PAUL LACROIX
Un des hommes de France qui ont le plus écrit est, sans contredit, M. Paul Lacroix. 11 s'est exercé dans tous les genres, il a réussi partout. On l'a loué , non sans réserve ; il a eu des censeurs, des jaloux; mais son esprit n'en a pas été moins vif, sa science moins réelle , son goût moins pur.
Il a fait le catalogue d'une infinité de collections. Ses découvertes en fait d'éditions ont été nombreuses , ses remarques ingénieuses , et l'on ne comprend pas qu'un homme de son mérite ne soit encore ni attaché à quelque bibliothèque nationale , ni assis dans un des fauteuils de l'Institut.
Je lui ai offert mes œuvres : il les a examinées,
jugées, critiquées, et je donne sa dernière lettre, qui est particulièrement sur mes épîtres. A travers sa bienveillance on sent le reproche ; s'il loue, il blâme aussi. Le trouve-l-on trop indulgent ? Ce n'est pas à moi de m'en plaindre.
Je rassemble volontiers ces témoignages, on en croira ce qu'on voudra. Assez j'aurai d'ennemis, pourquoi me saurait-on mauvais gré d'attacher du prix à quelques traits de gens de cœur qui me sont favorables ?
Voyez, voyez et ne grondez pas.
Lettre de Paul Lacroix.
« Cher et bon et spirituel confrère, cher et aimable épitrier, cher ami. Je suis un ingrat , ou du moins j'en ai l'air : vous me comblez d'attentions, vous me mettez de moitié dans vos confidences de poète , vous me rappelez que je suis bibliophile en me donnant un bel exemplaire de vos épîtres bien complet , bien propreet bien relié , et pas un mot de remerciaient ! Vous pou-
vez croire que je suis mort, ou bien que mon cœur l'est, si la bête ne l'est pas. Nenni , pourtant, et pas encore , je vous assure; votre envoi m'a touché au cœur : car enfin , si j'avais gardé précieusement vos bucoliques fugitives , la poste m'en avait soufflé deux et sali quatre. De plus, je n'avais pas de table pour les classer. Vous avez pensé à tout, merci. Ces épîtres sont une des plus fines choses de notre littérature légère; j'en aime le fond et la forme. C'est, sans flatterie , du Voltaire pur , et Voltaire , c'est mon homme. On tous aime davantage dans votre épistrerie , parce qu'on apprend à vous connaître mieux. Vous êtes un philosophe avec du cœur et de la sensibilité , avec le style de Chaulieu et de Lafare. Quel malheur que je n'aie pas même un écho dans les journaux ! Comme je dirais ce que je pense là dessus ! Vos épîtres , c'est une continuation en vers de votre adorable Pêlemêle. Vous allez de suite vous irriter de ce que je me plais à vos membra disjecta poetœ plus encore qu'à votre Vendée, dont j'apprécie cepenii. 13
dant la valeur politique non moins que le mérite littéraire. Mais enfin je ne suis pas Angevin, ne vous déplaise, et je donnerais tout Maine-et-Loire pour un de vos souvenirs de poète, d'homme du monde, d'homme de cœur, exclusivement à nos hommes lettrés. Ce que je dois trouver d'anecdotes , de mots , de faits , de pensées dans votre correspondance intime avec M. de Laporte me fait bondir l'esprit! Comment! vous n'imprimerez pas cela? Comment! vous ne ferez pas un tri dans ce bouquet? Nous avons la correspondance secrète de Metral, de "Bachaumont , de Labouïsse; la vôtre vaudra mieux cent fois. Voilà une œuvre, et si j'étais votre excellent cousin , cet homme instruit et intelligent qui aime les livres et qui en saurait faire de meilleurs que nous, je me ferais éditeur de cette correspondance. Janin, d'après mon conseil , a bien fait une histoire du théâtre avec ses feuilletons , mais il a trop remanié, trop rogné, trop déguisé. A vue de pays, je déclare votre correspondance un trésor, et ce trésor-là , je le voudrais voir en lumière.
Cette idée m'est venue en recevant votre épître à Vittoria , qui me trouble dans mes joies de bibliophile, parce qu'elle vient trop tard , après le recueil fait et le volume relié. Croyez-moi , mon cher ami , employez votre activité à découper dans votre correspondance trois ou quatre volumes qui nous dégoûteront de La Harpe et de Grimm. Puis, ce n'est pas tout, je demande à cor et à cri votre catalogue raisonné des manuscrits d'Angers. Vous êtes un ennemi de vousmême si vous ne faites pas ce que je désire par amour des lettres et des livres.
» Mais je vais aller vous presser au premier jour d'exécuter ce projet. Les feuilles sont aux arbres, et quand le soleil viendra au ciel , j'irai accomplir un charmant pèlerinage que je me promets depuis si long-temps. Ce printemps , cet été , vous me verrez plus d'une fois , et je me dis que c'est m'enlever les plus agréables heures de ma vie , que de n'avoir pas une journée de causerie avec vous. Mais si vous saviez ma chienne de vie ! travailler et encore et toujours !
saint Laurent sur le gril , voilà. Et le plus paresseux , le plus flâneur des hommes !
» Je vous écrirai donc aux premiers beaux jours pour vous annoncer la récréation que je me promets dans votre ermitage. A vous de cœur.
» Présentez mes hommages respectueux à madame Grille. »