DEUXIÈME PARTIE
Le tableau de Trouville Tété n'est plus à faire ; tout le monde connaît le chemin de planches posé sur le sable mouvant qui remplace (?) la digue d'Ostende et le pier de Brighton ; — la tente de la plage où pendant six semaines il y a chaque jour exhibition de toilettes brillantes, excentriques, élégantes, tapageuses, ridicules qu'on ne voit que là ; — le tohubohu de ses tables d'hôte; — l'odeur gargotière de ses étroites rues où se croisent les équipages qu'on attelle h quatre pour faire cinq ou six kilomètres dans la journée; — la cohue, l'entassement d'une foire où la plus grande joie des Parisiens qui ont quitté Paris depuis quatre heures est de retrouver Paris à « la fête d'un village voisin ».
Une après-midi d'août, c'était à grand'peine si l'on pouvait circuler sur le chemin de planches encombré par les traînes des robes et par les om-
brelles, et à plus grand'peine encore qu'on trouvait une chaise inoccupée sous la tente ou dans son ombre.
Cependant deux femmes, Tune en deuil, au type distingué, et Tautre, un paysanne normande, cherchaient à pénétrer sous cette tente, jetant autour d'elles des regards où on lisait la curiosité, et même, chez la dame en deuil, une vive émotion.
Ne pouvant pas percer le rang des chaises enchevêtrées et la barricade des traînes de robes, elles reculèrent de quelques pas sur le sable et firent le tour de la tente dans un rayon où la circulation était plus facile.
— Tu ne vois la pas ? demanda la dame en deulL
— Non.
— Tu ne la reconnais peut-être pas?
— Ne dites pas ça, madame; on ne Toublie pas ; quand on l'a vue une fois ; d'ailleurs, rien qu'à sa ressemblance avec le prince, vous allez la reconnaître vous-même tout de suite. Puisque la calèche de la princesse attend dans la rue, c'est que mademoiselle Micheline est venue jouer sur la plage comme elle y vient presque tous les jours. Vous êtes bien sûre d'avoir reconnu les armoiries , n'est-ce pas?
— Très sûre.
— Elle est peut-être sur la plage; cherchons.
A une certaine distance de la tente, sur le sable que la marée basse avait découv^t, quatre jeunes filles de dix ou douze ans, jouant au croquet, détachaient leurs silhouettes sur la ligne bleue de la mer
qui se retirait; d^^a le calme de l'atmosphère, on entendait le bruit sec des maillets sur les boules; auprès d'elles un groupe de femmes ,en toilettes élégantes, assises sur des chaises, les regardaient jouer, abritées soue de grands parasols ; plus loin, un peu h l'écart, une espèce de gouvernante, à la tenue pr^ tentieuse, lisait un journal.
— Il me semble que c'est elle qui joue là-bas, dit la paysanne normande.
-—Tu la vois?
— Tâchez de vous calmer, madame, ou bien tout le monde va remarquer votre émotion ; vous tremblez 1
— Je ne me trahirai pas.
— Au moins baissez votre voile, vous êtes blanche comme linge.
— Il m'empêcherait de la voir.
Elles avaient continué d'avancer et maintenant les maillets sonnaient plus fort, on commençait à distinguer les traits des jeunes flUes.
— C'est elle, dit la paysanne, la plus jeune, là, au bout du jeu.
Celle qui se trouvait en ce moment au bout du jeu était une fille de dix ans, d'aspect vigoureux, plein de santé et de vie, grande, forte pour son âge, d'une tournure dégagée, jolie avec des cheveux blonds, bouclés, flottant sur les épaules ; elle était habillée avec recherche et élégance : robe de popeline blanche, large ceinture en moire feu, chapeau mousquetaire avec plume de même couleur, bras nus, jambes nues, les mains gantées de gants de Suède,
les pieds chaussés de souliers découverts & forte semelle pour marcher sur le sable humide, sans se mouiller les pieds ; tandis que les chairs des bras et des jambes étaient d'un rose vif, le visage était tout pâle ou plutôt tout blanc, et cette contradiction ne s'expliquait pas au premier coup d'œil, car on ne comprenait pas la pâleur de ce visage aux joues rebondies alors que dans les chairs des bras et des jambes, éclatait la santé.
— Oh I madame Germaine, je vous, en prie, murmura la paysanne, arrêtons-nous, n'avançons que doucement ; prenez le temps de vous remettre ; vous tremblez; vous pleurez : on va remarquer votre émotion. Voilà la femme de chambre de la princesse qui quitte son journal pour vous examiner.
En effet, la gouvernante, assise à Técart, avait déposé son journal sur la chaise placée devant elle, et, retirant son lorgnon de dessus son nez, elle promenait les yeux autour d'elle.
— Si vous voulez, dit la paysanne, je vais aller chercher les chaises qui sont là-bas ; vous pourrez vous asseoir, sans cela vous ne vous remettrez pas.
Elles s'assirent en faisant face au jeu, et alors la femme de chambre de la princesse reprit la lecture de son journal.
Des quatre joueuses, Micheline était évidemment la plus vive, la plus bruyante, et c'était elle, quoique la plus jeune, qui animait le jeu et qui le menait : sa voix claire, ses exclamations de triomphe quand elle avait bien joué, de colère quand elle avait manqué son coup, ses cris, ses rires, dominaient les
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autres ; à la façon dont elle maniait son maillet, ou courait après la boule, on devinait une fille solide, au caractère déluré, pleine d'entrain, débordante de yle et de bonne humeur.
— Qu'elle est belle! murmura (Jermaine.
— Vous voyez queje ne vous trompais pas dans mes lettres ; malheureusement, quand on n'a pas eu d'éducation, on ne peut pas expliquer ce qu'on voudrait ; mais quand je vous disais qu'elle ressemblait au prince, ça devait bien vous donner une idée d'elle.
— Je ne croyais pas cette ressemblance si grande : les mêmes cheveux, les mêmes yeux, le même air de franchise et de bonté.
— Pour sûr que c'est une belle fille ; seulement, pourquoi qu'elle est blanche comme ça? elle ne l'était pas l'année dernière ; nous approcherons tout à l'heure quand vous serez un peu remise^ vous la verrez mieux.
Tout à coup, une boule lancée avec force par une jeune fille vint de leur côté, et Micheline, à qui la boule appartenait, s'écriait :
— Ahl ça, c'est croquer trop fort; me voilà partie au diable.
Où elle était partie, c'était sous la chaise de Germaine.
— N'arrêtez pas la boule I criait la petite fille qui l'avait croquée.
Il était trop tard ; la boule venait de se prendre dans les plis de la robe de Germaine et de s'arrêter.
Micheline accourait, le maillet haut, et sans regarder Germaine, ne voyant que sa boule ; elle criait :
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— Ne vous dérangez pas, madame I
Déjà Germaine s-était levée, et doucement elle ^vait dégagé la boule..
— Faites, mon entant! dit-elle.
Ces deux mots : « mon enfant! » furent prononcés d'un ton si ému, si pénétrant, que Micheline, surprise, regarda celle qui lui parlait avec celte douceur; mais le souci du jeu remporta bien vite sur la surprise.
— Merci, madame I dît-elle.
Et, prenant son maillet à deux mains, elle appliqua à sa boule un coup assez fort pour la renvoyer dans les arches,
— Est-ce envoyé, ça? cria-t-elle.
Puis, tout de suite, sans môme tourner la tète vers Oermaine, elle courut après sa boule à grandes enjambées, en brandissant son maillet d'un air de triomphe.
— Quelle vie! quelle belle santé! dit Germaine lorsque Tenfant se fut éloignée. Elle m'a parlé, Eugénie, elle m'a parlé.
— Vous avez vu sa figure pâle ?
— Ce n'est rien; ou plutôt c'est plus grave que je ne l'imaginais, car cette blancheur est due à la poudre de riz. Gomment l'élève-t-on !
Mais elles furent interrompues; un groupe de promeneurs venait, de s'arrêter près d'elles pournegarder les jpueuses :
— Cette petite endiablée est la princesse Sol»o- Icwska, dit un des j^ines gaa» de ce groupe.
— Dites que c'est la pupille de la princesse Sobolewska, répliqua un autre. En réalité, c'est un enfî^nt trouvé que la princesse veut adopter; et cela met la famille de la princesse, ainsi que celle du prince, dans un étatviolent:on parle d'interdire la princesse.
A ce moment, un grand cri s'éleva du jeu.
— Je suis revers, criait Micheline.
— Est-elle tapageuse, cette petite I disait une des femmes du groupe.
— Et élevée 1 répliqua une autre en haussant les épaules avec, pitié; on raconte d'elle des choses incroyables; ainsi...
Mais elles reprirent leur promenade, et Germaine n'en entendit pas davantage.
La partie s'acheva par la victoire du camp dont Micheline était.
— Une autre I cria Micheline en jetant les étiquettes bleues, roses, jaunes, vertes, dans son chapeau qu'elle avait enlevé pour fkire tirer au sort.
A ce moment, la femme de chambre de la pTincesse avait quitté sa chaise, et, faisant quelques pas en avant, elle avait appelé Micheline.
— C'est bon, j'y vas I avait interrompu celle-ci sans interrompre son opération.
— Mademoiselle Micheline I mademoiselle Mi- . chelinel...
— Croyez vous qu'elle est sciante, cette Regina? dit Micheline.
— Allez-y I
— Au fait, c'est le plus simple.
Elle se dirigea vers Regina, d'un air froid et hautain.
— Qu'est-ce que vous voulez? dit-elle, lorsqu'elle ne fut plus qu'à quelques pas.
— Il est l'heure de rentrer I
— Nous avons encore une partie h jouer.
— C'est impossible !
Micheline frappa le sable du pied.
— Nous ne serons pas longtemps, dit-elle.
— Gela fâcherait la princesse.
— C'est mon affaire I
— C'est la mienne aussi; partons I
— Vous savez que vous m'embêtez I s'écria Micheline en trépignant.
— Gela m'est égal; partons !
Micheline, bien que furieuse, ne répliqua rien, mais, tournant le dos à sa gouvernante, elle revint à ses camarades.
— Je ne peux pas jouer, dit-elle, cette peste de Regina veut rentrer.
Il y eut des exclamations de dépit.
— Si vous voulez venir demain à la même heure, dit Micheline en s'adressant à ses adversaires, je vous donnerai votre revanche.
Les jeunes filles se consultèrent un moment, puis la proposition de Micheline fut adoptée. Alors on se serra les mains cérémonieusement.
— A demain, baronne I
— A demain, princesse I
Puis Micheline s'adressant à la petite fille qui avait été sa partenaire :
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— Si VOUS voulez, Jeanne, que je vous jette chez vous en passant? j'ai ma voiture, nous prendrons votre mère sous la tente.
Et elle offrit & mademoiselle Jeanne son bras, que celle-ci accepta.
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— Saîvoris-la, dit Germaine lorsqu'elle vit Micheline se diriger vers la tente.
De loin, elles la suivirent, s'arrêtant quand les petites filles ralentissaient le pas, reprenant quand elles continuaient leur chemin.
Arrivées à la tente, les deux pelites prirent avec elles la maman de mademoiselle Jeanne et, rue de la Mer, elles montèrent dans la voiture de Micheline qui attendait là, — une calèche de grand style, caisse bleue rechampie d'or, attelée de deux beaux chevaux que conduisait un cocher, décoratif, flanqué d'an valet de pied non moins imposant ; c'était vraiment un spectacle original de voir cette gamine de dix ans faire les honneurs de sa voiture à la mère de son amie et à celle-ci :
— Montez-donc, madame ; montez, Jeanne, et, je vous prie, asseyez- vous à côté de madame votre mère.
Ce fut seulement quand elle les eut installées [qu'elle monta elle-même et s'assit sur le siège de de-
vant, où elle ne laissa qu'une petite place à sa gouvernante.
— Villa des Pommiers, dit-elle au valet de pied qui tenait la portière.
Les chevaux partirent lentement, noblement, dans l'allure de bêtes qui savent qu'elles sont sorties pour se promener et non pour courir.
La calèche avait disparu au tournant de la rue que Germaine était encore immobile sur le trottoir, regrettant, bien qull n*y eût plus rien à voir.
— Maintenant, que décidez-vous, madame? demanda Eugénie.
— Je ne sais pas. Les quelques mots que nous avons entendus sut la plage changent mes idées. J'ai besoin de réfléchir, de me renseigner, de demander conseil. Tout cela va prendre du temps. Tu peux retourner à Argentan quand tû voudras.
— Alors, je vas partir tout de suite. Ma petite nièce n'est pas bien, vous le savez ; il vaut mieux que je sois près d'elle. Quand vous aurez besoin de moi, vous n'aurez qu'un mot à m'écrire.
Pendant qu'Eugénie s'en allait au chemin de fer, Germaine prenait la route d'Hopsore : il y avait encore trois heures de jour, c'était plus de temps qu'il ne lui en fallait.
Marchant sur la route poudreuse, la tôle baissée, elle réfléchissait non seulement à ce qu'elle devait faire, mais encore à ce qu'elle venait de voir et d'entendre.
Elle n'avait pas imaginé qu'elle retrouverait une plus belle fille que celle qui ^s'était monteôe à elle
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pendant cette demi-heure passée sur la plage, plus YÎgoureuse, plus jolie, plus gracieuse, plus gaie; mais, d'autre part, elle n'avait pas imaginé non plus, malgré ses craintes, qu'elle la trouverait élevée de cette façon, — poudrée comme une femme de théâtre, insolente comme une enfant des rues, ridi. cule de prétentions et de manières.
Combien anxieusement, pendant les dix années qui s'étaient écoulées depuis le jour où elle avait fait cette même route d'Hopsore avec sa fille, sa toute petite fille dans ses bras, avait-elle pensé h ce que serait cette éducation auprès d'une femme qu'elle jugeait aussi sotte que nulle ; combien souvent s'était-elle fixé une date pour partir, pour revenir la prendre et la sauver I
Mais, il avait toujours fallu reculer cette date, attendre encore et toujours attendre, dévorée d'inquiétudes autant que de remords.
La maladie, les procès, la ruine, tout s'était succédé, enchaîné pour la retenir; quand elle espérait sortir enfin d'une difficulté, elle tombait dans une autre. Pouvait-elle abandonner son mari malade et mourant? Alors qu'elle était si coupable envers lui, pouvait-elle ajouter ce crime à sa faute? Lorsqu'il avait été à peu près rétabli, il était ruiné et si complètement que, pour vivre pendant qu'il soutenait des procès qui pouvaient leur rendre quelques bribes de leur fortune, elle tf avait eu que les leçons de français et de musique qu'elle trouvait k donner de-ci de-là. Les procès gagnés, elle reviendrait enfin près de sa fille. Mais jamais ils n'avaient été gagnés,
MIGHEUNE i;Si
un nouveau succédant à un ancien, un incident se greffant sur un incident. Il y avait eu des moments où elle n'aurait pas pu revenir alors même qu'elle se serait décidée à abandonner le malheureux qui se débattait contre la maladie et la ruine, car elle n'avait pas l'argent nécessaire pour payer son passage, même sur un navire à voiles. Les mois avaient succédé aux mois, les années aux années, et son départ avait toujours été ajourné, retardé. «L'enfant est bien soignée, disaient les lettres d'Eugénie ; elle grandit; elle devient belle et forte; la princesse la traite comme sa fille ; le 4 mars. Jour de la Saint-Casimir, J'ai porté le bouquet que vous m'aviez commandé au ^ tombeau du prince. » Que de choses contradictoires pour elle dans ces lettres ; que de sujets de consolation et de désespoir ! Les soins que recevait l'enfant ; la tendresse dont elle était entourée. « Gomme sa fille I » Cette femme avait reçu le dernier soupir de Casimir, et maintenant elle avait le sourire de Micheline. Après dix années de ce supplice, la mort de son mari lui avait enfin rendu la liberté. Pour quelques milliers de francs, la centième partie de ce qui lui était légalement dû, elle avait transigé sur les procès engagés, et elle s'était enfin embarquée.
Mais, pour être revenue en France, tout n'était pas fini.
Elle avait vu sa fille, elle ne l'avait pas.
Tant que le prince avait vécu, elle n'avait pas eu la plus légère inquiétude : il lui prenait sa fille, il la lui rendait, c'était affaire à lui; rien n'était plus simple, semblait-il.
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Quand il était mort, la situation avait changé, mais cependant sans présenter des difficultés insurmontables : de même qu'on avait employé la ruoe pour placer Micheline au ch&teau, de même on emploierait la ruse pour l'enlever; avec de Tadresse et de la décision, on réussirait.
Mais quelques années après, elle s'était compliquée encore : ayant atteint cinquante ans, et ne mettant plus de coquetterie h cacher son âge, la princesse s'était attaché Micheline par le lien légal de la tutelle officieuse, de façon à avoir des droits sur Tenfant.
Puis, le temps s'écoulant, elle s'était aggravée encore par la seule force des choses : Micheline n'était plus un petit être inconscient, dont on pouvait faire ce qu'on voulait ; elle avait maintenant du raisonnement, de la volonté. Gomment l'enlever à la princesse sans lui expliquer en vertu de quel droit on l'enlevait, et comment lui faire comprendre ce droit? — Je suis ta mère! — Pourquoi ne l'es- tu qu'aujourd'hui seulement? — Que lui dire?... La vérité?... Mais alors quel sentiment aurait l'enfant $our cette mère qui se serait déshonorée elle-même ?
Ne trouvant pas de solution à ces questions, et ne pouvant consulter personne au Chili, elle s'était dit qu'aussitôt son arrivée en France elle soumettrait son cas à un avocat, en lui demandant quels droits elle avait sur son enfant, et quels moyens lui offrait la loi pour les faire valoir. «Si elle n'avait pas commencé par prendre cette consultation, c'était que son ardeur à voir sa fille ne lui avait pas permis
d'aller d'abord, àv Paris. Débarquée la» veille à Saint- Nazaire, elle était; venue coucher au Mans, d'où elle était partie directement pour Trouville en passant par Ajrgentan pour prendre Eugénie ; et c'était en descendant du chemin de fer qu'elle avait couru sur la plage. Avant tout, elle voulait la voir, se donner la joie de la regarder, de l'embrasser des yeux ; après, elle déciderait ce qu'elle devait tenter.
Une autre raison encore l'obligeait à venir h Trouville : le pèlerinage qu'elle voulait faire à la tombe de celui qu'elle avait tant aimé et si désespérément pleuré.
Bien que la route par la forêt fût un peu pbis longue, elle avait voulu la prendre pour passer par la futaie où Micheline avait été abandonnée et où le prince s'était tué ; mais en arrivant où celte futaie s'élevait dix ans auparavant, elle ne la trouva plus ; les grands arbres avaient été abattus, même celui marqué d'un G, et, à leur place, il n'y avait plus que de jeunes taillis avec, çà et là, des baliveaux à. la tige courbée.
Elle suivit un sentier qui longe le mur du parc et descendit au village, sachant par Eugénie que le cimetière entouré l'église.
Bien que Beai^moussel aimât beaucoup son pays natal, il n'avait pas voulu être enterré dans le cimetière d'Hopsore : c'était trop modeste pour un homme comme lui. Quelle figure ferait-il dans un cimetière de village? Il lui fallait le Père-Lachaise, et non un emplacement banal ou caché, mais une place en belle vue, un bon coin d'angle, où,, après sa mort,
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son monument fit violence à l'attention publique comme son nom durant sa vie : « Beaumoussel, Beaumoussel, vérifiez le cachet ! » Et ce beau coin, il l'avait acheté d'une famille pauvre qui le lui avait vendu trente fois plus cher que ses auteurs ne l'avaient acheté à la ville quarante ans plus tôt, la hausse sur les terrains ayant suivi au Père-Lachaise la même marche que sur les boulevards et aux CShamps-Elysées. Si la princesse n^avait eu aucun scrupule à installer son second mari dans le ch&teau que lui avait donné le premier, au moins n'avaitelle pas voulu qu'ils fussent réunis dans la même tombe, — quoiqu'il y eût de la place. Beaumoussel était donc resté seul dans son luxueux tombeau du Père-Lachaise; et pour son prince ainsi que pour elle, elle avait fait construire dans le petit cimetière d'Hopsore, sous les pommiers, au milieu de la verdure, dans le plein air de la campagne, un monu- * ment qui, pour être moins riche, moins doré que celui dont Beaumoussel avait arrêté le plan et le devis de son vivant, était une belle œuvre d'art : — une chapelle dont un côté, complètement à jour, était fermé par une grille en fer forgé, et, au milieu de cette chapelle, un haut sarcophage en marbre noir avec une figure de grandeur nature, en marbre blanc, assise à chaque angle : la Jeunesse^ la Noblesse , la Bontéj YArt; pas de nom, mais, sur la face regardant la grille, les armes des Sobolewski.
Lorsque Germaine arriva à l'entrée du cimetière, le soleil se couchait et ses derniers reflets allumaient le dôme de la chapelle ; sur la place, quelques gens
du village étaient assis devant leurs portes, d'autres buvaient aux tables qui se trouvaient devant l'auberge de Ylmage Saint-Pierre, Sans réflexion, Germaine avait cru qu'elle serait seule dans le cimetière; la présence de ces gens qui, par-dessus le petit mur à hauteur d'appui, pouvaient la voir, et qui même n'allaient pas manquer de la regarder, la gêna cruellement. Fallait-il donc qu'elle se contînt quand son cœur se fondait, quand elle eût voulu se jeter à genoux et s'entretenir librement avec lui I
Elle avait marché droit à la chapelle, mais en même temps que les yeux de ces paysans la retenaient, la grille qui en fermait l'entrée l'avait arrêtée : elle ne put seulement pas s'agenouiller, et il fallut que, devant ce sarcophage où était ce corps qu'elle avait passionnément aimé,, elle gardât l'attitude d'une promeneuse, d'une curieuse, venue là pour admirer ces statues. Entre lui mort et elle, cette grille, comme entre lui vivant et elle, cette femme.
Cependant, malgrj5 sa volonté de s'observer et de ne pas provoquer les remarques des oisifs, elle avait posé son front entre deux barreaux de la grille, et elle restait là abîmée. C'était tout son passé qui défilait devant ses yeux sans regard : l'aurore de leur amour à Cauterets, leur bonheur à Neuilly, leurs courtes journées d'oubli et d'ivresse dans ce pays même.
Mais elle se fâchait contre elle-même de se perdre ainsi dans ces souvenirs. Ce n'était ni à lui ni à elle qu'elle devait penser, mais à leur fille ; ce n'était pas
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pour lui demander : « T'en souviens^^lu ? » qu'elle devait Tinterroger; c'était pour lui dire : «Guidemoi ; que veux-tu pour elle ; que dois-je faire ? »
Et les mains jointes, de toute son âme, tout bas^. avec la vague conscience du danger qui l'enveloppait, elle murmurait :
— Parle, parle I
Ses yeux troublés, noyés, allaient de Tune à l'autre de ces formes blanches, qui restaient mystérieuses dans l'ombre.
— Tu m'as pris ma fille, rends-la-moi; inspiremoi I
La nuit tomba, s'épaissit, l'inspiration ne vint pas.
MICIifiLINA 127
ni
Lorsque Germaine sortît du cimetière, il était trop tard pour retourner à Trouville : le temps avait passé sans qu'elle en eût conscience.
Surprise, elle regarda autour d'elle, sans trop savoir ce qu'elle cherchait. En face, les fenêtres de Tauberge de ïlmage Saint-Pierre venaient de s'éclairer, et sur les vitres elle lut : « On donne à boire et à manger. Cidre de la vallée d'Auge, » Alors l'idée lui vint d'entrer là et de demander à dîaer. Rien ne l'appelait à Trouville ; au contraire, plusieurs raisons la retenaient dans ce village. Peut-être pour- ]^t-elle fadre parler la servante qui s'occuperait d'elle. L'auberge touchait le château; elle devait être fréquentée parles domestiques de la princesse; on devait savoir là ce qjni se passait ici. En s'y prenant adroitement, ne pourrait-elle pas apprendre s'il y avait quelque chose de fbndé dans le propos sur l'interdiction de la princesse qjui l'avait frappée lorsqu'elle l'avait entendu^ car,, la princesse interdiierG'éiait Micheline libre?
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Elle entra dans la cuisine et demanda si on pouvait lui donner h coucher et à souper.
— Mais bien sûr; et qu'est-ce que madame veut pour son souper? répondit la maîtresse d'auberge; nous avons de la soupe, des tripes, des œufs, de la salade, tout ce que madame voudra ; si madame veut passer dans la petite salle, on va lui mettre son couvert, elle sera là plus tranquille.
Celte petite salle était une sorte de trou à côté de la cuisine, noir et enfumé, où l'odeur du tabac, mêlée à celle du café et de Teau-de-vie de cidre, produisait une atmosphère écœurante. Heureusement il y avait une fenêtre que Germaine put ouvrir; elle donnait sur Tesplanade, garnie de tables, qui se trouvait devant l'auberge, et au-delà sur le cimetière, juste en face le tombeau du prince, que la lune, qui se levait derrière l'église, commençait à éclairer de sa lumière blanche.
Bientôt une jeune fille entra dans la salle :
— Maman m'a dît que madame voulait souper, je vais lui mettre son couvert.
Cette jeune fille avait l'air intelligent et déluré, Germaine espéra qu'elle allait pouvoir la faire causer utilement, et tout de suite elle voulut entrer en matière.
— Je me suis attardée dans ma promenade, ditelle, et j'ai été vraiment^heureuse, quand je me demandais comment retourner à Trouville, d'apercevoir votre maison.
— J'ai bien remarqué madame quand elle examinait le tombeau du prince. Peut-ôtre que madame
MIOHELmB 129
aurait voulu entrer dans la chapelle; mais la princesse ne veut donner à personne la clef de la grille. C'est Dien malheureux, car si on pouvait visiter la chapelle, il viendrait encore plus de monde qu'il n'en vient. Ça fait du bien au pays, ce monument : ça amène .des promeneurs. Madame l'a trouvé beau?
— Très beau.
— J'ai vu que madame s'y connaissait, à la façon dont elle tenait sa tète collée contre les barreaux de la grille; ce n'est pas tout le monde qui regarde comme ça. Madame connaît peut-être M. Casparis?
— Non.
— C'est un homme bien bon et pas fier du tout, quoique tout le monde dise que c'est un grand artiste. Sa dame aussi est bien aimable; c'est une négresse, mais très jolie. Ils ont habité ici quand M. Casparis est venu faire mettre ses statues en place. La princesse lui avait ofifert un appartement au château, mais il a mieux aimé loger ici : ils sont restés huit jours; j'étais alors une petite fille, pourtant ils ne voulaient que moi pour les servir.
Ce n'était ni du sculpteur Casparis, ni de « sa dame » la négresse que Germaine avait souci, c'était de la princesse, c'était de Micheline. Elle essaya donc de ramener l'entretien de ce côté.
— Pourquoi donc la princesse ne veut-elle donner à personne la clef de la chapelle? demanda-t-elle.
— Par jalousie, pardi I Elle est jalouse du prince mort comme elle en était jalouse quand il était vivant. Il n'y a qu'elle et mademoiselle Micheline qui entrent dans la chapelle. Tous les lundis — c'est le
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lundi que te priuce s'est tué — on les voit arriver le matin, elles passent de grands tabliers et, de leurs propres mains, elles font le ménage de la chapelle, elles balayent, elles époussètent. C'est drôle, n'estce pas? pour des personnes qui ont tant de domestiques. Eafin^ c'est comme ça. Elles changent les fleurs que les jardiniers du château leur passent, et personne ne les aide. L'hiver, quand elles sont à Paris, on ferme la chapelle avec des volets, et c'est fini jusqu'au 4 mars, le Jour de la fête du prince; ce jour-là, elles arrivent, ou plutôt elles viennent la veille, et c'est une fête, le saint-sacrement, quoi ! il y a une serre au château qu'on cultive rien que pour ce jour-là.
Chaque parole était une douleur pour Germaine, était-elle heureuse, cette femme, de pouvoir honorer avec cette piété la mémoire de celui dont elle portait le nom.
— Cela vous étonne, dit la jeune fille se méprenant sur la cause diT trouble qu'elle voyait en elle, c'est parce que vous n'êtes pas du pays et ne savez pas .combien la princesse aimait le prince. Moi, bien entendu, je n'ai pas connu ces choses-là, j'étais trop jeune à ce moment, mais j'en ai entendu parler. Quoique la princesse fût beaucoup plus âgée que son mari, ils s'aimaient comme des mariés de vingt ans.
— Et mademoiselle Micheline? interrompit Germaine ne pouvant plus se contenir.
— Ce n'est pas leur fille, c'est une enfant que le prince et la princesse ont trouvée, il y a dix ans,
dans la forêt et qu'ils ont adoptée. Le prince a été son parrain et la princesse sa marraine. Je me rappelle bien le baptême, la princesse jetait de Targent avec des bonbons; les bonbons, ça m'était égal, mais j'ai eu trente sous en trois pièces de dix sous, et je les ai encore.
Le couvert était mis sur une nappe en toile jaune qui recouvrait la table, et la jeune fille n'avait plus rien à faire dans la salle ; quand elle reviendrait, l'entretien reprendrait où il avait été interrompu. Mais, après avoir servi la soupe, elle ne revint pas ; ce fut la mère qui apporta le dîner, prestement, en femme qui n'a pas de temps à perdre et qui n'est pas disposée à bavarder.
Peut-être serait-elle plus heureuse après le dîner 7 Mais, quand, elle quitta sa petite salle, elle trouva des gens attablés dans la cuisine. Et devant eux elle n'osa pas risquer un interrogatoire sur les points qui l'intéressaient.
Alors elle sortit, et comme elle ne pouvait pas retourner au tombeau de Casimir, malgré l'envie qu'elle en avait, elle se promena dans les rues qui entourent le cimetière , tantôt perdue dans l'ombre que projetaient l'église et les pommiers, tantôt en pleine lumière. Quatre fois elle fit ainsi le tour de son mur; puis, n'osant pas continuer cette promenade qui aurait provoqué la curiosité, elle se dirigea vers le château. Dans l'ombre de la nuit, elle vit les fenêtres rouges de sa large façade et ce fut tout. Après une longue station devant la grille d'entrée et un dernier baiser d'adieu donné à Micheline, elle se
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décida à rentrer à Tauberge : sans doute Taubergiste serait seule.
Mais elle ne Tétait point, car en ce moment même entrait dans la cuisine un homme qui demanda si M. Saint-Denis n'était pas encore venu.
— Non, pas encore; il aura été retenu par son service au château, où il y a»du monde .
— Je vais l'attendre.
Décidément il fallait que Germaine renonçât pour ce soir à son projet; elle se fit conduire à sa chambre qui donnait sur la place et par conséquent sur le cimetière. Au lieu de fermer sa fenêtre, Germaine l'ouvrit toute grande et, ayant éteint sa bougie, elle s'assit pour respirer la fraîcheur du soir, et plus encore pour ne pas quitter des yeux le tombeau que la lumière de la pleine lune frappait obliquement; pénétrant sous la voûte de la chapelle, elle faisait en quelque sorte jaillir de l'ombre les quatre grandes figures blanches.
Gomme elle restait perdue dans ses pensées, elle entendit qu'on marchait devant l'auberge, puis qu'on s'asseyait à la table placée sous sa fenêtre.
— Excuse-moi de ne pas être venu plus tôt, disait une voix; J'ai été retenu; il y a du monde au château.
C'était Saint-Denis, le valet de chambre du prince, dont elle avait autrefois entendu le nom.
— Voilà le service que J'ai à te demander, répliquait une autre voix, celle de l'homme qu'elle avait vu dans la cuisine. La princesse, à ce qu'on m'a dit, est dans l'intention de prendre une institutrice pour
sa pupille, eh bien, j'ai quelqu'un que je te prie d'appuyer : une jeune personne très bien, qui est en ce moment en Angleterre dans une maison où elle ne peut pas rester.
— Tout ce que je pourrai faire, je le ferai; entre vieux amis comme nous,c'est bien naturel. Seulement il faut que tu saches que ce n'est pas ce que je dirai qui décidera la princesse; si ta jeune personne n*a pas quelqu'un dans une haute position qui l'appuie, madame ne la prendra pas. C'est que ce n'est pas une mince affaire d'être l'institutrice delà petite...
— Un enfant trouvé I
— Ce n'est pas une princesse, c'est une archiprincesse; en un mot, c'est la vraie maîtresse de la maison, et une mattresse pas commode, je t'assure. Ce n'est pas qu'elle soit méchante, mais l'habitude de faire tout ce qu'elle veut lui a tourné la tète. Aussi je te promets que si ta jeune personne entre chez nous, elle n'aura pas d'agrément; compte là-dessus et réfléchis à ce que je te dis.
— C'est une femme de volonté, elle la matera.
— Ce n'est pas sûr. Regina aussi est une femme de volonté, et c'est la petite qui l'a matée. Si madame tient à quelqu'un, c'est à Regina, eh bien, que la petite dise un mot, et Regina partira demain. Regina le sait bien, et si elle rage, elle coule doux. Il est vrai que le temps n'est plus où Regina était indispensable pour peindre, teindre et habiller madame. Du jour de la mort du prince, madame ne s'est plus peinte ni teinte. Plus de toilettes; un bonnet de veuve sur ses cheveux blancs, des bas noirs; il n'y a que la
134 MICEffîLINË
poudre qu'elle a conservée. Si je te disais qu'elle est mieux comme ça que quand elle jouait la femme de trente ans.
— Çam*estégal.
— Je te prie de croire que ça m'est égal aussi, mais c'est pour dire, et pour que tu comprennes qu'elle ne vit plus que pour cette fille. Positivement, elle en est folle; et si ton institutrice ne convenait pas à son élève, elle n'aurait qu'à faire ses malles et tout de suite. Et je te l'ai dit, pas commode, l'élève. Avec elle on ne sait jamais sur quoi compter, des lubies, des caprices à vous faire tourner en 'bourrique, et avec ça insolente à la gifler.
— Et la princesse ne dit rien !
— La princesse, elle, admire. Tu n'imaginerais jamais ce que la petite lui fait faire. Il y a deux ans elle lui a fait acheter un chameau à des saltimbanques, et Monsieur promène sa bosse dans le parc, en liberté. Le château est plein d'oiseaux en liberté aussi, que la petite apprivoise : des mésanges, des moineaux, des serins, une jolie saleté, va, et ils ne se gênent pas. La joie delà petite, c'est de les faire se percher sur les personnes qui viennent au château; si l'oiseau s'oublie mademoiselle, qui n'attend que ça, se tord ; si j'arrive trop vite au secours du malheureux, je suis secoué.
— Elle est aimable, la petite !
-- Tu vois. Il est vrai de dire que la princesse n'était que trop bien disposée à adopter toutes ces folies pour les bêtes. Figure^toî que nous avons dans nos prairies des vieux chevaux qif^lte veut laisser
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mourir de vieillesse, et que, quand on lui en amène, elle les achète pour qu'on ne les tue pas. Quand elle voit un cocher ou un charretier battre ses chevaux, elle lui dit des sottises ; elle fait de son argent empierrer les mauvais chemins aux endroits où les voitures s'embourbent. Enfin, cela va si loin que son neveu M. Ernest PatouîUet, voudrait, paraît-il, la faire interdire.
— Parce qu'elle dit des sottises aux cochers?
— Tu comprends que c'est le prétexte. En réalité, le neveu voudrait faire interdire sa tante pour que la fortune de la princesse n'aille pas à. la petite Micheline.
— Je vais écrire à ma jeune personne.
Saint-Denis était parti depuis longtemps déjà et Germaine restait h sa fenêtre. Il y avait trop de choses dans ce que Tentretien de ces deux hommes venait de lui apprendre, trop de douleurs, trop d'es pérances pour qu'elle pût se coucher et dormir.
Immobile sur sa chaise, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de la nuit, elle réfléchissait ; mais son cœur était trop profondément bouleversé, sa tête était trop troublée pour qu'elle pût s'arrêter à une idée et la suivre ; elle allait de Tune à l'autre, revenant à celle qu'elle avait déjà repoussée, l'abandonnant de nouveau, la reprenant encore, incapable de se décider et même incapable de raisonner.
Évidemment elle ne sortirait jamais toute seule des contradictions qui Tenveloppaient et l'écrasaient; avant de prendre un parti il fallait qu'elle fût éclairée sur le bon et le mauvais côté de ceux qui se présentaient à son esprit.
Elle devait donc aller à Paris comme elle en avait eu l'intention, et quand elle connaîtrait les droits que le Gode lui donnait sur sa fille, ainsi que les
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moyens qu'il lui mettrait aux mains pour la reprendre, elle déciderait ce qu'elle aurait à faire.
Depuis longtemps elle avait agité la question de savoir h qui elle demanderait ce conseil, et pendant les heures de la traversée, dans le calme et la solitude, elle avait arrêté son choix et Tavait pesé. D'hommes d'affaires elle n'en connaissait qu'un, le notaire qui avait fait son contrat de mariage, et elle avait pleine confiance en lui, en sa science comme en sa sagesse. Mais il avait été l'ami de sa famille, il l'avait vue petite fille, comment s'ouvrir h lui et se confesser ? Il était austère, M* Le Genest de la Cro- ' chardière, mais ce n'était pas tant son austérité qu'elle craignait que ses questions ; il ne lui permettrait pas de s'arrêter dans sa confession et ce ne serait pas seulement son secret qu'elle devrait lui livrer, ce serait aussi celui du prince. En avait-elle le droit ? Qu'on la condamnât, c'était bien ; toutes les sévérités dont on la frapperait elle les avait méritées, elle ne se plaindrait pas ; mais elle ne voulait pas que lui fût condamné : il devait rester au-dessus du jugement des hommes, respecté et adoré par elle. Il est des cas pour lesquels on s'adresse plus volontiers à un médecin étranger qu'à son médecin ordinaire. Elle ferait ainsi, et au lieu de prendre pour conseiller un ami qui deviendrait forcément un confesseur, elle prendrait un inconnu à qui elle pourrait m dire que ce qu'elle voudrait bien dire. A chaque instant, pendant ces dernières années, elle avait entendu son mari, désespérant de ses procès, s'écrier : « Ah I si J'avais Gontaud 1 » Elle l'avait entendu aussi faire
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réloge du célèbre avocat, de sa droiture, de sa diignité, qui égalaient son talent; ce serait doncà Gon^ taud qu'elle demanderait conseil, et ce fut à sa porte qu'elle sonna en arrivant à Paris.
Elle attendit trois heures dans lé salon de L'avocat; enfin à six heures du soir elle fut reçue.
Elle avait eu le temps de préparer le récit de son affaire ; cependant, lorsqu'elle fut assise à l'angle d'une immense table couverte de dossiers, et que Gpntaud fixa sur elle un regard qui l'enveloppait de la tète aux pieds, en lui disant qu'il l'écoutait, elle - resta un moment sans pouvoir commencer, là gorge serrée, les lèvres tremblantes.
Sans doute, l'avocat était habitué h rencontrer quelquefois chez celles qui venaient le consulter ce trouble et cette émotion, car il ne manifesta aucune surprise.
Enfin, d'un ton bas à peine perceptible, elle corn-* mença :
— 11 y a dix. ans, une jpune femme mariée a commis une faute ; l'homme qu'elle aimait était marié aussL De leur amour est née une fille, dont la naissance, a été cachée et qui. a. été déclarée k L'état civil comme n'ayant. ni père ni mère. Trois mois après la naissance de cette enfant, la mère a été rap* pelée auprès de son mari, à. l'étranger ;. et l'enfant a été placée dans des conditions telles que l'amant put la trouver, la recueillir et L'introduire dans sa- fa^ mille. Un an après, il est mort dans unacddent, et sa. femme a continué d'élever l'enfant àlaquelle elle s'est si biea attachée qu'elle s'est faitattribuer satu-
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telle officieuse, de façon à pouvoir l'adopter. Après dix années passées à l'étranger, la mère, devenue veuve, est rentrée en France, et elle veut reprendre sa fille. Je viens vous demander quels moyens la loi lui donne pour se la faire rendre, si on la lui refuse.
Gontaud avait deux qualités plus rares que le vuL gaire ne le pense : il étudiait ses dossiers et il écoutait ses clients. Ce n'était point sur un résumé dressé tant bien que mal par un de ses secrétaires qu'il prenait connaissance de son affaire dans sa voiture, en allant au Palais pour la plaider. Et ce n'était point en pensant à autre chose; à l'heure de son dîner qui était passée, à sa chasse du lendemain, à la première représentation du soir, aux bons mots de sa journée, qu'il écoutait ceux qui lui racontaient leurs affaires, leurs griefs ou leurs espérances. Il n'avait pas perdu une parole de ce que lui avait dit Germaine, et malgré les confusions qui auraient pu résulter d'un récit embrouillé et obscur, il avait suivi cette histoire aussi clairement que si .ses personnages avaient eu des noms connus^: les deux maris, les deux femmes, l'enfant.
— Si je VOUS: ai. bien comprise, dit-il, c'est une eonsdltaiion en quelque sorte théorique que vous me demandez : avant d'engager une action, la mère de l'enfant veut savoir çpiel est son droit au point de vue légal.
— Préûisèment. .
— EL bien, madame, j'ai la regret de* vouff r*poudcô q^'à. oe^poiat da vu&allQ: nl&i a aucun;
— Je n'ai aucun droit sur ma fille I s'écria Germaine incapable de retenir ce cri de mère.
— Vous m'avez dit, continua Goutaud sans paraître avoir entendu cet aveu, vous m'avez dit que la femme qui a eu cette petite fille était mariée, eh bien, notre loi n'admet pas qu'une femme mariée ait des enfants dont son mari ne soit pas le père; si cela arrive, la loi ne connaît p^s ces enfants, qui n'existent pas pour elle ; ces enfants ne peuvent pas rechercher leur mère ; cette mère ne peut pas reconnaître ces enfants ; elle s'est placée en dehors de la loi pour satisfaire sa passion, de quel droit vient-elle demander l'appui de cette loi?
Il eût pu parler longtemps ainsi, elle restait écrasée. Allongeant la main sur la table, il prit un code et, l'ayant ouvert, il le mit sous les yeux de Germaine :
— Je sais par expérience, dit-il, que toutes les explications du monde sont moins fortes qu'un texte de loi pour porter la conviction dans un esprit, lisez donc cet article.
Elle prit le code et lut l'article sur lequel il posait le doigt :
« Cette reconnaissance ne pourra avoir lieu au profit des enfants nés d'un commerce incestueux ou adultérin. »
Puis, lui reprenant le code et le fermant, il poursuivit :
— Pour que la mère dont vous mé parlez pût réclamer légalement sa fille, il faudrait que la loi lui reconnût des droits sur elle, et vous voyez que
précisément il ne lui en reconnaît pas. La loi n'estelle pas trop dure ? C'est possible, car elle est faite pour régir les hommes non tels qu'ils devraient être mais tels qu'ils sont, et puisqu'il y a de par le monde des enfants adultérins, il serait peut-être plus moral de s'occuper d'eux, que de dire, comme la loi, qu'on ne veut pas les voir. Mais enfin, telle est la législation : cette petite fille ne sera jamais l'enfant de sa mère, cette femme ne sera jamais la mère de cette enfant.
— Comment une étrangère peut-elle avoir des droits que la loi refuse à la mère? s'écria Germaine.
— Parce que la mère a laissé cette étrangère prendre sa place, et que celle-ci, par dix années de soins, s'est créé des droits que la loi reconnaît. El cela nous montre combien légèrement on a agi dans cet abandon de l'enfant.
— Le père, qui avait trente ans, qui était plein de force et de santé, pouvait-il admettre que la mort le firapperait et l'empêcherait de remettre cet enfant à sa mère?
— Vous voyez qu'il devait l'admettre et quelle a été son imprudence. Que cette enfant eût été placée chez une nourrice, la mère aujourd'hui la reprendrait, et si elle ne pouvait pas la reconnaître pour sa fille, au moins peut-être pourrait-elle plus tard l'adopter : ce que cette étrangère va faire précisément.
— Elle l'aimerait, elle rélèverait; par sa tendresse, son dévouement, son amour, elle rachèterait sa faute.
— Pour cette femme, il ne s'agit pas de ce qu'elle
ferait, mais de ce qu'elle peut, et elle ne peut rien, l'ai le regret de vous le déclarer.
De nouveau, elle resta anéantie , car si elle avait prévu des difficultés, elle n'avait jamais admis une impossibilité absolue. Et c'était précisément pour qu'on l'aidât à triompher de ces difficultés qu'elle avait demandé conseil à cet avocat, s'imaginant que parce qu'il était habile il combinerait des moyen» d'actions qu'une femme comme elle était incapable de trouver. Mais voilà qu'au lieu de lui montrer ce qu'elle pouvait faire, il lui pr.ouvait qu'elle ne pouvait rien faire.
Cependant, après un moment d'accablement, elle se redressa :
— Je n'ai pas tout dit. Cette étrangère, qui veut garder celte petite fille et l'adopter, est une femme sans caractère, sans volonté, de peu d'intelligence, qui élève l'enfant aussi mal que possible....
— Et qui peut défendre l'enfant, puisqu'il n'a ni père ni mère, et puisque personne n'a le droit de. s'occuper de lui?
— Ce n'est pas là-dessus que je veux appeler votre attention, mais sur ceci : cette personne est si peu intelligente que sa famille a l'intention de la faire interdire.
— Eh bien ?
— Interdite, elle ne peut pas adopter l'enfant : alors celle-ci devient libre, il me semble, et la mère peut la reprendre.
Ce n'était pas la première fois que Goutaud entendait un argument sinon de ce genre, au moins de
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cette forée; aussi ne manifestait-il ni surprise ni impatience.
— L*incapacité de la tutrice donnerait-elle la capacité à la mère? dit-il. Non, n'est-ce pas? Celte enfant n'a pas de mère aux yeux de la loi, et rien ne pourra faire qu'elle en ait une, il faudrait pour cela qu'une décision judiciaire eût reconnu la maternité par suite de viol, rapt; adultère constaté, etc., et ce n'est pas le cas.
C'était un arrêt ; Germaine n'avait qu'à se retirer.
Quand elle se trouva dans la rue, elle ne sut de quel côté tourner ses pas. Elle se mit en marche au hasard, ne voyant rien, n'entendant rien, car les dernières paroles de Goutaud emplissaient son cœur et ses oreilles.
Fallait-il donc qu'elle se résignât à subir cet arrêt, et à ne voir sa fille que comme Eugénie l'avait vue jusqu'à, ce jour, par son ordre, de loin, furtivement, au hasard d'une rencontre heureuse?
Eh bien, non, elle ne se résignerait pas à ce suicide, et ce que la loi ne pouvait pas faire, la maternité le ferait, Micheline aurait une mère, sa mère.
On voulait lui donner une institutrice ; elle serait cette institutrice.
C'était le cœur de son enfant qu'elle voulait, c'était sa tendresse ; c'était vivre près d'elle, toujours avec elle, c'était se dévouer à elle, l'élever, former son âme et son esprit, c'était effacer la sotte éducation qu'elle avait reçue, et ce cœur elle pouvait le gagner, ce dévouement elle pouvait le lui offrir, cette éducation elle pouvait la lui donner.
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Dans sa détresse, tout n'était pas perdu : si Micheline li* avait pas pour elle les sentiments d'une iiile, au moins elle aurait, elle, pour sa fille, les sentiments et les soins d'une mère.
Et c'était là l'essentiel : ce serait la mère qui souffrirait, ce ne serait pas l'enfant.
Ces deux mots si doux qu'elle lui avait dits sur la plage : « Mon enfant », elle pourrait les lui dire encore.
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Les paroles de Saint-Denis indiquaient à Germaine la marche qu'elle devait suivre : avant tout, il fallait qu'elle obtînt auprès de la princesse Tappui de quelqu'un occupant une haute position.
Où trouver ce quelqu'un ? Depuis quinze ans qu'elle s'était mariée et qu'elle avait quitté la France, elle avait interrompu toutes relations avec les amis de sa famille ; ceux-ci étaient morts ; ceuxlà avaient disparu sans qu'elle sût où ils étaient ; dans son pays natal elle n'était plus qu'une étrangère.
Cependant, parmi ses vieux amis, il y en avait un dont les journaux lui avaient assez souvent apporté le nom : c'était un général, le comte d'Ayrvault, qui s'était illustré pendant la dernière guerre, et que les électeurs avaient envoyé à l'Assemblée de Versailles, où il occupait une place en vue dans le parti royaliste ; il avait été le camarade de son père, §oa meilleur ami, et quand ils s'étaient trouvés séparés par Içs hasards du service, ils avaient toujours
conservé des relations assez intimes pour que, lorsqu'elle s'était mariée, le comte d'Ayrvault fût son témoin. Lui seul, semblait-il, occupait cette haute position qu'exigeait la princesse, et lui seul conséquemment, parmi les rares personnes qu'elle connaissait encore, pouvait l'appuyer utilement.
Elle fit pour lui ce qu'elle avait fait pour Gontaud, et entrant dans un cabinet de lecture elle consulta un Bottin: Ayrvault (général comte d'), hôtel des Réservoirs, Versailles.
Elle partit aussitôt pour Versailles et se rendit à [Hôtel des Réservoirs, où on lui dit que le général était en train de dîner dans la grande salle du restaurant. En toute autre circonstance, elle n'eût point osé entrer dans cette salle, mais il s'agissait de sa fille, et ce n'était point le moment d'écouter la timidité et la honte.
L'heure était avancée, et il n'y avait plus que quelques personnes dans la salle, quelques députés qui, ne sachant que faire de leur soirée, dînaient longuement pour tuer le temps. Seul à une petîte table, le général faisait face à la porte ; elle n'eut pas à le chercher : avec sa tête énergique aux cheveux blancs coupés en brosse, sa longue moustache grise, son teint couleur brique, ses joues caves, son air franc et ouvert, bourru mais bon enfant, elle le reconnut tout de suite.
Mais lui ne la reconnut point. En voyant entrer cette femme en noir qui marchait sur lui dans l'intention évidente de l'aborder, il eut un mouvement d'inquiétude bien naturel chez un député menacé
MIGHBLINE 147
d'être assailli dans une mauvaise position par une solliciteuse intrépide.
— Vous ne me reconnaissez pas, général ? Germaine d'Ambarrès I
11 fit un bond sur sa chaise :
— Gomment, ma petite Germaine, c'est toi ? Et se levant, il Tembrassa sur les deux joues. Puis la regardant :
— En deuil ?
— Mon mari.
— Pardonne-moi, j'ignorais ; il y a si longtemps que je n'ai eu de tes nouvelles.
Puis, voulant détourner la conversation de ce sujet : •
— Tu n'as pas dîné, j'espère ? Ta vas dîner avec moi.
Et il appela le garçon pour faire mettre un couvert.
Elle n'attendit pas la fin du dîner pour dire ce qui l'amenait à Versailles et ce qu'elle attendait du général ; cet accueil affectueux lui avait donné bon espoir.
— Comment, institutrice ! interrompit le général, tu veux être institutrice, toi? Avec cette jolie figure, cette tournure élégante, tu trouveras un mari quand tu voudras, et il sera bien heureux, le gaillard, d'épouser une femme comme toi.
— Ce n'est pas sur un mari que je compte pour vivre, c'est sur mon travail, vous pouvez me l'assurer.
— Ce que tu me dis là me coupe l'appétit. Pour-
quoi ne veux-tu pas que je te marie? Tu n'as plus de parents, n'est-ce pas ? J'étais le meilleur ami de ton père ; c'est un devoir pour moi de te protéger ; il me semble que ton pauvre père me le demande.
— Vous me protégerez en m' aidant h, obtenir la place que je désire, et c'est le service que je suis venue vous demander.
Elle expliqua quelle place elle désirait.
— La princesse Sobolewska ; je ne la connais pas. Qu'est-ce que c'est?
Elle dut dire ce qu'était la princesse.
— La veuve Beaumoussel : une femme qui a acheté son mari, dit-il avec dédain ; un homme qui s'est vendu ; un enfant trouvé ; qu'est-c^ que tu vas faire chez ces gens ? Ta place n'est pas dans ce monde-là.
Elle n'avait pas prévu ces objections ; elle fut décontenancée.
— Décidément, continua le général, il faut que je te marie, et je te marierai, et très bien encore. Je comprends que tu aies peur de la misère, ou même simplement de la pauvreté, ça n'est pas drôle pour une femme comme toi ; mais, que diable 1 il y a conscience à moi à te laisser t'embarquer sur cette galère.
Elle reprit ses explications : les médecins lui ordonnaient le séjour au bord de la mer pendant trois ou quatre mois d'été, et elle trouvait la réalisation de cette condition dans le château d'Hopsore, situé auprès de Trouville; la princesse était une bonne femme; enfin l'enfant était charmante.
Le général n'était pas un sot, il flaira un secret sous cette obstination.
— Je t'ai fait des objections que je croyais justes, dit-il, tu me parais vouloir, malgré tout et quand même, entrer dans cette maison, je n'ai pas le droit de t'en empêcher; tu réclames mon concours, je te le dois ; seulement, tu comprends que je ne peux pas écrire à la princesse Sobolewska, que je ne connais pas.
— Vous pouvez, si vous le voulez bien, attester ce qu'était ma famille et l'intérêt que vous me portez.
— Gela, de tout cœur, mais ce n'est pas assez; demain, au commencement de la séance, je verrai si, parmi mes collègues du Calvados, il ne s'en trouve pas qui connaissent la princesse et qui aient de Tinfluence sur elle; si j'ai la chance d'en rencontrer un, je lui demanderai une lettre pour toi.
Le lendemain, à trois heures, il lui remettait l'attestation qu'elle lui avait demandée, accompagnée d'une lettre d'un député du Calvados qui connaissait la princesse, sinon intimement, au moins de façon à pouvoir lui écrire.
Et comme, après l'avoir remercié, elle voulait le quitter, il la retint.
— J'ai fait ce que tu as voulu, mais non ce que je devais; je reste donc à ta disposition; si les choses ne tournent pas comme tu veux dans cette maison, écris-moi ou viens me voir; seulement dépêche-toi, car je me fais vieux et je ne voudrais pas aller retrouver ton père sans pouvoir lui dire que
j*ai été utile à sa fille. Embrasse-moi, et bonne chance, mon enfant I
Ce souhait et surtout cet accueil affectueux lui mirent Tespérance au cœur, et ce fut avec confiance qu'elle fit la route de Paris à Trouville, où elle arriva le s<)ir même.
Le lendemain matin, à dix heures et demie, elle sonnait à la grille du château d'Hopsore. Elle avait perdu sa confiance de la veille, et c'était le cœur serré par l'émotion qu'elle suivait la large allée sablée qui de la grille d'entrée conduit au château, à travers des pelouses où çà et là, encadrées d'un gazon velouté, se présentent des corbeilles garnies de fleurs qu'on renouvelle à chaque saison comme dans les jardinières d'un appartement. Cependant, malgré son trouble, tout en marchant, elle jetait des regards autour d'elle, cherchant si elle n'apercevrait pas Micheline, dont la présence, lui semblait-il, l'eût réconfortée. Mais le parc était désert; on n'entendait que le chant confus des oiseaux, ou le bruit mécanique d'une tondeuse conduite par un cheval chaussé de souliers de caoutchouc qui coupait ras l'herbe fine ; aussi loin que la vue courût entre les massifs et sur les pentes vertes des vallonnements^ on ne voyait personne. C'était à croire qu'il n'y avait que les bêtes qui fussent déjà éveillées : sur l'é- . tang, les cygnes voguaient, les ailes gonflées, au milieu des feuilles lustrées des plantes aquatiques; et sur le fond sombre d'un groupe de grands arbres dont les branches retombaient jusqu'à terre se dessinait la silhouette pâle d'un animal aux formes
étranges : un corps monté sur des échasses que terminait une petite tôte au bout d'un long cou, — le chameau dont ayait parlé Saint-Denis. Elle chercha si à l'une des fenêtres du château le gracieux visage de Micheline ne se montrerait pas; mais elle ne vit que les fenêtres succédant aux fenêtres, les unes immenses divisées par des meneaux, les autres toutes petites ornées de panoches et de feuillages frisés, et surlafaçade, entre les tourelles à encorbellement, tout un fouillis de rinceaux et d'arabesques.
Arrivée au pied d'un large perron d'où partait un escalier à rampes opposées en fer garni de rosiers fleuris palissés sur ses lambrequins, elle s'arrêta un moment, et ne voyant personne venir au-devant d'eJle, elle monta. Sur le palier donnant accès dans le halî, un domestique, averti par la cloche du concierge, l'attendait. Quand, à sa demande, il répondit qu'il allait voir « si madame la princesse » pouvait recevoir en ce moment, elle reconnut au timbre de la voix Saint-Denis, dont elle avait entendu les confidences à l'auberge de Y Image Saint-Pierre.
Il l'avait fait entrer dans le hall, et elle regardait vaguement autour d'elle la disposition de cette pièce immense et son ameublement formé de divans recouverts de tapis d'Orient, lorsque son attention fut tout à coup frappée par un buste en marbre dont la blancheur se détachait sur un fond en velours cramoisi. C'était celui du prince qui, du haut de son piédestal, entouré de fleurs, semblait être le dieu de cette maison.
Comme elle restait absorbée dans une contempla-
tion qui avait fait monter les larmes k ses yeux, elle entendit son nom prononcé derrière elle, et vivement elle se retourna, effrayée autant que confuse d'être ainsi surprise.
C'était Regina, qui la regardait des pieds à la tête, l'enveloppant d'un regard policier et dédaigneux.
— Madame la princesse est en ce moment fort occupée; ce n est pas l'heure à laquelle elle reçoit. Mais si voulez bien me dire de quoi il s'agit, je le lui transmettrai et tous aurez tout de suite sa réponse.
Elle prit dans la poche de sa robe la lettre du député du Calvados, et la tendit à Regina.
Mais cela ne faisait pas l'affaire de Regina, qui tenait à savoir ce qu'était et ce que voulait cette femme en deuil, qu'elle reconnaissait pour l'avoir vue sur la plage.
— C'est que madame la princesse est fort occupée, dit-elle, et si vous pouviez m'expliquer ce que vous désirez, cela vous ferait gagner du temps.
— Je ne suis pas pressée, j'attendrai que madame la princesse puisse lire cette lettre.
yi
Germaine n'eut pas longtemps à attendre : presque aussitôt Regina revint et la conduisit dans un parloir.
Ce n'était pas d'un cœur calme qu'elle pouvait se préparer à cet entretien. Cependant, il fallait qu'elle restât maîtresse d'elle-même, et ne vît dans celle qui lui avait pris sa fille qu'une étrangère; comme il fallait qu'elle oubliât ses griefs et sa jalousie, — cette jalousie furieuse qui, à chaque instant depuis son retour, s'emparait d'elle en voyant les marques d'amour et de pieux respect que cette femme donnait à la mémoire de celui qu'elles pleuraient toutes deux, —la princesse ostensiblement, orgueilleusement; elle, en se cachant, honteusement.
Malgré ce que Saint-Denis avait dit des changements qui s'étaient faits dans la princesse depuis son veuvage, Germaine s'attendait à la retrouver à peu près telle qu'elle l'avait vue autrefois maniérée et minaudière, ridicule comme elle se la représentait toujours lorsqu'elle pensait à elle.
Quand la porte du parloir s'ouvrit, elle fut sur-
prise de voir s'avancer une femme à Tattitude simple, au. visage affable, habillée d'une robe noire, coiffée d'un bonnet à barbes qui faisait ressortir la blancheur de ses cheveux, d'autant plus blancs qu'ils avaient été autrefois décolorés et desséchés par la teinture. Rien de maniéré, rien de minaudier, rien de ridicule ; au contraire, de la dignité et une certaine noblesse, comme si, à force de s'entendre appeler princesse, elle l'était devenue.
Germaine s'était levée, la princesse la lit se rasseoir et s'asseyant elle-même elle l'interrogea d'un ton bienveillant :
— M. de Guilbermesnil me dit que vous désirez devenir l'institutrice de ma pupille; mais, tout en vous recommandant chaleureusement, il ne me donne sur vous que des renseignements un peu vagues. Vous êtes veuve?
— Oui, madame.
— Depuis combien de temps?
— Depuis six mois.
— Je vous plains de toute mon âme; je sais, pour mon malheur, combien est affreuse la perte d'un mari.
La princesse fit une pause émue par l'évocation de ce douloureux souvenir, puis elle continua :
— Je vous demande pardon d'avoir renouvelé votre chagrin, mais je suis- bien obligée de vous demander ce que M. de Guilbermesnil ne me dit pas.
— Je n'ai pas l'honneur d'être connue de M. de Guilbermesnil, qui n'a écrit cette lettre qu'à la soUi-
citation d'un ami de ma famille, le général d'Ayrvault, son collègue à TAssemblée.
Le nom du général avait fait trop de bruit en ces dernières années, aussi bien dans la guerre que dans la politique, pour n'être pas arrivé jusqu'à la princesse.
— Ah I vous connaissez le comte d'Ayrvault? ditelle, évidemment sensible à une pareille protection.
— Mon père et le général ont été longtemps camarades, et lorsqu'ils ont été séparés leurs relations ne se sont pas rompues : le général a bien voulu être un des témoins à mon mariage.
— Monsieur votre père était soldat ?
— Je Tai perdu au moment où il allait être nommé général. Voici une lettre du comte d'Ayrvault qui dit ce qu'était ma famille.
Elle lui tendit la lettre du général, que la princesse lut attentivement, en pesant les mots
— Alors, vous n'avez jamais été institutrice? demanda la princesse.
— Jamais je n'ai été institutrice dans une famille, mais j'ai donné des leçons. Mariée à un ingénieur, j'ai quitté la France pour le Chili, où mon mari dirigeait l'exploitation de mines importantes. Ses affaires n'ont point réussi, des procès l'ont écrasé, ruiné, et il est venu un moment où, toutes ses ressources étant absorbées par ces procès, nous n'avons eu pour vivre que le produit des leçons de français, d'anglais et de musique que j'ai trouvé à donner. Heureusement, mon père avait tenu à me faire pas-
ser mes examens; j'avais mes diplômes, ils nous ont sauvés de la misère.
— De sorte que si vous avez déjà donné des leçons, vous n'avez jamais cependant fait une éducation?
— Je me suis mariée à dix-huit ans.
— Et vous êtes restée au Chili pendant longtemps? -— Je ne suis de retour en France que depuis
quelques jours.
La princesse eut un mouvement facile à traduire : une femme qui n'avait jamais fait d'éducation et qui avait vécu au Chili, cela n'était guère rassurant pour elle au point de vue mondain où elle se plaçait.
— Quel âge avez-vous? demanda-t-elle.
— Trente-quatre ans.
La princesse la regarda longtemps ; puis d'un ton de commisération :
— Pauvre dame, vous avez beaucoup souffert? Depuis dix ans , Germaine avait renoncé à toute
coquetterie et à toute prétention. Que son visage gardât ou ne gardât point les traces des chagrins et des angoisses qui avaient dévoré sa vie, peut lui importait ; elle ne s'occupait point de son visage. Qu'elle eût perdu sa beauté, qu'elle eût vieilli, elle ne pensait ni à la beauté ni à la jeunesse dont elle n'avait que faire désormais ; une mère est toujours assez jeune et assez bella pour son enfant, et elle n'était plus qu'une mère; la femme en elle était morte le jour où un journal lui avait appris la mort du seul homme pour qui elle voulait être belle. On lui eût dit qu'elle était laide, qu'elle paraissait avoir soixante ans, cela l'eût laissée parfaitement indiffé-
rente. Mais il y avait une femme de qui elle ne pouvait pas entendre cela, une seule, —la princesse, — et justement, c'était celle-là qui le lui disait. Sous le coup immédiat de cette blessure, un cri de révolte lui était monté aux lèvres : « C'est à pleurer votre mari que j'ai souffert » ; mais une mère ne se révolte pas, elle s'était tue en faisant effort pour ne pas laisser deviner le mouvement de colère qui l'avait soulevée.
La princesse avait remarqué son trouble, croyant ravoir peinée par son observation, elle voulut s'excuser :
— Ces marques de vos souffrances valent mieux pour moi que toutes les attestations du monde, ditelle avec un regard plein de sympathie; elles prouvent que vous êtes une femme de cœur.
Puis tout de suite elle reprit son interrogatoire :
— Vous n'avez pas d'enfants?
Germaine frémit.
— Vous les avez perdus ? s'écria la princesse.
— Oui.
— Mon Dieu, que je suis désolée de renouveler ainsi vos douleurs à chaque mot que je prononce ; mais aussi c'est la faute de ces lettres qui ne disent rien de précis. Il faut bien cependant que je sache ce que vous êtes. De là mes questions.
— Elles sont toutes naturelles, et je dois y répondre ; c'est la fatalité de ma situation que je ne puisse les entendre sans en être troublée.
— Mais j'y pense, puisque vous ne connaissez pas
M. de Guilbermesnil, comment avez-vous su que j'avais besoin d'une institutrice?
La question était embarrassante et pouvait devenir dangereuse ; cependant il fallait répondre.
— Gomme ma santé a été éprouvée par mon long séjour au Chili, on m'a ordonné de passer quelques mois au bord de la mer. J'étais donc venue à Trouville pour obéir à cette prescription, lorsque par hasard j'ai entendu dire que vous étiez dans l'intention,de donner une institutrice à... votre pupille, mademoiselle Micheline, que j'avais vue sur la plage. L'idée m'est venue alors de me présenter.
— Ahl vraiment I
— L'enfant m'avait beaucoup plu par sa gaieté, son entrain, son air de santé, le charme qui se dégage de toute sa personne...
— - N'est-ce pas? interrompit la princesse, heureuse et flère de cet éloge.
Il eût sans doute été habile de faire suivre l'éloge de la pupille de celui de la tutrice, mais Germaine recula devant cette hypocrisie.^
— Je ne pouvais pas me présenter sans me faire appuyer, et je suis retournée à Paris demander une lettre de recommandation au comte d'Ayrvault, qui s'est adressé à son ami M. de Guilbermesnil.
— De sorte que Micheline vous plaît ?
— Je la trouve charmante.
— Gela, c'est beaucoup, car je sufs convaincue qu'il est d'une importance capitale pour une bonne éducation que Télève inspire de la sympathie à son maître'; mais ce n'est pas tout. C'est une chose grave
MICHELINB 15&
que lé choix d'une institutrice qui, pendant cinq ou six ans, va former non seulement l'esprit, mais le cœur d'un enfant ; vous trouverez donc bien naturel, je l'espère, que je veuille réfléchir. Si vous aviez déjà fait une éducation particulière, je n'aurais qu'à me renseigner dans la famille où vous auriez fait cette éducation. Si M. de Guilbermesnil vous connaissait personnellement, je n'aurais qu'à le consulter.
— Le général d'Ayrvault me connaît personnellement, dit Germaine, épouvantée de cette réserve qui se manifestait au moment où elle se voyait déjà installée auprès de sa fille.
— Sans doute, et croyez bien que j'estime à sa haute valeur la recommandation d'un homme dans la position du comte d'Ayrvault ; mais il ne peut me dire qu'une chose, en dehors de ce qui touche votre famille, c'est que vous avez donné des leçons à de jeunes Chiliennes. Et c'est là ce qui me fait un devoir de réfléchir avant de vous donner ma réponse. Vous-savez que MicheUne n'est pas ma fille?
— Votre pupille. - * •
— Ma filleule et ma pupille ; mais pour le cœur ma vraie fille. De même que je vous demande des renseignements sur vous, je dois vous en donner sur votre future élève. En réalité, c'est une enfant trouvée ; je ne vous l'apprendrais pas que tout le pays vous le dirait; son histoire, par malheur pour elle, n'est que trop connue. Il y a dix ans, à peu près à cette époque, le 20 juillet, j'étais sortie avec le prince pour faire une promenade en tête à tête dans la forêt,, comme nous en faisions souvent. Vous avez connu
ces douces promenades, vous savez quel est leur charme?
Germaine détourna la tète, et la princesse, prenant ce geste pour une marque de douleur, n'insista pas sur « ces douces promenades ».
— Quoi qu'il en soit, nous nous promenions dans une futaie, maintenant détruite, quand nous trouvâmes au pied d'un arbre la plus belle petite fille du monde, grasse, blanche, potelée, élégamment habillée. Vous vous demandez comment une mère a pu commettre un pareil crime. Je me le suis demandé aussi, sans jamais trouver une réponse satisfaisante à cette question. Qu'une femme se laisse entraîner par la passion, cela se comprend, mais qu'elle tombe assez bas pour abandonner son enfant, cela dépasse tout.
Germaine avait courbé la tète, écrasée, ne pouvant rien dire, n'osant même pas regarder la princesse.
— Que faire de ce pauvre petit être? La mettre aux Enfants trouvés, il me sembla que ce serait jusqu'à un certain point suivre l'exemple de sa misérable mère. Il fut décidé que nous la mettrions en nourrice chez la femme de notre garde, et que nous la ferions baptiser; le prince fut le parrain, je fus la marraine. Tout d'abord le prince s'intéressa peu à cette enfant, mais insensiblement il s'attacha à elle, et quand il mourut dans un terrible accident, un an après, sa dernière parole fut pour me recommander de veiller sur elle. Je la pris avec moi, et je puis dire que ce fat elle qui, par sa gentillesse, sa gaieté, me rattacha à la vie. Aujourd'hui je l'aime comme
MICHEUNB 161
si elle était ma flUe, et je sens qu'elle m'aime comme si j'étais sa mère ; ne la suis-je pas, d'ailleurs, et par les soins, raffection, la tendresse bien plus que la misérable qui l'a abandonnée ? Et cela est si vrai que si par miracle cette misérable se présentait aujourd'hui pour réclamer sa fille, je ne craindrais pas de dire à Micheline de choisir entre cette mère et moi, assurée à l'avance du choix que ferait son cœur.
Germaine n'avait pas imaginé qu'une aussi terrible expiation la frapperait, et par la main de cette femme encore I Elle ne savait quelle contenance tenir.
— Au reste, ce n'est pas seulement par les liens du cœur que je veux me l'attacher, continuait la princesse, c'est aussi par ceux que la loi, dans son équité, met h ma disposition. Je l'adopterai, soit dans les formes voulues si je vis jusqu'à l'époque oîi cet acte nous sera permis, soit par testament si je meurs avant. Elle sera mon héritière, et je lui ferai faire un grand mariage, un beau mariage. Par la fortune, cela, grâce à Dieu, me sera possible. Mais, d'autre part, il faut que, par l'éducation, elle soit digne elle-même de ce mariage. Voilà pourquoi vous me voyez si pleine d'exigences pour lui choisir une institutrice : ce n'est pas seulement une fille instruite que je veux qu'on me donne, c'est encore une fille irréprochablement élevée. Je réfléchirai donc, et je vous ferai connaître ma réponse. Pour aujoujid'hui, j'ai une prière à vous demander, c'est de vouloir bien accepter à déjeuner au château; vous avez vu Micheline, elle ne vous a pas vue. Je vous disais tout à ITieure qu'il était important à mes yeux que le
maître eût de la sympathie pour son élève, il ne l'est pas moins que Télèveen éprouve de son côté pour son maître. Gela est instinctif, n'est-ce pas, la sympathie ? Micheline va vous voir sans se douter que vous pouvez devenir son institutrice. Je ne vous cache pas que, si vous lui plaisez comme elle vous a plu, cela pèsera d'un grand poids sur ma déterminalion.
MIGHEUNB 16$
TU
Était-il situation plus cruelle ?
La fille acceptant ou repoussant sa mère au hasard de rinstinct, sans savoir ce qu'elle faisait I
La princesse eût voulu se venger qu'elle n'eût assurément pas inventé une torture plus atroce.
Sur quoi, d'après quoi Micheline allait-elle se décider ?
C'était leur vie à toutes deux, l'avenir de la fille, le bonheur de la mère, livrés au caprice, à la bonne ou à la mauvaise humeur d'une enfant de dix ans I
La voix du sang I Mais elle ne croyait pas k la voix du sang ; au moins elle n'y croyait pas quand elle devait parler dans de pareilles conditions.
Du parloir où elle l'avait reçue, la princesse l'avait
fait passer dans un salon où elle l'avait laissée seule,
et elle attendait là que l'heure du déjeuner sonnât.
Jamais les minutes ne lui avaient paru aussi
ongues.
En venant à Hopsore, elle avait cru que ce serait avec un transport de joie qu'elle verrait sa fille, et
maintenant c'était avec une angoisse poignante qu'elle tenait ses yeux attachés sur la porte.
Enfin une cloche sonna, et presque aussitôt la porte s'ouvrit ; mais ce ne fut point Micheline qui entra, ce fut la princesse, accompagnée d'un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, mince, élancé, à la tenue dédaigneuse et nonchalante, marchant comme s'il avait peine à se traîner, le regard éteint et indifférent.
— Madame Harouis, dont je vous ai parlé, dit la princesse.
Puis, s'adressant à Germaine :
— Le prince Witold Sobolewski, mon beaufrère.
Germaine avait souvent entendu Casimir parler de Witold, et, bien qu'elle ne l'eût jamais vu, elle s'était prise pour lui d'affection. N'était-il pas son frère, et, par cela seul que Casimir l'aimait, ne devait-elle pas l'aimer aussi ? Cependant, malgré ces dispositions favorables, ce ne fut pas de la sympathie qu'elle éprouva- pour lui ; cette nonchalance, ce dédain, ces yeux sans regards avaient quelque chose de troublant et d'inquiétant. Elle avait toujours vu en lui un autre Casimir, et c'était précisément le contraire de Casimir qu'elle trouvait, n'ayant rien de celui-ci, ni la franchise de l'abord, ni la douceur, ni l'affabilité, ni le sourire qui avaient fait un charmeur de l'aîné des Sobolewski.
La mort de Casimir n'avait pas rompu les relations de la princesse avec la famille de son mari ; elle avait marié et doté Wanda et Hedwige, comme elle
avait déjà marié et doté Carola. De même elle avait continué à aider Adam et Ladislas, comme elle le faisait du vivant de son mari. Quant à Witold, qui à la mort de son frère n'avait que seize ans, elle avait continué son éducation, en attendant qu'il se décidât à prendre une des trois carrières entre lesquelles il balançait : les armes, le clergé, l'art ; puis, comme il n'avait pas pu se décider, les armes ne conduisant plus à rien, le clergé ne lui plaisant décidément pas, les arts ne lui paraissant que méprisables, elle lui avait servi une pension, de laquelle il vivait en y ajoutant ce qu'il gagnait au jeu, aux courses, et à écrire quelques articles sur la haute vie dans les journaux mondains.
— Comment I Micheline n'est pas rentrée? dit la princesse en regardant autour d'elle.
Ce ne pouvait être qu'à Witold que ces paroles s'adressaient ; il ne parut pas les entendre ou, en tout cas, il ne jugea pas à propos de répondre.
La princesse sonna, Regina parut.
— Où est Micheline ?
-— Elle est sortie il y a une heure avec le neveu de madame la princesse.
—- Allez la chercher et dites-lui de venir déjeuner tout de suite ; qu'elle ne nous fasse pas attendre.
Regina n'eut pas loin à aller : au moment où elle sortait, on entendait des rires et des éclats de voix sous les fenêtres.
— Voilà Micheline, dit la princesse, et elle courut à la fenêtre..
Il eût été convenable que Germaine ne quittât pas
sa place, mais elle n'eut pas la force de rester sur sa chaise et elle courut aussi à la fenêtre.
Au milieu de Tallée, entre l'étang et le château, Micheline arrivait, montée sur le chameau, qu'un jeune homme en costume d'aspirant de marine conduisait au moyen d'une corde.
— Houp, houp I criait Micheline balancée par le trot du chameau.
— Jacques, prends garde, cria la princesse en levant au ciel ses mains tremblantes.
— Ne craignez rien, ma tante, répondit le jeune officier.
Et il continua de courir à côté du chameau, en recommandant à Micheline de ne pas lâcher les poils crépus de la bosse des épaules qu'elle avait empoignés à deux mains.
Arrivé au perron, il s'arrêta, et frappant doucement le chameau sur les jambes avec une petite baguette qu'il portait à la main, il le fit s'agenouiller sur ses genoux calleux, puis, prenant Micheline dans ses bras, il la mit doucement à terre.
Presque aussitôt elle entra dans le salon en poussant la porte comme un coup de vent, et courant à la princesse :
— Ah! marraine, que je suis contente I s'écriat-elle, Jacques a bien voulu me mettre sur le chameau ; il y avait assez longtemps que j'en avais envie.
Et se tournant vers Witold :
— Je te l'ai assez demandé ; tu vois que je ne me
suis pas cassée, comme tu m'en menaçais. C'est égal, ça vous balance joliment.
Mais la princesse lui coupa la parole, et, la prenant par la main, elle l'amena devant Germaine, qui se tenait tremblante dans l'embrasure de la fenêtre, attendant son arrêt.
— Viens que je te présente à une dame qui nous fait le plaisir de déjeuner avec nous : madame Harouis.
— Bonjour, madame I dit Micheline.
Et elle tendit la inain à Germaine par un mouve-
'ment d'habitude où il n'y avait aucune sympathie,
simplement parce qu'on lui avait appris à tendre la
main aux amies de sa marraine, comme un petit
chien qui donne la patte.
Mais dans ce geste machinal, elle leva les yeux sur Germaine et la reconnut.
— Tiens, c'est vous ? dit-elle.
— Tu connais madame? demanda la princesse surprise.
— Je crois bien ; hier, non avant-hier, Jeanne a croqué ma boule dans les jambes de madame, et raide à lui casser les pattes ; madame ne s'est pas fâchée, elle m'a laissée reprendre ma boule sans faire sa tête; n'est-ce pas que je l'ai bien renvoyée dans les arches?
— Très bien I dit Germaine stupéfaite de ces façons de s'exprimer.
L'entrée du jeune marin mit fin & ce colloque, el de nouveau la cérémonie de la présentation recommença.
— M. Jacques Hébertot, mon petit-neveu, dit la princesse.
Celui-là, Germaine ne le connaissait pas, car il n'appartenait pas à la famille des Sobolewski ; sans doute il était parent de la princesse ou de son premier mari.
C'était, en effet, un Beaumoussel; fils de la fille d*une sœur du médecin et d'un capitaine de Honfleur, il était resté orphelin peu de temps après la mort du prince, et la princesse, d'autant plus sensible au malheur de cet enfant qu'elle était ellemême en ce moment sous le coup du désespoir, s'était chargée de son éducation. Il voulait être marin. Elle l'avait fait élever au collège de Honfleur, puis elle avait payé sa pension à l'École navale. Ne portant pas le nom de Beaumoussel, il. ne la gênait pas ; et comme il était gai, bon enfant, intelligent, toujours dispos et de belle humeur ; comme, au lieu de montrer de la jalousie et de l'hostilité contre Micheline, ainsi que le faisaient les Patouillet et la plupart des Sobolewski, il la traitait en petite camarade sans penser qu'elle lui volait une part d'héritage, elle l'avait pris en affection.
Cependant elle le gronda doucement pour cette cavalcade :
— Tu pouvais me tuer Micheline, dit-elle.
— Il n'y avait pas de danger, ma tante, je lui avais appris à bien se tenir ; et puis elle avait si grande envie de monter sur son chameau, que le n'ai vraiment pas pu refuser plus longtemps.
— C'est vrai, marraine, c'est moi qui Tai tourmenté ; il ne voulait pas.
— Il y a toujours du danger quand on est sur une bête, dit la princesse avec un soupir qui était un triste souvenir.
On passa dans la salle à manger et Germaine se trouva placée à la droite de Micheline, qui & sa gauche avait Jacques Hébertot pour voisin.
A peine Germaine était-elle assise, qu'elle entendit Micheline dire à mi-voix au jeune marin :
— Attention, vous allez voir !
Et tout de suite^ se tournant vers elle, Micheline prit une carafe d'eau sur la table et lui offrit à boire.
Surprise de cette prévenance, Germaine lui tendît son verre, et quand il fut à moitié rempli, comme elle n'avait pas encore mangé et qu'elle ne voulait pas boire, elle le reposa devant elle. A peine avaitelle retiré sa main , qu'il passa un bruit d'ailes au-dessus de sa tète, quelque chose comme le vol d'un oiseau ; avant qu'elle se fût rendu compte de ce que cela pouvait être, une petite boule tomba devant ses yeux et elle entendit un « floue » dans son verre, d'où jaillit un flot de gouttelettes d'eau qui inondèrent la nappe.
— Ohl Micheline, tu es insupportable I s'écria la princesse.
— C'est Floue qui prend son bain, expliqua Micheline en riant aux éclats.
— Tu as versé de Teau & madame Harouis exprès pour cela.
— Dame I
Floue était une mésange que Micheline avait apprivoisée et qui vivait en liberté dans la salle à manger avec un moineau appelé Pillard, apprivoisé aussi. Mais, tandis que Pillard se contentait de se précipiter effrontément sur les miettes de pain et plus effrontément encore sur la pâtisserie, mademoiselle Floue, qui était une personne coquette, aimant passionnément les bains, se jetait dans les verres qu'on emplissait d'eau si tout de suite on ne versait du vin par-dessus ; et là elle barbotait comme un canard, ouvrant les ailes, les secouant, faisant des plongeons.
Gela pouvait être assez drôle, et même c'était <îbose fort gracieuse de voir cette jolie petite bête faire ainsi sa toilette dans un verre ; cependant, à table, c'était fort surprenant et aussi assez gênant pour celle qu'elle éclaboussait. Mais c'était précisément cette surprise et cet embarras qui faisaient la joie de Micheline ; aussi manquait-elle rarement de s'offrir cette récréation lorsqu'une personne étrangère s'asseyait pour la première fois à la table de la princesse, et c'était toujours avec un nouveau plaisir.
— Micheline, je me fâcherai, disait chaque fois la marraine.
Mais comme la marraine ne s'était encore jamais fâchée, la filleule recommençait, sûre de l'impunité.
Ainsi, ce que Germaine avait pris pour une prévenance était au contraire une plaisanterie. Elle eût été heureuse d'une prévenance qui jusqu'à un certain point eût été d'un heureux augure. Mais elle ne se
fâcha pas de la plaisanterie. Pouvait-elle se fâcher contre sa flUe ? Et alors même qu'elle l'eût pu, eûtelle eu le courage de s'exposer à peiner Micheline dans les conditions, tragiques pour elle, où la princesse Tavait placée ?
— Voilà une curieuse petite Lête, dit-elle en essuyant les gouttes d'eau qui avaient sauté sur sa robe.
— Tu vois, marraine, dit Micheline d'un air de triomphe, que madame Harouis ne se fâche pas. Au contraire, elle trouve Floue curieuse, et jolie aussi, n'est-ce paS; madame ?
— Mais certainement, très jolie I
Alors Micheline, comprenant qu'elle n'avait plus rien à craindre de sa voisine, se tourna vers elle et à mi-voix :
— Ce n'est pas la première fois que je fais la farce de Floue à des personnes qui ne connaissent pas ma mésange, que je n'ai que de cette année. Celles qui se fâchent c'est des bêtes et des mauvais caractères; elles font des têtes à mourir de rire ; celles qui ne se fâchent pas, c'est des bons caractères. Jacques ne s'est pas fâché.
Elle baissa la voix :
— Witold s'est fâché comme un âne. Son gilet était mouillé.
Elle fut interrompue par Saint-Denis qui lui metlait un œuf dans son coquetier.
Une se produisit pas de nouvel incident pendant le déjeuner et Micheline continua de s'entretenir de temps en temps avec Germaine amicalement, comme si elle la connaissait depuis longtemps.
Si Germaine ne pouvait pas se dire qu'elle exerçait une attraction irrésistible sur sa flUe, au moins Tenfant n'éprouvait-elle pas de répulsion et c'était déjà un grand point.
Elle pouvait donc espérer, semble-t-il, et bien que depuis longtemps elle eût perdu l'habitude de rien attendre d'heureux du hasard, elle se prit à penser que peut-être c'en était fini des mauvais jours, et elle se vit installée dans ce château auprès de sa fille.
Combien avait- elle besoin, la pauvre enfant, qu'une mère veillât sur elle I A chaque instant, c'étaient de nouvelles découvertes plus déplorables les unes que les autres dans son éducation, sa manière d^étre, ses façons de s'exprimer. En réalité, une vraie sauvage, se tenant & table plus mal que la fille du dernier des paysans, disant tout ce qui lui
passait par la tète, coupant la parole à sa marraine et à tout le monde, renvoyant les plats qu'on lui ser vait, en commandant d'autres, et avec cela cependant charmante, si bien qu'en la regardant, on comprenait que la princesse n'eût pas la force de la gronder ou de la corriger.
— Micheline, tu es insupportable I
— Oui, marraine.
Et c'était tout ; cet effort de sévérité avait épuisé l'énergie de la princesse, qui se mettait à sourire en la regardant tendrement. Elle avait encore une manière de dire : « Oh I Micheline I Micheline I » qui était un rappel à l'ordre, mais dont Micheline ne tenait aucun compte, sentant bien, avec cette intuition enfantine qui ne se trompe pas, qu'elle était la vraie et la seule maîtresse dans cette maison.
Après le déjeuner, on passa dans un grand salon où se trouvait un piano à queue, et la princesse s'approchant de Germaine lui demanda, à voix basse, si elle ne consentirait pas à faire un peu de musique.
Cette demande n'avait pas besoin d'être expliquée, c'était un examen qu'on voulait lui imposer pour savoir si elle était vraiment capable de diriger l'éducation musicale de Micheline. Elle n'avait donc qu'à se mettre au piano, et à jouer de manière à plaire sinon à Micheline, au moins à la princesse ; ce qu'elle fit.
Sur une étagère chinoise se trouvaient les principales partitions des opéras contemporains ; elle
prit Le Prophite et, s'asseyant au piano, elle Joua la valse.
Micheline était venue s'accouder sur le piano, et là elle écoutait sans la quitter des yeux, mais avec un regard un peu perdu.
— Vous jouez bien, dit-elle.
Jamais compliment n'avait été plus doux au cœur de Germaine.
— Vous aimez la musique? demanda-t-elle.
A ce moment la princesse, qui avait entendu les quelques paroles qui s'étaient échangées entre elles, intervint :
— Vous demandez à Micheline si elle aime la musique ; c'est « passionnément » qu'elle pourrait répondre ; je crois qu'elle est douée d'aptitudes exceptionnelles pour la musique, car elle retient tout ce qu'elle entend et le chante avec une justesse extraordinaire : demandez-lui de vous chanter la valse que vous venez de jouer, qu'elle ne connaissait pas, et vous allez voir que ce que je vous dis n'a rien d'exagéré. Veux-tu, ma mignonne?
— J'aime mieux écouter madame, répliqua Mixîheline.
— Je vous en prie, mon enfant, dit Germaine.
— Si vous voulez.
Et elle se mit à chanter les premières mesures de la valse qu'elle venait d'entendre, sans se tromper, d'une voix franche et claire, avec la justesse dont la princesse avait parlé.
— Vous voyez I dit celle-ci.
Puis comme, son air fini, Micheline avait tourné sur ses talons pour aller auprès de Jacques :
— • Il est certain, ajouta la princesse, que son père ou sa mère étaient musiciens.
Germaine n'osa pas répondre : « C'est probable «^ car elle avait le cœur trop ému pour ne pas tout prendre au sérieux. D'ailleurs, à ce moment môme, elle avait un autre souci : la princesse était-elle satisfaite de la façon dont elle avait joué sa valse ?" Ce n'était plus seulement à Micheline qu'elle devait plaire, c'était maintenant à la princesse.
Avec sa nature réservée, prompte à s'inquiéter de tout, elle sentait qu'il n'y avait pas déplus mauvaise disposition pour plaire que de vouloir plaire précisément.
Germaine avait remarqué que sur un petit chevalet recouvert de velours et qui était en belle place au milieu du salon, était exposé un volume richement relié avec les armes des Sobolewski frappées en or sur le plat.
La princesse alla le chercher et l'apporta précieusement sur le pupitre du piano.
— C'est un opéra du prince, dit-elle ; si vous voulez bien en jouer l'ouverture, je vous en tournerai les pages.
Ce fut un coup pour Germaine : jouer cette musique qu'elle savait par cœur avec la princesse pour lui tourner les pages ! Et cependant telle était la situation qu'elle ne pouvait pas refuser; pas plus qu'elle ne pouvait avouer qu'elle connaissait mieux
que personne la partition, qu'elle devait avoir l'air de déchiffrer.
Heureusement la princesse, en recommandant à Micheline et à Jacques, qui bavardaient, de faire silence pendant quelques instants, lui permit de se remettre un peu.
Quand elle fut arrivée au bout de l'ouverture de la Trompe des Alpes, la princesse lui adressa les plus chauds compliments.
— Il n'y a pas de musique que je connaisse aussi bien que celle-là, et c'est pour cela que je vous ai demandé de la jouer; vous l'avez admirablement exécutée.
Et elle prit Witold à témoin.
— Parfaitement, répondit celui-ci d'un air nonchalant.
Germaine se demandait quelle épreuve on allait maintenant lui faire subir, lorsqu'elle vit la prîcesse sortir du salon en emmenant Micheline, et elle resta seule avec Witold et Jacques.
Ce que Jacques lui dit, Witold ne daignant pas lui adresser la parole, elle n'en eut guère conscience, car elle sentait que son sort se décidait en ce moment même : c'était pour confesser MicheU ne que la princesse l'avait emmenée. Qu'allait répondre l'enfant?
Elle avait deviné juste.
— Gomment trouves-tu madame Harouis? demanda la princesse à Micheline, lorsqu'elles furent seules dans le petit salon.
— Elle n'est pas fâchée pour la farce de Floue, c'est une bonne femme.
mighelinb 177
— Tu vois qu'elle joue très bien du piano?
— Très bien.
— Est-ce qu'elle te plaît?
— Je ne sais.
— Au moins, elle ne te déplaît pas?
— Pourquoi veux-tu qu'elle me déplaise? Elle a Tairbon, et puis elle a une manière de regarder qui est très douce ; tu aurais dû la faire chanter, sa voix est une musique.
— Est-ce que tu ne serais pas contente de travailler avec elle?
— Non.
Et elle se mit à marcher par le salon en répétant :
— Non, non.
Puis, s'arrètant devant sa marraine :
— Travailler; qu'est-ce que tu veux que Je travaille avec madame Harouis ? La musique?
— La musique et le reste.
— C'est donc une pionne?
— Elle est très instruite, très bien élevée, d'une bonne naissance : elle m'est recommandée par les personnes les plus respectables.
— Pourquoi qu'elle t'es recommandée?
— Pour faire ton éducation.
— Alors c'est une pionne. Si j'avais su ça, je lui aurais mis Pillard sur la tète.
— Ecoute-moi, dit la princesse, prenant le ton sérieux, tu es arrivée à l'âge oïl tout le monde travaille, et tu es même en retard, très en retard sur les petites filles que tu connais.
— Si tu savais comme ça m'est égall
— Moi, cela me peine; mon devoir est de te faire travailler. Veux-tu que je te mette au couvent?
— Ne fais pas ça, je me sauverais ; tu es prévenue.
— Je ne désire pas te mettre au couvent, car je ne veux pas me séparer de toi.
Micheline vint à elle et Tembrassa.
— Si je ne te mets pas au couvent, c'est à condi lion que tu travailleras près de moi avec une institutrice à laquelle tu devras obéir.
— Est-ce qu'elle sera aussi sciante que Regina?
— Regina était une gouvernante pour toi, madame Harouis sera une institutrice, et ce n'est pas du tout la même chose.
— Alors je serai débarrassée de Regina?
— Gomment débarrassée ?
— Regina ne sortira plus avec moi, elle ne me poursuivra plus de ses observations?
— Tu n'auras plus qu'à obéir à madame Harouis.
— Eh bien, va pour madame Harouis ; pourvu que je sois débarrassée de Regina, autant madame Harouis qu'une autre : elle a des bons yeux doux.
— Je n'ai voulu rien décider avant de voir si madame Harouis te plaisait ou ne te plaisait point maintenant je vais lui dire que c'est une affaire entendue.
— Elle va rester?
— Mais, sans doute. Oîi veux-tu qu'elle aille?
— Oh ! je veux bien qu'elle reste, mais à condition qu'elle ne me fera pas travailler tout de suite ; je veux avoir mes vacances comme tout le monde.
— Tu es en vacances depuis que tu es née,
— Tout le monde s'amuse en ce moment ; il n'esi pas juste que je ne m'amuse pas aussi; quand tout le monde travaillera, je travaillerai aussi... puis- .qu'il le faut.
— Ce n'est pas joli de marchander ainsi. — • Je défends mon droit.
Gomme toujours, la princesse céda. Après tout, quelques semaines de plus ou moins n'étaient pas une affaire et ne méritaient pas qu'on fâchât Micheline ; le travail commencerait en octobre... comme pour tout le monder/
Elle rentra dans le salon, où Germaine attendait anxieuse, mais elle ne parla tout d'abord que de choses indifférentes, ne voulant pas aborder ce sujet devant Witold, et Jacques; ce fut seulement quand ils sortirent qu'elle s'expliqua.
— Je viens de consulter Micheline, dit-elle. Germaine sentit le cœur lui manquer, un brouillard passa devant ses yeux.
— Elle trouve que vous avez les yeux doux et l'aii bon, c'est donc pmtôt de la sympathie qu'elle éprouve pour vous que de la répulsion, et présentement cela suffit ; on ne peut pas au bout d'une heure lui de mander autre chose.
Hélas I non, on ne pouvait pas lui demander autre chose, et Germaine devait se trouver heureuse que sa fille n'éprouvât pas pour elle de la répulsion, ce qui pouvait très bien arriver. D'ailleurs, c'était un si grand point d'obtenir que Micheline l'acceptât, que tout disparaissait dans cette joie.
— Je vous ai dit, continua la princesse, qu'avant
180 MIGHELINB
de me décider j'avais besoin de réfléchir. Mais il s'est passé pendant le déjeuner un petit fait qui a singulièrement avancé ces réflexions. Ce qui m'inspirait des scrupules malgré les lettres de M. de Guilbermesnil et du comte d'Ayrvault, c'était la pensée qu'il ne suffisait pas d'avoir donné des leçons à de jeunes Chiliennes pour être capable d'élever Micheline de façon à en faire une femme distinguée. Il y a des usages qu'il est aussi utile de savoir que l'orthographe, et que les diplômes ne donnent pas. Les connaissiez-vous, ces usages ? Quand je vous ai vue à table, et quand vous avez écrasé la coquille de votre œuf, j'ai été rassurée. Ce n'était rien, et c'était assez. Il y a pas de petits faits en matière d'éducation, tout se tient; on est élevée, oîi on ne l'est pas; Dieu merci, vous l'êtes, et je puis vous confier Micheline.
laCHELINB 181
Le Jour môme de son inst$illâtion à Hopsore et apr^s le déjeuner où elle avait subi le double examen de sa fille et de la princesse, Germaine était entrée immédiatement en fonctions en accompagnant Micheline au bain et à sa promenade de tous les jours sur la plage-
Lorsqu'il avait été question de cette sortie, Micheline lui avait demandé si elle tenait à ce que Regina vînt avec elles, et naturellement elle avait répondu qu'elle ne tenait pas du tout à avoir Regina, heureuse, follement heureuse d'être seule avec sa fille.
— Âhl quel bonheur! avait dit Micheline, en sautant de Joie. Si vous saviez comme Regina est embêtante I
— Il ne faut pas dire cela, mon enfant, avait-elle fait observer de sa voix la plus douce et de son regard le plus tendre; c'est là un mot dont une jeune fille de votre condition ne se sert pas.
— Gomme vous voudrez, je n'y tiens pas ; mettons qu'elle est sciante; c'est toujours des observais
182 MIOHELINB
lions qui n'en finissent pas. Je ne vous donnerai pas de mal; je m'habille toute seule.
— Mais je vous aiderai volontiers à vous habiller, et avec plaisir; c'est mon devoir de vous aider désormais dans tout ce que vous ferez.
— Alors je vais prévenir ma marraine.
Et tout de suite Micheline avait couru dire à la princesse que madame Germaine n'avait pas besoin de Regina. Aux premiers mots la princesse avait résisté, ne trouvant pas convenable qu'une institutrice remplît le rôle de femme de chambre; puis, comme toujours, elle avait fini par céder.
Elles étaient donc montées toutes les dewi dans la calèche qui les attendait au bas du perron, et Germaine s'était assise à côté de sa fille.
— Regardez Regina, avait dit Midbeline lorsque les chevaux s'étaient mis au trot, c'est elle qui bisque; c'a toujours été son ambition de se pl«cer à côté de moi, elle a même essayé deux fois, et il a fallu que ma marraine se fâche pour Tobliger à se mettre sur le siège de devant; elle disait que ça lui faisait mal au cœur d'aller à reculons. Si vous sawez comme je suis contente d'en être débarrassée I
— Elle devait bien penser que vous auriez une iaastitutrice un jour ou l'autre.
— Elle auTait voulu rester malgré tout ma gcmvernante ; mais moi je n'en veux plus, elle m'a trop tourmentée.
Si Germaine avait pu se renfermer dans son rôle d'institutrice, elle n'aurait pas dû interroger son élève, mais la mère n'eut pas la force de ne pas de-
HiCBSËUfs 183
maiMîer h sa flilfe en quoi et pouirquoi on l'avait tourmentée.
— En médisant desehose», répondit Micheline pâlissant, des choses que je ne veux pas répéter ; si ma marraine m'aime, ce n'esi? pas sa faute. Déflez-vous d*ëlle, madame Gennaîne, c'est une méchante femme.
Germaine n'avait pas besoin de cet avertissement ; sans être méchante, Regina pouvait très bien être fâchée de descendre du rang^ de- gouvernante à celui de simple femme de chambre ; il était donc facile de comprendre qu'elle regardât comme une ennemie celle qu'elle accusait d'être l'auteur de cette déchéance.
Regina l'avait vue et remarquée sur la plage, alors que-, palpitante de bonheur, elle regardait Micheline jouer au croquet et l'admirait trop émue, trop troublée pour pouvoir s'observer, bouche béante, le visage rayonnant. Devant le buste du prince Regina l'avait surprise encore. Enfin, les gens ûeV Image Saint-Pierre qui en la voyant passer en voiture avec Micheline l'avaient reconnue, avaient dû raconter aux domestiques du château qu'elle avait soupe et couché dans leur auberge, et surtout sa longue station devant le tombeau du prince.
N'y avait-il pas dans tout cela une mine inépuisable de bavardages et de suppositions? Pourquoi cette émotion en regardant jouer une enfant qu'elle ne connaissait pas à ce moment? Pourquoi ce trouble devaut le buste du prince, et cette longue station devant son tombeau ? Pourquoi être venue passer
une nuit à Y Image Saint-Pierre , non la veille de son entrée au château, ce qui serait inexplicable mais, Tavant-veille, ce qui Tétait beaucoup moins ?
Ces questions, envenimées par Thostilité de Regîna, pouvaient, semblait-il, conduire à une situation dangereuse, d'oîi elle ne sortirait qu'avec une extrême prudence et en manœuvrant adroitement.
Il ne fallait pas une grande perspicacité pour deviner ce que Regina et les autres domestiques voudraient avant tout, ce serait savoir ce qu'elle était, d'où elle venait, s'il n'y avait pas quelque secret dans sa vie,, et pour cela on ne reculerait devant aucun moyen. On l'espionnerait, on confisquerait ses lettres, on fouillerait dans ses malles et ses armoires Depuis dix ans, elle avait pu conserver le portrait du prince ainsi que les lettres qu'il lui avait écrites, et ces lettres avaient été la joie de sa vie, son soutien avec le souvenir de sa fille ; bien qu'elle les sût par cœur, il y avait des anniversaires où elle les relisait pieusement, ou bien des jours de désespoir où.elle se consolait en les embrassant ; en regardant le portrait, en l'interrogeant, en lui disant ses douleurs. Il fallait que maintenant, si cruel que cela fût dans cette maison où la princesse s'était entourée des reliques de celui qu'elle avait aimé, elle se séparât de ces lettres et de ce portrait, en les mettant en sûreté. Elle en fit un paquet qu'elle cacheta, et, les mettant sous enveloppe, elle les envoya à Eugénie, en lui recommandant de garder avec le plus grand soin ce paquet, « qui était toute sa fortune ». Eu génie était la probité môme, et dès là qu'il s'agissait
« d'une fortune, » il était certain qu'entre ses mains, elle serait gardée aussi sûrement que chez le plus fidèle des notaires. En même temps elle lui recommanda de ne plus venir à Hopsore, et de ne lui écrire que quand elle lui écrirait elle-même, en adressant alors sa réponse à Trouville poste-restante. Ces précautions prises, elle put laisser ses malles ouvertes et les clefs aux armoires, Regina en serait pour ses fouilles.
Protégée de ce côté, et d'autre part ayant adopté avec la princesse la tenue et l'attitude qu'une institutrice doit avoir avec la personne au service de laquelle elle est attachée : la déférence, l'obéissance, le respect, il semblait que sa tâche était plus qu'à moitié accomplie.
Mais ce n'était pas seulement, de l'instruction de Micheline qu'elle avait charge, c'était aussi de son éducation, ce n'était pas seulement son esprit qu'elle devait former, c'était aussi son caractère, ses manières de sauvage qu'elle devait corriger, ses mauvaises habitudes qu'elle devait redresser. Et si pour l'esprit on pouvait sans inconvénient attendre la fin des vacances, pour le caractère il fallait agir tout de suite sous peine de se trouver impuissante plus tard.
Le lendemain il y avait au salon de Trouville un bal d'enfants où elle devait accompagner Micheline, qui était danseuse passionnée et aussi polkeuse, valseuse, cotillonneuse, ayant acquis dans cet art une force d'autant plus remarquable que c'était le seul qu'elle eût travaillé jusqu'à ce jour. Elles devaient partir à trois heures et, à deux heures et demie,
Micheline, prête à monter en voiture, entra dans la chambre de Germaine, qui n'était séparée de te sienne que par un cabinet de toilette.
— Me voilà, dit-elle ; comment me trouvez-vous? Pour ce bal elle s'était mise en grande toilette, —
une de ces toilettes qui, dans certaines parties, étaient bien plus d'une jeune fille que d'une petite fille : robe de faille rose décolletée, très courte, à volants, avec une écharpe bleu dé ciel nouée sur la hanche par un gros nœud aux bouts flottants ; bas de soie roses et bottines bleues ; chapeau de paille blanche à plume rose; sous l'ombre de ce chapeau à larges bords, son visage se montrait tout blanc de poudre,, tandis que ses sourcils blonds ordinairement se dessinaient en noir.
— Je ne vous trouve pas bien du tout; mon enfant, dit Germaine avec une douce fermeté.
— G't'idéel
— Je parle sérieusement : vous avez mis de la jpoudre.
— Pardi I
— Vous avez noirci vos sourcils.
— C'est Regina qui m'a fait les sourcils.
— Eh bien, cela n'est pas d'une jeune fille de votre âge ni de votre monde.
— La bapjnne de Plailly en met, de la poudre, et madame Bloch aussi, et aussi la bdle madame Fa» wrot; tout le monde, quoi I
— Quel âge a la baronne de Plailly?
— Trente ans.
MGHBLmE la?
— Avez-vous trente ans, et devez-vous vous permettre ce que font les femmes ?
— Pourquoi pas, si ce qu'elles font n'est pas mal.
— H' est mal démentir, et la poudre est un mensonge.
— Quand tout le monde ment?
— Il ne faut pas faire comme tout le monde. Vous ne me direz pas, d'ailleurs, que tout le monde se noircît les sourcils. C'est encore un mensonge cela 1
— Ella se les noircit I
— Qu'est-ce que c'est que Ella?
— Ella Webster, une Américaine , qui est mon açaie.
— Vous n'êtes pas Américaine; il faut laisser l'excentricité aux étrangers ; quand on est une jolie Me comme vous, on se contente de l'être simplement; c'est une grâce de plus, la simplicité, comme la sincérité en est une autre.
— Ahl si j'étais pâle comme vous, je ne mettrais pas de blanc.
— C'est pour cacher votre fraîcheur que vous vous poudrez?
— Pour cacher ma peau rouge* C'est canaille d'avoir la peau rouge.
— Voilà encore un mot qu'il ne faut pas dire, mon enftint.
■— Quel mot?
— « C'est canaille. »
— Ah I zut alors, si on ne peut rîen dire, si on ne peut rien faire; zut, zuti Partons, n'est-ce pas?
188 IdICIIELINE
— Avant de partir vous allez enlever cette poudre de votre visage et ce noir de vos sourcils.
— Ah I non, par exemple, noni
C'était le moment de la fermeté ou bien Germaine perdait son autorité pour jamais.
— Vous ne voulez pas me contrarier?
— Et vous?
— Moi, je suis obligée de vous parler ainsi, et je vous assure que je suis peinée de vous contrarier; mais c'est mon devoir de faire de vous une fille bien élevée, et il faut que je remplisse mon devoir. Vous comprenez cela. Quand vous sortiez avec Regîna et qu'on vous voyait poudrée, cela n'était pas très grave, Regina n'était qu'une femme de chambre; mais quand vous sortez avec moi les choses changent : je suis votre institutrice, je dois vous élever pour que vous soyez une honnête fille, avec les manières, l'éducation d'une honnête fille; il faut donc, quoi qu'il puisse m'en coûter, que je corrige votre langage quand il n'est pas convenable, comme il faut que je redresse vos manières quand elles sont mauvaises.
Micheline parut réfléchir longuement, regardant Germaine comme pour lire en elle.
— C'est vrai, dit-elle à la fin, que vous ne voulez pas me contrarier?
— C'est très vrai, mon enfant; et je vous assure que je suis malheureuse lorsque j'ai une observation à vous adresser.
— Bien vrai, ce n'est pas pour pionner ?
— Ne le voyez-vous pas à mon regard? dit Ger-
maine, en attachant sur elle ses yeux attendris. Ne le sentez-vous pas à mon accent?
— Je crois que oui... Alors, cela vous ferait plaisir si j'allais me laver la figure?
— Le plus vif plaisir.
— Eh bien, j'y vas I
Et elle courut dans son cabinet de toilette, où Germaine Tentendit barboter.
C'était un triomphe qui mit autant de bonheur que de fierté dans l'âme de Germaine. Par la persuasion, par la fermeté unie ii la douceur, elle avait vaincu cette résistance, qui avait été bien près de se changer en révolte ouverte. Mais si Micheline n'avait pas été une brave petite fille pleine de cœur, de bonté, aurait-elle réussi ?
Micheline ne tarda pas à rentrer, la peau fraîche et lustrée, les joues roses de cette 'couleur « canaille » qui l'humiliait.
— Et maintenant? dit-elle avec une révérence.
Germaine s'était promis de ne pas se laisser emporter par des élans d'effusion qui pourraient la trahir, mais elle était si heureuse qu'elle oublia ses promesses et courant à Micheline elle la prit dans ses bras.
— Chère enfant, chère enfant I murmurait-elle en l'embrassant.
— Ah bien, j'espère que ça vous fait plaisir I dit Micheline surprise.
Ce mot rappela Germaine à la réalité de la situation. Il ne fallait pas qu'elle se trahît. Et, d'autre
part, îl ne fttllaît pas non plus çcn'elle fît trop bon marché de son autorité.
— Ce qui me touche surtout, dit-elle, en rentrant dans son rôle d'institutrice, c'est qm vous avez fait volontairement ce que j'étais en droit d'exiger.
— Et si je n'avais pas voulu me débarbouiller, qu'est-ce- qui se serait passé?
— Nous ne serions pas sorties..
— Ahl par exemple, j'aurais voulu voir çal
— Partons, dit Germaine, qui trouva prudent de •couper court et de na pas compromettre le succès qu'elle avait obtenu: il était assez beau pour qu'elle s'en contentât; le lendemain elle verrait à en obtenir un autre et à réformer le langage comme elle venait de réformer la toilette. Décidément, il ne serait pas aussi difficile d'habituer Micheline à la docilité qu'elle l'avait cru d'abord.
Mais, en cela, elle se trompait; elle en eut la preuve le soir même.
Pendant le dîner, les oiseaux étaient libres, comme à l'ordinaire, et ils voltigeaient autour de la table, arrivant au plus vite quand Micheline les appelait. Les convives étaient habitués aux mœurs de mademoiselle Flouc^ il n'y avait pas de danger de bain à craindre ; chacun versant le vin dans son verre avant l'eau. Tout se passait donc régulièrement, et la princesse écoutait avec une attention religieuse et une orgueilleuse admirationMîcheline raconter ses succès au bal, quand Pillard vint se posera côté de Witold et voulut manger Aans l'assiette de celui-ci. Deux fois Witold le repoussa; l'oiseau revint toujours.
AIIGHBLIRB 19i
— Etolevez-moî donc ce pierrot I ait le pirinceeD' s'adi^ssant à Saint-Denis ; il est insupportable I
Saint-Denis avait une ioertaine considération pour Witold, qui, par la figure qu'il faisait dans le monde et paT les citations de son nom dans les journaux, loi paraissait soutenir l'honneur des Sobolewski; mais, d'autre part, il avait peur de Micheline. Avant d'obéir, il leva les yeux sur elle pour lui demander la permission de faire ce qui lui était commandé. Pillard et Floue étant des animaux sacrés^ auxquels personne ne devait toucher.
— Enlevez-le l dit Micheline.
Aussitôt Saint-Denis allongea la main pour prendre l'oiseau délicatement et l'aller porter sur un arbuste de la Jardinière; mais Pillard, qui n'était pas habitué à de pareilles libertés, se fâcha et voulut s'é* chappel*; Saint-Denis serra la main; Toiseau se débattit et si bien qu'il se sauva mais en laissant les plumes de sa queue entre les doigts du valet de chambre stupéfait.
— Ohl l'imbécile I s'écria Micheline qui jg'était levée ; il m'a déplumé Pillard/ Que vous êtes bote I
Saint-Denis était depuis douze ans dans la maison, de plus il avait une certaine fierté; suffoqué, il tourna la tète vers la princesse pour lui demander protection, mais celle-ci ne parut pas comprendre 3et appel.
Germaine le vit et le comprit :
— Mademoiselle Micheline! dit-elle d'un ton sévère.
Mais Micheline ne répondit pas, elle quitta la table
et chercha à attraper son oiseau qui effrayé ne voulait pas se laisser prendre et voletait en piaillant. — - Micheline,, viens dîner I dit la princesse.
— Dîner I Ah 1 oui. Et ce pauvre petit?
Elle avait fini par le reprendre, et elle le caressait, elle le mettait dans son cou, elle Tembrassait pour le consoler.
Mais parfois, s'interrompant, elle regardait Saint- Denis et murmurait :
— Béte, bote I
Après le dîner, quand on fut installé dans le salon, Germaine s'approcha de la princesse à un moment où celle-ci se tfeuva seule :
— Je pense, dit-elle, que mademoiselle Micheline doit être réprimandée pour avoir ainsi apostrophé Saint-Denis.
— Certainement elle a été trop vive; mais pensez à sa colère en voyant ce pauvre oiseau qu'elle aime tant,, déplumé par ce maladroit; grondez-la, seulement ce soir, pas tout de suite, que je ne voie pas son chagrin; et puis ne la grondez pas trop fort.
Lorsque neuf heures sonnèrent Germaine fit un signe à Micheline, mais celle-ci parut ne pas la voir : elle avait perché Pillard consolé ou tout au moins calmé, et elle regardait les images d'un volume du Tour du Monde que Jacques, assis auprès d'elle, lui expliquait, lui faisant en quelques mots la géographie et rhistoire des pays dans lesquels les illustrations les promenaient.
Il fallut que Germaine vint la prendre par la maiiï, sentant bien que si elle cédait ce soir-là, elle devrait céder toujours.
— Il est rheure, dit-elle.
— Laissez-nous finir notre voyage.
— Vous le reprendrez demain.
Micheline se laissa emmener, mais d'un air mécontent, qui ne présageait rien de bon, et en montant lescalier elle ne dit pas un mot.
Pour les observations qu'elle avait h, lui adresser, Germaine eût voulu la voir dans d'autres dispositions, mais malheureusement, elle ne pouvait pas les remettre au lendemain. C'était la fatalité de sa
194 MIQHBLINE
vie d'être obligée de gronder quand elle eût voulu embrasser ; la punition, Texpiation de sa faute : que Micbeline eût été élevée par une mère, il n'y aurait pas à redresser son éducation maintenant.
Gomme Micheline allait entrer dans sa chambre^ elle Tarrèta :
— Venez avec moi, dit-elle, j'ai à vous parler. Micheline la suivit dans la pièce attenant à la
chambre de Germaine qu'on avait commencé à aménager en cabinet de travail, avec grande table au milieu, cartes géographiques aux murs, étagère chargée de livres, et elle alla s'a^ppuyer le dos contre cette table.
— Ma chère enfant, dit Germaine de sa voix la plus douce, il m'en coûte beaucoup de vous adresser encore une observation, mais il m'est in\possible de laisser passer un fait comme celui du dîner sans vous blâmer de vous être emportée contre Saint- Denis.
— Pourquoi a-t-il arraché les plumes de Pillard?
— 11 ne l'a pas fait exprès, vous le savez bien I
— Alors c'est un imbécile; on ne prend pas un oiseau par la queue quand on n'est pas une bote.
— Une fille de votre condition n'appelle pas un domestique imbécile.
— Quand on me fait du chagrin, je ne sais pas ce que je dis. Si vous croyez que je n'ai pas du chagrin de voir Pillard déplumé ? Je l'aime, moi, mon oiseau I
— Vous avez raison.
Mais cette concession ne calma pas Micheline, qui continua de se monter, tremblant des lèvres, serrant
MCGHisniiffi 195
las desits, comme une en&nt sous le coup d'une exaspération nerveuse.
— Oui,J*ai raison; je n'ai pafrde &èreài aimer, Bii9i,.j8 n'ai pas de s<Bur, je Q'ai pas^ comme tout le monde ua papa,, une maman, j'ai un oiseau, et on ma déplume mon oiseau*
Dans sa forme enfantine', combien cette plainte étsât-^lle- touchante pour Germaine et lui remuait- «Ue le cœur: pas de papa, pas de maman I A qui la £aute? A qui la responsabiliïbé de. cette situation?
Elle ne voulut pas se laisser attendrir.
— Certainement, mon enfant, jie comprends votre <5hagrin, mais enfin, si vif qu'il fût, il ne devait pas vous faire oublier que Slaînt-Denis est depuis de longues années au service de votre marraine, et, d'autre part, il ne devait pas- vous faire oublier non plus qu'une fille de votre condition ne se gert pas de pareilles expressions. Vous devez- toujours être polie, vousiue l'avez pas. été.
— Quand on est en» colère;..
— On est dans son tort. Et quand on a tort, la première chose à faire, c'est de le reconnaître ; aussi je «ompte que demain matin vous direz un mot de regret à Saint-Deni5.
— Oh I ça, jamais de la vie I
Germaine ne voulait pas pousser les choses h bout, et en voyant ces dispositions de Micheline, «lie jugea prudent de ne pas insister, au moins ce soir-là. Elle avait l'essentiel, le reste viendrait plus tard. Avec une nature fière et décidée comme celle
de cette enfant, il ne fallait rien brusquer ; le mieux était de laisser le temps agir.
— Vous vous révoltez parce que vous n'avez pas réfléchi, dit-elle en mettant encore plus de douceur dans sa voix, et aussi parce que vous êtes encore sous le coup du chagrin que vous cause Taccident de votre moineau ; mais demain matin une voix vous aura parlé pendant votre sommeil, cette voix mystérieuse qui dit : « Tu as bien fait » ou « Tu as mal fait », et vous comprendrez que j'ai raison de vous demander ce naot de regret pour le pauvre homme que vous avez injustement humilié et peiné ce soir. A demain I
— Ni demain, ni jamais 1 s*écria Micheline. Je mentirais, je ne mentirai pas.
— Vous mentiriez, si vous le disiez ce soir, mais vous ne mentirez pas en le disant demain, parce que demain vous éprouverez ce regret.
— Je vous dis que je ne l'éprouverai pas. Et, se mettant à frapper du pied.
— Vous m'ennuyez ii la fin I
— Vous m'ennuyez; vous demandez une chose et puis après vous en demandez une autre ; ça ne finit jamais ; je vais dire à ma marraine que je ne travaillerai pas avec vous ; il faudra vous en aller ; je ne travaillerai jamais avec vous, jamais, jamais, jamais!
Germaine avait fait deux pas vers elle pour lui icrmer les lèvres de sa main, mais elle s'était arrô-
tée, et, elle la regardait consternée sans penser à lui imposer silence.
Sa fille I c'était sa fille gui lui parlait ainsi I
Cependant, dans son bouleversement elle ne perdit pas la tôte et comprit que tout ce qu'elle pouvait dire en ce moment ne ferait qu'aggraver la situation. Micheline n'était pas plus en état de comprendre des paroles de raison que de sentir des paroles de tendresse. Progressivement l'enfant était arrivée aune ♦sorte de crise nerveuse qui l'avait jetée hors d'ellemême, et elle ne savait ni ce qu'elle disait, ni ce qu'elle faisait. Une autre, une institutrice ordinaire, eût voulu sans doute dompter cette révolte ; mais ' elle n'était pas cette autre ; si Micheline ne voyait en elle qu'une institutrice, elle n'en était pas moins sa mère, et c'était en mère qu'elle jugeait sa fille, admettant toutes sortes de raisons et de suggestions que cette autre ne pourrait pas comprendre.
Elle la regarda un moment sans parler, mais en laissant passer dans son regard tout ce qu'il y avait d'émotion dans son cœur, de chagrin et de tendre indulgence, puis, détournant les yeux de Micheline interdite, elle entra dans sa chambre.
Qu'allait faire l'enfant?
Elle ne pouvait pas rester bien longtemps dans le cabinet de travail, et sûrement elle allait se coucher. Pour cela elle avait le choix entre deux routes : ou faire le tour par le vestibule, ou, comme toujours, passer par chez Germaine, traverser les deux cabinets de toilette qui se joignaient et arriver ainsi dans sa chambre.
Si elle prenait ce chemin, passerait-elle sans rien dire? N'aurait-elle pas un -mot, un signe de regret?
Pendant assez longtemps, Germaine écouta sans rien entendre, puis une porte grinça, celle dti' yestibule ; décidément elle ne voulait point passer par la chambre, il n'y aurait ni mot ni signe de regret.
Ce fut pour Germaine une déception qui lui fit monter les larmes aux yeux, car si elle avait admis que Micheline pouvait persister dans sa colère, elle* n'avait réellement pas cru qu'il en serait ainsi.
Maintenant, à travers les deux cabinets dont les portes étaient ouvertes, elle entendait Micheline dans sa chambre répondre sèchement à Regina qui la déshabillait.
Jusqu'à une heure avancée, Germaine resta à réfléchir, tantôt marchant dans sa chambre, tantôt affaissée dans un fauteuil, cherchant à prévoir ce qui pouvait arriver, et ne s'arrètant à rien, car avec une enfant, aussi bien qu'avec une femme telle que la princesse, tout était possible, l'absurde comme le sensé, le probable comme l'invraisemblable; laquelle des deux était te plus emfant?
Quand les bruits du château se furent éteints, elle pensa à entrer dans la chambre de Micheline. Dormait-elle, k pauvre petite? Après cette crise de la soirée, s'était-elle calmée? Peut-être le remords la tenait-elle éveillée ? Peut-être pleurait-elle dans son lit ? Il serait si doux de l'embrasser I II serait si bon pour elle d'être consolée et rassurée I
Son sommeil ne fut pas long cette nuit-là, eL©»-
<ïOTe ftitrîl à chaque instant troiublé par des rôves effrayaats et des cauchemars : de nouveau elle exposait sa fille dans la forêt et la perdait ; quand elle la retrouvait, c^était pour la perdre Mcore, et toujours par sa ftiute.*
Gomme elle dormait, elle eut la sensation d'un bruit à sa porte ; effrayée, elle s'assit et regarda autour d'elle : il faisait jour.
On grattait à la porte.
— Dormez- vous, madame Germaine?
C'était Micheline.
— Non. Qu'avez-vous, mon enfant? s'écria-t-elle.
— Oh! je n'ai rien. Je vous demandais seulement si vous dormieZ) parce qu'il me semblait que vous étiez éveillée.
— Je ne dors pas
— Alors, je puis entrer?
— Certainement.
Micheline parut enveloppée dans sa longue chemise de nuit qui traînait jusqu'à terre, les pieds nus, les cheveux ébouriffés autour de la tête.
Marchant lentement et avec embarras, elle s'approcha du lit.
— Je l'ai entendue, murmura-t-elle faiblement.
— Qu'avez-vous entendu ? demanda Germaine, ne comprenant pas.
Micheline répondit plus bas encore :
— La voix dont vous me parliez hier soir, celle qui dît: a Tu as bien fait » ou « Tu as mal fait. » Elle m'a dit que j'avais mal fait, et c'est pour cela que je viens vous dire que je travaillerai avec vous tant que
VOUS voudrez, parce que vous ne m'ennuyez pas.
— Oh I mon enfant! s'écria Germaine éperdue.
L'attirant sur son lit, elle la pressa dans ses bras en l'embrassant longuement, passionnément.
Elle avait conquis sa fille, maintenant rien ni personne ne pourrait la lui reprendre.
MIGHELIN£ 201
La grande curiosité de Germaine, c'était de savoir ce qu'avait été Tenfance de Micheline, et ce qui s'était passé dans sa vie depuis le jour où elle l'avait retrouvée sur la grève de Trouville.
Avait-elle été quelquefois malade ? Quand avaitelle marché seule? A quelle époque avait-elle commencé à parler?
Sur cette période de sa vie, Micheline ne pouvait rien répondre, et quand quelquefois la princesse se reportait à ce temps, ce qu'elle racontait était trop vague pour présenter grand intérêt. D'ailleurs Germaine ne l'écoutait qu'avec un sentiment de jalousie dont elle ne pouvait se défendre et qui enlevait tout agrément à ce que ces récits lui apprenaient. Elle avait beau se dire que cette jalousie était injuste, et qu'elle devrait n'avoir que de la reconnaissance pour la princesse, que c'était grâce aux soins qu'elle lui avait donnés que Micheline était devenue la belle petite fille qu'elle était, rien ne lui faisait entendre raison, l'instinct, une sorte d'instinct' bestial, celui de la béte pour ses petits, l'emportait.
202 miGBSLINB
Mais ce qui bien plus que ce que disait la princesse avait de l'intérêt, c'était une embrasure de porte sur laquelle était inscrite année par année la taille de Micheline. Sur le blanc [de la peinture, on avait tracé des raies et au bout on avait écrit des dates au crayon. C'était l'histoire complète de la croissance de l'enfant, qu'elle pouvait suivre exactement depuis l'âge de deux ans jusqu'à ce moment. Gomme au bout de la raie n'était point la mesure exprimée en chiffres, ce tableau, bon pour l'œil, n'avait bientôt plus été suffisant pour son eqirit ; un jour qu'elle était seule et qu'elle avait pris ses précautions pour n'être; point dérangée, elle avait avec, un mètre relevé ces raies et ces dates, et alors elle avait pu se rendre compte du développement corporel de sa Allé : 15 juillet 1866, 80 ceatimètres; 19 juillet 1867, 89 centimètres ; 10 juillet 1874, 1 mètre 35 centimètres. Avec ces dates et ces- chiffres, elle la voyait grandir et la suivait. pa& h pas, d'année en année.
Gomme Philbert et. sa femme étaient toujours au service de la princesse, Germaine avait pu aussi faire causer la nourrice, qui ne demandait pas mieux que de s'étendre sur les premières années de Micheline.
— Ah I c'était une belle enfant, et pas criarde, seulement volontaire en diable.
— Et ses dents, commentées art-elle faîtes ?
— Sans qu'on s'en aperçoive,
— Elle. n'a jamais été malade?
— Jamais de la vie.
San Ghagrân était de ne pouvoir pas procéder de la môme manière pour Troque qui avait suivi celle-ilà, mais il aurait d^alhi iûterrx^ger Regina et cela ^'était pas po^ible.
Si la nourrice bavardait vidontiers et sans chercher les raisons secrètes des questions qu'on Hm adressait, il n'ien ses^ait pas de.méme avec Regina., et puis d'ailleurs Oermsdne ne parlait à la femme de chambre que pour ce qui éttait strictement nécessaire ; et à propos de renfance de Micheline fille pouvait, moins encore qu'à propos d'autra chose^ manquer à cette simple règle de convenance. Questionner Regina, c'était lui permettre de questionne^ à son tour. Alors où s'arrôterait-elle ?
fiermaine devait donc sîen tenir à ce que Miche-r Une pouvait raconter elle-même, et quand elles se promenaient en tête à téie, c'étaient de longues conversations qui n'en finissaient plus.
Il y avait deux natures en Micheline, ou tout au moins elle en montrait deux : l'une bruyante, tapageuse, évaporée, exubérante de vie, de mouvement et de gaieté lorsqu'elle était avec ses camarades ; l'autre plus calme, recueillie, réfléchie, rêveuse et même mélancolique lorsqu'elle était seule. L'évaporée eût sans doute itout oublié et il eût été impossible de rien tirer d'elle,; la recueillie avait emmagasiné ses souvenirs qu'iivec un peu d'adresse et surtout un peu de tendresse U était facile de lui faire conter.
Ge qui lui était purement personnel n'avait pas toujours laissé de traces dans sa mémoire, surtout
pour ses premières années : comment elle avait apprisses lettres? depuis quand elle ne couchait plus dans un petit lit 7 et autres choses de cette importance, mais pour ce qui touchait ce qu'elle appelait sa famille il en était autrement et elle n'avait riea oublié.
Elle était fort nombreuse, cette famille composée des poupées qui lui avaient été données depuis dix ans : une folie ; une mariée avec sa robe de satin & longue traîne, sa couronne de fleurs d'oranger et son voile ; un marin ; une paysanne de l'Auvergne ; une odalisque ; des bébés parlants, pleurants ou muets ; une nageuse, et chacune avait son histoire qui permettait de reconstituer Thistoire de la maîtresse, les deux se mêlant naturellement, puisque celle-ci empruntait sa vie à celle-là.
Parmi ces histoires il y en avait une qui expliquait l'antipathie de Micheline pour Regina et qui, par cela seul, intéressait vivement Germaine : c'était celle d'un bébé appelé Charles. Ce bébé, qui n'avait rien pour lui, ni la beauté, ni la toilette, ni la parole, et qui était tout simplement un de ces gros poupards allemands à la tête de cire et à perruques de lin, était devenu le bien-aimé de Micheline, sans qu'elle sût trop pourquoi ; « peut-être parce que c'était un pauvre garçon, comme elle disait, qui semblait avoir besoin qu'on s'occupe de lui et qu'on l'aime ». Elle s'était donc occupée de lui; elle l'avait choyé, caressé, gâté ; elle l'avait habillé elle-même avec des vêtements qu'elle lui avait faits ; malgré sa pauvre tournure, elle l'avait emmené partout, de
Paris à Hopsore et d'Hopsore à Paris, sans se lasser, sans l'abandonner, sans lui être infidèle pour les autres bébés plus beaux et plus riches qu'on lui donnait. Cet amour durait depuis deux ans, lorsqu'un jour d'été Regina avait exposé Charles en plein soleil sans lui couvrir la tète, si bien que la cire avait fondu, le nez s'était écrasé, les joues avaient coulé et sur tout le visage, au lieu de ses couleurs rosées, s'était répandue une teinte jaune, comme s'il était atteint d'une effroyable jaunisse. On avait consulté plusieurs médecins : tous avaient échoué dans la guérison de cette maladie terrible. C'était un infirme qu'elle avait maintenant, un estropié, qu'elle aimait toujours, bien entendu, mais qui ne lui donnait plus que du chagrin, le pauvre malheureux ! Elle était persuadée que cet accident était le fait d'une volonté arrêtée chez Regina, non d'un oubli ; de sorte que c'était un assassinat qu'elle ne lui pardonnerait jamais et qu'elle lui ferait expier un jour... quand elle pourrait.
Alors même que ces histoires enfantines n'eussent pas été pleines de l'intérêt le plus puissant pour une mère, en faisant connaître Micheline, elles avaient encore cet 'avantage de permettre à Germaine de parler de choses qu'il lui eût été bien difficile d'aborder sans prétexte et qui lui tenaient le plus au cœur.
Un jour que Micheline parlait ainsi de son enfance, elle interrompit tout à coup son récit :
— Vous savez, dit-elle, moi je n'ai pas eu de maman ; et c'est bien heureux.
206 lOCHSLINE
— Heureux que vous n*4yez pas eu de mène I s'écria Germaine stupéfaite.
Heureux que Je ne Taie pas connue.
— Et pourquoi donc, mon enfant? demanda-telle d'une voix frémissante; comment pouvez-vous trouver heureux de n'avoir pas connu votre mère? C'est le plus grand malheur qui puiâse frapper un enfant
— Quand la maman est bonne ; mais quand elle est méchante ?
— Et qui a pu vous dir^ que la vôtre était méchante ? s'écria Germaine.
— Puisqu'elle m'a abandonnée, .c'6St qu'elle ne m'aimait pas.
— C'est Regina qui vous a dit cela ?
— C'est Regina, c'est marraine, c'est tout le monde; mais il n'y a pas besoin qu'on mêle dise, je le sens.
Sans doute le coup était rude et bien fait.pour porter au cœur de Germaine une cruelle blessure : jusqu'à ce jour sa fille avait vécu avec la pensée que sa mère était une « méchante » et, au lieu de se désoler de ne pas la connaître, bUc en était heureuse, au moins lui avait-on dit qu'elle devait en être heureuse. Cependant, si douloureux qu'il fût, -elle ne devait pas s'en plaindre, car il lui offrait l'occasion, qu'elle avait déjà bien souvent cherchée depuis qu'elle était à Hopsore sans la trouver, de s'expliquer sur cet abandon.
— Est-ce que vous avez jamais vu une mère méchante ? demanda-t-elle.
MICHEEmS 207
— TTon.
— Même parmi les bêtes, est-ce que vous n'aTez pas toujours vu les mères s'occuper de leurs petits avec amour, avec tendresse ?
—Oui.
— Alors, comment pouvez-vous admettre la pensée qiue^ voire mère a été une efxception et qu'elle n'a pas fftit pour vous ce que votre chatte, ce que votre chienne, ce que vos oiseaux font pour leurs petits ?
— Les chattes et les chiennes ne portent pas leurs petits dans les bois pour les abandonner.
Bien que Germaine connût la terrible logique des enfonts, elle ne s'attendait pas à cette réplique; aussi eut-elle un moment d'hésitation.
■— Quand la chatte a des petits, continua Micheline, qui vit l'effet qu'elle avait produit, elle les apporte pour qu'on les soigne ; mol, on m'a mise dans la&rèt pour que je sois mangée par les bêtes.
Ge qu'il y avait de difficile dans la situation de Germaine, c'était dç trouver une explication qui, bonne pour le moment, ne compromît cependant pas l'avenir, et de telle sorte que, si un jour elle pouvait aivcaiBP la vérité, ou une partie de la vérité, Micheline ne lui répondît pas : « Pourquoi m'as-tu trompée en me disant le contraire ? » Et c^était à une enfant de dix ans qu'elle parlait.
— Il y a une chose, dit-elle, que vous admettez comme certaine et que cependant vous ne savez pas, que votre marraine ne sait pas, que personne ne sait, c'est que votre mère vous a abandonnée volontairement.
208 MIGHELINB
Micheline, touchée par cet argument, réfléchît pendant quelques secondes.
— C'est vrai, dit-elle, je ne sais pas.
— Alors si votre mère n'a pas agi volontairement, elle n'est pas coupable, elle n'est pas méchante comme vous le dites, car vous comprenez que c'est la mauvaise intention qui fait la faute ; et comme je vous montrais tout à l'heure qu'il n'y a pas de méchantes mères vous ne devez pas croire que c'est volontairement que vous avez été abandonnée.
— Vous pensez donc que j'ai été volée à maman ? — ■ Votre mère seule pourrait répondre.
—, C'est vrai, et vous n'êtes pas ma mère; mais enfin vous pensez que j'ai pu être volée ?
— Je pense, et c'est ce que vous devez comprendre, c'est ce que vous devez vous dire et vous répéter, je pense que votre abandon n'a pas été volontaire, qu'il n'a pas pu l'être, et qu'au lieu d'accuser votre mère, vous devez la plaindre. Ne sentez-vous pas ce qu'elle a dû souffrir, ce qu'elle a souffert, car elle vous aimait, elle vous adorait...
Surprise de l'élan passionné avec lequel Germaine avait jeté ces dernières paroles, Micheline la regarda longuement comme pour descendre dans son cœur :
— Mai$ vous ne l'avez pas connue I murmura-telle.
— Ne savez-vous pas que j'ai perdu une enfant, et, par ma douleur, est-ce que je ne sens pas ce qu'a été celle de votre mère ?
— C'était une petite fille ?
— Oui.
— Quel âge avait-elle ?
— Elle était toute petite.
Brisée par Témotion, Germaine se cacha le visage entre ses deux mains, n'osant pas supporter les regards de sa flUe qui de force allaient lui ouvrir les braS; et la faire se jeter sur elle pour Fétreindre.
— Elle est morte, continua Micheline, et on ne peut pas empêcher de mourir ceux qu'on aime ; ma marraine n'a pas pu empêcher le prince de mourir ; et elle l'aimait bien pourtant ; moi, je ne suis pas morte. Pourquoi ma mère ne m'a-t-elle pas cherchée ? pourquoi ne me cherche-t-elle pas ?
•— Soyez sûre que si elle ne vous a pas cherchée, et nous ne savons pas si elle ne vous a pas cherchée, soyez sûre que cela lui a été impossible. Il n'y a pas que contre la mort qu'on ne peut rien ; il y a aussi des circonstances qui arrêtent les volontés les plus fermes.
— Quelles circonstances ?
— La maladie, l'exil, la pauvreté, mille choses qui sont au-dessus de nous, les hasards, les fatalités de la vie.
Germaine vit que ces mots vagues n'avaient aucun sens pour Micheline, ou tout au moins ne la touchaient pas.
— Qui sait si elle ne vous cherche pas encore ? se hâta-t-elle d'ajouter. Qui sait si elle n'est pas à la veille de vous trouver ?
— Vous croyez I s'écria Micheline avec un éclair dans les yeux.
— Vous seriez heureuse d'avoir votre maman f
— Si elle me cherchait, c'est qu'elle ne serait pas méchante, c'est qu'elle m'aimerait, c'est qu'elle ne m'aurait pa» abandonnée par méchanceté. J'ai une marraine que j'aime bien, mais une maman I une maroan !
Elle dit ce mot avec un regard si tendre et d'une voix si douce, si caressante, que Ctermaine sentit le cœur lui manquer et un flot de larmes jaillit irrésistiblemicnt de ses yeux, malgré ses efforts pour les retenir.
— Qh l madame Germaine, dit Micheline, pardonnez-moi; vous pensez à votre petite flUeetje vous fais de la peine ; nous ne parlerons plus de cela.
— Si, nous en parlerons ton... Nous en parlerons souvent. Ces larmes sont les plus douces que j'aie versées depuis que j'ai perda ma petite fille.
MICHELINB 211
Ce que Germaine avait obtenu depuis qu'elle était à Hopsore était si considérable qu'elle slmagina qrie rien de ce qu'elle voulait n'était plus impossîbte : pendant dix années, tout avait été contre elle ; maintenant, tout était pour elle; la roue avait tourné.
Tourfî d'abord elfe s'était dit : « Sî je pouvais vivre auprès de ma fille I >x maintenant, elle se disait : (f Si' je pouvais avoir m^a fille à moi seule I »
L'aventure du dîner et l'algarade faite à Saint- Denis lui parurent une bonne occasion pour réaliser cette idée, et tout de suite elle s'en ouvrit à la prin-
— J'ai grondé Mieheline, comme voas me l'aviez recommandé.
— Je vous avais recommandé de ne pas la gronder trop fort.
— C'est préGisément ce que j'ai &it ; cependant je dois vous dire que je ne sais pas si l'enfant est corrigée de façon k ne recommencer jamais.
— Il ne faut pas demander Timpossible.
— Llndulgence vous est facile, elle me Test beaucoup moins ; je suis obligée de me faire obéir, sous peine de perdre toute autorité; et comme j'ai horreur des réprimandes, qui d'ailleurs peuvent gâter un caractère, je voudrais éviter à Micheline les occasions de se trouver en faute.
— C'est une idée que je ne puis qu'approuver.
— Alors je pense que vous voudrez bien m'autoriser à manger seule avec Micheline.
— Gomment ! manger seule avec Micheline ! s'écria la princesse.
— C'est l'usage dans un certain nombre de maisons et c'est un usage général en Angleterre que les enfants ne s'assoient jamais à la table de leurs parents, où ils ne paraissent qu'un court instant au moment du dessert.
C'était mal choisir son exemple, car la princesse avait été si souvent assassinée par Beaumoussel de ce qui se faisait ou ne se faisait pas en Angleterre, qu'elle avait les usages anglais en exécration.
— Je sais, je sais, dit-elle, mais ce qui se fait en Angleterre n'est pas pour me toucher ; c'est une prétention des Anglais d'élever leurs enfants mieux que personne, de les aimer mieux que les mères des autres pays n'aiment les leurs ; pour moi, je ne trouve qu'une supériorité aux Anglais, c'est l'orgueil ; là-dessus, je vous l'accorde, ils peuvent passer pour des modèles. Quant à l'éducation, c'est une autre affaire. Il y a des Anglaises qui élèvent bien leurs enfants et il y a des Françaises qui élèvent
bien les leurs. Je m'en tiens à nos usages, et veux avoir Micheline à ma table.
— Mais...
— Je sais tout ce que vous pourrez me dire. Quand on veut la tranquillité, on fait manger ses enfants à la nursery ; quand, au lieu de mettre sa satisfaction dans cette tranquillité... égoïste, vous en conviendrez, on la met dans la gaieté, le mouvement, la vie, on les garde près de soi. Et c'est là mon cas ; Micheline, avec son tapage, ses rires, ses oiseaux, ses questions, ses reparties, ses racontages, est tout le bonheur de mon existence, et je ne veux pas m'en priver. Peut-être est-ce un égoïsme d'un autre genre; mais, bien entendu, je préfère celui-là à l'autre, puisqu'il est le mien.
Germaine avait tellement à cœur la réalisation de son idée, qu'elle ne voulut pas l'abandonner malgré la résistance qu'elle rencontrait.
— Je vous demande pardon d'insister, dit-elle. La princesse lui coupa la parole :
— N'insistez pas, tout ce que vous diriez serait inutile. Je vous ai fait connaître les raisons d'égoïsme personnel pour lesquelles je tiens à garder Micheline, mais j'en ai d'autres qui intéressent exclusivement l'enfant, que je vais vous expliquer, en vous demandant votre concours. Vous savez que mon intention est d'adopter Micheline lorsque les conditions d'âge imposées par la loi seront accomplies ; mais si par l'adoption je lui assure ma fortune, je ne puis lui conférer le nom et le titre des Sobolewski.
Depais- gae GeniiBiiie eonnaissail les projets d'adoption de la princesse, elle aivait véeu avec cette idée que Micheline porterait un jour ce nom de Sobolewski, et cette* espérance ayait été pour elle une sorte- de réparation que; la EraTidence accordait h L'enfant : puisqu'elle était, une Sobolewski, la pau.Yre petite, n'était-il pras juste qu'elle reçût le nom et le titre de son père?
— Mais je croyais,, dit-elle, que l'adoptant donnait son nom à Tadopté.
— Sans doute il en est ainsi lorsque Tadoptant est un homme, mais lorsque l'adoption est faite par une femme, c'est son nom de famille que celle-ci donne, ce n'est pas celui de son mari. J'ai consulté des avocats sur ce point, la loi est formelle. Cela est d'autant plus regrettable que si le prince avait vécu il aurait assurément adopté Micheline qu'il avait prise en affection, -— une affection paternelle, — et lui aurait donné son nom. En voulant adopter l'enfant, je ne fais donc que réaliser les intentions du prince quant à la fortune, et c'est pour les réaliser quant au nom que j'ai besoin de votre concours. Car ne pouvant pas lui donner le nom de Sobolewski, continua la princesse, il ne m'est possible que de le lui faire conférer par un autre, et cet autre sera le prince Witold, qui deviendra son mari.
— Le prince Witold 1 s'écria. Germaine, maia il a vingt-sejkt ou vingt-huit ans.
— Il en a vingt-six et Micheline en a dix ; je conviens que c'est une différence d'âge assez sensible que je voudrais moins grande, mais enfin cette diffé-
MIGHSLINE S15
pence n-est pas telle qu'elle rende un mariage impossible entre eux. L'âge ne signifie rien en amour; j'en sais qu^que chose; il y avait une certaine différence d'âge entre le prince et moi, elle n'a pas empoché que nous nous soyons toujours tendrement aimés, passionnément âtmés.
C'était le supplice de Germaine que ces allusions au passé et, Mn da les lui épargner, la princesse l'en assassinait'à chaque instant : « Ici nous aimions à nous promener en tôte à tète, le prince et moi. — Ici le prince m'a dit dans un moment d'épanchement... » Ici, toujours ici. Le prince, toujours le prince. Et avec queUe importance elle prononçait ce mot : « le prince » ; jamais assurément on n'avait donné ce titre au grand Coudé avec plus de respect. Si Germaine ne croyait guère à ces épanchements, au moins était-elle obligée d'admettre la passion que cette femme avait éprouvée pour l'homme qu'elles avaient ainsi aimé l'une et l'autre, et c'était là un rapprochement qui la .torturait.
— Witold connaît mes intentions, continua la princesse, mais, bien entendu., Micheline les ignore ; elle était bien jeune quand j'ai arrêté ce projet, et maintenant elle n'a pas encore assez de raison pour que je lui parle mariage. Quant au prince Witold, s'il est disposé à accepter Micheline pour femme c'est .à condition d'aimer la jeune fille qui, dans deux ou trois ans, va Templacer la petite fille qui maintenant n'est et ne peut être pour lui qu une entant. Je vous assure que s'il m'avait répond u, le jour où je l'ai pour la première fois entretenu de
ce projet de mariage, qu'il racceptait, j'eusse été effrayée, car, à ce moment, cette acceptation n'eût pu être inspirée que par une pensée d'intérêt : îl eût vu dans ce mariage une bonne affaire, et l'affaire l'eût décidé. Mais, Dieu merci! les choses ne se sont point passées ainsi. Tout en étant sensible, comme il devait l'être, aux avantages qui résulteraient pour lui d'un riche mariage, il n'a pas vu que ces avantages matériels. Il a voulu attendre. Que deviendrait Micheline ? il ne pouvait pas le savoir. L'aimerait-il ? Elle-même éprouverait-elle de l'amour pour lui ? Ces questions devaient resiter suspendues. D'année en année, Witold a trouvé Micheline de plus en plus charmante ; et il a eu cette joie, qui je l'imagine doit être exquise, de voir grandir et se développer l'enfant qui deviendrait sa femme un jour. Mais Micheline n'a pas plus fait attention à Witold qu'à mes autres beaux-frères le prince Adam et le prince Ladislas ; c'est un parent pour elle, voilà tout. Au moins je le pense, car avec les petites filles il ne faut Jurer de rien.
— Mais Micheline est l'innocence même 1 s'écria Germaine.
— Je le sais, répliqua la princesse d'un ton un peu sec, en femme blessée qu'on lui apporte un témoignage qu'elle n'a pas demandé ; cependant, malgré cette innocence que je suis la première à reconnaître et à proclamer avec l'autorité que me donne notre vie commune, il est possible qu'elle ait des soupçons. Il est des petites filles qui, si innocentes qu'elles soient, ont l'esprit singulièrement alerte
pour tout ce qui touche aux choses de l'amour et du mariage ; et précoce, avisée, fine, futée comme elle Test, Micheline peut bien être une de ces petites filles. Ce que j'attends de vous, c'est que vous latâtiez sur ce point, délicatement, sans appuyer, par un mot de temps en temps dit au hasard ; pour moi il ne servirait à rien que je voulusse Tinterroger, elle me répondrait comme elle répond toujours lorsqu'elle n'ose pas dire ce qu'elle veut. Ce que je désire surtout, c'est savoir comment Micheline juge Witold et ce qu'elle pense de lui, car ces premières impressions peuvent avoir plus tard une influence déterminante sur ses sentiments. Si ces impressions n'étaient pas favorables à Witold, vous voudriez bien les rectifier, en lui montrant qu'elle s'est trompée et qu'il n'est pas tel qu'elle a cru le voir. Gela est facile pour une femme intelligente comme vous et avec un homme comme Witold qui est vraiment charmant-
— J'ai bien peu d'influence sur Micheline pour entreprendre une pareille tâche.
— Cette influence, vous ne tarderez pas à l'acquérir, j'en suis certaine, et à mesure, que Micheline prendra confiance en vous, votre parole pèsera avec plus de force sur son esprit et son cœur. Je ne veux pas lui faire violence, et quand elle sera d'âge à se marier je ne l'obligerai pas à épouser Witold, s'il m'est prouvé qu'elle ne l'aime pas; mais je désire ce mariage et je veux tout faire pour le rendre possible. Je le prépare donc par les moyens qui sont en mon pouvoir et je vous demande de m'aider. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas ?
218 MIGHBLIMB
— Mon devoir est de vous obéir.
— Mon Dieu, c'est une éducation comme Une aor tre ; non seulement Je vous livre l'esprit de Micheline, mais encore je vous livre son cœur. Maintenant vous comprenez, n'est-ce pae^ que je ne veuille pas que Micheline ne paraisse plus à ma table, puisqu'il entre dans mon plan de la rapprocher de Witold autant que possible, de façon à les habituer Tun à Tautre? Ce n'est pas quand je me mets en peine pour attirer Witold h Hopsore et l'y retenir, que je vais éloigner de lui Micheline.
MicuELmE 210
Si Germaîne n'avait pas opposé d'objections à la princesse contre ce projet de mariage ce n'était pas qu'elle n'en eût point ; mais en ne se soumettant pas, elle serait sortie de son rôle d'institutrice, — ce qui eût été une grave imprudence. '
Que fallait-il pour que la princesse la renvoyât? Une maladresse ; une intervention trop directe ; quelque chose qui inquiétât la princesse sur son autorité ou dans sa jalousie. Il était facile de voir qu'elle s'attribuait le droit d'être seule à aimer Micheline, et qu'elle ne supputerait jamais qu'on lui prît une part de la tendresse de l'enfant. De mftme elle ne supporterait pas davantage qu'on la contrariât dans ses projets. Micheline lui appartenait ; elle entendait faire d'elle ce qu'elle voulait : l'élever, la marier, arranger sa vie; le concours qu'elle réclamait c'était celui qui pouvait faire réussir ce qu'elle avait décidé, non celui qui pouvait réclaîrer pour une décision à prendre.
Pour Germaine c'était une joie inespérée, quelque chose de miraculeux que Micheline portât le nom et
le titre des Sobolewski ; fille d'un Sobolewski, elle vlevenait princesse Sobolewska ; à ses yeux cela était providentiel, la marque certaine et visible que Dîeù lui avait pardonné sa faute. Aussi ne s'inquiétaitelle guère de la parenté qui existerait entre le mari ei la femme. N'arrive-t-il pas bien souvent ^qu'un oncle épouse sa nièce ? Si cela peut avoir quelque chose de choquant, n'est-ce pas seulement alors que l'oncle est en quelque sorte un père, parles soins, la protection, la tendresse d'une intimité de tous les jours ; et cette intimité n'existait nullement entre Micheline et Witold, qui jamais bien certainement ne serait un père pour elle.
Mais si la princesse ne voulait faire ce mariage qu'à condition qu'il assurât le bonheur de Micheline, elle le voulait bien plus ardemment encore ; aussi, avant tout, devait-elle savoir ce qu'était Witold.
La première impression qu'il avait produite sur elle n'avait pas été favorable. S'imaginant trouver en lui un second Casimir, elle avait été péniblement surprise de voir combien peu il ressemblait à son aîné, dont il n'avait ni la beauté flère, ni la m&le douceur, ni... ni tout ce qui faisait le charme de Casimir.
Qu'il ne fût rien, et ne fît rien, alors que ses frères Ad^m et Ladislas, tout aussi princes que lui, travaillaient, cela n'était certainement pas une bonne note en sa faveur ; mais, enfin, il pouvait y avoir des circonstances atténuantes à la vie oisive qu'il menait et qui n'était pas celle d'un homme sans un sou de
patrimoine. Habitué depuis plusieurs années déjà à ridée d'avoir un jour, par son mariage avec Micheline, la disposition de la grosse fortune de la princesse, il avait pu subir l'influence paralysante de cette espérance, et de faiblesse en faiblesse se laisser engourdir dans cette existence mondaine.
Pour cela seul cependant il ne devait pas être condamné ; il fallait voir.
Décidée, jusqu'à ce qu'elle eût appris à connaître Witold, à ne pas agir sur Tesprit de Micheline ds^ns le sens que lui avait demandé la princesse, elle ne voulut cependant pas attendre ce moment pour savoir ce que l'enfant pensait de lui, et quels sentiments elle éprouvait à son égard. Il était évident qu'elle ne le recherchait pas, et son attitude avec lui ne ressemblait guère à celle qu'elle avait avec le petit-neveu de la princesse. Mais la différence 'd'âge et de caractère suffirait à expliquer ce contraste : Witold avait vingt-six ans ; Jacques Hébertot en avait dix-sept ; Witold était nonchalant, dédaigneux, fatigué, grave et gourmé dans son abandon ; Jacques était gai, franc, ouvert, toujours en train et de belle humeur, disposé au jeu, au rire, à ce qu*on voulait de lui ; plus jeune que son âge, assurément un gamin encore, tandis que Witold était de beaucoup plus vieux que le sien.
C'était bien assez, sans doute, pour que Micheline allât à l'un et se tînt sur la réserve avec l'autre ; et c'était assez aussi pour expliquer les quelques mots qu'elle avait dits d'eux : ceux qui se fâchaient de la farce de Floue étaient des bétes, ceux qui ne s'en fâ-
chaient point étaient des bons caractères; Witold, qui s'était fâché, était une bète, et Jacques, qui ne s'était point fâché, n'en était point une.
Mais en dehors de cette classification, Micheline pouvait juger Witold à d'autres points de vue, et il était intéressant de connaître ces jugements ; elle l'interrogea donc, et, bien entendu, d'une façon détournée :
— Est-ce que le prince Witold aoit rester longtemps encore h Hopsore ?
— Je n'en sais rien, répondit Micheline avec une parfaite indifférence.
— Cela a de l'intérêt pour vous, il me semble; le prince Witold au château, c'est une occasion de dis* traction.
Micheline pouffa de rire.
— Witold, une distraction ? En voilà une bonne I
— Cependant...
— - Est-ce que vous le trouvez drôle, vous, madame Germaine, le prince Witold?
— Drôle ! Il n'est pas nécessaire qu'un homme de la condition du prince Witold soit drôle.
— Moi... je vais vous dire, vous ne le répéterez pas à ma marraine, n'est-ce pas, parce que ça lui ferait de la peine ; eh bien, moi, je le trouve crevant.
C'était encore là un de ces mots malheureux dont Micheline n'était que trop prodigue, mais Germaine ne le releva point, de peur d'arrêter la confidence qu'elle avait provoquée. Déjà elle avait corrigé plus . d'une de ces expressions ; il ne serait pas sage de vouloir les supprimer toutes d'un seul coup ; yen à peu
MtGHEUNE 223
ce langage étonnant s'épurerait, perdant la vulgarité qu'il avait empruntée à Regina, aussi bien que le précieux et le prétentieux imité de la princesse ; car il y avait cela de rassurant dans Micheline que si ses qualités étaient bien à elle, ses défauts, pour la plupart, étaient aux autres, de sorte qu'on pouvait très bien croire qu'elle garderait ce qui était à elle, et qu'il ne serait pas difficile de la débarrasser de ce qu'elle avait acquis.
— Est-ce que vous trouvez ça amusant, continua Micheline, un homme qui est toujours fatigué, que rien n'amuse et que tout ennuie; qui ne peut seulement pas marcher ni ouvrir les yeux pour regarder, ni ouvrir la bouche pour parler?
Elle se mit à se promener par la chambre, imitant la démarche lasse de Witold, traînant les pieds, fléchissant les genoux, ouvrant à peine les yeux.
— Là, franchement, est-ce drôle? demanda-t-elle en s'arrètant devant Germaine et en ouvrant les deux bras d'un geste désolé.
Presque aussitôt elle reprit :
— Le matin il est endormi, dans le jour il est engourdi, le soir il se réveille, mais c'est pour s'en aller à Trouville ; je lui ai demandé ce qu'il allait faire, il m'a répondu : « Jouer. » Pourquoi ne jouet-il pas avec marraine qui serait si contente?
Tout cela n'indiquait pas une sympathie bien vive, cependant ce n'était pas fini; bientôt Micheline continua comme si elle était heureuse de dire ce qu'elle avait sur le cœur :
— Et puis je vais tout vous dire : il me compromet.
— Comment, il vous compromet? s'écria Germaine interdite.
— Il paraît qu'il s'imagine qu'il deviendra mon mari, et vous comprenez que c'est ridicule ; un homme de son âge I
— Mais qui a pu vous dire qu'il croyait devenir votre mari? On ne s'occupe pas du mariage d'une fille de votre âge.
— Vous croyez ça 1 Eh bien, on s'en occupe ; m^ marraine voudrait me marier à lui ; et de son 'côté il voudrait bien m'épouser... plus tard, bien entendu, mais cela n'en est pas moins compromettant et ridicule.
— Mais, encore un coup, qui a pu vous dire cela?
— Ah çà, vous vous figurez donc qu'une fille de mon âge ne voit rien et n'entend rien. Eh bien, j'ai vu certaines choses, et puis j'en ai entendu d'autres. Ne vous imaginez pas que j'ai mes yeux dans ma poche et que mes oreilles ne servent à rien. Il y a des gens qui bavardent.
— Regina ?
— Quand ce serait Regina? elle n'est pas bête, et elle sait des choses, des choses...
Micheline parut réellement effrayée de tout ce que Regina savait.
— Alors, continua-t-elle, ça me vexe joliment. Ça n'est pas chic, vous savez, d'être épousée pour son argent. Et si Witold m'épousait, ce serait pour la fortune de ma marraine. Vous savez, il n'a pas le sou, Witold. C'est ma marraine qui lui donne de l'argent. Et il paraît qu'il en casse, oh la la I Je vois ça, mol ;
parce que, quand il a besoin d'argent, il est très aimable avec marraine ; il vient tous les soirs dîner ; et c'est des conversations, des secrets qui n'en finissent pas. C'est marraine qui n'a pas l'air content. Mais les affaires de marraine, ça ne me regarde pas; j'ai assez des miennes.
— Et quelles affaires avez-vous donc ? demanda Germaine.
— . Gomment I quelles affaires j'ai? mais celles qu'il me fait donc ! Si vous croyez que c'est agréable que tout le monde sache qu'on est mariée à l'avance ; ça écarte les amoureux.
Germaine se rappelait le temps de sa première jeunesse, où elle aussi avait eu des amoureux qui lui demandaient en grand secret si elle voudrait bien les épouser quand elle serait grande ; mais si elle avait été, comme toutes les petites filles, préoccupée de l'idée du mariage, si elle en avait vécu, c'avait été avec moins de précocité que sa fille.
— On n'a pas des amoureux à votre âge, dit-elle d'un ton assez sévère.
— Avec ça 1 Ella en a trois, amoureux : un secrétaire d'ambassade, le fils de la belle madame Favrot qui n'est encore qu'un potache ; et un autre qui n'est pas chic du tout, oh I pas du tout, son professeur de dessin.
— Et quel est l'âge de mademoiselle Ella?
— Douze ans. Pour Jeanne de Plailly, que vous connaissez, elle en a deux. Toutes mes amies en ont.
— Et vous, vous n'en avez point?
Micheline montra une certaine faéfiitation, mais à la fin Torgueil remporta sur la discrétion.
— J'en ai un,
— Qui?
À cette question Micbeliiie parut indignée :
— Si vous croyez que je vais vous le dire ; ce ne serait pas bien ; c'est mon secret.
XIY
Quel était l'amoureux de Micheline?
Là question n'était pas bien inquiétante pour Germaine, qui savait ce que sont ces amourettes enfantines. Quelle petite fille ne joue pas à la maternité à six ans et à Tamour à douze ? Micheline était un peu précoce, voilà tout ; sa franchise prouvait son innocence. Combien de raisons pour expliquer cette précocité : le milieu dans lequel elle avait vécu ; les propos d'une femme de chambre bavarde et indiscrète; sa camaraderie peu surveillée avec des petites filles qui croyaient avoir des amoureux, ou qui s'en vantaient tout au moins. Elle faisait comme elles.
En tout cas, cet amoureux n'était pas Witold, et c'était là ce qu'il y avait de plus grave dans ces confidences, car les sentiments qu'elles révélaient ne semblaient pas conduire à un mariage. L'âge modiflerait-il les impressions de l'enfant? Sans doute cela était possible. A quinze ans, Micheline pouvait voir Witold avec d'autres yeux que ceux qu'elle avait pour lui en ce moment; elle pouvait se laisser
éblouir par le titre qu'il lui apporterait; elle pouvait se laisser toucher par le désir de sa marraine. Mais, d'autre part, il se pouvait aussi que ces impressions, au lieu de se modifier pour amener un rapprochement, prissent un caractère plus accentué qui, de Jour en jour, rendrait ce mariage plus difficile. C'était en enfant qu'elle le jugeait, par les côtés qui pouvaient blesser la petite fille; mais si à dix ans elle s'étonnait de voir Witold se faire donner par sa belle-sœur l'argent « qu'il cassait », à quinze ans ne s'en indignerait-elle point, et ne mépriserait-elle pas l'homme qui exploitait la faiblesse et la bonté d'une femme? ne dirait- elle pas avec bien plus de force encore : « Ce n'est pas chic d'être épousée pour sa fortune I »
Quoi qu'il pût arriver plus tard de Witold, il était intéressant, pour le moment, d'apprendre quel était cet amoureux que Micheline n'avait pas voulu nommer. Toutes les probabilités étaient pour qu'il n'y eût là qu'un enfantillage, mais enfin elle ne devait pas s'en tenir à des probabilités; il fallait voir, il fallait chercher, il fallait profiter d'un aveu arraché à la vanité féminine, et que l'enfant eût assurément retenu, si elle avait pu imaginer que c'était à sa mère qu'elle se confiait.
Depuis qu'elle avait commencé son métier d'institutrice en accompagnant partout Micheline, elle avait vu à peu près tout le monde de son intimité ; mais avec cette conviction que l'enfant « était l'innocence même », comme elle avait dit à la princesse, elle n'avait fait attention qu'aux petites filles.
Les camarades de Micheline, cela avait pour elle un réel intérêt : Jeanne de Plaîlly, une grosse boulotte blonde qui jouait au croquet sur la plage le jour de l'arrivée de Germaine, et à qui Micheline avait dit cette phrase étonnante : « Si vous voulez, je vous jette chez vous en passant, j'ai ma voiture ; » une autre joueuse de croquet, rousse, maigre, anguleuse et digne, Léonide Hubert, qui tenait à ce qu'on lui donnât le titre de baronne et qui n'appelait jamais Micheline autrement que princesse, la plus érudite de la troupe en blason et en connaissances héraldiques, lisant YAlmanach de Gotha pour y trouver le prince ou le duc qu'elle pourrait bien épouser, et en choisissant pour ses amies, qu'elle mariait, comme elle se mariait elle-même, seulement un peu moins bien, naturellement; — Isabelle Favrot, la fille de la belle madame Favrot, personne pieuse qui voulait finir ses jours dans un couvent, dégoûtée à treize ans du monde et de la vie, en réalité désespérée de n'avoir jamais un mot de tendresse ni un sourire de sa mère occupée ailleurs et qu'elle adorait; — deux ou trois autres sans physionomie marquée, et que dès lors il était inutile d'étudier puisqu'elles n'avaient pas pu exercer d'influence sur Micheline : — seule, Ella manquait à la collection, n'étant pas encore arrivée à Trouville, oîi elle était impatiemment attendue par toutes ces petites filles, qui semblaient suivre sa direction; ce que Germaine s'expliquait depuis qu'elle savait que la jeune Américaine avait trois amoureux, dont un secrétaire d'ambassade.
230 MICBSLINB
Attentive k rechercher ce que Micheline a^aii pu prendre à ces camarades qui, à Paris comme à Trou Tille, étaient de son intimité, Glermaine ne s'était point occupée des Jeunes garçons.
Bien que, dans sa Jeunesse, elle eût été, elle aussi, sensible à ces excitations amoureuses qui troublent tant de petites flUes avant même qu'elle puissent soupçonner ce que c'est que l'am^our, elles les' avait si parfaitement oubliées que son sentiment maternel n'avait point pensé à se demander si Tesprit de Micheline était aussi innocent que son cœur.
Mais maintenant qu'elle était avertie, elle avait ouvert les yeux et cherché autour d'elle.
Ils étaient peu nombreux, les jeunes gens qui se trouvaient mêlés ^à cette société de petites flUes, ou trop âgés sinon pour s'occuper d'elles, au moins pour qu'elles voulussent bien s'occuper d'eux. Le seul qui remplît les conditions d'un amoureux était le frère aîné d'Isabelle Pavrot, « le Potache », disait Micheline, un garçon de treize ans qu'on ap* pelait le beau Favrot comme on appelait sa mère la belle madame Favrot, et que sa beauté avait fait l'être le plus vain et le plus vide du monde, comme elle avait fait de sa mère la femme la plus nulle. A la vérité, ce n'était pas une raison pour qu'il n'eût pas été sensible au charme de Micheline. Mais il ne fallut pas longtemps à Germaine pour voir qu'il était inutile de chercher de ce côté ; si le beau Favrot pouvait se laisser toucher, c'était uniquement par le charme de sa propre personne, par son élégance, sa distinction, sa toilette, sa façon de monter à cheval,
HICHELIS9E 231
de danser, de nager, de maaroher; jamais bien certainement il n'avait jettnn pegaird snr Micheline, et, même très probablement, n'en avait-il pas laissé davantage tomber sur Ella, qui avait pris son désir pour la réalité, comme il arrive souvent avec les petites filles toujours disposées à imaginer vrai ce qu'elles rêvent.
Favrot écarté il ne restait plus que Jacques, le petit-neveu de la princesse, et -si tout d'abord Germaine n'avait pas pensé à lui, c'est qu'il n'était à Hopsore que depuis peu de temps, et qu'il allait partir, pour ne pas revenir avant plusieurs années en France.
De ce que Micheline lui avait raconté il était résulté pour elle la conviction que dans ces histoires d'amour il y avait plus de vanité que de sentiment, et que ces petites ÛUes devant lesquelles on causait librement, habituées à entendre parler de l'amour comme de la grande affaire de la vie des femmes, ne voulaient pas rester en arrière : elles aussi avaient des amoureux, et plusieurs encore, ah I mais. Micheline n'en ayant point, « parce que quand on est marié d'avance, cela les écarte », avait très bien pu se donner celui que le hasard lui envoyait au moment où elle faisait triste figure au milieu de ses camarades plus favorisées qu'elle. « Moi aussi, j'en ai un » ; et l'officier de marine valait bien le secrétaire d'ambassade sans doute ; c'était plus chic qu'un professeur de dessin.
Si les choses étaient aînd, il n'y avait pas à en prendre souci ; Jacques embarqué sur son navire, Micheline ne penserait plus à lui et le remplacerait
832 sUdHJSiLiNfi
par un autre ; mais, comme la vraisemblance de cet arrangement ne suffisait pas à Germaine, qui voulait une certitude, elle fit causer le jeune marin.
Gela ne fut pas difficile, car tandis que Witold ne lui marquait qu'un parfait dédain, no lui adressant Jamais la parole, ne la regardant même pas, Jacques, au contraire, la recherchait volontiers, comme s'il avait éprouvé de la sympathie pour elle.
— Aux' complaisances que vous avez pour Micheline, lui dit-elle un jour, on voit que vous aimez les enfants.
— Beaucoup, répondit-il, et c'est assez bizarre, car je n'ai eu ni frères ni sœurs; mais, après tout, cela tient peut-être à ce que je n'ai personne à aimer; avec les enfants on n'est point exposé à des déceptions; si on leur plaît, on est ami tout de suite et ça vous fait une petite famille.
— Vous avez votre tante.
■— Certainement, et elle a été très bonne pour moi, mais je l'ai peu vue, et puis ma reconnaissance et mon respect pour ma tante n'utilisent pas toute ma force d'affection.
Use mit à sourire un peu tristement :
— Il m'en reste qui ne sert à rien. J'ai perdu ma mère quand j'avais trois ans, mon père quand j'en avais sept; on m'a mis alors au collège où j'ai vécu jusqu'au moment de mon entrée au Borda; vous voyez que cela ne me fait pas une vie de famille bien remplie par la tendresse et l'affection.
— C'est ce qui vous a fait vous attacher à Micheline ?
MICHEUNE 233
— Sans doute, mais je me suis attaché à elle aussi parce qu'elle est charmante ; c'est là un mot banal, j'en conviens, et cependant c'est le seul qui rende bien ce qu'elle fait éprouver ; elle ne serait pas la jolifi^petite fille qu'elle est qu'elle charmerait encore; il semble que chez elle ce soit un don. Je me la rappelais comme une gamine assez insignifiante, probablement parce que je n'étais qu'un gamin moimême; mais maintenant je ne l'oublierai pas.
— Elle a beaucoup d'affection pour vous.
— C'est dommage que nous ne soyons pas frère et sœur, et bien certainement quand je serai au bout du monde je me le dirai plus d'une fois avec encore plus de regret, tout en me rappelant avec plaisir mon séjour ici qui va me mettre un bon souvenir dans le cœur.
— Vous lui écrirez?
— Non seulement je lui écrirai, mais j'ai promis de lui envoyer les bêtes curieuses du pays où j'irai ; cel a vous fera une ménagerie, un jardin d'acclimatation.
Tout cela était assez tendre, mais la situation de Jacques expliquait celte tendresse. Quand elle voulut le presser, elle ne tira rien de plus : il aurait voulu que Micheline fût sa sœur, voilà tout et c'était un souhait bien naturel ; évidemment, il n'admettait pas qu'entre cette enfant et lui il pût exister autre chose qu'un sentiment fraternel, et il fallait l'intuition perverse de Tinnocence féminine pour avoir fait de lui un amoureux.
Lorsqu'il partit, Germaine eut la preuve qu'elle ne s'était point trompée.
Elle l'avait conduit avec Micheline à la gare, oîi il prenait le chemin de fer pour Cherbourg, son port d'embarquement; et les adieux avaient été longs et émus.
Lorsqu'elles remontèrent en voiture pour revenir à Hopsore, Micheline avait les yeux pleins de larmes, et, aux contractions de ses lèvres, on voyait les efforts qu'elle faisait pour ne pas pleurer franchement.
— Cela vous peine, qu'il parte ? dit Germaine attendrie.
— Oh I il n'est que temps, il aurait parlé!
MIGHELITfE 235
Octobre arriva, et les vacances étant finies pour tooit le monde, personne ne s'amusant plus, Micheline voulut bien exécuter la convention qu'elle avait passée avec sa marraine et se mettre au travail sous la direction de Germaine.
Trouville était désert : les maisons étaient fermées; sur les trottoirs des rues, on ne voyait que des encombrements de caisses, dans lesquelles les marchands parisiens emballaient ce qu'ils n'avaient pas vendu I la plage, si gaie, si bruyante, si lumineuse en août, était morne et grise, battue pa^une mer sale qu'avaient troublée et jaunie les tempêtes de Téquinoxe d'automne. Où jouer au croquet sur cette grève raboteuse ; avec qui ?
Depuis longtemps, l'aménagement du cabinet de travail était terminé ; les livres étaient tous achetés ;les cartes étaient en place, il n'y avait qu'à s'asseoir devant la grande table noire, que la princesse avait fait recouvrir d'un tapis pour que le bois ne fût pas trop dur aux doigts, comme elle avait fait recouvrir de cuir la chaise sur laquelle devait s'asseoir
Micheline, et cela malgré Germaine, qui voulait une chaise de paille.
— Pensez donc qu'elle ne s'est assise que quand elle voulait bien s'asseoir, et que vous allez la tenir là pendant des heures.
— Mon intention n'est pas de la tenir la journée devant cette table ; il faut qu'elle joue.
— Il faut aussi qu'elle travaille.
— Sans doute; mais, tout en travaillant, il lui restera du temps pour jouer.
Ce n'était pas la première fois que la princesse montrait cette contradiction dans sa volonté, ayant également peur que Micheline travaillât et qu'elle ne travaillât pas ; disant à l'enfant : « On ne te fatiguera pas » ; et tout de suite disant à l'institutrice : « Je ne veux pas qu'elle perde son temps. »
Le premier lundi d'octobre, à sept heures du matin, Germaine, déjà habillée, entra dans la chambre de Micheline pour l'éveiller et lui imposer dès le début des habitudes de régularité qui devraient se continuer jusqu'au jour où ^son éducation serait terminée. ^
Elle la trouva les yeux grands ouverts dans son lit.
— Je* venais vous éveiller, mon enfant.
— Pourquoi m'é veiller ?
— Pour que nous nous mettions au travail.
— Aujourd'hui?
— Est-ce que le premier lundi d'octobre n'est pas le jour de la rentrée ?
— Bien sûr; mais c'est précisément parce que c'est
le jour de la rentrée que ce n'est pas le jour du travail ; c'est le mardi qu'on commence à travailler ce n'est pas le lundi. J'ai dit que je travaillerais quand tout IG monde travaillerait : c'est convenu avec marraine ; on ne revient pas Sur ce qui est dit, quatre à quatre à la souris.
Il fallut en passer par là.
Le mardi à sept heures, Germaine entra comme la veille dans la chambré de Micheline, qui la regarda venir.
— Je vois avec plaisir que je n'ai pas à vous réveiller.
— Si vous croyez que j'ai dormi ! dit Micheline avec un sowpir.
Mais Germaine ne se laissa pas prendre à cette plainte.
— Alors il vous sera plus facile de vous lever ; vous avez une heure pour votre toilette ; arrangez-vous pour être prête à vous asseoir à votre t-able quand huit heures sonneront.
. -— Gomment, nous asseoir à table? Ce n'est pas par là qu'on commence l'année ; j'ai pris des renseignements auprès des potaches.
— Et par quoi la commence-t-on ?
— Par la messe du Saint-Esprit. Quand nous aurons été à la messe, je m'y assolerai à votre table... puisqu'il le faut.
Germaine n'osa pas répondre que ces marchandages n'étaient pas d'une petite fille qui veut travailler, certaine à l'avance que Micheline lui repli-
8^ MICOEUSfE
çiierait que préciaément elle n'était pas une petite fille qui veut traTailler-
— G'e&t bien, dit-elle, nous irons à la messe; vous avez là une excellente Idée.
J3.mais Micheline n'avait trouvé la messe aussi courte, et elle fut surprise autant que contrariée que le curé la dit si vite.
— Bien sûr que ce n'est pas une messe du Saint- Esprit I. dit-elle.
Il fallut rentrer et s'asseoir enfin devant cette terrible table?
— Madame Germaine I dit Micheline d'un air effaré.
— Qu'avez-vous, mon enfant ? •
— Voudrez-vous me prévenir avant de commencer.
— Gomment, vous prévenir?
— Quand on m'arrache une dent, je dis au dentiste de me prévenir au moment où il doit me faire mal : alors j'empoigne les deux bras du fauteuil et ça me fait moins mal.
— Eh bien, je vous préviens.
— Ahl mon Dieul
Si Micheline avait vu venir avec effroi ce terrible lundi d'octobre, la princesse, au contraire, l'avait attendu avec impatience, car il y avait longtemps déjà qu'elle regrettait d'^avoir permis que Germaine ne fît pas travailler Micheline dès le lendemain de son arrivée.
Le travail imposé eût fait sentir à l'enfant ce qu'était une institutrice, tandis que les promenades, les
MICHSLRiB 239
conversations et le jeu ne ^lui avaient donné à ce sujet que de fausses idées.
— Tu sais que je Taime bien,, madame Germaine, disait Micheline ; dans les premiers jours elle m'a joliment embé... ennuyée à me faire toujours des observations, mais c'est une bonne femme ; et puis elle a beaucoup de chagrin d'avoir perdu son enflant; c'était une petite fille ; elle dit que c& lui fait verser de douces larmes d'en parler, et eUe veut que nous en parlions souvent.
Ce n'était pas pour aimer Micheline que la princesse avait pris une institutrice, c'était pour l'élever et l'instruire. L'aimer, c'était son affaire k elle, dont elle s'acquitterait bien seule, sans qu'on lui vînt en aide.
Et même elle ne permettait pas qu'on se permit de lui venir en aide pour cela : puisqu'elle avait la chance d'avoir pour fille d'adoption une enfant trouvée, sans parents, sans famille, elle la voulait pour elle toute seule jusqu'au jour où elle la donnerait à un mari.
Depuis qu'elle s'était éprise d'une véritable passion maternelle pour Micheline, elle s'était dit plus d'une fois qu'il serait cruel, ce jour du mariage, et cependant elle n'avait point admis la pensée qu'elle pourrait le retarder d'un mois; mais partager sa fille avec une femme, avec une institutrice, c'était ce qu'elle n'accepterait jamais.
Et pourtant c'était ce qui semblait se préparer.
— Tu sais que je l'aime, madame Germaine. Jusqu'où irait cet amour, avec une enlistnt comme
240 mCflBUNE
Micheline, qui avait besoin d'être embrassée et caressée.
Jusqu'où ne le pousserait pas une femme comme cette madame Germaine qui, au lieu de se renfermer dans son rôle d'institutrice, semblait vouloir jouer à la mère ?
C'était cela justement que la princesse ne voulait pas. Micheline ne devait, ne pouvait avoir qu'une mère : celle qui l'avait élevée, choyée, aimée, adoptée.
De quoi se mêlait celte étrangère d'espérer se faire consoler de la perte de son enfant par la tendresse de Micheline? Avait-on idée d'une pareille audace?
Le travail allait remettre les choses en place, et quand, au lieu des promenades, des histoires racontées pour l'amusement, du jeu, il allait falloir rester assise sur une chaise (si bien rembourrée qu'elle fût), écouter sans distractions, s'appliquer, apprendre des leçons, les réciter sans faute, Micheline verrait qu'une institutrice était une institutrice, non une mère.
Aussi, quand le fameux premier lundi d'octobre» qu'elle attendait, se changea « en rentrée », se f&chat-elle.
— Si vous vous laissez conduire par Michelii^e, dit-elle avec une certaine aigreur, elle qui était la femme la plus douce du monde, vous n'en ferez rien.
— Je n'ai pas voulu débuter par la sévérité.
— Eh bien, vous avez eu tort, c'était justement là une occasion de faire montre de sévérité.
Germaine s'était inclinée sans répliquer ; et alors la princesse avait eu des remords.
MICHBLINE 241
Son embarras était grand en effet; d'un côté elle voulait que par cette sévérité Finstitutrice se fît prendre en grippe ; mais de l'autre elle ne voulait pas que Micheline souffrît d'être menée d'une main trop rude.
— Quand je parle de sévérité, dit-elle, il faut bien me comprendre : je veux que Micheline vous craigne et vous respecte, de façon à vous obéir ; mais je ne veux pas que vous la rendiez malheureuse.
— Soyez certaine que je m'appliquerai de tout mon cœur à la rendre heureuse.
— C'est ce qu'il ne faut pas ; ni heureuse, ni malheureuse, vous comprenez ; enfin, ce qu'une institutrice doit être avec son élève, et vous savez comme moi qu'une institutrice n'est ni une amie, ni une camarade, ni une mère.
Ce mot avait éclairé Germaine. Bien souvent elle avait été frappée des contradictions de la princesse : « Grondez-la, mais pas trop fort ; — soyez ferme, et, en même temps, soyez douce ; » et elle s'était demandé comment la princesse entendait concilier jces recommandations exclusives les unes des autres; mais ce mot : « ni une mère » lui avait expliqué ce qu'elle avait jusqu'à ce jour vainement cherché à comprendre. Et comme elle ne pouvait pas se révolter contre cette jalousie ; comme elle ne pouvait pas répondre : « Cette mère, je la suis » ; elle s'était promis de s'observer plus sévèrement encore, d'être plus réservée, plus discrète; la princesse ne serait pas toujours sur son dos ; seule avec Micheline, elle ferait de sa fille ce qu'elle voudrait.
242 MiCHBUNB
Mais elle se trompaU en croyant que la prioeesse ne serait pas toujours sur son dos. Pendant la beUa saison, la princesse, obligée de recevoir des visites et d'en raidre^. l'avait laissée presque toujours seule avec Micheline; mais à mesure que le vide s'était fait »^ Trouville et que les maisons s'étaient fermées, les choses avaient changé, la princesse était moios sortie, puis elle n'était plus sortie du tout, et k chaque instant elle était venue dans la chambre de travail.
— Ne vous dérangez pas, disait-elle, continuez la leçon comme si je n'étais pas là.
Elle s'installait dans un fauteuil en face de Micheline, de manière à la bien voir, elle se mettait à un ouvrage de tapisserie qu'elle tirait d'un sac pendu & son bras; dans le silence on entendait le frottement de son aiguillée de laine.
Alors Germaine ne pouvait pas faire de sa fille ce qu'elle voulait; plus de tendres regards, plus de douces paroles, il fallait qu'elle fût institutrice, rien qu'institutrice.
— Allons, mademoiselle, travaillez, appliqueir vous ; il le faut.
Quand la leçon n'était pas sue, elle devait être sévère.
— C'est toi qui me fais gronder, marraine; quaiul tu n'es pas là, ça va bien mieux.
— Et pourquoi cela va-t-il mieux?
— Parce que tu me distrais : tu as encore passé un point dans le ponceau; je l'ai bien vu.
— Ne pouvez-vous pas imposer l'application à votre élève ? disait la princesse çivec dignité.
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— Je fais ce ^tie je peux.
Pour les promenades en yoiture, il en était comme pour les leçons; plus de tête-è-tôte; la prinoesse était de toute» îles sorties, et c'était à côté d'elle que Micheline s'asseyait, Ilnstittftrice devant prendre la place à reculons.
On partait et on allait rendre visite aux bêtes quela princesse entretenait dans ses prairies, les vieux chevaux, les vieux ânes qu'elle nourrissait en attendant qu'ils mourussent de mort naturelle, et pour lesquels on l'accusait de folie. Plus de paroles intimes entre Micheline et Germaine; c'était la princesse qui menait la conversation, et c'était à elle que Micheline répondait. Germaine se tenait dans son coin, silencieuse et réservée, ne disant un mot que quand on le lui demandait.
Heureusement les promenades en voiture ne suffisaient pas à la santé de l'enfant, il lui fallait l'exercice à pied, les courses dans les bois ou le long de la mer, et comme la princesse avait l'horreur de la marche, Germaine trouvait là des occasions de têteà-tête où sa tendresse contenue pouvait se rattraper.
Après le premier déjeuner, quel que fût le temps, elles partaient. S'il pleuvait, elles se chaussaient de grosses bottes imperméables faites par un cordonnier de Trouville habitué à travailler pour les pêcheurs et passant par-dessus leurs vêtements un manteau en caoutchouc à capuchon qui supprimait le parapluie, elles se mettaient en route. C'était la joie de Micheline de piquer dans le vent la tête basse. Quand il était trop fort, Germaine la prenait près
244 MICHELINB
d'elle, Tenveloppait d'un bras par-dessus Tépaule, et elles allaient ainsi du même pas, à Tabri des haies, v^ dont le vent arrachait les feuilles qui volaient autour d'elles. Plus de contrainte, plus de réserve, la liberté; plus d'institutrice, mère et fllle I
MICHELINB 245
Le travail n'avait pas remis les choses en place, et depuis que les leçons étaient commencées Micheline ne paraissait pas aimer son institutrice moins que lorsque celle-ci n'avait qu'à la promener et à l'amuser.
Ce qu'il y avait de plus extraordinaire que cette affection de rélève pour sa maîtresse, c'était que le travail, qui lui avait inspiré tant d'horreur, ne paraissait plus l'effrayer.
Sans résistance, sans marchandages elle s'asseyait maintenant devant sa table, et sans recommencer jamais la comédie du jour de rentrée et de la messe du Saint-Esprit. On ne pouvait dire qu'elle était l'enfant assidu, appliqué et docile, ce modèle que les professeurs montrent dans les discours de distributions de prix, mais enfin, si elle n'allait pas audevant du travail, elle acceptait celui qu'on lui imposait.
Et môme il y avait un point sur lequel elle faisait plus que ce que son institutrice lui demandait : la géographie.
Un jour Germaine Tavait trouvée montée sur une ehaise et le visage collé contré une grande carte d'Europe attachée au mur.
— Qu'est-ce que vous cherchez?
— Ah ! voilà, je cherche...
— Justement; que cherchez-vous ?
— J'étudie la géographie.
— Vous n'avez pas besoin de carte pour étudier la leçon de géographie que je vous ai donnée.
— Je la sais, votre leçon : « Un isthme est une langue de terre qui sépare deux mers et joint deux terres. »
— C'est un isthme que vous cherchez?
— Ah ! ma foi, non.
Comme elle ne paraissait pas disposée à dire ce qu'elle cherchait, Germaine n'insista pas, sachant par expérience qu'il ne se passerait pas beaucoup de temps avant que Micheline le lui apprît d'ellemême, sans se faire questionner.
Après être retournée h sa carte, Micheline slnterrompit :
— L'Islande, c'est en Europe, n'est-ce pas? ditelle en s'appuyant des deux mains sur le dossier de la chaise.
Germaine n'eut pas besoin d'autres questions pour deviner à quelle préoccupation elle obéissait en cherchant l'Islande : c'était pour une expédition sur les côtes d'Islande que Jacques s'était embarqué ; mais elle ne laissa pas voir qu'elle avait compris.
— Oui, c'est en Europe, répondit-elle.
— L'Islande et l'Irlande, ce n'est pas le même
pays ; Je trouve llrlande, je ne trouve pas l'Islande I
— Gela vous intéresse, Tlslande ?
— C'est pour l'Islande que Jacques s'est embarqué et je voulais voir où il était, parce que cette nuit il a fait froid, et l'Islande c'est un pays froid, m'a dit Jacques.
— Très froid.
— Nous arriverons bientôt à l'Islande ?
— En voyant l'Europe.
— Eh bien, voyons-la tout de suite.
Cette hâte d'arriver à l'Islande fit que la géographie de l'Europe fut rapidement apprise ; jamais Germaine ne donnait la leçon assez longue, et quand on en fut à l'Islande, jamais elle ne donnait des détails assez précis.
Une lettre de Jacques qui tomba au milieu de cette leçon fouetta encore la curiosité de Micheline.
Elle était adressée à la princesse, bien entendu, mais pour être lue par Micheline, surtout dans un passage qui ne se rapportait qu'à elle :
« Dites à Micheline, ma chèire tante, que je n'ai pas oublié ma promesse de lui envoy.er quelquesuns des animaux curieux des pays où j'irai. Il y a cinq jours j'ai embarqué à bord de la Jeune-Adèle de Fécamp, ayant pour armateurs MM. Tarretot frères, deux jeunes phoques, le mari et la femme, qui, je crois, feront bonne figure dans le petit bassin du kiosque. J'espère qu'elle les trofuvera jolis ; quand ils ftesosit habitués à la voir, elle pourra leur tirer les moustaches, qui sont longues et fortes» Us appar-
tiennent à Tesp&ce des veaux marins, c'est-îniîro que leur taille ne doit pas dépasser un mètre, qu'ils sont faciles à apprivoiser, qu'on peut leur apprendre toutes sortes de choses, qu'ils s'attachent à ceux qui les soignent, enfin qu'ils ont de nombreuses qualités et qu'on peut leur donner des talents de société. Madame Germaine trouvera dans le Règne animaU de Guvier, des renseignements à leur sujet ; mais ce qui vaudrait mieux encore, ce serait de consulter les gardiens des jardins d'acclimatation au Havre ou îi Paris, ils vous en diraient plus que les livres. Je vous demande pardon, ma chère tante, de l'embarras que ces jolies bêtes aux yeux doux vont vous causer, mais je crois qu'elles feront plaisir à Micheline. La difficulté était dfe les envoyer ; mais comme j'ai eu la chance de rendre au capitaine de la Jeune-Adèle un service important pour lui, qu'il ne savait comment reconnaître, il a bien voulu se charger de les transporter jusqu'à Fécamp en me garantissant qu'ils arriveraient vivants. Vous n'aurez qu'à les faire prendre par une barque de Trouville. Ils doivent être à Fécamp entre le 15 et le 20 octobre. J'oubliais de vous dire (pour Micheline) que le phoque est la sirène des anciens. Qu'elle prie donc madame Germaine de lui faire lire la Petite Sirène d'Andersen ; cela aussi lui fera plaisir. »
— Que je suis contente I s'écria Micheline, est-il bon, Jacques !
— Oui, c'est un brave garçon, dit la princesse, qui n'avait pas de plus grandes joies que celles qu'on faisait à Micheline.
— Si tu voulais ? continua Micheline en allant embrasser sa marraine.
—Eh bien?
— J'irais avec madame Germaine à Fécaiùp audevant des phoques.
— Tu n'es plus en vacances, il faut travailler, répliqua vertement la princesse que cette proposition d'aller h Pécamp avec Germaine avait exaspérée-
— Nous travaillerons en chemin, n'est-ce pas, madame Germaine ?
Quand Micheline demandait deux choses déraisonnables ou irréalisables à sa marraine, il était de règle qu'elle en obtînt une : « On ne pouvait pas tout lui refuser, à cette pauvre petite I »
Ce fut ce qui arriva cette fois encore.
— Ce sera moi qui irai avec toi à Pécamp, dit-elle* Il n'y avait pas à se méprendre sur les raisons qui
déterminaient la princesse à entreprendre ce petit voyage : elle ne voulait pas que Germaine accompagnât Micheline ; et comme elle avait horreur des déplacements et plus grande horreur encore des traversées, si courtes qu'elles fussent, il fallait que ce sentiment de jalousie fût bien fort pour la faire aller à Pécamp, et passer de Trou ville au Havre par le temps de bourrasques qui s'était établi depuis une quinzaine.
C'était là un nouvel avertissement pour Germaine, un point noir gros de menaces, sans qu'elle pût prévoir comment elles éclateraient et jusqu'oti elles iraient. En s'interrogeant, il lui semblait pourtant qu'elle n'avait pas commis d'imprudences et qu'elle
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n'était pas sortie du rôle d'instîtutriee cpi^elle s'était tracé. Depuis la tentative pour manger seule avec Micheline, elle ne voyait rien à se reprodher; pas un regard trop doux, pas une inflexion de voix trop tendre ; si dans leurs promenades elle enveloppait Micheline tie son bras et la serrait contre elle, ce n'était jamais sans s'être auparavant assurée que des fenêtres da château on ne pouvait pas l'apercevoir. Que pouvait-elle faire dé plus? Elle ne le voyait pas. Et cependant il était évident que chaque jour la princesse se laissait prendre davantage par la jalousie, comme il était évident aussi qu'un jour ou l'autre elle se laisserait emporter. Alors que se passerait-il? Elle ne pouvait pas agir de façon a se faire haïr par Micheline ; le voulût-efUe, l'essayât-elle d'ailleurs, qu'elle n'y réussirait pas.
Le voyage à Pécamp décidé, Micheline eût voulu partir tout de suite pour guetter l'arrivée de la Jeune- Adèle ; mais la princesse eut la force de résister à ce caprice ; on enverrait aux frères Turretot une dépêche et quand ceux-ci annonceraient rentrée dans le port de leur navire, il serait temps d'aller à Fécamp. Ce fut le 18 que les frères Turretot répondirent : « La Jeune-Adèle vient d'entrer, marée de nuit ; les deux phoques en bonne santé. »>
Il n'y avait plus à reculer, la princesse avait si souvent dit et répété qu'aussitôt la dépêche des armateurs arrivée on partirait, qu'il fallait partir.
Et cependant le vent d'ouest soufQait en bourrasque, des nuages noirs passaient en tourbillons serrés, les fenêtres craquaient, dans le parc on voyait
MieHEUSIiB 251
les arbres âux tiges flexibles se tordre et se coucher avec des gémismmeuis.
— La mer va être dure, dit MicheLne, qui avait remarqué le regard inquiet que sa marraine avait jeté sur les arbres en lisant la dépêche, si tu me laissais partir avec madame Germaine, qui ne craint pas le mal de mer?
— Si nous ne partions que demain, dit la princesse, dans la nuit le vent peut tomber ?
Micheline ne répondit pas, mais son regard laissa paraître une si vive désolation, son visage une si pénible déception que la princesse n'eut pas la force de pei^sister dans cette idée de retard. Elle avait promis, elle devait tenir quand môme, sous peine de s'exposer à des comparaisons fâcheuses : l'institutrice était prête à affronter la traversée, elle devait être prête aussi.
— Nous prendrons le bateau de deux heures, ditelle... bien entendu, s'il part.
C'était là sa dernière espérance. Le bateau pouvait ne pas partir; il y avait force majeure. Aussi, après avoir regardé les cimes des arbres pour voir si leur balancement un peu moins tourmenté ne promettait pas une accalmie, elle les étudiait maintenant pour voir si leurs inclinaisons n'annonçaient pas une vraie tempête ; de même elle allait au baromètre et frappait de petits coups sur son cercle pour l'interroger ; elle avait désiré qu'il montât, maintenant elle souhaitait qu'il descendît ; il était à 745, qu'il tombât à 740 ou à 735, le vapeur du Havre ne ^partirait pas : elle était sauvée.
A une heure, Micheline était prête; il fallut qu'elle s'apprêtât aussi; le temps était toujours le môme, par grains avec vent de nord-ouest.
Ce n'était pas follement que la princesse se lançait dans cette aventure; elle avait, au contraire, pris ses précautions : Regina était chargée de châles et de manteaux, et dans un sac elle portait tous les cordiaux qui sont reconnus (par qui?) comme des préservatifs du mal de mer ;' elle savait donc ce qui Tattendait, et pourtant elle l'affrontait.
Quand elles arrivèrent sur le quai, un grain venait de s'abattre sur Trou ville, et on ne voyait personne ni sur le bateau ni aux alentours. Partait-il? Une légère fumée blanche s'échappait de sa cheminée, emportée par le vent. Le doute était possible.
— Il va partir? dit Micheline.
— Je n'en sais rien.
— Que Regina aille demander.
Au bout de dix minutes, Regina, inondée, revint leur dire, dans la voiture où elles étaient restées, que le capitaine, qui attendait une accalmie au café, promettait de partir.
En effet, la cheminée du vapeur commença bientôt à vomir des flots de fumée noire, et le mousse, disparaissant dans un suroit qui lui descendait jusqu'aux pieds, alla sonner la cloche.
Le grain continuait de tomber et personne n!arrivaitpour s'embarquer.
— Personne ne part, dit la princesse.
— C'est que personne n'a besoin d'aller au Uavre
aujourd'hui, répliqua Micheline, personne, excepté nous.
Effectivement, elles avaient le plus grand besoin d'aller au Havre ce jour-là.
II fallut sortir de la calèche et s'embarquer sur le bateau qui, commençant à flotter^ commençait aussi à danser.
— Le temps s'éclairdt, dit Micheline, pour rassurer sa marraine.
Peut-être s'éclaircissait-il réellement, mais, en. tout cas, le vent ne se calmait pas ; il soufflait dans la mâture et dans les cordages avec des gémissements sinistres.
Il avait fallu descendre dans la cabine, car la pluie ne permettait pas de rester sur le pont comme la princesse l'aurait voulu, et la mer qu'on entendait au loin briser dans les pieux de la jetée le per- ' mettrait bien moins encore tout à l'heure.
Enfin une trépidation dit que le vapeur se mettait en route, et bientôt de rudes secousses annoncèrent qu'on avait quitté la rivière pour la mer.
— Nous avons vent arrière, dit Micheline qui connaissait les choses de la navigation, nous ne serons pas longtemps en route; tu ne seras pas malade.
Mais le bateau n'avait pas quitté le port depuis dix minutes, que, malgré les cordiaux variés que lui prodiguait Regina, la princesse était malade et môme terriblement malade. >
Alors Micheline, qui, avec la foi robuste des enfonts confiants dans ce qu'ils espèrenti avait cru que
sa marraîne ne serait pas malade, fut prise de remords.
^ Ohl combien Je suis Iftchéel dit<<elle, mais pourquoi aussi n*as-tu pas voulu laisser Tenir madame Gennaine?
-- Oh I la méchante enfant I goupirala princesse, qui ne s'attendait pas & cette récompense.
^ Pourquoi méchante?
Et Micheline la regarda sans comprendre.
C'avait été une affaire considérable qae rinstallatîon des deux bêtes « aux yeux doux » dans le bassin du kiosque et que raménagement de ce bassin, d'après les recommandations du gardien de Taquarium du Havre.
Aussi le travail de Micheline en avaît-il souffert. A. chaque instant c'étaient des prétextes nouveaux, des raisons impérieuses et justifiées pour monter au kiosque. Quand Germaine voulait résister, Micheline appelait la princesse à son aide, et celle-ci Tappuyait d'autant plus volontiers que Tenfant, qui savait comment obtenir cet appui, lui demandait de raccompagner dans sa visite aux phoques. Alors elles ne redescendaient plus, et les raisons tout aussi impérieuses que celles qui les avaient fait venir les faisaient rester. Jamais Micheline n'en avait fini. Tout d'abord elle les avait baptisés : le mâle M. Joseph, la femelle la Petite Sirène ; et il fallait les habituer à venir à leur nom. Quand après avoir longtemps appelé, crié : « Joseph I Joseph I » elle en voyait un s'approcher, sortant à moitié de l'eau, le
corps d'un gris d'ardoise tout lustré, fixant sur elle ses grands yeux noirs aux longues moustaches avec une expression inquiète et craintive, c'étaient des petits cris de joie qui n'en finissaient plus.
— Marraine, il va parler.
Et comme il ne disait rien, c'était une nouvelle leçon qui commençait pour lui apprendre à dire : « Papa ». Comment penser à redescendre auprès de madame Germaine? Heureuse de l'avoir à elle, tout à elle, la princesse ne disait rien et le temps s'écoulait.
—• Comme Jacques a eu une bonne idée 1 disait Micheline.
Et elles parlaient de Jacques, revenant l'une et l'autre au service qu'il avait rendu au capitaine de la Jeune Adèle et dont elles étaient également flères. Si Jacques avait été discret, le capitaine n'avait point imité sa réserve, et il avait fait connaître ce service « assez important », comme avait dit Jacques, pour expliquer qu'il eût bien voulu prendre l'embarras d'apporter les deux phoques à Fécamp : un jour, en rentrant à son bord, il était tombé à la mer ; comme \\ était un peu étourdi il allait se noyer, quand Jacques s'était jeté à l'eau au risque de se noyer lui-même, et l'avait sauvé.
— Quel brave garçon I
Et pendant ce temps Germaine attendait que son élève voulût bien revenir s'asseoir à la table de travail, car jamais elle ne se permettait de monter au kiosque, malgré la Joie qu'elle aurait eue de la joie de Micheline. La leçon du voyage à Fécamp avait suffi. Pour que la princesse se fût laissé imposer ce
voyage avec tout ce qui en. résultait d'ennuis pour elle, de fatigues, de malaise, il fallait que sa Jalousie fût réellement exaspérée, et ce n'était pas le moment de Texciter davantage.
Elle essayait bien quelquefois d'insinuer que des phoques ne méritaient pas un si vif intérêt ni surtout tant d'heures perdues ; mais, devant la surprise ou le mécontentement de Micheline, elle n'avait pas la force d'insister.
— J'étais avec marraine, disait l'enfant.
Germaine ne pouvait pas gronder la marraine.
A^chaque instant, il est vrai, elle se promettait d'avoir une explication h ce sujet avec la princesse, mais jamais elle n'osait la risqueï, se disant que bientôt on allait quitter Hopsore pour Paris et que tout naturellement les conditions changeraient ; à Paris il n'y aurait pas de bêtes à soigner ; toutes ces occasions de perdre du temps n'existeraient plus ; la princesse aurait autre chose à faire qu'à s'occuper de Micheline du matin au soir.
C'était au commencement de novembre que cette rentrée à Paris devait avoir lieu ; il n'y avait donc que quelques jours à attendre. Mais elle fut retardée ; du cinq reportée au dix, puis au douze, puis au quinze ; et Germaine se demandait si on ne partirait jamais.
Enfin on quitta Hopsore au grand désespoir de Micheline, qui, pour un peu, eût demandé à sa marraine d'emmener les phoques.
— Pourquoi pas ? ils vivent bien dans les baraques des saltimbanques I
Germaine avait cru qu'à Paris il en serait comme à Hopsore et que sa chambre joindrait celle de Micheline 1 Sans en avoir Tair, d'une façon détour née elle s'était renseignée à ce sujet, et de ce qu'elle avait appris de la distribution de l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, il résultait que cet arrangement était possible : dès lors n'était-il pas tout naturel qu'il en fût ainsi? Elle devait être auprès de son élève.
Mais justement il n'en fut pas ainsi; bien qu'une chambre fût libre au premier, h, côté de celle de Micheline, on la logea au second étage, cette chambre devant être aménagée en cabinet de tfavail.
Malgré la réserve qu'elle s'était imposée, elle crut pouvoir se permettre une observation à ce sujet.
Aux premiers mots, la princesse parut ne pas comprendre :
— Est-ce que votre appartement n'est pas convenable? demanda-t-elle.
— Ce n'est pas pour moi que je me permets cette observation, je suis toujours bien, et l'appartement que vous voulez me donner est plus que convenable ; — c'est pour Micheline. Ne serait-il pas bon que je fusse près d'elle?
— Je suis là.
— On pourrait, il me semble, transforiner mon appartement en cabinet de travail et me donner auprès de l'enfant la chambre qui joint la sienne. Je n'ai pas besoin, pour moi, d'être si confortablement logée.
La princesse resta un moment adges long sans
répondre, tenant ses yeux baissés, cherchant évidemment ce qu'elle devait ou ce qu'elle pouvait répondre, avec hésitation et embarras.
— Au surplus, dit-elle tout à coup en relevant la tète et en regardant Germaine en face, il vaut mieux s'expliquer franchement ; oui, cela vaut mieux, et le moment est venu de le faire.
Cependant, malgré cette affirmation, elle ne le fit pas encore tout de suite et elle prit une nouvelle pause qui n'avait rien de rassurant pour Germaine.
— Il y a deux mois, dît-elle enfin, vous m'avez demandé de vous donner Micheline pour prendre ses repas avec vous en tête à tête, maintenant vous me demandez de vous mettre coucher à côté d'elle ; il y a là bien évidemment une répétition qui indique un parti pris. Il y a deux mois, je vous ai répondu que ce que vous me demandiez était impossible ; aujourd'hui, je vous le répète, mais en vous donnant mes raisons, car la situation est telle entre nous qu'elle ne peut pas se prolonger plus longtemps. Madame Germaine, vous voulez me prendre le cœur de ma fille.
Germaine leva la main d'un mouvement instinctif, mais elle eut la force de refouler les mots qui lui étaient montés aux lèvres.
— Vous voulez, continua la princesse, qu'elle vous remplace l'enfant que vous avez perdue; à vivre près d'elle, à la voir, à l'entendre, vous vous êtes laissé gagner par la tendresse, et il n'est que trop facile de s'apercevoir que vous voudriez qu'elle vous aimât comme elle m'aime, moi sa mère. Eh
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bien, il faut dire les choses telles qu'elles sont, vous n'êtes point ici pour cela; vous êtes l'institutrice de ma fille, vous n'êtes pas sa mère. Je ne peux pas permettre que vous intervertissiez les rôles : restez institutrice, laissez-moi être mère. Que deviendrait l'éducation de Micheline, si je vous laissais vous perdre dans cette tendresse maternelle ? Je vous le demande ; vous vous reprendrez vous-même et vous sentirez, sans que J'aie à insister, que cela n'est possible, ni pour Micheline, ni pour moi, ni pour vous. Germaine était effrayée de la tournure que la princesse donnait à l'entretien et des conclusions auxquelles il était manifeste qu'elle allait arriver ; elle voulut se défendre :
— Vous avez voulu, dit-elle, que la maîtresse ait de la sympathie pour son élève, et que l'élève en ait pour sa maîtresse.
— Et je le veux toujours. Mais entre la sympathie et les sentiments auxquels vous vous laissez entraîner, il y a un abîme... qui ne doit pas être franchi. Je vous ai promis d'être franche, je dois l'être. Eh bien, je ne veux pas qu'on aime ma fille d'un amour maternel, et je ne veux pas davantage trouver dans son cœur une tendresse filiale pour une autre que pour moi. Vous voyez que je parle net. Qualifiez cette jalousie comme vous voudrez, peu importe. Cela est ainsi et cela sera ainsi, institutrice, rien qu'institutrice. C'est pour cela que j'ai décidé que vous auriez * votre appartement particulier. Et c'est pour cela aussi que j'^ai décidé que vous ne sortiriez plus avec Micheline.
MICHELINE 26i
— Et avec qui donc sortira-t-elle ? s'écria Germaine éperdue.
— Avec moi, et pour sa promenade à pied avec Regina,
-— Mais Regîna n*e8t pas une personne convenable pour elle.
— Gela me regarde et je n'admets pas d'observations là-dessus. Votre rôle est assez important encore pour que vous vous en contentiez, il me semble. Cependant, sll en était autrement, si vous vous trouviez atteinte dans votre dignité, je ne mettrais aucun empêchement à notre séparation et même je veux que vous sachiez que je serais disposée à vo.us accorder tous les dédommagements... qui seraient justes.
Il était évident qu'à la place de Germaine une institutrice se serait retirée, mais elle n'était pas une institutrice. Une autre aurait eu de la dignité ; elle ne pouvait pas en avoir, car il était évident aussi que la princesse n'attendait qu'une occasion pour lui offrir « les dédommagements qui seraient justes ».
Non seulement elle devait se soumettre, mais encore.il fallait qu'elle empêchât Micheline de se révolter.
En effet, quand Micheline avait entendu parler de sortir avec Regina, dont elle se croyait débarrassée à jamais, elle s'était fâchée, mais comme elle n'avait riea obtenu de sa marraine, qui lui avait répondu qu'il devait en être ainsi , elle s'était rabattue sur Germaine.
— Pourquoi ne voulez-YOus plus sortir ayec moi ? lui avait-elle demandé dans un moment de tfttejitète, à la table de travail.
— Qui vous a dit que je ne voulais plus sortir avec vous, mon enftint ?
— Personne ; mais ma marraine vient de me dire que désormais je sortirais avec Regina.
— C'est votre marraine, mon enftint, qui a décidé cela.
— Ce n'est pas vous qui le lui avez demandé ?
— Oh I non I
Puis, retenant ce cri échappé à son émotion et qui pouvait la trahir :
— Votre marraine a trouvé qu'il était convenable que vous ayez une gouvernante en même temps qu'une institutrice ; vous vous promènerez avec votre gouvernante.
— Si vous saviez comme ça m'est égal que cela soit plus convenable ; moi ça ne me convient pas d'avoir une gouvernante et surtout Regina qui m'en... nuie. Quand je sortais avec Regina on ne disait que des bêtises ; quand je sors avec vous vous me parlez d'un tas de choses amusantes.
C'étaient ces bêtises de Regina qui tourmentaient si fort Germaine. Gomment livrer sa fllle à cette femme de chambra qui l'avait si mal élevée,, et cela au moment même où l'enfant commençait à perdre les détestables leçons qu'elle avait reçues, à oublier les misérables exemples qu'elle avait eus sous les yeux I Et cependant elle ne pouvait pas résister.
— Ces choses amusantes, nous en parlerons lorsque nous serons ensemble, dît-elle.
— Mais cela n'efflipèchera pas Regina de m'ennuyer. Vous savez bien que je la déteste, Regina, tandis que vous, madame Germaine, Je vous aime bien. Ce n'est pas >la même chose de marcher à côté de quelqu'un qu'on déteste, que de se promener k côté de quelqu'tm qu'on aime.
— Il faut obéir à votre marraine.
Micheline parut réfléchir.
— Enfin, dit-elle, puisque vous ne pouvez pas me défendre, je me défendrai, je rendrai la vie si dure h Regina que ce sera elle qui demandera à ma marraine de ne plus sortir avec moi ; elle en verra de toutes les couleurs.
— Mon enfant, ne faites pas cela.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il est mal de faire souffrir quelqu'un qui ne le mérite qpas.
— Regina a tout m&'ité ; si vous saviez I enfin je ne lui en ferai jamais assez.
Que Micheline réalisât ces menaces, ce ne serait point sur l'enfant, à coup sûr, que tomberait la colère de la princesse, ce serait sur elle ; et il y aurait là un grief sérieux en môme iemps qu'un prélexte « ajuste dédommagemeoit >» ^qu'elle devait éviter à tout prix ; 'c'étaùt ce»qu'll fallait faire comprendre à Micheline, mais^ans tout dire.
*— n ne faut pas ^quc votre maruaine puisse supposer que c'est à mon Instigation que vcxus tourmentez Regina, et cela ne manquerait pas d'arriver
SÔ4 HICHELINB
si VOUS rendiez la vie dure à votre femme de chambre. Elle sait que c'est pour moi une peine très vive de renoncer à ces promenades, et elle pourrait croire que je veux me venger en vous excitant contre Regina.
— Je comprends ça, mais ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi ma marraine, qui voit que c'est un chagrin pour moi, qui sait que c'en est un pour vous, tient tant à ce que je ne sorte plus qu'avec Regina ; ça n'est pas juste, c'est méchant, et ma marraine n'est pas méchante. Je vas lui demander ce pourquoi-là.
Une fois encore Germaine était entratnée, car il semblait que chaque pas qu'elle faisait la poussait malgré elle plus loin qu'elle ne voulait aller ; la pente était fatale et, bon gré mal gré, il fallait qu'elle la descendit sans savoir où et comment elle pourrait s'arrêter.
- Je vous prie de ne pas le lui demander, ditelle, c'est moi qui vais vous J'expliquer. Votre marraine vous aime... beaucoup et sa tendresse est exclusive. Elle trouve que je manque et mes devoirs d'institutrice en vous témoignant trop d'affection.
— Mais je suis contente moi que vous m'aimiez.
— C'est cela que votre marraine ne veut pas ; elle ne veut pas que vous soyez contente d'être aimée par moi, et elle ne veut même pas que je vous aime d'une affection trop vive. C'est pour cela qu'elle a supprimé nos promenades. Je dois vous faire travailler. Rien ne m'est permis, en dehors de cela.
MIGHEUNB 265
Micheline resta assez longtemps silencieuse, réfléchissant.
— Je comprends, dît-elle enfin.
~ Eh bien, alors, vous voyez, mon enfant, que vous ne devez rien demander à votre marraine, que vous ne devez pas rendre la vie dure à Regina, et même que vous ne devez jamais me marquer trop vivement votre affection, comme vous ne devez pas être affligée si je ne vous témoigne pas la mienne avec la tendresse qui est dans mon cœur. Quoi que je dise, quoi que je fasse, ou plutôt quoi que je ne dise pas et ne fasse pas, soyez certaine que c'est tendrement que je vous aime, — non comme votre institutrice, mais comme votre mère.
— Oui, je le crois, murmura Micheline émue par Taccent passionné avec lequel ces derniers mots étaient prononcés, plus encore que par les mots mêmes.
— Soyez certaine, continua Germaine entraînée, que pour moi vous êtes bien plus une fille, ma fille bien-aimée, adorée, que vous n*êtes une élève, et que c'est comme ma fille que je veux vous instruire, vous soigner avec toute la sollicitude, toute la passion qu'une mère a pour son enfant. Voilà ce qu'il faut que vous sachiez, que vous vous disiez, mais tout bas, tout bas pour qu'il n'y ait que vous et moi qui l'entendions, qui nous comprenions, sans que jamais ces mots de mère et de fille puissent être entendus, puissent être devinés par d'autres que par nous. Ce sera un secret si vous le voulez ?
— Oui, Je le veux; vous verrez ^ue je mêles dis
pas, les secrets.
— Que la princesse ait une preuve de notre tendresse et nous serions séparées ; Je devrais sortir de cette maison oîije ne puis être qu'une institutrice.
— Pauvre madame Germaine I.dit Micheline d'une voix caressante.
L'accent de ces quelques mots était si doux qu'il fit monter les larmes aux yeux de Germaine.
— Oui, pauvre Germaine I dit-elle, comme si elle se parlait à elle-même, j'aurais été si heureuse de vivre toujours avec vous comme nous avons vécu depuis trois mois, de vous caresser librement, de vous embrasser I Elles étaient si bonnes, nos promenades î
Elle ne put retenir un long soupir en pensant à ces promenades entre les haies d*HopsOTe, quand elles marchaient côte h côte et qu'elle serrait sa flUe contre elle.
— Si vous vouliez? dit tout à coup Micheline qui, placée en face d'elle, la regardait à travers la table.
Germaine l'interrogea d'un coup d'ooil.
— Puisque nous sommes seules, j'irais vous embrasser.
Avant que Germaine eût lelemps der^ondre, Micheline sautant à bas de sa ctiaise, avait été à elle, et lui passant un bras autour -du cou, elle l'avait embrassée.
— Une faut pas plemrer, dit-elle gentiment eu lui essuyant les yeux ffvee -ecm imouchoir ; puisgue
je vous aime et que vous m'aimes il ne faut pas pleurer.
— Chère enfant !
L'attirant contre elle, Germaine la prit dans ses bras, et par un mouvement d'instinct materael, sans bien savoir ce qu'elle faisait, elle l'assit sur ses genoux, rallongeant, la s«rrant comme si elle avait tenu un petit enfant ; elle lui avait mis la tète sur son. sein, et, penchée, elle l'embrassait en la regardant dans les yeux.
— On est bien, disait Micheline; embrassez-moi encore, bercez-moi I
Gomme elles restaient ainsi, le bouton de la serrure claqua et la porte s'ouvrit.
C'était la princesse.
Instantanément Micheline se trouva sur ses pieds, tandis que Germaine, sans réflexion, se levait aussi.
La princesse , immobile dans la porte qu'elle ne pensait pas à refermer, les regardait interdite, et elles restaient devant elle comme deux coupables, ne sachant que dire.
Ce fut Micheline qui, avec l'assurance des enfants, se remit la première.
— Madame Germaine m'avait grondée, dit-elle, et je lui demandais de me pardonner.
— Pourquoi madame Germaine t'avait-elle gro ndée ? dit la princesse d'un air soupçonneux.
— Ah ! voilà.
— Je veux le savoir.
— Si je te le dis, tu vas me gronder aussi»
— Peu importe 1
— Maïs bien sûr que ça importe I
Micheline avait gagné du temps, et elle savait maintenant à peu près ce qu'elle voulait dire. La princesse insista, se fâcha presque.
— Parle, je le veux I
— Eh bien, j'avais demandé à madame Germaine pourquoi elle ne voulait plus sortir avec moi ; elle m'a répondu qu'il était plus convenable que je sorte avec une gouvernante ; je me suis fâchée... et voilà.
— Et vous lui pardonniez en l'embrassant, dit la princesse s'adressant à Germaine ; vous êtes beau coup trop faible pour elle ; je vous l'ai déjà fait observer, je vous le répète.
Gela fut dit sèchement, même durement. Germaine courba la tête sans répondre Heureusement Micheline vint à son secours.
— Tu vas me faire gronder encore, c'est trop fort; maintenant c'est toujours parce que tu me dénonces que je suis grondée ; si tu crois que je ne te vois pas faire des yeux à madame Germaine pour qu'elle me punisse ; elle n'a pourtant pas besoin deçà.
Les choses en restèrent là grâce à cette diversion, mais la princesse ne parut pas disposée à excuser la faiblesse qu'elle avait surprise, et elle veilla sérieusement à ce que Micheline ne sortît jamais avec Germaine : la promenade à pied du matin se faisait avec Regina ; celle de l'après-midi s<» faisait en voiture avec elle.
De trois à cinq heures, Germaine était libre, et ce temps elle remployait à se promener aussi. Descendant Tavenue, elle gagnait l'allée du tour du lac, et marchant lentement sur le trottoir dans sa robe de deuil, au milieu des toilettes plus ou moins brillantes qui l'entouraient, elle suivait le défilé des équipages avec l'attention d'une provinciale mondaine qui veut apprendre à connaître le Tout- Paris du Bois. Mais dans ce fouillis de voitures, il n'y en avait qu'une pour laquelle elle eût des yeux. — celle de sa fille. Elle la voyait passer, assise à côté de la princesse. Puis, quand le soleil faisait une auréole dorée au Mont-Vaîérien, elle remontait l'avenue et rentrait à ITiôtel. Elle l'avait vue, elle l'avait admirée ; en était-il une plus jolie, une plus belle parmi toutes celles qui avaient passé devant ses yeux?
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Le jeudi était le jour de réception de Micheline, de quatre à sept heures ses salons étaient ouverts ; k cinq heures il y avait thé et collation ; tous les premiers jeudis du mois on dansait, à moins que le bal ne fût remplacé par une séance de prestidigitation ou par une exhibition de curiosités ou de phéaomènes quelconques.
Pendant sept années après la mort du prince, Thôtel de Favenue du Bois-de-Boulogne était resté fermé; toute à sa douleur, la princesse ne voulait voir personne, seule Micheline lui apportait un apaisement et en l'occupant la distrayait. Mais si Micheline lui suffisait, il était certain qu'elle ne pourrait pas toujours suffire à Tenfant qui s'ennuierait dans cet hôtel désert et silencieux, où ne se montraient que Witold, et, de temps en temps, les frères et les sœurs de celui-ci. De là ces réceptions du jeudi.
C'était Micheline qui les présidait, à la plus grande joie de la princesse, fière de l'aisance et de l'assurance de sa fille : une femme n'eût pas mieux fait que
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cette enfant ; et elle ne se lassait pas de. Tadmirer, allant à la porte lorsqu'on annonçait une nouvelle venue, Tembrassant ou lui tendant la main selon leur degré d'intimité, la conduisant à sa place, disant un mot aimable à la mère et revenant à la porte sans empressement comme sans lenteur, juste à temps pour accueillir celles qui arrivaient.
Fort mêlées, ces habituées du jeudi, et composées de ce monde exotique qui fait de Paris une sorte de grande ville d'eaux,' où l'on vient des quatre coins de la terre pour se rencontrer, se créer des relations et s'amuser : de « richissimes >> Américaines, des comtesses du pape, des duchesses italiennes ou espagnoles aux parcheniins tout neufs, des parvenues, des enrichies flères de dire qu'elles allaient chez la princesse Sobolewska, et plus flères encore de recevoir chez elles la princesse dont le nom de vraie noblesse faisait de l'effet sur ceux qui ne savaient pas qu'elle était née Sophie Patouillet et veuve Beaumoussel. Mais pour Micheline cela importait peu ; que Léonide Hubert fût ou ne fût pas de bonne noblesse, elle n'en avait pas souci, c'était une camarade comme Jeanne de Plailly, comme Isabelle Favrot, comme Ella et les autres; qu'elles tinssent leurs titres de François II, de Pie IX ou d'Alphonse, elles tenaient de la nature leur jeunesse et pour elle c'était là l'essentiel.
Le premier jeudi de février, Micheline, en se mettant au travail, se plaignit de mal h la tête et de frissons; elle éternuait et parlait d'une voix enchifrenée. Germaine, qui Texanxina attentivement» re-
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marqua qu'elle avait les paupières un peu gonflées, les conjonctives injectées, et que ses yeux lar moyaient.
— II ne faut pas travailler aujourd'hui, dit-elle.
— Oh I si, je vous en prie; si je ne travaillais pas, marraine croirait que je suis malade et empêcherait notre bal de cette après-midi.
— Mais vous êtes souffrante I
— Cela ne sera rien ; je peux très bien travailler, vous allez voir.
Ce que Germaine vit, ce fut les efforts que Micheline faisait pour s'appliquer, mais sans y réussir; alors elle Tobligea à se reposer.
•— Tout à l'heure, cela va aller, dit Micheline.
En effet, au bout d'un certain temps, elle se remit à ses leçons, qu'elle n'apprit pas trop mal.
Cependant, Germaine n'était pas rassurée : c'était la première fois qu'elle lui voyait un malaise et elle s'en tourmentait. Elle n'était pas plus satisfaite de la façon dont on soignait sa santé que de celle dont on dirigeait son éducation. Au lieu d'être au lit tous les jours à neuf heures, Micheline ne rentrait assez souvent qu'à minuit, quelquefois à une heure, avec sa marraine, après le théâtre ou après une réunion où elles avaient été. Pour une enfant de cet âge, c'était là une vie absurde qui la désespérait mais qu'elle n'avait pas pu changer et qu'elle ne pouvait même pas blâmer, forcée, malgré tout, de rester les bras croisés, impuissante et paralysée. Micheline, tendre et caressante pour elle, venait lui dire adieu avant de partir, lui montrer sa toilette; puis, elle n'avait
4)lus qu'à attendre son retour, comptant les minutes quand le retard se prolongeait, slnquiétarit, s'angoissant jusqu'au moment où la voiture roulait sur le gravier du jardin et n'ayant même pas la consolalion d'assister à son coucher. Le malaise qui se produisait ne résultait-il pas de ces mauvaises habitudes et de ces fatigues?
La journée s'écoula ^ peu près bien et à trois heures Micheline passa des mains de son institutrice dans celles de sa femme de chambre pour être coiffée et habillée.
— N'ayez pas peur, je vais bien.
Mais cela n'était pas suffisant pour que Germaine n'eût pas peur : si les frissons avaient cessé, la voix était toujours enchifrenée et la mine était mauvaise. Elle lui fit de longues recommandations de ne pas se fatiguer, de ne pas s'exposer au froid, et elle obtint qu'au lieu d'une robe décolletée elle en mît une montante. Puis elle dut la laisser aller, car elle n'assistait pas à ces réunions du jeudi, et c'était par le bruit des voitures, par le son du piano que de sa chambre elle en suivait à peu près le mouvement.
Jamais elle n'avait trouvé aussi cruel que ce jeudi le temps de l'attente, ne se demandant plus seulement si Micheline s'amusait, mais anxieuse de savoir si Micheline n'était pas plus mal ; près d'elle elle eût veillé à ce qu'elle ne se fatiguât pas, et elle lui eût évité les imt)rudences que dans l'emportement du plaisir elle ne serait que trop disposée à risquer.
Si encore elle avait pu interroger les domestiques qui faisaient le service des salons, par eux elle aurait
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SU comment était Micheline ; mais aucun des domestiques ne lui répondrait si elle lui posait une question de ce genre. Si on Tavait regardée comme une ennemie lorsqu'elle était arrivée à Hopsore, maintenant que la princesse avait atHrmé en vingt cixeonstances son hostilité, la domestidié entière n'avait pour elle que du mépris ou du dédain.
— L'institutrice I
A la façon dont on prononçait ce mot, elle savait quels sentiments on avait pour elle.
Jusqu'à six heures et demie elle attendit, la porte de sa chambre ouverte, écoutant, les bruits qui montaient confusément jusqu'à elle par la cage de l'escalier. A ce moment le piano cessa, et les voilures roulèrent dans le jardin. Alors elle descendit au premier pour saisir Micheline au passage- Un certain temps s'écoula, puis Micheline parut, montant l'escalier en se traînant.
— Ahl madame Germaine, je n'en puis plus.
— Qu'avez-vous, ma mignonne ?
— Mal à la tête, mal au cœur, froid, chaud. C'est égal, je me suis bien amusée !
— Et voilà I vous n'en pouvez plus.
— Ne me grondez pas ; défendez-moi plutôt, tâchez que marraine ne se fâche pas si je ne descends pas dîner ; j'aime mieux me coucher.
La marraine ne se fâcha pas contre Micheline, mais elle se fâcha contre Germaine qui aurait dû la prévenir.
— Lenfant disait qu'elle allait bien.
— Vous auriez dû voir qu'elle allait mal.
MICHBaLINE 275
-— Sî j'ffvais pu la suireilter pendaarf; le bal, je l'aurais vu.
La princesse, déjà blessée qpie Miobeline se fût confiée à Germaine et non à elle, fut exaspérée de cette résistance, la première qu'elle rcaaicontrât.
Elle le fut plus encore à l'arrivée du médeciu, qui constata une forte fièvre, et conseilla de veiller Tenfant pendant la nuit.
— Je passerai la nuit près d'eUe, dit vivemeict Germaine.
—- Ne vous inquiétez pas si elle a un peu de délire, dit le médecm, ayez soin seulement qu'elle ne se découvre pas ; si, comme cela paraît probable, nous avons affaire à une fièvre éruptive, il imparte qu'elle ne se refroidisse pas.
Au lieu de s'adresser & la princesse, il donna ses instructions à Germaine, — la garde-malade.
C'était paT respect des con*venaiioes que la princesse n'avait pas relevé l'élan de Germaine devant le médecin, mais lorsqu'elle reviiït dans la cbambre de Micheline après l'avoir reconduit, elle s'expliqua vertement à ce sujet.
— Tous pouvez vous retirer, dit-elle à Germaine qui était en traiu de tout préparer pouT la nuit, c'est moi qui veille ma fille.
— Mais, madame...
— C'est ma place d'être près d'elle, non la vètre ; je vous remercie de votre prorpo^tàon.
A.UX premiers mots, Micheline avait ouvert tes yeux et regardé samarraine; le remerciement qu'elle prit pour isoncère la r»ssuim«
— Je serai contente que tu me veilles, dit-elle, mais pas toute la nuit.
— Si Je sentais le sommeil me gagner, je te donnerais Regina.
— Oh I non^ je ne veux pas de Regina, cela non; je suis malade, on ne contrarie pas les malades.
— Eh bien, je n'aurai pas sommeil.
— Tu auras'sommeil; tu sais bien que tu ne peux pas veiller après une heure; à minuit, madame Germaine viendra te remplacer. N'est-ce pas, madame Germaine?
Germaine regarda la princesse avant de répondre.
— Marraine ne peut pas dire non si vous dites oui, reprit Micheline ; dites oui.
La marraine était prise ; il était en effet bien difficile, il était impossible qu'elle dit non; elle voulut cependant ne pas céder tout à fait.
— Que madame Germaine vienne à deux heures, dit-elle.
— Qu'elle vienne à une heure, dit Micheline; dormez bien jusque-là, madame Germaine. Bonsoir^ marraine I
Un peu avant une heure, Germaine descendit; l'enfant dormait, mais d'un sommeil agité, remuant les bras et les jambes, se retournant à chaque instant^ prononçant de temps en temps des mots incohérents d'une voix voilée.
— Prévenez-moi s'il survient quelque chose, dit la princesse avec autorité; n'interprétez pas, n'attendez pas, avertissez-moi aussitôt.
Germaine s'installa auprès du lit, sans bruit, et,
comme elle la voyait mal sous la lumière de la lampe baissée, écoutant pour juger de son état par la respiration.
La nuit se passa sans incident ; si le sommeil n'était pas calme, au moins n'était-il pas interrompu ; une seule fois Micheline se réveilla complètement et elle vit Germaine penchée sur elle.
— Ahl vous êtes là, madame Germaine?
— Voulez-vous quelque chose, mon enfant ?
— Non, merci; vous êtes là, tant mieux. Et marraine ?
— Elle dort. Voulez-vous que je la prévienne?
— Non, ne la réveillez pas.
— Gomment ôtes-vous ?
— Je ne sais pas, je suis engourdie.
Quand le médecin arriva le matin, cet engourdissement durait encore ; il trouva auprès du lit de Micheline la princesse et Germaine, et comme il avait la veille donné ses instructions à Germaine, ce fut elle qu'il interrogea.
Mais il se passa ceci de curieux que ce fut la princesse qui, prenant les devants à chaque question, coupa la parole à Germaine. Elle était outrée ; comment ce médecin maladroit ne voyait-il pas que c'était à elle qu'il devait s'adresser?
Cependant ce fut encore à Germaine qu'il expliqua ce qu'on devait faire, — il prévoyait une rougeole et il n'y avait que des précautions à prendre en attendant l'éruption.
Soit caprice d'enfant, soit qu'elle souffrît des yeux, Micheline se tourna du côté de la ruelle et ne voulut
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plus répondre aux questions que sa nsLarraine lui adressait : « Elle était faitiguée, la tumière lui faisait mal, elle voulait dormir » ; de temps en temps seulement elle appelait Germaine pour lui demander ce qu'elle désirsdt; chacun de ces aj^iels était un nouveau coup de couteau pour la prmcesse : « Qu'avaitelle donc fait, cette maudite institutrice, p6ur que l'enfant ne pens&t qu'à elle ? »
11 en fut ainsi toute la journée, et le soir la princesse; maladroite par trop d'attention et de précaution, ayant laissé tomber un verre qui se cassa, Micheline se mit & pleibrer :
— Oh I je t'en prie, marraine, laisse madame Germaine me soigner.
La princesse se sauva dans sa chambre pour cacher son chagrin, désolée autant qu'exaspérée, n'imaginant pas que les enfants pussent avoir de ces caprices qui leur font prendre en grippe ceux-là mêmes qu'ils aiment le mieux, et accusant Germaine au lieu d'accuser Micheline.
C'était bien la rougeole; elle fut bénigne.; «n huit jours elle disparut, au moins poiur l'éruption ; mais comme le catarrhe continuait, le médecin conseilla d'aller passer quelque temps dans le Midi.
Germaine avait cru qu'elle serait de <oe voyage^ mais la princesse lui dédaca que, comme l'enfant ne travaillerait pas, elle la laissait à Paris.
Elle n'eut môme pas la consolation de jconduiie Micheline à la gare de Lyon; ce fut dans le vestibule de l'hôtel qu'elle lui dit Adieu, Iroidement, en lui donnant la main.
MÎCEELESB S79
Micheline avait promis h Germaine de lui écrire, mais le temps s'écoulait et aucune lettre n'arrivait. On ne savait même pas à Thôtel où était la princesse : <i Partie pour le Midi » et c'était tout ; à Hyères, à Cannes, à Menton, ou ailleurs.
Et Germaine se désolait, ne sachant que penser : l'enfant était-elle plus mal? Oubliait-elle d'écrire? la princesse retenait-elle ses lettres ? Tout était possible.
Cependant le plus probable était que la princesse ne laissait pas Micheline écrire par jalousie, pour se venger, et aussi pour affaiblir cette affection qui pendant la maladie s'était affirmée d'une façon si cruelle pour. elle.
Germaine se sentait sûre du cœur de Micheline, ce ne serait point une absente qui la ferait oublier. Mais son angoisse n'en était pas moins vive malgré cette confiance ; l'enfant pouvait être malade ; le médecin avait regretté que l'éruption eût avorté au lieu de suivre son cours ; ce qui rendait une rechute plus facile; et telle avait été l'exaspération de la princesse
que si cette rechute se produisait, elle ne rappellerait pas pour soigner Micheline.
Il fallait donc qu'elle attendit sans rien savoir, laissant le temps s*écouler, reprenant cette vie d'incertitude et d'inquiétude qui avait été la sienne pendant dix ans, — d'autant plus dure maintenant qu'elle l'avait crue finie.
La princesse avait emmené Regina et Saint-Denis; ils écrivirent à leurs camarades et ce fut par hasard, par un mot entendu en passant que Germaine apprit que la princesse était à Grasse, ou plutôt qu'elle le devina. Ce qu'elle n'avait jamais osé, elle se décida à le faire : elle interrogea la femme de chambre qui la servait.
— N'avez-vous pas reçu des nouvelles aujourd'hui?
— Oui, de M. Saint-Denis et de mademoiselle Regina.
—- Elles sont bonnes ?
— Très bonnes : mademoiselle Regina et M* Saint- Denis vont bien : seulement M. Saint-Denis s'ennuie ferme ; il dit que Grasse, ça n'est pas drôle, et que la princesse a eu une singulière idée de s'établir là au lieu d'aller à Nice, oîi il y a des plaisirs convenables.
Germaine laissait aller ce bavardage, espérant qu'il arriverait h Micheline, mais, voyant qu'il continuait ainsi sur M. Saint-Denis et mademoiselle Regina, elle essaya une question directe :
— Et Micheline ?
— Ils n'en parlent pas.
Au fait, pourquoi en auraient-ils parlé? que leur importait Miclieline ? Elle avait eu tort d'interroger cette fille.
Elle se mit à étudier les guides et les livres qui parlent de Grasse ; elle vit qu'on envoie là les malades pour lesquels le bord de la mer est trop excitant, et comprît alors la singulière idée qu'avait eue la princesse de s'établir à Grasse au lieu de rester à Cannes ou à Nice.
Elle recommença à attendre, se disant qu'il était impossible que ce silence se prolongeât longtemps.
Enfin, un matin, on lui montra une lettre dont l'adresse était de l'écriture de la princesse ; vivement, anxieusement, elle l'ouvrit :
« Madame,
» Par suite de nouvelles dispositions que je prends pour l'éducation de ma fille, j'ai le regret de vous faire savoir que vos services me sont désormais inutiles. Mais comme il ne serait pas juste que cette modification dans nos arrangements portât préjudice à vos intérêts, vous trouverez ci-inclus un chèque qui vous offrira, je l'espère, une indemnité suCftsante. Depuis que vous êtes chargée de l'instruction de ma fille, je n'ai eu qu'à me louer de vous sous tous les rapports ; il n'y a donc, dans cette séparation forcée^ rien qui puisse être interprété contre vous ; je tiens à le constater hautement.
» Avec mes remerciements, recevez l'assurance de mes sentiments d'estime.
» Princesse Sobolewska. »
Germaine n'avait pas eu besoin d'aller jusqu'au bou/ de cette lettre; aux premiers mots : « Par suite de îiouvelles dispositions... » elle avait tout compris. On la renvoyait, on la séparait de Micheline, et c'était pour rendre ce renvoi et cette séparation plus faciles que la princesse était à Grasse.
Bien que depuis longtemps déjà elle eût le pressentiment qu'un jour ou l'autre, la princesse, exaspérée dans sa jalousie, voudrait se débarrasser d'elle, elle n'avait jamais imaginé que les choses pouvaient se passer ainsi : il faudrait des circonstances particulières, un ensemble de faits ; elle serait préparée ; elle se défendrait.
Si elle s'était résignée à tout, c'était pour sa fille ; pour être près d'elle, pour l'avoir.
On voulait la lui enlever, elle se révoltait, décidée h tout pour la défendre.
Elle n'avait que trop attendu ; et maintenant elle était punie pour sa lâcheté, comme pendant ces dix années elle l'avait été pour sa faute.
Elle la dirait, la vérité ; elle l'avouerait, c'était à elle, ce n'était pas à sa fille de payer sa faute.
Plus d'un enfant, dont la naissance n'était pas régulière, aimait cependant sa mère- Micheline ne serait pas autre que ces enfants ; maintenant, elle était sûre d'elle ; les hésitations, les craintes qui la paralysaient lorsqu'elle était revenue en France n'existaient plus : elle avait gagné le cœur de son enfant, elle ne le perdrait pas.
Il n'y avait pas à balancer ; elle devait partir im-
médiateroenl pour Grasse; et puisqu'on voulait lui prendre sa fille, — la reprendre.
Elle ne se présentait pas à un tribunal devant lequel la preuve de sa maternité ne serait pas admise ; elle dirait simplement à la. princesse : « Je suis la mère de Micheline ; rendez-moi ma fille. »
A la vérité, Micheline perdrait la fortune que la princesse voulait lui assurer; mais était-il loyal qu'elle héritât de cette fortune?
C'était une question qui bien souvent avait assailli l'esprit de Germaine et qui avait lourdement pesé sur sa conscience : la fille du mari pouvait-elle être l'héritière de la femme?
Ce n'était pas une considération de fortune qui dans les circonstances présentes devait l'arrêter, c'eût été une faute de plus ajoutée à celles au milieu desquelles elle se débattait; elle ne vendrait pas sa fille ; elle ne la livrerait pas à la princesse pour <ïue celle-ci en fît ce qu'elle voudrait, l'élevât comme il lui plairait ou plutôt ne l'élevât pas du tout, et la mariât un jour à Witold ou atout autre qui flatterait son ambition ou sa vanité.
Quand il ne s'agissait que d'elle, quand elle était seule à souffrir, elle pouvait sacrifier sa maternité ; au moins elle était là pour veiller sur sa fille, la diriger et au besoin la défendre; mais maintenant il ne s'agissait plus d'elle seule, il s'agissait de Micheline.
Le soir même, elle partit pour Grasse.
Elle ne savait point où habitait la princesse; mais dans une petite ville comme Grasse, il ne devait pas être difficile de la trouver.
En descendant de Tomnibus, elle vît devant elle Regina assise sur un banc et se chauffant au soleil.
— Vous ici l dit la femme de chambre d'un air stupéfait.
— Gomment va Micheline ? demanda Germaine, incapable de retenir cette question qui la brûlait, et n'ayant plus d'ailleurs de prudents ménagements à garder.
— Elle ne va pas bien; elle a eu une rechute ; on aurait mieux fait de rester à Paris.
— Est-elle en danger ?
— Je ne crois pas; elle aune forte fièvre.
— Où est l'appartement de la princesse?
— Vous n'avez donc pas reçu la lettre de madame, dit Regina d'un air étonné qui montrait qu'elle connaissait cette lettre.
— Qu'importe cette lettre?
— Puisqu'on vous donne congé.
— Où est l'appartement? demanda de nouveau Germaine.
Regina, qui détestait Germaine et qui trouvait enfin l'occasion longtemps cherchée de satisfaire sa haine, n'allait pas la laisser échapper; elle prit son air bon apôtre et doucereux, presque amicalement :
— C'est un bon conseil que je vous donne : n'insistez pas, croyez-moi, tout serait inutile. La princesse est jalouse de l'amitié que la petite avait pour vous, et c'cstpour cela qu'elle vous renvoie. Vous devez donc penser que si en venant lui^ faire une scène, vous prouvez de votre côté votre amitié jpour l'en-
fant, vous Texaspérez au lieu de radoucir. Rien, ni vous, ni personne, ne la fera changer. Et la preuve, c'est que l'enfant elle-même ne Ta pas touchée.
— L'enfant?
— Oui, la petite. Après vous avoir écrit, la princesse lui a dit qu'elle vous donnait congé : alors la petite s'est mise dans une de ces colères d'enfant terrible qui se croit tout permis ; elle a crié, pleuré, elle vous voulait ; il fallait vous envoyer une dépêche. Et comme elle voyait que cela ne faisait pas d'effet, elle a passé aux prières. Pour la première fois de sa vie, la princesse a tenu bon; prières, colères, c'a été tout un. Vous voyez bien qu'il est inutile que vous risquiez une tentative.
Malgré son impatience et son angoisse, Germaine écoutait avec béatitude ce flot de paroles : elle ne s'était pas abusée en se sentant sûre du cœur de sa
mie.
— Maintenant il y a plus fort, continua Regina : c'est cet accès de colère qui a probablement déterminé cette rechute, ou qui l'a aggravée ; eh bien, malgré cela et quoique le médecin l'ait avertie, la princesse n'a pas cédé : elle ne veut pas de vous ; à aucun prix, elle ne vous reprendra. Ce que je vous en dis, vous comprenez, c'est dans votre intérêt, pour que vous ne vous exposiez pas à une rebuffade, — ce qui n'est pas amusant.
— Il faut que la princesse me reçoive; prévenez-la.
— Tenez, voilà Saint-Denis; interrogez-le, vous verrez s'il ne vous dit pas la même chose.
286^ MIGHELINB
Regina fit un signe h Saint-Denis pour qu'il apprûcMt.
— Je n'ai pas besoin: de* Ssônt-Denis ; prévenez la princesse, voilà tout ce que je vous demande,
— La petite dort.
—Alors j'attendrai.
Regina se décida k monter.
— Après tout, je vais voir, dit-elle. * L'appartement était au premiei! étage ; il se composait d'un salon dans^ lequel on entrait, d'unep chambre lui faisant suite, puis d'une autre, qui était celle de Micheline.
Regina ouvrit la porte du salon avec précaution ; puis, marchant en étouffant le bruit de ses pas, elle fit un signe h la princesse, qui était assise auprès du lit dans lequel Micheline dormait.
La princesse hésita un moment; mais, Regina ayant répété son signe, elle se leva doucement et, s'avançantsur la pointe des pieds, elle vint dans la chambre où Regina s'était arrêtée : MicheUne n'avait pas bougé, elle paraissait toujours dormir
— - Que voulez-vous ? demanda la princesse k voix basse.
— Madame Germaine est en bas ; elle veut à toute force voir madame la princesse.
Brusquement, Micheline s'assit sur son lit :
— Madame Germaine I s'écria-t-elle, quel nonheur l
MIOHELINB .287
En voyant Micheline sortir les bras hors du lit, la princesse a^ait courue dleipourla reconTrir.
Au lieu de répondre, Micheline lui avait Jeté les bras autour du cou, et elle l'embrassait.
— Merci, disait-elle, merci I
— Laissez-nous, dit la princesse s'adressant h Regina; tout à l'heure je vous sonnerai.
Malgré l'envie qu'elle avait de rester pour savoir ce qui allait se dire, Regina dut sortir du «alon. Alors Micheline continua :
— Pourquoi pas tout de suite ? Puisque tu l'as fait venir, pourquoi ne veux-tu pas qu'elle entre ? Je serais si contente I
Les premiers mots « Pourquoi pas tout de «uite ? » la princesse ne les avait pas tout d'abord compris ; mais les autres n'étaient que trt^ clairs 'Cft par suite ils n'étaient que trop cruels pour «a jalousie.
— Puisque tu la faisais venir, continuait Micheline, pourquoi ne me l'as-tù pas dit? cela m'aurait guérie. Tu crois que je dors et n'entends rien ; mais "y A 1.i%B blea «enHenâa le médo^in t'exidiqaeir «ne c'é-
tait parce qu'on m'avait contrariée que j'avais si fort la fièvre ; alors tu aurais dû me faire plaisir pour me guérir. Mais tu me Tas fait, ce plaisir; maintenant je vais bien aller.
— Tu es malade parce que tu perds ton institutrice, que seràis-tu donc si tu me perdais ?
— Oh I toi, toi, j'en mourrais I
Ce cri fut un soulagement pour le cœur endolori de la princesse.
— C'est vrai? demanda-t-elle en passant sa main caressante sur le front de l'enfant.
— Si c'est vrai? Tu crois donc que parce que j'aime madame Germaine, je ne t'aime pas ? Je ne t'embrasse donc pas assez? Alors penche-toi, je vais t'embrasser.
Lui passant les deux bras autour du cou, elle l'embrassa tendrement.
— Maintenant laisse entrer madame Germaine.
— Mais, mon enfant...
— Puisque tu l'as fait venir, ce n'est pas pour la laisser h la porte.
— Je ne l'ai pas fait venir.
— Tu ne l'as pas fait venir?
— Non.
— Alors, tu ne veux pas qu'elle entre? Mon Dieu, que je suis malheureuse I
Micheline fondit en larmes.
— Micheline, Micheline I
Micheline continua de pleurer sans rien entendre, suffoquée, à demi pâmée.
La princesse était éperdue. Penchée sur Micheline,
elle lui caressait les cheveux, en lui disant de douces paroles.
-— Les cheveux me font mal, dit Micheline s'interrompant.de pleurer.
Yivement la princesse retira sa main et Micheline recommença à sangloter.
— J'avais cru, murmurait-elle de temps en temps, j'avais cru...
La princesse ne savait que dire. Elle était désespérée, et elle se tenait debout auprès du lit, cherchant comment l'apaiser et ne trouvant rien. Il y avait bien un moyen, qui était de faire entrer Germaine ; mais pouvait-elle se résigner à le subir? Après avoir eu la force de renvoyer cette maudite institutrice, pouvait-elle être maintenant assez faible pour la reprendre ?
Le visage tourné vers le mur, Micheline pleurait toujours, se débattant, gesticulant, rejetant ses couvertures, que sa marraine lui remontait sur les épaules.
— Micheline, mon enfant, tu vas te rendre malade I
— Ce n*est pas moi qui me rends malade ; est-ce ma faute si j'ai du chagrin? Et j'en ai tant, de chagrin!
Ce fut dans un cri qu'elle jeta ces derniers mots qui remuèrent la princesse jusqu'au plus profond des entrailles.
— Tu sais ce que le médecin a ordonné, essaya-telle, il te faut du calme I
— Il a ordonné qu'on ne me contrarie pas ; ce n'est
pas-^r méchanceté que je suis contrariée, j'ai tant de chagrin ! Il y avait une personne qui m'aimait, on la renvoie.
Un s^jpglot lui coupa la voix.
-— Mais je suis là, moi ; qui peut t'aimer comme je t'aime ?
— Madame Germaine aussi m'aime ; Je n'ai pas de frères, pas de sœurs ; je suis toute seule, une enfant trouvée, sans parents ; quand on a une famille pour vous aimer, on n'aime pas son institutrice; moi, je n'ai pas de famille et je l'aime parce qu'elle était bonne pour moi, si bonne, si tendre ; maintenant que me voilà malade, elle me soignerait avec toi ; toi le jour, elle la nuit; tu sais que je ne veux pas que Regina me soigne, j'aime mieux mourir.
Gomment la calmer? La fièvre qu'elle se donnait n'allait-eïle pas aggraver encore son état ?
Jusque-là, ses paroles n'avaient été qu'une plainte d'enfant, mais voilà que maintenant elle expliquait son chagrin et le justifiait par des raisons.
— Et si tu deviens malade aussi, s'écria Micheline tout à coup, qui est-ce qui me soignera, qui est-ce qui te soignera? Madame Germaine serait près de moi, tu n'aurais plus à te tourmenter; tu saurais qu'elle me soigne comme elle me soignait à Paris.
Gela axissi était vrai.
La pTinwsse ne le sentait que trop, et elle s'indignait contre l'égoïsme de sa jalousie, mais c'était le malheur de sa vie d'avoir toujours été Jalouse de ceux qu'elle aimait, autrefois du prince, maintenant de Micheline. Si elle avait pu dominer et cacher
cette jalousie de façon à ce que le prince n'en souf frît pas, ne pourrait-elle pas agir de même avec cette enfant ? Le plus sûr moyen de perdre la tendresse de ceux qu'on voudrait tout à soi, n'est-il pas de leur rendre cette tendresse insupportable? Avec Micheline c'était plus qu'insupportable qu'elle se manifestait à cette heure, c'était cruelle.
Ces réflexions, et aussi les pleurs de Micheline, ses plaintes, son chagrin, sa fièvre, tout se réunissait pour l'accabler, la bouleverser. Et cependant elle ne pouvait se décider à céder, se disant, pour justifier cette résistance à ses propres yeux,' que si elle laissait l'institutrice rentrer dans sa maison, c'était abdiquer devant elle. Quelle force cette femme ne prendrait-elle pas dans cette soumission? Elle n'aurait plus qu'à vouloir. Jusqu'où n'irait-elle pas? Dans ses empiétements de domination, cela était de peu d'importance. Mais dans son accaparement d'affection, il n'en était pas de même ; c'était là le terrible et l'effrayant.
Micheline était restée la tête collée contre la muraille, continuant de sangloter ; peu à peu ses sanglots diminuèrent, et la princesse espéra qu'elle se calmait. Encore un peu de fermeté, et elle se résignerait sans doute.
A ce moment, Micheline se retourna.
— Marraine, dit-elle, pourquoi donc tiens-tu tant à renvoyer madame Germaine?
— Parce qu'elle est trop faible avec toi.
— C'est parce qu'elle m'aime trop. Tu ne veux pas qu'on m'aime ?
^292 MICHELINB
La princesse ne répondit pas.
— Dis-moi seulement si c'est bien? demanda Micheline.
La princesse détourna les yeux devant ceux que l'enfant plongeait en elle.
— Tu ne veux ni me répondre, ni me regarder. Si Je mourais, tu n'aurais donc pas de remords de m'avoir fait tant de chagrin ?
— Ohl taistoi, méchante enfant I
— C'est moi qui suis méchante ! Valentine Sémauville est morte de la rougeole. Si je n'étais pas très malade, est-ce que le médecin t'aurait dit : « Affaire mal engagée », en secouant la tète?
Quittant le ton des reproches pour celui de la tendresse :
— Marraine, chère marraine, laisse-toi toucher, je t'en prie, ne renvoie pas madame Germaine /
La marraine était déjà bien ébranlée dans sa résolution ; cet appel & la tendresse l'acheva. Cependant Micheline reprit :
— C'est ma faute, mais tu me punis trop ; c'est parce que tu crois que je ne t'aime pas bien ; qu'estce que je t'ai fait, qu'est-ce que je t'ai dit ? Il faut donc que je te dise toute la journée que je t'aime? Moi, je n'ai pas besoin que tu me le dises, je le vois; eh bien, je te le dirai : je t'aime, marraine, je t'aime parce que tu m'aimes, parce que tu es ma maman.
— Oui, ta mère I mon enfant.
Se penchant sur le lit, elle embrassa Micheline longuement, passionnément.
— Ta mère, ta mèrel répétait-elle.
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— Alors tu n'as plus peur de madame Germaine ? demanda Micheline, qui -avec son obstination enfantine poursuivait son idée sans que rien pût l'en distraire.
La princesse était vaincue, à bout de forces et de fermeté.
— Je vais la chercher, dit-nBlle.
— Ah I marraine.
— Mais avant que je revienne avec elle, j'ai des observations, des recommandations à lui faire ; ne t'impatiente pas.
— Tu les lui feras après.
— Ce n'est pas après, c'est avant, car ce sont de nouveaux engagements qu'elle doit prendre envers moi.
— Enfin, tu me promets de revenir avec elle?
— Je te le promets.
— Situ te fâches?
— Je t'ai donné ma promesse ; quoi qu'il arrive je la tiendrai, quoi qu'il puisse m'en coûter ; es-tu contente?
-—uni si heureuse!...
Pour que sa marraine n'hésitât pas, Micheline sonna.
Regina, qui devait attendre sur le palier, entra aussitôt.
Ce fut Micheline qui prit la parole.
-— Dites à madame Germaine de monter.
Regina, furieuse, regarda la princesse pour lui demander la confirmation de cet ordre absurde, car depuis que la lettre de renvoi était écrite elle avait
entendu les plaintes de sa maîtresse contre Tinstitutrice, et elle croyait que celle-ci ne rentrerait jamais en grâce.
— Tu vois I s'écria Micheline, exaspérée par cette immobilité.
— Faites donc ce que Micheline vous commande, dit la princesse, et quand elle vous donne un ordre, n'ayez pas de ces hésitations, je vous le dis une fois pour toutes.
Regina se décida, et la princesse la suivit en fermant la porte de la chambre de Micheline, puis celle de sa propre chambre, de façon à ce que pas un mot de ce qui allait se dire entre l'institutrice et elle arrivât jusqu'à l'enfant — car elle avait des choses graves à dire, des observations, des recommandations à faire, et sur ce point elle était décidée à ne pas faiblir; ce serait sa vengeance.
Elle n'attendit pas longtemps dans le salon. Germaine entra.
— Ainsi, madame, dit la princesse avec son air Sobolewska, vous avez cru pouvoir ne pas tenir compte de ma lettre ?
Germaine s'était préparée; pendant ce long voyage elle avait arrêté ce qu'elle dirait; l'exaspération qui tout d'abord avait soulevé son cœur s'était apaisée et elle en était venue à des sentiments de justice pour la princesse qui n'avait d'autres torts en réalité que de trop aimer l'enfant qu'elle avait élevée.
Ce fut avec calme qu'elle répondit, mais le cœur serré par la plus poignante émotion :
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— Si je n'avais été qu'une institutrice pour Micheline, j'aurais tenu compte de votre lettre, madame, mais, en présence du renvoi qu'elle me signifie, je ne puis pas garder le silence, pas plus que je ne puis vous tromper plus longtemps : Micheline est ma fille, et je viens la reprendre.
— Son père, quel est-il ? s'écria la princesse dans un élan frémissant qui révélait bien des choses.
Quand Germaine, pendant son voyage de Paris à Grasse, avait préparé ce qu'elle devait dire, elle avait prévu cette question. Si peu soupçonneuse, si peu avisée que fût la princesse, elle ne pouvait pas assurément ne pas entrer en éveil à l'annonce d'une révélation aussi grosse. Elle interrogerait. Il fallait donc se tenir prête à répondre.
Sa faute, Germaine ne chercherait pas à l'atténuer; elle avait été coupable, elle ne chercherait pas à le nier; sur ce point, elle ferait sa confession entière et franche.
Mais il y avait deux autres points sur lesquels cette franchise était impossible : la paternité de Micheline et son abandon.
Il fallait qu'elle trouvât un moyen détromper la princesse sur ces deux points, si misérable que fût le mensonge ; et c'était à chercher ce moyen qu'elle . s'était appliquée. Malheureusement, elle était peu hahile dans l'art d'inventer des histoires en leur donnant la vraisemblance, et ce qu'elle avait combiné ne valait pas grand'chose. Que la princesse en fût ou n'en fût pas satisfaite, elle n'en prenait pas
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souci. Que le prince ne fût pas compromis, pour elle tout était là.
— Je pense que ce père n'était pas votre mari? dit la princesse d'un ton dédaigneux.
— Il est vrai.
— Alors, quel est-il?
— Ce secret n'est pas le mien. Ce n'est pas un père qui vient réclamer sa fille, c'est une mère, et je suis prête à vous prouver que je suis la mère de Micheline. Quant à son père, je ne puis le faire con naître... C'est pour cacher ma grossesse que j'ai quitté le Chili.
— Ahl c'est au Chili que vous êtes devenue enceinte ?
Ce cri échappa h la princesse comme lui avait échappé le mot : « Et son père » ; mais autant il y avait d'angoisse dans l'un, autant il y avait de soulagement dans Tautre.
Germaine avait réussi sur le premier point : le soupçon qui s'était tout d'abord présenté à l'esprit de la princesse était détourné, s'il avait effleuré Casimir, il ne l'avait pas sérieusement atteint. Elle continua :
— D'ailleurs, ce que je pourrais vous dire du père de Micheline, s'il m'était permis de parler, serait sans intérêt pour vous; mais sur moi, je puis vous donner toutes les preuves que vous me demanderez, et des preuves certaines qu'il vous sera facile de faire vérifier; c'est à Neuilly que j'ai habité en arri. vaut à Paris, au mois de décembre 1863, et c'est à Bourg-la-Reine, chez un médecin qui existe encore,
que je suis accouehée, au mois de juin suivant, c'est à Bourg-la-Reine que. . .
— Et que mlmporte tout cela?
— Je tiens à ce que vous sachiez que Micheline est ma fille.
— A quoi bon? Toutes les preuves du monde ne vous donneraient pas des droits sur Micheline, qui, aux yeux de la loi, n'est pas votre fille et ne peut pas rêtre. Quand j'ai eu la pensée d'adopter Micheline, j'ai consulté mon notaire et mon avocat; nous avons examiné dans quelles conditions on pouvait me redemander Fenfant et quelles personnes au-, raient des droits à faire valoir sur elle. Alors il m'a été expliqué, et je ne l'ai pas oublié, que, dans le cas d'une naissance adultérine, les parents n'auraient aucun droit, — et ce cas est le vôtre précisément, puisque vous étiez mariée ; îl est donc inutile que vous fassiez la preuve de votre maternité.
Les paroles de l'avocat Gontaud retentissaient encore trop fortement aux oreilles de Germaine : « Cette enfant n'a pas de mère aux yeux de la loi, et rien ne pourra faire qu'elle en ait une », pour qu'elle ne fût pas paralysée en les retrouvant dans la bouche de la princesse.
— Mon intention n'est pas d'invoquer la loi, dîtelle.
— Invoquerez-vous votre maternité ? Je ne vous y engage pas, car, de ce côté, vos droits seraient encore plus faibles, plus nuls. Entre cette maternité de hasard qui vous a fait mettre au monde cette enfant, et celle de tendresse, de soins, de sollicitude conti-
nuée pendant dix ans, quelle est la vraie? La vôtre ou la mienne? Vous venez me dire : « Micheline est ma fille, je la reprends. » Et moi, je vous réponds : « Micheline est ma fille, je la garde. » Vous ne pouvez prouver votra maternité que par un accident; moi, je prouve la mienne par dix années d'affection partagée. Où serait-elle, votre fille, si je n'avais été là pour la recueillir quand il vous a plu de Tabandonner ? Qui de nous deux a fait œuvre de mère ? Qui de nous deux pourra se présenter devant elle la tête haute et lui dire : « Voilà ce que j'ai été pour toi » ? Si vous êtes si abondante en détails sur votre maternité, comment Têtes-vous si peu en explications sur votre abandon ?
— J'allais arriver à cette explication... qui est bien simple. Obligée de repartir pour le Chili au commencement de juillet, j'avais placé ma fille chez une femme en qui je croyais pouvoir avoir confiance et qui m'a trompée.
— Quand êtes-vous parti pour le Chili ?
— Le 5 juillet.
— Et c'est le 20 que nous avons trouvé Micheline, dit la princesse qui paraissait accepter ces dates avec soulagement.
— Juste quinze jours après mon départ ; vous voyez qu'il ne m'a pas plu de l'abandonner conmie vous le disiez.
— Pourquoi cet abandon s'est-il fait devant ma grille, comme si l'on voulait que l'enfant fût trouvée par le prince, par moi ou par des gens du château ?
— Parce que cette femme, qui avait entendu par-
1er de votre bonté et de votre tendresse pour les enfants, a espéré que vous vous chargeriez de celle que je lui avais confiée, et qu'ainsi sa faute lui serait moins lourde.
— Et comment avez-vous appris que Tenfant était chez moi ?
— Par cette femme qui m'a tout avoué quand j'ai été lui redemander ma fille.
— Où demeure-telle?
— A Argentan.
Comme Germaine voyait où la princesse voulait en venir, elle alla au-devant de la question qui allait lui être posée, sûre à l'avance de la fidélité et de la discrétion d'Eugénie :
— Vous pourrez Tinterroger quand vous voudrez ; vous pouvez lui écrire.
La princesse ne répondit pas, et ne dit pas ce qu'elle ferait.
— Mais comment ne m'avez- vous pas réclamé tout de suite votre fille ? Comment avez-vous joué cette comédie de l'institutrice?
Germaine en avait fini avec le mensonge qui lui serrait la gorge pendant ces explications qu'elle trouvait elle-même pitoyables ; maintenant qu'il ne s'agissait plus que d'elle, elle pouvait parler franchement et défendre sa fille, se défendre elle-même.
— C'était en effet pour vous reprendre ma fille que j'étais venue à Hopsore. Arrivée trop tard pour me présenter au château, je m'étais logée à Y Image Saint-Pierre^ et le soir le hasard m'a fait entendre une* conversation entre Saint-Denis et l'un de ses
amis, qui m'a donné Tidée de ce que vous appelez la comédie de Tinstitutrice. Cette conversation m'apprit que vous aimiez tendrement Micheline, que vous vouliez Tadopter pour fille, et je compris que vous ne me la céderiez pas sans luttes. De plus, elle m'apprit aussi que vous vouliez lui donner une institutrice! Et alors j'ai pensé que je pouvais être cette institutrice.
— Quand vous pouviez être la mère I
— Pour être la mère, je devais faire connaître la vérité à Micheline, et j'avoue que j'ai eu peur de cet ayeu. D'autre part, je devais entrer en lutte avec vous qui défendriez vos droits acquis, et j'avoue encore que j'ai eu peur de cette lutte.
— Vous saviez que vos droits étaient nuls, tandis que les miens étaient inattaquables.
— Je ne fais aucune difficulté pour reconnaître que je trouvais cruel de venir vous reprendre une enfant que vous aviez élevée, à laquelle vous aviez donné vos soins pendant dix années, que vous aimiez et qui vous aimait. Ce sont ces diverses raisons qui m'ont fait me contenter, moi la mère, de n'être que l'institutrice de ma fille, avec la pensée de vivre près d'elle, de me dévouer h elle, de former son esprit et son cœur. Et ce rôle que je m'étais imposé, je l'aurais continué, sans m'en écarte,* jamais, sans être la mère autrement que par l'affection et le dévouement, vous laissant à vous, madame, les joies et les récompenses de la maternité, si vous ne m'aviez pas écrit cette lettre. Vous voulez me séparer de ma fille, il n'y [a plus de considérations humaines
qui puissent me retenir, ni la crainte d'une lutte publique, ni la reconnaissance pour vos soins, ni la peine que Je puis faire à l'enfant en vous l'enlevant, ni le souci de ses intérêts ; vous ne voulez plus que je sois son institutrice, je vous dis : « Je suis sa mère» ; vous voulez la guerre, je vous dis : « Je suis prête. » Quoi qu'il en puisse arriver, je n'ai aucune responsabilité à craindre ; ma fille saura sur qui la faire retomber. : si c'est sur la vraie mère qui a poussé le sacrifice jusqu'à l'anéantissement de la maternité; ou si c'est sur la mère adoptive dont, l'affection étroite et jalouse n'a pas voulu garder auprès d'elle une femme qui ne demandait qu'à se dévouer à son enfant, sans rien réclamer, sans rien attendre. Elle verra qui l'aimait et qui elle doit aimer.
De toutes les raisons sur lesquelles Germaine pouvait s'appuyer, celle-là était de beaucoup la plus forte, car la princesse vivait dans la peur des responsabilités, surtout de celles qui l'engageaient envers Micbeline. Que dirait l'enfant si cette lutte éclatait? Que penserait-elle? A qui donnerait-elle tort dans son jugement d'enfant, et plus tard dans son jugement de femme ?
Pendant assez longtemps elle resta la tête fixe, regardant devant elle sans rien voir, réfléchissant, et, comme Germaine voulait reprendre la parole, de la main elle fit un signe pour lui imposer silence.
— Feriez-vous le serment, dit-elle enfin, de n'être que ce que vous proposiez tout à l'heure, c'est-àdire institutrice, rien qu'institutrice, et de n'avoir
de la mère que raffection et le dévouement, sans rien réclamer, sans rien attendre de Tenfant? J'entends un serment solennel sur la tête, sur la vie, sur le bonheur de votre fille?
— Je le ferais.
— Etes-vous prête à jurer que jamais vous n'invoquerez votre maternité? Faites ce serment et je retire la lettre que je vous ai écrite, vous rentrez aujMPès de Micheline pour remplir votre rôle d'institutrice dont vous ne sortirez jamais.
Germaine étendit la main :
— Je le jure I dit-elle.
— Sur la vie de Micheline ?
— Sur sa vie, sur son bonheur, je le jure I
— Eh bien, suivez-moi.
Passant la première, la princesse ouvrit la porte de sa chambre, puis ensuite celle de Micheline.
Le bruit des pas avait averti Micheline que sa marraine ne rentrait pas seule, et vivement elle s'était assise sur son lit.
— Oh I madame Geirmaine, s'écria-t-elle, que je suis heureuse I
Germaine eut la force de ne pas céder à la joie qui la poussait dans les bras de sa fille, et de s'enfermer même à ce moment dans son r61e d'institutrice.
— Votre marraine veut bien que je reprenne ma place auprès de vous, pour vous soigner d'abord, puis I>our vous faire travailler quand vous serez guérie.
— Mais viens donc que je t'embrasse, marraine I