II
ont fait, conduire le prince de Galles au château de Richmont. Le prince et la princesse de Danemark n'ont point voulu assister aux couches de la reine. On n'en comprend pas bien la raison. »
Pardon , cher marquis ! c'est-à-dire que vous seul n'y comprenez rien. La princesse de Danemark se séparait de son père Jacques II , parce qu'elle voyait qu'il allait perdre le trône (comme cela arriva quatre mois plus tard) ; elle s'unissait contre lui à l'autre fille du roi, femme de Guillaume d'Orange. Dans le moment où vous assuriez qu'on ne comprenait pas ce qui se passait, d'Avaux, ambassadeur en Hollande , écrivait lettre sur lettre à Louis XIV pour lui apprendre les détails de la révolution qui se brassait, comme disait Saint-Simon. L'héritier du trône était transporté à Richmont , dans la crainte d'un coup de main. BonDangeau! — Mais laissons cela. — On ne se douterait pas qu'il y a tout un roman plein de tristes sentimens dans cet article consigné au journal, le 17 mai 1688 :
JOO —
« Pendant que mademoiselle de Guéméné était dans l'abbaye de la Trinité de Caen, elle avait pris quelques engagemens avec son cousin le comte de Flex. Sa famille, qui n'approuvait pas ce mariage, la fait revenir ici et l'a donnée au comte de Jarnac , lieutenant du roi en Xaintonge. — Ce mariage-là s'est fait fort secrètement et avant que personne en ait ouï parler. »
Mademoiselle de Guéméné était une jeune personne douce , rêveuse et charmante , qui , sans lire en cachette les œuvres de la Scudéry, avait résolu tout bas , dans sa petite cervelle, de n'épouser qu'un beau et aimable garçon. Dangeau ignorait qu'il y eût dans la noblesse des femmes de cette sorte. Le comte de Flex, ayant une jolie figure et de l'esprit , plut tout d'abord à sa cousine. Son uniforme des chevau-légers était gracieux, et comme il venait souvent chez madame de Guéméné, qu'il s entretenait fort long-temps avec la jeune fille , qu'il portait son éventail à la comédie, et qu'il lui offrait des bouquets, ces deux enfans de-
vinrent éperdument amoureux l'un de l'autre. Ils étaient trop jeunes et Irop naïfs pour dissimuler leur tendresse. A la première question qu'on adressa au petit cousin , il avoua tout franchement qu'il adorait mademoiselle de Guéméné. Or le pauvre garçon n'avait point de fortune ; il était cadet et n'avait pas échappé sans peine aux persécutions de ses parens, qui voulaient faire de lui un évêque. Le troisième fils , plus sage , était de robe.
Les Guéméné entrèrent en grande consultation. Cette famille ne manquait pas de prélats prenant du tabac , ni de vieilles femmrs fardées. On décida unanimement que le cousin serait renvoyé à son régiment, et que la porte de l'hôtel lui serait fermée pour un temps. La jeune fdle eut les yeux rouges tous les matins; mais on ne s'en embarrassa guère. Cependant, comme sa tante lui demandait un jour si elle n'épouserait pas volontiers un neveu de M. de Belle-Isle, elle répondit tout doucement qu'elle mourrait plutôt. On s'aperçut aussi que de Flex passait quelquefois à cheval devant l'hô-
tel, et que la cousine soulevait alors les rideaux de sa fenêtre. Il fallait prendre un parti. La petite fut envoyée brusquement au couvent de la Trinité, à Caen.
Le comte de Flex vint à bout de séduire une femme de madame de Guéméné. Il fit dérober par cette femme une des lettres que la mère écrivait à la fille. Le voilà parti pour Caen, et parvenant jusqu'à sa maîtresse à laide de cette épître pleine de sévères conseils. A peine ces amans se voient-ils qu'ils oublient tout et se jettent dans les bras l'un de l'autre, en présence de la supérieure épouvantée. Ils se jurent une fidélité éternelle en pleurant d'une façon si cruelle, que l'abbesse, touchée, essuie ses pieuses paupières.
Malheureusement la famille, informée de cette escapade , résolut d'en finir. On choisit pour mari à la pauvre fille M. de Jarnac. C'était un militaire distingué, à peine âgé de cinquante ans. Il avait reçu un beau coup de feu au passage du Rhin et deux belles balafres au siège de Luxembourg. Il était veuf de made-
moiselle de Créqui , dont il lui restait des enfans, et sa fortune était considérable. On dressa d'avance les articles du contrat, et on remplit soigneusement les formalités nécessaires, de sorte qu'il ne manquait plus que la présence de la jeune fille. Le cœur de la petite battit bien violemment lorsqu'on la tira de son couvent pour l'amener à Versailles , car on ne lui avait pas appris ce qui l'y attendait.
Quand les oncles assemblés lui déclarèrent d'un ton impérieux qu'il fallait sur l'heure signer un contrat et aller aussitôt à l'église , elle devint pâle comme une morte, et répondit, avec plus de fermeté qu'on n'en pouvait attendre d'une fdle si jeune , qu'elle ne signerait pas. Mais, hélas! madame deGuéméné, plus habile que cette famille orgueilleuse, embrassa sa fdle avec tendresse , en la suppliant d'obéir. La petite crut se sacrifier au bonheur de sa mère, dont les larmes venaient de la vaincre. Elle épousa le comte de Jarnac , et partit pour l'Angoumois.
Trois mois après cela, le petit de Flex Fut
tué par la mousqueterie allemande, sous les murailles de Namur. Il mourut en prononçant le nom de sa cousine. Vers 1 692 on donnait pour amant à madame de Jarnac un riche corsaire malouain, d'humeur querelleuse. Ce n'est pas Dangeau qui mentionne cette particularité.
Si je disais au lecteur bénévole , affadi par la prose du compassé marquis , que dans un coin de cet amas de notes on trouve une horrible et lugubre histoire, il croirait sans doute qu'on veut le mystifier.
— Et quoi ! s'écrierait-il , Dangeau , cet homme heureux dont l'existence fut toute d'apparat ; Dangeau ! cet être sans cœur et sans passion, qui n'a jamais eu d autre contrariété que d'arriver cinq minutes trop tard au petit lever, d'autre crainte que celle causée par l'aspect du sourcil royal ! vous voudriez me foire croire qu'il a pu consigner dans son pi lovable registre un fait intéressant et dramatique! cela ne se peut pas.
.le conviens afcèc !<• lecteur que la chose
est invraisemblable , mais il faut s'entendre : la catastrophe dont parle le marquis est racontée d'une façon polie et ingénieusement courtisanesque , dans le style employé pour discuter une question vétilleuse d'étiquette. C'est au point qu'il m'a fallu m'y reprendre à trois fois pour deviner le sens véritable et débarrasser la réalité de son enveloppe fleurie, car M.deDangeau, seul au monde, a su donner au récit d'une persécution cruelle des formes moelleuses ; lui seul a su parler d'un suicide avec un grâce aimable et forcer le squelette menaçant de la mort à se couvrir de rubans pour tendre le jarret dans une sarabande.
Dangeau voyait le beau côté des choses et ne perdait pas un temps précieux à se désoler des maux qui ne frappaient point la noblesse ; et qu'importe., je vous prie , qu'un homme de peu meure misérable, pourvu que le roi sourie après avoir mis les cheveux, pourvu que le prince du sang, chargé d'offrir la chemise, s'acquitte convenablement de cette heureuse fonction ; pourvu que le petit jeu commence
à heure fixe, et qu'on ne fasse pas attendre la serviette ; pourvu qu'on ne se trompe pas à la répétition du ballet , et que les maîtresses sachent inspirer au prince une douce gaieté; qu'importe si le populaire est décimé par la disette ou ruiné par des guerres fastueuses et inutiles ? Lui, Dangeau, s'apitoyer sur les misères du menu peuple! verser des larmes pour quelque prisonnier réduit au désespoir , ou s'attendrir en nous contant le malheur d'un condamné! et où voulez- vous , s'il vous plaît, qu'il trouve le temps de traiter les affaires sérieuses s'il descend à ces détails? On l'attend là-bas pour régler un protocole, décider de l'ordre d'un dîner, et fixer l'instant où il conviendra de donner le signal aux vingt-quatre violons. Ne faut-il pas d'ailleurs qu'il réserve ses pleurs pour le jour où quelque erreur déplorable sera commise dans le cérémonial, pour le jour où le maréchal-des-logis, perdant la tête , oubliera de retenir , dans un voyage de la cour, un appartement pour le marquis
de Dangeau? Le lecteur avouera que le bourgeois dont la (in malheureuse fut mentionnée dans le journal doit encore être fier de passer à la postérité par ces pages immortelles, au prix de sa vie et de tous ses biens, quoique Dangeau sache trop son monde pour nous dire le nom de ce roturier. Voici l'histoire en deux mots :
Un graveur nommé Perrot , qui gagnait péniblement de quoi nourrir sa femme et trois enfans, s'avisa un jour de faire une image allégorique contre la Montespan, où le personnage du roi ne se trouvait pas. Il se vendit sous main cinq mille exemplaires de cette gravure , et Paris en fut inondé. Perrot , enhardi parce succès, ne travailla plus que dans le genre satirique. Ses dessins contre la cour étaient fort goûtés de la ville. L'auteur gagna dans ce commerce dangereux une petite fortune. Cependant la Montespan, d'humeur vindicative, ayant eu connaissance des rires de la bourgeoisie , montra au roi l'image qui la
tournait en ridicule , et le lieutenant de police fut prié de rechercher le coupable. On le trouva, et, sans forme de procès, on le mit à la Bastille. Perrot resta enfermé six ans. Sa famille perdit son temps et ses démarches à demander sa mise en liberté jusqu'au moment où Louis XIV changea de maîtresse. Mademoiselle de Fontanges ayant bien voulu dire un mot en faveur du prisonnier, on consentit à donner l'ordre de son élargissement. Perrot , dégoûté des épigrammes au burin, ne songeait plus qu'à jouir paisiblement de sa fortune, lorsqu'il eut le malheur de se griser avec des amis dans un cabaret où on chanta des couplets contre la cour. La police, qui surveillait le graveur, l'arrêta une seconde fois. La chanson ayant été considérée comme une récidive, on le remit à la Bastille , toujours sans forme de procès , et en lui disant que ce serait pour la vie. Le désespoir s'empara de ce malheureux. Il fit plusieurs tentatives inutiles d'évasion. On le jeta dans un cachot affreux. Un
matin son geôlier le trouva pendu par sa cravate aux barreaux dune meurtrière. Or, dans ce bon temps , les biens des suicidés étaient confisqués au profit du roi qui , le plus ordi- * nairement , en faisait présent à un favori ou à une maîtresse. Ce fut à la dauphine qu'on donna la fortune du graveur. Les gens noirs , la plume sur l'oreille, arrivèrent un matin dans la famille désolée du pauvre Perrot. Ils s'emparèrent de l'argent, vendirent la maison et les meubles, et donnèrent à la veuve et aux en fans la permission, de par le roi, d'aller mourir de faim où ils voudraient. — Ce qu'ils firent en effet. La bru de Louis XIV en eut quelques rubans de plus, et Dangeau écrivit dans son journal cette phrase que le lecteur n'aurait sans doute pas comprise si je n'avais commencé par lui conter les malheurs du graveur Perrot :
« Aujourd'hui le roi a donné à madame la Dauphine un homme qui s'est tué lui-même. Elle espère en tirer beaucoup d'argent. »
Ceci couronne l'œuvre. Je n'ai vraiment pas eu le courage de pousser plus avant la lecture du journal de la cour, et je terminerai là mes réflexions sur le marquis de Dangeau, auquel je ne veux pas penser davantage.