CHAPITRE IX
La succession de Michiel Van Miercvelt.
J’ai dit plus haut dans quelle désolation s’étaient écoulées les dernières années de Mierevelt, les deuils répétés qui étaient venus faire le vide autour de lui. Sans ces amertumes, sans cette succession de malheurs qui accompagnent, comme un glas funèbre, les dernières heures de ce maître chargé de fortune et de gloire, nous n’en saurions guère plus sur le compte de Mierevelt que ce que les Van Mander, les Sandrart, les Bleyswijck, les Houbraken ont écrit.
Pour qu’après deux siècles d’oubli et de silence le voile qui nous masquait cette grande figure pût être soulevé, il fallait que les hls et les tilles du vieux peintre mourussent avant lui et que ses petits-enfants devinssent ses héritiers directs. Alors, la Chambre des Orphelins^ que nous avons déjà vue gardienne sévère et intéressée des héritages laissés à des mineurs, eut à connaître également de sa succession. C’est grâce à cette Chambre des Orphelins, dépositaire de l’inventaire après décès de Michiel van Mierevelt, que nous allons pouvoir pénétrer dans sa vie privée, le replacer, lui aussi, au milieu de ces mille objets qui font comme partie intégrante de notre existence, et, remontant de l’accessoire au principal, mieux faire comprendr* son caractère et rendre sa physionomie plus saisissante, en reconstituant le milieu dans lequel il a vécu.
Cet inventaire après décès forme un document trop volumineux poui que, malgré son importance, on puisse le reproduire en entier. J en donnerai donc seulement une analyse que je m’efiorcerai de complétci au fur et à mesure de la lecture.
Parlons d’abord des Immkubles. l.e peintre en possédait trois à Délit.
LES ARTISTES CELEBRES
1° La maison nommée Spangien dans laquelle il mourut, et qui était située sur le côté occidental de l’Oud Delft
2“ Une maison sise sur le côté occidental du Marché aux çj-ains [Corenmaret) portant le nom de Vliegende et qui se trouve
presque en face de la brasserie que Jan Steen occupa pendant quelques années.
3» Une maison, avec pavillon et jardin, située en dehors de la Waterlootsche poort, dans la Juridiction de la ville de Delft.
Outre ces trois maisons, le peintre possédait encore sept propriétés de campagne ou biens patrimoniaux mis en' culture et d’une étendue d’environ quarante morgens ou arpents-’*.
Ces biens, ainsi que les trois maisons, étant demeurés indivis entre ses petits-enfants, il ne nous a pas été permis d’en établir la valeur exacte. Mais presque tous les terrains du Deljland consistant en des prairies d’une fertilité merveilleuse, il est clair que la terre valait en ce temps, comme elle vaut encore aujourd’hui, un prix considérable.
Le second chapitre de l’inventaire englobe toutes les créances; créances hypothécaires, fonds publics, emprunts de ville et d’Etat, actions de la Compagnie des Indes, etc. 11 se divise en quarante-huit articles d’importance très inégale et représentant une valeur totale de 5o^,ooo llorins (49,700), dont le détail serait fastidieux. Indépendamment de ces créances garanties, la succession avait à recouvrer, en argent conlié à quinze particuliers, une somnte globale de 2,5oo florins, prêtés à des intérêts differents. Parmi les débiteurs de ces 2,5oo florins, je
1. Cette maison est aujourd'hui occupée par la poste aux lettres. Elle a été complètement restaurée, mais, à ses dimensions exceptionnelles, à ses cinq larges fenèties de façade, il est facile de voir que ce fut de tout temps un immeuble considérable. Elle tirait son nom des armoiries d’Espagne, qui étaient incrustées dans la façade, ce qui laisse à supposer que, dans le principe, elle fut habitée par un des hauts fonctionnaires de Charlcs-Quint ou dç Philippe IL A l’intérieur, on voit encore une grande cheminée, reste unique de l’installation primitive. Au-dessus de cette chemi née, se trouvait une peinture représentant une allégorie qu’on disait être de la main même de Micrevelt. On ajoutait que ses trois lilles lui avaient servi de modèles. En i863, m’a-t-on dit, cette peinture fut enlevée.
2. Le Cheval volant ou le Pégase. Cette maison tire son nom d’une pierre incrustée dans la façade et qui représente un Pégase en bas-relief galopant en un petit cartouche. Cette maison, qui existe toujours, est située non loin de la Pepersteeg.
3. La grandeur du Morgen est de o hectare 85 centiares. Ce mot, qui signifie « matin », n’est pas sans analogie avec le mot « journal », employé dans le même sons dans l’ouest de la F'rance.
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fj6 LES ARTISTES CÉLÈBRES
relève le nom d’un marchand de tabac auquel Mierevelt a confié 1,000 fiorins ; celui d’un garçon brasseur, lequel redoit 2 florins dix sols. Le peintre Heindrick Van der Vliet, dont il a été déjà parlé, est inscrit pour 21 florins. Ces petites sommes prêtées au denier seize, c’est-à-dire à gros intérêts, donnent, semble-t-il, quelque poids aux accusations de parcimonie portées par Van Mander et par de Bie.
Après l’argent placé vient l’argent liquide. Jamais, je crois, peintre au monde n’eut chez lui une pareille variété d’espèces sonnantes de toutes provenances, de toutes valeurs et de tous pays.
Nous trouvons, en effet, dans ses tiroirs, des doubles ridders, — des doubles albertines, — des doubles réaux d’or, — des doubles ducats, — des doubles couronnes de France, — des Philippes d’or, — des impériales d’or, — des écus au lion, — des florins d’or, — d&s pistoles italiennes, — ■ des portugalaisd’or, — des doubles Elisabeths, — des Guillaumes, — des petites couronnes de Brabant, — des rixdaelders, — des ducatons, — ■ des daelders, — des florins de Frise, etc., etc., et jusqu’à un lot de monnaies inconnues. Un lombard ou changeur n’eùt pas été mieux assorti. L’ensemble de cette réunion numismatique s’élevait à 5829 fl. 5 sols, somme considérable pour l’époque et c|ui, de nos jours, représenterait au moins de 3o à 40,000 francs.
Le quatrième titre comprend les objets mobiliers en métal précieux. Argenterie, Orfèvrerie, Bijoux. — En premier lieu, nous relevons : Une médaille d’or, cadeau du roi d’Angleterre avec une chaîne, le tout taxé, d’après le poids, à i 58 florins 14 sols;
Une médaille du roi de Suède, 32 florins, i5 sols ;
Une médaille du duc de Nieuburch 21 florins i3 sols.
Ce sont là les décorations du peintre; pour le reste de son orfèvrerie et de ses bijoux, son esprit pratique se révèle. Nous ne trouvons que : l’ne bague en or, — deux salières en argent, — une tasse en argent, — deux écuelles d’argent, — deux gobelets d’argent, — un gobelet d’enfant, — six cuillères d’argent, — trois vieilles cuillères, — trois fourchettes et divers autres instruments en argent. Pour un personnage aussi riche, et surtout pour le fils d’un orfèvre, cette argenterie était, certes, des plus modestes.
Réservant les œuvres d’art pour la fin, nous aborderons maintenant Le Mobilier. — Celui-ci formait près de cent quatre-vingts lots. Sans être d’une magnificence princière, il paraît avoir été confortable et
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cossu. Tout y ciail en abondance; le linge surtout. Un seul article est rare, et sa rareté vient confirmer une observation que j’ai consignée ailleurs', relativement au peu de faïence et de porcelaine qu’on rencontrait dans les ménages hollandais au commencement du xvii= siècle. Dans ce très long détail il n’est fait que deux fois mention de ces sortes d’objets : une fois, en enregistrant « une armoire pour les verres, avec la porcelaine et les verres qu’elle renferme » ; l’autre fois, à l’occasion de « quatorze brocs en terre avec couvercles en étain », et encore n’est-il pas certain que ces quatorze brocs fussent en faïence. Tout le service de table était en étain, cuivre et fer.
La Bibliothèque, à laquelle nous arrivons ensuite, était assez mal fournie. Elle était très intérieure comme nombre et comme choix à celle de son gendre, W. J. Deltî, dont nous avons donné plus haut le détail. Pour un homme qui avait, au dire de Van Mander, une si belle écriture, Mierevelt, parait-il, lisait peu. Peut-être ses travaux continuels ne lui en laissaient-ils guère le loisir. Quoi qu’il en soit, la bibliothèque ne comprenait que vingt-six ouvrages formant en tout une trentaine de volumes. La plupart avaient trait à la religion. C’étaient deslivres de piété ou des ouvrages rhéologiques, tels que les Saints Evangiles^ V Ancien Testament, les Instituts de Calvin, un Traité de Luther, etc. Parmi les livres profanes, il ne faut pas oublier le Schilderboek (livre des peintres) de Carel Van Mander, que nous avons souvent mis à contribution au cours de cette notice. Ensuite venait le Livre de Chant [Lietboek], de Camphuyzen; une Chronique, de Sébastien Frank, et sept petits recueils de chansons, met sloute, dit l’inventaire, c’est-à-dire avec des lermoirs’^.
Je passe par dessus quelques créances intimes et familières. J’omets également les tombeaux de la famille qui étaient la propriété de Mierevelt. Ces tombeaux étaient situés dans l’église Neuve, à Delft, et il serait facile, d'après les indications consignées dans l’inventaire, d’en retrouver la place. Mais il me tarde d’arriver au passage qui porte le titre de :
ScHILDERÎEN ENDE PUINTEN VESENDE HUYSRAET
(peintures et estampes faisant partie du mobilier)
Nous voici dans la galerie particulière du maître. C’est là, semble-
!. Voir Histoire de la faïence de Delft. Paris, 1878.
■2. Il s’agit ici, sans doute, de ces petits livres de chansons qui étaient appelés moopjes et dont il est parlé dans le Voyage aux villes mortes du Zuydeiyâe. i’aris, 1874, p. 287 et suiv.
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LES 7VRT1STES CÉIÆBRES
t-il, que nous allons voir se révéler ses goûts et ses préférences s’afficher d’une façon évidente. Cette galerie est assez complète. Elle ne compte pas moins, en effet, de quatre-vingt-douze dessins ou tableaux que l’inventaire a groupés sous soixante-huit numéros.
Malheureusement il ne paraît pas que la qualité ait répondu au nombre. Comme les maisons et, du reste, comme le restant du mobilier, ces tableaux furent réservés et partagés à l’amiable entre les héritiers. Toutefois, nous avons retrouvé dans les papiers du notaire Jan Van Beest, gendre de Mierevelt et hls de sa seconde femme, une note indiquant que. Je 27 septembre 1641, quinze numéros de l’inventaire a-vaient été livrés aux enchères. C’étaient sans doute des toiles ou des panneaux de qualité médiocre, dont on avait tenu à se débarrasser. Les prix auxquels furent adjugés ces quinze numéros, varient entre 1 8 sols et 7 florins 1 5 sols. On voit que les amateurs, s’il en vint, ne se laissèrent pas entraîner à faire des folies.
Nous avons indiqué ces prix quand ils s’appliquaient à quelqu’une des peintures mentionnées. On remarquera, dans le nombre des pièces décrites, quelques études d’après Blocklandt, exécutées sans doute par Mierevelt pendant son séjour à Utrecht, et deux de ces fameux « intérieurs de cuisine » qu’au dire de Bleyswijck le peintre réussissait si bien.
I. Une grande peinture de Vénus et Adonis d’après Ruybens (sic) et un tableau de Saint Sébastien par maître' Cornelis Van Haarlem. (Ces deux tableaux furent attribués pour i5o florins à Jacobus Délit.)