EYNARD
J'ai agi tant que j'ai pu dans l'affaire de l'émancipation des Grecs; je devais aller en Orient pour le comité français; j'étais prêt, mes adieux étaient faits. Le gouvernement de Charles X prit des mesures qui changèrent ces desseins. J'ai ailleurs raconté cela et je ne veux ici parler que de M. Eynard.
Ma femme avait été, avec mesdames de Musset, de Lasleyrie et d'autres, des plus zélées parmi les directrices des grandes quêtes qui se firent à Paris et en Europe pour la cause des Hellènes.
Eynard lui écrivit le 51 décembre 1851.
A madame Grille,
Paris, ce 31 décembre 1831.
« Madame ,
»En vous adressant un exemplaire des Documents officiels sur l'état récent de la Grèce , que vient de publier le comité de Paris , je crois remplir mon devoir : il m'est dicté par le souvenir plein de gratitude que je conserve du zèle généreux que vous mites jadis à soutenir la cause d'un peuple infortuné.
»J'oseme flatter, Madame, qu'après la lecture si ce n'est de tout l'ouvrage, au moins des pages qui le terminent, vous daignerez joindre votre voix à la notre, et user de votre influence sur ceux qui vous entourent pour qu'on songe enfin à la pauvre Grèce, et que l'on achève l'œuvre quo votre bienfaisance avait commencée avec un enthousiasme si touchant. -Mais les moments Boni < lu i>. comme vous le verrez, et il n'eu esl
plus à perdre , si l'on veut que la Grèce régénérée parvienne à prendre son rang parmi les nations.
» Agréez, Madame, les hommages respectueux de votre très humble et très obéissant serviteur,
» J. V. Eynard. »
Dix ans après j'allai en Suisse. Je voulus voir M. Eynard; je sonnai deux fois à sa porte sans pouvoir pénétrer jusqu'à lui. Ce républicain était dans sa maison plus inexpugnable qu'un roi , plus calfeutré qu'un satrape.
Je m'en étonnai, m'en fâchai, et je lui écrivis une lettre fort aigre que je lui fis remettre avant de quitter Genève.
De retour à Angers je reçus la lettre suivante :
Genève, le 25 septembre 1842.
« Monsieur » Une affaire de famille de la plus haute impor-
tance m'avait appelé à la ville, et j'avais donné l'ordre à mes domestiques de ne recevoir personne, à l'exception des membres de la famille que la chose regardait.
» Pendant que j'étais en conférence, le domestique m'abien dit qu'un Monsieur me demandait : je lui ai dit de nouveau qu'il m'était impossible de recevoir.
» Je n'ai su depuis que par votre lettre, Monsieur, que vous vous étiez présenté de nouveau. Si mon domestique a répondu malhonnêtement que je n'y étais pas, je vous en fais mes excuses ; et je regrette vivement , Monsieur, que vous ne m'ayez pas écrit un mot sur le désir que vous aviez de l'aire ma connaissance, et je me serais empressé, malgré mes affaires, de vous indiquer ii ii moment où j'aurais eu l'honneur de vous recevoir, H je vous aurais prouvé, je crois, que vos réflexions étaient injustes, que vous aviez jugé Bur l'apparence, n'ayant pas connaissance du motif qui m'empêchait de recevoir des visites.
» Je regrette, Monsieur, de n'avoir pu causer
avec vous d'une cause qui a toutes nos sympathies et qui doit tant à la France ; plus je me suis occupé de la cause des Grecs, et plus je m'en occupe encore, et plus je me confirme que la France n'a eu qu'un but , le bien des Hellènes ; votre nation a été généreuse, bienveillante, sans arrière-pensée; et encore aujourd'hui, tout ce que votre gouvernement fait en faveur des Grecs me prouve encore mieux qu'il veut le nouveau royaume entièrement indépendant et sous l'influence d'aucune puissance. J'ose vous inviter, Monsieur, à lire dans le Journal des Débats du 13 ou 14 juillet, à la dernière page, un article relatif à la Grèce et à la France , où vous verrez ma manière de voir l'avenir des Hellènes.
» Agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.
» J. V. Eynard. »
Je répondis aussitôt en des termes qui rétablirent la bonne harmonie entre M. Evnard et moi.
Lettre de M. Grille.
« En arrivant ici , Monsieur, j'ai trouvé la lettre que vous m'avez écrite en septembre et je me suis empressé délire votre article (inséré dans les Débats du 15 juillet) sur la Grèce et sur son avenir. Je partage entièrement vos idées sur la nécessité pour la France d'empêcher le démembrement de la Turquie au profit de la Russie, de l'Autriche ou de l'Angleterre; j'ai vos espérances aussi sur le règne des Hellènes à Constantinople dans le cas où, par des événements qu'on peut prévoir, mais dont on ne peut assigner le jour, cette ville cesserait de voir le croissant briller sur ses murs.
» Othou prendrait-il cette couronne agrandie? aurait-il un front de taille pour la porter et des assez \igoureux pour la défendre? Je ne .sais; mais, sans lui ou avec lui, les Grecs auraient droite L'empire, et la France devrait met-
tre tout en œuvre pour leur en assurer la possession.
v 11 a paru dans la Revue des Deux-Mondes des articles très remarquables de Cyprien Robert sur la péninsule greco-slave. Robert est d'Angers, c'est notre compatriote et notre ami; il a vu et bien vu les parties et l'ensemble ; il a parcouru à pied les provinces que peuplent les Grecs, les Albanais, les Bulgares, les Serbes, et le tableau qu'il en a fait est d'une vérité frappante et attachante.
» Lui aussi il sent qu'il y a là un royaume indépendant à fonder pour la sûreté de l'Europe, pour le progrès de la civilisation, et il émet des vœux qui auront vos sympathies , il publie des vues qui méritent d'être par vous méditées.
» Vous m'avez rappelé, Monsieur, des temps et des mesures qui me sont chers. Je pris une vive part à tout ce qui se fit en 1828 et 29. J'étais au ministère sous M. de Martignac, et c'est sur mon rapport et ma proposition que fut organisée l'expédition scientifique en Morée. Il faut
lire les détails rapides donnés à ce sujet dans deux notes du Bouquet de violettes , imprimé en 1840 et que le libraire Techener a annoncés dans son Bibliophile. Vous y êtes cité avec honneur.
» Si vous aviez , Monsieur, quelque document sur cette histoire écrit de votre main , vous me feriez grand plaisir de me le donner et de me l'envoyer par la diligence. Je ne demande rien pour moi, mais pour la bibliothèque dont je suis devenu le conservateur après mon savant oncle, et près de laquelle je fonde un cabinet de manuscrits qui promet d'avoir de l'importance.
» J'avais quinze cents à deux mille pièces curieuses que j'y ai déposées ; plusieurs de nos hommes d'état et de mes amis m'ont fait des envois qui ont grandement enrichi ma collection. Joignez-} vosdons, Monsieur, et par là prou\ ezinoi que vous avez oublié l'humeur que j'ai montrée lorsqu'on m'a privé si cruellement de voir L'homme que j'allais chercher à Genève, ci qu'il m'eût été si doux de saluer et d'entretenir
pendant le peu d'heures que je pouvais passer sur les bords du lac.
» F. Grille. »
La situation s'est compliquée , le nœud s'est embrouillé ; comment se rompra-t-il ?
Qui l'emportera? Le plan d'Eynard aura-t-il son effet ? Constantinople sera-t-il russe , anglais, autrichien , turc , français ou grec ?
La proie est riche. Tout le monde y mord. Ce serait un bel empire pour M. Lamartine, par exemple : car de l'Othon , je ne m'en soucie guère; de république, il est mal aisé là d'y penser.
Mais le sultan n'est pas mort , et, après tout, le Divan a des hommes de tête qui ne demandent pas mieux que de régénérer le Bosphore.
Ne dépouillons personne. Mieux valent dealliés que des sujets.
Je ne veux pas de Russes aux Dardanelles. Je n'y veux pas d'Anglais. Je l'ai dix fois crié : la Méditerranée est une mer française. Nous de-
vons prédominer au Levant, mais sans conquête absolue et plus par des relations de commerce que par la tyrannie.
Grecs et Turcs, soyez unis contre le léopard et l'aigle à deux tètes.
FABBRONI.
Les Fabbroni étaient des Florentins adonnés aux arts et aux sciences. L'un fut biographe , l'autre agronome , un troisième chimiste. Tous au reste aimaient la ville et les champs , et s'occupaient de toutes les variétés de connaissances avec un succès qui leur valut des pensions et des palmes.
Le dernier , le plus célèbre , Jean Fabbroni , eut une fabrique de figures anatomiques , dont la France voulut avoir des copies. Fonîana fut chargé de ce travail , et Fabbroni se plaignit de ce que les précautions n'avaient pas été prises pour que l'exécution fût bonne.
Les observations adressées par lui au ministre Chaptal méritent d'être rapportées.
Jean Fabbroni , surintendant du musée de Florence , au citoyen Chaptal , membre de l'Institut national, ministre de l'intérieur, etc.
Florence , ce 6 février.
« Cher ministre ,
» Si j'ose distraire pour un instant votre utile attention de la vastité des affaires qu'on vous a si dignement confiées , c'est que je compte toujours sur votre ancienne bienveillance , et sur les obligations importantes que vous m'avez permis de contracter avec vous.
» On a fait valoir dernièrement d'une manière il 11 peu singulière une commission qu'on disait avoir eue de la part du gouvernement français pour faire des copies de cires anatomiques de ce cabinet; et, sous ce prétexte, on s'est fait consigner le palais du bailliage de Florence; deuxtonaeaux.de térébenthine, qui son iraient pour faire an vaisseau de guerre en rire; des originaux du
cabinet , qui sont soustraits pour cela à l'instruction publique ; et on demandait de ses finances déjà très délabrées une avance de 12,000 livres.
» Ce qui m'est bien connu dans cette affaire , c'est que le commissaire Salicetti, dans le mois de juin 1797 , sur la proposition du citoyen ministre Miot, fit acheter trente caisses de préparations anatomiques copiées de celles du cabinet par spéculation ; et on en paya le prix demandé en 6,000 francs. On me parla de cet achat à Paris , me faisant comprendre qu'on était surpris que l'ouvrage acheté et payé ne fût pas encore envoyé à sa destination. C'est là, je crois, où se borne la commission , c'est-à-dire à une sollicitation de l'envoi qui devait être fait ; et on l'a fait valoir comme une commission pour effectuer la copie de la totalité du cabinet. Il ne peut pas être autrement , car la nation française , qui possède en ce genre un artiste habile dans le citoyen Laumonier, ne s'abaisserait pas à demander des copies serviles d'un travail d'ail-
leurs non parfait : car il y a des répétitions très inutiles et des pièces d'apprentissage que je réforme à mesure. Quiconque sait faire ne copie point. Albineux a commenté Pétiole; mais, lorsqu'il a fait sa grande Myologie , il a donné des planches qui lui sont propres. On me demanda le système lymphatique en cire pour l'université de Pavie. J'y envoyai deux statues originales qui comprenaient le total du système, au lieu de copier les pièces inutilement multipliées qui le détaillent dans le cabinet.
» Nos artistes se sont protestés de ne pas vouloir travailler que pour des commissions directes. M. Fontana sera donc obligé de recourir à des artistes peu au fait de ce genre de travail , la France sera mal servie, et l'honneur du pays en souffrira beaucoup.
» S'il <st vrai qu'on ait donné ou qu'on veuille donner la commission ci-dessus, je vous exhorte à exiger au préalable l'envoi des trente caisses que a France a déjà payéesdepuissi long-temps: car vous jugerez au moins, pour lors, du mé-
rite et de l'importance du travail. Il y en a dix remplies de variétés frivoles des parties sexuelles externes de la femme ! Cinq de ces caisses, comprenant l'angiologie du cerveau , ont été payées 6 louis de façon. Imaginez donc quel était le mérite de l'artiste et le soin qu'il peut y avoir mis pour l'exécuter.
» On dit aussi qu'on va faire une copie d'une statue anatomique en bois pour Paris , dont les muscles sont faits en pièces séparées. Celle que nous avons faite pour le cabinet coûta 250 louis d'abord; mais comme le bois travaille toujours, et que les attaches myologiques changent de leur position précise, nous sommes continuellement à redresser les variations, ce qui fait que nous avons dépensé jusqu'à ce moment 28,000 fr. pour un travail peu instructif, nécessairement imparfait, auquel on ne cessera de dépenser, si les vers ne viennent pas au secours.
» C'est l'amour de mon pays qui m'a fait faire cet exposé : car il est sûr qu'on jugera des originaux par les copies , et le crédit du cabinet do h. 2
Florence sera à jamais perdu dans l'opinion des Français.
» Daignez me donner une seule ligne en réponse pour faire savoir la véracité et l'étendue delà commission dont il s'agit à celui qui compte pour son bonheur essentiel l'honneur de se confirmer, avec la plus haute estime et le plus profond respect ,
» Votre très humble et très obéissant serviteur,
» Jean Fabbroni. »
Des mesures furent prises dans le sens de ces remarques , et l'on se trouva fort bien d'avoir suivi les conseils de l'habile homme qui se montrait ici consciencieux autant que désintéressé.
Plus tard Fabbroni adressa à Napoléon empereur une requête qui ne passa pas inaperçue :
« Sire !
o Votre Majesté a eu la clémence de faire
proclamer en Toscane qu'elle voulait regarder comme rendus à sa personne sacrée les services que ses nouveaux sujets avaient rendus à leurs précédents souverains, à leur pays.
» Plusieurs services de ma part m'avaient obtenu la récompense , non sollicitée , d'une petite pension de douze cents francs , embellie par les expressions honorables du décret suivant :
« Sua Maesta il re nostro signore, informato » non solo dei talenti e dell' abilità non ordi- » naria del S. direttore e soprintendente ail' eco- » nomia del regio museo di fisica , Giovanni Fab- » broni, ma ancora délie moltipUci incumbenze » straordinarie ad esso in vari tempi affidate , e » délie quali si è sempre con piena sodiffazione » disimpegnato , si è mosso di dichiararlo
» Lettore onorario dell' université di Pisa,
» E di assegnare al medesimo su quella cassa » la somma di scudi duecento ( fiorentini ) , f. » 1200.
» Signé Lodovico, Mozzi, Nijti. »
Dato lï 27 ag°1802.
» Cette pension se payoitpar la caisse de l'Université. Aujourd'hui on ne trouve aucune caisse autorisée à la payer.
» Les commissions que j'ai effectuées pour mes souverains, pour mon pays, sont aussi nombreuses que variées. Les plus importantes furent : 1° l'érection du vaste cabinet de physique et histoire naturelle , en y contribuant pour la majeure partie comme directeur en second; 2° d'avoir été député à la grande opération des poids et mesures faite à Paris ; 5° d'avoir été chargé de concourir au rétablissement des finances royales en Toscane , qui se trouvaient dans le plus grand désordre ; 4° d'avoir remonté l'hôtel de la Monnaie dans toutes ses branches ; 5° de m'être courageusement dévoué à tous les soins nécessaires pour réparer les désastres delà lièvre de Livourne , me portant sur le lieu , quoique regardé par la multitude comme pestiféré. C'est d'après ces titres, et sur la contemplation de la ténuité et le caractère de la pension ci-dessus, que j'ose supplier Votre Majesté impériale et royale de
faire donner des ordres pour que cette petite pension soit mise au courant et me soit régulièrement payée à l'avenir comme une récompense qui a été accordée à mes services, et que je crois avoir bien méritée.
» J'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre Majesté impériale et royale , le très humble , très obéissant et très soumis sujet,
» Jean Fabbroni de Florence,
» Directeur général, administrateur de l'hôtel delà Monnaie, membre du Corps législatif pour le département de l'Arno. »
L'empereur non seulement alloua cette pension , mais la doubla.
Fabbroni était à Paris. S. M. voulut le voir et lui annoncer lui-môme le décret qu'il avait rendu. Il le décora, et le renvoya charmé de son voyage.
Plusieurs des ouvrages de ce savant Italien ont été traduits en français et insérés dans nos
recueils par Moreau Saint-Méry, Baud et d'autres.
Il y en a un sur les moyens d'avoir de belles moissons sans engrais !
Dans quelles terres donc ?
Gomment un tel ressort pour la richesse ne s'est-il pas propagé, répandu partout?
Y a-t-il des objections? Cela vaudrait la peine d'un profond examen. Et que font nos sociétés d'agriculture, de ne pas pousser le problème jusqu'à une solution définitive ?
ÉLICA GARAY.
Malheureux auteurs , que vous avez de soucis ! Ce n'est pas tout que de faire un ouvrage , il faut le produire, le lancer, le faire accepter, et en tirer enfin profit et gloire.
Si c'est un livre , il faut un éditeur ; si c'est un drame, il faut un théâtre, et, quel qu'il soit, il faut, pour le pousser et le soutenir, une constance qui n'est pas toujours récompensée selon son mérite.
Quérard cite un Éliça Garay qui écrivit dans le Caducée , à Marseille , et qui fit des discours qu'on imprima à Carcassonne.
Cet Éliça Garay a marqué dans l'Université.
En voici un autre , Edouard , qui vint à Paris faire jouer des comédies par autorité de justice. Il écrit à un censeur influent.
Paris, le 14 août 1844.
« Monsieur,
» Un huissier s'est présenté officieusement à Messieurs du Théâtre-Français , et , après quelques jours d'hésitation , il a obtenu le visa de la Comédie. Je suis donc prêt à porter mes deux manuscrits à la censure. S'il vous était possible de mettre à ma disposition, vendredi ou samedi , la lettre de recommandation que vous m'avez promise avec une bienveillance toute spontanée, ce serait ajouter un service signalé à tous ceux que vous m'avez rendus.
» Mon dévoûment connu et prouvé à la dyaastie régnante ne peut donner place au doute sur L'accueil que la censure fera à ma pièce. Sa décision obtenue, je mettrai immédiatement la
Comédie en demeure de me jouer ou de m'indemniser. Voilà treize ans que je suis victime d'un déni de justice infâme; je dis infâme, car les conséquences en ont été déplorables , et ma position malheureuse, aussi bien que la maladie mentale de ma pauvre femme, n'a pas d'autre cause. Mise en scène ou indemnité , justice rendue enfin d'une manière ou d'une autre. Je suis certain d'une réaction salutaire pour la mère de mes enfants. A tout prix je suis donc décidé à avoir raison de la Comédie.
» C'est dans ce sens que je vous prie, Monsieur, de vouloir bien me recommander d'une manière instante auprès de ces Messieurs , afin que j'obtienne ce que je désire dans le plus bref délai possible.
» Ma cause sera bientôt la vôtre; mais vous n'avez pas besoin de cela pour la plaider avec cette éloquence du cœur que vous possédez dans ce qu'elle a de plus précieux.
» Je suis, jusqu'à l'honneur et au plaisir de vous voir (vendredi ou samedi), comme tou-
jours, Monsieur, votre serviteur le plus reconnaissant et le plus dévoué.
» Edouard d'Éliça Garay.»
Comment faire pour délivrer les auteurs de la tyrannie des comédiens ?
Comment faire pour que la Comédie ne soit pas encombrée par une cohue odieuse de méchants auteurs?
Problème malaisé à résoudre.
Les comités seront toujours partiaux , impertinents, légers, capricieux.
Si vous n'avez pas de comités , quels seront les juges?
11 y a des vices , des abus , des difficultés partout. Les hommes ne sont jamais assez sages, assez éclairés, assez bienveillants, assez fermes ; ils pèchent par quelque cote . et les choses, après mille réformes, retombent dans l'ornière , dans le trouble, sans qu'on puisse livrer les dédisions et les succès ou les chutes qu'au hasard !
MAGDONALD.
Double singularité ! le duc de Tarente se mêlant de commerce, et Corbière faisant le gracieux.
Les agioteurs se rappellent les licences, ces moyens de gagner de l'argent en jetant des cargaisons à la mer. Il y eut toutes sortes de manigances faites en grand par l'état et les ministres, par les banquiers et les marchands , par les généraux et par tout le monde. Les économistes en ont dit leur mol; ils en ont fait l'histoire, et je me borne, sans entrer dans plus d'explications et de chiffres , à citer une lettre de Macdonald, duc de Tarente, maréchal d'empire, qui avait ses raisons apparemment pour appuyer deux francs et loyaux spéculateurs.
Lettre au Ministre du commerce.
Paris, 8 janvier 1811.
« Monsieur le comte ,
« J'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence le mémoire de MM. Nathan Haley et John Murphy tendant à obtenir une licence. On a fait au mémoire les changements que Votre Excellence a bien voulu m'indiquer d'après le règlement. Ces armateurs désireraient pouvoir échanger les soieries pour la dentelle ; mais la chose ne peut être admise, malgré le certificat du maire de Dieppe. Il ne me reste plus, en sollicitant cette licence, Monsieur le comte, qu'à prier Votre Excellence de l'accorder pour un an ou le plus de temps possible; je lui en aurai une particulière obligation.
» Agréez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération .
» Le maréchal duc de Tarenle , » Macdonald. »
Accordé! fort bien.
On donnait alors des licences comme on a donné depuis des coupons dans les emprunts, des actions dans les chemins de fer, des billets dans les lingots d'or.
Macdonald était un homme de l'Empire, et les Bourbons se le voulaient attacher. Comment faire? Corbière le Breton, l'ultra, le farouche, aimait les livres ; il s'imaginait que tout le monde en avait la passion. Il proposa au roi de donner à Macdonald Va Description de l'Egypte, et fit rendre l'ordonnance pour un exemplaire de première sorte.
Le don fut accepté; la faveur fut sensible au maréchal , et le ministre se frotta les mains de sa conquête en prenant force tabac à la salle du conseil.
La Description de l'Egypte coûta quatre millions à l'état. Les exemplaires étaient au nombre de mille, et de quatre prix, selon le coloriage ou non d'un certain nombre de planches, et plus le papier :
lre sorte. 6,000 fr.
4e 3j6oo L'Empereur ne voulait pas qu'on donnât un seul exemplaire de ce livre; il voulait le vendre. Ses dignitaires devaient l'acheter. Pour lui plaire, quelques flatteurs souscrivirent, Langlès entre autres; mais il était dur de payer. Les placements n'allaient pas à cinquante ou soixante à la chute de l'Empire.
Tout alors changea. On publia la carte d'Egypte, jusque là tenue secrète. Dans les cent jours, le ministre Carnot donna la Description à toutes les grandes bibliothèques de France. Sous les Bourbons, on élargit ces cadeaux : les ambassadeurs, les émigrés, y participèrent.
L'ou\ rage avait été achevé au moyen de fonds produits par l'autorisation donnée à Panckoucke d'une seconde édition.
Entreprise colossale, dont les débris sont dans la poussière des anciens bâtiments du trésor.
De grands procédés ont été inventés pour la gravure des planches. Les arts ont avancé; la dépense a été énorme , mais non certes infructueuse. Beaucoup de savants ont écrit; beaucoup d'artistes ont travaillé; beaucoup de papier et d'un format jusque là inconnu a été fabriqué et employé ; de grands résultats ont été obtenus; un grand éclat a été jeté. Il faut lire avec attention tous les récits de M. Jomard, le commissaire du gouvernement , qui repose à présent avec ses beaux cheveux blancs à la bibliothèque impériale.
Repose! Lui? Non, jamais. Il agit, il invente, il préside des assemblées ; il est le feu et l'eau de la Société de géo; rapine. Arrivé par l'Egypte, il est tout Nil , tout Afrique; il va du Soudan au Cap , passe les montagnes de la Lune , mesure le Désert, vit dans les oasis, favorise les voyageurs , les aide , les guide , les secourt de sa plume et de sa science, de son argent, et fait à lui seul pour le progrès de l'humanité plus que dix académies.