des Antilles partait le lendemain, si c'était à la marée du matin ou à celle du soir. Il sortit pour s'en informer et retenir la cabine de Germaine : c'était à celle du matin, à huit heures et demie.
Ils n'avaient donc plus que quelques heures à passer ensemble; elles furent lugubres, car, malgré les efforts qu'elle faisait pour chasser son angoisse, pour écouter, pour croire les paroles de confiance qu'il lui disait, son cœur ne se desserrait point.
— Quels souvenirs je vais te laisser I disait-elle.
— Quand on s'aime, ce ne sont pas les mauvaises
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jonmées qui restent dans le cœur, ce sont les bonnes ; combien en ayons-nous de radieuses à nous rappeler?
Le lendemain matin, à huit heures, il la conduisit à bord de la Guadeloupe, et, comme ils ne voulaient pas donner leur émotion en spectacle aux curieux, ils restèrent dans la cabine que Germaine devait occuper pendant la traversée, jusqu'au moment où les bruits du pont annoncèrent que le navire allait quitter le quai.
II fallait se séparer ; une dernière fois elle se jeta discfis ses bras, une dernière fois il la serra sur son cœnctr etdl se sauva en courant.
Gomme il était déjà à moitié ûa salon qu'il devait traverser, il entendit un dernier cri, une dernière prière :
Il était temps qu'il arrivât sur îe pont, les grosses amarres étaient déjà larguées, il ne restait plus qu'une étroite planche qui établit une communication du navire au quai. Cependant il ne put pas sortir aussi vite qu'il aurait voulu, car, au bout de la planche, nne bonne femme lui barrait le passage, adressant ses dernières recommandations à une jeune fille restée sur le quai :
— Surtout veillez bien sur ma chatte, qu'elle ait sonfbie'tous les jours.
— Oui, mademoiselle.
— Ne la laissez pas sortir te soir.
— Won, mademoiselle.
G'étBit'une femme, de service du bord qui, au mo-
méat de partir pour un voyage de plus de deux mois, adressait ses dernières recommandations à celle- à qui elle confiait tout ce qu'elle aimait au au monde.
— Haie la planche ! commanda un matelot.
Il fallut bien que la vieille fille abrégeât ce qu'elle avait encore à dire, et le prince put passer.
Il avait commandé une barque à deux rameurs qui devait l'attendre dans Tavant-port, & Técluse du bassin de l'Eure, de manière à arriver vite à la jetée sans avoir à faire un long détour par le bassin de la Barre et le grand quai. Elle était & la place qu'il avait indiquée; en quelques vigoureux coups d'aviron elle traversa l'avant-port et accosta la cale du Musée.
Alors, montant sur le quai, il vit venir la Guadeloupe qui évoluait lentement pour enfiler le chenal.
Haut sur l'eau, le grand vapeur dominait les barques de pèche et semblait les écraser de sa masse imposante ; tout le mouvement du port, l'entrée et la sortie des navires, avait été arrêté par le pavillon de défense hissé au mât du sémaphore, et tout seul il s'avançait majestueux, entouré de petites embarcations accrochées à ses flancs.
A mesure qu'il approchait, le prince avançait sur la jetée.
Bientôt le vapeur, qui avait gagné le milieu du chenal et évité les dangers d'abordage, fit machine en avant et son étrave se frangea d'écume.
Maintenant, il avançait vite, et ses pavillons déployés floitaient au vent. A rarrière, un mouchoir
blanc s'agitait; c'était elle qui, s'appuyapt d'une main sur le bastingage, lui adressait de l'autre son dernier adieu; il retira son chapeau et, les yeux noyés de larmes, il regarda le vapeur passer devant lui. Il crut voir qu'elle lui parlait, qu'elle lui jetait un dernier appel; mais ce qu'elle avait pu dire il ne l'entendit pas; sa parole s'était perdue dans le fracas de la vague, comme elle-même allait se perdre bientôt dans les profondeurs de l'hojrizon.
Un bateau partait pour Trouville à neuf heures et demie. Il arriva à temps pour le prendre ; à onze heures, il était à Hopsore.
— Ahl mon ami, dit la princesse en le voyant entrer, vous arrivez à temps.
II n'était pas en disposition de recevoir des observations, ni de supporter les allusions ou les critiques.
— Je n'ai pas pu revenir plus tôt, répliqua-t-il d'un ton raide.
Elle ne se fâcha pas, ayant pu depuis la veille se préparer à la douceur et composer son attitude :
— Je veux dire, continua-t^elle, que vous arrivez bien pour répondre aux questions que provoque la trouvaille d^ cette petite fille.
-— Quelles questions ?
— Celles du commissaire de police, qui est venu ce matin et que je n'ai pas reçu, vous le pensez bien. Je lui ai fait dire que vous rentreriez dans la journée. Le curé s'est présenté aussi.
^ — - Et que veut-il, le curé ?
— Il veut qu\oE baptise la petite.
— Comment ! la baptiser I Mais tout de suite il se reprit :
— Si elle a deux mois, il me semble qu'elle doit être au moins ondoyée.
— Elle peut ne pas Tôtre.
— C'est vrai.
En faisant cette concession, une idée s'était présentée à son esprit qu'il n'avait pas eue tout d'abord quand il n'imaginait pas qu'on pût baptiser Micheline : c'était de mettre ce baptême à profit pour que sa fille fût appelée de son nom de Micheline.
— Et qu'avez-vous répondu au curé? demanda-t-il.
— Je lui ai fait dire que nous irions le voir quand vous seriez de retour.
— Nous irons tout à l'heure.
— Après votre départ, j'ai eu la visite de Philbert, qui, bien entendu, s'est fait prier pour que sa femme, fût nourrice de la petite : « Sa pauvre femme, il ne voulait pas la voir se fatiguer ; il avait besoin d'elle et ses pauvres enfants aussi ; il n'allait pas la tuer pour gagner de l'argent, et puis une enfant qui avait des parents qu'on ne sait pas. » A cinquante francs, il avait peur de tuer sa pauvre femme. A soixante francs il s'est rassuré. Avec le sucre et le savon, il n'a plus eu peur du tout. « Si madame la princesse veut lui servir de mère, ce n'est plus une enfant qui a des parents qu'on ne sait pas. » L'affaire est arrangée.
Ce fut seulement pendant le- déjeuner qu'il revint au baptême, et d'une façon incidente, comme si'l
n'attachait à cela que fort peu d'importance et pour parler.
— Est-ce que vous avez décidé quelque chose pour le baptême de cette petite ? demanda-t-il d'un air indifférent.
— Mais non.
— Je veux dire pour le parrain, la marraine, le nom à lui donner ; le curé va nous demander tout cela.
Il avait parlé d'un ton léger. Ce fut sérieusement, avec une gravité émue, qu'elle lui répondit :
— Dans votre petit voyage, avez-vous pensé à cette pauvre enfant, mon ami ? Savez-vous que son sort est bien triste et fait pour provoquer la pitié ? Ainsi voilà une enfant qui, & en juger par ses langes et son linge ainsi que par les soins de propreté dont elle a toujours été l'objet, est née dans une certaine condition, et peut-être même dans une haute condition. .Je ne sais pas si vous avez fait attention h. ses vêtements?
— Non.
— Eh bien, les dentelles et les comètes de son bonnet, les broderies de sa pelisse, la batiste de sa chemise, disent que c'est l'enfant d'une mère riche. Pour des raisons que nous ne connaissons pas et que nous ne connaîtrons sans doute jamais, cette pauvre petite a été enlevée à sa mère, — car jamais je n'admettrai qu'une mère l'ait volontairement abandonnée — et aujourd'hui c'est une enfant trouvée. Que sera-t-elle dans la vie si ses parents ne par-
viennent pas à la découvrir, et cela est possible, n'est-ce pas?...
— Assurément, car c'est peut-être une petite Anglaise, une petite Italienne qu'on est venu abandonner ici pour dépister les recherches.
— ... Alors, si ces rçcherches n'aboutissent pas, elle ne sera donc qu'une enfant trouvée ; ce qui est lamentable dans la vie et dans le monde. Aussi moi, qui ai eu le temps de penser à elle depuis hier, je me suis dit que ce serait quelque chose de considérable pour elle, qui la soutiendrait, la relèverait, «i elle pouvait avoir pour parrain... le prince Sobolewski.
— Quel noble cœur vous êtes I s'écria-t-il d'une voix qui trahissait une émotion profonde.
— Alors vous voulez bien ? dit-^lle tout heureuse de ce mot si doux pour elle et qui la soulevait de joie.
— Mais avec bonheur !
Il n'eut pas plus tôt laissé échapper cette parole qu'il la regretta. Il ne pouvait être le parrain de Micheline qu'avec sa femme pour marraine, et & tous les points de vue cela était odieux, aussi bien pour sa femme que pour Germaine, pour sa flUe que pour lui. Il n'eut pas le temps de réfléchir et de chercher un moyen pour se dégager, elle continuait :
— Je pense que vous voulez bien (ie moi pour commère ? comme je serai heureuse I
Il ne pouvait pas revenir en arrière ; maintenant il fallait aller jusqu'au bout, et, puisque les choses prenaient cette tournure, le mieux était de saisir ce
hasard pour donner à Tenfant le nom de Micheline. Comment eût-il manœuvré pour imposer ce nom? Le baptême le tirait d'embarras et supprimait les difficultés. C'est le devoir d'un parrain de donner un nom à sa filleule, et dès lors il est tofut naturel qu'il choisisse le sien.
— — Vous allez au-devant de mon désir, dit-il, nous serons donc le parrain et la marraine de cetteenfant. Savez-Yous que je n'ai jamais été parrain ?
— Quel bonheur !
— Et pourtant j'ai plus d'une fois désiré l'être,
— Vraiment ?
— Et vous ne devineriez jamais pourquoi, tant la raison est puérile. Simplement pour donner à un enfant un nom qui me plaît.
— Quel nom ?
— Mais c'est un des vôtres : Michel, Micheline.
— Je ne crois pas ; il y a une sainte Micheline qui n'a aucun rapport avec saint Michel. D'ailleurs, Michel est un nom banal et Micheline est un nom charmant.
— S'il vous plaît tauty ne vaudrait-il pas mieux le réserver?
— Pour qui?
Elle n'osa pas répondre pour qui, et dire franchement que c'était pour leur fille, car, malgré tout, elle ne pouvait pas renoncer à l'espoir d'avoir un enfant, se disant que Dieu, qu'elle priait tous les jours à cette intention, lui ferait la grâce de lui rendre son mari.
— Maïs pour rénfiint tie Carola, dit-elle. Vous serez assurément son parrain.
— Alors on lui donnera un nom porté dans la famille. Ne réservons donc pas le nom de Micheline, et laissez-moi le plaisir de le donner à cette petite, si vou§ n'y voyez pas d'inconvénient.
C'eût été la première fois qu'elle se fût permis de trouver un inconvénient à une chose désirée par son mari. D'ailleurs, la joie d'être marraine avec le prince ne lui laissait pas la liberté de penser à autre chose qu'à ce baptême : on sonnait les cloches ; elle jetait des bonbons et des pièces de monnaie aux enfants ; elle se voyait dans la toilette qu'elle ferait pour cette cérémonie et qu'elle composait déjà à l'avance.
Et elle lui expliquait cette toilette ; mais il n'écoutait pas : le coude sur la table, le menton dans la main, il restait les yeux attachés sur des nuages noirs, cuivrés à leurs contours, qui montaient derrière le mont Ganisy, et c'était dans les profondeurs vaporeuses de la mer, du côté de l'ouest, que se perdait sa pensée, courant après la Guadeloupe, déjà en plein, sans doute, dans l'orage qui allait leur arriver.
Malgré cette menace d'orage, la princesse voulut après le déjeuner descendre chez le curé ; justement parce qu'elle n'avait pas pu le recevoir le matin, elle tenait à lui rendre sa visite. Elle n'avait pas toujours été pieuse, et même au temps de Beaumoussel qui était voltairien, elle partageait jusqu'à un certain point les idées de son mari ; au moins
riait-elle de ses plaisanteries de médecin philosophe ; mais, en devenant princesse, elle avait cru devoir prendre les principes que pratiquaient les personnes de son rang, et donner aux membres du clergé les marques publiques de déférence auxquelles ils ont droit de la part d'une .femme bien née.
— Faisons ces visites ce matin, dit-elle ; si vous avez à sortir tantôt, au moins vous serez libre.
— Mais j'espère bien n'avoir à sortir ni tantôt, ni demain, et rester ici tranquillement.
C'était là une trop bonne parole pour qu*elle rie fût pas transportée de joie. Elle avait donc réussi. Eût-elle obtenu le môme résultat par l'aigreur ou la violence?
Chez le curé la visite fut courte ; oh décida que le baptême aurait lieu le lendemain même, « parce que avec les enfants on ne sait jamais ce qui peut arriver ». ^
A la mairie, la séance fut plus longue ; le maire et l'instituteur qui faisait fonctions de greffier de Tétat civil n'avaient jamais eu à dresser d^acte de naissance d'un enfant-trouvé, et ils étaient aussi embarrassés l'un que l'autre pour rédiger le procèsverbal détaillé prescrit par la loi.
— Détaillé, disait le maire en consultant le Code.
— Avec les circonstances de temps et de lieu, disait le greffier lisant après son maire.
Heureusement une des prescriptions de la loi leur vint en aide.
— Il faut que l'enfant soit remis & l'officier de
irétat civil, dît le maire, ainsi que les vêtements et autres effets trouvés avec lui; ou, en tout cas; puisque vous vous chargez de lui, il faut qu'il nous soit présenté avec ses vêtements pour que ceux-ci soient décrits dans le procès-verbal détaillé.
Il fut convenu que cette présentation aurait lieu le lendemain avant le baptême, et cet arrangement fut accepté avec d'autant plus d'empressement par le maire que ce retard lui permettait d'aller à PontrÉvêque « consulter M. le sous-préfet ».
Les nuages couraient plus noirs, le vent s'était élevé, ils n'eurent que le temps de rentrer avant que l'orage , qui menaçait depuis plus d'une heure , s'abattît sur la vallée.
— Si l'orage n'est pas trop violent, dit la princesse , je vgis faire atteler pour aller à Trouville commander une layette à Micheline ; voudrez-vous m' accompagner? î
— Volontiers. '
Mais ils ne purent pas partir aussitôt, car en arrivant au château ils trouvèrent le commissaire de police qui les attendait pour les interroger.
Le prince fit le récit que le commissaire demandait, et la princesse le confirma en quelques mots.
— Vous n'avez aperçu personne dans la futaie f
— Personne.
— Peut-être n'avez-vous pas regardé avec attention.
La princesse expliqua qu'elle avait fait mieux que de regarder avec attention, qu'elle avait cherché, fi'imaginant que Tenfant avait été déposée au p(ied
de Tarbre par une nourrice qui se promenait dans le bois.
— Est-ce que vous sortez souvent l'un ou l'autre par la grille qui ouvre sur la forêt? demanda le commissaire.
— Assez rarement.
— De sorte que ceux qui ont exposé l'enfant dans ce chemin ne pouvaient pas avoir la certitude que vous le trouveriez.
— Nous aurions pu rester huit jours, quinze jours sans passer par là.
A. son tour la princesse interrogea le commissaire pour savoir s'il espérait découvrir ceux qiii avaient abandonné la petite fille.
— Nous sommes sur la piste.
— Ah I quel bonheur pour la pauvre enfant I s'écria la princesse.
Casimir ne dit rien, mais si le commissaire l'avait en ce moment observé, il n'aurait pas pu ne pas être frappé du trouble produit en lui par ces paroles. Ils n'avaient pensé, ni Germaine ni lui, que la police s'occuperait de rechercher qui avait abandonné l'enfant, et c'avait été seulement en vue de sa femme que le prince avait pris des précautions.
— Nous avons la déposition du cocher qui a amené dans la forêt les deux femmes qui ont abandonné l'enfant, très prabablement une dame et une nourrice, et avec leur signalement nous découvrirons, je Tespère, où elles ont pris le Iraîn après l'abandon de Tenfant.
— Je crois que nous avons "bien fait de fixer le
baptême à demain, dit la princesse quand le commissaire fut parti, car, en attendant, nous aurions couru risque d'être privés du plaisir d'être compère et commère.
Ce fut vraiment un plaisir pour elle le lendemain, dont tout le village réuni sur le parvis de Téglise fut témoin : à voir comment elle jetait les dragées et les pièces de dix sous aux enfants pendant que les cloches carillonnaient, il était évident qu'elle était la femme la plus heureuse du monde.
Les gens du château qui n'étaient pas retenus par quelque travail urgent étaient descendus au village pour assister à la cérémonie ; et Regina se tenait sous le porche avec Saint-Denis, le valet de chambre, sans se commettre au milieu de la cohue.
— Vcyyez dcftic la pauvre princesse, dit-elle tout bas il son camarade, est-elle heureuse I Elle ne se doute seulement pas que cBlte petite est probablement la ' fille du prince.
— Est-ce possible, mademoiselle Regina?
— Ken doutez pas, monsieur Saint-Denis.
Mais ils furent interrompus, la princesse venait de remonter en catfeche, — car, bien qull n'y ait qu'xme distance de huit à dix minutes du château à l'église, elle avait voulu venir à cette fête en voiture de gala, cocher et laquais en grande livrée, chevaux poinçonnés, — et elle faisait jlacer sur la banquette de devant madame Phîlbert, portant l'enfant, tandis que le prince s'asseyait près d'elle. Les chevaux partirent et la princesse jeta une dernière poignée de pièces blanches.
MIGHELINB
Casimir était fort tourmenté des recherches de la police. Bien qu'il lui parût difficile que dans madame Harouis, qui s'était embarquée seule sur la Guadeloupe, on retrouvât madame Germain qui avait passé une nuit à Frascati, et plus difficile encore qu'on retrouvât dans madame Germain, madame Rosier qui avait passé trois jours à Trouville à Y Bétel d'Albion avec son bébé et sa nourrice il n'en était pas moins inquiet.
Alors que les choses paraissaient si bien s'arranger pour Micheline, la police allait-elle par ses recherches tout compromettre?
Heureusement ces recherches s'égarèrent sur une fausse piste, — celle de deux femmes répondant au signalement donné par le cocher de Trouville, qui avaient pris le train â Pont-l'Évèque avec des billets pour Paris. Où les chercher à Paris ? Cet abandon paraissait volontaire; il T^'y avait pas de plainte déposée ; l'affaire n'avait pas eu d'autres suites.
Quand la princesse avait appris ce résultat, elle s'en était réjouie :
IIICHBLINE 98
— Il a été un moment où je désirais que Micheline retrouvât ses parents, maintenant je serais fâchée qu'elle ne nous restât pas. Comment serait-elle traitée auprès de ses parents? Mal, probablement, à en juger par cet abandon. Tandis que, près de nous/ elle le sera bien. Et puis, j'avoue qu'elle me manquerait. Je suis déjà habituée à elle. C'est une gentille enfant qui sera une belle fille. N'est-ce pas votre avis ?
Assurément c'était Tavis de Casimir, mais il ne pouvait pas Tavouer franchement.
— Vous n'êtes pas un bon parrain, disait la prin* cesse.
— Que voulez-vous que je fasse ?
— Quand ce ne serait que pour ce joli nom de Micheline que vous lui avez donné, vous devriez l'aimer.
Quand il avait en cette idée de mettre Micheline en nourrice chez la femme de son garde, il n'avait aperçu que les avantages qui résultaient de cette combinaison pour l'enfant, pour Germaine et pour lui ; et ils étaient tels qu'il n'avait pas vu leur contre-partie. Maintenant que la réflexion était venue, maintenant que l'intervention de la police là où il n'imaginait même pas qu'elle eût affaire, lui avait doimé un avertissement , il se disait que cette combinaison avait aussi des désavantages, même des dangers, et qu'il avait été imprudent en l'imposant à Germaine, tant il est vrai qu'on ne sort bien souvent d'une situation fausse qu'en se jetant dans une plus fausse encore.
Après avoir mis Micheline chez la femme du gardeil faudrait la reprendre quand Germaine reviendrait en France, et cela ne pourrait pas se faire franchement : Germaine n'aurait pas qu'à se présenter et à demander sa fille ; quels droits aurait-elle à faire valoir? — Je suis la mère. — Mais on lui répondait que, femme mariée, elle ne peut pas être la mère d'un enfant dont son mari Ti'«st pas le père. Et, d'autre part, on l'accusait d'avoir abandonné l'enfant qu'elle réclamait maintenant.
Il faudrait donc qu'on procédât par des moyens détournés, et que par une ruse on enlevât Micheline de chez sa nourrice, comme par ruse on l'y avait placée. Alors, comme la police était intervenue pour l'abandon, elle interviendrait pour l'enlèvement et à coup sûr avec plus d'ardeur, caril ne s'agirait plus d'une recherche en quelque chose platonique mais d'un fait qui aurait toutes les apparences d'un crime : le rapt d'un enfant.
Avec de la prudence et de l'adresse, il lui semblait qu'il serait possible de dépister ses recherches ; mais il fallait de l'adresse et de la prudence aussi pour qu'à ce moment sa femme n'eût pas à souffrir de l'enlèvement de l'enfant, et pour cela le mieux était qu'elle ne s'attachât pas trop à elle.
Entre ee trop et le pas assez il y avait «ne mesure délicate à trouver, et d'autant plus difficile à tenir que la princesse justement ne mettait auc^une mesure dans ses sentiments et allait presque toujours à l'extrême, — à l'adoration eu à la haine.
C'était cela qui le rendait si circonspect dans ses
réponses lorsqu'elle lui parlait de Mieheline, et, même ce qui bien souvent Tenipéchait tout à fait de Tépondre.
— Décidément, disait-elle souvent, vous n'avez pas la bosse de Tamour des enfants.
Et c'était avec chagrin qu'elle constatait cette absence de l'organe de la philogéniture, mais d'autre part c'était avec un sentiment de consolation : puisqu'il n'aimait pas les enfants, il était tout naturel qu'il ne désirât point en avoir, et cela expliquait bien des choses. Peut-être cette petite le mettrait-elle en goût.
Il avait cru que l'arrivée de ses frères et de ses s<Burs au château ainsi que les préparatifs du mariage de Garola distrairaient sa femme et l'empêcheraient de penser à Micheline; mais il n'en fut rien.
Pière de sa « trouvaille », comme elle disait, elle Toulait la montrer à tout le monde et la faire admirer,
— Venez donc voir ma trouvaille, disait-elle à chaque arrivant.
Et elle qui naguère se faisait prier pour aller jusqu'à la grille de la forêt, y montait maintenant presque tous les jours.
Comme si ce n'était pas assez, ses sœurs se prirent -d'un caprice pour Micheline, et Hedivige, qui était de plusieurs années plus jeune que son âge, jouait à la maman avec elle comme avec une poupée ; l'habillant, la déshabillant» la frisant, passant des heures entières à la maison du garde.
Quand elle rentrait, elle grondait son frère pour «on indifférence ;
— Comment n'aîmes-tu pas cette petite? disaitelle; elle est si gentille!
— Vous voyez, mon ami? disait la princesse.
— Mais voulez-vous que j'aille faire sécher ses couches?
— Pourquoi pas? disait Wanda, c'est aussi ta trouvaille.
Il pouvait donc entrer chez la femme du garde aussi souvent qull le voulait, sans que personne le trouvât mauvais; au contraire on lui savait gré de ses visites.
— Casimir a été voir sa trouvaille aujourd'hui, disait Hedwige.
Quand il était seul, il pouvait l'admirer aussi « sa trouvaille », chercher en elle quelque trait qui lui rappelât Germaine, et dire, comme tout le monde le disait, qu'elle était une gentille enfant, mais combien plus gentille encore pour lui que pour tout le monde l Justement parce qu'il était obligé d'affecter à son égard une sorte d'indifférence, il ne l'en aimaitque plus tendrement au fond du cœur. Oui, elle serait une belle fllle, et comme il n'était plus obligé d'accuser les parents d'être des coquins, il pouvait se dire en regardant son sourire qu'elle serait une bonne et brave fllle, tendre comme sa mère, pleine de cœur comme elle.
Quand, à la fin d'octobre, il fut question de ren- . trer àParis, il se prépara des prétextes pour pouvoir revenir souvent à Hopsore pendant l'hiver. De puis que la princesse montait à chaque instant à la grille de la forêt, elle s'était de plus en plus per-
suadée qu'un kiosque était indispensable à un certain endroit qu'elle avait choisi. Toujours il avait combattu cette idée ; mais, deux ou trois jours avant le départ, il déclara qu'il avait eu tort, et que, tout bien examiné, le kiosque était réellement indispensable. Il fallait donc le faire construire pendant l'hiver, de façon à le trouver prêt au mois de juillet : en même temps on profiterait de quelques vallonnements qu'il faudrait exécuter aux alentours pour drainer des pelouses humides et conduire leurs eaux dans l'étang, et pour que tout cela fût bien fait, il viendrait lui-même de temps en temps surveiller les travaux.
Il vint régulièrement toutes les semaines, arrivant par le train du matin, partant par le train du soir. Lorsque les années précédentes il avait fait quelquefois ce petit voyage, il avait toujours dîné à Trouville, mais cette année-là il avait demandé à madame Philbert de lui préparer à dîner; et quand les ouvriers étaient partis il s'installait dans la cuisine de la maison du garde devant un bon feu qui brûlait sur les landiers brillants. Là il dînait longuement d'un morceau de bouilli ou d'une grillade, tandis que madame Philbert ayant Micheline dans un bras allait et venait autour de lui pour le servir ; et tout en mangeant lentement, il parlait de l'enfant ; « Comment avait-elle été depuis la dernière fois? Combien pesait-elle? Elle avait gagné une livre en quinze jours, c'était bien. » Et en partant il payait généreusement cette livre gagnée. Si la princesse l'avait vu et entendu, elle ne l'aurait plus ac-
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cusè de n'avoir pas la bosse de la philogéniture.
A la vérité, cette sollicitude laissait Micheline complètement indi£Féreiite ; mais combien douce était-elle pour Germaine exilée dans son désert des Andes, où elle avait trouvé une situation telle qu'elle ne pouvait en ce moment parler de retour. Son mari était gravement malade et c'était elle qui, sous peine d'une ruine complète, devait s'occuper des lourdes affaires qu'il s'était mises sur les bras. Les lettres qui lui apportaient ces témoignages de tendresse paternelle et d'amour étaient toute sa vie et ses réponses débordaient d'une si vive reconnais* sance, d'une joie si passionnée, que, pour lui donner cette joie, il serait venu à Hopsore, alors même que l'enfant ne l'y aurait pas attiré.
Il avait cru qu'en revenant au mois de juillet, le caprice de sa femme serait passé et qu'elle ne penserait plus à sa trouvaille ; mais en cela il s'était trompé. En juillet, la trouvaille marchait seule, il venait de lui pousser une première dent; et le caprin j avait repris de plus belle.
En môme temps avaient repris aussi les observations à propos de l'enfant : — L'époque du sevrage approchait; que ferait-on d'elle quand elle serait sevrée? On ne pouvait pas la laisser chez Philbcrt quand elle n'aurait plus besoin de nourrice; ne la prendrait-on pas au château? Il serait intéressant de la voir se développer et grandir; n'avaient-ils pas des devoirs envers elle?
Si Germaine lui avait fixé son retour en France, Casimir aurait rejeté loin cette proposition; mais,
dans l'Incertitude où il était, il ne pouvait ni la rejeter ni Taccueillir, et il répondait vaguement sans prendre d'engagement dans un sens ou dans l'autre : « On verrait; plus tard, on se déciderait; on avait le temps. »
L'été avait passé ainsi et l'on était arrivé à l'automne sans avoir pris de décision : la trouvaille était maintenant une très belle petite fille, très gaie, très remuante, tapageuse, audacieuse, pleine de vie, que la princesse aimait à la folie, et que le prince adorait tout bas en se cachant, mais en laissant cependant paraître une certaine tendresse pour elle.
— Il arrive à aimer les enfants, se disait la princesse^ j'étais sûre que cette petite nous porterait bonheur.
Alors ses espérances ne s'arrêtaient plus; s'il aimait une enfant qui n'était qu'une étrangère, ne voudrait-il pas en aimer un dont il serait le père 1
100 MIGHEIilNB
Ce qui rendait les espérances de la princesse expli* cables jusqu'à un certain point, c'était la manière d'être de son mari avec elle : jamais il n'avait été si bon, si affectueux, si prévenant; un jeune marié n'eût pas eu plus de tendresse, plus de soins pour une femme qu'il aurait épousée depuis huit jours.
A la vérité, elle avait quarante-cinq ans, mais qui le savait? Ce n'était pas lui. Et ce n'était pas elle non plus, à coup sûr.
Maintenant elle ne s'inquiétait plus de ses absences, et quand il sortait elle ne guettait plus ni son départ, ni son retour. Pourquoi se fût-elle tourmentée ? On lisait dans son existence comme dans un livre ouvert. Rien n'était plus clair que l'emploi de son temps. Et, à un quart d'heure près, elle se rendait compte de ce qu'il faisait, sans l'interroger, par cela seul que, n'ayant rien à cacher, il vivait au grand jour.
Et cependant, il sortait seul presque tous les jours, le matin à cheval, dans l'après-midi à pied, s'en allant droit devant lui, en pleine forêt, quelquefois
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au galop, comme sll était pressé, quelquefois au petit pas, comme s'il rôvait, les yeux perdus sans voir ceux qu'il rencontrait; mais elle ne prenait aucun souci de ces sorties ; ne fallait-il pas qu'il fit de l'exercice?
Dans ces promenades, soit à l'aller, soit au retour, et quelquefois même & l'aller et au retour, il passait par la grille de la forêt; et toujours il faisait à la maison du garde une station qui lui permettait d'embrasser Micheline, car maintenant l'enfant venait à lui aussitôt qu'elle l'apercevait, et d'ellemême, aans attendre que sa nourrice la poussât, lui demandait son baiser.
Alors s'engageait entre eux une conversation à la portée de l'&ge de l'enfant.
Quand il l'appelait par son nom, ce dont elle paraissait heureuse et le remerciait par un sourire, elle répondait toujours :
— Païn, ou paa.
Et, se pendant aux basques de son veston s'il était à pied, elle voulait qu'il la laissât fouiller dans ses poches, où elle était certaine de trouver un jouet ou une friandise. S'il était à chQval, elle criait : «Dadal » jusqu'à ce qu'il eût dit à madame Phil. bert de la lui donner sur la selle, et alors elle se livrait h son exploration avec la même tranquillité que si elle avait été les pieds à terre, poussant des cris de joie quand elle trouvait un cadeau qui lui faisait plaisir et dégringolant aussitôt pour le montrer à ses frères de lait superbement, ou pour le partager avec eux.
Un matin d'octobre, il arriva à cheval devant la maison du garde, et Mickeline, qui jouait près de la porte, se mit à crier : « Dada, dada ! » aussitôt qu'elle l'aperçut.
Comme ce langage était bien connu de sa nourrice, celle-ci la prit dans ses bras pour la présenter à son « païn » ; mais, contrairement à ce qui se passait d'ordinaire, le cheval, en sentant les pieds de l'enfant lui effleurer l'épaule, fit un brusque écart, et comme Casimir voulait le ramener, il se cabra. .
—Micheline, pas de dada aujourd'hui, dit le prince.
Mais mademoiselle Micheline était une personne qui avait de la volonté; elle se mit à trépigner :
— Dada, dada!
Alors le prince fit signe à Philbert de prendre son cheval parla bride; mais en voyant venir le garde et en devinant son intention, le cheval se cabra de nouveau. Cependant Philbert finit par le saisir et le retenir.
— Il ne serait peut-être pas prudent de prendre l'enfant en selle aujourd'hui, dit-il, la béte est difficuUueuse.
Alors le prince mit pied à terre, et, venant à Mid^eline, il l'enleva dans ses bras^ l'embrassa, la caressa, et, se baissant, la laissa fouiller dans ses poches, où elle trouva une bonbonnière pleine de bonbons de chocolat.
Il resta quelques minutes à la regarder ouvrir La bonbonnière et manger un bonbon, puis, l'ayant de nouveau embrassée, il remonta à cheval et partit»
— Au revoir, Micheline l
— C'est égal, dît Philbert, en le regardant s'éloigner dans le chemin de la forêt, c'est tout de même une drôle d'idée de monter sur ces bétes-là, quand on peut aller sur ses jambes.
Et il se remît à fendre la provision de bois qull fallait à sa femme pour la journée.
Il y avait un quart d'heure à peu près que le prince était parti, quand Micheline, qui jouait devant la grille, se mit à crier :
— Dada, dada I
Croyant que c'était le prince qui rentrait déjà, madame Philbert accourut pour ouvrir la grille ; ' mais elle vit venir le cheval sans cavalier, le poitrail boueux, l'air penaud.
> Effrayée, elle appela son mari :
— Il y a bien sûr un malheur d'arrivé au prince» Va dans la forêt.
Aussitôt iPhilbert partit en courant; mais il n'alla pas loin. A peu de distance du hêtre où Micheline avait été trouvée, il aperçut le prince étendu à travers le chemin, le visage dans la boue.
Se jetant sur lui, il le retourna et le radi-essa, mais le prince était sans connaissanee, ses membres restaient ballants, ses paupières étaient fermées ; cependant il n'était pas mort, car il avait fait entendre une 49orte de gémissement
Philbert l'examina un fnstant, se demandant ce qu'il devait faire : son chapeau defeulre aplati, aussi bien qoe les empreintes restées sur le chemin, disait comment l'accident avait eu lieu : le cheval s'était
abattu, et son cavalier, projeté en avant, était tombé sur la tête.
Le garde était un homme vigoureux et courageux, il prit son maître dans ses bras et le porta chez lui.
— Est-il mort? s'écria madame Philbert effrayée, en le voyant arriver avec ce grand corps aux membres ballants.
— Je ne sais pas ; aide-moi à le mettre sur le lit; frotte-le avec de Teau-de-vie, fais-lui boire une bonne goutte; je vas prévenir la princesse.
Et il dévala au galop le sentier rapide qui, par le plus court, conduisait au château.
Elle était à sa toilette, la princesse, et il fallut que Philbert forçât lès portes pour arriver jusqu'à elle.
— Qu'est-ce donc, Philbert?
— C'est... un accident qui est arrivé, madame la princesse.
— Micheline ! s'écria-t-elle.
-— Ce n'est pas l'enfant, c'est le prince ; il est tombé de cheval.
Elle poussa un cri.
— La vérité?
— Bien- sûr qu'il n'est pas mort, seulement il n*est pas bien ; je l'ai couché à la maison.
— Partons! s'écria-t-elle.
Et, sans penser qu'elle avait une joue rose et l'autre blanche, elle s'élança hors de son cabinet de toilette suivie du garde qui recommandait à Regîna d'envoyer le médecin.
Jamais la princesse n'était montée à la grille de la forêt par le sentier du raccourci : il était bien
trop raîde pour elle, mais elle le prit et le gravit sans s'arrêter.
Le prince était étendu sur le lit où Philbert Favait placé; et il n'avait pas repris connaissance ; elle se jeta sur lui, et pendant assez longtemps elle resta là, suffoquée, gémissant, criant.
— Il n'est pas mort, disait la femme du garde ; ne vous désespérez pas, il va revenir.
Mais elle n'entendait rien ; ce fut seulement quand il poussa une faible plainte qu'elle se calma un peu.
Le médecin arriva enfin et constata une commotion et une contusion cérébrales ; l'état était grave, il n'était pas désespéré ; on ne devait pas transporter le malade au château, il fallait le soigner dans cette chambre, au moins jusqu'à ce que le mieux se produisît.
Il ne se produisit pas ; pendant trois jours le prince ne recouvra pas la connaissance ; il n'ouvrait pas les yeux, et quand on soulevait les paupières on apercevait les pupilles larges et immobiles ; pour le faire boire, il fallait introduire un biberon dans le fond de la bouche, et alors seulement le liquide pénétrait dans le gosier.
La princesse avait appelé les maîtres de la médecine et de la chirurgie, qui n'en avaient pas dit beaucoup plus que le médecin de Trouville : état grave ; à craindre un encéphalite.
Le troisième jour une certaine amélioration avait paru se prononcer ; jusque-là il n'avait pas entendu lorsqu'on parlait autour de lui, restant immobile et
inerte ; mais le malin de ce jour, comine fe princesse donnait des ordres à Philbert, on avait pu croire qu'il comprenait ce qui se disait dans sa chambre.
Depuis racddent, la princesse était obsédée par une idée qui pesait jour et nuit sur son esprit et sur son cœur comme un cauchemar ; que devait-elle faire du Qheval qui avait causé l'accident ? Le premier jour elle l'avait condamné à mort. Maïs, craignant de céder à la vengeance, elle avait pendant tout un jour pesé le pour et le contre de son jugement. Le pour l'avait emporté, et elle avait donné l'ordre à Philbert de le faire tuer devant lui et devant Saint>Denis, par un homme habitué à abattre les chevaux sans les faire souffrir.
Cet ordre avait paru si absurde au garde, qui connaissait la valeur de l'argent, qu'il avait essayé une protestation :
— Une si belle bête qu'on vendrait pour sûr trois eu quatre mille francs I
— Il ne doit pas être vendu, car il pourrait causer ailleurs un malheur* piareil à celui qull a causé ici, et j'en serais responsable. Si le prince guérit, comme je l'espère, jl voudrait remonter ce cheval. S'il ne guérit point, le cheval a mérité cent fois la mort.
C'était à la fin de cet entretien que le prince avait donné quelques signes de connaissance, mais si faibles que le médecin ne pouvait pas suivre la princesse dans son élan d'espérance.
— Il fallait voir ; on pouvait encore craindre l'encéphalite.
Le lendemain, Casimir ouvrait les yeux et recon^
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naissait ceux qui l'entouraient; il adressait un regard affectueux à s^ femme, qui pleurait de joie après avoir versé tant de larmei» désespérées. Gomme elle s'était jetée sur sa main- qu'elle embrassait, il lui erfieura le visage du l^out des doigts par un geste qui était une caresse amicale.
Mais, comme il avait remué les lèvres et prononcé quelques sons intelligibles, elle s'était relevée pour écouter et pour tâcher de comprendre en le regardant.
— Vous m'entendez, n'est-ce pas? demaijida-t-elle. Il abaissa les paupières pour répondre oui.
— Que voulez-vous ? Si vous ne pouvez pas le dire, tâchez de faire un signe que je puisse comprendre.
Il parut faire un effort et, cette fois, ce fut un mot à peu près formé, un nom que ses lèvres articulèrent :
— Vous voulez Micheline ?
Ses yeux firent un signe affirmatif.
Elle appela l'enfant, qui jouait devant la maison, sans bruit, sans parler et sans crier.
Elle accourut, car depuis trois jours elle demandait à chaque instant à voir son « païn ».
Il lui mit la main sur la tête et lui caressa les cheveux ; puis-, tournant les yeux vers sa femme, il lui adressa une demande qu'elle comprit.
— Vous voulez l'embrasser ?
— Oui.
Elle prit la petite dans ses bras et la lui appro-
cha ; maïs ce fut Tenfant qui Tembrassa, ce ne fut pas lui qui embrassa Fenfant.
Cependant, ce n'était pas là tout ce qu'il voulait ; car lorsque sa femme eut posé la petite à terre, il prononça encore son nom :
Et fit un signe, mais si compliqué et en môme temps si vague qu'elle ne le comprit pas.
— Veiller... dit-il.
— Vous voulez que je veille sur elle?
— Oui.
— Mais ne vous inquiétez pas ainsi ; vous êtes mieux ; vous allez guérir vite ; vous veillerez vousmême sur elle.
Il ferma les paupières comme pour dire qu'il ne fallait pas espérer ; puis il répéta encore à plusieurs reprises :
— Veiller, veiller.
Il prononça aussi d'autres paroles, il fit aussi d'autres signes, mais les paroles étaient si mal articulées, si incomplètes, les signes étaient si indécis qu'elle ne comprit pas ce qu'il voulait dire.
Elle voulut l'interroger, mais de la main il fit signe qu'il était fatigué et n'en pouvait plus.
Le soir, un accès de délire aigu éclatait brusquement, l'encéphalite se déclarait ; puis le délire, se calmant, était remplacé par la stupeur, des paralysies survenaient; quatre jours après il mourait.