LAROCHEFOUCAULD
Généreux comme un grand seigneur, c'est-àdire impérieux , richissime , donnant , fondant , voyageant, s'éclairant, allant en Amérique, en rapportant des idées de liberté et les appliquant à sa mode dans ses terres , ouvrant des écoles , des fabriques, favorisant l'agriculture, se faisant le patron des ouvriers , le père des enfants , le roi des pauvres.
Les procès-verbaux de l'Assemblée nationale sont pleins de ses plans philanthropiques : hôpitaux, prisons, bagnes, tout l'a occupé. Il était partout où il y avait des misères à soulager. Beau rôle, mais exagéré, mais intéressé; importance qu'on se donnait, empire qu'on prenait , habitude de dominer qu'on ne pouvait plus vaincre et l><>rner.
Une volonté de fer qui allait au despotisme. M. de Larochefoucauld était inspecteur général des Écoles d'arts et métiers. Rien ne s'y devait faire sans lui ; il y voulait ses agents , ses professeurs, ses élèves. Il veillait à tout, réglait tout, commandait partout.
M. De Cazes, excité par Clément Desormes et Jean-Baptiste Say, eut le dessein de créer des cours supérieurs au Conservatoire. M. de Larochefoucauld consentait à ces leçons, mais il souhaitait qu'elles fussent faites par M. Molard.
M. Fauchât , chef de la division , était de cet avis. 11 soutenait l'inspecteur général; quand le ministre vit cette opposition , il me chargea du travail , et je fis une ordonnance en vingt-et-un articles , qui fut insérée au Moniteur.
Le Conservatoire était entièrement régénéré. Les leçons ordinaires de dessin et autres restaient, mais on y ajoutait trois cours spéciaux pour
L'économie politique ,
La chimie appliquée aux arts ,
La mécanique industrielle.
Les titulaires des chaires étaient MM. Say, Desormes, Charles Dupin.
La science applaudit; les ouvriers battirent des mains, mais M. de Larochefoucauld jeta les hauts cris. On avait agi en dehors de lui , contre ses hommes , et il lit au roi des réclamations si aigres, que le ministre, mandé et tancé, voulait suspendre l'effet de la mesure.
Je redoublai d'ardeur ; je soutins les articles que j'avais rédigés , je les défendis un à un dans un long mémoire. Clément du Doubs, le député, qui était mon ami , vint me trouver et me conseiller de ne pas lutter contre un homme qui était puissant, qui avait prêté de l'or à Louis XVIII danslesmauvaisjours, qui était vindicatif, et qui ne pardonnerait pas un échec.
Je ne cédai à rien. La fondation des cours était admirable; elle était le début dans une série d'améliorations du plus vaste intérêt. Il y allait de la prospérité de la France et de l'honneur du ministère. Je lis maintenir l'insertion
— L>a — ■ au Moniteur . Je raffermis M . De Cazes dans ses nobles vues M. de Mirbel, secrétaire général, se mil de mon côté, nous l'emportâmes, et l'on a vu ce qu'étaient devenus ces cours qui n'ont cessé de rendre depuis les plus éminents services (1).
M. Doudeauville, un Larochefoucauld celui-là aussi , sous des formes plus douces , n'était pas moins tenace que M. de Liancourt.
Doudeauville présidait les conseils que les Bourbons avaientdonnés à l'École polytechnique . Il s'agissait d'éteindre l'effervescence des jeunes mathématiciens; on voulait de la science, mais dévote; on voulait de la science, mais au profit de la noblesse. Tout s'arrangeait pour écarter la bourgeoisie et le peuple , pour tenir en bride la
(1) J'ai déposé à la bibliothèque d'Angers les papiers raturés, mais complets, qui prouvent cette guerre soutenue pour le Conservatoire. Je n'ai rien oublié, rien perdu, et je me bâte de donner, avant de mourir, des aperçus qui mettront les curieux sur la voie.
philosophie ( 1 ). On attaquait La Place, et je ne puis dire toutes les luttes que j'eus à soutenir pour conserver l'indépendance de l'é cole.
Son origine date de la Convention : on a eu beau faire, le principe reste. Le germe se développe ; les générations d'élèves se succèdent sans que l'esprit change. C'estune pépinière d'hommes libres ; c'est le foyer d'où part toute la chaleur des arts. L'école est le ressort : brisez-le, vous tuez l'avenir; gardez-le, rien ne sera jamais désespéré. C'est un nid d'aiglons, et tous nos chefs, nos guides, nos phares, sont là qui se fortifient et qui se mûrissent.
Sosthènes de Larochefoucauld était fils de Doudeauville; il avait de l'esprit, de l'originalité, touinant au pasquin; c'était la caricature des
(1) C'était un vœu franchement émis de n'admettre ii la liante instruction que les hommes bien nés, el de leur conférer à eus seuls la conduite des affaires.
deux autres. Je devrais dire du bien de lui : car, pendant qu'il avait la direction des théâtres royaux, il fit ce qu'il put pour faire recevoir et jouer mon opéra de l'Ane d'or.
Ce fut le petit et rondelet directeur, maître Lubbert, si mal peigné, qui résista au comité de l'Institut, et qui, malgré l'accueil fait par mes juges à l'ouvrage, se refusa mordicus à le mettre en scène et ne souffrit pas que Berton en fit la musique.
Un âne à l'Opéra! quel scandale ! les danseuses se signeraient, les habituées battraient de l'éventail; un âne! quelle image! et toutes les polissonneries d'abonder là-dessus et de faire repousser mon œuvre lyrique , qui certes, pourtant, était de nature à faire de l'argent !
Ayez des idées plates, communes, terre à terre, les directeurs vous sautent au cou. Ils entretiennent le public de billevesées; jamais rien de neuf, de frais, de piquant, point d'intérêt; rien pour le cœur, tout pour les yeux et les oreilles.
ii. 3.
Si vous sortez de la routine et créez des effets vifs, passionnés, on vous craint, on vous rejette, et vous en êtes pour vos frais d'invention.
0 race de moutons , va donc bêler !
ROSMAN.
Je passe au crible amis et ennemis.
Rosman était de Nancy , fils d'un courrier de la malle. Il était né pour le chiffre, et se raillait du cœur. Il entra dans les bureaux , fut exact, probe, actif , assidu. M. de Montalivet le fit chef de la comptabilité de son ministère. Rosman est mort dans ses fonctions, qu'il a remplies scrupuleusement sous dix ministres.
Il ne voyait que l'argent, il empilait les écus , ne se mariait point , avait deux sœurs qui faisaient sa cuisine. 11 aimait la chère délicate, et donnait d'excellents déjeuners à des gens de goût , des gens de lettres ; j'ai vu chez lui Vial , l'auteur d'Aline et de contes obscènes qu'il disait bien.
— co —
Rosman était sensuel. Il avait eu des Rigolettes ; il finit par des filles d'Opéra. Il était lié avec Ciaparède , Nobîet et d'autres gens de plaisir.
Il aimait les livres d'une singulière façon. Il avait un coffre plein de bonnes éditions. Les volumes quiétaient trop longs ou trop courts étaient mauvais à ses yeux, quel qu'en fût l'auteur et le texte. Il lisait surtout les livres de médecine et soignait avant tout sa santé.
Né pauvre, il amassa, et, sans se rien refuser, il finit par avoir de fortes rentes, une grosse pension.
In homme se plaignait à lui d'avoir une femme rides enfants malades: « Pourquoi vous ma- » lier? je n'ai pas pris ce fardeau; aussi je vis » largement et sans géne. Tant pis pour les im- » béciles qui endossent des charges qu'ils ne » peuvent porter. »
Enfant de la révolution , il la détestait. Il avait horreur de la poudre. Il s'en alla à Blois pour ne pas voir les alliés. Mais lui qui avait fait les bons de paiement des monuments de triomphe de l'em-
pire , il eût voulu voir brûler l'Arc de l'Etoile et la Colonne.
Il disait : « Je ne comprends pas comment les » Autrichiens laissentdebout une quille faite avec » les canons pris sur eux à Austerlitz , à Wa- » grain et à Vienne ! »
M. de Montalivet était bizarrement entouré: Rosman, Dugied, Du But, ses âmes damnées, ses dévoués quand même , et tous trois haïssant l'empereur et les batailles.
Dugied , qui n'aimait pas l'empereur , servit cependant avec ardeur pour la formation des gardes d'honneur et l'organisation des cohortes.
On allait à contre-cœur , on décimait les familles , on faisait des soldats et des ennemis
Quand un gouvernement ne marche qu'avec ce grincement de rouages , il est près de sa fin.
Les ministres sont presque toujours mal entourés. Ils ont de petits secrétaires de cabinet, froids, hautains, impertinents, qui les font haïr. Je n'ai connu que Carnot de vraiment abordable. De midi à deux heures il recevait tout le
monde et simplifiait ainsi bien des affaires. M. Laine avait Durandeau et Maitre, qui éloignaient de lui tout ce qu'ils pouvaient de réclamations , même justes. Tel ministre avait de vieilles dames, ses maîtresses, qui, s'il les eût laissées faire, auraient vendu toutes les grâces. Tel autre avait de larges vues, mais pas de solides principes, et bien des intrigants qui entravaient ses grands desseins. M. deMartignac avait sous sa main je ne sais trop quel petit Gascon , qui n'avait que des idées étroites et qui le retenait souvent dans de hautes inspirations. On se figure difficilement le mal que font , les embarras que causent à la France, ces subalternes.
M'ne GUILLEMET.
Elles étaient deux sœurs ; l'aînée mourut. La cadette resta seule avec 400 fr. de revenu assis sur une closerie mal payée. Les fermiers la battaient quand elle leur demandait de l'argent. Elle avait soixante-douze ans et se mettait en 1820 comme en 1750. Elle avait les mêmes mœurs , allait à la messe tous les matins , à Saint- James-sur-Loire , à vingt minutes de chez elle , rentrait et ne sortait plus.
Tous les six mois elle allait à dix lieues (à Mormans) voir sa famille, à pied. Elle partait avec un morceau de pain et buvait de l'eau des clairs ruisseaux le long de la route. Il y avait un bac à passer; elle donnait un sou au pontonnier, aller et retour : c'était toute sa dépense.
Elle lisait constamment la Bible. Un matin , en hiver , on la trouva assise , son livre sur ses genoux, ses lunettes au nez, sans pain, sans vin, sans feu. Elle n'était pas éteinte, mais glacée, morte. On l'enterra.
Elle donnait aux plus pauvres qu'elle encore la moitié de ce qu'elle avait. Ame de charité , de force, de patience. Elle avait eu une jolie figure ; on l'avait flattée et trahie ; elle ne se plaignait point.
Elle logeait dans un galetas la mère Routeau. Cette Routeau avait des poules et elle en vendait les œufs pour avoir du pain noir ; elle achetait de la glu , prenait des oiseaux , les mettait en brochette et les vendait aux dames de la ville pour avoir du lard.
Deux à trois sous par jour la faisaient vivre.
La mère Routeau mourut peu après mademoiselle Guillemet.
Le petit lieu qu'elles habitaient est tombé aux mains d'un financier qui a tout fait changer et qui y donne des fêtes splcndides. C'est le plus
— Go — joli site de l'Anjou, qui est un des plus beaux pays de France.
Les paysans des environs disent que ces vieilles femmes reviennent dans les arbres de leurs champs, et qu'au sein des nuits elles chantent des versets de Moïse.
MIGHAUD.
J'ai sous les yeux le fragment du treizième livre de V Enéide, parMichaud, de l'Académie française.
Non, Michaud n'était pas encore de l'Académie quand il fit ce chant, mais il voulait en être, et, en effet , aidé par le succès que son hommage obtint aux Tuileries, il parvint au fauteuil et fut nommé de l'Institut en 1813.
Le fragment venait à l'occasion du mariage de Napoléon avec Marie-Louise. C'était l'imitation ou paraphrase d'un manuscrit prétendu de Virgile et qu'on disaitôtre à Florence.
Celle pièce fut adressée à M. de Montalivet, ministre de l'intérieur , et par celui-ci portée à
Sa Majesté ; elle était acccompagnée d'une lettre ainsi conçue :
« Monseigneur,
» J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence le petit poème intitulé les Noces d'Enée et de Lavinie. Si j'ai adopté le personnage d'Énée pour point de comparaison , je n'ai point eu l'intention de faire un parallèle entre le chef des Troyens et l'empereur des Français. En poésie, jamais une comparaison n'est complète et ne doit s'envisager sous tous les rapports. Énée , dans l'Enéide, est représenté comme le fondateur d'un grand empire : voilà le seul point de vue sous lequel la comparaison puisse se soutenir, et le seul côté où je l'aie saisie. Elle n'est pour moi qu'un cadre dans lequel j'ai cru devoir placer mon tableau. En décrivant les Noces d'Énée et de Lavinie, je n'ai fait que décrire le mariage de Sa Majesté l'Empereur. J'ai cherché à employer des couleurs connues de tous ceux qui aiment Virgile, et, si l'amour de mon souve-
raiu m'a bien inspiré , j'ai parlé un langage qui sera entendu parmi les étrangers comme parmi les Français.
» J'ai pensé qu'il ne suffisait pas de louer, ce qui n'est pas difficile, mais de se faire lire ; je me suis peut être trompé dans mon espérance, mais j'ose croire que Votre Excellence, qui m'a témoigné une grande bonté, rendra justice à mes intentions.
» J'ai l'honneur d'être , avec respect , Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur,
» Michaud, homme de lettres. »
Cette lettre est piquante venant d'un agent des Bourbons, mais c'était un agent secret et adroit, qui flagornait haut ce qu'il blâmait tout bas, et qui, en faisant des poèmes pour l'empereur, travaillait à sa ruine au profit du roi.
Le poème des Noces est, avec une ode de Michaud sur la naissance du roi de Rome , dans le recueil d'Eckard.
~ G9 — La police des deux règnes , impérial et royal , savait bien que Michaud n'était pas sûr , qu'il n'avait point de convictions profondes , qu'il ne voulait que des honneurs et de l'argent ; mais elle savait aussi qu'il avait du talent , de la facilité, de l'influence. Chacun voulait et espérait se l'attacher. On le payait , on le comblait , et lui allait toujours, servant à droite, à gauche; mais, en définitive, beaucoup plus partisan de l'ancien régime et des vieux abus que de tout le reste. Jaloux, gâté, et se plaisant à ce qui était douteux, obscur, trouble. Que de gens dans Paris de ce caractère !
Mme D'ABRANTÈS.
Point de place à la duchesse dans la France littéraire; elle n'écrivait pas encore quand le volume A de cette collection voyait le jour; elle écrivait, mais ne publiait pas: la duchesse ne s'est faite auteur qu'après ses amours.
Ses livres, ceux de Bourienne, ceux de la contemporaine , ou ceux qu'on a répandus sous leur nom, remplirent un temps le monde curieux. Ils firent voir l'empire sous des faces qu'on ne connaissait pas, et parmi bien des clartés semèrent bien des erreurs.
J'ai vu, chez Ladvocat le libraire, Malitourne atteint d'un mal secret, et qui, enfermé dans un cabinet bien clos, allongeait les feuillets, les pages, les lignes de madame Ida, et de quelques mots tirait des tomes.
Tout se bâcle ainsi ; les pharmaciens avec un peu de drogues remplissent de vastes bocaux qu'ils vendent bien cher, et qui ne guérissent guère. Les écrivains à quelques faits positifs en mêlent des liasses de douteux, et font des histoires qui divertissent un instant , n'offrent aucune instruction sûre et finissent par donner des nausées.
Je trouve un billet de madame d'Abrantès à madame la comtesse de Bannes (rue de la Paix »°4).
Paris, 15 mars 1823.
« Mon Dieu , Madame, ce que j'apprends estil bien vrai? Comment ! vous êtes malade, etmalade d'une fausse couche ? Je vous ferai le reproche bien sincère de ne pas me l'avoir fait dire. J'aurais été vous soigner ; j'ai été si souvent dans ces heures douloureuses, que je puis donner du courage à celles qui maintenant souffrent comme j'ai souffert. Mais j'ignore si ma présence ne
vous sera pas importune. Soyez assez bonne pour me le faire savoir par un mot verbal ; je serai si heureuse de me rapprocher de vous , et je le serais bien autrement si je pouvais vous être utile.
» Adieu, Madame. Croyez que j'ai pour vous un attrait qui est bien réel. Vous devez y être habituée; mais moi je ne rencontre pas toujours des personnes aussi agréables que vous. »
Ce billet est assurément fort tendre et l'on est bien aise qu'une femme aussi célèbre ait eu de ces mouvements de gracieuse sensibilité.