IL
Fontenay appela maître Niquet à grands cris, et lui commanda de scier l'arbre. Les prières de madame Descordes et les larmes du fidèle valet ne purent rien contre la volonté du chevalier. Il fallut scier le pied de l'arbre. Fontenay tomba fort heureusement au milieu des branches sans se blesser.
La jeune dame n'était guère plus sage que le chevalier : elle prenait si peu de soin de le ménager qu'à tout propos il revenait au milieu de leurs conversations des défis de ce genre. Une autre fois, en passant un pont, Fontenay s'écria :
— Je sauterais bien dans la rivière à* cheval, et botté comme me voilà , si vous en deviez devenir moins cruelle.
Au lieu de chercher à le calmer, la dame répondit qu'il y regarderait à deux fois avant de se précipiter. Elle n'avait pas achevé, que déjà le galant était dans l'eau. Les rives se trouvaient hautes en cet endroit; Fontenay, quoique nageur intrépide , pensa se noyer. Il parda le lit trois jours à la suite de cette nou-
velle folie; mais ce fut la dernière. Madame Descordes, touchée de tant d'amour, car le chevalier l'aimait réellement, lui donna sa main et sa fortune.
Un an seulement de mariage suffit pour apporter un changement incroyable dans l'humeur et les habitudes de Fontenay-Coup-d'épée. Sa femme prit tout doucement un empire absolu sur son caractère. Elle le rangea si bien qu'il en vint à ne plus quitter la maison et à vivre tranquille, en gentilhomme campagnard. Ses anciens amis ne le reconnaissaient plus. La cour l'appelait en vain à ses jours de fêtes. Il n'aimait plus que le repos et les jouissances du bien-être intérieur. Il faisait valoir ses terres, et devint un cultivateur si passionné que la noblesse l'aurait méprisé sans ses antécédens glorieux. Il savait le prix d'un écu et ne prêtait d'argent à personne.
Madame de Fontenay avait beaucoup de tendresse pour son mari ; mais elle était fort jalouse. Un jour qu'elle le trouva par hasard caressant une jolie chambrière , elle entra en
fureur et le poursuivit, armée d'un bâton, pour le battre. Il prit la fuite et se cacha. Des visiteurs arrivèrent au milieu de cette querelle. On cherchait vainement Fontenay par toute la maison. Enfin on le trouva blotti dans un grenier à foin, où il pleurait de regret d'avoir mérité la colère d'une femme qu'il adorait. On réconcilia les époux; mais on tourna partout en dérision la faiblesse du mari. De mauvais plaisans voulurent changer son nom de Fontenay-Coup-dépée contre celui de Fontenay-Cotillon. Il ne s'en embarrassa point. Il laissa dire les rieurs et continua de vivre heureux et retiré du monde.
Fontenay mourut à trente-six ans des suites d'une blessure qu'il avait gagnée dans un de ses premiers duels. Sa veuve se remaria bientôt avec un gentilhomme plus jeune qu'elle, dont l'humeur semblait paisible et qui la tourmenta beaucoup.
En songeant à la destinée de Fontenay-Coupd'épée, on doit l'estimer bien heureux d'être né dans un siècle où il a trouvé le milieu qui
lui convenait. S'il eût vécu de nos jours, l'homme le plus aimable de Paris en 1 61 5 se serait vu fermer les portes, et peut-être l'aurait-on traîné sur les bancs de la cour d'assises, pour l'envoyer ensuite passer dix ans dans une maison de force.
lie Poète CaOïiilmulfl*
Jean-Ogier de Gombauld avait déjà trente ans quand il vint à Paris, en 1606. M. de Gombauld le père avait mené si joyeusement son temps en sa province qu'il avait mangé tout son avoir. Jean, habitué à bien vivre dans sa première jeunesse, fut tout stupéfait de se trouver seul au monde et sans argent. Heureusement il tenait de la nature un trésor
précieux : c était Tordre, la patience, la faculté, rare chez les jeunes gens, de régler sa vie sur sa fortune. En outre, il avait une instruction solide , qu'il devait à son goût pour l'étude. Il faisait de fort beaux vers pour l'époque, et jouait de la mandore, sorte de guitare à quatre cordes, qui n'était déjà plus de mode alors, mais dont il savait admirablement tirer parti.
Jean de Gombauld était un grand garçon bien fait, d'une figure mélancolique, froid, en apparence, mais doué d'un cœur excellent, et brave comme sa rapière qu'il portait avec une aisance remarquable. Il avait l'esprit modeste et lame fière.
En arrivant à Paris, il aurait pu gagner beaucoup d'argent à donner des leçons de musique , si sa qualité de gentilhomme ne lui eût interdit cette profession. Il alla donc chez un libraire nommé Courbé, qui lui acheta pour une bien faible somme un petit volume de sonnets. Ces vers eurent tant de succès que l'auteur se vit aussitôt recherché de tous les
amateurs de poésie et enregistré parmi les beaux esprits du jour. Il n'en était pas plus riche, et faisait maigre chère dans son petit logement de la rue des Étuves, à l'auberge du Barillet ; cependant M. Courbé lui paya raisonnablement la seconde édition de son volume et lui demanda la permission de Vintituler à J'avenir libraire de M. de Gombauld gentilhomme xaintongeois.
Les poètes étaient rares alors. Malherbe finissait, et Racan n'avait que vingt ans à peine. Voiture et Chapelain n'écrivaient pas encore. Gombauld se trouva tout d'un coup au premier rang, n'ayant que des concurrens trèsfaibles. Un jour un carrosse à six chevaux s'arrêta devant sa porte, et un personnage de conséquence le vint saluer dans son modeste réduit.
— Monsieur de Gombauld, dit l'étranger, vous avez fait des vers superbes. J'aime avec passion la société des gens d'esprit ; s'il vous convenait d'accepter le logis et la table chez moi, je serais heureux de vous prendre pour
secrétaire moyennant deux mille livres de pension. Je suis le marquis d'Uxelles.
Le rouge monta au visage du poète.
— Monsieur le marquis, répondit-il , je suis reconnaissant de vos bontés ; mais je suis trop bien né pour être secrétaire. Si je ne puis vivre de mes talens, je servirai l'état en prenant le mousquet.
— Eh bien ! touchez là, monsieur; je suis charmé de voir que vous avez le cœur bien placé. Le roi le saura, je vous en donne ma parole, et, s'il ne dépend que de moi, vous serez de sa maison .
Le marquis s'en fut tout droit à la cour, où il parla tant de Gombauld, qu'on envoya un ordinaire pour l'engager à venir le soir même au Louvre. La garde-robe du poète n'était pas splendide. Quiconque l'aurait vu jeter de tristes regards sur un manteau de velours et sur un pourpoint violet qui montraient la corde se serait senti attendri.
— 0 pauvreté, murmurait Gombauld en rajustant de son mieux ses habits, n'est-ce
donc pas assez d'empoisonner ma vie sans que tu te cramponnes encore jusqu'à mes vêtemens ?
Il s'effrayait trop légèrement ; car il avait tant soin de sa mince toilette qu'en public on le croyait toujours beaucoup plus riche qu'il n'était. Sa bonne mine contribuait encore à lui donner de l'éclat. A force d'étude et d'apprêts , il réussit à se faire , pour aller au château, une mise convenable. Les bas avaient bien quelques reprises au talon ; mais un soulier fort propre les couvrait, et la jambe sur laquelle ils étaient tendus était fort bien tournée. Ses plumes étaient vieilles; mais il tenait le chapeau avec une simplicité si élégante qu'on n'y prenait pas garde. D'ailleurs sa barbe et ses longs cheveux noirs étaient arrangés avec recherche, et ses mains étaient de si belle forme, qu'il eût été dommage d'y mettre des gants.
La foule était grande au Louvre, où il y avait quadrille ce soir-là; de sorte qu'on fit à peine attention au nouveau venu tant que durèrent
les danses. La reine seule regarda le poète avec curiosité, et parut même le chercher souvent des yeux dans la foule. 11 est probable que Gombauld n'aurait pas trouvé le mot à dire, si le duc de Guise, fils aîné du défunt Balafré, entendant son nom prononcé dans un coin, n'eût couru vers lui avec empressement.
— Eh quoi ! monsieur de Gombauld , s'écria-t-il en l'abordant, vous êtes l'auteur de ces jolis poèmes que je lis en ce moment ! Je vous félicite de toute mon ame, monsieur. Mais dites-moi, là, franchement : n'y a-t-il pas un secret pour faire des sonnets ?
— Un secret, monsieur le duc ? je ne le pense pas , il y a seulement une règle à observer.
— Ah ! une règle , fort bien ; mais une recette , n'en connaissez-vous pas ? Je ne puis croire que Pétrarque se fût ennuyé à écrire tant de sonnets s'il n'avait eu un petit moyen connu de lui seul.
— J'ignore si Pétrarque avait un moyen ; ce qui est sur , c'est que je n'ai pas le secret
de Pétrarque, puisque mes sonnets sont bien au-dessous des siens.
— Cela vous plait à dire. J'aime beaucoup celui où, parlant de l'ambitieux, vous terminez en disant :
La mort le vient saisir au plus fort de sa peine.
Savez-vous que cela est pensé grandement ? Vous avez l'esprit fort beau, monsieur. Eh ! dites-moi sincèrement : est-ce qu'il ne serait pas possible que ce sonnet fût de moi ? celui-là seulement ?
— Je ne vois pas trop comment cela pourrait s'arranger, dit Gombauld en souriant; mais si monsieur le duc veut que je lui envoie demain un autre sonnet, il ne tiendra qu'à lui de dire qu'il l'a fait.
— Cen'est pas ainsi que je l'entends. J'aurais désiré qu'il y eût moyen que j'eusse fait celui dont je vous parle ; mais je vois bien que cela ne se peut pas; le roi lui-même y serait
embarrassé. Ah ! messieurs les poètes, vous avez de superbes privilèges !
Et le duc s'en alla par les galeries répétant à haute voix :
— C'est pourtant vrai cela, que moi , Charles de Guise, je voudrais en vain avoir fait ce vers :
La mort le vient saisir au plus fort de sa peine.
Non, je donnerais un royaume et je livrerais trois batailles, qu'il n'y aurait pas moyen; le vers n'en serait pas plus de moi pour cela : chose étrange!
Un cercle s'était formé autour de Gombauld, et une conversation s'engagea, où les moindres paroles du poète étaient pesées avec soin. UneMes femmes de Marie de Médicis vint le prendre par la manche et lui dit à l'oreille :
— La reine m'a commandé de m'informer de vous si vous parlez l'italien.
— Dites à^a majesté que je le comprends, mais que, l'ayant appris dans les livres, je le prononce fort mal.
La dame d'honneur avait à peine porté la réponse, que la reine traversa le salon et marcha droit à Gombauld.
— Verrete qui spesso , lui dit-elle avec un sourire ; lo voglio.
Puis elle s'en retourna vivement , laissant le poète et les gens qui l'entouraient fort étonnés. Un courtisan qui avait compris se pencha vers l'oreille de Gombauld :
— V^ous viendrez souvent ici, je le veux ! Monsieur de Gombauld, vous êtes favorisé. \os vers ont plu à sa majesté.
Le marquis d'Uxelles entraina son protégé dans un coin :
— Ne trouvez-vous pas, lui dit-il, que la reine vous regarde beaucoup ?
— C'est que je suis un visage nouveau pour elle.
— Il en arrive tous les jours de nouveaux auxquels elle ne fait jamais attention.
— C'est peut-être que jelui semble ridicule; ma mise n'est pas recherchée.
— Elle vous regarderait autrement. Tenez,
la voilà qui se penche pour tourner les yeux de ce côté.
- — C'est que je fais disparate ici. J'ai peutêtre l'air d'un provincial.
— Eh ! non , vous dis-je. Elle ne vous quitte pas du regard. Dans cet instant elle paraît rélléchir profondément. Voici ses paupières qui se relèvent; c'est encore pour vous chercher. Vous en penserez ce qui vous plaira; mais...
— Ne voulez-vous pas que je croie la reine amoureuse de moi ?
— Si ce manège durait long-temps, cela rassemblerait fort à de l'amour.
«— Allons! vous plaisantez.
— Je vous jure qu'à votre place je le croirais déjà tout de bon, et que j'agirais en conséquence.
— Permettez-moi d'attendre des preuves plus certaines.
— Comme il vous plaira; mais songez-y.
— Non, par Dieu, pensait Gombauld en cheminant la nuit jusqu'à sa maison, je n'y
veux pas penser. Il ne me manquerait plus que d'avoir en tête cette chimère ! Ce serait une lampe où je m' irais brûler les ailes.
Pendant la semaine qui suivit, les visites se multiplièrent singulièrement à l'auberge du Barillet; c'était une procession. Le duc de Guise lui-même , passant à cheval par la rue Saint-Honoré , entra dans celle des Étuves, et appela Gombauld jusqu'à ce qu'il l'eût fait mettre à la fenêtre.
— Si je n'étais fort pressé, lui cria-t-il, je monterais chez vous, monsieur. Je n'ai pas voulu venir si près de votre logis sans vous faire mon compliment. J'ai acheté votre ouvrage. Ah! monsieur, que cela est beau! Il n'y a que vous pour tourner galamment les vers.
Notre poète éprouvait de la honte en recevant de si grands personnages dans son taudis, et quoiqu'il ne fut pas vain, la pauvreté lui devenait tous les jours plus à charge.
— Croyez-vous, disait M. d'Uxelles, que tout ce monde vient pour votre poésie seule-