Michiel van Mierevelt et son gendre
11 fut un temps où le public, moins curieux et plus simpliste, s’intéressait aux œuvres d’art sans se préoccuper outre mesure des gens de talent à qui elles doivent le jour. Ceux-ci, peintres ou sculpteurs, n’éprouvaient, de leur côté, que très rarement un désir exagéré de forcer les portes de la haute société et d'étonner le public. Ils mettaient même une certaine fierté à se tenir à l’écart. Ils vivaient obscurément, doucement confinés en leurs ateliers ; les plus illustres entourés d’un petit cénacle d’amis choisis, artistes ou écrivains; les autres en famille, sans grand souci d’un monde qui ne s’intéressait guère à leur genre d’existence. Leur unique préoccupation était leur art; leur ambition la plus haute consistait à enfanter de loin en loin quelque précieux chefd’œuvre.
Cet heureux temps n’est plus. L’amour désordonné de la publicité, qui travaille actuellement toutes les classes de la société, a fait, depuis quelques années, dans ce milieu choisi, de cruels et lamentables ravages. Cette douce et féconde obscurité, si fertile en beaux ouvrages, ne saurait convenir désormais à ceux au moins que la renommée etlleure de son aile : tandis que le public, amoureux de « documents humains », s’intéresse presque autant aux faits et gestes des artistes qu’à leurs productions.
Sa curiosité même, remontant le cours des siècles, ne se borne plus à vouloir apprécier et distinguer les mérites de ceux qui ne sont plus. Elle
HOLLANDE. PEINTRES ET GRAVEURS. MICHIEL VAN MIEHKVELT ET SON GENDRE. — I
LES ARTISTES CELEBRES
prétend connaître les hommes, fouiller leur existence, pénétrer leurs secrets et la chronique plus ou moins scandaleuse de leur vie attache presque autant que la contemplation d’une œuvre parfaite.
Est-ce un bien ? Je n’oserais le prétendre. Cependant, il est dans le passé quelques artistes de choix dont la biographie contient de précieux enseignements, et le peintre dont le nom figure en tête de ces lignes est assurément du nombre.
Michiel Van Mierevelt ne se borne pas, en effet, à être un des plus anciens maîtres de l’école hollandaise, c’est aussi un de ceux dont la fertile carrière mérite le i:)lus d’être étudiée au point de vue de son art. On peut et l’on doit voir en lui, sinon un vrai précurseur, du moins un des promoteurs et un des chefs incontestés de la grande évolution artistique qui s’effectua dans les Pays-Bas à la fin du xvi« siècle. Son œuvre, considérable à tous égards, forme une sorte de point de jonction entre la pléiade impersonnelle, copiste tour à tour de la Flandre, de l’Allemagne et de l’Italie, qui marque les premières étapes de l’art hollandais, et cette autre pléiade si pleine d’individualité dans son expression de la nature, si puissante dans sa production qui, au siècle suivant, devait, non pas à l’aide de théories sonores ou de prétextes ingénieux, mais, ce qui vaut infiniment mieux, par d’incomparables ouvrages, établir les bases d’une esthétique foncièrement nouvelle.
Avec son contemporain Jean Van Ravensteyn', Mierevelt peut être considéré comme le père de ces portraitistes surprenants qui sont à la fois l’honneur de leur temps et la gloire de leur Ecole. Il peut être tenu pour un des inspirateurs de cette «peinture civique» qui, par deux voies diflérentes, l’une brillante, éclatante, énergique, allait aboutir à Frans Hais et à Th. de Keyzer, et, de l’autre côté, calme, savante, aussi consciencieuse que magistralement écrite, devait trouver son expression définitive sous l’irréprochable pinceau de Bartholomeus Van der Helst.
A ces titres, sa physionomie méritait d’être tirée de la pénombre où elle est trop longtemps demeurée, d’autant plus que le récit de sa vie nous permet de feuilleter, en passant, une période de l’histoire des Provinces-Unies qui n’est dépourvue ni de grandeur ni de gloire.