‹ MichelineChapitre 4 sur 4 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

A dix-sept ans, Micheline ne ressemblait plus à Tenfant que Germaine avait trouvée en arrivant à Hopsore; autant la petite fille avait été audacieuse et délurée dans ses discours sur les choses de Tamour, autant la jeune fille était réservée et même secrète.

Aimait-elle Witold?

Ou tout au moins était-elle disposée à l'aimer?

C'était ce que la princesse et Germaine se demandaient, sans trouver une réponse satisfaisante à leurs questions.

La marraine, pas plus que l'institutrice, ne savait lire en elle, et si parfois Germaine essayait de l'interroger de façon à en tirer une parole précise, elle n'obtenait qu'une plaisanterie ou qu'un sourire énigmatique.

Elle qui, enfant, parlait si souvent de « ses

amoureux »» ne parlait plus maintenant que toilette.

Il semblait que sa vie tenait dans la joie d'une robe bien faite ou dans le désespoir d'un chapeau manqué, et, comme sa marraine lui avait ouvert un crédit illimité, elle pouvait donner le vol à ses fantaisies. Tout d'abord, elle s'était contentée d'être habillée mieux que tout le monde; puis, elle avait voulu être habillée autrement que tout le monde. Pour renforcer l'originalité de goût qu'elle tenait de la nature, elle avait appelé l'étude à son aide. Alors on l'avait rencontrée au Louvre, faisant des croquis d'après les portraits de toutes les écoles, italienne aussi bien que hollandaise ou flamande. Au cabinet des estampes, elle avait consulté les vieilles gravures en faisant le désespoir des conservateurs ahuris de ses demandes incohérentes.

Au cabinet des médailles elle avait travaillé les coiffures antiques d'après les camées et les pierres gravées. Mais elle avait surtout longuement pioché le livre de Chevreul sur la loi du contraste simultané des couleurs qui lui avait permis de donner des conseils à son couturier avec une autorité que celui-ci ne possédait pas, malgré son expérience. Que pouvait-il répondre, le malheureux, quand, drapant des étoffes sur une « de ses demoiselles », il était arrêté par une observation de ce genre tombant de cette bouche de dix-sept ans: « Ohl monsieur FaugeroUe, comment pouvez-vous associer ces deux couleurs? es|.-ce que si deux couleurs juxtaposées contiennent un élément commun, cet élément ne tend pas à disparaître? » Ce n'était pas seulement

des conseils qu'elle donnait aux fournisseurs ; elle distribuait aussi des éloges ou des blâmes rigoureusement motivés d'après la loi du contraste simultané, ou du contraste successif ou du contraste mixte. Malheur à celles qui manquaient à cette^loi, elles étaient exécutées, eussent-elles une réputation d'élégance incontestée, et les arrêts de Micheline étaient colportés par ses amies, fières de répéter ce qu'elles venjdent d'apprendre : « De l'élégance..., du goût, elle ne sait pas seulement que l'orangé et le bleu sont complémentaires l'un de l'autre. »

A la vérité, cette passion de la toilette n'était pas ^^ purement platonique, et ce n'était pas seulement l'unique plaisir d'être bien habillée qui inspirait sa fantaisie, c'était aussi ce qu'une toilette réussie lui rapportait de compliments agréablement exprimés ou de muettes admirations. Car malgré la réserve en parole qui avait succédé à sa vantardise enfantine, il était évident que le besoin de plaire qui la tourmentait à dix ans ne s'était pas éteint en elle, et qu'à dix-sept elle tenait « à ne pas écarter les amoureux » comme elle disait autrefois.

Loin de là, elle faisait tout ce qu'il fallait pour les attirer; et comme avec cela elle avait les doux yeux bleus de son père, sa taille élégante et élancée, la carnation fraîche et laiteuse de sa mère, comme elle avait en propre un air grand, simple, posé, un sourire malicieux, tendre, triomphant oîi se retrouvait cet attrait mystérieux et troublant qu'ont les enfants nés d'un père et d'une mère de race différente, elle en traînait toujours un nombre plus que respectable

partout où elle allait, à Paris comme à Trouville, au théâtre comme aux courses.

Ce qull y avait de particulier dans sa coquetterie, c'était qu'elle paraissait tenir plus à la quantité qu'à la qualité et à la fidélité; m^ettant presque autant d'empressement à congédier les anciens qu'à attirer les nouveaux, comme si ce qu'elle recherchait c'était un hommage rendu- à sa séduction, une affirmation de sa souveraineté, bien plus que la provocatlon^de sentiments qu'elle pouvait partager. Du jour où l'on portait franchement ses couleurs, c'était fini, elle ne vous regardait plus; vous n'aviez qu'à rentrer dans les rangs.

— Micheline m'inquiète, disait souvent la princesse; que veut-elle?

Et comme Germaine ne répondait pas à cette question, c'était contre elle que la princesse se fâchait, n'ayant pas la force de se fâcher contre Micheline.

— C'est votre faute; il n'en serait pas ainsi si vous vous étiez appliquée à peser sur l'esprit et le cœur de Micheline pour la préparer au mariage avec le prince Witold.

-— Quand Micheline était enfant et que je lui parlais du prînce Witold, elle me répondait qu'il était trop triste, et elle lui reprochait de s'ennuyer de tout, d'être endormi.

— Ces reproches étaient enfantins.

— Assurément; cependant ils manifestaient une certaine incompatibilité . d'humeur contre laquelle mes suggestions ne pouvaient rien; maintenant, quand je lui parle du prince, et je vous affirme que

je lui en parle souvent, pour me conformer à vos instructions aussi bien que pour tâcher d'apprendre ce qui se passe en elle, elle ne me répond jamais qu'en plaisantant, ou bien elle ne me répond pas du tout si j'insiste trop.

— C'est faire injure à Witold que se conduire ainsi.

— Est-elle donc la première fille de son âge qui montre de la coquetterie? à dix-sept ans, toutes les jeunes filles ne vivent-elles pas pour l'amour, et n'ont-elles pas pour unique >ouci de plaire, non à celui-ci ou à celui-là, mais à tous les hommes qui les approchent?

— Il ne manque plus que vous l'excusiez I

— Je ne l'excuse ni ne la blâme ; je tâche de ma l'expliquer.

— Alors, quelle fille serait-elle donc?

— Une fille de son âge, tout simplement.

— L'âge ne sufût pas; il faut qu'il s'y joigne une disposition native et c'est là qu'est le danger, pour moi la plus vive inquiétude.

Chez une autre que la princesse, ce mot sur les dispositions natives n'eût été qu'une allusion, mais chez elle, indulgente et bienveillante, toujours attentive à ne peiner personne, c'était une accusation qui en disait long.

Si Micheline lui causait une si vive inquiétude, c'était parce qu'elle était la fille de sa mère, et que cette mère avait été une femme coupable. A la vérité, depuis sept ans qu'elle voyait cette femme chaque jour et qu'elles vivaient de la même vie, il

n'y avait pas le plus léger reproche à lui adresser ; et cependant elle était belle encore et d'une étonnante jeunesse h quarante ans; rajeunie, embellie par son existence auprès de Micheline. Mais qu'importait? la maternité fait de ces miracles, et le présent ne pouvait pas effacer le passé. Malgré ces années d'expiation, la faute subsistait : à un moment donné, dans une certaine circonstance, cette honnête mère n'avait pas été une honnête femme.

Avant l'aveu que Germaine lui avait fait, la princesse avait quelquefois regretté de ne pas connaître les parents de Micheline, s'imaginant qu'elle trouverait dans cette connaissance des raisons pour aimer plus tendrement l'enfaat : bien entendu, ils devaient être des braves gens, tels qu'elle pouvait les souhaiter, et ils étaient heureux qu'elle adoptât leur fille abandonnée par misère ou volée. Mais, depuis que Germaine avait parlé, il se trouvait que c'était précisément le contraire qui s'était produit et, si elle n'avait pas de raisons pour aimer moins Micheline, en tout cas elle en avait pour s'inquiéter ; cet aveu la blessait; elle n'eût pas voulu que Micheline fût née d'une faute ; cette mère la gênait, et ce père luimême qu'elle ne connaissait pas la troublait.

Si elle avait accepté le récit de Germaine sans pro testations et même sans objections, ce n'était pas sans que le soupçon eût plus d'une fois traversé son esprit. Cette nourrice abandonnant l'enfant qu'on lui avait confiée juste à la porte d'Hopsore; leur sortie en forêt précisément au moment même de cet abandon ; la facilité avec laquelle Casimir avait consenti

à la prendre chez lui et à être son parrain ; le nom de Micheline, la coïncidence de la conception de cette enfant, avec le refroidissement du prince, il y avait dans tout cela un enchaînement de faits qui ne pouvait pas ne pas émouvoir une femme dont la jalousie avait aiguisé l'esprit. Elle n'avait pas attendu ce récit pour être frappée par certains points de ressemblance qui existaient entre Micheline et le prince : les yeux bleus et doux, la taille élancée, la démarche, l'air affable et charmeur. Et cependant elle n'avait rien dit, pas plus qu'elle n'avait laissé paraître une pensée de doute. N'était-ce pas une injure à la mémoire de celui qu'elle aimait? N'était-ce pas une humiliation pour elle, la plus mortifiante, la plus cruelle, d'admettre devant cette femme qu'elle avait pu être trompée? Si du vivant du prince elle avait eu la fierté d'être aimée, elle l'avait bien plus encore depuis qu'il était mort. Mais pour n'avoir rien dit, elle n'en avait pas moins été bouleversée ; et depuis, à chaque instant, malgré elle, ces faits bizarres avaient pesé de tout leur poids sur son cœur. Pourquoi Micheline ne serait-elle pas la fille de Casimir? Pourquoi cet abandon n'aurait-il pas été combiné par cette femme pour se débarrasser de son enfant et l'imposer à son amant? Tout était possible, et les dates données par Germaine ne prouvaient rien, puisqu'elles pouvaient être inventées.

Mais, alors même que cela serait, elle ne se détacherait pas de l'enfant. Le voulût-elle, qu'elle ne le pourrait pas. Dans Téloignement du souvenir, le

prince s'était en quelque sorte transfiguré, et elle était arrivée à cette foi ardente et aveugle, à cette légende religieuse qui n'admet ni la discussion, ni le blâme. Rien de ce qu'il avait fait n'avait pu être mal, et ce n'était plus seulement comme un mari qu'elle l'adorait, c'était comme un fils. Qu'il eût été le père de Micheline, elle serait la grand'mère de Tenfant. Le temps s'était écoulé. A supposer qu'elle eût été trompée, elle n'était plus sous le coup immédiat d'une tromperie qui avait pu se produire avec des circonstances atténuantes, et dans certains jours de cet affolement maternel si puissant chez une femme tendre qui n'a point eu d'enfants, elle en venait à se dire que c'était peut-être la Providence qui avait voulu qu'il en fût ainsi, afin que celui qu'elle avait si passionnément aimé ne lui fût pas enlevé tout entier et qu'elle eût de lui cette enfant.

Tel était le trouble de son cœur à cet égard qu'elle n'avait jamais voulu contrôler les faits que Germaine lui avait donnés, ni consulter les registres de Bourg-la-Reine, ni voir le médecin chez qui Germaine était accouchée, ni interroger la nourrice d'Argentan, cette Eugénie qui avait abandonné Micheline. A quoi bon? Qu'apprendrait-elle? Elle avait peur de trop de précision comme elle en avait eu peur du vivant du prince, alors qu'elle n'osait pas le questionner.

Le mieux était de se tenir dans le vague, et elle s'y tenait.

Mais si Micheline était la flUe du prince, cela n'était pas pour rassurer la princesse au point de vue

de la fidélité; les dispositions natives n'en devenaient que plus graves, plus inquiétantes, et si elles suffisaient pour expliquer cette étrange coquetterie, elles ne Texcusaient pas.

Que deviendrait le mariage qu'elle avait arrangé si Micheline continuait ce manège?

Witold ne s'effrayerait-ii pas ?

Ne se retirerait-il pas ?

Déjà plus d'une fois il s'était plaint, h mots discrets, il est vrai, mais enfin il s'était plaint des dispositions qu'il rencontrait chez Micheline; et il ne fallait pas le laisser se décourager.

Elle devait donc intervenir.

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C'était une grave affaire pour la princesse que cette intervention, car il était certain qu'il faudrait engager une discussion avec Micheline, et elle avait rhorreur des discussions. Toute sa vie elle avait été dominée par cette peur qui la paralysait, et ce qu'elle avait abandonné pour ne pas subir une discussion, si légère qu'elle fût, aurait constitué une belle fortune. C'était pour ne pas discuter qu'elle payait tout ce qu'on lui demandait; pour ne pas avoir d'observation à adresser à ses domestiques qu'elle laissait diriger sa maison par Regina et Saint- Denis ; pour ne pas contester les comptes des gens chargés de l'administration de sa fortune qu'elle acceptait le concours d'intermédiaires qui la volaient à qui mieux mieux. Cela était si bien connu, que cette peur était exploitée ouvertement par la plupart de ses fournisseurs. « Il m'en coûterait beaucoup d'entrer en contact avec madame la princesse, mais...» Il n'y avait même pas besoin d'achever la menace; au mot « contact » elle avait déjà cédé. Il

était vraiment heureux que Tannonce : « Beaumoussel, Beaumoussel, vérifiez le cachet », continuât de produire son effet, sans quoi la princesse eût été ruinée depuis longtemps.

Si elle craignait les discussions avec les étrangers, à plus forte raison les craignait-elle avec ceux qu'elle aimait; et c'était ce qui l'avait pendant aussi longtemps empêchée d'aborder avec Micheline la question du mariage, certaine qu'elle était à l'avance de rencontrer une certaine opposition à ses désirs. Quelle serait cette opposition, jusqu'où irait-elle? elle n'en savait rien ; mais enfin il était évident que, pour le moment, Micheline ne pensait pas à devenir la femme de Witold.

Qui sait, si, en agissant plus tôt, les choses n'auraient pas pris une autre tournure? Elle avait eu tort de s'en remettre à Germaine qui n'avait rien fait, et c'était un grief de plus à ajouter à tou« ceux qu'elle avait déjà.

Ces sept années, en effet, ne s'étaient pas écoulées sans tiraillements entre les deux femmes, et s'ils n'avaient point abouti à une guerre déclarée, cela était dû autant à la prudence résignée de celle-ci, qu'au manque de résolution de celle-là. Gomment batailler quand l'une avait fait à l'avance sa soumission, et quand l'autre ne pouvait pas se décider à engager l'attaque? Mais parce que la querelle était évitée, le ressentiment n'«n persistait pas moins, et d'autant plus vif précisément qu'on ne s'était point expliqué, chacune ayant conscience du sacrifice qu'elle avait fait à l'autre.

— Cette malheureuse! se disait la princesse avec mépris:

— Cette heureuse I pensait Germaine avec envie.

Quant à Witold, la princesse se demandait, n'osant poser franchement sa question, à quel mobile Germaine avait obéi en ne l'imposant pas à l'attention et à la sympathie de Micheline. Ne trouvait-elle pas un Sobolewski assez noble pour sa fille? Au contraire, ne voyait-elle pas une prohibition au mariage entre l'oncle et la nièce? De toutes les inquiétudes qui avaient tourmenté sa jalousie, celle-là avait été une des plus vives, et elle ne l'avait écartée qu'en se disant que cette prohibition légale n'était pas admise dans le monde, où l'on recontre assez souvent des oncles et des nièces que la loi et l'Église ont mariés. Avait-elle des reproches graves à formuler contre Witold ? Micheline ne lui avait-elle pas fait des confidences qu'elle ne voulait pas répéter ? En tous cas, et quelque fût le mobile qui avait déterminé l'institutrice, on pouvait croire que, si elle avait voulu, les choses eussent pris une autre tournure.

C'était donc son devoir à elle, « la vraie mère », de réparer le mal que « la fausse » menaçait de causer.

Préparée à l'idée de devenir la femme de Witold, Micheline n'eût point cédé à ces fantaisies de coquetterie qui pouvaient la compromettre si elles se prolongeaient.

Et, d'autre part, Witold, en n'étant plus témoin de ces manèges, qui très justement le blessaient dans le présent et l'inquiétaient dans l'avenir, n'eût pas

montré cet air ennuyé qu'on pouvait très justement aussi lui reprocher et qui éloignait Micheline de lui. Car dans cette situation il y avait cela de particulier que, de Tun et l'autre côté, on pouvait se plaindre : Witoldde Micheline, et Micheline de Witold. C'était une sorte de cercle vicieux. Micheline était coquette parce que Witold ne s'occupait pas d'elle assez tendrement et se montrait trop sombre , trop endormi, comme elle disait; tandis que Witold était sombre précisément parce que Micheline était coquette. Évidemment Micheline pouvait être blessée qu'un homme qu'elle voyait à chaque instant la traitât toujours en enfant; et, de son côté, Witold pouvait tout aussi bien être fâché qu'on le traitât en vieux.

— Oh I Micheline, quelle folle tu es ! disait Witold.

— Oh! Witold, comme tu es sage! disait Micheline.

Il fallait que cela changeât, et elle n'avait qu'à parler, semblait-il, pour que Micheline fût moins folle et pour que Witold fût moins sage, c'est-à-dire pour qu'ils se vissent ce qu'ils étaient réellement, — nés l'un pour l'autre ; les objections que Micheline opposerait à ce mariage ne pouvaient pas être bien sérieuses, et dès lors il n'y avait pas trop à s'en inquiéter.

Après s'être ainsi encouragée et s'être reprise à bien des fois, elle se décida enfin, et un soir de novembre, à la veille de rentrer à Paris, où Micheline allait reprendre ses habitudes de la saison précédente»-

elle aborda cette discussion. Germaine, comme tous les soirs, était remontée à son appartement, elles étaient seules dans le petit salon chinois du rez-dechaussée, le feu flambait dans la cheminée, tandis que le vent d'ouest s'abattait sur le château, elles avaient toute la soirée pour causer sans craindre d'être dérangées.

— Tu me rendras ce témoignage, ma chère fille, que je ne te poursuis pas d'observations.

— Ça c'est vrai, et même je te dirai que tu ne m'en fais peut-être pas assez. Si donc tu en as une à m'adresser aujourd'hui, comme semblent le présager cet exorde et ton air sérieux, ne te gêne pas, je te prête une oreille attentive.

— Je te prie d'être sérieuse toi-même et de ne pas plaisanter. Tu n'es plus une enfant et je voudrais que tu eusses les idées de ton âge.

— Dis-moi quelles idées, alors.

— Les idées d'une flUeà marier.

Micheline se leva vivement et, venant â sa marraine, elle lui mit la main sur les lèvres :

— Veux-tu bien te taire? s'écria-t-elle d'un ton enjoué, sous lequel il était cependant facile de lire une certaine émotion; je ne suis pas une fille à marier.

— Cependant...

Elle ne se laissa pas couper la parole :

— Qu'est-ce qu'une fille à marier? continua-t-elle avec volubilité. C'est une fille qui, pour une raisoa ou pour une autre, veut quitter sa famille parce qu'elle s'ennuie, parce qu'elle n'a pas assez de liberté.

parce qu'elle veut assurer son avenir dont elle est inquiète, parce qu'on la rend malheureuse, parce qu'elle veut s'entendre appeler madame, parce qu'elle a envie de sortir seule, parce qu'elle grille de porter des diamants, et pour beaucoup d'autres et cœtera de ce genre. Eh bien, rien de tout cela ne s'applique à mon cas : je ne veux pas te quitter, je ne m'ennuie pas, j'ai assez de liberté, je n'ai pas à me préoccuper de l'avenir; je suis aussi heureuse, grâce à toi, qu'on peut Tètre, j'ai assez de perles pour me moquer des diamants : pourquoi veux-tu que je me marie ?

— Parce que tu arrives à l'âge oîi toi et moi nous devons penser à ton mariage ; c'est mon devoir de te le faire observer.

— Mais, je n'ai pas dix-huit ans; tu tiens donc bien à te débarrasser de moi ?

— Je tiens à fixer ta vie.

— Encore faut-il la fixer dans le bon sens, et ce n'est pas à dix-sept ans et demi qu'on est en état de se marier en sachant ce qu'on fait. Tu sais que je ne suis pas pour les mariages précoces ; ils ressemblent trop à la loterie : on n'y gagne qu'une fois sur mille . et encore pas toujours ; laisse-moi mettre un peu plus de chances de mon côté, et ces chances, je ne peux les trouver qu'avec les années qui me donneront la réflexion, la comparaison, la prudente, la sagesse et autres qualités sérieuses qui, pour l'heure présente, me manquent complètement. Ne me crois pas plus grande fille que je ne suis, et laisse-moi travailler l'art de chercher et de choisir un mari.

— Que fais-tu en t'entourant de tous ces adorateurs?

— Je m*amuse, donc, et joliment. C'est même pour cela que je te demande de ne pas me parler de mariage et de n'en parier à personne. Si je me mariais^ ils s'envoleraient et je tiens à les garder.

— Cela n'est pas convenable ?

— En quoi, pourquoi? Ai-je jamais donné à un seul le droit de croire qu'il était le préféré? Non^ n'est-ce pas? Eh bien, laisse-moi m'amuser et prendre mon plaisir où je le trouve. C'est ma gloire à moi d'avoir des adorateurs. Si j'ai encore trois ou quatre bonnes années, car enfin il n'est pas déshonorant de se marier à vingt ou vingt-deux ans, ne me les prends pas. Plus tard nous reparlerons mariage. Pour aujourd'hui bonsoir si tu veux bien.

Et elle vint à sa marraine pour l'embrasser, maiscelle-ci la retint. v

— Ce n'est pas seulement de mariage que nous devons parler, c'est aussi d'un mari.

— Eh bien, il repassera plus tard, quand nous reparlerons mariage; je ne veux même pas que tu me le nommes; cela me gênerait de penser qu'il y a de par le monde un monsieur qui s'imagine avoir le droit déjuger ce que je fais et ce que je dis.

— Mon devoir est de le nommer, car ce n'est pas lui seulement qui désire ce mariage, je parle en mon nom comme au sien.

Micheline eut visiblement un mouvement d'émoi^ mais bien vite elle se remit.

— Alors nomme-le, ton jeune homme, dît-elle ea

riant, car je ne devine pas du tout qui il peut être. Est-ce que je le connais?

— Tu le connais et tu Taimes déjà, sinon comme un fiancé, au moins comme un ami : tu as vécu près de lui.

Micheline eut un frémissement de lèvres qui trahissait son trouble.

— Est-ce que c'est Jacques ? demanda- t-elle d'une voix altérée.

— QuelJacques?

— Il n'y en a qu'un : ton neveu, Jacques Hébertot.

— Tu es folle ! je t'ai demandé de parler sérieusement; c'est la grande affaire de ta vie, c'est ton bonheur, c'est le mien que nous discutons.

— Alors, c'est Jean, dit Micheline en faisant un effort pour rire, ou bien c'est Pierre.

■m — C'est Witold, le prince Witold Sobolewski. A ce nom, Micheline partit d'un éclat de rire :

— Il est donc muet, dit-elle, muet des lèvres et des yeux, qu'il ne m'a jamais parlé de ses intentions matrimoniales? Gomment, nous vivons côte à côte, il me voit quand il veut, tant qu'il veut, et il ne. parle pas I

— Il s'est conduit en honnête homme.

— Moi je trouve qu'il s'est conduit en roi qui semarie par ambassadeur.

— Il ne se marie pas ; il désire que tu sois sa femme et je le désire comme lui, car il te donnera le nom et le titre des Sobolewski, que la loi ne mepermet pas de te conférer en t'adoptant. A la vérité^

il n'a pas de fortune; mais comme lu seras mon hé litière, cela importe peu, et d'ailleurs il a mieux que la fortune, il a la noblesse, la grâce, la distinction ; il a Tamour, car il t'aime...

D'un geste Micheline coupa la parole à sa marraine :

— Ut-dessus, marraine, permets- moi de m'en rapporter à moi seule. Tu dis qu'il a la noblesse, c'est vrai ; la grâce, la distinction, cela peut se discuter ; mais quant à l'amour, c'est une autre affaire; l'amour ça se prouve. Que le prince Witold daigne prendre place parmi ceux que tu appelles mes adorateurs, et alors je pourrais juger cet amour. Jusquelà, n'en parlons plus, je t'en prie, car jamais, tu entends bien, jamais je ne me marierai sans aimer mon raari et sans être certaine qu'il m'aime. Quand cette preuve sera faite pour Witold, quand elle sera faite pour moi, nous reviendrons au mariage et no^is verrons si notre amour est vraiment assez grand pour que nous devions lui sacrifier, — moi mes années de jeunesse, — toi, marraine, notre vie si intime, si heureuse pour nous deux.

— Ce n'est pas sacrifier sa jeunesse que se marier.

— Au moins, est-ce sacrifier sa liberté, et je t'assure que je tiens beaucoup à la mienne, beaucoup, beaucoup. Mais ce à quoi je tiens plus encore, c'est à ne pas être séparée de toi.

— Justement ce mariage ne nous sépare pas.

— Qui peut savoir ? Pense que si j'épousais Witold, tu deviendrais une belle-mère ; et qui peut

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dire h Favance ce qu'un gendre sera pour sa bellemère. Moi, de mon côté, je vais penser à ton projet, à tes désirs, et plus tard nous en reparlerons... quand la preuve que je veux sera faite et bien faite. Jusque-là, laisse-moi ma liberté, ne m'influence pas, ou bien c'est toi qui me marie, et je voudrais tant me mçirier moi-même ! Cette fois, bonsoir tout à fait.

lîl

A Hopsore, les appartements de Germaine et de Micheline étaient restés ce qu'ils étaient autrefois, se joignant, séparés seulement par deux cabinets de toilette qui communiquaient entre eux, de sorte qu'elles pouvaient à chaque instant aller de Tune chez l'autre, se parler, se voir, vivant réellement comme mère et fille. Combien de fois Germaine se relevait-elle pour aller regarder Micheline, et se rattraper la nuit delà contrainte qu'elle devait s'imposer le jour pour rester fidèlement dans son rôle d'institutrice ! Le tapis étouffait le bruit de ses pieds nus, et comme on ne fermait les volets que lorsque le vent soufflait en tempête, elle pouvait en choisissant une nuit de lune, arriver jusqu'au lit où Micheline dormait du solide sommeil de l'enfance. Et elle restait là durant des heures, écoutant sa respiration, la contemplant, admirant la grâce de son attitude, le charme de son beau visage que la lumière de la lune argentait.

En sortant du salon chinois, Micheline monta vivement à sa chambre, mais, au lieu de s'y arrêter.

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elle traversa les deux cabinets de toilette et entra chez Germaine, qu'elle trouva assise devant la table, lisant. G'étaiteneffet l'habitude de Germaine de ne jamais se coucher avant que Micheline fût montée et lui eût dit bonsoir. Gomme c'était son devoir d'institutrice, elle quittait le salon après le dîner, laissant ensemble la « mère » et la fille quand elles étaient seules, le quittant plus vite encore lorsqu'il y avait du monde au château. Mais, au moment où Micheline allait se coucher, elle avait son tour, et dans un serrement de main, dans un dernier regard, elle pouvait mettre toute la tendresse dont son cœur était rempli ; elle avait sa fille, pendant la nuit elle alkit veiller sur elle.

Au pas hâté de Miaheline elle eut un pressentiment qu'il se passait quelque chose d'insolite ; aussi son premier mot fut-il une question :

— Qu'avez- vous, mon enfant ? demanda-t-elle avec la vivacité d'un esprit facile à s'inquiéter.

•— Avez-vous sommeil, ce soir ? dit Micheline sans répondre.

— Pas du tout.

— Eh bien, couchez-vous, je vous prie, et attendez-moi; il faut que je vous parle sans que marraine puisse nous surprendre ; quand elle sera endormie, je viendrai vous trouver.

— Quesepasse4-il?

— Une chose très grave dont dépend le bonheur de ma vie ; mais si marraine pouvait supposer que je vous consulte, tout serait perdu.

Puis, haussant la voix et parlant, comme on dit

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au thé&tre, &la cantonade, pour être entendue si on Técoutait :

•— Bonne nuit, madame Germaine I

Rentrée dans sa chambre, elle ne se coucha point, mais, se déshabillant, elle passa un peignoir en flanelle blanche et elle attendit. Elle n'avait pas à craindre que le sommeil la gagn&t, elle était bien trop émue. Au dehors, la bourrasque continuait, les rafales s'abattaient sur le château avec des torrents de pluie, et tous les bruits se perdaient dans les hurlements du vent ; c'était à peine si Ton entendait la sonnerie de Thorloge.

Quand elle crut sa marraine endormie, elle revint dans la chambre de Germaine, qui était pleine d'ombre, la mèche de la lampe ayant été baissée.

— Madame Germaine, il faut que vous me sauviez!

— Vous sauver 1 Et de qui ?

— De Witold qui veut m'épouser.

— Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous connaissez les intentions du prince; d'où vous vient cet émoi?

— Je croyais qu'en voyant ce que j'étais avec lui... et avec les autres, il avait renoncé à son projet.

— C'est donc pour cela?...

— Pour cela d'abord, et aussi parce que j'y trouve du plaisir; mais il n'a pas renoncé, il veut que je devienne sa femme; ma marraine vient de me le dire.

— Et qu'avez-vous répondu?

— J'ai pris la chose en plaisantant, car au premier mot j'avais vu où marraine voulait en venir et j'avais eu le temps heureusement de me préparer. J'ai joué la surprise : Witold mon mari I Gomment auraîs-je deviné les intentions d'un homme aussi endormi ! Enfin sans répondre ni oui ni non, j'ai dit qu'il fallait avant tout savoir si Witold m'aimait et si de mon côté je pouvais l'aimer. Là-dessus, j'ai quitté marraine pour venir vous demander de me sauver.

— Moi I

— A qui voulez- vous que je m'adresse si ce n'est à vous ? Ne m'aimez-vous pas? depuis sept ans n'avezvous pas eu la tendresse d'une mère pour moi ?

— Chère enfant 1 s'écria Germaine éperdue de bonheur.

— Je ne sais pas ce que c'est qu'une mère, et je ne puis m'en faire une idée que par celles de mes amies,

• mais je n'en ai jamais vu qui eussent pour leurs filles l'affection, les soins, les prévenances, la douceur, la constante bonté, la patience, la sollicitude que vous, qui n'êtes que mon institutrice, vous avez eus pour moi.

— Oh I Micheline I Micheline I murmura Germaine.

— Je ne pouvais pas vous dire cela sans raison, mais, puisque je trouve une occasion de parler, je veux que vous sachiez ce qu'il y a dans mon cœur de gratitude pour vous, et je vous le dis.

Et, se penchant sur elle, tendrement elle l'embrassa, tandis que Germaine se raidissait contre le trouble de joie délirante qui l'entraînait.

— Si VOUS êtes ainsi, continua Micheline revenant à son sujet, n'est-il pas tout naturel que je m'adresse à vous quand je suis en danger et que je vous demande de me protéger I II est jsertain que je ne peux pas compter sur ma marraine. Si j'avais cru pouvoir obtenir quelque chose d'elle, je n'aurais pas répondu en plaisantant, comme je l'ai fait, n'ayant d'autre but que de gagner du temps. Pour elle, c'est une idée fixe que ce mariage, car à ses yeux il n'y a pas un plus beau titre et un plus beau nom que celui de prince Sobolewski; un Bourbon demanderait ma main qu'elle préférerait encore un Sobolewski.

— Votre marraine a raison, mon enfant; c'est en effet un noble nom dont toute femme, si bien née qu'elle soit, doit être fière.

— Il n'y a pas que le. nom dans le mariage, il y a le mari, et ce n'est pas d'aujourd'hui que vous connaissez mes sentiments sur Witold. Vous rappelezvous ce que je vous ai dit quand, il y a sept ans, nous avons parlé de lui?

^ Je n'en ai pas oublié un mot.

— Il y avait Bien des enfantillages dans mes paroles, mais le fond était que Witold voulait m'épouser pour la fortune que me donnerait ma marraine, et que, moi, je ne voulais pas être épousée pour mon argent. Ce qui était vrai alors est encore vrai à cette heure ; c'est toujours la fortune de ma marraine qui est visée; de moi, il n'a nul' souci; je serais un monstre qu'il m'épouserait quand même*

— Ceci est de rexagération, mon enfant. Il y a sept ans, le prince ne savait pas si vous lui plairiez ; aujourd'hui, il vous- trouve charmante et il veut vous épouser, ^e qui est tout naturel et très légitime; vous n'auriez pas de fortune que ses intentions seraient les mêmes... probablement.

— Il y a sept ans je sentais d'instinct que Witold ne me plairait jamais, aujourd'hui je n'ai que de trop bonnes raisons pour le savoir. Je n'aurais pas connu les intentions de ma marraine , je ne me serais probablement jamais occupée de Witold ; mais, les connaissant, je n'ai pas laissé passer une occasion sans en profiter pour apprendre ce qu'il était . Et elles ne m'ont pas manqué. Je n'ai pas eu à interroger ; on est venu au-devant des questions que très probablement je n'aurais pas osé poser ; les gens avec qui j'ai à peine des relations, aussi bien que mes camarades et mes amies, tout le monde m'a parlé de lui, et, ce qui est bien rare, n'est-ce pas, il y a unanimité sur son compte : le prince Witold n'est pas un homme qu'une honnête fille puisse épouser. Et je veux être une honnête fille, plus honnête qu'une autre, comme ma naissance m'y oblige,

— C'est justement parce qu'on croyait savoir que le prince Witold avait l'intention de devenir votre mari que vous devez vous tenir en défiance sur ce qu'on vous a dit de lui ; qui sait quelle part l'envie peut avoir dans ces propos ?

— Je comprends cela ; mais il y a des choses qu'il n'est pas nécessaire que l'on dise pour que Witold soit condamné. De quoi vit-il? De ce que ma mar-

raine lui donne. Est-ce noble, cela? Ses frères travaillent ; pourquoi ne fait-il pas comme eux?

— Il écrit dans les journaux.

— On dit qu'il n'est pas en état d'écrire dix lignes bonnes à être imprimées, et qu'il raconte ses indiscrétions mondaines à de vrais journalistes avec lesquels il partage. Cela est-il noble aussi ? Et donner son nom à une écurie de courses dirigée en réalité par des gens tarés, est-ce plus noble ? Et présenter dans les cercles des étrangers qui viennent on ne sait d'où, qui se nomment on ne sait comment, mais qui gagnent à peu près à coup sûr, est-ce honnête ? Voulez-vous, ma chère madame Germaine, que je devienne la femme d'un pareil homme? Une enfant trouvée mariée à un aventurier, voilà ce que je serais!

— Que puis-je pour vous, mon enfant I vous savez mieux que personne que votre marraine ne me consulte pas sur ce qu'elle veut faire, et vous savez aussi qu'il suffit que j'émette une opinion pour qu'elle adopte aussitôt l'opinion contraire.

— Je ne vous demande pas de donner votre avis sur Witold, je sais comment il serait reçu. Je ne veux pas vous exposer à fâcher ma marraine. Ce qui s'est passé à Grasse suffit. Ce que je vous demande, c'est de savoir, vous qui avez une liberté que je n'ai pas, ce qu'il y a de vrai dans les propos qu'on tient, et d'obtenir sur Witold tous les renseignements que vous pourrez réunir. Quand nous les aurons, nous chercherons un moyen pour les faire connaître à ma marraine, et alors je ne peux pas croire qu'elle per-

sistera dans son projet de mariage, malgré le prestige que ce nom de Sobolewski exerce sur elle. Jusquelà, je n'ai qu'à gagner du temps et je m'en charge; Je sais que ce que je vous demande est difficile, mais à qui m'adresser, si ce n'est à vous ? Qui peut me protéger, si ce n'est vous, puisque ma marraine est aveuglée par Witold? Quand je me suis vue menacée, c'est à vous que j'ai pensé tout de suite, à votre affection, à votre dévouement, comme une fille pense à sa mère. Dans cette terrible circonstance, n'en serez-vous pas une pour moi, chère madame Germaine?

— Oui, mon enfant, dans cette circonstance comme dans toutes celles oîi vous aurez besoin de moi, heureuse, bien heureuse, je n'ai pas à vous le dire, de vous prouver cette affection et ce dévouement.

Et," attirant Micheline à elle, longuement elle Tembrassa en la serrant dans ses bras.

— Comme une mère, murmurait-elle, comme une mère I

— Je savais bien, s'écria Micheline, que vous ne me repousseriez pas I

— Mais ce que vous demandez est si difficile I... au moins pour moi, pauvre femme, sans relations et sans appui, que je ne puis que vous promettre mon dévouement, sans vous dire ce qu'il pourra faire.

— Nous chercherons ensemble ; c'est déjà un si grand point que je ne sois pas seule à me défendre I

— Ce qui serait un grand point aussi, et plus grand, plus décisif, ce serait d'opposer un mariage à

celui que désire votre marraine. Sans doute, ce sera quelque chose de prouver à la princesse, si nous pouvons faire cette preuve, que le prince Witold n*est pas digne de vous ; mais ce serait beaucoup plus encore si, à la place de ce mari auquel elle tient tant, nous pouvions lui en proposer un autre qui donnerait à son ambition les mêmes satisfactions que celui-là. Parmi les jeunes gens qui vous entourent, n'en est-il point qui pourrait être ce mari? Micheline parut se troubler.

— Non, dit-elle.

— Vous avez hésité, mon enfant; ne me parlerezvous pas comme... une fille parle à sa mère, en toute confiance ?

Micheline resta assez longtemps sans répondre de plus en plus troublée.

— Oui, dit-elle enfin, il serait mal de n'être pas franche avec vous. A la vérité... elle baissa la voix... J'aime quelqu'un, quelqu'un qui m'aime, mais il ne peut pas... encore donner à ma marraine les satisfactions ambitieuses dont vous parlez ; nous ne pouvons donc pas nous appuyer sur lui^our combattre Witold... Au contraire, il faut qu'elle ignore notre amour, et c'est à vous, à vous seule, que je le confie.

Germaine fut anéantie : sa fille aimait, était aimée ; ce n'était plus une enfant qui parlait. Elle fit un effort pour cacher son émotion.

— Ne me direz-vous pas quel est celui qui vous aime? demandait-elle.

— J'aurais tant voulu...

Ce fut dans un mouvement de confusion qu'elle acheva sa pensée.

Mais presque aussitôt relevant la tête :

— N'allez pas croire que je ne sois pas flère de lui ; sa vie est honnête autant que glorieuse.

— Eh bien, alors, qui vous arrête ?

— Mon amour ; mais je sens que, malgré tout, rien ne doit vous être caché : c'est... Jacques.

— M.Hébertotl

— - Oh I je vous en prie, ne m'interrogez pas, au moins aujourd'hui ; "plus tard, je vous dirai tout. Je suis trop troublée, trop confuse. Laissez-moi me remettre. Vous avez voulu savoir, vous savez : j'aime Jacques ; vous voyez bien que je ne puis pas être la femme de Wifold.

832 BnCHBLINB

A la vérité, Micheline n'avait jamais montré de sympathie pour Witold, et Germaine se rappelait comment, lors de son arrivée •à Hopsore, l'enfant avait parlé de lui ; de même elle se rappelait aussi mille petits faits qui prouvaient qu'elle en était restée au temps oîi elle disait que ceux qui se fâchaient de ses farces « étaient des bêtes et des mauvais caractères ; » à chaque instant elle le taquinait, elle se moquait de lui et cherchait à le mettre dans son tort; mais c'était là une hostilité sourde qui n'avait rien de décisif. Au contraire, lorsque, après cinq années d'absence, Jacques Hébertot était revenu en France, l'antipathie s'était nettement affirmée, allant au-devant des occasions pour se manifester. Maintenant qu'elle était avertie, Germaine se souvenait de toute une série de querelles qui avaient alors éclaté, inexplicables à ce moment pour qui n'avait pas des yeux pour voir, mais qui prouvaient bien que c'était l'amour qui avait changé l'hostilité instinctive en mépris et en haine.

Comment n'avait-elle pas vu cela, alors surtout

qu'elle connaissait la tendresse enfantine de iMicheline pour Jacques et l'affection fraternelle de Jacques pour Micheline ? Elle avait fermé les yeux au lieu de les ouvrir, trompée par Taccueil que Micheline avait fait au jeune marin. Elle s'attendait à des protestations d'amitié de la part de Micheline, à des élans de joie quand il arriverait, et cela d'autant plus sûrement que, pendant ces cinq années d'absence, Micheline avait à chaque instant parlé de lui ; cherchant évidemment à prononcer son nom rien que pour le plaisir de le sentir sur ses lèvres ; soignant, caressant les bêtes qu'il envoyait de temps en temps, bien plus comme un remerciement pour celui de qui elle les recevait, que pour l'intérêt que ces bêtes inspiraient ; poussant l'étude de la géographie jusqu'à la minutie pour savoir ce qu'étaient les pays oîi il voyageait, les dangers qu'il courait. Mais, au lieu de ces protestations et de ces élans de joie, elle n'avait été témoin que d'un accueil d'une correction parfaite, sinon glaciale, en tout cas pleine de réserve.

-- « Bonjour, Jacques, comment avez- vous été depuis que nous vous avons vu ? »

Et cependant il arrivait couronné d'une auréole glorieuse, malade, miné par la fièvre, décoré à vingtdeux ans, et honoré de la médaille d'or de la Société de géographie pour une campagne de trois années dansle Fouta-Djalon, où il avait fixé d'une manière certaine les sources des grands fleuves qui partent de cette partie de l'Afrique couverte de neiges éternelles : le Niger, la Gambie et le Sénégal.

Il avait raconté comment il avait été, pendant ces

trois années, malade le plus souvent, quelquefois mourant quand il descendait dans les plaines où il ne se sauvait qu'en mangeant le sulfate de quinine h pleines mains ; et pas une fois pendant ces récits, auquels la princesse et Germaine assistaient, Micheline n'avait trahi une émotion qui eût été une révélation de ses sentiments.

De même, pendant les quatre mois que Jacques avait passé à Hopsore, rien n'avait pu faire croire qu'il était encore l'amoureux d'autrefois : un ami, un camarade, rien de plus, et encore avec la réserve et la retenue d'une jeune fille qui tient à bien marquer qu'elle n'est pas une enfant.

C'était cette réserve qui avait abusé Germaine. Elle s'était imaginé que Micheline voulait que Jacques comprît que tout était fini et que des sentiments d'autrefois il ne restait qu'une bonne amitié fraternelle; et comme elle trouvait cela tout naturel, elle l'avait cru volontiers.

D'ailleurs, pendant ces quatre mois, elle n'avait pas quitté Micheline, elle ne l'avait pas laissée en tête-à-tête avec Jacques une seule minute, croyait- €lle ; il semblait donc impossible qu'il se fût passé autre chose que ce qu'elle avait vu et entendu. Et ce qu'elle avait vu, ce qu'elle avait entendu, avait été d'une innocence parfaite, aussi bien de la part de Micheline que de celle de Jacques.

La différence entre les manières de Micheline h cette époque et celles de la petite flUe de dix ans était si sensible d'ailleurs qu'on ne pouvait pas ne pas en être frappé. C'était à ce moment même qu'elle

avait cessé de parler des choses de Tamour, et qu'à toutes ses confidences comme à ses indiscrétions, k ses réflexions d'enfant terrible parlant à tort et k travers, disant tout ce qui lui passe par la tête, devinant ce qu'elle ne sait pas, avait succédé un silence absolu dont on ne pouvait la faire sortir même en la provoquant.

Avec ce raisonnement de la logique qui tire sa certitude de faits observés, Germaine avait conçu de ce changement de langage que c'était l'éveil du sentiment de la pudeur chez une jeune fille qui fermait la bouche de Micheline, tandis que c'était l'éveil de l'amour.

Si Micheline n'avait plus parlé et si elle n'avait plus voulu qu'on parlât des choses de l'amour, c'était parce qu'elle aimait.

Et c'était aussi parce qu'elle aimait que de ce jour elle avait pris Witold en haine et en mépris.

Maintenant tout s'expliquait; mais, comme il arrive presque toujours, lorsqu'il était trop tard.

Telle était la situation, et tous les regrets que Germaine pouvait exprimer, tous les reproches qu'elle pouvait s'adresser sur son aveuglement n'y changeraient rien; ce n'était pas du passé qu'elle devait s'occuper, c'était du présent, c'était de l'avenir.

Évidemment il n'y avait aucune comparaison à établir entre Witold et Jacques; l'un avait toutes les qualités qui manquaient à l'autre : la jeunesse, l'enthousiasme, la droiture, la franchise, la gaieté, le cœur, et il n'avait aucun des défauts ou des vices dont celui-là était si abondamment pourvu; mais

Witold était prince, tandis que Jacques n'était qu'un petit officier sans nom et sans patrimoine; Jacques s'appelait Hébertot; Witold était Sobolewski, ce qui, pour la princesse comme pour Germaine, avait un prestige plus éclatant, plus troublant que les plus beaux titres du monde.

Micheline ne serait donc pas une Sobolewska. Comment décider la princesse à ce sacrifice ! comment s'y résigner soi-même I Comment admettre que la princesse consentirait jamais à ce que sa fille d'adoption n'entrât pas dans cette famille des Sobolewski dont elle était si glorieuse de porter le nom. et qu'elle entrât au contraire dans celle des Beaumoussel dont elle était si honteuse I

Germaine passa la nuit à examiner cette situation; à peser le pour et le contre du parti qu'elle devait prendre ; à chercher par quels moyens elle pourrait amasser les témoignages que Micheline lui demandait ; et aussi quel effet ces témoignages produiraient sur la princesse.

Sans doute il lui était dur de renoncer à ce nom de Sobolewski et à ce titre qu'elle avait caressé pendant si longtemps; mais ce qui lui était dur comme ce qui lui était doux ne devait pas peser sur sa résolution ; c'était de sa fille qu'il s'agissait, non d'ellemême ; ce n'est pas le nom, ce n'est pas le titre qui fait le bonheur d'une femme, c'est le mari et certainement Micheline ne pouvait pas être heureuse avec Witold pour mari. — Si douloureux que fût pour elle ce sacrifice, elle devait donc l'accepter sans arrière-pensée comme sans regret : Micheline ne

voulait pas Witold, elle devait combattre Witold.

Mais pour combattre Witold, qui avait si longtemps enchaîné son esprit par la seule influence de son nom, s'ensuivait-il qu'elle devait servir Jacques qui n'avait pour lui que son mérite personnel, — ces qualités qui avaient séduit Micheline ?

Gomme elle tournait et retournait fébrilement dans son esprit agité ces considérations d'où dépendait le bonheur de sa fille, tout à coup une idée déchira les ténèbres au milieu desquelles elle se perdait, et, dans un éclair, lui montra le but à poursuivre.

Il n'avait pas que son mérite, il avait son nom : il était un Beaumoussél.

Qui, après la mort de la princesse, aurait hérité de cette grosse fortune gagnée par le docteur, si Micheline n'était pas venue prendre une place qui légalement ne lui appartenait pas ? Le doute sur ce point n'était pas possible ; mal avec sa propre famille, la princesse aurait laissé la plus grosse part de cette fortune à la famille de celui qui l'avait gagnée, — aux Beaumoussél.

C'était donc œuvre de justice et de réparation que Micheline leur rendît d'une main ce qu'elle leur prenait de l'autre.

Pour cela, elle n'avait qu'à devenir la femme de Jacques.

Gomme beaucoup de ceux qui ont souffert et dont la vie a été le jouet de la fatalité, Germaine était disposée à admettre que la main de la Providence était toujours étendue sur elle pour l'expiation ou

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la récompense. Pendant dix ans, elle avait été séparée de sa fille : punition. Depuis sept ans elle était près d'elle : commencement de rémission de sa faute. Ce mariage, c'était l'absolution.

Dès lors son rôle à elle était tout tracé.

MBCHELINB 339

De ce que la Providence avait préparé le mariage de Micheline et de Jacques, il n'en résultait pas qu'il devait se faire tout seul et qu'il n'y avait qu'à se croiser les bras, en attendant; si jamais le proverbe: « Aide-toi, le ciel t'aiderai » avait été vrai, c'était en cette circonstance.

De bonne heure, Micheline entra chez Germaine.

— Avez- vous bien dormi? demanda-t-elle.

— Non, mon enfant, pas du tout.

— Moi, très bien. Il y a longtemps que je n'avais passé une aussi bonne nuit ; l'esprit tranquille, la conscience rassurée, je ne me suis réveillée que ce matin, et de bonne humeur; ce que c'est que de se sentir protégée. On dort mal quand on a peur, et je n'ai plus peur, puisque vous êtes là.

— Ne vous abusez pas sur cette protection, mon enfant, elle est bien faible; toute la nuit j'ai cherché comment vous venir en aide, je n'ai rien trouvé.

^ %-- Vous trouverez.

C'était à onze heures qu'elles devaient prendre le train. Avant de déjeuner et pendant que la princesse

donnait ses dernières instructions au maître jardinier et à Phîlbert, Micheline et Germaine sortirent dans le jardin pour faire un bouquet avec les chrysanthèmes que la bourrasque de la nuit avait épargnés. Les allées étaient boueuses, coupées de flaques d'eau, mais cela n'était pas pour arrêter Micheline, qui évitait les mares en sautant sur les tas de feuilles amassées et roulées par le vent contre tout ce qui leur avait fait obstacle. Elles ne tardèrent pas à gagner un sentier à pente rapide où l'eau s'était écoulée, et alors elles purent marcher côte à côte. Aussitôt Germaine en profita pour revenir au point si intéressant que Micheline avait écourté la veille, —• l'amour de Jacques.

Mais, au premier mot, Micheline tâcha de s'échapper et prit les devants pour aller couper des fleurs; il fallut que Germaine insistât pour la décider.

— Si vous voulez que je vous aide, ne dois-je pas tout savoir?

— Ce que je peux vous dire ne vous fera pas connaître Jacques mieux que vous le connaissez.

— Au moins cela me fera-t-il voir s'il mérite votre amour. M. Hébertot connaissait les projets de mariage de sa tante pour vous et pour le prince Witold; il est étrange qu'il se soit fait aimer de vous.

— Il ne s'est pas fait aimer, je l'ai aimé de moimême tout naturellement, sans qu'il le veuille, sans qu'il le sache.

— Au moins est-il étrange qu'il vous ait parlé de son amour.

— Il ne m'en a pas parlé volontairement; on ne doit pas Faccuser.

— Vous voyez quilfaut que je sache tout, puisque les circonstances semblent Taccuser.

— Vous souvenez-vous que je vous aï dit, quand vous êtes arrivée à Hopsore, que j'avais un amoureux. J'en parlais d'autant plus bravement que je ne savais pas ce que je disais. Toute la journée, Ella, Jeanne, mes camarades, racontaient des histoires sur leurs amoureux ; je ne voulais pas être plus bête qu'elles, j'en racontais aussi. Seulement, comme je n'en avais pas, et qu'il m'en fallait un, j'ai pris Jacques. C'est ce qui m'a donné l'idée de penser à lui et de m'occuper de lui, car de son côté il n'imaginait pas que je pouvais être son amoureuse; je n'ai pas besoin de le dire, n'est-ce pas? Ahl si l'on savait ce que produisent les histoires que les petites filles se chuchotent dans les coins, comme on les surveillerait mieux qu'on, ne le faiti Certainement il me plaisait : je le trouvais bon garçon, bon camarade, il jouait avec moi, et j'avais beaucoup d'amitié pour lui, une amitié qui s'était développée d'autant plus vite que je n'avais autour de moi personne à aimer. Mais certainement aussi cette amitié ne serait pas devenue ce qu'elle est, sans toutes ces histoires d'amoureux. Pendant cinq ans j'ai pu parler du mien...

Elle se mit à rire :

— ...Qui était au delà des mers; si vous saviez comme cela faisait bien dans mes récits, ce « Au delà des mers ». Ella en avait un qui était éloigné

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aussi, secrétaire d'ambassade au Brésil, mais ce n'était qu'au delà des terres, à un endroit fixé, ce qui est beaucoup moins poétique. Quoi qu'il en soit, quand il revint, il y a deux ans et demi, je l'aimais réellement, et ce fut alors que je cessai de parler de lui, préci&Sment parce que je l'aimais

— Et lui? interrompit Germaine

— Lui 1 Gela est mortifiant à avouer, mais il ne s'était douté de rien, et ce fut alors seulement qu'il eut conscience que je pouvais être mieux qu'une, camarade.

— Mais je ne vous quittais pas; j'étais toujours en tiers avec vous.

— Vous croyez? est-ce que, quand nous dansions au Salon de Trouville, vous étiez en tiers entre nous? et l'on se dit beaucoup de choses dans une contredanse; et le Tour du Monde, on ne parle pas que de géographie en feuilletant le Tour de Monde; enfin, je ne veux pas vous humilier par une éoumération qui vous étonnerait.

■— Alors, quand vous a-t-il parlé de son amour?

— Mais les choses ne se sont pas passées comme <5a; c'est au théâtre qu'on parle de son amour et qu'on se fait des déclarations. Un soir que nous feuilletions le Tour du Monde précisément, en cherchant les voyages au Japon, où il devait aller, tout à coup, il me dit bien naturellement : « Où serez-vous dans trois ans quand je reviendrai? Mariée,^ sans doute, et je retrouverai ma tante toute seule dans ce château. » Qu'il pût avoir une pareille pensée,

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cela me suffoqua. Alors je lui répondis : « C'est parce que vous croyez que je dois être la femme de Witold que vous me dites cela? Eh bien, sachez qu'il ne sera jamais mon mari, que je le hais ; que je n'épouserai qu'un homme jeune qui ait de la tendresse, qui ait du cœur, qui ait fait sa vie. » Je vous vois encore, c'était dans le grand salon, vous travailliez à de la tapisserie auprès de latable en malachite ; ma marraine et Witold étaient sur le balcon. Ayant dit cela, je fermai le livre. J'avais parlé les yeux baissés, je les levai sur Jacques et rencontrai les siens, il n'y eut pas d'autre déclaration : .nous nous aimions. Un quart d'heure après, nous partions pour le bal du Salon, où vous nous accompagniez, et toute la soirée nous dansions ensemble. Gela se passait le 19 juillet, et comme Jacques n'a repris la mer qu'au mois de septembre, nous avons eu plus de deux mois pour nous aimer et nous dire notre amour. La veille de son départ, je lui jurai que je n'aurais jamais d'autre mari que lui, ni Witold ni personne, et que j'attendrais son retour. Ce qui va vous montrer quel homme il est, il ne voulut pas accepter mon serment ; il m'aimait, il m'aimerait, mais il ne voulait pas enchaîner ma vie, il me rendait donc ma liberté. Si je t'aimais encore lorsqu'il rentrerait en France, il serait heureux, le plus heureux liomme de la terre ; si j'avais été obligée de céder à la volonté de ma marraine, lui il m'aimerait toujours. Vous voyez si ma vie est enchaînée et plus solidement que par les serments les plus terribles. ^ A ce moment la cloche sonna pour le déjeuner, il

fallut revenir au château : le bouquet de chrysan- Ihèmes n^était pas bien gros.

De Trou ville à Paris, Germaine eut le temps de réfléchir et de chercher des moyens d'action ; mais les suggestions du voyage ne furent pas plus fertiles que celles de la nuit ; elle ne trouvait rien ni contre Witold, ni pour Jacques ; ni pour empêcher le mariage de Fun, ni pour favoriser celui de Tautre.

Les griefs qu'elle avait contre le marin s'étaient adoucis au récit de Micheline ; à sa faute il y avait évidemment des circonstances atténuantes ; et cela était tout naturel. Puisque la Providence voulait ce mariage, elle n'avait pas pu permettre qu'il en fût autrement, c'était elle qui avait décidé que Micheline aimerait Jacques, comme elle avait décidé que Jacques aimerait Micheline. Il n'y avait donc pas trop à s'inquiéter des difficultés présentes ; si à cette heure elles semblaient à peu près insurmontables, elles s^aplaniraient et les moyens d'action qui restaient cachés apparaîtraient d'eux-mêmes.

Lorsqu'elles arrivèrent à l'hôtel, elles trouvèrent Witold qui attendait la princesse pour lui rendre ses devoirs le jour même de son retour ; et cela fit faire la mine & Micheline, qui se montra plus railleuse que d'ordinaire.

Mais elle la fit bien plus encore quand sa marraine garda Witold à dîner, car elle était toujours la petite fille d'autrefois qui voulait qu'on la prévînt avant de lui arracher une dent ; elle n'était point prévenue de ce dîner avec Witold, et elle n'avait pas amassé une provision de courage pour supporter sa présence.

Après le dîner,, elle prétexta la fatigue du voyage pour se retirer chez elle et laisser sa marraine et Witold en tête à tète : contrairement à ce qu'elle prévoyait, la princesse ne dit pas un mot pour la retenir, et même elle se montra satisfaite de son départ.

Aussitôt que Micheline eut refermé la porte du salon, la princesse aborda le sujet qui lui avait fait désirer la sortie de Micheline, et franchement elle raconta son entretien de la veille, sans rien atténuer, sans rien exagérer, en honnête femme qu'elle était.

— Micheline, mon cher Witold, vous reproche votre froideur, et avec un sentiment de coquetterie en somme assez légitime, elle est fâchée que vous la traitiez comme une petite fille et non comme la jeune fille qu'elle est maintenant.

— Pour prendre cette attitude, j'attendais votre autorisation, j'aurais cru agir en malhonnête homme en me conduisant autrement.

— Eh bien, cette autorisation, vous l'avez.

Il prit la main de sa belle-sœur et la baisa avec un aiouvement d'émotion profonde.

— Telle était ma position que je ne pouvais même pas demander cette autorisation, pas plus que je ne pouvais me montrer empressé auprès de cette adorable enfant. Ah I si vous n'aviez pas dit bien haut votre intention ; ou bien si j'avais ma part du patrimoine des Sobolewski, les choses eussent marché autrement. Mais, par cela seul que j'aurais paru viser votre fortune, j'avais les lèvres closes.

346 MIGHELXHB

— Vous expliquerez cela à Micheline.

— Assurément ; mais avant je tenais à ce que cela fût dit pour qu'il ne restât pas le moindre doute dans votre esprit, et j'espère que Micheline le comprendra comme vous le comprenez vousmême.

— N'en doutez pas, mon cher prince.

— Ce serait un désespoir pour moi qu'il en Jût autrement ; il faut que Micheline sente bien qu'il n'y a aucune pensée de spéculation dans ce projet de mariage, et que c'est parce que Je l'aime que je la veux pour femme; car, telle que je la connais, il est certain qu'elle n'aimerait pas l'homme qui chercherait à l'épouser pour sa fortune, et je veux qu'elle m'aime. Par là, au moins, je suis un Sobolewski, et si je n'ai que bien peu des qualités de notre pauvre Casimir, je lui ressemble en tout cas par ce côté, d'être un homme de sentiment et de mettre le bonheur dans l'amour.

A cette évocation, la princesse sentit les larmes lui monter aux yeux, et elle tendit la main à son beaufrère.

— Oui, vous êtes un brave cœur, dit-elle.

Un triste sourire passa dans les yeux de Wîtold, ordinairement sans regard.

— C'est bien là ce qui me tourmente en ce moment, dit-il, et ce qui jusqu'à un certain point m'angoisse, car si Micheline ne répond pas à mon amour, si ma tendresse ne la gagne pas, je renoncerai à ce mariage ; mon parti est arrêté à cet égard, et rien —

pas môme le désespoir — ne m'en ferait changer : une femme qui m'aime comme je l'aime, ou pas de femme, pas de mariage.

— Elle vous aimera, n'en douiez pas 1

— Dieu vous entende, princesse '

Si jusqu'à ce jour Witold avait montré cette Iroideur et cette indifférence pour Micheline, ce qu'il appelait sa réserve, c'était par calcul, pour tenir la princesse par la peur.

Serait-il le mari de Micheline, ne le serait-il pas ?

Pour qu'il pût sûrement obtenir de la princesse tout ce qu'il voulait, il fallait qu'elle eût^toujours ce doute suspendu sur la tête, et qu'elle se dît que ce mariage si passionnément désiré pouvait ne pas se faire.

— Que ^deviendra Micheline ? répétait-il souvent d'un air inquiet et même fâché.

Alors la princesse se mettait' à trembler.

Si elle ne tremblait pas assez fort, il insistait et, redoublant de froideur avec Micheline, il lui adressait son observation ordinaire :

— Mon Dieu, Micheline, que tu es folle 1

Et son chagrin était si vif, sa voix était si désolée que la princesse ne savait qu'inventer pour aller audevant et au delà de ses désirs : ces jours- là, il

pouvait avouer tous les embarras d'argent qui le tourmentaient, elle Ten tirait aussitôt.

Elle rachetait ainsi la folie ou les fautes de l'enfant, puis, quand elle le voyait moins sombre, elle expliquait que ces fautes n'étaient pas ce qu'elles paraissaient; en réalité, il n'y avait pas meilleure jeune fille; et c'était un éloge en règle qu'elle entreprenait.

— Certainement, répondait-il, je suis de votre avis, ravissante ; cependant elle m'inquiète.

Et à l'éloge il répliquait par des critiques : il y en avait une qui revenait toujours et qu'il répétait avec d'autant plus d'insistance qu'elle était son arme la plus forte, — sa naissance.

-—Si nous connaissions ses parents ? Qui peut savoir si ce qui est inquiétant en elle ne lui vient pas de son père ou de sa mère? alors ce serait incurable. Cette mère était peut-être une aventurière, pour ne pas dire plus. Pour vous, personne pieuse, je comprends que vous n'en preniez pas grand souci ; mais, pour moi, qui crois à la fatalité de l'hérédité, il en est autrement. C'est l'hérédité qui me fait un Sobolewski, avec les qualités et les défauts de notre race. L'hérédité peut lui avoir transmis de môme les défauts et les qualités de la sienne. Quelle est cette race? voilà le point noir.

Que répondre à cela ? La princesse ne sentait que trop la force de cet argument : évidemment un Sobolewski héritier des qualités de cette noble race pouvait avoir peur de s'allier à une femme qui descendait... De qui descendait-elle?

350 MIOHELINE

Sans doute un pareil système n'était pas pour séduire Micheline, et Witold le savait mieux que personne ; mais ce n'était pas Micheline gull avait intérêt à séduire pour le moment, c'était la pnncesse : Micheline, on verrait plus tard, quand elle serait d*&ge à se marier, et alors il se- croyait assuré de n'avoir qu'un mot à dire; à l'heure présente, ce qu'il fallait, c'était que la princesse ne marchandât pas quand il frappait à la porte de sa caisse, et ce moyen était le plus sûr qu'il eût trouvé pour l'ouvrir. Une bonne peur ; il faisait d'elle ce qu'il voulait.

— Vous comprenez, mes frères ne sont pas mariés; je suis le dernier des Sobolewski.

Il était arrivé à jouer du Sobolewski avec un art admirable, et il savait si bien amener ce nom que, chaque fois qu'il le prononçait, l'effet était certain : la princesse portait la main à la petite clef d'or suspendue à son corsage : ne fallait-il pas lui prouver, à ce fier héritier des Sobolewski, qu'il n'avait qu'à épouser Micheline pour voir cette clef d'or passer entre ses mains?

C'était grâce à ce moyen qu'il avait pu prendre dans le monde parisien, celui où Tan s'amuse, le rang qu'il occupait.

Lorsqu'il était sorti du collège, peu de temps après la mort de son frère, la princesse lui avait assuré une pension de six mille francs qu'elle avait bientôt portée à douze mille; mais comment aurait-il vécu avec douze mille francs; quelle figure eût-il faite dans le monde 1 Elle se croyait généreuse, la pauvre

MICHELINB 351

bourgeoise; était-elle assez Beaumoussel? Douze mille francs pour un homme comme lui?

Depuis sa vingtième année jusqu'à ce jour il n'en avait jamais dépensé par an moins de soixantequinze à cent mille et il avait bien fallu qu'il les trouvât.

Un autre à sa place, un aventurier qui n'eût pas été un Sobolewski, les eût tout simplement demandés à la princesse, et, en exploitant âprement la sévérité envers Micheline et la peur du mariage manqué, il les eût probablement obtenus ; mais justement il n'était pas aventurier et il était un Sobolewski; s'il adressait à la princesse en s'appuyant sur cette sévérité et sur cette peur, c'était seulement pour compléter ce que son intelligence et son industrie lui donnaient.

Car il employait son intelligence à faire figure dans le monde, comme il y employait son industrie, activement ; ce n'était vraiment pas sa faute si souvent elles le laissaient en déficit; la vie est si dure à ceux qui ne naissent pas avec cent mille francs do rente I

Que pouvait-il faire? De l'art comme ses frères? de la musique comme Casimir? de la peinture comme Adam? Leur exemple n'était pas pour les tenter; il se rappelait la fortune de la Trompe des Alpes, et il avait sous les yeux le spectacle de la misère qu'Adam supportait sans se plaindre, parce qu'il était un résigné, mais qui n'en était pas moins lamentable. Pouvait-il essayer de la science et de l'industrie comme Ladislas, dont la vie était un combat obscur

dans lequel, un jour ou l'autre, il mourrait honteusement?

Il était prince ; il voulait vivre de l'existence brillante et facile qui convenait à un homme de son rang : il n'avait qu'à regarder autour de lui pour voir des gens qui, sans un sou de patrimoine, dépensaient cent mille francs par an ; il ferait comme eux.

II y avait quinze ans bientôt qu'il menait cette existence, brillante, il est vrai, en apparence, mais non facile comme il avait imaginé avant de la connaître ; terrible, au contraire, aussi misérable par certains côtés que celle d'Adam, aussi pleine de luttes que celle de Ladislas.

Quand il avait commencé à publier des indiscrétions mondaines dans les journaux, il était tout jeune, et le peu que le journalisme lui rapportait venait à peu près compléter son budget, qui alors était loin de monter à cent miUe francs par an. D'ailleurs il avait plaisir à parler de gens dont il était ou dont il voulait devenir l'ami, et il s'acquittait gaiement d'un métier qui , tout en lui rapportant quelques louis de temps en temps, lui coûtait peu de peine : « La fête a été fort brillante ; dans l'assistance nous avons remarqué etc. » Cela s'écrivait

couramment en déjeunant et sans y penser. 5ans grand travail il y avait produit d'argent, et surtout profit de relations agréables ou utiles non seulement dans un certain monde où l'on est affamé de réclames, mais encore dans le journalisme où de nombreuses mains s'étaient tendues vers lui : il

était prince, on ne le craignait pas, on était fier de se montrer en public avec lui, et d'amener son nom dans un article : « Je parlais hier de mon ami le prince Sobolewskî... Mon ami le prince Sobolewski me disait... » Mais ces quelques louis avaient été bien vite insuffisants, et ce n'était plus de temps en temps qu'il les lui fallait, c'était tous les jours. Où les trouver ? Les honnêtes gens dont il avait cité les noms jusqu'alors n'avaient même pas l'idée qu'on pouvait payer les réclames qu'ils se faisaient faire, et les journaux n'étaient pas disposés à augmenter le prix de leurs lignes, ce qui d'ailleurs eût été insignifiant. Mais à côté de ces honnêtes gens il y avait les aventuriers, les parvenus, les tarés, les étrangers, toute cette bohème mondaine qui demande à la publicité ce que l'honorabilité ne peut pas lui donner, et qui est prête à mettre le prix aux services rendus. C'était à ceux-là qu'il avait eu recours ; à côté des noms qui tiennent une place dans le monde parisien, avaient défilé ceux de cette bohème qui cherche à s'en faire une n'importe comment. On va vite et loin sur cette pente ; après les rastaquouères étaient venus leurs fournisseurs, qui, eux aussi, avaient intérêt à figurer dans le courrier mondain du prince Sobolewski : « L'hôtel si beau et si hospitalier, construit, dans les Champs-Elysées, par notre grand architecte *** pour le duc et la duchesse de *** était hier en fête. La magnifique galerie qui longe l'avenue et qui est une merveille , grâce au savoir et au goût artistiques de ***, était le rendezvous de tout ce qui compte à Paris , — cinquante

354 MICHBLINE

lignes d'énumération dans lesquelles figurait tout ce gui compte à Paris, aussi bien parmi les gens du monde que parmi leurs fournisseurs: couturières, bijoutiers, modistes, fleuristes, — la belle duchesse ***, — il y avait quelquefois « la très belle duchesse », mais c'était un tarif spécial que tous ne pouvaient pas s'offrir, — portait une magnifique robe de soie blanche, chef-d'œuvre de ***, toute couverte de dentelles de ***. » Ne s'en tenant pas au journal, il avait réuni ses articles en volumes, divisés en séries : « Les Grandes demeures » , « les Grandes fêtes », « les Chiffonnées », avec l'indication, dans une forme voilée, de l'hôtel à Paris et de la villa à la campagne de ces chiffonnées, mais assez précise cependant pour qu'on pût y aller sans se tromper.

Quand il avait commencé à faire courir, les choses s'étaient passées de la même façon. Un dimanche qu'il avait tiré, le malin, de la princesse, en se plaignant de Micheline, quelques billets de mille francs, il avait dans une petite course réclamé un cheval qu'il avait été tout glorieux de faire courir sous ses couleurs. Puis, à quelque temps de là, il en avait réclamé un autre avec les mômes ressources. Et pendant un an ou deux il s'était contenté des bénéfices qu'ils lui donnaient. Mais il en avait été des courses comme du journal : ce qui était suffisant pour le débutant qui n'avait que de médiocres besoins, ne l'était plus pour l'homme en vue qui en avait de grands. Il fallait plus que quelques petits prix de douze ou quinze cents francs gagnés de-ci

de-là en province sans paris. C'était alors qu'il avait dû accepter une association qui avait été le pendant des réclames des fournisseurs. Le temps est loin où les courses de chevaux étaient un divertissement pour quelques riches désœuvrés, elles sont maintenant une affaire qui doit être menée par des hommes d'affaires connaissant toutes les finesses du métier. A ce moment une des petites écuries qui gagnait le plus d'argent avait pour directeur deux associés dont l'un était un cabaretier de Boulognesur-Mer qui avait appris les roueries des courses avec les jockeys et les hommes d'écuries qui buvaient chez lui dans leurs voyages hebdomadaires de France en Angleterre et d'Angleterre en France, et dont l'autre était un marchand de fourrages du quartier des Champs-Elysées ; c'étaient d'habiles gens qui avaient poussé l'habileté si loin qu'un beau jour, pour une volerie trop grosse, on leur avait interdit tous les hippodromes de France. Que faire ? Une vente fictive avait fait passer leur écurie à Witold qui les avait couverts de son nom et de son titre ; personne môme chez les suburbains n'osait plus risquer un louis sur les chevaux de Wocquez et Mairesse, tandis qu'on engageait sans défiance des paris sur les chevaux du prince Sobolewski.

Pour le jeu, c'avait été la même chose encore ; quand, à ses débuts, il avait été admis dans les cercles, il s'était contenté des quelques louis qu'il y gagnait timidement avec plus ou moins d'adresse, mais là aussi les quelques louis étaient devenus

bien vite insuffisants, et il avait fallu trouver des moyens de mettre le jeu en exploitation réglée, et, tirant parti des relations qu'il s'était créées, il avait accepté devant le tapis vert des associés qui ne valaient guère mieux que ceux qu'il avait sur le turf: — « Quel est ce particulier? Il a été présenté par le prince Sobolewski. » — Et ceux qu'il présentait ainsi avaient ordinairement une veine invraisemblable.

Tout cela était à peu près connu de Germaine, mais non d'une manière précise, qui permît de dire h la princesse : « Voilà l'homme que vous voulez donner pour mari à Micheline I »

Il fallait des preuves, comment les réunir 7

Germaine se le demandait, sanstrouver de réponse à sa question, lorsque, trois jours après leur installation à Paris, il lui arriva un concours étranger qui, dans les dispositions où elle était, lui parut lui aussi providentiel.

Une après-midi que la princesse et Micheline étaient sortis pour leur promenade ordinaire au Bois et qu'elle était restée à Thôtel, on vint la prévenir qu'une personne dont on lui remit la carte, « M. Vauvineux», désirait la voir.

Elle connaissait ce Vauvineux; il avait été autrefois un des hommes d'affaires de la princesse, un de ces complaisants intermédiaires qui s'em ploient volontiers sans qu'on leur ait rien demandé; et, en ces derniers temps, il avait fondé une maison de banque et de crédit, V Universelle , appelée, disait-il, à faire une révolution dans le monde financier. Plusieurs fois il était venu à Hopsore pendant Tété, et elle avait déjeuné avec lui à la table de la princesse. Cependant, comme elle n'avait d*af[aires

358 BnCHELINB

d'aucune sorte avec lui et qu'elle ne s'était jamais mêlée de celles de la prin:esse, elle hésita à descendre.

— Avez-vous dit à M. Vauvineux que la princesse rentrerait à six heures ?

— Parfaitement; il a insisté pour que je vous monte sa carte et pour que Je vous dise qu'il vous priait de lui accorder quelques minutes d'entretien.

Sans doute il s'agissait d'une chose urgente qui intéressait la princesss ; malgré sa répugnance h s'immiscer dans ce qui n'était pas de ses fonctions d'institutrice, elle- ne devait donc pas hésiter plus longtemps. Elle descendit, et trouva Vauvineux, qui l'attendait, plus chafouin, plus insinuant, plus mielleux, plus souriant qu'elle ne l'avait encore vu.

— Mon Dieu, madame, je vous demande pardon de m'être permis de vous déranger ; mais j'ai absolument besoin de voir la princesse aujourd'hui, et j'ai pensé que vous pourriez me dira si elle doit être chez elle ce soir, car il me sera impossible d'attendre jusqu'à six heures.

— Je crois qu'elle ne sortira pas, mais je ne puis rien vous affirmer.

— Puis-je vous demander de la prier, au cas où elle devrait sortir, de bien vouloir m'attendre jusqu'à huit heures et demie ?

•— Je lui transmettrai votre demande.

— Il ne faut pas seulement la transmettre, il faut encore l'appuyer, et chaudement.

— Je ne me permets pas de donner des conseils à la princesse.

— Cela est regrettable, car bien souvent vous pourriez lui rendre service.

Germaine ne répondit pas.

— Ainsi, dans Tespèce, continua Vauvineux en rapprochant son fauteuil comme cela se fait au théâtre lorsqu'on veut indiquer au public qu'il va se dire quelque chose de confidentiel qui doit être écouté, il est d'une importance décisive que je voie la princesse ce soir, et vous allez le comprendre si vous voulez bien me donner quelques minutes. Le succès de notre société, —je veux dire de la société -dont je suis le conseil, — est tel que nous triplons notre capital ; il était de dix millions, nous le portons à trente.

Germaine se demandait en quoi ces détails pouvaient Tin tcresser, quand d'un mot Vauvineux la rendit attentive.

•— Vous savez que la princesse est engagée dans y Universelle pour trois cent mille francs qui, pour une seule année, lui ont donné pour sa part cinquante mille francs de dividende : c'est un succès sans précédent et tel que nous-mêmes n'osions pas le rêver. Qu'elle profite de la nouvelle émission que nous préparons et qui n'est encore connue de personne, pour nous confier une somme importante, ce qui lui est possible (je connais sa situation), et nous la lui doublerons, ce qui lui permettra de donner à sa fille d'adoption un autre mari que le prince Witold.

Vauvineux avait baissé la voix en prononçant ces

360 MICHBUNE

derniers mots, mais les eût-il à peine murmurés que Germaine les eût entendus.

— Si j'3 vous parle avec celte franchisa, continua Vauvineux, c'est que j'ai remarqué, ce qui, d'ailleurs, n'était pas difficile, combien vivement vous êtes attachée à votre élève, et que dès lors je m'imagine que vous devez lui souhaiter un autre mari que le prince Witold.

Le jour do leur rentrée à Paris, on avait parlé de Vauvineux pendant le dîner, et Witold, qui, d'ordinaire, ne prononçait pas dix paroles se suivant, avait accablé le financier sous un terrible réquisitoire. Il y avait donc entre eux une hostilité déclarée, qui expliquait que Vauvineux cherchât à se venger d'un adversaire. Maintenant, il pouvait continuer aussi longtemps qu'il voudrait; Germaine était tout oreilles. Qui sait si elle n'allait pas trouver auprès de lui les moyens d'action qu'elle avait vainement cherchés ?

— Vous connaissez, poursuivit Vauvineux, le respectueux attachement qui me fait le serviteur dévoué de la princesse ; c'est à elle que je dois la fortune que j'ai eu la chance d'acquérir, au concours qu'elle m'a généreusement prêté quand je n'avais rien, et je voudrais lui prouver ma reconnaissance autrement qu'en paroles. Déjà j'ai eu le bonheur de lui placer trois cent mille francs dans notre affaire ; mais je ne me considère pas comme quitte envers elle; je ne le serai que lorsque je lui aurai donné le moyen de marier cette charmante jeune fille d'une façon digne d'elle. Dans les condi-

lions de fortune où elle se trouve présentement, le prince Witold est possible, car les produits Beaumoussel commencent à baisser, et il est certain que d'année en année ils diminueront toujours; mais si je puis, comme je Tespère, lui quadrupler sa fortune, elle trouvera mieux que ce prince polonais qui n*a pour lui que son titre, et qui a contre lui... toutes sortes de choses.

Germaine ne put pas résister à la tentation:

— Quelles choses ? demanda-t-elle.

— Cela nous entraînerait trop loin en ce moment, mais, si plus tard vous voulez connaître le prince Witold, je suis tout à votre disposition; il y en a long à dire sur lui, très long, et il faut Taveuglement delà princesse pour n'avoir pas encore vu qu'il ne pouvait pas être le mari de sa fille.

' — Cependant... dit Germaine, qui aurait voulu dès maintenant connaître toutes ces choses.

— Soyez certaine, répliqua Vauvineux, que le moyen le plus sûr est l'augmentation de fortune que je propose et que nous réaliserons si vous voulez bien m' aider, en insistant auprès de la princesse pour lui montrer les avantages de notre combinaison.

Germaine fut pour répondre qu'elle n'avait aucune influence sur l'esprit de la princesse, mais elle retint ce mot à temps, heureusement. La démarche de Vauvineux, à laquelle elle ne comprenait rien en commençant, s'éclairait pour elle à mesure que cet entretien se continuait. Évidemment, ce que Vauvineux voulait était qu'elle pesât sur la princesse pour

la décider à prendre une grosse souscription dans la transformation de §a Société. Slmaginant qu'elle avait un certain crédit, il cherchait à la gagner, et, dans ce but, il exploitait l'attachement pour Micheline qu'il avait très bien su apprécier dans ses visite^ à Hopsore; de même qu'il tâchait d'exploiter son antipathie pour Witold, qu'il avait su deviner aussi sous les quelques questions qu'elle lui avait posées à propos du prince. Tout le reste n'était que prétextes et roueries d'un homme passé maître dans l'art de la tromperie. Si elle avait pu avoir des doutes sur ses intentions, le dernier mot qu'il lui adressa avant de partir les eût dissipés.

— Il est de règle, dit-il, que tout intermédiaire dans une affaire touche une commission, je ne me permettrais pas d'en offrir une à une personne telle que vous, mais nous serons heureux de mettre à votre disposition quelques actions libérées qui représenteront prochainement une fortune.

Il se dirigea vers la porte, mais c'était une fausse sortie : il n'avait pas tout dit.

— Il est bien entendu que si la princesse était contrariée de m'attendre ce soir, vous ne devriez pas la retenir; je reviendrais demain; il ne faut l'ihdis • poser en rien; je n'ai pas perdu ma journée, puisque nous nous sommes compris.

Il eut un sourire qui soulignait ces dernières paroles et disait clairement que ce grand besoin de savoir si la princesse sortirait ou ne sortirait pas le soir n'avait été qu'un prétexte pour « se comprendre ». Ce n'était pas pour la princesse qu'il était venu,

mais bien pout Tintermédiaire qu'il voulait gagnçr Il partait avec la conviction d'avoir réussi ' le grand mariage pour Micheline, la commission pour Tintermédiaire, avaient produit leur effet; il aurait un porte-parole dévoué, qui dirait et répéterait ce qu'il voulait qui fût dît, non seulement ce soir-là, ce qui était peu important, mai§ les jours suivaAts, quand il faudrait livrer des assauts ^ la princesse fin çm< ployant des s^rmes sérieuses.

Si Vauvineux n'avait dû avoir affaire q^'^ \% prin» cesse, il n'aurait pas pris ces précautions ; \\ Ift connaissait da longue date, ainsi que les moyens ^ employer pour Fentraîner, soit en Téblouîssant, splt en l'intimidant; mais il devrait compter avec Witold, acharné à défendre une fortune qu'il rçgc^rdalt comme sienne, et c'était contre lui qu'il avait cherxîhé une alliée dans Germaine. Mieux que personne il savait combien facilement ^a princesse subissait Vinfluence de son entourage, et il espérait que cette institutrice, qu'il avait jugée intelligente, saurait dire à propos les quelques niots décisifs qui démoliraient l'opposition de Witold : puisqu'elle était intelligente, elle serait heureuse de fçiire manquer un mariage qu'elle devait craindre pour son élève, et, d'autre part, elle serait sensible à l'appât de la commission.

D'ailleurs il n'avait pas l'embarras du cbQîx; il avait pris Germaine parce qu'il ne pouvait pas trouver un autre intermédiaire auprès de la princesse, et il fallait qu'il tirât d'elle tout ce qu'elle pouvait donner.

En effet, malgré ses vingt-cinq pour cent de dividende, V Universelle allai{ mourir si le nouvel appel de fonds qu'elle tentait ne réussissait pas, et, ce qu'il y avait de terrible, d'une mort honteuse qui mènerait ses administrateurs en police correctionnelle pour altération des statuts, majoration des apports, souscriptions et versements fictifs, constitution d'un syndicat destiné à procurer la hausse fictive des actions, et toute une série d!et cœtera que le parquet relèverait comme des manœuvres constitutives du délit d'escroquerie.

' A la vérité, ce ne serait pas la première fois que Vauvineux passerait en police correctionnelle, mais c'était précisément parce qu'il avait eu le malheur de frotter son banc poli qu'il ne voulait pas le frotter de nouveau.

Et puis, ne serait-ce pas pitié, vraiment, de laisser mourir V Universelle, la dernière création qu'il avait soigneusement méditée, longuement étudiée dans une solitude de trois années que la police correctionnelle lui avait assurée è, Melun? Car c'était dans une maison centrale qu'elle avait pris naissance, cette Société qui devait faire une révolution dans le monde financier. Il y avait & peu près un an qu'il piochait cette idée à son atelier, entre deux affreux coquins qui passaient leur temps à préparer les vols qu'ils accompliraient le lendemain de leur libération : brisure de portes, effractions, etc., lorsqu'un matin on lui avait donné pour voisin un remisier avec qui il avait eu autrefois quelques relations, un brave garçon intelligent, entreprenant, appelé La Parisière.

MIGHEJLINB 365

— « Vous ici! —Ne m'en parlez pas; pour une s'mple infraction à la loi sUr les Sociétés. — Comme moi. » Naturellement, ils étaient devenus intimes ; n'est-ce pas dans Tinfortune que se révèlent les grands cœurs? — « Pour combien? — Deux ans. — Et vous î — Trois; j*ai une année de faite. .— Nous sortirons ensemble. »

Ils étaient, en effet, sortis de Melun à quelques jours de distance, unis par une solide association pour fonder V Universelle. Vauvineux n'était point un égoïste; il avait partagé son idée avec son ami, et chacun Tavait travaillée, perfectionnée de son, côté. Elle était^bien simple : au lieu de diriger en leur [nom leur Société, ce que leurs antécédents judiciaires rendaient difficile, ils formaient un conseil d'administration composé des noms les plus brillants de l'aristocratie qui voudraient bien se vendre, et, se tenant dans la coulisse, ils se contentaient d'être « les conseillers financiers » de V Universelle; comme à la tète de leur Société ils n'avaient que des incapables en même temps que des obligés, ils en étaient les maîtres; rien ne se faisait sans eux et que par eux. Quant à trouver autant de noms à panache qu'il leur en faudrait, ils n'avaient pas le moindre doute à ce sujet. Quant à imaginer qu'on pouvait avoir de la répugnance à accoler un nom honnête aux leurs, ils n'en avaient pas même l'idée. Quant à craindre que leur passé pût les gêner un instant, ils avaient trop l'expérience du monde des affaires pour admettre cette niaiserie : on oublie vite à Paris et plus vite encore à la Bourse. D'ailleurs,

366 michqllxe:

où s*arrélerait-on ai Ton se mettait à s'adresser des reproches les uns aux autres?

Ils avaient réussi au del^ de leur espérance ; des noms, ils en avaient trouvé plus qull ne leur en fallait; de la répugnance, ils n'en avaient rencpQtré chez personne ; non seulement on ne leur av^it pas adressé de reproches; mais on leur av^it épargné jusqu'aux allusions.

— Des gaillards très forts, Yauvîneux et I^a Parisiëre; s'ils ont eu des malheurs ils les ont payés,

Cependant quoique très forts ils n'avaient pa$ su, ou, tout au moins, ils n'avaient pas daigné éviter ces infiractions qui menaçaient de les ramener à Melun, et c'était pour cela qu'il fallait que leur capital réel, qui était loin des dix millions annoncés, fût triplé; que la princesse se laissât aller à souscrire il nouveau une grosse somme, et ils étalant sauvés.

Rien ne devait donc être négligé pour la déoider.

MICHELINB 367

Quand Qermalne entendit la yolture de U princesse rentrer, elle descendit pour aauoQcef I4 vi: visite de Vauvineux.

Dans l'escalier eUe rencontra MiobeUn^ qui monr tait.

— Ah I madame Germaine, quel ennui I dit Miiîber line h voix ba^se ; Witold dîne encore avec nous ; c*e$t décidément de la persécution ; ne vous fichez pas si je le malmène un peu fort,

— ÇSalmez-vou8 et rassurez-vous ; en votre abr sence, il nous est tombé du ciel un allié, Quand nous serons seules, je vous expliquerai d'oi^ nie vient mon espoir. Où est la princesse ?

— Dans le salon bleu, avec le monstre. Germaine trouva le monstre, comme disait Miche?

Une, en compagnie de la princesse, et devant lui elle transmit à celle-ci la demande de Vauvineux»

— Que veut-il ?

— Il s*agit d'une nouvelle émission qui n'est encore connue de personne.

•- A quelle heure doit-il venir? demanda Witold

qui, le nez sur un journal, paraissait ne rien écouter.

— A huit heures et demie.

— Je suis curieux de savoir ce que peut être celte nouvelle émission.

— Un nouvel emprunt h votre caisse, ma chère sœur, dit Witold.

— J*ai jusqu'à présent fait une trop bonne affaire avec Vauvineux pour que votre mot soit juste, mon cher Witold.

— C'est précisément parce qull vous en a fait faire une petite bonne qu'il est à craindre qu'il ne veuille vous en faire faire une grosse mauvaise; n'est-ce pas toujours ainsi que se passent les choses ?

Sur ce mot, Micheline entra dans le salon.

— Vous n'êtes pas juste pour Vauvineux, répliqua la princesse ; ce que j'ai mis dans sa société m^a rapporté cinquante mille francs, c'est assez joli.

— Vous a rapporté ; mais combien cela durerat-il?

La princesse n'aimait pas qu'on lui donnât des conseils quand elle n'en demandait pas, et encore moins qu'on voulût prendre la direction de ses affaires ; déjà, malgré sa peur des discussions, elle avait eu plusieurs fois à se défendre contre les empiétements de Witold, et, sur ce point, elle montrait une fermeté qui lui faisait défaut sur tant d'autres : ^

— Vauvineux ne m'aurait pas conseillé cette af, faire si elle n'avait pas été sûre, dit-elle presque sèchement.

— M. Vauvîneux est très dévoué à. marraine, continua Micheline, plaçant son mot pour faire de Topposilion.

— Je ne dis pas qu'il n'est point dévoué, je dis seulement qu'avec un homme qui a son passé, il est prudent de prendre ses précautions.

— Croyez-vous, mon cher Witold, que si ce passé avait été ce que vous dites, il aurait trouvé pour le couvrir des gens comme le duc de Gharmont, le marquis d'Ardisson, le duc de Mestosa et tous les grands noms qui composent le conseil d'administration de VUniverselle? Quant à moi, je considère que le malheur qui a frappé ce pauvre Vauvineux est une leçon qui lui aura profité, et je vous déclare qu'elle ne m'empêchera pas plus de lui confier des fonds pour cette nouvelle affaire qu'elle ne m'en a empêchée pour la première.

— - Vous ne savez pas tout ce qu'on dit de lui.

— Je sais que ceux qui réussissent sont exposés à l'envie et à la calomnie.

— Il y a des faits.

— Je ne les connais point.

*— Si vous les connaissiez ?

— Certainement, je ne ferme pas les yeux à l'évidence, mais encore faut-Il qu'on la fasse, cette évidence.

— Eh bien, je la ferai, je vous promets, car je ne peux pas souffrir qu'une honnête femme comme vous soit victime de sa générosité et de sa bonté. Voulez- vous me donner quelques jours avant de

370 MICHELXI^E

VOUS engager avec Yauvîneux? Si vous voulez une date certaine, prenons huit joursi.

— Que feront huit jours ?

— Ils me donneroiit le temps de vous prouver qu'il y a imprudence à s'engager avec Vauvineux : est ce trop que huit jours pour sauver votre fortune ?

A une question pos$e en ces termes, la princesse ne pouvait pas répondre par un refus. Sans doute il lui en coûtait de paraître abandonner Vauvineux qui lui avait toujours été fort dévoué, — au moins le croyait-elle. Mais, d'autre part, elle ne pouvait pas refuser cette preuve que Witold lui proposait ; c'eût été un entêtement dont il eût pu très justement se blesser. En somnae, cette fortune qu'il défendait était jusqu'à un certain point à lui, et déjà il pouvait la considérer comme sienne, ce qui expliquait son intervention et la légitimait. L'hostilité de Micheline était déjà bien assez blessante. S'il ne rencoi^trait partout et chez tous que de Topposition, il finirait par se décourager-

— Soit, dit-elle, je vous promets de ne rien conclure avec Vauvineux avant huit jours.

Contrairement à ce qui se passait d'ordinaire, Germaine était restée dans le salon pendant ce colloque, et pour se donner une contenance elle avait appelé Michelin près d'elle, mais elle n'avait pas perdu un mot de ce qui se disait entre la princesse et Witold.

Si Vauvineux ne s'était point avapcé à la légère, cette guerre que Witold voulait lui faire était le salut de Micheline ; iln'y avait qu'à le prévenir qu'il devait se défendre»

Pendant le dîner il ne ftit plus question de Vauvîneux; à huit heures et demie seulement la princesse fit la remarque quli allait arriver^ et gaiement elle assura Witold qu'elle tiendrait son engagement.

Germaine se demandait comment elle pourrait échanger quelques mots avec le financier mais elle n*eut point à trouver une combinaison qui semblait à peu près impossible : Vauvîneux ne vint pas.

— Vous voyez qu'il n'est pas aussi âpre à la curée que vous vous Timaginiez, dît la princesse à Witold lorsque celui-ci se relira.

— Il est trop habile pour montrer un empressement compromettant.

Germaine ne se coucha point, bien certaine que Micheline voudrait rentretenir le soir même; en effet, quand tout le monde fut endormi dans Thôtel, elle entendit un léger frôlement à sa porte, — c'était Micheline qui entrait en se glissant sans bruit.

— C'est maintenant qu'il faut tout me dire. Quel est cet allié dont vous m'avez parlé?

— M. Vauvineux.

Et Germaine raconta la visite du financier, sans rien cacher

— Quelles choses sait-il sut Witold? interrompit Micheline, ne voyant tout d'abord que cette menace immédiate.

~ Il ne s'est pas expliqué là-dessus.

— Eh bien, alors?

— Ne sentez-vous pas que s'il se voit menacé par le prince Witold, il s'expliquera, et qu'il s'arrangera pour apprendre d'une façon précise, avec preuves à

Tappui, ce qu'il ne sait peut-être aujourd'hui que par des propos en Tair.

— Alors il faut qu'il soit averti de la guerre que Witold veut lui faire.

— Assurément, cela le pousserait à se défendre et à démolir celui qui veut le perdre, mais il y a à cela un danger auquel je n'avais pas pensé tout d'abord, et qui, depuis que je réfléchis à cette situation, me paraît grave.

— Quel danger?

— Celui qu'il perde le prince dans l'esprit de votre marraine.

— Vous appelez cela un danger I s'écria Micheline stupéfaite.

— Vous ne pensez qu'au prince Witold

— Et à Jacques I

— Il faut penser aussi à la fortune de votre marraine que le prince défend.

— Pour lui-même, pour qu'elle ne lui échappe pas.

— Que ce soit pour lui, pour la princesse ou pour vous, il n'en est pas moins vrai qu'il la défend contre les entreprises de Vauvineux. Que M. Vauvineux soit l'aventurier et le voleur qu'il dit, cela est possible, nous n'en savons rien; mais ce que nous pouvons comprendre, c'est que si, après une lutte entre eux, Vauvineux reste maître du champ de bataille, la fortune de votre marraine se trouvera exposée.

— Qu'importe la fortune, quand il s'agit de la vie?

— Je ne dis pas que le bonheur ne doive pas passer avant l'argent; mais je ne voudrais pas que

par une imprudence nous eussions contribué à compromettre la fortune de votre marraine qui, en réalité, est la vôtre.

— Lâchons Vauvineux sur Witold et ne prenons pas souci du reste ; advienne que pourra I

— Cela est un moyen qui est de votre âge, mais qui n'est plus du mien.

— Vous, une femme d'argent 1 '

— Pour vous, oui, mon enfant, comme pour vous Je serai une femme d'intrigue s'il le faut, bien que par nature je ne sois ni l'une ni l'autre, vous avez dû vous en apercevoir.

— Vous êtes une femme de cœur, voilà ce que je sais. .

. Quand Micheline lui disait un mot de tendresse, Germaine perdait tout de suite la tète; mais ce n'était pas le moment de s'abandonner, il fallait ne penser qu'aux difQcultés de la situation présente et aux moyens à employer pour les surmonter.

— Vous comprenez, n'est-ce pas, dit-elle, que si M. Vauvineux est venu me proposer d'être son intermédiaire et de peser sur l'esprit de la princesse pour la pousser dans celte affaire, moi qui ai si peu d'influence et de crédit, c'est qu'il a un intérêt considérable à mettre la main sur une partie de la fortune de votre marraine, et cela doit nous inspirer une grande défiance? Vous comprenez aussi que s'il a tant tenu à avoir un entretien avec moi pour que j'obtienne de la princesse qu'elle le reçoive ce soir, alors qu'il n'est même pas venu, c'est qu'il a simple-

3U mîÔHeCINe

ment cherché un t)rétexte pour me gagner à sa eause, et cela doit redoubler notre défiance?

— Je ne dis pas qu'il faille avoir eonfiauce en kiî, mais c'est l'affaire de ma marraiae; la vôùre, c'est de le pousser pour démolir Witd4; puisqu'il sait des choses terribles contre Witold, il fautseu^^en servir.

— Je vous ai dit que pour vous j'étais caimble de devenir une femme d'intrigue, et je le deviendrai. Demain, J'irai trouver M. Vauvineux.

— Chère madame Germaine I s'écria Micheline en lui prenant la main.

— Il faut que ce soit pour vous, car je ne suis guère brave; mais enfin, en me préparant j'aurai cette résolution. Quand M. Vauvineux connaîtra les menaces du prince Witold, il voudra se défendre et il parlera en même temps qu'il agira : si les choses qu'il sait ou qu'il peut apprendre ont la gravité qull dit, le prince sera sérieusement menacé.

. — Il sera perdu.

— Peut-être! si alors vous avez la fermeté de dire à votre marraine que vous ne l'épouserez jamais.'

— Soyez tranquille, j'aurai cette fermeté et Je le dirai plutôt dix fois qu'une.

T- Nous pouvons donc réussir, maïs ma tâche ne serait pas accomplie jusqu'au bout si je vous débarrassais seulement du prince Witold, il faut qu'en même temps je débarrasse la princesse de M. Vauvineux. *

— Et comment?

— Vous voulez lâcher M. Vauvineux contre le

prince Witold : je voudrais en même temps lâcher le prince Witold contre M. Vauvineux ; qu'ils se combattent, qu'ils se démolissent et vous échapperez à l'un en même temps que la fortune de votre marraine échappera à l'autre.

— C'est admirable!

870 laaiELiMï

Gennaine était une timide dont les fatalités de la yie avaient fait une opprimée. Le sentiment du devoir à accomplir la redressa, et celui de la responsabilité lui mit la résolution au cœur.

Pour la première fois, elle avait réellement sa fille entre ses mains, — son bonheur et sa fortune, — que la Providence lui remettait la jugeant enfin digne d*6tre mère. Qu'elle ne fût pas là, qu'elle n'intervînt pas d'une façon active et il était vraisemblable que la princesse finissait par imposer Witold à Micheline; ou bien si Witold était démoli par Vauvineux, il était vraisemblable que le financier s'imposerait; dans le cas où Witold l'emportait, c'était Micheline qui était perdue; dans le cas, au contraire, où il était battu, c'était la fortune.

Le lendemain matin, à neuf heures, elle entrait dans les bureaux que V Universelle occupait au premier étage d'une maison de la rue de Grammont d'apparence honnête et grave comme il convenait à une société qui comptait lès noms les plus nobles dans son conseil et ne voulait pas être confondue

BfICHEUNB 377

ayec les vulgaires agences du quartier de la Bourse. Rien du tripot, rien du coupe-gorge à Y Universelle, ni par la maison, ni parles garçons de caisse d'une correction sévère dans leur habit bleu de roi à larges boulons d'argent, tous décorés.

Quand elle demanda Vauvineux, on lui répondit qu'il ne pouvait pas recevoir en ce moment et elle attendit.

Puis, le temps s'écoulant, elle se décida à écrir(3 un billet court qu'elle pria un garçon de remettre à M. Vauvineux, et presque aussitôt elle fut introduite dans un vaste cabinet de travail où Vauvineux était assis devant un immense bureau dont l'autre côté était occupé par son associé La Parisière.

En la voyant entrer, Vauvineux se leva et vint au-devant d'elle.

— - Comment, chère madame, vous ayez pris la peine de venir jusqu'ici? Je serais passé à l'hôtel dans l'après-midi.

Puis s'adressant à La Parisière :

—• Mon cher La Parisière, je vous présentÊ,madame Germaine, de qui je vous ai parlé.

La Parisière voulut bien se redresser pour saluer courtement, et Germaine vit une vraie tète de singe, au front bas et fuyant, à la physionomie mécontente et dure.

Un peu honteuse du rôle qu'elle avait à jouer, Germaine eût mieux aimé être seule avec Vauvineux, mais elle n'était pas venue pour reculer, et, puisqu'il fallait parler devant ce vieux singe aux aba-

Joues blanchies et aux mains retroussée^, elle parle*rait.

Au reste, \auvineux, qui parut lipe sa répugnance, lui vint en aide.

— Qui nous vaut l'honneur de votre visite? Vous pouvez parler devant mon ami La Parisiôre, nous ne faisons qu'un.

— J'ai tenu à vous dire que je ne pourrais pas remplir auprès de la princesse le rôle que vous vouliez me confier.

— Gomment cela?

La Parisiëre ne fit pas de question, mais il releva la tète par un geste qui disait qu'il était attentif.

— Je rencontrerais auprès de la princesse, continua Germaine, une opposition contre laquelle je ne pourrais rien ; j*aime mieux vous en prévenir à l'avance.

-— D'où viendrait cette opposition?

Elle hésita un moment.

— Du prince Witold, dit-elle enfin; elle ne viendrait pas, elle est ^enue ; le prince Witold est rentré hier avec la princesse, et il était là lorsque j'ai dit que vous désiriez voir la princesse le soir et dans quel but.

Vauvineux laissa échapper une grimace de mécontentement.

— J'ai été interrogée, continua Germaine, j'ai dû répondre.

— Oh I je ne vous blâme pas, chère madame; d'ailleurs, je n'ai à me cacher de personne, pas plus du prince Witold que d'un autre.

MIGHELINH 379

La Parisière crut devoir renchérir, et, s'adressant (lu geste à Germaine, mais en parlant les yeux dans ceux de Vauvineux :

— Vous n'avez que ce que vous méritez, mon bon Vauvineux ; voilà ce que c'est que d'avoir voulu faire profiter la princesse Sobolewska d'une bonne affaire, on s'imagine que vous avez voulu lajourrer dans une mauvaise. Si vous étiez resté tranquillement ici comme je le voulais, la princesse serait venue demander, que dis-je demander ? serait venue implorer ce que vous avez été lui offrir.

— Que voulez-vous! interrompit Vauvineux avec bonhomie.

— Je voudrais que vous fussiez plus sage et plus pratique. Parce que la princesse Sobolewska vous a rendu service autrefois, il semble que vous ne pourrez jamais vous acquitter envers elle.

■— Il est vrai.

—Vous avez déjà fait asse?; croyez-moi, restez-en là.

Vauvineu:^ ne répondit rien à ce conseil amical, mais s'adressant à Germaine avec un sourire :

— Et sur quoi le prince Witold appuie-t-il son opposition? demanda-t-il d'un air presque indifférent.

— Une l'a pas dit; il a seulement demandé à la princesse de ne pas s'engager avec vous avant huit jours.

— Pourquoi huit jours?

— Parce qu'avant huit jours il se fait fort de lui

3S0 lOCHBUNB

prouver qu'elle ne doit pas mettre de nouveaux fonds dans votre aCFaire.

^ Alors c'est la guerre?

— Une guerre acharnée et telle que je ne pouvais pas me permettre dlntervenir sans m'exposer à me faire broyer, moi chétive.

— Nous ne vous demandons pas cela, madame, dit La Parisière en intervenant de nouveau, car nous renonçons à toutes relations avec la princesse Sobolewska; elle a besoin de nous, nous n'avons pas besoin d'elle.

Germaine eut un mouvement d'émoi, et ce fut avec angoisse qu'elle se demanda s'il parlait sincèrement; avait-elle donc perdu son allié en voulant l'engager plus fortement?

Ils ne se disaient plus rien ni l'un ni l'autre, et ils se regardaient ; mais, comme l'expression de leur visage montrait plus d'inquiétude que de colère, cela la rassura.

— On ne m'y reprendra plus à vouloir faire la fortune des autres malgré eux, dit Yauvineux.

— Je vous avais prévenu, répondit La Parisière; si vous m'aviez écouté, cela ne serait pas arrivé.

Une fois encore Yauvineux ne répliqua point, car il y avait cela de curieux entre ces deux associés que l'un paraissait spécialement chargé de gronder l'autre, mais ce qui ne méritait pas moins l'attention, c'étaient les regards qu'ils échangeaient à chaque instant en gens qui ont créé un langage muet à leur usage.

Ce fut à Germaine que Yauvineux répondit.

MICHELINB S8i

— Bien entendu, il n'y a rien de changé entre nous; ce qui est dit est dit, vous aurez vos actions.

— Je ne saurais les accepter, s'écria Gercçiaine, honteuse de ce marché.

— Pourquoi donc? Vous nous avez rendu service, car c'en est un grand que défaire connaître à d'honnêtes gens les coquins qui les guettent ; nous espérons bien que ce ne sera pas le dernier.

Germaine ne persista pas dans son refus ; il serait temps de le renouveler si un jour ils renouvelaient leur offre — ce qui était douteux.

Elle se leva pour se retirer et Vauvineux la reconduisit à la porte avec toutes les démonstrations d'une respectueuse politesse.

— Au revoir, chère madame, au revoir I

Et il referma lui-même la porte en saluant encore.

— Si on s'arrangeait avec ce Witold? dît La Pa^ risière quand Vauvineux revint à son fauteuil.

— Quel arrangement est possible avec un homme qui veut tout pour lui.

— Quelle canaille I

— Il se croit à la veille d'épouser la fille d'adoption de la princesse, et veille sur une fortune qu'il considère comme lui appartenant déjà. Il n'y a pas d'arrangement possible. D'ailleurs, ce serait tromper l'espérance de cette brave dame qui est décidément plus intelligente que je ne croyais, et qui compte bien que nous allons faire une guerre à mort au Witold pour qu'il n'épouse pas la petite.

— La guerre, la guerre, elle est bien aventureuse

pour nous; j aimerais mieux un arrangement mèma médiocre.

— Il n'y en a ni de médiocre ni de boa h attendre ; il faut renoncer ou persévérer; renoncer, vous save» ce qui nous attend si nous n'avons pas les foiMls de la princesse; persévérer n'est possible que si nous démolissons Witold; il a demandé huit jours pour nous battre, c'est h nous de prendre les devants et de telle sorte qu'avant trois jours nous l'ayons mis dans l'impossibilité de nous nuire.

— Cela s'engage mal.

— Je ne dis pas non, mais qui va tout seul en ce monde? avez-vous jamais eu un succès sans l'emporter haut la main? Moi, non. D'ailleurs il ne s'agit pas' de partir en guerre nous-mêmes ; nous y enverrons le duc de Charment, il faut bien qu'il nous serve h quelque chose; il est le président du club de Witold, il a barre sur lui.

^ Avec sa peur du scandale, il n'osera rien faire.

— C'est justement la peur du scandale qui le décidera ; il aimera encore mieux qu'il éclate au cercle qu'ici, sur un autre que lui. S'il n'y avait pas prise sur le prince Witold, la chose serait difflcile, mais précisément il y a prise. Depuis longtemps on parle de tricheries, de cartes marquées, de télégraphie dans laquelle le prince Witold remplirait le rôle de comtois, et si la bombe n'a pas encore éclaté, c'est que personne ne se soucie d'y mettre le feu.

A ce moment, un garçon entra dans le cabinet et annonça que le duc de Charment venait d'arriver.

— Allons-y, dit Yauvineux, l'heure a sonné.

MiGHELtKii: 38S

Vauvineux et La Parisière bougonnant, passèrent dans le salanila président du conseil.

En devenant malgré lui et sous le coup de la nécessité homme d'argent, le duc n'avait rien perdu 4e soti élégance ée manières et de sa politesse; le toancier n'avait pas tué le gentleman; au contraire il Tarait encore affiné, comme si celui-ci tenait è affir* mer bien haut sa race et son titre, de peur qu'on u^ le confondît avec les gens de son nouveau milieu :

-^ Bonjour, messieurs, dit-il gracieusement, quoi de nouveau ?

— Il a de nouveau, dit La Parisière, que nous sommes en danger d'être fichus.

Si le duc exagérait son élégance native et sa politesse, par contre, La Parisière exagérait sa brutalité acquise dans le monde des affaires ; c'était sa réplique à des manières qui l'humiliaient.

— Qu'est-ce à dire, messieurs? demanda le duc avec hauteur.

Là-dessus, Vauvineux prit son sourire le plus Insinuant :

— Ce n'est pas ainsi que les choses doivent être présentées, dit-il. La Parisière va trop vite. Vous savez que quelques petites irrégularités ont été commises lors de la constitution de notre société, notamment en ce qui touche certaines souscriptions qu'on qualifie de fictives... Une niaiserie 1

— Vous m'aviez assuré...

— Que nous les ferions disparaître. G*était à quoi nous travaillions et ce que nous allions réussir en appliquant à l'ancien capital un nouvel apport de la

princesse Sobolewska, lorsque le prince Witold Sobolewski est venu se Jeter au travers de notre combinaison, afin de mettre la main sur la fortune de sa belle-sœur. Eh bien, monsieur le duc, il faut que vous exécutiez le prince Witold Sobolewski à votre cercle^ ce qui vous est facile avec tout ce qu'on lui reproche^ et de telle sorte qu'il perde toute influence et tout crédit sur l'esprit de sa belle-sœur, — ce qui arrivera sûrement s'il est déshonoré, car la princesse est trop honnête femme, pour donner sa ûlle d'adoption à un homme perdu.

— - Mais, messieurs...

— L'influence du prince Witold détruite, nous reprenons la nôtre sur la princesse, qui nous fait cet apport de fonds indispensable pour elQ^acer ces petites irrégularités, et alors, au lieu d'être flchu^, comme le dit La Parisière^ nous pouvons lancer notre nouvelle émission qui nous assure le succès, un succès foudroyant.

— La situation est bien simple, interrompit La Parisière durement, d'un côté la police correctionnelle, de l'autre la fortune, et vous savez que si nous allons en police correctionnelle, vous y viendrez avec ^Qus, monsieur le duc.

MICHEUNB 385

En sortant de la rue de Grammont, Germaine s'était dirigée vers le boulevard Malesherbes, où demeurait Witold.

Elle n'avait accompli que la moitié de sa tâche : Vau vineux contre Witold, c'était bien; maintenant il lui fallait Witold contre Vauvineux. Et lé difficile dans son entreprise, c'était de combiner les deux actions de façon à les faire marcher ensemble sans que Tune devançât l'autre. Witold avait demandé huit jours pour démolir Vauvineux; celui-cî à coup sûr ne prendrait pas ce délai pour démolir Witold ; il fallait donc que Witold se pressât.

C'était un confortable appartement de garçon que Witold occupait, boulevard Malesherbes, tout auprès de la Madeleine, et digne par son élégance d'un homme qui comptait dans le monde paVisien. A la vérité» l'ameublement en appartenait à un tapissier k la mode qui usait largement de la publicité dont disposait Witold, mais cela ne regardait point le public, qui ignorait cet arrangement, connu seulement de quelques personnes; pour le vulgaire, lorsqu'il était admis chez le prince Sobolewski, il se trouvait

en présence de jolies choses : meubles, tapis, tentures, marbres, bronzes, tableaux, curiosités, qui faisaient honneur au goût de celui qui les avait choisies.

Germaine, qui n'était jamais veriue chez Witold, fut surprise de cette élégance, et, avec la simplicité d'une naïve qui s'imagine que le luxe ne va pas sans la fortune, elle se demanda comment ce riche mobilier pouvait appartenir à un homme vivant d'expédients.

Dans le salon oîi on l'avait iatroduite en attendant que Witold pût la recevoir, se trouvaient deux hommes d'apparence vulgaire, veston court de gros drap h carreaux sombres, chapeau de feutre, grosses bottines, ayant tout l'air de gens d'écurie, qui eau* salent en anglais et qui ne s'interrompirent point quand elle entra; l'ayant reconnue pour une Pran çaise, ils s'imaginaient sans doute qu'elle ne pouvait pas les comprendre.

Elle s'était assise devant une table et elle avait pris un journal qu'elle lisait, n'écoutant point ce qu'ils disaient, lorsque quelques mots forcèrent son attention.

C'était évidemment de Witold qu'il s'agissait entre eux, et tout ce qui le touchait l'intéressait trop pour qu'elle ne prêtât point l'oreille à leur entretien. L'un s'exprimait avec l'accent d'un Anglais de naissance, l'autre avec un accent français. Bien qu'elle sût admirablement l'anglais, il y avait des mots qu'elle ne comprenait point et qu'elle entendait pour la première fois : des termes de sport sans doute ou d'argoU

-^ Gomment I disait l'un, celui qui avait Taîr d'être Anglais, quand des pauvres dis^Wes, après m'avoip déposé leur montre, leur chaîne, une épingle, les boucles d'oreilles ou le bracelet de leur femme, une reconnaissance du mont-de-piété, des couverts en. argent, pour avoir quelqueslouis qui leur permettent de faire face h leurs engagements, me rendent ces quelques louis régulièrement, vous voulez que je garde à perpétuité toute la quincaillerie de votre prince qui ne rend jamais rien! Non, j'en ai assez, à la fin. Si tous mes clients étaient comme lui, ma maison ne serait pas assez grande. J'ai besoin démon argent.

— Il vous rendra bientôt tout ce qu'il vous doit

— Quand, bientôt?

— Quand il sera marié.

— Pourquoi ne se marîe-t-il pas tout de suite?

— Parce qu'en se faisant désirer il obtiendra une plus grosse dot : soyez tranquille, il connaît son affaire.

— Voilà le diable, je ne suis pas tranquille ; je finis par ne plus y croire, à son mariage; vous ver* rez qu'il nous filera dans la main.

— Il n'y a pas de danger; avant trois mois- il sera marié, et vous, vous serez payé. Mais ce n'est pas tout : aussitôt qu'il aura la dot, il montera, une écurie comme on n'en a jamais vu en France, et qui est-ce qui aura des grosse? commissions? ce sera mon petit Rochester,

Bien que Germaine ne fût pas au courant des choses du sport, elle avait trop souvent entendu

388 MICHEUNB

Micheline et Witold parler des courses pour ne pas connaître Roches ter, le plus hardi et le plus heureux des bookmakers. Ainsi Witold en était réduit à em* prunter sur gages à cet homme qui avait plus de confiance dans les pauvres diables qui rendaient que dans le prince qui ne rendait Jamais rien. La fortune de Micheline servirait à payer ses dettes et à entretenir une écurie de courses. Gela était vraiment rassurant.

— Vous verrez quelles affaires nous ferons, continuait Tami du petit Rochester en le tapotant sur Yépaule; nous les roulerons tous.

— Prenez garde qu'il ne vous roule vous-même, mon vieux Wocquez, dit Rochester : il est bien malin.

A ce moment, deux ouvriers tapissiers entrèrent dans le salon, accompagnés du valet de chambre, et se mirent à décrocher deux des tableaux que Germaine avait en face d'elle : des Nymphes de Corot, des Singes à table de Ph. Rousseau.

— Vous n'avez rien apporté pour les remplacer? demanda le valet de chambre; ça va faire un vide, ce n'est pas joli.

— Le patron a dit que le prince vienne choisir luimême ce qu'il veut ; vous comprenez qu'il n'allait pas manquer l'occasion de vendre.

— Alors ils sont vendus, ceux-là.

— Il faut les faire voir.

— A propos, continua le valet de chambre, le canapé du fumoir a un accroc : vous devriez bien l'emporter et dire qu'on me le remplace.

MZCHELXKB SSO

Chaque mot était signifioatif pour Germaine; elle eomprenait maintenant d'où venait ce luxe qui l'avait si fort surprise : de chez le tapissier, où il était loué.

ÉYidemment si elle passait quelques heures dans ce salon, elle en apprendrait bien d'autres.

Mais une porte s'ouvrit et Witold parut, accompagnant une femme la tète enveloppée dans un épais voile marron qui la cachait comme un masque. Il la conduisit Jusque dans le vestibule, puis, revenant, il alla tout de suite à Germaine.

— Eh quoi I c'est vous, madame, dit-il avec surprise, se passe-t-il donc quelque chose de grave?

— J'aurais à vous entretenir un moment,

— Je suis à vous.

Et, allant aux deux hommes, il leur tendit la main :

— Bonjour/ Rochester, bonjour, Wocquez; je suis à vous tout à l'heure, le temps de recevoir madame.

— Mais je suis pressé, dit Rochester de son air de dogue anglais, prêt à mordre et en montrant ses crocs pointus.

— Vous ne ^voudriez pas, mon cher, faire attendre une femme.

Et, sans plus s'occuper de lui que s'il avait été un pauvre diable, Witold passa dans son cabinet avec Germaine.

— Je pense qu'il s'agit de quelque chose de grave? dit-il.

— Pour la fortune delà princesse, oui, répondit Germaine, et aussi pour moi.

— Est-ce qu'elle a cédé avec Vauvineux? s'écria Witold.

— M. Vauvineux n'est pas rev^enu à l'hôteL Wilold eut un soupir de soulagement.

-^ Mais hier, continua Germaide, il s'est passé entre lui et moi des choses qui, me^emhle-t41f doivent être connues de vous, et que J'aurais dites à la princesse si je n'avais craint de la blesser en paraissant me mêler de ses affaires, ce qu'elle n'aime pas^ vous le savez.

-^ Quelles choses ? demanda Witold vivement.

— M. Vauvineux m'a offert un certain nombre d'actions libérées si je réussissais & décider la prin* cesse à mettre de nouveau une grosse somme dans la société.

— Le coquin!

— Il m'a semblé, en effet, que ce [n'était pas: là un honnête procédé, auquel M. Vauvineux n'aurait pas eu recours s'il n'avait eu souci, comme il le prétend, que de l'intérêt de la princesse ; et j'ai voulu vous prévenir afin que vous avisiez.

— Soyez tranquille.

*^ J'ai cru qu'il y avait urgence et je suis venue.

— Je vous remercie au nom de Micheline» pour qui je vais agir énergiquement Vauvineux n'aura rien, soyez-en certaine. C'est un Nouveau service que Micheline vous devra et qui sera à ajouter à tous Ceux qu'elle vous doit déjà. Je vous promets que nous nous en souviendrons.

C'était la première fois depuis sept ans que Witold adressait une parole gracieuse h Germaine qu'il

avait toujours traitée avec un parfait dédain, la regardant de ^ haut comme une domestique , un être infime qui pour lui n'existait pas ; mais le moment était vraiment mal choisi et Germaine eut hâte d'éehapper & des remerciements qui la mettaient mal à Taise. D'ailleurs elle n'avait plus rien à dire : Witold était averti. Elle n'ajouta qu'un mot :

— J'ai cru qu'il n'y avait pas de temps à perdre.

— Assurément, et je n'en perdrai pas; j'ai demandé huit jours, je ne les prendrai pas; demain ou au plus tard après-demain l'affaire de Vauvineux sera réglée, il ne sera plus à craindre.

-^ Puis-je vous prier de ne pas parler de ma démarche? demanda-t-elle.

- -^ Ne craignez rien, jie n'en parlerai qu'à Miche- Une... plus tard... et j'espère que ce plus tard sera bientôt.

Germaine avait hâte de rentrer auprès de Micheline, qui attendait son retour anxieusement; maintenant elle n'avait plus rien à faire; ce qui allait se passer était en dehors d'elle et au-dessus d'elle; les deux adversaires qu'elle avait lancés l'un sur l'autre allaient se choquer et la coïncidence qu'elle avait cherchée semblait devoir se réaliser.

Elle aurait donc pu enfin faire œuvre de mère une fois dans sa vie, sauver sa fille, assurer son bonheur.

Du jardin, elle vit Micheline à une fpnêtre, guettant la grille d'entrée ; elle n'osa pas lui faire un signe, mais vivement elle monta l'escalier.

<- Eh bien?

302 MIGHEI.INE

Elle raconta ce qu'elle avait fait, ce qui s'était ait:

— Witold est perdu ! s'écria Micheline.

— Et Vauvineux aussi.

— Que va-t-il se passer?

— Je n'en sais rien; mais, au moment oti la lutte va éclater, Je ne voudrais pas que vous fussiez seule, et je crois qu'il serait mauvais que votre marraine n*eût pas près d'elle quelqu'un qui eût le droit de parler pour elle, avec fermeté, avec autorité.

— Quelqu'un ? Jacques !

-Oui,

— Ohl madame Germaine? s'écria Micheline éperdue.

— Il faut lui envoyer une dépêche ; il est à Toulon, il peut être ici demain : il arrivera sans prévenir, sans dire qu'il est appelé.

— Faisons la dépêche tout de, suite.

— Je la porterai.

La dépèche fut écrite par Micheline, qui voulut se donner cette joie comme s'il s'agissait d'une lettre qu'il pourrait lire : elle était un peu longue, d'un style qui n'avait rien de télégraphique ; mais qu'importait? Ce qu'il fallait avant tout, c'était qu'elle fût claire et précise.

Lorsque Germaine revint du bureau du télégraphe, Micheline était assise dans l'attitude du recueillement, les yeux brillants, exaltés, les lèvres trem« blantes.

Elle se leva et, venant à elle lentement avec une gravité qu'elle ne lui avait jamais vue :

— Madame Germaine, dit-elle, je vous en prie.

inCHBLINE 893

»épondez-moî avec votre cœur, comme moi je vous interroge avec le mien.

— Que voulez-vous? demanda Germaine surprise de celte émotion.

— Vous avez connu maman?

— Mon enfant I

Ce fut un cri qui s'échappa du cœur de Germaine, mais instantanément elle réagit contre cette faiblesse.

— Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.

— Parce que, si bonne que vous soyez, vous ne pouviez pas faire pour une élève qui n'eût été qu'une élève ce que vous avez fait pour moi. Si je ne vous ai pas remerciée tout à l'heure, ce n'est pas remerciée que je devrais dire , c'est que la joie m'emportait. En votre absence, j'ai réfléchi, j'ai senti que si vous avez été ce que vous êtes depuis huit ans, que si vous avez fait ce que vous venez de faire, c'est que vous avez connu maman, c'est que vous l'avez aimée, c'est que c'est elle qui vous a miseprès^de moi. Oh! ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai cette pensée, bien des fois j'ai voulu vous en parler; mais maintenant je ne puis plus me taire; vous ne pouvez pas vous taire non plus ; je vous en prie, parlez-moi de maman.

Germaine croyait avoir épuisé les émotions lés plus terribles, elle n'en avait jamais cependant éprouvé de plus violente. Allait-elle faiblir? Allaitelle ouvrir ses bras? Quelle joie!

Mais ce n'était pas à elle qu'elle devait penser.

304 MICHELir?E ■

c'était h sa flUe. Elle n'avait plus qu'un sacrifice à lui faire, celui-là. Elle le ferait.

— Non, mon enfant, non, je n*ai pas connu votre mère ; je n'ai pas eu besoin qu'on me dise de vous aimer; vous voyez, vous sentez combien je vous aime 1

Un domestique, ouvranfla porte, annonça que la princesse attendait pour le déjeuner.

îOCHëUNë c95

Dans Taprès-midi, Witold se présenta à Thôtel, car il agissait maintenant en flaoeé et tous les jours régulièrement il venait faire sa cour à Micheline.

Pour la première fois, il fut acoueilli presque gracieusement : Micïkelioe voulait être politique, et en môme temps elle prenait un malin plaisir à se faire aimable pour un homme qu'elle ne craignait plus et qu'elle haïssait. Assez longtemps il Tavait assassinée de ses observations revéches, elle se vengeait en favorisant des espérances qui allaient être si cpuellament déçues : .ne serait-ce pas une douleur de plus pour lui de dire qu'il perdait à la fois et iMe belle fortune et une femme dont il était aimé?

Tout bas, elle riait de voir ses mines satisfaites et ses airs vainqueurs ; le réveil n'en serait que plus dur.

A un certain moment, il put s'approcher de Ger* maine, qui travaillait dans un coin du salon, et lui, qui ne lui avait jamais ad-nes^ la parole, se pencna; par-dessus son épaule pour regarder sa tapisserie.

— C'est très joli , ce que vous faites là, dit-il à haute voix, très joli 1

Et tout bas il ajouta :

396 MICHEUNB

— La mèche est allumée; elle brûle; la mine va hauter.

La princesse, toute surprise, le regardait.

— Yois donc comme le bonheur rend Witold aimable, dit-elle h Micheline, il parle h madame Germaine.

— Il deviendra charmant, répondit-elle en riant. Puis tout bas elle ajouta :

— ...Si Dieu lui prête vie.

— Tu dis?

— Rien, marraine.

Il était venu les prendre poiir les accompagner au Bois, où il avait intérêt à se montrer comme le mari de Micheline, Théritière de la princesse Sobolewska ; Germaine resta seule à Thôtel.

Vers quatre heures on lui monta la carte de Yau^ vineux, et rapidement elle descendit, anxieuse de savoir ce qu'il voulait lui apprendre. Se laisserait-il devancer par Witold? Du premier mot il la rassura :

— - C'est commencé, dit-il en plaisantant, ne bougeons plus.

Mais quand elle lui eut rapporté les paroles de Witold, il cessa de rire.

— Qu'a dit la princesse? demanda-t-il, croyant que c'était à elle que ces paroles avaient été adres-

— Rien; mais vous savez que la princesse a en Vous toute confiance.

«^Je l'espère bien; avouez que ce serait une grande ingratitude s'il en était autrement. Je vous prie de dire & la princesse que je suis venu pour la

voir, et surtout de le dire devant le prince, ça rendormira.

Un des soucis de Germaine et de Micheline était de se demander si Jacques serait arrivé au moment où la mine sauterait, car Witold voudrait sans doute se défendre, il tenterait quelque coup désespéré, et il importait que la princesse sentît auprès d'elle un bras fort sur lequel elle pourrait s'appuyer. Elles avaient travaillé Y Indicateur, et elles avaient trouvé qu'en admettant les circonstances les plus favorables, il ne pouvait pas être à l'hôtel avant le lendemain à six heures du soir. Ne serait-il pas trop tard?

Gomme il était possible que Micheline ne pût pas échanger un mot en particulier avec lui, elle voulut lui écrire pour le mettre à peu près au'courant de ce qui se passait, et lui expliquer ce qu'elle attendait, ce qu'il devait dire, ce qu'il devait faire Jusqu'au moment où ils se seraient entendus.

Mais cette lettre n'occupa pas la' journée, et il resta de longues heures à passer : Witold arriveraitil avant Jacques? A chaque instant elle échangeait un regard inquiet avec Germaine, qu'elle trouvait tout aussi tourmentée qu'elle l'était elle-même.

Witold , contrairement aux nouvelles habitudes prises depuis le retour à Paris, ne vint pas dans la Journée, et Yauvineux ne parut pas davantage.

Enfin, à six heures et demie, le timbre du concierge sonna, et presque aussitôt un domestique ouvrant la porte annonça :

— M. Jacques Hébertot.

— Comment I \Â voilà? s'écria la princesse.

396 mCHBLINE

. Après avoir embrassé sa tante, serré la main de Micheline qui Ini glissa sa lettre, et salué Germaine, il expliqua son arrivée; ii avait quelques Jour» de congé, il venait les passer à Paris.

— Ya fkabiller, dit la princesse, et redescends vite pour dîner, tu nous accompagneras à l'Opéra.

La lettre de Micheline brûlait les doigts de Jacques; ce fût en courant qu'il monta à sa chambre ; de Toulon à Paris il avait agité toutes les probabilités comme toutes les impossibilités, mais sans s'arrêter à rien de satis&dsant; il allait donc savoir ce que Michdine voulait de lui.

« Avant deux mois nous serons mariés, mon cher Jacques. »

Bt elle expliquait comment.

Si, en redescendant, son premier regard fut pour Micheline, il en eut un aussi pour Germaine qui la toucha plus comme une promesse que comme un remerciement : il ne lui serait point hostile, il la laisserait aimer Micheline.

Après le dtner, la princesse, Micheline et Jacques partirent pour l'Opéra, où ils arrivèrent comme le deuxième acte de Faust commençait. Tout au bon* heur d'être près de Jacques, Micheline prit sa place habituelle sur le devant de la loge, mais en restant tournée vers lui, continuant leur entretien, tandis que la princesse, qui n'avait pas les mêmes préoccupations, passait l'inspection de la salle, d'une loge à l'autre. Il lui sembla que toutes lesloi^nettes qu'elle rencontrait étaient braquées de son côté; alors, se penchant vers Micheline :

' MICHELINB S09

— Tu es en beauté ce soir, tout le monde te regarde.

Ce mot rappela Micheline à la réalité, et à son tour elle jeta un regard circulaire sur la satUe : c'était vrai, tous les yeux étaient ramassés sur leur loge; elle remarqua qu'on se parlait en les examinant. Que se passait-il donc? Elle n'était pas assez inratuée de sa beauté pour s'imaginer que c'était elle qui soulevait cette curiosité*

Elle fit un signe h Jacques, qui le comprit :iévidemment il y avait quelque chose. Mais quoi?

Les lo]:gBettes ne les quittaient pas; h Tentr'adte, Jacques sortît.

— Ne nous abandonnez pas longtemps, dit Micheline, qui craignait de voir apparaître Witold.

Il n'y avait pas une minute qu'il avait fermé la porte de la loge qu'elle se rouvrit, et Micheline crut que c'était Witold. Mais sa peur la trompait. Quêtait un vieil ami de sa marraine, un médecin qui avait été le camarade de Beaumoussel et n'avait pas cru devoir se fâcher avec sa veuve quand elle s'était remariée.

Gomme la princesse l'accueillait en riant :

— Je vois, dit-il, que vous ne devez pas savoir ce qui se passe.

— Je ne sais rien. Parlez.

— Eh bien, ma pauvre amie, la police a fait une descente aujourd'hui dans les bureaux AeV Universelle ; les scellés ont été apposés ; Yauvineux et La Parisière sont arrêtés.

'— Ce pauvre Yauvineux I dit la princesse.

iOO MICHELINE

— N'ôtes-vous pas dans Taffaîre?

^ Pas pour une grosse somme, heureusement. De quoi accuse-t-on Vau vineux ?

— D'escroquerie.

— Et le duc de Gharmont, et le duc de Mestosa?

— Ils ont été les dupes de Yauvineux.

— Voilb donc pourquoi on nous regarde tant, dit la princesse; il me semble cependant que je ne dois pas être la seule victime de Y Universelle.

Micheline, au premier mot du vieux médecin, avait espéré mieux ; en réalité, Yauvineux ne l'intéressait que comme l'ennemi de Witold. Qu'allait devenir la lutte engagée, si Yauvineux était écrasé?

Elle éprouva un moment d'angoissé. Heureusement JacqueSi qui rentra bientôt, lui adressa un coup d'œil et elle se rassura.

Le médecin ne tarda pas à sortir ; aussitôt Jacques se pencha vers sa tante et parlant d'une voix étouffée :

— Si vous vouliez, dit-il, il serait bon de rentrer.

— Et pourquoi donc ?

— Il se passe quelque chose de grave, de très grave, et il est mieux d'échapper h ces regards curieux. .

— Une perte de trois cent mille francs n'est pas chose si grave; tu vois que je peux donner ma douleur en spectacle.

Gomme il K regardait sans comprendre, Micheline Intervint.

— Marraine vient d'apprendre que M. Yai^vineux est arrêté.

— Il ne s'agît pas de Yauvineux, dit-il vivement^

laCHELINB 401

mais du prince Witold; croyez-moi, matante, al* ions-nous-en.

— Witold 1 tu me fais peur.

— En voiture je vous conterai tout.

Le troisième acte allait commencer.

— Je vais retenir un fiacre, dit Jacques, puis Je reviens vous prendre.

En effet, il ne fût que quelques minutes absent; quand elles descendirent l'escalier, elles ne rencontrèrent personne, tout le monde était rentré dans la salle.

— Eh bien ! qu'y a-tril ? demanda la princesse aussitôt^ que le fiacre, dans lequel elles s'étaient à grand'peine entassées, commença à rouler.

— Un grand chagrin pour vous, ma tante.

— Witold s'est tué ! s'écria la princesse, qui, depuis la mort de Casimir, ne pensait qu'à des accidents tragiques.

— Non... par malheur!

— Par malheur?

— Par malheur pour vous, ma tante. Vous allez voir que je n'ai que trop raison en vous rapportant ce que vient de me raconter un ancien camarade, le garçon le plus loyal que je connaisse, qui a vu, de ses propres yeux vu, la terrible aventure du prince. Depuis longtemps on le soupçonnait d'être l'associé d'un de ces étrangers, comme il y en a tant à Paris, qui vivent d*escroqueries au jeu.

— Witold I...

— Aujourd'hui, on a voulu tirer l'affaire au clair» Le duc de Charmont, qui est le président du cercle,

402 lOGHBLINB

avait convoqué les membres au comité. On Jouait au quinze où la valeur des cartes a seule un Intérêt. On a surveillé l'ami de Witold, et, à un certain moment, le duc de 'Charment a arrêté la partie. On se servait de cartes marquées. D'où venaient-elles ? Une enquête a été ouverte et, sévèrement menée par le duc de Gharmont, elle a prouvé que ces cartes avaient été marquées par un garçon du cercle h l'instigation... du prince Witold.

— C'est impossible I s'écria la princesse.

— La preuve est faite*

Il s'établit un moment de silence ; tout à coup la princesse, entourant Micheline de son bras, l'attira contre elle.

— Oh! ma pauvre enfant I s'écria-t-elle suffoquée, ma pauvre enfant !

Tendrement, Micheline l'embrassa avec effusion à plusieurs reprises.

— C'est toi qui es à plaindre, dit^Ue, toi qui avais mis tant d'espérance&en lui.

— Mais toi, mais toi ?

— Moi, qu'importe?

Le moment était décisif, Mchëline voulut en profiter.

— Moi, Je ne pouvais juis Taimer, puisque j'en aime un autre.

Et elle tendit les deux mains à Jacques.

— Certes, ma tante. J'aurais voulu vous demander Micheline dans d'autres oiiconstances, dit Jacques, mais puisqu'elle a parlé...

MIOHBLINB 403

— Ah I tais-toi, s'écria la princesse, tous deox taisez-you», c'est indigne I

Le lendemain de bonne heure, la princesse fit appeler Jacques, qui la trouva assise à un bureau, avec un carnet de cfeièques devant elle.

— Tu vas aller chez Witold, tu lui remettras cette enveloppe dans laquelle il y a un chèque; tu lui diras qu'il ne fasse pas de tentative pour me revoir, il ne serait pas reçu. S'il veut aller à Londres, à Vienne, en Amérique, Je lui servirai une pension. S'il veut argumenter, se défendre, tu parleras avec autorité, comme mon neveu, comme le chef de la famille... comme le mari de ma fille.

— Ohl matantel

— Ya I ne me parle pas, ne me remercie pas, ]e suis anéantie.

Avant de partir, Jacqueereut le temps de prévenir Micheline, qui, aussitôt qu'elle l'eut vu fermer la grille, monta chez Germaine.

— Ma marraine consent.

Elle s'attendait à un élan de joie, elle vit des larmes emplir los yeux de Germaino.

— Vous pleurez?

— Ne croyez pas que Je ne sois pas heureuse, mon enfant ; je le suis, Je vous le jure, mais Je ne peux pas penser qi^enous allons être séparées sans une émotion cruelle.

Et ses larmes qu'elle avait retenues jaillirent irrésistiblement.

Il y eut un moment de silence.

Tout à coup Micheline lui prit la main.

404 MIC31BLINE

— Hier, vous n'avez pas voulu me répondre, maïs hier je n'étais qu'une enfant, aujourd'hui je suis une femme.

Elle l'attira vers elle, la regarda les yeux dans les yeux, puis d'une voix frémissante :

— Vous êtes maman !

— Ma fille I ma fille I

Pendant assez longtemps elles s'embrassèrent sans parler, au moins sans prononcer des mots qui se suivaient : « Maman 1 Ma fille I »

Micheline, la première, se remit.

— Il faut tout me dire... Mon père?

— Ohl tais-toi I s'écria Germaine épouvantée.

Il y avait dans le cabinet de travail un portrait de Casimir, comme il y en avait d'ailleurs dans les principales pièces de l'hôtel. Micheline, tirant doucement Germaine parla main, l'amena devant ce portrait.

— Ces yeux bleus, ces traits, ces cheveux blonds, cette ressemblance, tout cela n'est pas trompeur, lui» c'est lui.

Germaine perdue se jeta sur l'épaule de sa fille et resta là, le visage caché, étouffant.

— Regina savait donc, murmura Micheline.

— Je te dirai tout. Mais jamais la princesse ne doit soupçonner que je t'ai avoué que je suis ta mère.

— Elle I Oh I la pauvre chère femme I

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