Miettes
Je cherche à tirer de l'oubli un moine qui , malgré ses travaux scientifiques, n'a pas trouvé place dans la France littéraire. Quérard, qui nous a révélé tant de noms d'hommes et d'ouvrages, a, par mégarde, laissé de Gy dans l'ombre.
André de Gy était capucin. 11 s'occupait de géographie. Ses travaux faisaient sa joie; mais la révolution changea toute sa position , et, après avoir lutté laborieusement à Paris contre la misère, il s'en alla mourir dans la Haute-Saonc
Avant de mourir, il chercha encore à se rach.
crocher aux branches. Il vit le général Vergnes, qui , après avoir été chef de l'état-major de l'armée de Canclaux, dans l'Ouest, en 1793, était préfet à Vesoul.
Vergnes écrivit au ministre Chaptal :
Le 2 complémentaire an IX,
« Citoyen Ministre ,
» Le citoyen André de Gy se transporte luimême à Paris pour vous remettre la carte dont je nous ai parlé, et que vous désirez soumettre i l'examen de l'Institut. Je ne doute pas que ce respectable vieillard ne soit favorablement accueilli par vous, qui êtes l'ami des arts et des sciences. Je pense que la connaissance du citoyen André lui sera auprès de vous la plus puissante recommandation.
» Salut et respect.
» Vergnes. »
Arrivé à Paris , André écrivit au ministre le 9 nivôse an X de la République française :
Le citoyen André de Gy, ex-capucin, au citoyen Chaptal , ministre de l'intérieur.
A Paris, le 9 nivôse an X de la R. F.
« Citoyen Ministre ,
» Par votre lettre du 9 frimaire an X , vous avez eu la bonté de me renvoyer au citoyen Molard au sujet de ma grande mappemonde. Ce citoyen a cru que cet ouvrage méritait l'attention de l'Institut national , et il vous en a fait son rapport le 1er nivôse courant. J'attends vos ordres à ce sujet, et je vous prie de vouloir bien inviter l'Institut national à s'en occuper et à vous en rendre compte le plus tôt qu'il pourra : il y a déjà trois mois que je suis à Paris pour
cette affaire, et ce séjour m'est beaucoup à charge.
» En proposant cet ouvrage au gouvernement pour le faire graver, je n'entends pas qu'il serait à mon profit , mais que les planches gravées resteraient au dépôt des cartes de la République. Si j'étais plus fortuné, je lui en ferais avec plaisir la remise pure et simple ; mais avec une pension annuelle de WQ fr., exposé d'ailleurs aux infirmités de la vieillesse à l'âge de soixante-quatorze ans, j'ai besoin de quelques secours, que j'ai remis et que je remets encore à la bienfaisance du gouvernement.
» Citoyen Ministre , je vous prie aussi de vous rappeler que je vous ai dit qu'avec la grande mappemonde je remettrais au gouvernement les planches gravées de mes planisphères terrestres et célestes, déjà gravées, avec les brochures rel;iti\rs.
» Je me recommande de nouveau à vos bon- . ;ivec la confiance que mérite votre zèle connu pour le progrès des sciences.
» J'ai l'honneur d'être avec un profond respect , citoyen Ministre ,
» Votre très humble et obéissant serviteur.
» Le citoijen André de Gy, ex-capucin,
» A Paris, rue de Sève, vis-a-vis les Incurables, n° 126-1. »
Le moine ne se contenta pas de la lettre au ministre , et , sur l'avis du directeur des Arts et Métiers , Molard , il écrivit au chef de la division des sciences, en ces termes :
A Paris, le 10 nivôse an X de la R. F.
« Citoyen, » Le citoyen Molard m'a conseillé de vous voir ou de vous écrire au sujet de son rapport sur mon ouvrage, qui lui a été renvoyé. Je le faits d'autant plus volontiers que je sais que vous accueillez gracieusement et que vous aidez même tous ceux qui courent la carrière des sciences et des arts. Je joins ici une copie de la le tire que
j'adressai hier au citoyen ministre, parce que je crois qu'elle ne vous est pas encore parvenue. Vous y verrez la droiture de mes intentions, et la situation gênante où me mettraient de plus longs retards sur ce que je demande.
w C'est pourquoi je vous prie de vouloir bien accélérer cette affaire et de tâcher de la finir avant le départ du ministre. Vous obligerez beaucoup celui qui a l'honneur d'être avec un profond respect ,
» Votre très humble et obéissant serviteur ,
» Le citoyen André de Gy, ex-capucin.
» A Paris, rue de Sève, vis-a-vis les Incurables, n° 1264. »
L'affaire ne languit pas, et dès le mois de ventôse il y eut à l'Institut un rapport que je transcris.
Institut national des sciences et arts.
(Classe dts sciences physiques et mathématiques.)
Extrait des registres de la classe.
Séance du 26 ventôse an X de la République française.
« Un membre, au nom d'une commission, lil le rapport suivant sur les mappemondes , planisphères et autres cartes du citoyen André de
Gy-
» Une lettre du ministre de l'intérieur, en date du 17 nivôse, invite la classe à examiner les ouvrages que lui soumettra le citoyen André de Gy. Le 21 du même mois, le citoyen André présenta sa mappemonde , ses planisphères et une grande carte d'Europe, projetée, comme la mappemonde, sur l'horizon de Paris, mais d'une échelle ncul fois plus grande.
» Dès l'année 1773, cette même mappemonde avait été présentée à l'Académie des sciences, approuvée, gravée et publiée sous le privilège
de cette Académie , avec une brochure explicative, en tête de laquelle on lit le rapport fait par Cassini, Lemonnier et d'Anville. On y voit que la mappemonde du citoyen André est la première dont Paris occcupe exactement le centre, qu'elle est plus complète et plus commode qu'une autre carte de ce genre faite treize ans auparavant pour le 45' degré. On y détaille les divers avantages que cette mappemonde a même sur le globe terrestre. Il ne nous reste donc rien à ajouter, sinon que l'auteur, sur la demande qui lui en a été laite par plusieurs personnes, s'est déterminé à la tracer de nouveau sur une échelle beaucoup plus grande, puisqu'elle a maintenant plus d'un mètre de rayon (ln,,085), au lieu qu'elle n'était ci-devant que de tonnât grand aigle. Des dimensions aussi considérables ont bien aussi leur inconvénient, et l'auteur donne les moyens de les éluder jusqu'à un certain point, et il prie la classe de considérer de quelle utilité nue carte aussi grande pourrait être dans les écoles, où elle servirait à faire connaître de loin, à tous les élè-
vos à la fois, la position de tous les points de la terre.
» Par la nature de la projection stéréographique, les pays qui occupent le centre sont beaucoup plus resserrés que ceux qui sont vers les bords ; la différence d'étendue est à peu près du simple au double. Il en résulte que, dans les mappemondes de cette espèce , l'Europe ne peut être représentée avec les mêmes détails que d'autres parties qui ne nous intéressent pas autant. Cette considération a porté l'auteur à faire à part, sur la même projection, une carte de l'Europe sur une échelle neuf fois plus grande.
» Ses planisphères célestes ont paru, en 177 7, avec une explication précédée d'un rapport fort avantageux de Cassini de Thuri , Lemonnier et Pingre. L'auteur n'a fait aucun changement à ces deux cartes, qui sont projetées sur le plan de l'équateur. Nous ne pouvons donc que répéter les conclusions des commissaires de l'Académie, et dire avec eux que tons ces ouvrages nous ont paru faits avec grand soin , et que l'auteur par h. 1.
son travail assidu mérite de nous tous les encouragements qu'il nous est posssible de lui procurer.
» Fait au Palais -National des sciences et des arts , le vingt-six ventôse de l'an X.
» Signé : Messier et Delambre.
» La classe approuve le rapport et en adopte les conclusions.
» Certifié conforme à l'original, a Paris, le 27 ventôse de Tan X.
» Delambre. »
Tout cela marchait bien , tout cela était superbe ; André semblait être à la fin de ses peines ; mais, hélas! il n'était qu'à la fin de sa vie. Il était courbé par l'âge , épuisé de fatigues , et le dernier soupir était rendu par lui avant que la décision du gouvernement fut prise.
La charité paya son convoi !