Miettes de bonheur
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays.
.4 ceux capables de croire, d'aimer,
qui n'ont pas fermé leur cœur à la vie.
abdiqué leur part de bonheur ...
Préface
En novembre 1908, M. le Vie d'Avenel, dans un article de la Revue des Deux Mondes, faisait cette sombre constatation : « L'homme en travail depuis cent ans a enfanté des manufactures, des docks, des bateaux, des télégraphes, des écoles ef des théâtres. Il a enfanté des richesses et des plaisirs, de la philanthropie et des sociétés d'assurance, même des constitutions politiques et des systèmes philosophiques. Mais il n'enfante pas de l'amour ni de la joie ; surtout il n'enfante pus de la résignation et de l'idéal, de la paix et de l'espérance ... »
Et depuis ... Comme la vie a continué d'être emportée ainsi qu'en un tourbillon et secouée de convulsions et d'épouvantes ... La guerre a passé, la « grande guerre » laissant après elle le monde dans l'instabilité et l'incertitude, avec chaque jour, de nouvelles menaces étalées aux yeux de tous par la presse quotidienne, à la paix du lendemain. Toujours les mêmes odeurs de poudre, les mêmes
cliquetis d'armes qui menacent les frontières et font trembler les peuples ! Avec la guerre s'est produit le mirage affolant d'une prospérité toute aléatoire et artificielle, provoquant la fièvre des grandes richesses et l'exacerbation de tous les désirs ... Directeurs de grandes compagnies ou simples ouvriers ont connu l'énervement d'un sur-travail accablant soutenu par l'enthousiasme du succès.
Le renversement subit des fortunes est venu qui a tout jeté par terre : courage et prospérité, nous laissant pour seul héritage, des besoins nouveaux, des habitudes de bien-être, et une immense fatigue ...
En somme, comme en 1908 « peu d'idéal », « peu d'amour et de foie », <<^ point de paix ni d'espérance ».
N'est-ce pas le moment pour ceux qui savent réfléchir, s'exprimer à eux-mêmes leurs pensées, les partager avec un certain art, de tenter toute une rééducation du bonheur, d'en distribuer le pain nécessaire à chaque jour, d'en jeter les miettes à droite et à gauche ? Ce que j'appellerais l'apostolat du bonheur ...Il est évident que notre société connaît plus de bien-être, des formules plus compliquées de plaisir, mais le bonheur tout simple, le seul vrai, celui de l'âme, de l'esprit, du
Préface
cœur, en sait-elle le premier mot ? « Ah ! laissez moi le dire : il y avait autrefois plus de poésie dans les âmes, plus de politesse dans les mœurs, plus de charme dans les relations, plus d'enthousiasme dans les cœurs ».
J'ai entendu récemment la plainte d'un jeune homme que je me représentais comme l'enfant du siècle, je veux dire de notre siècle ...
Laissez-moi vous la transcrire à peu près textuellement. Il s'agit d'un étudiant en droit de l'une de nos Universités : « De récents revers de fortune ne permettant pratiquement plus à ma famille de me venir en aide, je dois i^aç^ner de ma propre initiative une bonne partie de mes cours ... ou contracter des dettes pour y subvenir. Ce problème m'effraye moins pourtant que celui de mon avenir... La société m'est interdite, ie dois vivre pratiquement seul ... fe ne pourrais fréquenter une jeune fille sans qu'il m'en coûte plus que mes ressources, en théâtre, cinéma, soirées dites « formelles », taxis, cii^arettes, cadeaux officiels, que sais- je encore ...Et ensuite ce seraient l'installation moderne du foyer, les toilettes, l'auto, le radio, etc. Avouez que les exi (pences sociales me font cette situation de continuer à vivre seul ou de (guetter au possai^c quelque compagne riche en fermant les yeux sur tout le reste ...
Et la jeune fille de son côté victime de la mode, de toutes les modes, riche ou pauvre, subit en récriminant cette chose odieuse de n'être recherchée ou délaissée qu'en proportion de sa fortune ou de la dote qu'elle peut offrir.
Aux prises avec ces alternatives occasionnées de toute pièce par une vie toute de parade et d'artifice, que sera la génération de demain .^ S' achemine-t-elle vers une plus grande somme de bonheur ? une intelligence plus réaliste des valeurs spirituelles de la vie ?
L'on saura gré à Henri Joliet de cette tentative, la première dans notre pays, de lui en indiquer la voie, de lui en tracer le chemin. Non pas que l'auteur ait découvert quelque route nouvelle toute jalonnée de roses ... Non pas qu'il ait inventé la panacée infaillible aux maux de l'humanité. Il n'affiche pas à grands traits de réclame de ces formules charlatanesques pour attrape-nigauds : « L'art d'être heureux en vingt leçons ». Ses visées sont plus modestes, tout en suivant les sentiers battus, il a les yeux grands ouverts ... Et si à travers les ombres comme l'œil' en perçoit parfois au milieu des feuillages touffus, il voit poindre un rayon lumineux, il s'arrête, il l'observe, il l'étudié, il le note et c'est pour vous... C'est pourquoi on trouve dans son livre cette
Préface
fraîcheur optimiste d'un beau matin de printemps ... Car le bonheur, c'est le soleil de la vie, le principe de son perpétuel renouvellement : homo générât et sol.
Miettes de bonheur tombées de la table du riche comme de celle du pauvre ... d'une vie sagement organisée, conduite avec prudence et circonspection, bienfaits d'une santé physique et morale, acquise ou conservée au prix de l'effort, de soins constants, d'une juste distribution des forces, du travail, des délassements, des plaisirs et du repos: miettes de bonheur recueillies aux charmes de l'amour, ou mieux de l'amitié, dont les délicatesses et l'art subtils si finement analysés par les anciens, Aristote et même S. Thomas, sont en partie ignorés de notre société trop impatiente, pressée, ou trop peu courageuse pour en jouir ... Bienfaits d'un travail sain, intelligent, prévoyant qui fructifie en bien-être, en une certaine aisance indispensable à la quiétude du lendemain.... heures délicieuses passées dans le calme des longues soirées à feuilleter livres et revues, heures de recueillement quand l'âme se sentant plus en harmonie avec elle-même, se rapproche davantage de son Maître ... Ces miettes de bonheur, Henri follet les recueille toutes comme des parcelles d'or qui tomberaient du ciel pour en former un
objet précieux qu'il nous offre à tous en présent, pourvu que nous tendions la main pour le recevoir ...
Telles sont en substance les idées présentées ou discutées en une langue sobre, exempte d'artifice, dans cet ouvrage sciemment modeste et à la portée des plus humbles. S'il ne contient pas la psychologie profonde, la philosophie systématique d'un Payot ou d'un Pauchet, et tel n'est pas son but, il n'en ouvre pas moins au lecteur des horizons et des perspectives qu'il pourra parfaire de son expérience quotidienne ... // lui présente un enseignement sain, fort, substantiel, des réflexions qui s'inspirent toujours de l'éternelle sagesse du bon sens, de la modération et du juste milieu.
Tel qu'il est, nous lui souhaitons tout le succès qu'il mérite.
Thomas-M Lamarche, 0. P.
SïCiettes de S^onheur
Des miettes de bonheur !
N'arrivent-elles pas beaucoup trop tard ?
Autrefois, le travail, l'argent, la santé, l'amour, l'art, la religion, tous ces vieux clichés eussent pu être acceptés en patience.
Et encore ; le monde courait alors au bonheur très modestement parfait, il eût été surpris, déçu, d'en rencontrer de simples miettes. Elles eussent paru mesquines.
Aujourd'hui, mars 1935, nous avons déjà tellement patienté. Qui voudra entendre parler du bonheur, croire que l'on puisse en recueillir même des miettes ?
Parfaitement à la page :
Que l'on parle de crise, de pertes d'argent et de situations par la faute des autres ... Que l'on s'insurge contre l'exploitation de la masse, des pauvres par les riches, les privilégiés ... Que l'on prône des réformes immédiates, complètes ... Que
l'on nous offre des remèdes, fût-ce la guerre, comme l'opération, ce peut être un remède.
Le monde doit être assez malade, d'aucuns le disent quasi à l'agonie.
Lui présenter des miettes de bonheur, quelques humbles miettes, n'ajoute-t-il pas plutôt à son infortune, à sa grande misère, en paraissant par trop l'ignorer ?
Nos grand'pères, nos arrière-grand'pères ont pu trouver quelque valeur à ces vieilles médecines du bonheur.
Les écrivains, même les plus modestes de cette génération seraient à plaindre de ne pouvoir trouver mieux.
Que l'on nous apporte au moins un remède original, nouveau, parfaitement à la page, il nous faut guérir vite.
Tous ceux qui sont ainsi tentés de ne plus croire au bonheur, n'ont pas complètement tort. Le monde souffre à un degré tel, qu'il paraîtrait inconséquent de lui demander d'analyser son mal. Le malade, quasi à l'extrémité, réalise sa souffrance peut-être, il ne saurait en rechercher les causes, trouver lui-même les remèdes. Et pourtant seul, un diagnostic simple mais complet, permettra d'apaiser la souffrance, de guérir, fût-ce avec lenteur.
La guérison du grand homme :
Arrêtons-nous un moment à cet apologue du grand homme malade, puis ... guéri.
Vous avez probablement connu le grand homme en bonne santé. Il rencontrait le succès presque partout, cherchait à s'imposer en maître.
Pendant trente ans et plus, il avait réussi à modifier combien de choses même d'idées. Un progrès quasi indéfini, toujours scientifique (notre science devient si élastique) lui avait permis de trouver au moins de nouveaux noms pour de très vieilles choses. Seul le nouveau, l'original, le progrès comptait pour lui.
Une maladie nouvelle ...
Et voilà qu'un épuisement subit couche notre grand homme sur le dos sans ménagement. Même cette maladie, croit-il d'abord, doit être nouvelle.
Vite le diagnostic, les spécialistes, les consultations, les remèdes, tous les remèdes les plus récents, ceux même qui peuvent ranimer les morts.
Et la maladie continue ... s'aggrave même.
Les traitements changent ... suivent fiévreusement l'aiguille de l'horloge grand'père ... la
maladie s'aggrave.
L'on risque déjà quelques termes nouveaux, pour annoncer la catastrophe, souligner que la mort est inévitable, qu'on la retarde de beaucoup...
Car l'on a pensé que la mort couvrira bien tout, permettra l'explication définitive ... toujours scientifique.
Le grand homme ne meurt pas et son mal ne guérit pas.
Le vieux médecin démodé ...
En désespoir de cause, un serviteur dévoué, suggère timidement au malade, puis à sa famille, le nom d'un vieux médecin, jadis quelque peu prisé, mais combien démodé.
L'on sourit en chœur d'une telle naïveté. Cependant, ce vieux bonhomme ne pourra rien aggraver. Chacun acquiesce donc sans confiance.
Le vieux médecin s'amène. Il examine attentivement le malade, revient à la famille toute anxieuse et toujours sceptique, lui dit, en souriant, que ce ne sera pas très long.
Toute la famille rage de colère. Chacun s'imagine que ce médecin ignorant sourit même devant la mort. Ils lui avaient pourtant bien dit que tous avaient condamné leur grand homme.
Miettes de Boxheur
Et le campagnard, de reprendre avec douceur : « Vous serez d'autant plus heureux de \e voir revenir, et assez tôt, et parfaitement >.
Personne ne veut en croire ses oreilles.
Chacun veut lui arracher ses prescriptions. Comme les minutes comptent, on le pousse vers la pharmacie.
Elle est très complète, la pharmacie du grand homme.
Le vieux médecin l'examine avec attention, sourit encore, revient les mains vides, puis présente aux garde-malades six vieilles bouteilles de sa fabrication. L'étiquette est à peine lisible, tant elles servent depuis longtemps. L'on croirait que tous les malades de la région y ont puisé la guérison ou la mort.
Et le grand homme ahsorhe les tisanes..,
La famille est stupéfiée. Doit-on risquer ?
L'on interroge du regard la garde-malade. Elle doit s'y connaître mieux que ce campagnard Celle-ci, qui heureusement commence à comprendre, répond, non sans audace : Je crois que notre malade pourra s'en porter un peu mfeux.
Chacun murmure qu'il ne pourra toujours Je tuer plus vite avec ses vieilles médecines.
Et le grand homme absorbe les tisanes.
Le second jour, mêmes tisanes, le grand homme garde constamment sa connaissance.
Peu à peu ses forces reviennent, au point que toute la famille s'unit au grand homme pour réclamer du vieux médecin et le nom de la maladie et le nom des remèdes.
Le campagnard sourit encore, il sourit toujours et avec quelle douceur.
Et quand le grand homme déjà dans sa chaise longue, rappelle à son sauveur la liste interminable des maladies qui ont failli l'emporter, des remèdes absorbés et qui n'ont pu le guérir avant l'arrivée des tisanes, il reçoit pour toute réponse : « Votre maladie n'était pas très compliquée, vous souffriez d'anémie. Quant aux remèdes, ils sont très simples. Je les prépare avec différents herbages faciles à recueillir. Ils sont à la portée d'à peu près tout le monde. Seulement l'on aime de moins en moins à les employer, la recette est si vieille. Je suis bien heureux d'être arrivé assez tôt, et que vous soyez guéri ».
La science n'a pas changé la nature humaine ...
Et, devant le grand homme que vous êtes,
dont la maladie paraît si grave, qui réclame à grands cris un remède nouveau, mais un remède prompt, vous excuserez le campagnard de 1935 de sourire avec beaucoup de sympathie, et de risquer quand même ces vieux clichés, pour apaiser votre souffrance, guérir complètement votre mal mystérieux.
En dépit de ses merveilleuses découvertes, la science n'a pas encore changé la nature humaine.
L'homme de 1935 se trouve avec le même organisme, le même cœur, les mêmes besoins essentiels, les mêmes aspirations que son ancêtre d'il y a plusieurs siècles.
Et, à cet homme, qui n'a rien d'essentiellement nouveau, le meilleur moyen de guérison, est encore la nature. Immuable dans son fonds, elle se renouvelle sans cesse.
Travail, argent, santé, amour, art, religion, ce sont de bien vieux mots, de très vieilles choses.
Souriez, si vous le voulez, tempêtez même. Comme vous ne pourrez certes en être beaucoup plus malade, essayez un peu de ces tisanes.
Et vous serez étonnés de ce qu'elles correspondent encore merveilleusement à l'organisme, à l'âme du grand homme.
Quittant un peu de vos souffrances, vous
prendrez conscience qu'au dedans de vous-mêmes, l'appétit vous revient, vous retrouvez le goût, à votre surprise, pour votre bien-être.
L'aspiration au bonheur, quoique l'on puisse en penser, ne cesse jamais d'accompagner l'homme, même le grand homme malade de 1935.
Tous aspirent au bonheur ...
Vous voulez être heureux ... Vous n'hésiterez plus à l'admettre, à le crier, et vous voudrez sans retard assister au grand Banquet du bonheur, alors que je ne puis vous offrir que d'humbles