‹ Mignard et Rigaud (volume 2)Chapitre 16 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

bonne heure les qualités nécessaires à un gentilhomme bien né. Les dames de Nogent-le- Kotrou lui trouvaient assez bonne mine et la tournure passable. Le précepteur, à qui son père avait donné la table et six livres par mois, lui avait appris , sans trop de peine , à lire , écrire et compter, avant qu'il eût atteint quinze ans; mais nombre de hobereaux avaient la jambe aussi bien faite que lui, plus d'argent en poche et des amis plus puissans. Rien n'annonçait donc que la fortune dût se prendre pour lui d'un caprice de si longue durée qu'on pourrait l'appeler une passion; car cet homme heureux a réussi dans tout ce qu'il a entrepris, sans que le sort lui laissât le temps de désirer. ïl s'avisa un jour de faire quelques vers dans lesquels montagne rimait souvent avec campagne, et le fils de M. Dangeau fut aussitôt remarqué, admiré, prôné par toute la famille des Courcillon. On décida qu'un garçon si spirituel ne pouvait rester enfoui dans une province, et qu'on se cotiserait pour lui fournir un joli trousseau et quelques écus pour

nller à Paris. On se figurait, avec cette incroyable présomption des provinciaux, que lrjeune homme se ferait, dès son arrivée, remarquer de tout ce qui était riche et puissant à la cour.

Dangeau monta donc dans le carrosse de voiture de Chartres , muni dun bel habit, de vieilles dentelles rajustées , d'une somme assez ronde, et dune grosse montre d argent que son père lui donna en disant : — Mon iils, si tu viens à te trouver à court d'espèces, tu vendras ce bijou.

Comme les Courcillon ne tenaient à personne de considérable , le voyageur reconnut bientôt que les recommandations de famille ne lui seraient d'aucun appui à Paris. Sans doute il se disposait à retourner dans son pavs ; lorsque le hasard, son meilleur ami, lui lit faire la connaissance du poète Benserade, comme lui amant heureux des muses, et sachant aussi garder avec les neuf sœurs sa dignité de gentilhomme. Benserade était né pour sympathiser avac Oangeau. Il le présenta cher.

madame de Lavallière. L'étoile des Courcillon y amena le roi, qui se prit d'amitié pour le Beauceron et l'admit dans son intimité avec les Vardes, les Lauzun et autres jeunes cavaliers aimables.

Personne ne savait aussi bien que Dangeau rire complaisamment des mots du roi , bons ou mauvais ; personne ne possédait mieux que lui ce qu'on nomme de l'usage. Jamais ce courtisan, vraiment poli, ne sut ce que c'est qu'un sot , un bavard , un homme ennuyeux , ridicule, prétentieux ou affecté. 11 n'avait pas d'yeux pour les défauts des autres, et , si ou se moqua souvent de lui, jamais du moins il n'eut un ennemi; jamais il n'excita la colère, la haine, ni l'amour, rarement l'envie. Le roi n'avait pas horreur de l'esprit ,• mais il l'aimait de loin , et il détestait l'espril offensif : aussi Dangeau ne lui donna-t-il jamais d'ombrage.

Son incapacité absolue pour tout emploi et sa nullité firent sa fortune; et lorsqu'on pense qu'il resta toute sa*vie près du roi sans jamais avoir à craindre une disgrâce ou même une

boutade de mauvaise humeur, on est tenté d'admirer cette servilité héroïque. 11 aurait peut-être passé pour un homme au-dessus du médiocre, sans les mémoires des contemporains et surtout sans son journal.

Le plus habile, le plus heureux et le plus intègre joueur de la cour était le marquis de Dangeau. Jamais il ne se mettait à une table de jeu sans se lever les mains pleines. Les dés étaient pour lui obstinément, et semblaient se rire des autres. Il gagna tout d'abord '200,000 écus, dont il se servit plus tard pour acheter la charge de premier gentilhomme de la dauphine à M. de Richelieu, qui s'était ruiné les cartes à la main. L'amour et les intrigues sont de dangereux écueils à la cour. Un amoureux néglige ses devoirs , perd son assiduité , s'abandonne à d'affreuses distractions : Dangeau sut se garder de l'amour. Les bonnes fortunes exposent à des inimitiés, a des duels , et compromettent la position d'un favori ; Dangeau était trop sensé pour avoir la moindre bonne Fortune. H se maria deux rois

sur le conseil et le choix du roi. En un mot , Dangeau n'existait pas. La nature , après l'avoir mis au jour , s'étant aperçue qu'elle n'avait rien fait, pria sans doute la fortune de s'occuper de l'ouvrage qu'elle venait de manquer , afin qu'on pût affirmer plus tard que Dangeau avait été quelque chose.

C'était un homme obligeant, pourvu qu'il ne lui en coûtât rien ; prêtant volontiers de l'argent à ceux qu'il savait en état de le lui rembourser ; et, s il versifiait avec facilité , du moins ses vers étaient exécrables. Cependant cette déplorable facilité lui valut un appartement à Versailles. Dangeau sollicitait depuis long-temps cette faveur: or, un jour que le roi se sentait de bonne humeur, il assembla quelques rimes bizarres, et dit au marquis que, s'il les remplissait convenablement en moins de cinq minutes , il y aurait un logement pour lui dans le château. Sans doute Louis XIV s'exagérait la difficulté du bout rimé en général ; toujours est-il que Dangeau gagna la gageure. A quelque temps de là , il acheta une

charge de lecteur du roi. Ces lecteurs étaient sans fonction; maisils avaient les petites entrées, dont le marquis usa avec tant d'assiduité, que sa majesté le récompensa en lui donnant un régiment. Il céda le régiment pour le gouvernement de Touraine, et la Touraine ne fut pas la plus mal gouvernée des provinces, puisque le gouverneur n'y mit pas les pieds de sa vie. Bientôt l'amitié du grand roi valut au marquis le collier de Tordre , puis la grandemaitrise de Saint-Lazare. Ce fut alors que Dangeau pensa perdre la tête en se voyant devenu un grand seigneur. Il parut tout chamarré de cordons et de ridicules , la cour pouffa de rire à ses dépens. Il épousa la nièce du cardinal de Furstemberg, jeune fdle adorable et belle, qui, après avoir bien pleuré pour ne point se marier avec ce marquis grotesque, fut forcée de céder au roi. Elle resta miraculeusement sage et fidèle à un mari qui réunissait toutes les qualités nécessaires au George Dandin accompli. Qu'on ose dire que Dangeau n'était pas l'enfant gâté du sort !

Parvenu ainsi à la fortune et à des honneurs que des hommes du plus grand mérite s'efforçaient en vain d'obtenir , je ne vois pas ce qui aurait pu l'empêcher de se croire un aigle. De petit visiteur obscur, faisant antichambre chez les muses, qu'il avait été jadis, le marquis voulut devenir un personnage ayant les grandes entrées au Parnasse. Il témoigna le désir de faire partie des deux académies, et personne n'y trouva à redire. Ses titres étaient des complimens rimes plus ou moins ingénieux , des madrigaux insipides et une élocution facile autant que banale. On l'admit, sans doute aussi parce qu'il professait peu d'estime pour les ouvrages de Corneille, parce qu'il préférait Chapelain à Racan , Colletet à Despréaux , et Pradon à Racine, surtout parce qu'il montrait une admiration à nulle autre pareille pour ce grand M. de Pelisson, historiographe du roi. — Mais comment il s'introduisit dans l'académie des sciences , c'est là un mystère que je ne puis expliquer. Si c'eût été son frère l'abbé de Dangeau, à la bonne heure : celui-là inventa

le jeu historique des rois de France, absolument semblable à celui de l'oie. Il faut donc que le marquis se soit emparé des titres scientifiques de son frère, ou bien qu'on l'ait choisi parce que ce fut lui qui enseigna à sa majesté et aux enfans ce jeu vraiment utile et agréable.

Une fois académicien, quel meilleur emploi de ses loisirs et de ses talens pouvait-il faire que d'écrire le journal des événemens de la cour? Assurément, Dangeau, placé près du monarque, reçu chez toutes les dames, chevalier d'honneur de la dauphine , semblait en position de tout connaître, et ce journal avait mille chances d'offrir un intérêt puissant et varié. C'est que vous croyez peut-être que le marquis , ainsi debout aux meilleurs lieux de la cour, était au courant des moindres intrigues? — Point. On en savait là-dessus plus que lui à Quimper-Corentin. — C'est qu'alors il laissait les futilités à d'autres, et qu'il ne notait que les ressorts secrets des grands événemens politiques? — Encore bien moins : il

n'en est pas question. Le dernier des laquais était mieux instruit.

A voir le journal du marquis, vous prendriez la cour licencieuse et magnifique du grand roi pour celle d'un petit duc allemand ; vous croiriez que tout le monde y est sage, rangé et compassé comme Dangeau lui-même. Choisissez au hasard une date historique marquée par quelque affaire d'importance, et ouvrez le journal : vous trouverez que le roi alla tirer, que monseigneur (le dauphin) se promena dans ses jardins, que le soir il y eut appartement, ou comédie française.

Tout le monde sait comment Saint-Simon raconte le mariage secret du roi et de madame de Maintenon . Ne vous imaginez pas que vous en saurez les détails par Dangeau. Ouvrez l'un de ses indigestes in-4° à la date de ce mariage singulier : voici ce que vous lirez :

« Ce matin, monseigneur tira dans le grand parc malgré la pluie. Madame la dauphine obtint du roi que, lorsqu'elle dînerait seule, les maîtfrès-d'hôtel porteraient le bâton devant

ses viandes. — Le roi ne sortit point à causedu mauvais temps. »

On aurait tort de croire que ce journal soit inutile. (Test par lui que nous savons que le dauphin , l'élève de Bossuet , ce prince qui donnait de si belles espérances, passait sa vie à courre le loup tout le jour, et que, pour occuper son esprit après ces exercices royaux, il jouait, trois heures durant, à mon chien n'aime point les os , avec les dames. 11 avait alors passé trente ans.

L'envie ne manque pas à Dangeau de laisser des détails. Ce qu'il connaît, il le relate, dût la répétition en venir cent fois de suite. Vous pouvez faire le relevé du chiffre exact des médecines que la dauphine prenait sans cesse; et ne croyez pas que le chevalier d'honneur vous fasse grâce de l'effet produit sur les entrailles de la princesse, car cela, Dangeau était à portée de s'en instruire comme il faut.

Si vous désirez savoir combien le roi lit de passes heureuses en jouant à la bague, ou com-

bien il enleva de tètes en carton dans la course à cheval, vous le saurez au plus juste. Vous apprendrez combien de coups de fusil furent tirés, combien de faisans mis à bas; à quelle heure sa majesté s'en alla voler ( c'est-à-dire faire voler des éperviers).

Je suis sûr que vous ne lirez pas sans intérêt la relation d'une chasse à courre au lièvre et en calèches ! Voyez-vous toutes les dames , dans les lourdes voitures d'alors , courant à brides abattues par les allées de la forêt de Fontainebleau après un pauvre lièvre que les chiens pourchassent? Voilà la bête féroce. Tout le monde regarde. — Où donc esL-elle ? — Un chien l'a mangée. Il n'en reste plus que les oreilles. Tout le plaisir est gâté.

J'aurais mieux aimé que la roue de l'un des coches passât sur le corps du gibier tandis qu'on le cberchait au loin.

Vous ferez un soupir en lisant cette phrase sur l'un des hommes qui ont élevé notre littérature à son plus haut point :

« Ce matin on m'a dit que le bonhommr

Corneille était mort. Il avait été fameux par ses comédies. »

Le bonhomme n'était donc plus fameux, au dire de Dangeau l'académicien !

Le marquis ne renonce pas absolument au plaisir de faire quelques réflexions , comme on voit. Pour apprécier parfaitement la finesse de son esprit, il faut lire l'article suivant, qui est l'un des plus complets et celui où l'homme se trouve le plus entièrement.

« Le roi nous dit en sortant de la chapelle : 11 y a des appartenons vacans à Versailles ; il ne tiendrait qu'à moi de les remplir, car on me sollicite assez de les donner. — Ce qui nous fit penser que le roi était importuné de demandes d'appartemens. »

La princesse de Conti, fille de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière , était belle, aimable et romanesque, autant que sa mère; c était une de ces jeunes femmes comme on n'en retrouve plus dans les cours. Elle était un peu légère , et de ses petites aventures on aurait pu faire un ouvrage fort amusant.

Dangeau parle d'elle tous les jours de sa vie ; mais c'est pour en dire chaque fois : « Madame la princesse de Conti se promena dans les jardins avec monseigneur. » Elle faisait bien autre chose que se promener dans les jardins ; mais ce n'est point Dangeau qu'elle en informait.

Tout le monde sait ce qui arriva un soir à M. de La Feuillade dans une rue détournée de Paris. Le maréchal avait été chargé par le roi de suivre les princes de Conti, qui faisaient la débauche au cabaret , et de rendre compte de l'emploi de leur temps. La Feuillade, déguisé en bourgeois , suit par les rues les princes et leurs amis. Il les voit justement entrer là où on craignait qu'ils n'allassent. L'espion est reconnu. On feint de le prendre pour un passant importun, et on lui donne des coups de bâton . C'est un scandale dont toute la cour est en émoi. Les lettres et mémoires du temps en sont remplis. Lisez un peu Dangeau.

« Il paraît que les princes de Conti eurent quelques mots avec M. de La Feuillade; mais Je roi les accorda. »

11 aurait pu être mieux instruit. Cependant vous allez voir que ce n est pas loujours par ignorance que le marquis reste muet comme un poisson. Ces mêmes princes de Conti, étant en Hongrie , s'avisèrent décrire à leurs amis des plaisanteries sanglantes contre le roi ses maîtresses et ses bâtards. La police secrète intercepta les lettres , et un matin le roi sortit furieux et bouleversé de son cabinet , ne sacbant sur qui faire tomber sa colère. Le hasard lui fit voir un valet qui mangeait à la dérobée un biscuit contre un buffet. Il tombe sur ce malheureux à coups de canne et l'accable d'injures au milieu de la stupéfaction de la cour. Certes , Dangeau avait beau jeu pour essayer d'animer son journal. L'anecdote était connue et jetée dans le domaine public ; mais lame du marquis, unie comme les plaines maussades de la Beauce , sa patrie , avait été trop cruellement navrée du manque de dignité de la majesté royale; et sans doute, au moment de prendre la plume, Dangeau, se sentant frémir d horreur jusqu'à la racine de sa per-

nique, se résolut à garder un silence prudent.

Venons-en maintenant aux affaires d'état. Louis XIV avait cela de bon qu'il savait se faire respecter. Je dis lui, parce que la France, c'était le roi. La république de Gènes s'étant avisée de manquer à notre pavillon , une flotte fut expédiée, qui bombarda si vertement la ville, que la moitié s'en trouva mise par terre. Le doge , forcé de venir en personne faire des excuses au roi , essaya , par tous les moyens en son pouvoir, d'éviter ce rude affront. Il voulait bien s'humilier dans le particulier, mais non en audience solennelle. Rien ne put vaincre l'obstination du monarque : la. veille du jour où l'orgueil des Génois eut tant à souffrir, voyez ce que nous apprend le journal :

« Il parait que le doge avait quelque affaire pressée à dire au roi ce matin, car il fut admis des premiers au lever, et parla avant que sa majesté eût mis la chemise. »

Pour le coup, si j'avais tenu Dangeau, je l'aurais secoué par les épaules en lui disant :

— Ah! pour Dieu! laisse là cette chemise;

conte-nous les angoisses de cet honnête doge ; répète-nous ses prières et ses raisons.

Mais j'aurais perdu mes peines comme le doge. La seigneurie de Venise alarmée et désireuse de gagner les bonnes grâces d'un prince si redoutable, envoya à sa majesté des complimens et des présens. Le marquis veut bien nous informer de l'arrivée des ambassadeurs; mais il ajoute :

« C'était sans doute pour quelque chose relative à leur commerce. »

Bien obligé, monsieur de Dangeau ! 1 histoire heureusement nous apprend ce dont il s'agissait. Il aurait pu au moins nous dire que parmi les présens envoyés au roi, se trouvaient les trois beaux tableaux de Salvator Rosa, que notre Musée possède encore.

Salvator Rosa? des tableaux? qu'est-ce que cela? a sans doute dit Dangeau d'un air de mépris, et il aura préféré mentionner la partie de reversi de sa majesté. Lisez un peu l'article unique du 1er août 1688.

« On a su d'Angleterre que le roi et la reine

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