FERUSSAC
Militaire , vélite , officier , reçoit en Espagne , à travers la poitrine, une balle qui a fini par causer sa mort. On extirpa le plomb , mais la blessure ne fut jamais bien guérie ; les crachements de sang revenaient , et ils ont , au bout d'un temps , emporté le malade.
Ne pouvant bien manier l'épée , Férussac prit la plume et se mit à suivre les traces de son père , le savant Daudebard de Férussac , qui se mêlait avec succès de conchyologie.
Férussac acheva les travaux de son père , les perfectionna , produisit de beaux ouvrages fort chers, qui se vendirent difficilement. Il y mit beaucoup d'argent , se maria bien , eut une jolie femme , de charmants enfants , et voulut fonder
un Bulletin universel qui rendrait compte de tous les progrès de l'esprit humain.
Grande idée, répertoire utile, exécution manquée.
De toutes parts il arrivait des livres. On les décrivait , mais l'analyse était ou trop écourtée ou trop longue ; elle disait trop ou trop peu. Les cahiers du Bulletin se succédaient , coûtaient, se plaçaient malaisément. L'exemplaire s'élevait à la longue au prix de 4 à 500 fr. Qui en voulait ? Personne.
On courait après les souscriptions. Il y avait des actions de 1,000 fr. qu'on faisait prendre, quand on pouvait , aux ministres , aux ambassadeurs, aux rois.
Férussac ne se contentait pas d'une importance littéraire , il en voulait une sociale et politique. 11 eut des assemblées, des cercles , des soirées , des concerts , des bals , des fêtes splendides. 11 fut député, il devint colonel; il était habile, adroit, aimable, scrviable, généreux; mais , trop faible de santé , de savoir et de for-
tune pour tenir au train qu'il menait , il s'épuisa de toutes façons et mourut à la peine , dans un âge peu avancé , regretté des imprimeurs , auteurs et spéculateurs de toute espèce , avec lesquels il avait toujours été en si agréable relation.
11 crut que je pourrais l'aider dans ses entreprises; il m'associa comme directeur à son Bulletin. Je guidai un moment ses trente ou quarante collaborateurs ; mais les ressources étaient au dessous des besoins , les dettes croissaient et dépérissaient les bénéfices. Je vis le gouffre et m'en retirai.
Le gouvernement aurait dû s'emparer de l'affaire. Sous ses auspices, tout eût marché. Je fis des propositions en ce sens ; les raisons étaient claires , les avantages étaient sûrs : on centralisait en France toutes les lumières. Mais mille événements survinrent qui détournèrent de ces projets.
Le Bulletin fléchit. Férussac disparut , et de tant d'illusions il ne resta que des paperasses
maculées qui ne servirent que tout juste à des cornets de poivre !
Rapport fait au ministre Martignac sur le Bulletin universel.
Paris, 17 février 1829.
« Monseigneur ,
» Vous avez trouvé la souscription faite par le ministère, à cinq exemplaires, au Bulletin universel des Sciences , et l'avez portée à vingtcinq , puis à cinquante exemplaires.
» Aujourd'hui , une demande est faite pour que l'abonnement soit encore doublé , c'est-àdire porté à cent exemplaires, et que le prix annuel, fixé en 1828 à 152 fr., soit élevé à 230 fr.
» Ce double objet des demandes de M. le baron de Férussac nécessite de ma part quelques explications.
» Votre Excellence a reconnu l'utilité du
Bulletin , et dans l'état de son crédit des souscriptions , avec des sommes si restreintes et des réclamations si multipliées, venant de tous les côtés , elle a donné une marque évidente de sa protection pour l'entreprise, en accordant une somme annuelle de 6,600 fr., qui, ne dût-elle être payée que pendant 20 ans , fera une dépense de 152,000 fr. pour une seule opération.
» Cependant, il s'agirait non seulement de doubler cette somme , mais encore de faire qu'il y aurait à payer, pour cent exemplaires, 25,000 fr. par exercice, et 460,000 fr. en 20 années.
» Je ne pense pas que dans la situation actuelle du budget, Monseigneur , j'aie à m'occuper de la souscription. Ce sera, quand les circonstances se présenteront sous un aspect plus favorable, un objet que je devrai traiter à part, et j'en mettrai le rapport avec des développements sous les yeux de Votre Excellence.
» Aujourd'hui , je vais examiner s'il y a lieu d'augmenter le prix de l'abonnement ordinaire et dans quelle proportion.
» Cette augmentation de prix est fondée sur l'accroissement du nombre des feuilles du Bulletin universel.
» Dans le principe , la correspondance était peu étendue ; il venait peu de livres ; il y avait peu d'analyses et d'enregistrements à faire. De là des petits cahiers qui étaient publiés par M. de Férussac et qui pouvaient être donnés pour de plus faibles sommes.
» L'ouvrage s'est répandu; il a acquis de l'importance , de la réputation. La correspondance a pris de l'activité; les savants ont envoyé leurs écrits ; les libraires ont déposé leurs volumes ; il y en a eu pour toutes les sections du Bulletin , et dès lors les livraisons prenant de l'extension ont coûté davantage pour l'impression , et ont dû être vendues plus cher aux souscripteurs.
» Cela explique les variations du tarif et des prospectus. Mais pourtant il faut qu'il y ait une mesure et une limite en cette affaire , comme en toutes choses.
» Tout ne peut être laissé à l'arbitraire du directeur, et le ministère, qui prend un grand nombre d'abonnements , peut bien déterminer les bases sur lesquelles il les établit , et borner les sommes qu'il consacre à ce genre d'encouragement.
» Il faut remarquer que le Bulletin ne discute pas le mérite d'un livre. 11 en fait connaître la matière, la distribution; il en indique l'esprit; il met à môme d'en apprécier la valeur et l'utilité ; mais il ne fait point d'examen raisonné ; il ne porte point de jugement absolu; il fait le recensement de ce qui existe ; il avertit de ce qui se publie partout; il laisse à d'autres le soin d'étudier à fond les productions qu'il annonce, et, tout en restreignant ainsi ses attributions, il
rend encore d'assez grands services à la science
et aux arts.
» S'il sortait de ce cadre , il s'égarerait ou du
moins il pourrait induire en erreur les abonnés.
Il leur donnerait des avis tout faits , ce qu'il ne
leur a point promis, ce qu'ils ne lui demandent
point. Il ouvrirait la carrière de la polémique et deviendrait bientôt une arène où les avis , en s'entassant, ajouteraient des pages à des pages, des volumes à des volumes, et feraient une indéterminable collection de ce qui ne doit être qu'un recueil fini , un tableau rapide de toutes les publications scientifiques.
» Peut-être que les lignes que le directeur s'était tracées en 1828 étaient suffisantes , et qu'il aurait pu ne les point dépasser, en resserrant les notes de ses collaborateurs , et en leur recommandant de ne pas perdre de vue le but de l'institutionà laquelle ils sont attachés.
» Mais enfin , si l'abondance des matières et leur intérêt ont justifié M. de Férussac dans l'addition qu'il a faite à son Bulletin pour 1829 , encore semble-t-il indispensable de lui faire savoir qu'il serait impossible au gouvernement de le suivre dans toutes les modifications qu'il prendrait pour des améliorations, et qui tendraient à augmenter progressivement tous les ans et le volume et le prix du Bulletin.
«D'autres ouvrages, d'autres entreprises, ont besoin de secours , et ont droit , Monseigneur, à votre protection.
» Pour faire à leur profit quelques concessions, il faut que vous vous imposiez des réserves sur votre crédit, qui ne s'augmente malheureusement pas , et qui sera toujours trop étroit si on le compare aux plaintes et aux prières de la librairie.
» Par ces considérations et après avoir mûrement étudié l'affaire du Bulletin, l'utilité dont elle peut devenir pour l'avancement de la science et de la civilisation , et d'un autre côté la situation de la caisse des souscriptions , comme aussi les usages relatifs aux remises qui sont souvent faites dans le commerce pour les abonnements de l'espèce de ceux du ministère , je crois devoir proposer à Votre Excellence.
» 1° De maintenir à cinquante exemplaires la souscription faite au Bulletin universel;
» 2° De fixer à 200 fr. le prix de l'abonnement annuel ;
» 5° De limiter ainsi la dépense de chaque exercice à 10,000 fr. ;
» 4° De déclarer que, quel que soit l'accroissement donné par le directeur au nombre de feuilles qu'il fait ou fera entrer dans chaque cahier, la somme allouée pour la souscription ne sera point augmentée et l'abonnement restera toujours le même , c'est à-dire fixé à 200 fr.
» Je vous prie, Monseigneur, de me faire connaître votre détermination et de vouloir bien agréer l'hommage de mon respect.
Lettres du baron de Férussac à F. Grille.
Paris, ce 26 août 1830.
Monsieur ,
« Je m'empresse d'avoir l'honneur de vous informer que le conseil d'administration de la société m'a autorisé à vous demander s'il pouvait vous convenir, dans l'état de liberté où vous vous trouvez au grand mécontentement
des amis de la chose publique , de devenir pendant quelques mois mon collaborateur , pour m'aider à profiter des circonstances actuelles pour porter notre institution au point où elle doit arriver sous le rapport de son développement, de l'étendue d'action du Bulletin.
» C'est un coup de collier à donner qui demanderait votre temps , et tout votre zèle , et je suis autorisé à vous offrir 500 fr. par mois, en vous manifestant le désir que la position de la société lui permette de vous offrir mieux et plus d'avenir si cela peut vous convenir.
» Je désirerais, Monsieur, jouir le plus tôt possible de votre coopération.
» Recevez la nouvelle expression de tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
» Votre très humble et très dévoué serviteur.
» Férussac. »
« Je suis privé de vous voir depuis une éternité, Monsieur, et ne puis aller vous chercher, étant presque gardé à vue par les médecins.
» Ne me tenez donc pas une rigueur si prolongée, ou, quand vous passerez dans mon quartier, soyez assez bon pour entrer chez moi: il y a long-temps que nous avons causé et j'ai bien des choses à vous dire.
» Votre bien dévoué serviteur.
» Fërussac. »
Paris, ce 12 août.
« J'ai reçu, Monsieur, avec bien du plaisir votre aimable lettre. Vous ne pouviez douter du regret que j'ai éprouvé à vous voir éloigner des affaires , où vous étiez si utile aux sciences et si obligeant pour ceux qui les cultivent. Mon zèle pour le bien public et pour les sciences m'a fait souvent réclamer à haute voix contre votre
éloignement; et ce motif seul m'aurait suffi, quand même mon attachement et tous les motifs que j'ai , par votre intérêt pour mes travaux particuliers, ne m'auraient pas porté à rappeler tout ce que vous avez fait, tout ce que votre successeur fait si mal , ou pour mieux dire tout le mal qu'il fait au gouvernement du roi et aux sciences , aux arts , etc. J'ai dit à M. de Villèle, à M. de Corbière, à M. Capelle, tout ce que je pensais et sur vous et sur lui , et qu'on ne saurait trop tôt le renvoyer. Les ministres ne l'ont pas défendu; le premier m'a même dit : Il n'y arien de pis que les nouveaux convertis.
» Il n'est point en moi de nuire, ni surtout de nuire dans les ténèbres. Ce monsieur est une calamité réelle , je le dis sur les toits et à tout le monde. Réveillez vos amis d'ici; il faudra bien que la bombe éclate : sans quoi , le gouvernement, bienveillant comme il doit l'être pour les sciences et les arts, verrait ses intentions non seulement inaccomplies , mais travesties, faussées, car il a le talent de faire croire que le gou-
vernement est en état d'hostilité contre les sciences et les savants.
» Espérez, Monsieur, que justice sera faite et que vous verrez réaliser vos projets, et que cette noble chaleur d'âme et ses belles et bonnes inspirations ne seront pas perdues pour la France.
» Je ne crois pas du tout que M. de Doudeauville se soit déclaré contre vous , et j'espère au contraire qu'il vous servira.
» Mon Bulletin va son train ; il est à son huitième numéro ; le septième vient de paraître. Le ministère de l'intérieur en a pris vingt exemplaires, encore après avoir eu un refus de M. Lourdoueix signé du ministre, qui ne s'en doutait pas. J'avais cette lettre, surprise, dans ma poche, dans le cabinet du ministre, me disant les plus belles choses de mon journal et disant qu'il le soutiendrait tant qu'il pourrait, et qu'il en prendrait le plus possible. Il en aurait pris cent exemplaires sans M. L.
» Son exécution est célébrée avec enthou-
siasme dans tous les pays; mais les souscripteurs ne viennent pas comme il le faudrait. Je suis du reste décidé à voguer contre vents et marées, et il prendra parce que je veux qu'il prenne.
» Je n'ai pas eu le temps de sortir de Paris. Vous êtes heureux de goûter les charmes de la campagne et du repos; un espoir fondé vous reste, et vous y trouverez des forces nouvelles pour rentrer au port , où il faudra bien que nous vous retrouvions. Dans cet espoir comme dans toutes les positions, croyez-moi, mon cher, votre bien dévoué serviteur.
» Férussac. »
Lettre de Férussac au ministre sur d'Orbigny.
Paris, ce 15 septembre 1820.
« Monseigneur, » L'intérêt que Votre Excellence a bien voulu
prendre à la lettre que j'ai eu l'honneur de lui écrire en faveur de M. d'Orbigny m'enhardit à lui peindre la position déplorable où se trouve ce savant. Mais j'affaiblirais cette peinture en la copiant , et je prends la liberté d'adresser à Votre Excellence la lettre même où le fils de M. d'Orbigny me détaille cette malheureuse position. Je ne saurais rien y ajouter, sinon que l'infatigable zèle du père et du fils, leurs talents, l'utilité dont ils peuvent être aux sciences, les envois précieux qu'ils ont faits au Muséum , le grand ouvrage sur les productions de nos côtes qu'ils ont en portefeuille , et enfin le travail , accompagné de plus de 200 planches , que le fils a fait sur les coquilles microscopiques qui forment en quelque sorte le sable de la mer , rendent bien dignes d'intérêt l'un et l'autre. La position où se trouve M. d'Orbigny, père d'une nombreuse famille, est si pressante que j'ai l'honneur de supplier Votre Excellence d'accorder à ce savant, comme gratification pour ses travaux, un secours qui peut-être le sauvera de la mort ,
puisqu'il est hors d'état de subvenir aux besoins de sa maladie.
» J'ai l'honneur d'être avec un profond respect , Monseigneur , de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur.
» Le baron de Férussac. »