Mignard et Rigaud
Dès sa pins tendre jeunesse le chevalier de Fontenay , cadet d'une bonne maison de Normandie , se fit remarquer pour le plus aimable vaurien de sa province A dix-huit ans, il aurait eu déjà trois ou quatre procès criminels sans le crédit de sa famille. Il était la terreur des paysans et des maris, la meilleure lame de la jeunesse batailleuse et la coqueluche des
des jolies filles. Monsieur son père, qui 1« voulait faire d'église, vit bien que ce serait un mauvais évêque et lui laissa l'épée; sa grand'-mère , charmée de sa turbulence et df^ son esprit, disait qu'il fallait l'envoyer à la cour, et lui donna par testament tout ce qu'elle put au préjudice de son aîné. M. de Fontenay , le père , mourut à propos comme le chevalier n'avait plus ni argent ni crédit. On pense bien qu'il ne fut pas si so t que de payer ses créanciers ; il vendit son patrimoine à la sourdine et partit pour Paris en grand équipage.
Dans son chemin M. de Fontenay rencontra, sur la place d'un méchant village, un pauvre diable de barbier qu'on menait pendre pour avoir épousé deux femmes. Les gens de l'endroit regrettaient fort la perte de ce barbier , parce qu'il n'y avait que lui de cet état dans le village.
— Mes amis , dit Fontenay aux soldats de la maréchaussée, si vous pendez ce garçon-là , il n'y aura plus personne pour vous raser. Je vois là-bas deux charrons, prenez-en lui à la
place du barbier, la potence n'y perdra rien, et le canton y trouvera du bénéfice.
— Ce n'est pas le compte de la justice, mon gentilhomme , répondirent les soldats qui entouraient le patient ; nous avons commission de mener pendre un barbier et non pas un charron.
— Et moi je vous dis que vous pendrez un charron si vous voulez ; mais que vous ne pendrez pas ce barbier , car je le prends sous ma protection.
— Oui dà î est-ce que vous êtes le roi pour lui faire grâce?
Fontenay se plaça sans répondre au milieu du chemin, l'épée à la main, avec les quatre estafiers qui marchaient à sa suite.
— Holà ! brave homme , dit-il au condamné, veux-tu être mon valet de chambre ?
— Bien volontiers, si vous me tirez du mauvais pas où je suis.
— Je te donnerai deux écus par mois.
— Je suis à vous , monseigneur.
— A présent, bonnes gens, vous n'aurez
pas l'audace de pendre un de mes laquais ; laissez aller ce brave homme, ou vous aurez affaire à moi.
— Et qui êtes- vous donc pour parler comme un prince ?
Fontenay n'eut garde de dire son nom. Il tomba sur les gens du roi à l'improviste et les mit en déroute, avec l'aide des paysans, qui le secondèrent à coups de pierres; puis il emmena son barbier sur la croupe d'un de ses chevaux. Après ce bel exploit, digne du héros de Cervantes, M. de Fontenay, jugeant que la grande route n'était pas sûre pour lui, prit les traverses et gagna Paris sans mauvaise rencontre. Avec de la dépense, de l'esprit et une jolie figure, un gentilhomme fait vite son chemin dans la capitale ; Fontenay se vit inviter partout où il y avait du vin , des cartes et des femmes. L'argent ne lui tenait pas aux doigts, et sa rapière voyait le jour deux fois le moins par semaine ; il devint célèbre en peu de temps. Il jouait en grand seigneur, se cachait hardiment sous les lits des dames , escaladait les fe-
nôtres comme un démon , battait le guet quand il s'enivrait, et traînait à sa suite une escorte de beaux garçons que leur fortune incommodée lui rendait fort dévoués. Une douzaine de duels achevèrent de le mettre en renom; il passa pour l'homme le plus aimable qui fût alors. Les beautés à la mode en raffolaient; c'était à qui lui ferait les plus doux yeux quand i l étalait ses rubans et ses plumes sur le Cours. 11 est vrai qu'il avait bon air et la tournure la plus cavalière qu'on pût voir. Rien ne lui coûtait quand il avait un caprice en tête ; il donnait les plus beaux cadeaux du monde, et il aurait dépensé cent louis pour mener à bien une mystification.
Il y avait alors à Paris un duelliste fameux qu'on appelait le chevalier Miraumont. Cet homme se rencontra un jour avec Fontenav à courtiser la même femme, et ils n'allèrent pas loin sans se proposer une partie de coupegorge sur le pré. Ils se battirent un grand quart d'heure sans se blesser ; à la fin . Miraumont reçut un eoupd'estocdans la poitrine,
dont il pensa mourir; il paraît que la botte était de toute beauté , car on en parla comme d'une passe savante, et le vainqueur reçut le glorieux surnon de Fontenap-Coup-d Epée .
Miraumont se guérit et se lia intimement avec Fontenay ; mais notre chevalier posséda seul , depuis ce jour , le haut du pavé.
Un matin pourtant Fontenay, en traversant le pont Notre-Dame, vit venir en face de lui un gentilhomme de bonne mine, qui tenait aussi le poing sur la hanche et occupait bien quatre pieds en largeur par l'étalage de son manteau. Le galant ne paraissait pas disposé à céder le pas ; et comme Fontenay ne se serait pas dérangé pour un royaume , ils se coudoyèrent de toutes leurs forces.
— Voilà un hardi gaillard ! s'écria le chevalier.
— Cet impertinent me déplaît, répondit l'autre.
— Apprenez que je suis Fontenay-Coupd'Épée.
— Coup-dÉpée si vous voulez ; en ce cas
je me baptise Lachapelle-Coup-de-Canon .
— Corbleu ! je serai pour toi iu\ coup de tonnerre.
— C'est ce que nous allons voir. J'en ai déjà tué neuf, tu feras le dixième.
— Et moi quinze, cela va faire seize.
Ils mirent flamberge au vent , et s'allaient transpercer vilainement en pleine rue si on ne les eût séparés. On parvint à les accommoder avant qu'ils ne se fussent revus, et comme Miraumont , Lachapelle devint l'ami du chevalier.
Les galanteries de Fontenay ont fait grand bruit autrefois, et nous regrettons fort de n'en connaître qu'un bien petit nombre. Le président Larcher le trouva un jour dans une armoire :
— Eh ! que diable faites-vous-là ? demanda le président.
— Monsieur, j'attendais que vous fussiez parti pour vous faire c
— Comment, pendard î vous me l'osez dire <àn face !
— Pourquoi non? je l'allais exécuter comme je vous le dis.
— Voyez un peu le drôle qui se glisse dans ma maison ! je n'ai pas besoin d'un enfant de plus ; le pain est cher.
— Je vous baillerai une livre de farine tous les matins si vous voulez me permettre...
— Insolent ! vous introduiriez dans ma famille une méchante graine à faire du gibier de potence.
— Vos enfans sont fort laids, monsieur, sachez que je n'en puis avoir que de jolis.
— Vous mériteriez qu'on vous jetât par les fenêtres.
— Monsieur, j'y passe quelquefois, mais jamais par force.
— Sortez d'ici , vous êtes un coquin.
— Ne me dites pas d'injures, mon cher président, car je serais obligé de vous battre, et ce ne serait pas bien. Quant à votre femme, ne vous avisez pas de lui donner du chagrin si vous tenez à vos oreilles. Vous êtes vexé de savoir que je lui fais ma cour, et moi je ne ris
pas de m'en aller comme je suis venu , nous sommes quittes. Je suis votre serviteur.
Le président eut bien de la peine à se débarrasser de Fontenay. C'est chose ordinaire que les maris n'aiment pas les jolis garçons; mais le chevalier ne s'embarrassait guère d'être de leurs amis , pourvu qu'il fût caressé par les femmes. Les grands seigneurs, ne craignant pas qu'un cavalier aussi accompli leur perdît le respect, l'invitèrent, et de maison en maison il se glissa jusqu'à la cour. Il dansait bien. La reine régente lui témoigna de l'amitié; de sorte qu'il obtint une lieutenance des gardes. Ainsi lancé dans le plus beau monde, Fontenay eut des bonnes fortunes en quantité; il mena le train d'un prince, prit des laquais qui jouaient du violon, donna des soupers à musique et fit courir le galop à son patrimoine. On murmura de ses premières fredaines; puis on s'y habitua peu à peu, on finit par en rire et lui tout pardonner. Les porteurs de nouvelles étaient mal reçus dans les ruelles du matin quand ils n'avaient pas à ra-
conter quelque folie de Fontenay. Tout le monde rechercha l'honneur de sa connaissance, et il devint tout-à-fait à la mode.
Un matin que Miraumont l'était venu voir, et qu'ils ne savaient à quoi passer le temps , ils imaginèrent d'attacher un grand panier de guerre à la poulie du grenier à foin et de poster deux commissionnaires dans la rue, au pied de la maison, avec ordre de saisir les jolies filles qui viendraient à passer et de les faire monter par la corde jusqu'au grenier. Une fois qu'elles avaient perdu terre , les filles ne songeaient plus qu'à se bien tenir et se laissaient hisser docilement jusqu'en haut. Celles qui ne se trouvaient pas au goût de nos galans étaient renvoyées par le même chemin ; les autres, ils les gardaient, leur donnaient la collation et en faisaient ensuite ce qu'ils pouvaient, selon l'humeur où elles étaient. Cette plaisanterie dura plusieurs jours, de sorte qu'on le sut par la ville , et il n'y avait plus que les filles délurées qui eussent le courage de passer devant la maison de Fontenay. Cependant un
teinturier, dont la femme avait fait le voyage et découché du domicile conjugal , voulut porter plainte contre le chevalier. Le bourgeois fut mal reçu des gens de loi; on lui prouva que sa femme devait être honorée d'avoir eu , par occasion , le même sort que tant de belles dames , qui ne songeaient pas à s'en fâcher : on lui dit que si c'était tout autre que Fontenay on lui ferait justice , mais que l'homme le plus aimable de son siècle méritait bien d'avoir quelques petits privilèges. On lui conseilla même de ne pas crier trop fort, de crainte des coups de bâton, et le teinturier finit par s'apaiser.
Une autre fois, ayant traité ses amis dans un cabaret isolé , Fontenay donna des vins si excellens que les convives s'échauffèrent prodigieusement. L'un d'eux jeta, sans crier gare , une bouteille par la fenêtre, et le hasard conduisit méchamment le projectile au milieu d'une troupe de marchands forains, dont il y eut un pauvre diable fort endommagé. Les passans entrèrent en fureur, et, sans égards
pour la qualité des gentilshommes , les voulaient assommer à coups de pierres. La maison du traiteur fut assiégée chaudement et défendue avec courage. Fontenay et ses amis avaient des armes à feu ; ils tuèrent deux marchands, et la maréchaussée accourut au bruit de la bataille. Par bonheur l'officier qui la commandait était un ami du chevalier.
— Pardieu , monsieur de Fontenay, dit-il, vous êtes plus heureux que sage! Voilà une aventure qui pourrait vous fairejaseravec la justice , si je ne savais trop ce que je vous dois. Sauvez-vous avec vos convives, j'arrêterai seulement vos valets , et nous dirons que ce sont eux qui ont eu querelle avec les marchands.
Le barbier Niquet , qui avait déjà échappé miraculeusement à la potence , fut mis une seconde fois en jugement ; mais le crédit de son maître lui sauva encore la vie. A l'exception des parens que laissaient les deux morts, tout le monde s'amusa beaucoup de cette histoire. Cependant d'autres équipées de ce geniv finirent par mettre Fontenay en mauvais*'
odeur auprès du menu peuple ; on lui tendit plus d'un guet-apens où il gagna de gros coups d'épée.
Au milieu de ces extravagances , le chevalier vit sa fortune couler entre ses doigts , comme l'eau dont il se parfumait. Les quinze bonnes mille livres de revenu que lui avait laissées monsieur son père avaient disparu complètement. Il jeta un regard calme sur les derniers mille écus qui restaient encore dans son tiroir, et s'écria en se frottant les mains :
— Qu'est-ce que je pourrais faire avec cela pour me bien divertir?
Dans ce moment un personnage assez ridicule se fit annoncer. C'était M. Petit-Puits , espèce de grotesque enrichi par le commerce et qui voulait trancher de l'homme comme il faut.
— Monsieur le chevalier, dit le visiteur, je donne dans trois jours une grande fête à ma terre de Palaiseau , et je prends la liberté de vous y engager. Nous aurons le divertissement
d'une grande pèche dans mon étang 5 et puis la danse en plein air dans mes jardins. Me ferez-vous l'honneur d'y venir ?
— Monsieur , répondit Fontenay , je n'aurai garde d'y manquer.
Le chevalier avait déjà conçu le plan d'une admirable mystification. Le père de Petit- Puits avait gagné sa fortune à fournir des éperons aux armées ; Fontenay courut la ville pour acheter tout ce qu'il y avait d'éperons chez les selliers , et comme il n'en trouva pas encore un nombre suffisant pour ce qu'il désirait , il fit travailler extraordinairement des ouvriers pendant la nuit. Il commanda des éperons de forme gigantesque , en bois et en métal, et il envoya secrètement ses laquais jeter cette énorme cargaison dans l'étang de M. Petit-Puits.
Le jour de la fête arrivé , la compagnie se trouva nombreuse et brillante ; le maître du logis se donnait des airs de grand seigneur. Après la collation , qu'on trouva servie dans une île charmante, on voulut prendre les plai-
sirs de la pèche. Les filets furent jetés de tous les côtés à la fois; mais à la grande surprise des pêcheurs, on ne tira de l'eau que des éperons. Un éclat de rire général gagna rassemblée. M. Petit-Puits se frottait les yeux et croyait à un prodige. Il en demeura un mois malade, et on crut qu'il en deviendrait fou. La ville et la cour ont fait long-temps leurs délices de cette aventure, et la reine voulut que Fontenay vint lui-même au château pour la raconter dans tous ses détails.
Si la plaisanterie était bonne, elle coûtait cher, car le chevalier y avait mis sa dernière pièce; heureusement il restait la vaste carrière des dettes. Fontenay s'était ouvert par ses dépenses un superbe crédit, et puis la cour était pleine de gens n'ayant d'autre mérite que leur argent, et qui, pour en tirer quelque honneur, étaient ravis de le partager avec l'homme le plus aimable de la terre ; mais il est un terme aux meilleures choses. Fontenay .ne se lassait pas d'emprunter, et on commençait a ne lui plus prêter avec autant de plaisir. Ses amis
s'éloignèrent un à un , les femmes seules ne l'abandonnèrent pas. C'était la mode, il est vrai, de donner des présens à ses maîtresses; mais comme il gouvernait les modes, bien loin d'en être l'esclave , les belles ne lui surent pas trop mauvais gré de ses infractions aux lois de la galanterie ; bien plus , il se laissa régaler sans scrupule, et son orgueil n'eut pas la permission d'en être contrarié. Cependant il baissa peu à peu dans l'estime publique ; il gagna la trentaine sans s'en apercevoir, et de vagues inquiétudes vinrent un beau jour voltiger, comme des oiseaux sinistres, à Fentour de son chevet.
Dans son malheur, Fontenay ne s'amusa point à faire le misanthrope, ni à se promener en désordre par les rues comme feu Timon l'Athénien ; il prit conseil du barbier Niquet , son valet de chambre , imagina des expédiens, remua ciel et terre pour parer aux dillicultés et arracher de l'argent aux riches et des délais aux créanciers. Il gagna encore ainsi une année de répit.
Une chose qui paraîtra incroyable , c'est que le chevalier se trouvait avoir un débiteur en ce monde. Un propriétaire normand lui avait acheté un reste de terrain et ne l'avait pas encore payé. Il envoya en province l'ingénieux Niquet avec ordre de tirer de la créance ce qu'il pourrait en écus comptant.
Le barbier demeura fort long-temps en campagne.
— Eh bien ! lui dit Fontenay quand il le vit revenir, m'apportes-tu de l'argent?
— Hélas ! non , monsieur le chevalier ; mais mon voyage ne vous sera pas inutile. Je vous donne ma foi qu'il vous vaudra plus de dix mille livres.
— Comment cela, maraud?
— C'est que votre débiteur ma promené, payé de monnaie de singe et trompé de cent façons ; aussi je sais maintenant une foule d éehappatoires , à l'usage des créanciers, que j'aurais ignorées toute ma vie et qui nous profiteront.
Peut-être l'honnête Niquet avait-il touché h. i
l'argent et confisqué la somme à son profit ; car il était le modèle de ces domestiques précieux qui servaient admirablement leurs maîtres en les volant, et dont le valet de chambre du chevalier de Grammont suivait les traditions trente ans après.
Une fois qu'il fut au su de tout le monde que Fontenay n'avait plus rien, on commença de le trouver moins aimable. Il fallait que dans ses calembourgs et facéties il rencontrât bien plus heureusement pour qu'on daignât l'ap plaudir. Les envieux le raillaient en arrière ; il ne se soutenait plus que par sa vieille réputation, car ce qui est passé en chose reçue ne se détruit jamais entièrement. Cependant il s'en alla toujours perdant de son influence et de sa considération. Il n'avait plus de table, mangeait où il pouvait, fuyait les cartes poulies avoir trop aimées, et se voyait réduit à faire des mystifications qui ne coûtaient rien. Ses ennemis se hasardaient à l'appeler tout bas mauvais plaisant, et s'étonnaient qu'un tel homme eût obtenu des succès , comme il ar-
riva plus tard au célèbre Bassompierre lorsqu'il s'en revint de la Bastille.
En outre, le chevalier, par suite de ses duels, était tout percé de coups. Il n'avait pas de membre qui n'eût reçu quelque estafilade li sentait que l'âge ne tarderait pas à le rendre maladif. Sa tête , plus active que jamais , l'avertissait du danger. Il résolut de se relever d'une manière triomphante par une action d'éclat, et de ramener à lui l'ingrate fortune par la dernière et la plus belle des folies, le mariage.
Il jeta les veux sur madame Descordes , veuve d'un conseiller à la cour des comptes, el qui avait du bien. L'entreprise offrait mille difficultés; la dame, quoique jeune el jolie, vivait fort retirée dans une maisonnette auprès de la forêt de Boulogne ; elle venait rarement à la ville, ne recherchait point les fêtes, H se montrait seulement dans les endroits publics. Fontenay la rencontra plusieurs fois au Cours, et commença par l'ordinaire début des œillades. On ne prit point garde à lui. Le che-
valier vit bien aux airs fiers de la jeune veuve, à ses yeux noirs et vifs,, à son teint haut en couleur, que c'était une personne à lui donner du tourment s'il venait à mal entrer en matière. Les renseignemens lui apprirent qu'en effet c'était une maîtresse femme, qui avait mené son mari à la baguette, et se piquait de faire la tigresse. Elle répondait aux galanteries par des rebuffades, et se moquait des mourans à leur barbe.
— Elle est digne de mes attaques, pensa Fontenay sans s'effrayer.
Un jour qu'il la rencontra aux comédies du fameux Garguille, le chevalier, décide à attirer l'attention de la dame, se plaça devant elle, et feignant de ne l'avoir pas encore remarquée, il s'écria tout haut :
— Vertudieu ! que voilà une jolie per-
sonne
Puis il s'en fut à l'autre extrémité de la salle et ne tourna plus les yeux du côté de la veuve. Le lendemain, au Cours, il s'aperçut qu'on le reconnaissait, et comme madame Descordes le
regardait en chuchotant avec lune de ses amies, il lui adressa un salut respectueux qui lui valut un sourire.
Maître Niquet mit aussitôt son plus bel habit pour porter une lettre à Boulogne. C'était une déclaration délicatement tournée, à laquelle le poète Théophile avait ajouté à crédit un madrigal fort agréable. La veuve en prit lecture sans colère ; mais elle répondit en riant :
— Tu diras à ton maître que je ne veux point de son cœur à mes pieds ; cela me gênerait pour marcher, quoique je le sache plus léger que du liège. Je ne suis pas pour me donner à une tête sans cervelle.
— Eh! madame, s'écria l'intelligent INiquet, c'est une belle et sage personne comme vous qui lui pourrait donner de la cervelle, si vous vouliez aimer monsieur le chevalier; mais si vous le maltraitez, vous lui ferez perdre le peu qu'il en tient du ciel.
— Ce n'est pas mon affaire de rendre la raison aux écervelés ; la tâche serait trop rude.
Qu'il s'arrange comme il pourra. Dis-lui qu'il me laisse en repos.
— Je ne lui porterai pas une réponse aussi cruelle. Il se jetterait dans la rivière , ou se percerait de son épée. Hélas ! bon Dieu ! nous Tirions mettre en terre demain.
— Fais-lui donc la réponse que tu voudras.
— Je n'ai point assez d'esprit pour en inventer une, madame; il faut que vous m'y aidiez.
— Tu es un rusé coquin ! Va dire au chevalier que je connais ses prouesses , que je le tiens pour un garçon digne de plaire aux personnes d'humeur facile; mais que je ne suis point de ces femmes-là; que s'il a résolu de vaincre mon cœur, il vaudrait mieux pour lui avoir entrepris d'escalader le soleil; que j'ai l'ame trop fière pour les libertins, et que je le défie ; que pour commencer je lui ferme ma porte et lui fais gageure qu'il n'arrivera pas jusqu'à moi.
— Ah! vous jiio transportez d'aise, ma
dame, car mon maître n'a jamais perdu de gageure qu'aux jeux de hasard.
— Ce sera donc la première fois.
— Il accepte le défi , madame ; nous ne demandons que huit jours pour pénétrer dans votre maison par ruse ou par force.
— C est entendu. Je ne crains pas la ruse. Aucun homme n'entrera chez moi cette semaine, et ton maître ne saurait se déguiser en femme avec sa longue taille. Quant à la force, s'il l'emploie contre moi, je l'avertis d'avance qu'il a trouvé, comme on dit, chaussure à son pied. Mes laquais auront de bonnes armes, el on lui cassera la tète sans façon.
— C'est ce qu'il faudra voir, madame. Je cours porter le défi à M. le chevalier, et commander son pourpoint de noces, car avant huit jours il vous aura gagnée, ou bien il sera mort.
Dés le lendemain la jeune veuve prit chez eile un renfort de douze nouveaux domestiques, qu'elle paya généreusement de peur de la corruption. Elle les arma jusqu'aux dents
comme des coupe-jarrets , et fit une provision de vivres pour la semaine, afin de n'avoir pas à sortir, ni même à ouvrir les portes, qui furent soigneusement barricadées.
Fontenay reçut avec ravissement la nouvelle du défi. Afin de laisser passer le premier feu de la vigilance ennemie, il demeura trois jours à Paris sans commencer l'attaque. L'ennui et la négligence s'introduisirent dans la place. La dame s'imagina que le chevalier ne songeait pas à gagner la gageure. Pour s'en assurer, elle vint un soir à la ville avec six estafiers autour de son coche. Fontenay apprit qu'on avait aperçu madame Descordes à la comédie. Il courut aussitôt, suivi de quatre soldats de sa compagnie, se mettre en embuscade dans la forêt. Vers onze heures du soir, le carrosse arriva de la capitale. Le chevalier tombe à l'improviste sur les laquais et les met en déroute, jette le cocher à bas de son siège, et tandis que maître Niquet retient les chevaux, il ouvre la portière et s'élance à côté de la jeune veuve.
— N'ai-je pas gagné, madame ? lui dit-il ; me voilà parvenu jusqu'à vous.
— Ce n'est pas ainsi que je l'entends, chevalier. C'est dans ma maison qu'il vous faut pénétrer.
— Ah ! vous n'êtes pas de bonne foi.
— Si fait : je me suis expliquée. D'ailleurs il me faut beau jeu. On ne gagne pas la première partie sans donner la revanche.
— Allons ! je vous l'accorde ; mais puisque j'ai la première manche, j'en réclame le prix.
— Que voulez-vous donc ?
— Donnez-moi un baiser.
— Je ne puis le refuser ; mais vous me laisserez rentrer chez moi paisiblement.
— Il y aura trêve jusqu'au jour.
Fontenay embrassa l'ennemi, et le coche se
remit en route.
La jeune veuve, de retour dans sa maison, harangua ses valets comme un général d'armée, les appela lâches et misérables ; elle mit un poignard à sa ceinture, et jura de tuer de sa
main le premier qui manquerait de courage.
Le chevalier employa deux jours et deux nuits à rôder autour du logis de la dame, pour trouver un moyen de s'y introduire. Il employa vainement le déguisement et l'escalade. On le reconnut sous le costume d'un porte-balle ambulant. Il se vit refuser l'entrée à trois reprises, et la veuve, qui parut ellemême au guichet, le railla si cruellement, qu'il en pensa mourir de dépit. Les murs du jardin n'étaient pas élevés ; mais à la première tentative qu'il risqua par cette voie, des chiens de garde éveillèrent les laquais, et il fallut s'enfuir ; à la seconde, Fontenay tomba dans un piège à loups qui lui eût brisé la jambe s'il n'eût porté ses grosses bottes de cheval. Il se retira tout écorché et au désespoir. La force seule restait donc; il résolut de l'employer et de livrer un assaut furieux.
Comme il avait des amis partout, Fontenay obtint des officiers de l'arsenal qu'on lui prêtai deux petites pièces d'artillerie appelées fauconneaux, li les plaça fori habilement à la
lucarne d'un moulin qui dominait entièrement la citadelle assiégée. Le meunier éleva quelques difficultés ; mais on lui donna le choix entre de l'argent et des coups de bâton, et il entra bientôt en arrangement. Le chevalier fit d'abord jouer ses pièces chargées à poudre seulement, afin d'intimider l'ennemi et de montrer la belle position de ses batteries; puis il envoya maître Niquet en parlementaire. La dame parut à une fenêtre :
— Ce n'est pas, répondit-elle, après cinq jours de résistance que je me rendrai. J'ai toujours été curieuse de voir un siège et une bataille; dis à ton maître que je suis charmée d'en trouver une aussi bonne occasion. Dût-il ne pas laisser ici pierre sur pierre, je me donnerai le divertissement de tenir ferme jusqu'au bout.
— Prenez-y garde, reprit Niquet, il ne fait pas bon mettre des gens comme nous au pied du mur; le dégât sera grand, et nous sommes certains de réussir. Rendez-vous avant qu'oi ne jette à bas vohv logis.
— Nous ferons bonne contenance, vous dis-je ; c'est moi-même qui dirigerai la défense. Ton maître n'en a pas fini, car je lui brûlerai la cervelle avec ce pistolet, et je veux me tenir pour cela sur la brèche.
— Eh bien ! nous allons nous amuser, repartit Niquet ; aussi bien l'histoire sera pour produire sensation à la cour et faire honneur à M. le chevalier.
Un quart d'heure après ce pourparler, l'artillerie menait un bruit effroyable. Cependant une demi-journée s'écoula sans que la porte ni les murailles eussent l'air de vouloir tomber. Les boulets des fauconneaux étaient petits et pratiquaient seulement des trous dans le plâtre, sans beaucoup endommager la citadelle. Encore la moitié des coups étaient-ils perdus à cause de l'inhabileté des artilleurs. On avait garni les fenêtres avec des matelas, à l'abri desquels se cachaient les assiégés, qui tiraient plus sûrement contre l'ennemi. Fontenay eut deux de ses gens blessés par les arquebuses, et voyant que la besogne n'a vançail
pas, il écumait de colère. Du côté de la citadelle on poussa des cris de triomphe quand le feu s'arrêta.
La maréchaussée, attirée de loin par le vacarme, était venue s interposer entre les combattans. Le chevalier crut un moment que ses plans étaient ruinés. Heureusement, comme il connaissait Dieu et le diable, l'oilicier du roi se trouva un de ses admirateurs.
— Monsieur, lui dit Fontenay, vous savez que la reine-mère est malade et languissante. Personne hier n'a su lui donner la moindre nouvelle qui pût la distraire; j'ai imaginé ce moyen de lui procurer un instant de plaisir. Courez à Paris raconter ce qui se passe ici, et vous aurez des chances de grands succès dans toutes les ruelles. Je vous dirai même tout bas que des personnes de la meilleure qualité m'ont engagé à entreprendre cette folie pour le bien de l'auguste malade.
— C'est différent, chevalier, répondit l'officier. Je n'ai garde de contrarier le gentilhomme le plus galant et le plus aimable de
noire temps. Agissez comme vous l'entendrez ; mais je vous engage à éviter l'effusion du sang, si cela ne vous gêne pas trop.
— Soyez tranquille, nous ferons plus de bruit que d'ouvrage. S'il y a trois ou quatre manans de blessés , ce sera le pire qui puisse arriver.
— A la bonne heure.
Une fois qu'il eut ainsi le champ libre, Fontenay se mil en mesure de frapper un coup décisif. Il partit à franc-étrier pour Paris, et s'en alla descendre à l'arsenal. Il obtint du grand-maître de l'artillerie un pétard à faire sauter les portes des places de guerre. La belle résistance de sa maîtresse l'avait tellement exaspéré qu'il ne songea pas à envoyer un nouveau parlementaire.
Le chevalier mit le feu tout d'abord à son pétard, et la porte vola en éclats par les airs. Alors les assiégeans entrèrent l'épée à la main dans la citadelle. Plusieurs décharges de mousquets furent encore échangées sans accident , et Fontenay pénétra le premier dans une salle
basse qui précédait les cuisines. Il criait déjà : Ville conquise! lorsqu'il aperçut la jolie veuve qui tenait deux pistolets dirigés contre lui, et qui, de peur d'être saisie au corps, avait ouvert entre elle et l'assaillant la trappe d'une cave profonde.
— Si vous avancez vous êtes mort ! dit la dame.
— Tuez-moi si vous voulez, répondit Fontenay, j'ai gagné.
— Vous avez perdu si je vous tue.
— J'ai gagné, puisque j'ai pénétré jusqu'ici.
— Soit ; mais rendez-vous, ou vous êtes mort, vous dis-je. Rendez-vous à discrétion.
— Que ferez-vous de moi si je me rends ?
— Je vous garderai en ma puissance aussi long-temps qu'il me plaira, et je prendrai des délais pour vous donner le prix de la gageure.
— J'entends; vous me ferez lanpuir éterlicitement. J'aime mieux la mort.
— Vous mériteriez qu'on vous la donnât, chevalier, dit la veuve en laissant tomber ses armes. Vous êtes bien le garçon le plus obstiné que je connaisse. Allons! je vous accorde la vie.
Fontenay sauta par-dessus le gouffre de la cave, et tomba aux pieds de sa maîtresse. La paix était signée. Les combattans dînèrent p-aîment ensemble, et le soir le chevalier conduisit sa maîtresse à la comédie, où l'histoire fit tant de bruit qu'on ne prêta aucune attention au spectacle.
Une faut pas croire pourtant que le mariage se soit conclu tout de suite. Fontenay avait encore de rudes épreuves à subir. La veuve était quinteuse et fantasque. Elle se reprochait d'avoir cédé trop légèrement, et craignait qu'un mari libertin ne lui donnât des chagrins. Elle resta trois mois dans l'indécision.
Un jour qu'elle se promenait dans son jardin, en compagnie de Fontenay, celui-ci, qui avait souvent des fantaisies d'écolier, monta dans un arbre.
— Vous me rendez si malheureux avec vos lenteurs, dit le chevalier, que je me jetterais volontiers à terre pour me rompre le cou.
— Je sais, répondit la dame, que, si je vous en défiais, vous vous jetteriez par méchanceté ou par entêtement ; mais, si l'arbre menaçait de tomber par hasard , on vous verrait descendre au plus vite.
— Ah î vous croyez cela ? s'écria Fontenay ; eh bien ! je veux qu'on vienne scier cet arbre par le pied tandis que je suis dessus.
— Ce serait encore une sotte obstination, qui ne prouverait rien.
— Que cela prouve quelque chose ou rien, je veux qu'on scie cet arbre.
— Taisez-vous, chevalier; vous êtes un fou.
— Fou, si vous voulez : on sciera l'arbre. Ah! vous croyez que j'aurais peur de tomber! Ventrebleu! je vous montrerai que je ne crains rien.
— Quelle tète vous avez !
— Comme il vous plaira. L'arbre sera scié.