II
ni vers avait un jeune frère dont le commerce était vilainement désagréable, qui ne se gênai t pour personne , et faisait parade de son cynisme. Le chevalier de Coilin aurait trouvé moyen de gâter son beau nom autant que le duc l'honorait, si son humeur sauvage et ses goûts de mauvaise société ne l'eussent tenu le plus ordinairement éloigné de la cour. Comme la vertu de la défunte duchesse de Coilin était au-dessus du moindre soupçon, il fallait que le feu duc eût. engendré ce dernier rejeton dans un jour à jamais néfaste , dans un moment de dégoût , à la suite de quelque atroce disgrâce, ou bien pendant une de ces heures funestes où l'esprit du mal se glisse dans lame la meilleure , où l'homme le mieux placé au plus beau des emplois se prend à douter de tout , et se demande ce qu'il est venu faire sur ce globe de misères. Lorsqu'on voit de ces étranges anomalies dans les familles, on en doit conclure que les gens de qualité ne sauraient prendre trop de soin de ne jamais poser le pied dans la chambre à coucher de leurs femmes, s ils
ne se sentent pas parfaitement à l'état normal pour l'esprit comme pour le corps. Il est impossible de savoir combien le duc de Coi lin s'est donné de peines inutiles à tâcher de former le chevalier aux belles manières, à lui prêcher l'amour de la bonne compagnie; il n'obtint en retour de ses avis et de son exemple que des sarcasmes, et de si méchans tours, (pie nous aurions honte de les raconter Un seul suffira pour justifier notre répugnance.
Pendant la campagne de \ 672, où Louis XIV assista en personne, M. de Coilin et son frère furent logés dans une petite ville, par une dame qui les traita de son mieux. Quoique ce fut une simple bourgeoise, le duc se conduisit avec sa politesse accoutumée ; il fit tant de chères à son hôtesse, et déploya si bien sa galanterie , que la dame n'eut pas le loisir de remarquer la différence qui existait entre les deux frères. Le chevalier, d'ailleurs , ne se montra pas trop grossier , et ne commit d'autre faute que de se retirer dans sa chambre aussitôt après le souper, ce que le duc parvint
à rejeter sur la fatigue du voyage. Le lendemain , au moment du départ , Coîlin ayant à payer de courtoisie pour deux personnes , se confondit en civilités et en offres de service , tandis que les carrosses de la cour défilaient, de sorte que le sien se mit en marche des derniers. Le chevalier, que ce retard avait impatienté , garda le silence durant trois heures , puis il s'écria tout-à-coup :
— Pardieu ! mon frère , il faut avouer que vos intarissables complimens sont quelquefois une infernale chose.
— Chevalier, répondit Coîlin, vous ne pouvez nier que la politesse soit une qualité; on n'en saurait donc trop avoir.
— Je vais vous prouver le contraire. Si vous vous étiez contenté ce matin de remercier votre hôtesse comme tout le monde, sans l'assommer d'un déluge de phrases insignifiantes, nous ne serions pas à cette heure à la queue de la cour , à portée de mousquet des voitures des dames, et réduits au voisinage des chariots qui portent les marmitons.
— Cela prouve seulement que les autres n'ont pas eu pour leurs hôtes tous les égards qu'ils devaient.
— C'est-à-dire que, du caractère dont vous êtes, si l'usage général était de complimenter pendant une heure entière, vous y passeriez quatre heures. Mais, corbleu! cette fois je vous ai puni de votre damnée habitude de cérémonies.
— Comment cela ? demanda le duc avec anxiété.
— Vous croyez sans doute avoir laissé de vous une brillante opinion chez la petite bourgeoise de ce matin; eh bien! je gage qu'à présent elle regarde vos politesses comme une a mère moquerie.
— Je ne vous comprends pas, chevalier.
— Vous allez me comprendre.
Alors le chevalier raconta , en se servant d expressions révoltantes, qu à l'instant même où le duc versait à flots les paroles gracieuses, lui, se sentant pris d'un de ces misérables besoins auxquels la nature ne rougit pas d'as^u-
jétir les personnes les plus respectables, il était allé furtivement faire une grossière incongruité dans la chambre où M. de Goîlin avait couché, de sorte que cette vilaine action ne pouvait manquer de lui être attribuée.
A cette nouvelle le duc poussa un cri de rage et fit arrêter son carrosse.
— Qu'on dételle un cheval et qu'on me le donne, s'écria-t-il hors de lui. Je veux retourner à franc-étrier.
— Et que pensera le roi si vous n'êtes pas revenu pour l'instant du couvert et du petit coucher? observa malignement le chevalier.
Ce sera la première fois que vous aurez manqué de faire votre cour.
Dans cette affreuse alternative, le duc se fût arraché les cheveux s'il n'eût porté une perruque pesant deux livres et demie.
— N'importe, dit-il enfin, cédant au devoir le plus pressant, je ne puis supporter l'infâme soupçon qui va peser sur moi. Monsieur, je vous renie dès ce jour pour mon frère et ne veux plus avoir aucune relation avec vous.
— Allons , ne vous fâchez pas : c'était une plaisanterie. Je voulais seulement vous étira ver.
— Jurez-le , monsieur ; jurez par votre salut, ou je ne vous croirai pas.
— Je vous le jure, monsieur le duc, par l'honneur de votre nom!
— Malheureux! vous êtes indigne de 1<> porter , ce nom que je voudrais pouvoir vous arracher.
— Eh! ne peut -on rire un peu et être un Coîlin?
— Ne riez jamais avec moi de la sorte, monsieur.
Le chevalier eut bien de la peine à persuader à son frère qu'il lui avait fait une fausse peur. Coîlin, remonté dans son carrosse, passa la plus triste journée du monde , regrettant à chaque instant de n'avoir pas été vérifier si cet horrible conte n'était pas une réalité. Le menu des courtisans se divertit beaucoup de cette histoire, et le roi lui-même en daigna sourire dans un inomeni d'abandon; mais en résultai
le chevalier n'y gagna que du mépris, tandis que le duc son frère prit une meilleure place dans l'esprit des dames. Ce n'est pas que M. de Coîlin fût un homme à bonnes fortunes ; il s'en faut bien. Le respect des convenances était trop puissant chez lui pour le laisser franchir certaines limites qu'on ne dépasse guère sans que l'urbanité se trouve engagée dans une lutte fâcheuse avec la nature, si souvent grossière. Coilin était trop bien avec le sexe entier pour recueillir des faveurs particulières ; il savait se mettre tout d'abord en des termes excellens ; mais au bout d'un mois il se trouvait au même point que le premier jour. Sa vie était un préambule parfait, mais éternel. L'honorable duc était d'ailleurs d'une complexion peu amoureuse. Les passions jettent trop de trouble dans l'ame pour laisser la liberté d'esprit nécessaire à l'homme de cour, et pour cette raison il s'en garda soigneusement. Cependant il paraît certain que M. de Coilin se sentit une fois blessé au cœur par les charmes d'une jeune veuve , héritière d'une grande maison de Bre-
tagne, et dès l'instant que cette merveille fut opérée, on pouvait prédire, sans être magicien, que la dame aurait un jour à \ersailles le tabouret de duchesse , pour peu quelle montrât d'habileté.
Ce fut dans ce même voyage en Hollande , où le chevalier se conduisit si mal, que Coilin vit pour la première fois la marquise de Kergoet à la portière d'un carrosse de la suite du roi. Le duc était à cheval dans ce moment avec d'autres personnes de qualité.
— Je ne sais si je rêve , dit-il en se frottant les yeux; mais je crois remarquer parmi les dames un visage que je ne connais pas.
— Il est étrange en effet , répondit un des seigneurs, que le civil Coilin puisse découvrir à la cour une figure qu'il n'ait pas encore saluée. Je vais vous expliquer ce mystère. Cette jeune femme est la veuve d'un brave officier mort au service dans la marine. Elle est arrivée à Paris le jour même du départ de sa majesté ; et comme elle est de bonne famille, elle a obtenu la permission de suivre la eoiir.
On la dit coquette et de plus assez légère.
— Elle est veuve ! s'écria Coilin. Le ciel en soit loué !
— Eh ! que veut dire cela? Est-ce que vous deviendriez amoureux ? C'est l'occasion d'utiliser votre savoir-vivre. Je gage que vous n'osez pas aborder cette dame et engager la conversation. Allons, Coîlin, faites le beau; la jolie veuve n'est pas méchante.
Celui qui parlait ainsi n'avait pas achevé , que M. de Coîlin, portant la main à son chapeau , et se courbant avec assez de grâce , avait déjà placé son cheval près de la portière en débitant à la dame un lieu commun de galanterie. Il y demeura jusqu'au soir, de sorte qu'en arrivant à la couchée les railleurs furent obligés d'avouer que Coîlin et la jeune veuve paraissaient être les meilleurs amis du monde.
Le roi n'allait jamais à la guerre sans sa maison , qui ne s'élevait pas , en campagne, à moins de cinq mille personnes. Malgré les soins et l'exactitude de M. de Cavoie le maréehal-des-logis , il arrivait souvent que tout
n'était pas prêt au moment où la cour quittait les carrosses. Un jour entre autres , après une marche forcée d'environ six lieues, on tomba au château de Brisach , furieusement en désordre. Les logemens n'étaient pas marqués ; les marmitons ne trouvèrent que de mauvais fourneaux, et il n'y avait point d'appartement convenable pour le jeu . de sorte que sa majesté fut de mauvaise humeur , ce qui acheva de faire tourner les cervelles. Le roi ne pouvait diner sans les dames, et comme elles n'avaient pas eu le temps de s'habiller, elles assistèrent au repas dans leurs costumes de voyage* Cette noire forteresse de Brisach ressemblait à une prison ; tous les creurs étaient oppressés ; jamais on n'avait encore senti à ce point les horreurs de la guerre. Coilin avait lame navrée de voir le plus grand monarque du monde en ce lugubre séjour; il faillit tomber à la renverse en apprenant que Mademoiselle, la cousine germaine du roi, n'avait point de rideaux à son lit !
— Nous serons pins heureux une autre lois.
messieurs, dit sa majesté en sortant de table. Ce que nous avons de mieux à faire , c'est de nous coucher, et de partir dès neuf heures du matin.
Ce puissant prince , en opposant une résignation héroïque aux coups de la fortune, rendit un peu de courage à la cour; mais chacun sentit, en se retirant [sans avoir fait le brelan et le reversi , combien il est pénible de voir les tètes couronnées payer de leur personne dans les occasions d'importance. Coilin, ayant eu l'honneur du bougeoir, quitta des derniers la chambre royale; il marchait par les sombres escaliers de la forteresse, et rêvait au triste spectacle du coucher de sa majesté dans une chambre mal meublée, lorsqu'une dame éplorée se présenta devant lui : c'était la marquise de Kergoet.
— Vous me voyez dans une cruelle perplexité, monsieur le duc, dit la dame: tout le monde est au lit depuis une heure , el je cherche mon logement sans pouvoir le trouver; mon nom n'est écrit sur audune
porte. M. de Cavoie m'a évidemment oubliée. Coîlin tressaillit des pieds à la tête ; toute sa personne respira aussitôt l'empressement et le désir ardent d'être utile. C'était bien autre chose, cette fois, que l'affaire des deux femmes de chambre !
— Ociel! s'écria-t-il , si j'étais maréchaldes-logis, je ne survivrais pas à une pareille bévue.
— Il n'y aurait pas de quoi se tuer, répondit la marquise, flattée de ce langage chevaleresque.
— Je me tuerais pourtant, je vous assure ; mais il ne s'agit pas de faire des suppositions. Il faut que je vous tire de la peine où vous êtes. Demeurez un moment ici; je vais chercher Cavoie et vous l'amener.
Le duc poursuivit en vain le maréchal-deslogis par tout le château. Cavoie, ayant perdu la tramontane, s'était allé loger en ville. M. dt> Coîlin s'en revint seul et au désespoir.
— Voilà qui devient plaisant, dit la jeune veuve prenant gaiement son malheur. Il pa-
rait que je vais passer la nuit dans les escaliers. Si je connaissais quelque dame, j'irais lui demander asile ; mais je suis nouvelle à la cour. . .
— Je ne vois donc qu'un parti , madame ; c'est que vous acceptiez mon logement.
— Et vous? dit la marquise avec embarras.
— Ne vous inquiétez pas de moi , je ferai comme je pourrai.
Arrivés à l'appartement du duc, on ne trouva qu'une pièce , précédée d'une antichambre.
— Le logis n'est pas brillant, reprit Coîlin ; mais au moins vous serez chez vous.
— Et mes femmes que je n'ai pu retrouver ! s'écria la dame avec effroi ; je vais mourir de peur , seule dans cette chambre avec des murs si épais et une fenêtre en meurtrière. Encore si la porte pouvait se fermer ! mais la serrure même paraît en mauvais état.
— Pauvre dame ! répéta plusieurs fois le duc.
— Et où irez-vous ? demanda la marquise.
— Je n'en sais vraiment rien. Mon frère le ordinal n'est pas du voyage.
— Vous contenteriez- vous de cette antichambre ?
— Je m'y trouverais parfaitement; mais je crains de vous gêner.
— Ce n'est pas là ce qu'il faut craindre, car votre voisinage me serait d'un grand secours contre la peur; mais...
— Je comprends, madame : les convenances , \P soin de votre réputation me font un devoir...
Coilin allait prendre congé, si la jeune veuve n'eût ajouté :
— Cependant on n'est pas tous les jours à la guerre. . .
— La terrible chose que la guerre !
— Et je pense que le désordre qui règne à la cour aujourd'hui sera aux veux du monde une excuse suffisante.
— J aimerais mieux coucher au milieu des bois que de vous exposer au moindre soupçon.
— Je me ferais scrupule de vous renvoyer à une pareille heure, monsieur le duc, et puis,
décidément, je ne suis point tranquille dans ce séjour affreux. Vous m'obligerez en restant près de moi.
— Il ne m'est plus permis d'hésiter, madame; je dormirai sur une chaise, dans l'antichambre.
— C'est cela, demain nous conterons simplement ce qui arrive, et j'espère que personne n'y pourra rien trouver à blâmer.
— Le premier qui s'en aviserait aurait affaire à moi.
— Monsieur le duc, je n'accepte votre sacrifice qu'à une condition, c'est que vous prendrez un des matelas de mon lit pour dormir à terre.
— Une chaise nie suffira , je vous assure.
— J'exige que vous acceptiez le matelas. Le duc fit une longue résistance; mais la
marquise l'ayant menacé de retourner par les escaliers, il fallut bien se résigner. Les préparatifs du coucher se firent gaiement. Coîlin dut à cette aventure bizarre d'arriver subite-
ment à une sorte d'intimité comme il n'en avait jamais eu avec aucune femme.
— Singulière chose que la guerre ! murmurait-il pendant que son valet de chambre raccommodait le lit de la jeune dame. Qui pourrait jamais prévoir de pareils événemens?
Le matelas étant disposé avec le manteau du noble duc, M. de Coilin souhaita le bonsoir à la marquise et se retira dans l'antichambre. Il y était à peine depuis dix minutes lorsqu'il entendit des plaintes. Il s'approcha de la porte avec inquiétude.
— Mon Dieu ! que je suis donc malheureuse aujourd'hui ! disait la jeune veuve.
— Qu'arrive-t-il encore? qu'avez- vous , madame , au nom du ciel ?
— Le sort a juré que je ne pourrais me coucher de la nuit. Il faudra que j'y renonce si vous ne venez à mon aide.
Coilin ouvrit la porte. La marquise remit à la hâte sa gorgerette , mais non pas assez promptement pour cacher aux yeux du due empressé des épaules magnifiquement blan-