‹ Mignard et Rigaud (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

ehes; quant à ses bras, qui étaient les plus ronds du monde, elle ne songea pas à les couvrir. En voyant ce négligé galant et tant de beautés à demi voilées, le noble seigneur éprouvait un trouble extraordinaire dont il ne pouvait se rendre compte.

— Je ne réussirai jamais à ôter ma robe, dit la dame en riant ; il y a par derrière une agrafe que je ne puis atteindre ; ces robes à queues sont fort incommodes, et je ne peux pas non plus dormir ainsi tout babillée.

Le duc, ayant détaché l'agrafe rebelle, aperçut un dos charmant et son trouble s'en accrut bien davantage. La pensée lui vint de poser ses lèvres sur une peau plus douce que le velours qui la couvrait ; cette étrange tentation lui inspira une terreur profonde : il avait été sur le point de perdre le respect pour une femme de qualité! Rappelant à lui sa fermeté, Coîlin retrouva bientôt le sentiment de ses devoirs, et triompha de l'esprit du mal dont le souffle avait pénétré un moment dans son a me.

— Étonnante chose que la guerre! dit-il encore en jetant malgré lui sur les charmes de la marquise un regard dont il s'avouait l'indiscrétion.

— Mon cher duc, reprit la dame en souriant, promettez-moi que, dans le récit que vous ferez demain, cette circonstance ne sera pas mentionnée. Les méchantes langues sauraient l'interpréter fort mal pour ma réputation.

— Tranquillisez - vous , madame; je jure sur mon honneur de n'en jamais parler, et vous reconnaîtrez que je suis un homme discret, auquel on peut se fier.

— .le n'en doute pas.

Quoique son ministère ne fût plus nécessaire, Coilin attendait, sans pouvoir se décider à sortir. La marquise avait dénoué ses cfie- \eux pour les enfermer dans un mouchoir dont elle se faisait une coiffe de nuit. Le duc , transporté d'admiration, eut l'idée de se jeter aux genoux de la dame pour lui avouer son amour; mais il comprit heureusement qu'une déclaration si grave ne devait |>oinî se faire

dans un pareil moment. Il y avait alors trop de séducteurs qui abusaient le beau sexe par des offres trompeuses, et pour rien au monde il n'aurait risqué d'être confondu avec ces hommes sans conscience. Cependant la marquise ne lui disant pas de se retirer, il demeurait à la contempler en silence, dans une irrésolution pénible. Il serait sans doute encore dans cette cruelle position si l'on n'eut frappé à la première porte en criant d'ouvrir de la part du roi.

— Je suis perdue ! s'écria madame de Kergoét.

— Perdue! Et pourquoi donc?

— Si on découvre que je suis ici, on croira que nous n'avions pas l'intention de le dire.

— Madame, je ne suis pas de ces gens dont la loyauté puisse être soupçonnée. Rassurezvous ; je prends tout sur moi.

Coîlin passa sans bruit dans l'antichambre et ouvrit au messager du roi : c'était Guitry , le grand-maître de la garde-robe.

— Monsieur le duc , dit-il , le prince de

Coudé vient d'envoyer au roi quatre prisonniers de qualité. Sa majesté, ne sachant où les loger , vous prie d'en recevoir un pour cette nuit , M. le comte de Van-Erskom , seigneur hollandais; mais que vois-je? Que signifient ce désordre et ce matelas à terre ?

— Ce n'est rien, Guitry, c'est une sottise de Cavoie; je vous conterai cela demain.

Guitry promena autour de lui des regards de défiance et sortit à regret pour conduire les autres prisonniers.

— Monsieur, dit le duc à son hôte, je suis désespéré de ne pouvoir vous offrir mon lit. Une impérieuse nécessité m'a déjà forcé de le donner à une dame; il ne me reste plus que ce matelas, et je vous le cède de tout mon cœur.

— Monsieur, répondit le prisonnier, qui était aussi dune politesse obséquieuse, jamais je ne consentirai à vous en priver. Je dormirai sur cette chaise.

— Oh ! monsieur , je ne me coucherai pas de la nuit, plutôt que do vous voir aussi mal ;i votre aise.

— Ni moi , je vous assure , à moins que vous ne consentiez à partager le matelas avec moi.

— Je vous gênerais. Il est i ™p étroit pour deux personnes.

— Alors gardez-le pour vous seul , je vous en supplie.

— Monsieur, c'est impossible. Je préfère le partager, puisque vous le voulez absolument.

Ils s'étendirent dans leurs manteaux et se couchèrent côte à côte; mais, à force de se reculer l'un et l'autre pour laisser plus de place , ils finirent par s'endormir sur le plancher, avec le matelas entièrement libre entre eux deux.

Pendant ce temps-là Guitry avait porté aux jeunes gens de messieurs les ordinaires du roi une étrange nouvelle : Coîlin était en bonne fortune ! 11 avait reçu le messager sur le seuil de sa porte sans laisser pénétrer à l'intérieur, et le prisonnier devait être couché dans la première pièce. Il fallait qu'il y eût une dame dans la seconde chambre. On fit des gorges

chaudes (Je cotte aventure, et, à Force d en jaser, on résolut de s'assurer de la vérité; niais comment s'introduire dans l'appartement d'un duc, sans risquer de s'attirer une mauvaise affaire?

— Un revenant seul en a le droit, dit M. de Guitry.

— Un revenant ! Voilà le moyen trouvé , s'écrièrent les jeunes gens. Tout est permis aux habitans de l'autre monde. L'ame d'un ancien prisonnier pourrait fort bien errer dans cette forteresse ; que l'un de nous se déguise en esprit et se glisse dans le logis de Coilin.

— Mais il faudrait ouvrir la porte sans bruit.

— Elle tient B peine sur ses gonds.

— Je propose un expédient, dit un des gentilshommes. Nous voici quinze réunis. Prenons toutes les clefs de nos chambres ; il s'en trouvera bien une qui entrera dans la seirure.

- Et qui fera le rôle du fantôme ?

Il faut qui' ce soil tin duc, afin qin

en résulte une querelle, aucune objection ne soit élevée sur la qualité des combattans.

Le duc de Rochefort fut choisi. On l'affubla d'un drap, on lui blanchit le visage, et on lui mit une torche à la main. La serrure fut bientôt ouverte, et le revenant s'étant introduit, les gentilshommes se retirèrent doucement.

M. de Coîlin se réveilla dès que la lumière frappa son visage , tandis que son compagnon de lit, qui s'était battu rudement la veille, demeura plongé dans un sommeil profond. A cette effrayante apparition , le premier mouvement de Coîlin fut de saisir un pistolet et de coucher en joue le fantôme. Il allait tirer et envoyer le faux esprit dans la tombe si M. de Rochefort, avec un admirable sang -froid, n'eût imaginé de faire un grand salut. Coîlin pensa aussitôt qu'une ame si honnête devait appartenir à un seigneur de l'ancienne cour fameuse par les belles manières. Il déposa son arme, et, s'inclinant à son tour devant le fantôme , il lui demanda ce qu'il pouvait pour son

service. Rochefort , craignant d'être reconnu s'il parlait, jugea prudent de garder le silence et fit signe au duc de le suivre.

— Je suis à vos ordres, répondit M. de Coi) in avec sa civilité habituelle; veuillez passer devant et me montrer le chemin.

Le fantôme parcourut au hasard les corridors du château. Il avait acquis la certitude que Coilin n'était pas en bonne fortune, et ne savait où conduire son homme ni comment mettre fin à cette promenade. Il imagina d'éteindre son flambeau, et il l'inclinait déjà pour mettre le pied sur la flamme lorsque le duc le pria fort poliment d'arrêter.

— Permettez-moi de vous faire une observation , dit Coilin. Je présume que c'est ici le lieu où l'on vous a enseveli, et que vous désirez être porté en terre sainte.

L'esprit fit un signe de tète afhrmatif.

— Eh bien ! je serais fort en peine demain pour retrouver la place, si vous me laissiez dans l'obscurité. Veuillez, si cela ne vous gène point, me prêter cette torche; elle me servira

du même coup à regagner mon logement. Excusez-moi, je vous prie; c'est le désir de vous être agréable qui me fait commettre cette indiscrétion, et je présume que la lumière ne vous est pas absolument nécessaire.

M. de Rochefort donna le flambeau.

— A présent, reprit Coilin , vous pouvez compter sur mon zèle à vous satisfaire. Avant de quitter ce château , je ferai chercher votre corps et dire une messe pour votre repos. Je suis flatté de l'honneur que vous m'avez fait de me choisir pour cet emploi ; c'est une marque d'estime à laquelle je suis extrêmement sensible , et vous pouvez me tenir pour votre très-humble serviteur.

Le duc prit congé du fantôme le plus civilement du monde et retourna se coucher, laissant Rochefort dans les escaliers , où il pensa se rompre le cou et demeura une grande heure sans retrouver son chemin .

Malgré toute sa diligence, Coilin arriva le lendemain au lever du roi comme l'histoire du revenant venait d'être racontée.

— Eh ! venez donc , mon cher Coilhi , dit sa majesté. Un étrange soupçon a plané sur vous hier. On vous accusait d'avoir mené à mal une de nos dames, de l'avoir entraînée jusque dans votre chambre pour la nuit.

— Il parait , répondit le duc , que la calomnie n'a pas perdu son temps ce matin?

— L'accusation était si terrible que les morts en sont sortis de leurs tombeaux; mais ils n'ont pas trouvé sujet de vous faire un reproche. Dites-nous à présent ce que vous cachiez avec tant de mystère au fond de votre chambre.

Coîlin conta tout ce qui était arrivé avec une bonne foi que personne n'osa mettre en doute ; puis il se tourna vers le grand-maréchal-des-logis, qui était présent, et, le regardant avec l'air de l'intérêt et de la pitié, il ajouta :

— Mon pauvre Cavoie, je suis au désespoir d'être contraint de dire à sa majesté la faute que vous avez commise hier ; mais vous devez comprendre que l'honneur me fait un devoir de ne rien taire.

— Nous pardonnerons à Cavoie, reprit le roi; mais il faut que je vous félicite, monsieur de Coilin, du bonheur que vous avez de jouir d'une excellente réputation. Si la marquise de Kergoët avait accepté la chambre de quelque mauvais sujet, comme Lauzun ou M. de Guiche, jamais on n'aurait voulu croire que les choses se fussent aussi bien passées. Voilà ce que c'est, messieurs, qu'une vie exemplaire. Les apparences trompeuses ne sont funestes qu'aux gens suspects à bon droit. Madame de Kergoët n'a rien à craindre de la médisance.

— Je l'espère , dit Coilin ; car si votre majesté veut bien m'en donner l'autorisation et que la marquise accueille favorablement l'offre de ma main , je l'épouserai au retour du voyage.

— Ah! vous en êtes donc devenu amoureux cette nuit?

— Sire, je l'étais avant cette aventure.

— Eh bien ! je vous donne carte blanche. Le premier mariage qui fut célébré à la lin

de la campagne fut celui du duc de Coilin et <!<•

la marquise de Kergoët. A la conduite un peu légère de la jeune veuve , on pourrait penser quelle a donné des soucis à son mari. Ce serait une grande erreur. En recevant un nom illustre et le tabouret, elle comprit toute la gravité de sa position et n'eut jamais l'idée de faire une tache à ce nom si estimé. Il ne faut pas croire non plus qu'avec sa politesse extrême M. de Coilin fût un homme privé d'énergie et de volonté, incapable de guider une femme sans expérience à travers les écueils d'une cour. Avant la fin de cette même campagne où il devint amoureux de la marquise, il eut occasion de montrer son caractère sous une face qu'on ne connaissait pas encore.

Autant M. de Coilin avait de courtoisie pour ceux qui restaient en de bons termes avec lui, autant, lorsqu'on s'avisait de lui manquer, il se montrait prompt à la vengeance et difficile dans la réparation de l'insulte. Il n'est pas étonnant que , dans le pays le plus civilisé de l'univers, un long temps se soit écoulé sans qu'il se rencontrât une circonstance où le noble

duc fût contraint de dépouiller sa bienveillante urbanité jour l'implacable fureur d'un lion en courroux. Cependant, un beau jour, le monde eut tout-à-coup cet effrayant spectacle.

C'était le soir de la prise de Mons. Le maréchal-des-logis n'avait commis, cette fois, aucune erreur, et si chacun eût pris son parti des petits désagrémens inévitables en temps de guerre, il ne serait rien arrivé de fâcheux; mais M. de Créqui, trouvant mal commode le logement qu'on lui avait donné, s'en alla délibérément en choisir un autre à sa convenance, et, sans égards pour l'inscription à la craie, qui portait ces mots : « M. le duc de Coîlin , » l'imprudent s'établit dans l'appartement du noble seigneur , en se disant sans doute : « Coilin est un homme si poli , qu'on n'a pas à craindre de le mettre en colère. »

Si M. de Créqui s'y était pris civilement, et s'il avait seulement témoigné le désir de faire un échange, Coîlin serait plutôt allé dormir à la belle étoile que de répondre par un refus ; mais en vovant qu'on s'était permis de traiter

aussi légèrement un homme de sa qualité il se gentil transporté d'indignation. Il courut à l'appartement du maréchal de Créqui, le frère de l'usurpateur, et qui, ayant un commandement à l'armée, était magnifiquement logé. Il trouva ce logis encore vacant, et en prit possession ; puis il posta ses valets a la porte , le pistolet au poing , en leur ordonnant de massacrer quiconque voudrait forcer le passage.

Le maréchal ne tarda pas à paraître.

— Monsieur, lui cria Coilin, votre frère s'est insolemment établi chez moi ; je vous conseille de lui donner une semonce , car si vous prenez parti pour lui, le sang va couler ici, je vous en avertis.

— Eh ! ne vous fâchez pas si fort, répondu le maréchal ; nous ne nous égorgerons pas pour si peu, mon cher Coilin. Gardez mon logement , si vous voulez ; je vous promets de gronder comme il faut mon frère.

— Ce n'est pas assez , monsieur, ce n'est pas assez ; il me faudra encore des excuses, et

cela en public, ou bien je porterai plainte au roi; et si on ne me rend pas justice , il y aura entre nous une guerre éternelle à ce sujet. Nous verrons si sa majesté souffrira que le désordre se renouvelle chaque soir.

— Allons, dormez tranquille, Coilin; tout s1 arrangera.

Le lendemain le différend fut soumis au roi , qui approuva Coîlin en tous points, et fit à M. de Créqui des reproches fort durs. L'accommodement entre les deux seigneurs ne se fit pas sans beaucoup de peine , et ne serait jamais arrivé à bien sans l'entremise de sa majesté. Cette affaire donna la plus haute idée de la fermeté de Coîlin , et lui gagna davantage l'amitié du monarque. Depuis ce jour on ne plaisanta plus autant sur la civilité du noble duc, qui n'en demeura pas moins l'homme le plus poli de France et de Navarre.

■ >«- tlarquis de Dangeaii

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