‹ Mignard et Rigaud (volume 3)Chapitre 1 sur 3 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

VICTOR MAGENy ÉDITEUR,

21, QDAI DBS ACaDITIMt.

Eie premier Fairorl de Moiisleur

(aASTON D'OBUiAlfS. }

Le roi Louis XIII était encore fort jeune > lorsqu'on vit arriver à la cour un gentilhomme nommé L'Épine , qui réussit d'abord à se mettre dans les bonnes grâces de tout le monde. Il était admirablement beau de visage, aimable d'esprit et altier de cœur. Il faisait bien les vers et toutes choses fort galamment. Monsieur, frère du roi, ayant pris amitié pour lui au jeu

de paume, le voulut avoir parmi ses serviteurs, et comme ce gentilhomme s'était donné au prince de Gondé , le père du grand capitaine , son altesse royale fut obligée de le demander à M. le prince', qui ne le céda point sans regret.

Une fois qu'il l'eut placé dans sa maison , Monsieur en fit son compagnon , lui donna sa confiance et beaucoup de ses affaires à gouverner; ce qui excita contre M. dp L'Épine des jalousies terribles. Naturellement prompt à jouer de l'épée , le favori ne s'inquiéta point des envieux ; mais on verra plus tard que ses ennemis , pour ne se pas montrer, ne lui gardaient pas moins bonne rancune, en attendant qu'il vînt à commettre une faute.

Gaston d'Orléans était, comme on sait, d'esprit plus enjoué que Louis XIII; il aimait à faire des nidies d'écolier, riait de mauvais bons mots qui n'en valaient pas la peine , et rencontrait cependant assez heureusement dans ses saillies. Plus libertin en paroles qu'autrement, il vivait bien avec sa femme. La paresse

et l'incapacité de rien gouTerner étaient ses ^défants , qui sont grands pour un prince : i) les avait en o^nmun avec le roi , et Ton peut s'en étonner^ en pensant qu'ils étaient tous deux enfans du monarque le plus actif et le plus guer* rierque la France ait jamais eu. Monsieur ne se doutait en aucune façon qu'il fut un homme faible. Le cardinal ayant su qu'il avait raillé son frère de se laisser mener par un ministre, dit^ au roi en riant :

— Monsieur s'imagine que si votre majesté lui donnait ma besogne oe iemi lui qui gouvernerait , jet il se trompe : ce serait le jeime L'Épine.

Le cardinal disait vrai ; car le prince n'eut point osé seulement aclieler des chevaux ^ans consulter son favori.

Monsieur ne souffrait pas qu'on mît lécha** peau sur la tête en sa présence , lora même qu'il voyageait, et ne rougissait pas de faire de méchantes farces, ni de plaisanter avec ses marmi-* tons. Ses manières en cela n'étaient point conformes à celles^de son favori, à qui l'on re-

prochaitde prendre des airs trop hauts, comme ce graml M. de Bussy, du siècle précédent, que Henri III fit tuer, et dont l'histoire offre de merveilleux rapprochemens avec celle ciu jeune L'Épine,

Les maîtresses de son altesse royale étaient souvent des bourgeoises , tandis que celles du favori étaient des princesses. Monsieur faisait reproche à L'Epine de ne lui pas confiefr ses amourettes; mais, outre que ce garçon était prudent en. ces matières , il savait bien que le prince était trop bavard pour garder un secret. On voit par une lettre de ce temps que Gaston d'Orléans était amoureux de madame de Ribaudon, qui n^était pas de grande volée, et qui habitait une petite maison du quartier Saint- Paul. L'Epine, au contraire, avait des accointances dans un lieu si élevé, que Tëcrivain n'a point osé nommer la personne. Il nous a fallu, pour savoir qui elle était, recourir aux poésies du jeune homme , et nous y avons trouvé le passage suivant, où il y a de la passion, du biendire et le prénom de sa maîtresse :

Hélas ! que me sert-U y Anne , loa chère vie , ^

Que tout le long du jour mon ame soit ravie

Au feu de tes beaux yeux, et que* par leur douceur

Je puisse, en te voyant, abuser ma douleur ?

Anne , que me sert-il que mon ame plaintive

Puisse trouver souvent ton oreille attentive ,

Que du feu de mon cœur, mes soupirs enhardis

Osent dedans ton sein chercher un paradis ?

Amour, comme le chef de tout mon équipage ,

Son flambeau dans la main, me va servant de page,

Et^ souriant vers moi, qu'il entend soupirer,

Il me brûle en faisant semblant de m'éclairer.

Et puis j'espère en vain , dedans la solitude , .

Sentir calmer les flots de mon inquiétude ,

Car encore chez moi je trouve en arrivant

Une troupe d'ennuis qui me vient au-devant ;

D*nn côté le respect , la peur , la défiance ,

L'attente , qui combat avec l'impatience ,

Et puis le souvenir du doux feu de tes yeux ,

Mes désirs , qui , haussés d'un vol audacieux ,

Me font trouver du temps la carrière trop lente ,

Après , le désespoir devant moi se présente ,

Me vient ouvrir la porte, et, l'œil à demi mort ,

Me montre un lit tout seul pour tout mon reconfort

Nous regrettons beaucoup que la discrétion de M, de L'Épine n'ait point laissé venir à

4iotre connaissance tes détails de ses premières amours. Parmi les grandes dames de la cour on n'en trouve qu^deux ayant le nom d'Anne :

ce sont la princesse de Gonzague, sœur de Marie, et madame de Guéméné , qui était une Rohan. Or, la première était trop jeune alors , et tout le monde sait qu'elle débuta par aimer le duc de Guise. Il faut donc que ce soit la princesse de Guéméné» dont il existe des portraits qui nous la montrant fort belle , avec des y€ux bleus , des cheveux Monds et un très-aimable sourire. Elle n'avait pas encore cet embonpoint qui l'a g^tée par la suite. Il est à croire, d'après la date que portent les vers cités^ qu'elle n'était pas mariée lors de ses aimourè avec L'Épine.

Ce n'était donc encore que mademoiselle Anne de Rohan ; et si l'on pense à la grandeur du nom, aux gènes qui entourent une demoiselle de cette qualité, on ne s'étonnera pas que le jeune poète ait rimé sur ses ennuis et ses privations. Comme il arrive d'ordinaire, le mariage mit fin sans doute à cette liaison, et les événemens qu'on va lire l'ont empêcha de se re-

noucF. G'estlà tout c&que nous en pouvons dire. Dans un été que la cour passa au château de Bk)is «opun^iça unaantraipitrigue qui eui de terribles conséquences* Un dimanche au matin, Monsieur et sa suite ayant £aiit une partie de (^as^y rentrèrent au diateau après que la messe fut dite« Le chapelain s'apprâait à officier de npuTeau , quand son altesse noyale y entendant les olodies de la TÎUe qui appelaient les fidèles, eut la fentaisie de &'en aller à la cathédrale en potit équipage. Le prince Viepak de s'asseoir, au grand âiahissement du menu peupfo y lovsqu'il se fit un mouvement dans la foul^ pqpr ^nner passage à ime fort joUe demoiseMe, ifui^ avait brevet ^e dianoin^se » avec sa jdace dans la n^, et qui était estimée de* messieurs du chapitre à canse du bien qu'elle donnait à Tëglise. Elle sUnstalla non loin de Monsieur^ entre deux prudes femmes qui ia menaient partout et lui tenaient lieu de ses parens^ qu'elle avait perdus. Elle garda fort dévotement son visage baissé sur son livre d^faeures pendant le service , et avait tant de grâce à s'agenouiller.

que tous les gentilshommes et Monsieur luimême en eurent à la fois dans les yeux. La messe étant achevée, le prince attendit à la porte de relise que la jeune fille sortit , et quand elle passa en compagnie de ses matrones, il la salua comme si c'eût été la reine. La petite n'en parut ni embarrassée ni surprise; elle répondit par une grande révér^ice , et roula ses prunelles noires avec coquetterie. Monsieur tourna les talonset s'enfuten riant; mais il n'avait pas fait trente pas qu'il dit à son favori dé courir après cette fille pour s'informer qui elle était. M. de L'Épine vint à son. tour faire un salut à la demoiselle; cette fois elle rougit jusqu'au front, en tenant ses prunelles douei^Euent fixées sur ce beau cavalier ^ et ses heures lui tombèrent des mains. Le gentilhomme ramassa le livre, et l'offrit avec ce bon air de galanterie qu'on a dans les cours ;

— Mademoiselle, dit-il, son altesse royale m'envoie vous demander qui vous êtes, et s'il vous plfldt de recevoir sa visite ?

— Monsieur, répondit-elle, je me nomme

Louise Roger ; je demeure à cette maison où vous voyez des jalousies vertes. C'est bien de l'honneur que son altesse royale veut me faire, et je la recevrai aussi bien que le peut une petite bourgeoise qui n'a pas lusage du beau monde.

— Je vous apprendrai; s'il vous plait, ce que vous aurez à faire» où il faudra mettre les sièges, et comment on donne à un prince la droite et la porte.

— Vous m'obligerez fort en prenant cette peine*

«^ Souffrez donc que je vous accompajgne jusqu'à votre logi^, car il peut arriver que Monsieur vous rende sa visite aujourd'hui.

L'Épine offrit son bras à la demoiselle» H la conduisit à la maison» suivi par les deux prudes femmes » et des gens qui passaient se retournèrent en disant :

— Voilà bien le couple le plus charmant qui soit dans le monde entier.

Louise Roger était une fille sage, et qui avait de ces petits caractères qu'on ne mène point aisément. On l'accusait parmi ses égales de s'en

faire accroiris y et pour cette raison elle se gardait de laisser aucune prise à la médisance. Son brevet de chanoinesse ^ qu'elle devait aux services militaires de £^u son père, la rendait ft)rt contente, et, pour ne pas perdre cette poçjtion^ elle disait qu'elle ne se voulait point marier ; mtis au fond elle n'était pa$ bien assurée de tenir ferme dans ce dessein. Les vieilles gens qui vivent beaucoup dans les églises la eares*saient fort à cause de sa dévotion , et l'appelaient Louison en y ajoutant quelque épiâiète amicale ^ comme la ^age Louison , quand c'étaient dès femn^s; ou la gentille^ la ))ellç Louison^ quand c'étaient des vieillards ^oore v^ts f ayant souvenir de leur jeiHiesse.

En arrivant chez elle, Louison donna permission aux deux prudes feo^mes de s'oœuper du ménage , et demeura seule avec M. de L'Épine dans son petit salon^ qui était fort propre et tout garni de fleurs. C'était une aifaire de conséquaice pour elle que de rendre les honn^jurs à une altesse royale j Louiscm av^it beaucoup à apprendre au sujet de rétiquette. Heu-

réusement l'envoyé du prince' était fort versé dans œs matières. On* régla toutes choses jusques aux moindresdétails. Il futiconrenuque la demoiselle donnerait le'tapis au page qui viendrait annoncer Monsieur » c'edt^à-^re qu'elle raftrcberait atunierant de hii jusqu'au bout de son, tapis. Pour le frère du roi» œ n'était pas trop que d'ailer au perrim de la rue. Il fallait ensuite que la maîtresse du logis se mit à la gauche du prince» à chaque porte qu'cm aurait à passer; puis die devait offrir jun siège à dos et à bras à son altesse royale; mais elle ne pouvait avoir qu'un jdiant en face de Monsieur.

-^ A présent, demanda la demoiselle, ne savez'-vous point ce que son altesse royale me veut dire ?

— Cela n'est pas difficile à deviner^ répondit L'Épine, et je vais vous e$i donner sur l'heure la comédie. Le prince a l'esprit tourné au ba^ dinage ; il tâdiera de vous divertir et fera des jeux de mots ; puis il glissera parmi ses fohes quelques douceurs sur vos beaux yeux , qui soBt , il est vrai , biai dbarmans. U vous dira

que leurs flammes lui ont blessé le cœur, et cela ne vous étonnera pas , car elles en ont atteint bien d autres. *

— Vous croye^ qu'il poussera la galanterie jusqu'à ce point avec une pauvre fille ?

— Gela est certain. Il demandera la permission de revenir vous voir, et soyez assurée qu'à la seconde visite il vous prendra la main comme ced, en la portant à ses lèvres.

M. de L'Épine baisa fort gentiment la main de la demoiscjjle , qui en changea de couleur , sans doute en pensant à l'honneur de recevoir ce baiser d'une altesse royale.

— Ce que vous m'annoncez là m'inquiète un peu , dit-elle ; il ne faut point donner à gloser aux méchans de la ville, et je ne veux pas que Monsieur prenne avec moi de ces libertés.

— Par ma foi! vous n'êtes pas au bout, car je vous garantis que le prince désire en prendre bien d'autres. A la troisième entrevue, il se mettra ainsi à vos genoux, et vous regardant avec passion, il vous dira quelque chose approchant de ceci : Mademoiselle , dés le premier

moment ou je vous ai vue , je me suis senli blessé au fond du cœur ; je m'en vais partout traînant le dard dans la plaie ; je n'en guérirai pas si vous n'avee pitié de moi ...

— Mais c'est une déclaration d'amour ! interrompit LouisoD .

— Hélas ! mademoiselle, le prince est amoureux de vous.

— Oui-dà ! et il s'imagine peut-être que je serai sa maîtresse ? Je vous remercie de m'en avoir avertie ; j'y vais mettre bon ordre.

— ^Prenez^arde ! point de brusquerie; n'allez pas le fâcher, et surtout rie dites pas que je vous en ai donné l'avis, car je serais perdu.

— Ne craignez rien; je ne voudrais pas vous causer de la peine, seulement j'aurai soin de me faire garder par mes vieilles dames de compagnie. Elles demeureront près de moi pendant les visites de son altesse royale.

— Cela est prudemment avisé.

Il fut convenu que les duègnes se tiendraient debout à chaque côté de la demoiselle, et qu'elles ne la quitteraient pas une minute.

M. de L'Épine promit d'informer secrètement Louison des intentions de Monsieur.

— Vos avis me seront nécessaires , lui ditelle ; je ne veux point appartenir au pHnce. Il faut que vous m'aidiez à me préserver de ce malheur.

— Je vais me trouver dans une fâcheuse alternative, mademoiselle ; je serai fe confident de son altesse royale, qui m'enverra souvent vous parler pour son compte; et cepaidant j'aurais aussi qudque chose à vous dire pour le mien.

—Revenez tant que cela vous plaira, reprit Louison en rougissant; je compte sur vos promesses et sur la part que vous témoignez prendre à mes embairas.

— Je vous servirai de tout mon cœur; mais pour avoir une excuse à mes propres yeux de sacrifier les intérêts du prince aux vôtres, don^ nez-moi le titre de votre ami.

— Bien volontiers , je ne l'ar jamais donné à personne qui m'en ait semblé plus digne.

M. de L'Epine pressa la main de Louison et prit congé.

Eiltre gens beaux , jeunes et de sexes différens compie ik étaient, on sait ce qu amitié veut dire. Si le lecteur a déjà soupçonné par leur conversation qu'ils déguisaient l'attiour soiis un nom plus modeste, à plus forte raison s'étaient-ils devinés l'un l'autre par ces feux que les yeux savent mal retenir, et par cent autres Bignes qui ne 'trompent jamais.

Cependant Gaston d Orléans s'en vint faire

sa visite le même jour. Il avait mis de beaux

habits et plus de rubans qu'à l'ordinaire. Sa barbe rousse était bien peignée, ses cheveux

bouclés et ses joues fort vermeilles. Les choses se passèrent comme l'avait prévu M. de L'Épine, et selon l'étiquette convenue d'avance. Monsieur laissa ses gentiihommes au dehors, et pénétra seul dans le salon ; mais il fit la grimace en voyant les deux prudea femmes s'-établir gravement à leur poste.

— Il parait, dit le prince en s'asseyant, que vous craigne les voleurs et l'escalade; vous voilà flanquée de deux tourelles comme une forteresse.

— Voire âltesçe royale m'excusera si je me fais assister par ces respectables dames. Ce sont elles qui m'ont élçvée. S' il m'arrivait de manquer en quelque point aux devoirs que je dois à votre altesse royale, elles m'en avertiraient bien vite.

— Nous n'avons pas beso in de tant de cérémonie. Vous me rendez plus d'honneurs que je n'en demande, et vous savez admirablement recevoir les ^ns.

Louison fit une grande révérence en disant :

— Votre altesse royale a bien de la bonté.

Mais les deux vieilles demeurèrent immobiles

<!omme si elles eussent été de bronze.

— Gardez donc vos sentinelles si vous voulez, reprit Monsieur avec humeur.

Puis il ajouta entre ses dents :

— Voyez où se va nicher l'envie de singer les demoiselles de qualité !

Le prince, une fois démonté par ce bel étalage de précautions, battit la campagne comme faisait le roi avec ses maîtresses. Il parla chiens, faucons et musique. Il s'embarrassa dans ses

phrases, et ne trouva rien à équivoquer sur les mots, comme il arrive quand on n'a pas Tesprit dans son aplomb. Enfin , perdant patience et voulant prendre le dessus, il s'arrêta tout court, et s'écria :

— Savez-vous, mademoisjelle, que vous êtes fort jolie, et que je me veux déclarer votre serviteur?

- Louison se leva, et fit une nouvelle révérence.

— Je ne badine point, reprit son altesse royale ; je suis dès aujourd'hui admirateur passionné de vos appas .

Louison fit une troisième révérence phi s profonde que les autres.

— Vous recevrez ce soir des confitures, et j'enverrai demain mes violons jouer dans votre jardin, si cela peut vous divertir.

— Je ne mérite pas tant de faveurs.

— Si fait, si' fait; je voudrais vous donner bien d'autres douceurs , à cause de la douce heure que j'ai passée près de vous. Je vous en avertis; vous avez place de chanoinesse dans mon ca?tfr comme dans celui de la cathédrale.

— Votre altesse royale entend la plaisanterie, répondit Louison avec une nouvelle révérence.

— Oui ; mais vous siavez bien démêler qu'il y a du sérieux parmi tout cela> et je vous en fournirai des preuves une autre fois. Pour le présent^ il suffit que vous me teniez pour un homme qui est à vous.

Monsieur leva le siège ; la demoiselle le conduisit sans rien omettre du cérémonial , mais toujours escortée par ses deux gardes-du-corps.

— Ouf! s'écria le prince en arrivantà la rue , ce n'est pas une petite afiTaire que de courtiser une bourgeoise. Je crois que cette provinciale se va moquer de moi ; mais je la mènerai plus vite à la prochaine visite.

M. de L'Épine entendit ces paroles avec jJaisir. Sitôt qu'il eut rempli tous ses devoirs de cour, il quitta le château pour voler chez Louison. Ces jeunes gens se consultèrent fort longuement sur les moyens d'éconduire Monsieur saiis le (acher. La demoiselle témoignait une grande frayeur des intentions de son altesse royale , et tremblait fort pour sa vertu ; mais

elle ne prenait pas garde qu'en évitant un écueil elle se hasardait trop auprès d'un autre aussi périlleux; ou plutôt, disons le vrai, elle s'y jetait délibérément^ les yeux ouverts , car elle aimait notre gentilhomme de tout son cœur, et quand il trahissait sa flamme naissante, elle ïne prenait aucun soin de cacher le plaisir qu'elle en éprouvait.

On croira aisément que M. de L'Ëpine marcha grand train dans les bonnes grâces de Louison. Monsieur en était encore aux cérémonies et aux révérences, que déjà son favori avait obtenu de la belle tout ce que son altesse royale en désirait avoir. Au rebours des autres amans y qui se sont toujours perdus par leurs imprudences , ceux-ci goûtèrent leur bonheur fort doucement et sans accident lacheux tant qu'ils s'aimèrent bien, c'est-à-dire pendant environ trois mois, L'Épine en usait le plus discrètement du monde avec sa belle, n'en parlant jamais, ne la voyant que de nuit, avec toutes les précautions imaginables. Cependant, comme il était poète, et que ces esprits-là ont le travers

de rimer sur les choses qui les touchent sans pouvoir résister à cejtte manie, il courut une <;hanson de lui parmi les jeunes gens, où il parlait de sa maîtresse, en la déguisant sous le nom de Francine. Nous en citerons les trois derniers couplets,, qui sont fort au-dessus de ce que faisait alors le commun des beaux diseurs :

Qu'elle a bonne grâce à me dire Qu'Amour n'avait plus son bandeau Alors qu'elle me trouva beau, £t que son cœur pour moi soupire Par raison et par jugement D'un amour sans aveuglement !

Que son excuse me contente,

Quand elle dit que ses glaçons i

N'étaient que les premiers frissons

De la fièvre qui la tourmente !

Je meure, je serais marri ; "

Que plus tôt elle m'eût chéri !

Jtfals surtout Taise me transporte ^Lorsque d'un amoureux baiser La belle tâche d'apaiser Ma douleur qu'elle voit trop forte.

A l'heure je suis bien marri Qu'elle ne m'a plus tôt chéri.

Monsieur , ayant ouï réciter cette poésie, fit querelle à son favori pour ne lui avoir point confié ses amours , et demanda qui était cette jFfancine : notre galant promit qu'il la ferait bientôt connaître à son altesse royale; et le prince n'y songea plus.

Précisément à cause de la belle résistance que lui opposait son ingrate. Monsieur allait devenant chaque jour plus amoureux. Il députait souvent M. de L'Epine et donnait ainsi de grandes facilité^ à son parlementaire, ne se doutant pas qu'il lui servît de couverture. Oh jasait par la ville des assiduités du prince chez une petite bourgeoise , tout en louant fort la demoiselle de sa vertu. La cour en riait un peu par derrière, et disait que Gaston n'avait point hérité de la verdeur du feu roi, qui- menait aussi vivement l'amour que la guerre. Son altesse royale eut vent de ces plaisanteries, et enrageait de toutes ses forces. M. de Guise l'aîné, qui vivait encore en ce moment, et était expert en galanterie , lui dit un jour :

—Mon cousin, si vous me permettez de vous

donner un conseil, je vous indiquerai le moyen de réussir. U y a trois endroits où les femmes sont particulièrement sensibles : ce sont les yeux, la vanité et l'avariée. Or, votre altesse royale a bien attaqué sa belle aux deux premiers; mais elle a tropn^pligé le troisième. Ce n'est pas la pdne d'être frère du roi pour ne vouloir plaire qu'avec les agrémens de sa personne. Envoyez des diamans , des colliers , de Fargentme, de bonnes grosses pièces d'or , et ja vous assure que les rigueurs s'adouciront comme par magie.

Monâ^ir n'était pas généreux naturellement, mais il n'y regardait pas de trop près lorsqu'il s'agissait de contenter ses passions. Il résolut de mettre en pratique les avis du duc de Guise. U envoya donc à Louison une agrafe de robe ornée de diamans magnifiques.

Un soir M. de Jj'Épine trouva sa maîtresse fort pensive , et lui ayant demandé ce qu'elle avait :

— C'est, lui répondit-elle, que Monsieur m'a envoyé ce joli présent que vous voyez à mon

épaule, et je ne sais point si je dois laccepier .

— Assurément , Louison , il le faut garder ; car si je vous le faisais rendre, vous en auriez regret, et je ne pourrais vous rien donner d'aussi beau. Le prince n'est pas coutumier du fait; profitez de cette humeur généreuse, et je m'en rapporte à vous pour le reste.

Le lendemain , Monsieur ne demanda pour prix de son présent qu'à baiser les mains qui l'avaient reçu , et Louison n'eut point le courage de refuser une faveur qui lui coûtait ^i peu. A deux jours de là, des valets à la livrée d'Orléans apportèrent une corbeille remplie de dentelles flamandes et de soieries d'Angleterre,, avec des gants de. frangine pour plus d'une année. Le premier présent ayant été accepté^ il n'y avait pas moyen de faire la difficile pour le second. Louison ne songea pas à le renvoyer, et passa une journée entière à essayer et à mettre ces belles choses dans les armoires. Il arriva de tout Ceci que le prince ne trouva phis autant de sévérité dans les regards de la demoiselle ; qu'on ne l'ennuya plus avec les révéren-

ces, et qu'à la fin des entrevues^ où la langue de Louisou se déliait notablement. Monsieur s'en allait ayant gagné quelques pieds sur les terres qu'il convoitait.

— Mon cousin de Guise , pensait-il , avait raison, et je sais maintenant comme il faut prendre ces filles de la bourgeoisie.

^ Et son altesse royale redoublait de magnificence dans ses envois. L'Épine avait aplani les voies à son maître en formant la demoiselle aux jeux de l'amour : un beau matin, Monsieur obtint qu'en fît sortir les duègnes incommodes^ et sa visite se prolongea plus tard que d'ordinaire. Le favori, qui attendait à la porte avec les autres gentilshommes,, devina ce qui lui arri^ vait, et se mordit les doigts de fureur. Le soir il s'en vint chez sa maîtresse , et il s'apprêtait à lui parler bien cruellement pour la dernière fois, lorsqu'il la vit toute en larmes :

— Hélas ! s'écria Louison sans attendre ses reprpches, je n'ai pas su résister aux séductions de Monsieur. Voilà ce que c'est que de mal faire une fois ; vous êtes cause de ma honte >

car le prince seul n'aurait point réussi à me pervertir. Ce qui achève de me désespérer, c'est que vous allez me haïr et que vous en avez le droit.

La pauvre fiUeétait ëplorée tout de bon^ et de plus si charmante dans sa douleur, qu'au lieu de colère^ notre gentilhomme ne sentit que de la pitié d'abord^ et finalement de l'amour, comme s'il ne fût rien arrivé. Il ne songea qu'à lui donner des consolations , et demeura chez elle jusqu'au point du jour , s' estimant encore heureux que la maîtresse d'un si grand prince que le frère du roi voulût bien l'admettre au partage. Il avait néanmoins quelques instans de jalousie et de dépit , où il se promettait d'abandonner Louison et de ne point aller chez elle le soir; mais^ une fois l'heure venue, il prenait la clef qu'il avait reçue d'une porte secrète^ et rien ne pouvait l'empêcher de l'aller mettre dans la serrure.

M. de L'Épine fit ce métier durant un mois, pestant le jour contre sa belle et amoureux sitôt que la nuit venait ; mais il ne tarda pas à re-

marquer un changement dans les manières de X Louison. La demoiselle prenait de l'ambition. Elle parlait de la cour, où elle eût voulu paraître ; de mariage avec un gentilhomme^ et du bien que le feu roi avait fait à ses maîtresses. Il résolut alors de la quitter tout doucement, sans lui £aiire de peine^ et en homme qui sait comme il faut vivre avec les femmes.

Un matin qu'il sortait de la maisonnette par le jardin y un gentilhomme qui appartenait au roi le vit refermer la porte derrière lui. L'Épine releva son manteau jusqu a ses yeux ; mais non point assez vite pour éviter d'être reconnu.

En moins de deux heures la nouvelle vola de bouche en bouche jusqu'au petit lever. Elle venait d'être contée à sa majesté, lorsque Monsieur entra. Louis XIII trouvait un plaisir particulier à apprendre aux gens les choses qui les devaient contrarier : il se mit à ricaner durant un gros quart d'heure à tout ce que lui disait son frère 5 si bien que Monsieur, perdant patience, demanda au maître de la garderobe si des écoliers ne lui avaient point mis du

blanc sur le dos » pour que le roi se moquât ainsi de lui.

-*- Noii, dit sa majesté en éclatant , ce n'est pas du blsfflc que vous avez , mais un bois de cerf dix-Kîors au milieu du front.

-^ Sur quelle herbe avez-vous donc marché cette nuit^ mon frère , pour fiadre de ces plaisanteries de caserne ?

— Oh I monsieur , ce n'est pas contre moi qu'il vous faut être en colère; mais contre votre favori, M. de L'Épine. Apprenez que œ jeune homme vous trompe et rit à vos dépens avec votre maîtresse. On l'a vu sortir de chez Louise Roger ce matin par une porte de derrière.

— Les ennemis de ce garçon vous ont feît un conte. L'Ëpine est le confident de mes amours, ce dont les autres enragent. Je ne croirai à ces méchancetés que sur de bonnes preuves.

— Nous aurons soin qu'elles vous soient données de façon à ne vous point laisser un doute.

Le chevalier de Brion, qui était aussi des gentilshommes de Monsieur, eut connaissance de cette conversation, et devina aux allures de

son altesse royale que le coup avait portée L'Épine étak de ses amis ; mais il craignait de mettre les doigts sous une mauvaise écorce en se mêlant de cette affaire. Cependant il apprit en dessous-main que le prince devait faire cerner pendant la nuit le logis de Louison, et que l'ordre était donné de massacrer le favori, s'il cherchait à' s'y introduire, Brion voulut sauver M. de L'Épine dé ce mauvais pas. Il s'approcha de lui tandis que Monsieur tirait des oiseaux/ et lui dit à l'oreille :

— N'allez pas ce soir où vous savez.

-^ J'irai, si vous ne parlez plus clairement, car je ne sais ce que vous voulez dire.

— Feignez tant qu'il vous plaira de ne point me comprendre; mais mettez l'avis à profit.

— Quelle histoire me faites- vous là ?

— Morbleu ! laissez donc ces finesses , mon cher ; il s'agît de votre maîtresse. La mèche est éventée. Pas de visite à Louison ce soir, ou vous êtes mort. Comprenez-vous à présent?

— Qui vous a dit cela ? qu'est-il arrivé ?

. — Au diable l'imprudent !

TM, de Brion s'enfuit à touie^ jambes pour iéviter les questions. Notre jeune homme demeura bouleversé. Monsieur^ qui avait naturellement assez de ruse, lui voyant la mine fort rêveuse, dit à son capitaine des gardes :

•*- Je devine que vous ne prendrez pas mon gibier au gîte. Quelqu'un lui a parlé; mais je tiens ce qu'on m'a dit pour vrai.

Le même jour, vers dix heures du soir, le roi changeait ses rubans pour aller au souper, lorsque M. le cardinal entra fort essoufflé. Le ministre demanda la permission de s'asseoir , en prétextant sa courte haleine , et tira de sa poche une grosse poignée de lettres qu'il déplia par ordre sur la table.

— Est-ce que vous croyez que je vais lire tout ceci ? dit le roi.

— Ce n'est pas nécessaire, j'en donnerai succinctement connaissance à votre majesté.

Il y a du nouveau : le maréchal de Marillac conspire. Voici la copie d'un morceau où vous reconnaîtrez son éloquence. Il s'adresse à vos soldats et tâche de lés égarer.

— Et que veut-il donc, ce maudit homme ?

— Il veut forcer la main à votre majesté et la contraindre à changer de ministre.

— Vous allez donc être cause d'une guerre civile , monsieur le cardinal ?

— Pour cela, non, sire; je vous remettrais plutôt mon portefeuille. Ce n'est là qu'une cabale. M. de Marillac doit être arrêté à cette heure.

— S'il est arrêté, tout est pour le mieux.

Qu'en ferons-nous ?

— Il faut le mettre en jugement, et qu'il paie de sa tête...

— Arrangez cela comme vous l'entendrez.

Ce que vous ferez sera bien.

— Votre majesté doit désigner elle-même les juges. En voici la liste que j'ai préparée.

— Donnez; j'y vais mettre ma signature.

Dans ce moment , Monsieur entr'ouvrit la

porte , et demanda . au roi s'il pouvait entrer.

— Vous êtes occupé , dit - il en voyant le ministre ; je reviendrai tout-à-l'heure.

— Nous avons fini, Monsieur, cria le roi en achevant son paraphe.

Le prince entra en hésitant. Il salua M. le cardinal , et se promena de long en large devant la table^ en sifflottant entre ses dents ; ce qui était son habitude. Voyant que le ministre ne songeait pas à se retirer. Monsieur s'approcha du roi comme un homme qui prend un grand parti :

— Sire j lui dit-il , vous êtes amoureux de mademoiselle d'Hautefort, n'est-ce pas? Eh bien ! si l'un de vos serviteurs en faisait sa maîtresse à votre barbe^ n'en tireriez- vous pas vengeance ?

— Si fait , mon frère. Je donnerais ordre de tuer le traître.

— Eh bien! je viens demander la permission de faire tuer ce coquin de L'Épine.

J'ai reconnu qu'il me trompait depuis longtemps.

— Rien de plus juste, Monsieur mon frère* Traitez-le-moi comme un Bussy. Cet exemple me servira pour éloigner ceux qui en vou-

draient conter à mademoiselle d'Hautefort.

M. le cardinal venait de se lever et se promenait de l'autre côté de la table.

— La maîtresse de votre altesse royale est sans doute une personne de la cour? dit-il.

— Votre éminence sait bien que ce n'est qu'une bourgeoise ; mais qu'importe sa qualité? c'est moi qui ai reçu Toutrage.

— Si le roi veut me permettre de lui donner mon opinion^ voici ce que je dirai : Il ne faut pas que les princes s'accoutument à faire tuer ainsi le ^londe pour des amourettes. Le roi et Monsieur ont tous deux besoin de la jeunesse noble; il faut la prendre avec ses défauts et ses passions. Quand un gentilhomme a commis une faute^ renvoyez-le de la cour; obligez-le de servir dans les derniers rangs de l'infanterie ; mais ne vous privez point d'un bras de vingt-cinq ans, d'un cœur courageux et d'une souche à fournir lignée d'enfans utiles à l'état. Je verrais avec beaucoup de peine qu'on lit massacrer M. de L'Epine. L'exemple en peut devenir funeste. Il n'y aura plus de duc ni de

comte qui, s'estimant autant qu'un prince du sang^ ne se croie en droit de faire bon marché de la vie .des autres. Gela ne vaut rien, sire. Croyez-moi, retirez votre permission.

— Vous n'aviez pas tant de scrupules à propos du maréchal de Marillac.

— Vôtre majesté aurait peut-être dû garder cette parole; mais puisque voilà Monsieur dans le secret, je lui dirai tout. Le maréchal a voulu porter le trouble dans le royaume , armer les sujets contre le roi, et les pousser à s'égorger entre eux. Le cas est grave. D'ailleurs on jugera le maréchal, et je gage que Monsieur n'oserait l'absoudre.

Gaston d'Orléaïis, qui n'eût pas mieux demandé que de voir renverser le cardinal par M. de Marillac, fit la grimace.

— Au contraire , reprit le ministre , personne n'aurait le courage de condamner ce jeune homme pour un péché de galanterie.

Allons ! que votre altesse royale s'adoucisse. Qu'on renvoie M. de L'Épine; mais le tuer, ce n'est plus de notre temps.

— En effet , Monsieur , dit le rpi , ce n'est plus de notre temps ; d'ailleurs^ quand ce garçon sera mort^ vous n'en aurez pas moins vos cornes ; portez-les donc de bonne grâce.

— Comme il vous plaira ! s'écria Monsieur ; cette belle indulgence vous procurera aussi des cornes^ et nous verrons de quelle humeur vous les porterez.

Le prince sortit furieux^ et jura que M. le cardinal se repentirait de l'avoir ainsi contrescarré ; mais il parla tant de sa colère à tout le moiide^ que le ministre répondit à celui dont il en . reçut l'avis :

— Si Monsieur n'en avait dit mot à personne^ cela m'aurait inquiété.

Louison avait trop de finesse pour ne point deviner^ aux airs de Monsieur et à l'absence de L'Épine, qu'il était arrivé quelque chose.

Voyant bien que de toutes manières il lui fallait renoncer à son amant, elle voulut du moins, en femme habile, conserver la protection du prince. Pour jM^ndre les avances, elle écrivit à L'Épine une lettre de rupture qu'elle

fit remettre par le chevalier de Brion. Notre gentilhomme reçut cette épître en même temps que l'ordre de quitter la cour, et, suivant l'ordinaire folie des amoureux, il sentit un redoublement de tendresse pour cette femme , que la veille il avait résolu d'abandonner. On ne lui donnait que vingt-quatre heures pour s'éloigner ; au lieu de les employer à ses préparatifs de départ, il ne songeait qu'à revoir sa mattresse. Il se serait in&illiblement perdu, si Brion ne Ait venu chez lui au moment où il allait sortir pour tenter une dernière visite. Le chevalier ne vint à bout d'empêcher cette sottise qu'en promettant à L'Épine de porter à sa belle une lettre d'adieux, dans laquelle notre amoureux faisait serment de ne jamais quitter un braôelet de chevetix qiie Louison lui avait donné dans les premiei'S temps de leurs amours ^ M. de L'Épine partit sans envoyer ni soumissions ni excuses au prince qu'il avait offensé; ce qu'on regarda comme une fierté poussée jusqu'à là IwaVade, A tout cela Louison ne gagna rièii ; car Monsieur , ayant su que

le chevalier de Brion était allé chez. L'Épine > le fit saisir et fouiller par ses gen$^ qui trouvèrent la lettre. Il courut alors une chanson où il était raconté que son altesse royale avait perdu à la fois son favori et sa maîtresse , et le roi fredonna ce vaudeville aux oreilles de son frère, avec la complaisance qu'il mettait aux choses oiFensantes. Au bout de quinze jours on ne parlait déjà plus de cette affaire. Monsieur n'avait pas encore remplacé Louison; mais Tabbé de la Rivière avait gagné toute la confiance <lu prince.

Comme les gens de cour ont bien autre chose à faire que de s'occuper des absens frappés de disgrâce, on ne trouve plus rien sur M. de L'Épine dans leurs lettres et mémoires. Nous, n'aurions peutrètre jamais su ce qu'il était devenu, s'il ne lui fût arrivé, en pays étranger, une autre aventure qui est racontée dans la préface d'un recueil de poésies.

En quittant la France, notre gentilhomme, qui avait emporté des débris assez beaux de sa fortune, se rendit à La Haye, dans la cour de

IloUande> où l'on menait vie joyeuse. La reine de Bohème s y trouvait alors, et y faisait les .beaux jours avec ses: deux fiUes» qui étaient charmantes. Cette reine de Bohême était une personne originale qui , ayant vécu fort sagement dans sa jeunesse, s'était jetée dans la galanterie à Tâge où ce n'est plus de mode.

Devenue douairière par la mort de scm mari, elle avait pris sa course, comme la reine Ghris^ tine, et visité les capitales des autres pays. La plus jeune de ses filles, qui avait à peine seize ans , venait déjà de faire beaucoup par'- 1er d'elle par ses légèretés. Lorsqu'on représentait à la reine que cette princesse pourrait bien ne jamais se marier, si l'on ne veillait davantage sur sa conduite :

— Bah ! répondait la reine de Bohème , je me suis tant ennuyée dans ma jeunesse , que je veux laisser mes filles se divertir à leur aise pendant qu'elles sont en âge de le faire.

L'histoire des amours de L'Épine et sa disgrâce avaient eu du retentissement jusqu'en Hollande , et notre gentilhomme y fut beau-

coup regardé des femmes pour cette raison.

Étant beau de visage/ magnifique par carac* tère^ et en réputation par ses aventures y il vit biaitôt qu'il n'aurait qu'à choisir parmi les plus belles ; mais comme il n'était pas encore consolé de ses chagrins, il resta quelque temps sur la réserve.

Un soir qu'il y avait des déguisemens chez la reine de Bohème, où M. de L'Épine se trouvait » un homme qui s'était vêtu en sorcier^ lui examinant le creux de la main , s'écria tout haut : *

— Mon gentilhomme , défiez-vous de toute femme qui s'appellera Louise : c'est un nom qui vous portera malheur/

— Il est un peu tard pour me dire cela, répondit L'Épine.

-*- Non pas trop tard pour que l'avertissement vous profite encore. Nous avons ici des ^ Louise, et j'en vois une à deux pas de vous^ dont les yeux bleus vous joueront quelque méchant tour si vous en approchez.

La dernière fille de la reine de Bohème , qui

s appelait Louise , avait dans ce moment les yeux tournés du coté de M. de L'Épine. Notre gentîlhmnme la regarda, et comme ils demeurèrent tous deux assez long-temps en contemplation l'un de l'autre, le sorcier se mit à rire, en disant ;

—Vous voilà tombé dans le piège.

— J'y suis pris, en eflTet, répondit L'Êpihe ; mais pour vous prouver, seigneur Nostradamus, que vos jœédictions ne me troublent points je vais m'exposer sur l'heure au danger.

L'Épine s'approcha aussitôt de la princesse, et ne la quitta plus de la soirée. Bien qu'il régnât une grande liberté dans ces assatnblées, et que chacun eût beapcoup à iaire pour son propre compte , on s'aperçut des assiduités du jeune Français. On vit la princesse causer avec plus d'abandon qu'à l'ordinaire , et les femmes eh eurent bien de la jalousie.

On ne se trompait pas en supposant c^e les choses marchaient vite entre ces jeunes gens ; car la princesse était fort émue des galanteries de L'Épine. E^e lui répondait à peine en re-

gardant ailleurs , ou bien elle faisait rincrédule , en lui disant qu'il se moquait d'elle ; mais tout le monde voyait qu'elle ne se sentait pas de joie de cette conque. Comme elle avait les mains fort belles , elle ôtait volontiers ses gants, qui étaient garnis de rubans orange ; notre gentilhomme lui en vola un^ et le porta fort résolument à son chapeau. On lien blâma comme d'une témérité ; cependant on le savait fort chatouilleux^ c'est pourquoi on ne lui osa pas reprocher en face sa conduite un peu légère. A minuit la compagnie commençait à se retirer. L'Épine ayant mené danser la princesse Louise y lui fit ses adieux, et sortit des salons en rêvant au grand honneur que lui procurerait une si belle victoire , s'il venait à la gagner. Il s'en allait la tête penchée et le pied distrait, cherchant ce qu'il pourrait tenter le lendemain. Il marcha ainsi jusqu'au bout d'une galerie fort longue, où il s'aperçut qu'au lieu de gagner les vestibules , il s'était enfoncé plus avant dans les appartemenS intérieurs. On ne voyait plus dans cette galerie

qu'une douzaine d'âpres joueurs de brelan.

M. de L'Épine passa deyani une petite porte , qu'une camériste venait d'ouvrir, et il vit un gentilhomme qui glissait une lettre avec de l'argent dans la main de cette fille , en lui disant à voix basse :

— Je vous donnerai demain vingt souverains d'or si vous faites lire cette lettre à votre maîtresse.

— Â laquelle des princesses es-tu attachée ?

demanda L'Épine quand l'étranger se fut éloigné.

— A la princesse Louise.

— Ne crains-tu pas que je dise à la reine de Bohème le joli métier que tu fais ?

— Seigneur, s'écria la camériste, ne me perdez pas , je vous jure que ce billet ne sera point remis.

— Je te permettrai de le donner demain , pourvu que tu fasses aujourd'hui quelque chose en ma faveur.

— Tout ce que vous voudrez, monseigneur.

M« de L'Épine était si riche dans ses habits.

i}uele$ gens mal instruits le prenaient souvent |)our un grand personnage. Il entra dans la chambre de la princesse , et tira de sa poche une bourse bien garnie.

— Il faut prendre ceci et me cacher quelque part, dit-il.

— Mais, seigneur, si la princesse ne le trouve pas bon j si elle vient à crier en voyant un homme dans son appartement ?

— Crois-tu que je voudrais m'exposer à une mauvaise affaire? Je suis assuré qu'dle ne criera point. D'ailleurs le temps presse > le nombre des concurrens est gran4 » à ce qu'il me parait, je pourrais être supplanté demain.

— Mais> seigneur, je n'ai pas Thonneur de vous connaître. Je ne vous ai jamais vu céans faire votre cour.

— N'as-tu rien entendu dire d'un gentilhomme français qui avait eu là-bas quelques aventures?

— M. de L'Épine?

— C'est moi qui suis ce L'Épine.

— Alors vous savez mieux que moi ce que

vous pouvez entreprendre. Je n'ai plus de difficultés à vous opposer. Voici une armoire où vous serez le mieux du moqde.

Les galets de L'Êp^ie attendirent aux portes de la reine de Bohême pendant une partie de la nuit* Ils connurent que leur maitre était resté dans le palais , et n'en firent pas mystère. Ce fut la nouvelle du lendemain. Les femmes s'apprêtaient à en jeter bien des cris , lorsqu'on vit notre galant conduire les jeunes princesses à la promenade > ayant publiquement à son épaule les couleurs de sa belle. On comprit que la reine de Bohême trouvait à son gré que sa fille eût pour amant un simple gentilhomme. £ette intrigue n'eut pas autrement d'éclat , jusqu'au moment où arriva la catastrophe dont nous allons parler.

Il y avait environ deux mois que durait cette liaison de M. de L'Épine avec la princesse Louise , lorsque la sœur ainée de cette princesse , nommée Elisabeth , remontra fort res^ pectueusement à la reine sa mère que le scandale était, dans leur maison > et que c'était

offenser le ciel et les mœurs que de le soufirir avec tant de douceur. La reine ne fit qu'en rire , et dit que si Tusage en Hollande voulait que les femmes fiissent galantes » elle permettait à ses filles de s'y conformer. Cette Elisabeth avait beaucoupde raison, et était devenue fameuse par son esprit et ses connaissances.

Elle entretenait un commerce de lettres avec M. Descartes» qui était encore en France dans ce moment. Elle demanda conseil à ce philosophe, et M. Descartes répondit qu'il fallait charger un homme de cette affaire. La princesse Elisabeth avait un frère qui touchait à ses dix-huij; ans. Elle lui écrivit pour lui conter comment les choses se passaient à La Hayo, et le grand dommage causé à l'honneur de la famille. Le prince Philippe, avec son menton imberbe , avait plus de noblesse de cœur et de fierté qu'il n'en fallait pour sentir impatiemment un outrage aussi grave. Il partit incontinent pour la Hollande.

M. de L'Épine, n'étant averti de rien, fut.

bien étonné, lorsqu'un beau jour il trouva ce

jeune homme daris le salon de la reine de Bohème. La princesse Louise était retirée dans sa chambre ; tous les visages paraissaient bouleversés^ et le prince Philippe avait le sang aux oreilles. L'Épine fit bonne contenance. Il voulut être présenté au prince; mais celui-ci ne répondit à ses complimens qu'en lui tournant le dos brusquement. Une fois blessé par une impolitesse , notre gentilhomme n'était pas d'humeur commode; il se redressa sur ses talons^ et prit ses airs les plus hautains, qui ressemblaient fort à de l'insolence. Après avoir échangé avec le prince quelques mots aigres, L'Épine salua les dames seulement, et se retira le poing sur la hanche. Il fut rejoint au bas des degrés par le prince Philippe.

— Monsieur, dit ce jeune homme, votre impertinence est le moindre grief que j'aie conire vous. Je vous passe celui-là ; mais j'aurai satisfaction des autres.

— Je vous remercie , répondit L'Épine , de l'honneur que votre altesse me veut faire de croiser Tépée avec moi. C'est une proposition

que je ne puis accepter, non pas à cause de la difFërencé de nos rangs , mais parce que vous êtes le très-proche parent de la persphtte que j'aime le plus au monde.

— Vous osez me le dire en face !

-^ C'est une gloire assez belle pour ne la point cacher.

— Je vais donc vous punir à l'instant.

Le prince mit aussitôt Fëpée à la main ; mais l'autre avait dégainé en même temps^ et comme il était plus robuste et plu6 expérimenté, il désarma son adversaire du premier coup, M. de L'Ëpine gagna la rue paisiblement, et remonta sur son cheval.

Le fils du prince d'Orange, qui avait fait amitié avec notre gentilhomme, voulut accommoder la querelle ; mais il rencontra tant d animosîté dans le prince Philippe , qu'il donna sagement le conseil à L'Épine de s'éloigner.

Nous blâmerions celui-ci de n'en avoir voulu rien faire, si le véritable motif qui l'empêcha de partir n'était le regret qu'il avait de quitter sa maîtresse : il lui en coûta cher.

iJn malin qu'il avait déjeuné chez notre ambassadeur, M. de la Tuilerie, L'Épine se rendit à la promenade avec un Français nommé Desloges. Un homme qu'il ne connaissait point lui vint ordonner tout haut de se retirer, de la part dû prince Philippe. Au lieu d'obéir à cet étrange commandement, il continua de se promener et de regarder les dames. Une autre personne le vint prendre à part , et l'avertit que des spadassins le suivaient. Il n'y fit pas attention^ et poursuivit son chemin. Cependant, voyant venir à lui le prince Philippe accompagné par dix Anglais de mauvaise mine, il se tint sur ses gardes. On l'attaqua en effet devant tout le monde fort brutalement et de tous les côtés à la fois. Une bataille acharnée s'engagiea; car L'Épine défendit sa vie avec un furieux coiu^ge. Ayant reçu plusieurs coups d'épée par derrière, les forces lui manquèrent bientôt, et il tomba sur ses genoux; mais il tint ferme dans cette position, et mit quatre hommes hors de combat. Enfin, perdant son sang à grands flots et tout criblé de blessures, il rendit l'ame

en menaçant encore ses ennemis ^ dans Tinstant où des gentilshommes, indignés de cette boucherie, venaient pour le secourir. On l'avait lardé si vilainement, dit le narrateur hollandais , que cinq lames d'épée , dont était celle du prince Philippe, lui restèrent croisées dans le corps.

M. de L'Épine mourut ainsi pitoyablement, à peine âgé de vingt-six ans : ce fut une perte pour la belle compagnie d'alors, dont il faisait les délices. C'en est une aussi pour les lettres ; car on trouve dans ses vers une grâce et une facilité de bien dire par laquelle il est évident que ce jeune homme serait devenu plus tard un poète fort remarquable.

Dix ans après cette terrible aventure, il fut question de L'Ëpine en deux endroits. Le premier est l'abbaye de Maubuisson, dont la princesse Louise, qui avait changé de religion, était devenue abbesse. Madame de Longueville fit par hasard une visite à cette dame, et en parla dans une lettre au grand Coudé, son frère. Elle raille la princesse sur le tort que les chagrins

avaient fait à sa beauté, d'une façon qui n'est point généreuse ni de bon goût.

L'autre lieu où il fut parlé de L'Épine est le château de Ghambord. A l'un des voyages.de la cour à cette résidence y Louison Roger s'en vint de Blois se jeter, aux pieds de Monsieur d'Orléans , et lui présenter, un joli garçon qu'elle lui assura être l'ouvrage de: sa royale personne. Monsieur ne l'accueillit pas trop bien; il regai^da l'enfant de travers sans vouloir le caresser^ et se promena d'un air indécis, les mains dans ses chausses et en sifflotant., Il renvoya JLiouison à huitaine pour donqer^ réponse. Gomme ce garçon était joli, son altesse royalç en avait eu le cœur un peu touché.- Le roi dit à son frère qu'il fallait toujours faire du bien à l'enfant, de peur d'abandonner un être du sang royal. Monsieur avait déjà causé avec l'abbé de La Rivière d'une grosse donation, lorsqu'un accident vint détruire ses bonnes intentions. Louison avait élevé son fils comme un prince ; l'enfant s'était habitué à être respecté des autres. Un jour qu'il vint à

Ghambord^ on entendit un grand bruit dans les cours , et on trouva le fils de Louison qui se querellait avec un page. Le petit drôle avait mis Tëpée à la main, et voulait forcer le page a se battre. Monsieur, ayant ouï parler de oda, dit entre ses dents :

— Cest bien plutôt là le caractère de L'£«* pine que le mien : ce n'est point mon fils.

Et la donation ne fut jamais signée. Louison se retira aux filles de la Visitation à Tours, laissant à son fils vingt mille livres, qu'elle avait pour tout bien«

Lorsqu'il fut devenu grandelet, ce gai^ çon s'en fut au Luxembourg voir Mademoi*^ selle, qui le prit en amitié. Elle se Tattacba, sans pourtant l'appeler son fr6re. Gomme elle était très-nriche et trés-généreuse, elle lui donna beaucoup.

lie CThe^iil 4e C!ré<|iili

A la cour de la reine régente Marie de Médicis, M. de Gréqui ne passait point pour l'un des plus beaux hommes , à cause de sa taille trop petite ; mais il avait le langage agréable et Tair si hardi , qu'on ne pouvait se défendre d'un certain plaisir à le regarder. Il plaisait aux dames et passait pour le plus intrépide joueur de son temps, après M. de Bassom-

pierre. Quand ces deux champions se mettaient en présence l'un de l'autre, les cartes à la main , on était sûr qu'il y aurait quelque grosse somme perdue, et le plus ordinairement c'était Bassompierre qui empochait l'argent, parce que le hasard . le servait avec une constance inouïe.

Un matin que M. de Gréqui s'était échauffé mal à propos au petit jeu du Louvre, à vouloir lutter contre une veine malheureuse , il avait perdu 60,000 écus sur parole et de bonne grâce ; mais il s'en était revenu chez lui fort triste, et songeait aux moyens d'acquitter cette énorme dette. En y mettant sa dernière pièce, il lui manquait encore plus de 40,000 livres , et le comte éprouvait bien de la répugnance à recourir au connétable de Lesdiguières , son beau-père. Ce n'était pas que le bonhomme eût jamais fait difficulté de secourir ses enfans en pareille circonstance ; mais il accompagnait ordinairement ses envois de fonds d'une petite mercuriale qu'on n'aimait pas à essuyer. Le comte de Créqui demeura donc un ^our en-

lier sans se résoudre à rien , et , le soir venu ^ eomme il se trouvait seul dans son hôtels de la rue Beauregard, il se mangea les ongles jusqu'à neuf heures. Ensuite, ayant pris une plume^ il se mit d'abord à dessiner sur le bois d'une table 9 et finit par écrire à son ami le chevalier de Guise pour l'engager à souper, • Au moment où le message allait partir, le chevalier lui-même arriva. Il apportait des consolations et le fond de sa bourse.

— Eh ! mon cher Créqui, dit M. de Guise, vous voilà sombre et accablé , la plume sur l'oreille comme un procureur! Est-ce que vous voulez écrire un traité de la vanité des choses humaines ? Les cartes ont été tigresses ; il reste encore l'amour et la table. Je vous apporte 3,000 écus ; c'est bien peu, mais vous connaissez le proverbe : La plus belle fille.,.

Il faut savoir que M. de Guise, le second, était fils du célèbre Balafré. Il n'était pas des plus lettrés de la jeunesse d'alors. Il préférait les quatrains de Pibrac aux poésies de Malherbe; mais, quoiqu'il eût en effet l'esprit un

peu court > il ne manquait point d'à-propos^ et pour ce qui est du cœur, il l'avait meilleur . et mieux placé que personne.

— Gardez cet argent, chevalier, répondit Créqui. Mon beau -père Lesdiguières ne refusera pas de venir à mon secours. Je suis un peu sombre, comme vous dites; mais je compte sur vous pour secouer l'ennui'; et, tenez, je vous écrivais en vous engageant à venir souper.

— A la bonne heure. Je suis invité chez la vicomtesse d'Auchy, qui réunit, ce soir, un tas de beaux-esprits ; mais je reste avec vous. Nous causerons du pass&-dix, qui vous a joué un si mauvais tour, et nous boirons comme il faut .

— C'est cela, et au dessert nous ferons ensemble ma supplique au vieux connétable*

— Fort bien vu ! je suis jdein d'esprit à la fin de mes repas.

M. de Guise renvoya ses chevaux et ses gens.

On se mit à l'aise, et le souper fut prompte^ ment servi. La cave du comte de Créqui était

bien garnie. Le connétable avait dans ses pro^ priétés des vignobles fameux; il partageait annuellement ses récoltes avec ses enfans : Le bourgogne, disait-il, convient à tous les âges, et si mon fils a le nez un peu rcmge sur ses vieux jours, il me ressemblera. Aussi le ixmhomme riait plus volontiers des excès de la table que des pertes de jeu.

Gréqui et le chevalier, tous deux entre vingtcinq et trente ans, avaient la réputation d'être de solides convives. Les bouteilles se suecédérent avec rapidité ; les verres étaient grands et ne demeuraient guère en place; de sorte qu'après une heure de conversation , on demanda de l'air à grands crjis. Pour noyer les soucis de son ami , le chevalier buvait outre mesure, sans s'apercevoir que les vins et M. de Lesdiguières étaient fort capiteux. A mesure que le souper avançait , la disposition d'esprit des deux jaines gens se. modifiait sin-^ guliérement. Gréqui devenait plus joyeux à chaque verre, tandis que M. de Guise, contre son ordinaire, sentait sa gaité së'vanouir. Il

passait la main sur ses yeux, et faisait une minedis plus en plus sévère.

— Chevalier, disait Créqui en riant, vous n'êtes pas bien. Si le feu roi vous voyait, il jurerait son ventre-saint-gris que vous avez justement la figure fôchée de votre oncle Mayenne le lendemain de la bataille d'Ivry.

Pour vous remettre en belle humeur, chantez

un petit air.

— Crëqui , mon cher ^ il me revient à la mémoire un mot que disait M. de Rohan ce matin, tst qui ressemble diablement à une insulte. '

— Quelle idée ! vous avez ent^idu de travers et vous vous souvenez double.

— Non pardieu! voici comment la chose est arrivée : M. de Rohan était à deux pas de moi, pendant que je saluais la reine-mère, et il parlait à ses voisins du marche-pied d'un carrossé. Or je sais qu'on m'a sottement accusé d'avoir tué le marquis de Lux, par trahison, sur le marche-pied de son coche, comme il en descendait pour se battre avec moi.

C'est une insigne fausseté ; je ne suis pas un assassin, mille diables !

Créqui se mit à rire plus fort.

— Vous êtes charmant^ chevalier : M. de Rohan ne peut-il parler du marche-pied d'un carrosse sans qu'il s'agisse de vous ?

— Eh! non. Je ne veux pas qu'on prononce ce mot. Le premier qui le dira, je le tuerai séance tenante /en lui faisant beau jeu^ pour prouver que je mè bats en galant homme ; mais f par la corbleu ! au diable les marchepieds! Je les briserai tous comme ce verre, et puisque j'ai entendu parler de marche-pied, j'en veux avoir raison. Sang de Dieu! il m'a outragé ; je lui ferai rentrer ce marche-pied dans la gorge.

En discourant ainsi , M . de Guise se promenait à grands pas , le visage fort rouge et les yeux hors la tête. Créqui se tenait les cotes.

— Au lieu de rire, poursuivit le chevalier, vous feriez bien mieux de prendre votre épée pour venir me seconder.

— Vous perdez la raison ; la réputation du brave Guise n'est pas à faire. Asseyez-vous, et ne pensez plus à ce marche-pîed.

— Je ne pourrais fermer l'œil de la nuit si je ne tirais cela au clair ce soir même. Allons ! puisque vous ne voulez pas m'ofTiîr vos services, je vais aller seul chez mon homme.

M. de Guise prit en chavirant ses armes et son chapeau, et descendit dans la cour de l'hôtel, où Créqui ne tarda pas à le rejoindre. Une pluie fine et perçante tombait sans bruit; l'air était froid et la nuit sombre. Cependant le chevalier, avec Tobstination de Tivresse, persista dans sa résolution. Créqui, voyant qu'il ne pouvait le retenir, lui fit seller un cheval, et lui mit sur les épaules un manteau de campagne.

— Je vous prête là une bonne bête , chevalier; ménagez-la un peu. Appelez-la par son nom pour qu'elle vous traite en ami. On la nomme Capricieuse. Ne serrez pas la bride si lourdement et ne la tourmentez pas. Elle n'a pas besoin qu'on l'excite. C'est l'arrière-pe-

tite-fiUe du fameux cheval noir de mon beaupére le comiétiable.

— N'ayez donc aucune peur, disait M. de Guise ; me prenez-vous pour un enfant? Je vous la renverrai demain au coup de huit heures.

— Allez doucement; le pavé sera glissant, et il est tard. Attachez ce manteau à votre collet pour ne pas le perdre. Vos plumes vont être gâtées par la pluie ; prenez mon chapeau, je remettrai le vôtre demain au valet que vous m'enverrez. La grille est ouverte. Bonsoir, chevalier! Croyez-moi, allez vous mettre au lit.

— Bonsoir, bonsoir I

M. de Guise toucha des éperons le cheval , et disparut au trot ptr la petite rue Saint- Roch.

L'action du vin se concentrant par l'efFet du froid sur l'estomac et le cerveau, le chevalier sentit que la tête lui tournait comjdètement. Le brouillard et l'obscurité étaient si épais, qu'on ne distiguait pas les maisons.

M. de Guise^ laissant aller la bride sur le cou du cheval, s'en rapporta entièrement à sa monture du soin de le conduire, et se mit à penser à ses affaires.

— Ah ! murmurait-il entre ses dents, M. de Rohan s'imagine qu'on peut ainsi me dire une impertinence y à moi ! le fils d'un homme qui a fait la guerre au roi ! Morbleu ! je lui apprendrai à vivre.

Puis, revenant à la jument noire, le chevalier s'écriait :

— Où me mènes-tu, Capricieuse? Nous allons à l'hôtel de Rohan. Cours , ma belle,, dépêchons-nous.

L'animal poursuivait sa route paisiblement comme s'il eût fait grand jour; il tournait par les rues sans hésiter , et prit une foule de détours.

— Que je suis aise , disait le chevalier, d'avoir affaire à ce Rohan , qui n'est prince que d'une main ! Je lui veux faire trois trous \\ son pourpoint. Le premier dans la poitrine , par un dégagement, comme cela...

M. de Guise, oubliant qu'il était à cheval^ gesticulait comme un possédé. La jument noire passa sous une voûte sombre , que le chevalier reconnut tout-à-coup pour une des portes de la ville.

— Holà ! eh ! où va donc ce cheval ?

Il allait s'arrêter et demander son chemin aux gardiens^ lorsque la jument ^ tourna au travers des champs. Avant qu'il eût remis la main sur les guides ^ le chevalier entendit la porte se fermer derrière lui, et rotficier de ronde qui posait à grand bruit les chaînes de clôture.

— Pardieu! dit M. de Guise, je suis curieux de savoir où ce damné animal me va conduire.

Si c'est en face du diable , j'en serai fort aise , car j'ai toujours eu furieusement envie de lui parler.

Et reprenant ses idées querelleuses, il répétait à satiété :

— Ah ! vous croyez qu'on peut ainsi me jeter au nez ce marche-pied ! Je vous en donnerai dans les côtes pour votre marche-pied!

Je veux que personne n'ose plus prononcer oe mot*là , personne que moi seul ; et je le dirai sans cesse ^ pour que tout le monde tremble rien que de l'entendre.

La jument noire poursuivait son trot de course ordinaire. Elle circula dans la campagne par différens. sentiers qu'elle paraissait habituée à parcourir^ et s'arrêta enfin devant une maisonnette dont Tobscurité ne permit pas au chevalier dé remarquer la bonne apparence et Tair de propreté.

— Qu'est cela? dit M. de Guise, dont l'ivresse se dissipait. Le cheval veut entrer ici ! C'est pour m'amener à ce logis qu'il a fait ce chemin ! Voilà qui est singulier. Il est évident que Créqui vient souvent dans cet endroit. Ce ne peut donc pas être un coupe-gorge ; car je ne crois pas qu'il fasse de la fausse monnaie. Ce doit être bien plutôt une maîtresse qu'il garde dans ce manoir. L'aventure peut devenir plaisante. Allons jusqu'au bout.

La jument grattait du pied le sable avec impatience , tandis que le chevalier cherchait la

sonnette. Il la trouva enBn, et la tira doucement. Une lumière éclaira les unes après les autres toutes les fenêtres d'une petite tour, et un vieux valet ouvrit la grille.

— > On ne vous attendait plus , monsieur le comte* Vous n'avez pas coutume d'arriver |Kissé minuit. Madame est au lit.

Le chevalier, descendu de sa monture, était fort embarrassé. Il n osait parler de peur de détromper le valet. Il rabattait son chapeau sur sa figure et s'enveloppait du manteau de Créqui ; mais il ne savait quel chemin pr^n-^ dre, ni où se trouvaient les escaliers. Heureusement une femme de chambre » en robe de nuit , se présenta , une lumière à la main, et conduisit le chevalier par les degrés jusqu'à l'appartement de la dame.

— Faut-il réveiller Thomas ? demanda la Dariolette.

— Non.

•*— Monsieur le comte a-t-il besoin de quelque chose ?

— De rien.

— S'il veut me. donner son manteau...

— Laisse-moi , va-t'en.

M. de Guise entra dans la chambj^e à coucher et ferma la porte brusquement au nez de la suivante.

— C'est bien aimable à vous d'être venu ce soir, mon cher seigneur, dit une voix fort douce, A quel heureux hasard dois-je votre visite , un jour consacré au jeu et à la cour?

Au lieu de répondre , le chevalier s'empara ^ d'une lumière et d'une gi*osse clochette ,. qui étaient posées sur un guéridon près du lit, et les porta sur la cheminée. La dame, écartant un peu les rideaux, reconnut aussitôt que ce n'était pas Créqui. Elle cacha sa figure dans ses mains , sans que le chevalier eût le temps de la voir.

— mon Dieu ! cria-t-elle avec l'accent du plus grand effroi , qui est cet homme ?

— Ne vous effrayez pas , madame , * je suis le chevalier de Guise et non point un malfaiteur.

— ciel ! je suis trahie ! perdue ! Au secours ! N'approchez pas de moi !

—- Prenez garde à ce que vous allez faire , dit le chevalier e^ s'asseyant avec sang-froid.; si vous appelez vos gens, tout Paris saura l'a* vénture dehiain. Né me reconnaissez-^ous pas? Je suis M. de Guise , vous dis-je ; je ne vous veux point de mal. Laissez-moi vous conter par quel étonnant enchaînement de circonstances je me ti*ouve ici à la place de - Créqui«

La dame enveloppa sa tète dans les draps •

— Je ne vous regarderai point , si vous le voulez ainsi , poursuivit le chevalier. Rassurez-vous, je vous en supplie ; vous verrez flue vous avez affaire a un galant homme.

M. de Guise raconta tout ce qui venait de lui arriver.

— Là curiosité seule, poursuivit-il, m'a conduit jusque dans cette chambre. Maintenant je consens à me retirer, si vous l'exigez ; mais je pense que vous serez assez charitable pour me garder jusqu'au jour, car je veux être roiié si je sais en quel pays je suis , et la nuit est noire, glaciale et pluvieuse en diaUe.

— Eh bien ! monsieur le chevalier, dit la dame , je rais vous foire donner une chambre et un lit. Vous partirez demain n^atin, et vou8 irez dire au comte de Gréqui ce qui s'est passé. Mais non , vous saurez en vous en allant où vous êtes venu ; vous reconnaîtrez la maiscm ; vous â{^rendrez hion nom ; vous le direz partout. Oh ! que vais-je devenir ^ mon Dieu !

— Eh ! là ! calmez-vous. Je vous promets que je partirai comme je suis venu , sans rien regarder^ sur ce même cheval singulier. En vérité , je veux vous contenter, madame.

-7- Ne oherdiez donc pas à me voir, monsieur ; jurez-moi que jamais vous ne ferez au^cune démarche pour me connaître.

— Je jurerai tout ce que vous voudrez.

Me vous tourmentez pas ainsi , de grâce !

. — Ouvrez cette armoire , monsieur , et donnez-moi un masque que vous y trouverez.

— Le chevalier obéit scrupuleusement. 11 mit le masque au bout de son épéCp et le ten^ dit de fort loin à la dame; mais il eut le Icimps d'apercevoir un bras admyrable, de

grands yeux plçin^ d expression ^ ei un profil d'une si rare beauté , qu'il sentit du regret d'avoir promis d'être si généreux.

— Si vous m'en croyez , dit-il , nous n'éveillerons pas vos gens. Vous dormii^z paisiblement dans votre Ut, et moi^ j'attendrai sur ee fauteuil l'heure de partir. Je sais lÂen qu'on ne voudrait pas me croire si je disais que j'ai passé ainsi la nuit prés d'une belle personne ; mais enfin , en vous jurant sur ce crucifix et par l'ame de mon père , le grand Henri de Lorraine y que ce qui m'arrive aujourd'hui sera un secret éternel , voua aurez ^ j'eqpére, confiance en moi ?

«-t- Il fiaut bien que je me fie à votre honneur^ monsieur, puisque c'est ma seule sauvergarde.

— Â la bonne heure ! Je suis fier de cette confiance, et je veux que vous appreniez à pie connaître. A présent que nous avons fait une trêve, causons donc plus tranquillement, puisque vous craignez de vous endormir prés de moi. La nuit n'est pas bien kngoe , et ii^ y

là chose vraisemblable. Je compte sur voire honneur et vos sermens. Je me suis dit souvent que^ si ma liaison avec Créqui devait faire de moi une femme dissolue , j'aimerais mieux renoncer au monde. Soyez donc certain que y si vous faites une tentative pour me voir, je me iretirerai aussitôt dans un couvent. Adieu , chevalier, partez vite !

La dame ouvrit avec empressement la porte ; et voyant que le chevalier obéissait docilement, par un retour de faiblesse ou de coquetterie , elle ajouta :

— Je ne vous défends pas pourtant de penser à moi.

— De rtia vie je ne fus si heureux ! s'écria M. de Guise en la pressant dans ses tH*as , et Vous êtes une cruelle. . .

— Allons, parlez , au nom du ciel!

— Quoi ! ne vous reverrai-je |dus? ' '

— Jamai^y monsieur, ^mais en ce monde

— Si vous me défendez de vous chercher^ vous m'enverrez du moiïis de vos nouvelles?

— ' Peut-être.

— Youft me doanerez bi^i aussi U» moyeM de vous écrire ?

-* Ce méchant homme ne s'en ira pas ! ditelle en fraf^pant du pied avec colère.

^^ C'est que je sens que je vais vous aimer horriblement.

-*- En cecas, vousaurez à soufirir^

— Accordez-moi un gage, un souvenir que je puisse emporter.

— * Rien , monsieur , point de souvenirs I point de gages ! vous tenez déjà bien mal vos promesses en hésitant ainsi à m'obéir.

— Eh bien ! adieu donc. Je m'en rapporte à vous ; mais n'oubliez pas que je vous aime. Adieu. Je ne puis renoncer à l'espoir de vous^ retrouver.

— > N'y songez pas. Ce n'est pas probaMe.

— Que mes ordres soient exécutés f dit encore la dame en s'adressant à ses laquais d'un ton impérieux.

Et le chevalier se jeta en soupirant dans le fond du carrosse, qui partit avec la rapidité de la foudre. Un homme était asus sur le coussin

ée dwaat; c'était le vieux domestique qui avait ouvert la grille.

— Monseigueur, dit cet homme fort poliment ^ je vous demande bien pardon de la liberté ; mais il faut que je suive ponctudlement les ordres de madame^ comme vous save^.

Veuillez donc retirer votre tête de la portière et permettre que j'abaisse les stores.

— Fais ce que tu voudras, vieux drôle, puisque j'ai promis de me laisser traiter aujourd'hui comme les oui*s de la ménagerie du roi ; mais pardieu ! ces précautions ne servent à rien. Que va-t-on faire du cheval de Créqui?

— Que votre seigneurie n'en soit pas en peine. On l'a remis dans son chemin, et, avec trois coups de fouet sur la croupe, on l'a lancé tout seul. Je gage bien qu'il est arrivé à présent à la maison de son maitre.

— Mais crois- tu que je ne verrai pas par cfuelle porte nous entrerons dans Paris?

— Nous n'entrerons point par la plus voisine; nous avons déjà fs^t un long circuit.

— Et si je veux chercher demain dans tous

tes eavirons, je saurai bien reconnaître la maison. .

^ — Il y en a deux mille toutes pareilles^ et les environs de Paris sont un peu grands.

-r- Mais si je voulais regarder à Tinstant même où je suis?

— Je ne vous le conseille pas, dit le valet en armant un énorme pistolet, car je vous ferais sauter la cervelle,

-1— Si je t'offrais cent ëcus pour me dire le nom de ta maîtresse ?

— Ah ! je lui conterai cela , parce qu^elle n/en donnera le double.

— Mais si je veux dire à Créqui ce qui est arrivé?

— Monseigneur ! vous feriez là une laide action qui ne vous servirait de rien et causerait quelque terrible malheur.

— Le vieux singe a raison.

— Où votre seigneurie veut-elle qu'on la conduise? demanda l'homme quand le carrosse fut entré dans Paris.

— ^ A l'hôtel de Guise.

Une fois arrive chez lui» le chevaKer ne songea plus beaucoup à son aventure. Il dumgea d'habits et s en fiit aux Étuves avant de se rendre au Louvre pour faire sa cour. Il rencontra justement Créqui dans la rue Saint-Honoré.

— N'étes-vous point blessé ? lui dit le comte en riant. Vous étiez ivre comme im matelot , hier soir, chevalier. Mon cheval est revenu tout seul 9 couvert d'écume. Il parait que vous avez fait le juif errant toute la nuit.

— Je ne l'ai point passée si mauvaise que vous le pourriez croire.

— Oh ! je n'en suis pas en peine. Un galant de votre sorte ne doit pas manquer d'asile chez les dames.

— Et vous donc , n'en avez-vous pas aussi quelques-uns ?

— Un seul, chevalier ; mais que je ne changerais pas pour tous les vôtres.

— C'est à savoir.

Le chevalier de Guise , comme les jeunes gens d'alors , aimait à foire connaitue au pu-

bHc ses amourettes ; aussi les sermetis qui l'obligeaient à garder le sileuGe fureitt-ils pour moitié datis l'impression profonde que lui

laissa la rencontre fortuite de la nuit. Lé premier jour il n'y pensa guère , parce qu'il alla souper chez sa maîtresse. Le second jour, étant importuné par ses souvenirs , il fit la débau- . che avec des amis chez un traiteur fameux ; mais lé troisième il resta enfermé dans son a{H parlement et ne put songer à autre chose qu'à la belle inconnue. Ce fut lé quatrième jour , en s'éveillant , qu'il se sentit amoureux à la f ureur. Il se leva , déterminé à chercher la daiiie pour lui peindre ses tonrmens. Ce devait être une personne de la cour, puisqu'elle était trèsriche ; son mari devait être absent, pour qu'elle pût ainsi recevoir Créqui tous les soirs. Bien des femmes avaient une maison de plaisance aux environs ; mais toutes n'y habitaient pas, à cause de la saison, qui était fort avancée.

Dans le désordre de la nuit, le chevalier avait noté des indices qui pouvaient le guider dans ses recherches. Une tresse de cheveux blonds^

s'était échappée de la coifie ; le masque ne cachait pas le front/ qui était d'une beauté remarquable; la g;randeur et la forme des yeux ; la longueur des cils lui étaient aussi connues ; les mains étaient longues et fluettes, le cou mince et les épaules fort tombantes. M. de Gûise avait , encore remarqué un signe noir; mais il se trouvait placé sur le haut du bras gauche , dans un endroit que la robe cache toujours , que les femmes découvrent leur poitrine ou qu'elles n'aient point de manches.

Fendant une semaine entière , le chevalier ne bougea plus de la cour. Il ne regardait que les dames blondes,. et quand il croyait avoir rencontré juste, il s'informait de deux choses : si le mari était absent , et si on avait maison de campagne aux environs , car il était inutile de demander si on connaissait M^deCréqui, le comte étant un des personnages les plus en évidence.

Malgré tous ces moyens de vérification , M. de Guise se trompa plus d'une foisv et il lui arriva de tenir à plusieurs dames des dis*

cours à le faire passer pour fou. Peu s en fallut qu'il ne le devînt en effet, une fois qu'il eut reconnu que sa belle ne venait pas chez la reine. La bourgeoisie était un dédale immense à se perdre en poursurtes inutiles , et que pense*rait-on d'un aussi grand seigneur, le second d'une maison princière, qui ne verrait plus que des demoiselles et des gens de courte épée ?

Les difficultés ne.faisant que Tirriter davantage et son amour croissant tous les jours y. le chevalier jura mille fois de ne point se rebuter, dutril employer une année entière à passer en revue. toutes les femmes de la robe et de la fi* nance. Un matin qu'il y avait nombreuse compagnie à la rueUe de la reine-mère , sa majesté ^ qui était un peu malade. , pria M. de Bassompierre de raconter une de ses galanteries pour la divertir.

— Ma foi! dit le colonel des Suisses, Je ne sais, madame, que des histoires qu'il me faut taire , ou d'autres bonnes à conter à mes soldats.

-^ Bah ! reprit la i^ine. On assure que vous

avez quatre mille lettres de femmes en vos coffres et une chambre pleine de portraits.

— Ce sont fobles à dormir debout.

— Ne faites point Thypocrite ; vous avez à Ghaillot une maison à mener des filles.

— Madame 9 j'y en mène en effet*; mais je n'oserais dire ce qu'on y fait à des orâlles royales. Voilà monsieur de Guise, qui peut parler de ses affaires » étant prince et bien plus à l'abri que moi de tout danger. C'est lui qui va nous raconter une de ses amourettes.

Le chevalier voyant un cercle nombreux de jolies femmes parmi lesquelles il y en avait beaucoup de blondes, pensa que son inconnue pouvait bien s'y trouver. Il conçut l'idée hardie de la forcer à se trahir par quelque signe d'émotion au récit de son aventure. Le désir de la découvrir triompha des scrupules et de la foi du serment. II évita de prononcer le nom de Créqui , et glissa légèrement sur l'épisode du cheval ; mais il parla de la dame mystérieuse et de la maisonnette avec les détails les plus mi-

. ' Cette réponse de Bassompierre à la reipe est historique.

nutieux , eil ayant soin d'étudier tes mdmlres jeax de phyrionomie de aon auditoire* Il dit tout ce qu'il savait du signalement de la belle^ en juras^t $€6 grands dieux qu'il la poursuivrait jusqu'en enfer, et qu'il l'aimait à la rage.

L'histoire eut du succès et réjouit particulièrement la reine ; mais aucune des beautés de la ruelle ne laissa voir qu'elle fût troublée. Le chevalier, croyant en être pour ses frais , s apprêtait à sôrtn*. Une femme, qui se trouva |rès de lui, se pencha contre son oreillç et hti dit tout bas :

— Vous êtes un indigne et un traître !

Puis elle se retourna fort tranquillement pour reprendre la conversation qu'elle avait avec une autre personne. M. de Guise tressaillit de joie et de surprise. Il vit des cheveux fort beaux ^ quoique d'un blond un peu trop ardent ; une peau d'une blancheur parfaite , de grands yeux pleins de vivacité , une taille admirable et des mains effilées ; ce ne pouvait être que son inconnue. Il la retrouvait, en la personne de mademoiselle Paulet,

jeune femme fort à la mode et qu on accusait d'être galante. On disait même qu'elle avait eu qudque liaison avec le duc > frère du cheva-^ lier. Jamais M. de Guise n^avait songé à lui faire la cour ; mais depuis un instant elle lui semblait délicieusement belle ; et il s'étonnait de ne l'avoir point reconnue plus tôt.

En quittant le Louvre, mâd^noîselle Pàulet n'avait pas fait cent pas ea son carrosse

que le cbevalier se trouvait à cheval prés de la portière. On releva les glaces d'un air fort maussade et on ne voulut pas seulement répondre aux saluts du jeune seigneur. Arrivé, à l'hôtel du conseiller Paulet, M. de Guise offrit sa main pour faire descendre la demoiselle.

-^ Je ne sais> lui dit-on avec colère , comment je puis encore accepter les services d'un homme aussi déloyal que vous , monsieur.

— Vousai-je fait le moindre tort ? répondit humblement le chevaUer ; quelqu'un autre que vous et moi saitrilce qui s^t passé entre nous ? De grâce ! permettez que je vous accompagne.

Il faut que vous counaimex à qud pQvoA je vous aime.

-^ Vous ne monterez pas ebe; moi» moa-^ sieur> je vous le défends ; je suis trop imtéa contre vous dans cet instant.

•^ Dites-moi au moins quand il vous plaira de me recevoir.

— Mais on ne peut donc se dë&ire de vous ?

«^ Ce sera difficile à présent , à moins que

TOUS ne me fassiez mourir ; mais vous ne serez pas assez cruelle pour me condamner sws m'entendre. ÂccordezHOioi wm seule audience.

— Eh biw I ce soir> à dix heures, mon car-^ rosse vous ira prendne chez vous* Je voua donnerai audience dans la maisonnette où vous êtes déjà venu. Vous trouverez fn moi un juge sévère , je vous en avertis*

— Je consens d'avance à subir toutes lea peines qu'il vous plaira de m'infligior^ Elles ne sauraient être aussi dures que celle d'ètro séparé de vous.

— A ce soir donc.

De retour & son hôtei, M. de Guise, ivre

d'espérance, fit appeler son barbier ^ ouvrit ses boites de parfums , et mit une chemise à broderie d'or, comme si l'heure du rendez- Tous eût été près de sonner. Ne sachant plus comment tuer le temps , il s'alla promener à pied sous les arbres du Cours. Cinq heures venaient de sonner lorsque M. de Créqui vint à passer sur son cheval noir.

— Qu'avez-vous donc , chevalier ? lui cria le comte. Vous baillez comme un président en séance.

— Je m'ennuie à la mort. Mais vous, comment venez-vous par ici sans vos gens ?

— Je vais diner à la campagne.

— Où donc cela ?

— Je ne puis vous le dire.

— Est - ce que ce serait chez votre maitresse?

— Précisément. Je suis en retard. Adieu , chevalier !

M. de Guise demeura comme frappé de la foudre. Une fantaisie de M. de Créqui pouvait lui enlever son bonheur. Des projets sinistres

roulèrent dans sa cervelle. Il voulait avouer tout au comte et se battre à mort avec lui. Il fallait qu'un des deux cédât le pa^ à l'autre^ car ridée du partage devenait intolérable^ et la ja-* lousie dévorait le cœur du chevalier. La soirée lui sembla mortellement longue. Il descendit dans la rue avant dix heures > et prêta Toreille avec attention au moindre bruit. Un brouillard épais enveloppait la ville. Quelques passans suivaient les murs avec des lanternes. Cependant le roulement d'un carrosse se fît bientôt entendre. Les chevaux tournèrent dans la rue et s'arrêtèrent devant l'hôtel ; la portière s'ouvrit. M. de Guise bondissait de plaisir. Il donna une bourse pleine d'or au laquais, et s'élança joyeusement sur le marche-pied.

— Sans doute y pensait-il chemin faisant , Créqui n'a fait que diner avec mademoiselle Paulet, et. il n'y passe point la nuit.

Après un assez long voyage, la voiture entra dans une petite cour sablée. Mademoiselle Paulet descendit elle-même les degrés pour recevoir le chevalier j mais il crut s'apercevoir

que Taspect du vestibule n'était pas le m^e qu'à sa première visite.

• — Vous viendrez aujourd'hui dans mon salon , lui dit-dle , c'est là qu'est mon tribunal. Voici le siège de l'accusé.

En parlant ainsi, la demoiselle désignait un large fauteuil placé près du feu, à côté d'une table où le souper était servi.

— Jugez-moi de même tous les soirs, dit le chevalier en prenant un baiser sur deux lèvres entr'ouvertes par le sourire; et puisse mon procès durer plus long-temps que celui de Biron !

La camériste, qui sortit alors du salon, passa devant M. de Guise. Ce n'était pas celle qu'il avait vue la première fois. Le valet qui apporta les viandes était aussi une figure nouvelle. Un doute étrange vint assaillir le chevalier.

— Vous l'avez eu aujourd'hui à dîner ? ditil à mademoiselle Paulet.

— De qui parlez-vous ?

— De celui qui fera le malheur de ma vie si je ne vous arrache à lui .

— Ne pensons pas à cela.

— Encore un seul mot, je vous prie, D« quelle couleur était le manteau qu'il avait au^ jourd'hui ?

— En vérité , vous êtes singulier ! Quelle fureur avez- vous de parler de cet homme ? Ne dberchéz donc pas à me le rémettre dans l'esprit, et aurtout ne me donnez pas occasion de [prononcer son nom.

-— Ouais I pensa M. de Guise, est-ce qu'elle l'ignorerait ? est-ce que ce ne serait pas mon inconnue ?

Dans l'incertitude où il tombait tout-à-coùp, le chevalier ne voulut pas se priver d'un plaisir qui était si proche et si attrayant. Dans le cas même où il y aurait une tromperie sous jeu , elle était assez douce pour qu'il consentit à prolonger* l'illusion .

On verra par ia suite de cette histoire com-^ bien il était amoureux de son inconnue; mais un caprice d'un moment n'était pas à dëdaigfier pour oeia* L'amour est un remède si sâr-aux peinesd'amour/qu'il aurait pei^^éire suffi que

Terreur se prolongeât jusqu'au lendemain pour que le chevalier se trouvât guéri de sa passion^ et que mademoiselle Paulet s'emparât entièrement de cette imagination indécise qui cherchait â se fixer.

M. de Guise avait un moyen sûr. d'éclaircir ses soupçons ; c'était le signe noir qui devait se trouver à la jonction du bras gauche à l'épaule. Il eut le bon esprit de ne point trop se hâter d'y recourir. Il mangea le souper le plus gaiement qu'il put^ et laissa les choses suivre leur cours naturel. Ce fut le lendemain^ â la pointe du jour seulement y comme la demoiselle sommeillait, qu'il écarta d'une main tremblante la manche de la chemise. Le bras était fort joli et d'une blancheur charmante^ mais le signe n'y était pas ! Mademoiselle Paulet en s'éveillant vît le chevalier qui ajustait tranquillement ses dentelles et attachait son manteau.

— Que faites-vous donc ? lui dit-elle.

— Ne vous dérangez pas, ma mignonne, répondit-il ; je vais poursuivre mes recherches.

Je vous sais gré de la tromperie. Vous n'êtes pas mon inconnue^ et si je pouvais l'oublier, ce serait bien auprès de vous ; mais je sens que rien ne peut l'ôter de ma pensée , puisque je suis encore tout à elle dans ce moment même.

Adieu. Acceptez cette bague en souvenir de cette nuit, et si vous en ave:^ le temps, songez à moi quelquefois.

Le chevalier mit un fort beau diamant au doigt de mademoiselle Paulet ,. et sortit de la maison.

Un mois entier s'était écoulé depuis cette rencontre, et M. de Guise n'avait pas reparu à la cour. N'espérant plus retrouver sa belle parmi les femmes de la noblesse, il s'était jeté si ayant dans la bourgeoisie, qu'il ne venait plus au Louvre. On s'inquiéta d'une si longue absence. Bassompierre avait vu par les rues le chevalier fort en désordre , la mine pâle et son épée lui traînant sur les talons. Il fallait que l'amour lui eût troublé la raison ou qu'il fât malade. En effet , le pauvre jeune homme était au désespoir, et le jour que Bassompierre l'avait aperçu^^

il 86 mit au lit avec une grosse fièvre. On se rappela Thistoire racontée à la ruelle de la reine ; on en reparla beaucoup, et la maladie du chevalier devint un sujet général de conversation. Les dames S'intéressaient à son malheur. On slnScrivait pour lui chez le suisse de son hôtel, et Sa Majesté lui envoya le médecin des enfans.

Pendant qu'il était alité , le chevalier reçut un billet qui lui rendit un peu de courage.

C'était de la dame mystérieuse :

« Est-il vrai, lui disait-on^ que vous soyez malade par amour pour moi ? En ce cas, pre^ nez patience. Les maris sont mortels comme les autres hommes, et les amans sont Infidèles. Vous entendrez sans doute parler de moi dans trois mois. » '

Le terme était fort long ; mais enfin c'était du moins une perspective consolante. Ce qui con** tribua le plus au prompt rétablissement du ma^ lade y ce fut une inspiration lumineuse qui lui vint à force de réfléchir. Sitôt qu'il se vit en état de sortir , le chevalier s'en alla chez M. de Cré-

qui. Après avoir causé de mille choses indifférentes^ il témoigna le désir de visiter les écuries. Tous les chevaux furent passés en revue, et le comte^ étant riche et magnifique, avait de belles montures. M. de Guise s'arrêta en dernier devant la jument noire qu'il avait aperçue tout d'abord.

— N'est-ce pas là, dit-il, sans avoir l'air d'y songer, cette bête que vous m'avez prêtée un soir ?

— Précisément, C'est celle que je préfère aux autres.

— Elle me plaît , je ne sais pourquoi , et je voudrais vous l'acheter.

^ Je n'ai pas envie de m'en défaire. Elle descend en ligne maternelle du fameux cheval

de M. le connétable.

— Ce ne serait pas là une raison pour la

garder, si elle ne valait rien.

— Mais il s'en faut qu elle soit mauvaise.

— Je le crois , puisque je vous propose de me la céder. Je vous en donnerai un bon prix, ou bien nous ferons un échange.

— Vous ne là prendriez pas si je vous offrais de la troquer contre votre beau cheval de Hanovre.

— Peut-être , car celui-là ne me plait plus autant que les pi^emiers jours.

— Allons donc ! vous feriez une mauvaise affaire, et d'ailleurs je tiens à ma jument noire.

— Faites-moi Tamitié de me la vendre.

— ' Voilà un caprice de malade , chevalier.

— C'est vrai. Il faut absolument que je me passe cette fantaisie. Fixez vous-même la somme.

Depuis quelque temps les cartes n'étaient point favorables à M. de Gréqui. Il avait besoin d'argent, et voulut profiter de l'occasion. Il demanda huit cents écus. C'était énorme ; mais le chevalier n'hésita pas.

— Je vous apporterai cela demain soir, à neuf heures , dit-il au comte , et j'emmènerai le cheval.

Le lendemain, avant neuf heures, M. de Guise arriva tenant les huit cents écus. Il ajouta

soixante livres pour la selle et la bride, ne voulant gêner en rien la jument noire dans ses habitudes. Le palefrenier qui la soignait d'ordinaire Tappréta , et le chevalier mit lestement le pied dans Tétrier.

— - Bonsoir ! dit Créqui en riant. Vous êtes un grand original , chevalier. Si demain vous avez des regrets du marché, vous me trouverez prêt à le rompre^ pourvu que le jeu n'ait pas été trop méchant pour moi.

— Je ne reviens jamais sur une affaire conclue.

— Comme il vous plaira. Ménagez cette pauvre bête^ et ne lui faites pas mener une aussi rude vie ^ue le jour où je vous l'ai prêtée.

— Soyez tranquille , j'en aurai soin.

M. de Guise était haletant. Il partit comme le premier jour par la petite rue Saint-Roch. L^obscurité était profonde , et pourtant la jument allait du même train qu'à sa première course ; ce qui promettait un succès complet. Sa volonté semblait fort arrêtée. Elle prenait sans hésiter les détours, et marchait avec son

calme habituel. Le chevalier en riail convulsivement , tant il avait de joie de se sentir ainsi porté vers le but de tous ses désirs.

— Va, belle Capricieuse! disait-il en laissant aller les guides. Nous atteindrons le bonheur, et ta ration d'avoine sera doublée ce soir; je te le promets.

Cependant M. de Guise, ne voyant point apparaître la porte de la ville qu'il avait passée la première fois^ commençait à s'étonner.

— Peut-être , pensa-t-il , Créqui ne prendil pas exactement le même chemin tous les soirs. Qu'importe, pourvu que nous arrivions!

Les tours du Chàtelet apparurent tottt-4<^ coup , et la jument noire traversa doucement le pont au Change , que M. de Guise était certain de n'avoir pas trouvé sur son passage à la première excursion .

— Où me ménes-tu , infernale bête ? murmurait-il. Ne sais-tu donc plus ton chemin?

Faut-iï que tu te fourvoies justement aujourd'hui ! Mille démons ! où donc allons-nous ?

Le chevalier n'osait pourtant remettre les

mains sur la bride; car la pensée lui yiut à Tesprit que la dame pouvait bien avoir changé de domicile. Il traversa bientôt le second bras de la rivière et s'enfonça dans les rues tortueuses du faubourg Saint-Jacques» Arrivé près du

cloître des Cordeliers , le cheval s'arrêta court devant une maison d'assez pauvre apparence , et posa ses naseaux entre les barreaux de la porte.

— Plus de doutes ! s'écria M. de Guise^ elle est rentrée à la ville , et voici Iç séjour où je dois la retrouyer I

Il sauta légèrement à terre » et, saisissant le marteau y se mit à frapper violemment. Une vieille femme apparut au bout de cinq minutes , tenant une lumière que ses doigts décharnés défendaient mal contre les attaques du vent.

— Un peu de patience ! cria-t-*elle de loin.

Eh ! pour Dieu ! on ne frappe pas ainsi à cette heure de la soirée. Que voulez-vous, l'homme?

— Ouvre vite , bonne femme ; c'est de la part du comte de Créqui.

—Pardon, mon gentilhomme } excusez«moi^

je vais aller chercher les clefs. Mon maître est dans son lit; mais il se lèvera s'il est nécessaire.

— Ah ! ton maître est au logis ! c'est différent; je reviendrai demain. Et comment se porte sa femme ?

— Vertudieu I méchant écolier, vous moquez-vous des gens? Mon maître n'est pas marié , par la grâce du ciel !

— - Qui est donc ce maître , et comment diable se nomme t-il ?

— Allez^ vous êtes un drôle, de venir troubler le repos de maître Pucelle, le meilleur avocat du barreau de Paris. Tout le monde le connaît,^ et c'est lui qui plaidera demain pour M. de Créqui, dont il a l'honneur de recevoir une visite tous les jours^ depuis un mois, car ce procès donne bien de l'inquiétude à l'illustre seigneur.

Le chevalier, furieux et désespéré, remonta sur sa bête, et, lui enfonçant les deux éperons dans le ventre, la conduisit chez lui au triple galop, en la rouant de coups.

' — Du moins, disait-il en frappant de toutes ses forces, je te dégoûterai du quartier Sainte- Jacques et des visites à maître Pucelle !

Gréqui était depuis peu en procès contre les collatéraux de sa femme, et, conune il allait tous les jours voir son avocat sur son cheval favori, l'animal avait pris de nouvelles habitudes • Pendant huit jours de suite, M. de Guise

s'efforça vainement de lui faire retrouver les

anciennes. Tous les soirs le chevalier s'en venait dans l'ombre, sous les murs de l'hôtel Créqui, et partait de là , laissant errer la jument noire à sa fantaisie ; mais, quand cette béte singulière ne prenait pas le chemin du logis de l'arvocat Pucelle f à cause des leçons que lui donnait son cavalier, elle errait au hasard par les rues. Cette vie vagabonde, dans la mauvaise saison , aurait pu coûter cher à M. de Guise, s'il n'eût heureusement fini par se convaincre de l'inutilité de ses efforts. Ayant perdu l'espoir de retrouver sa belle inconnue, il s'enferma chez lui, ne voulut recevoir personne et résolut d'attendre le plus patiemment qu'il

pourrait l'époque fixée par la dame. Trois mois sont longs à passer pour un homme aussi amoureux. Le chevalier 4eviut si pale et si maigre, par Teffel de l'ennui , que ses amis avaient peine à le reconnaitre.

Ce ' fut bien pire encore au bout de trois mois, quand le chevalier vit les jours s'écouler sans qu'il lui vint de nouvelles. U se prome^ nait éternellement dans la wur de l'hôtel de Guise^ et courait chez le suisse dès qu'il arrivait quelque message. II tomba sérieusement ma^ lade à la fin du quatrième moiâ^ et cette fois les médecins crurent qu'il n'en reviendrait paa.

La dame eut la cruauté de ne pas envoyer chez lui une seule fois. Le pauvre jeune homme s'imagina qu'elle était morte, et commanda des habits de deuil. Lorsqu'il entra en oonvalescence, le duc son frère, craignant que ces folies n'eussent une mauvaise fin, le voulait emnu^ner en Provence; mais lui n'y voulut jamais consentir. Il finit par former le projet de tout avouer à M. de Créqui, dans l'esjpoir que le comte , plus enclin encore au jeu qu'à

la galanterie , consentirait peut-être à céder sa maîtresse.

Avant d'oser en venir à ce parti , le chevalier s'en alla un matin se promener tout seul au bord de la rivière. Il avait la tête basse et le regard si morne , qu'il était un objet de pitié pour les passans. Il arriva doucement jusqu'à l'arsenal, où M. de Rosny, grand-maitre de l'artillerie , faisait essayer des canons qui sortaient de la fonderie ; c'étaient de gros^ ses pièces qui faisaient des détonnations effroyables.

— Je gage , messieurs , dit le chevalier aux officiers d'artillerie, que personne de vous n'aurait la hardiesse de se tenir à cheval sur le premier canon que l'on va tirer ?

— De la hardiesse ! lui répondit-on ; ce serrait bien plutôt un acte de pure démence ; le reculement seul de la pièce doit donner une furieuse secousse!

— Vous ne Fôserfez donc pas, messieurs?

— Non , certes !

— Eh bien ! moi , je le veux faire.

— ^ Et moi, dit M. de Rosny, je vous supplie de ne pas risquer ainsi votre vie. S'il vous arrivait malheur, la responsabilité tomberait sur ma tête.

— Voici des témoins qui attesteraient que je l'ai voulu. Pour ce qui est de ma vie , ne vous embarrassez de rien , je vous la céderais en ce moment pour fort peu de cho3e. Quand Fontenai Coup d'épée fit scier par le tronc un arbre où il était nlonté , pour voir s'il se ferait mal en tombant ' , on ne s'opposa pas à son envie ; laissez-moi donc contenter la mienne , je vous prie.

En parlant ainsi , M. de Guise se mit à cheval sur un énorme canon chargé jusqu'à la gueule, et qui n'avait pas encore été tiré.

— Allons, mettez le feu ! criait-il sans vouloir écouter les remontrances du grand-maitre.

Il fallut lui obéir. Le canonnier abaissa la mèche. Le coup partit avec un bruit terrible et déchirant dont les assistans furent étourdis.

Historique.

Un nuage épais enveloppait le chevalier. Pfle vieille moustache s'écria :

— Il est perdu ! la pièce a dû éclater !

En effet, le c^on venait d^ crever^ et M. de Guise gisait à terre horriblement mutilé. On le porta chez lui sur un brancard ; il n'était pas iwort , mais il n'en pouvait revenir. J^ nquveUe, dei cet accident se^ répandit par la viUe y et cQmme on parlsyit depi^is long-teimps des chagrins de ce jeune ^^gneiir, on biroda )à-de83us unç foule de contes étranges.

Yerg le soir, çomn^^ les médecin^ se retiraient, dépl^r^nt qn'il n'y av^it fi^cune ^ressource, une dame fort belle accourut à l'hôtel de Guise« Elle pénétra jusqu'au lit du chevalier, et penchât spn visage poyé de larn^es sur celui du inoribond- Il ouvrit les yeiix» et faisant un grand eff<H*t pour p^ler :

— yous aurie» mieyç fait de venir plus tôt, dit-il.

Etile](pira.

C'était la dame mpt^rieuse !

Cette femme s'appelait Marie Proguet : plie

était fille d'un simple sergent au Ghâtelet^ ei le président Le Goigneux l'avait épousée pour 9a beauté. Son humeur était fantasque. Elle rendit ises amans fort malheureux , à Texception de M. de Créqui. Elle ayait pour habitude d'aller à pied par les rues, précédée d'Un b<3mme qui jouait du luth de Bologne , ce qui n'était pas d'usage alors ^ et aurait tin peu prêté à rire, si elle n'eût été d'une beauté vraiment extraordinaire.

Son mari , M. Le Côigoeùx, dont Mignard fit plus tard le portrait, avait une mauvaise mine qui tenait parole , car il montra toujours un cœur très-dur. Depuis long-temps il ise repentait d'avoir épousé Marie Dr(5gtiet, et les mémoires du tehips racontent qu'il ô'en défit vertement par le poignard pour prendre une autre femme qui lui aj^rtait beaucoup dé biens, quoiqu'il fût déjà riche. C'était peu de j ours après la mort du chevalier de Guise.

On sait ce qu'est devenu M. de Créqui, et les historiens l'ont assez fait connaître. Le roi te fit duc et prince de Foix. H se distingua sur-

tout à la campagne de 1 622 et dans ses ambassades.

Il ne nous reste plus qu'à parler de la jument noire qui avait causé tant de malheurs.

Elle tomba dans les mains du duc de Guise ^ frère du chevalier, et lui servit beaucoup le jour qu'il s'enfuit en Piémont , ayant appris que M. le cardinal le voulait faire arrêter.

Elle mourut fort vieille à Rome, dans les écuries d'un prélat qui la mit au carrosse.

Ififideinolstelle Patilet.

Un matin > il y avait chez la marquise de Chalusset trois dames ^ parmi lesquelles était la vicomtesse d'Auchy, qui passait pour être

la maîtresse de Malherbe. Quand on eut bien devisé des choises du jour, madame dé Chalusset se mit à dire qu'elle donnerait tout au monde pour être bel-esprit , et qu'il n'y avait rien de si désirable que de savoir joliment

écrire un billet doux. Elle proposa ensuite aux trois jeunes dames qui Tétaient venues voir de s'exercer ensemble à bien tourner les lettres. On se mit aux quatre coins du salon avec des tables, et on s'écrivit des douceurs les unes aux autres.

Des Iveteaux , qui était poète , arriva sur ces entrefaites^ et fut chargé déjuger laquelle avait le mieux fait. Tandis qu'il lisait les épitres , une petite fille de quatorze ans à laquelle on ne prenait pas garde , et qui écrivait, sans rien dire, près d'une fenêtre , apporta en riant sa composition. Le thème choisi était la réponse d'une beauté sensible à la déclaration de son amoureux. Des Iveteaux décida que la lettre de la petite fille était incomparablement meilleure que les autres , plus naturelle et plus délicatement tournée. Cette enfant précoce était mademoiselle Paulet. Quoique son éducation eût été négligée , on lui découvrit encore bien d'autres talens , car elle dansa tout-à-coup divinement sans avoir pris aucune leçon, et comme elle entendit dans un concert Lisette et

Blanc-Boger, elle se mit dans l'esprit de chanter, et y réussît admirablement. Aussi disaiton, lorsqu'elle fut grande, qu'elle savait faire parfaitement toutes choses ; mais la demoiselle ayant causé du bruit par ses galanteries , on ajoutait méchamment que Tamour était encore ce dont elle s'acquittait le mieux.

Mademoiselle Paulet devint l'une des plus agréaUes personnes de la cour. Sa taille était la plus svelte et la plus élancée qu'on pût voir. Un sourire permanent établi sur ses lèvres et des yeux fort expressifs donnaient à sa figure uA air de belle humeur, d'esprit et de santé, qui faisait plaisir à voir. Ses cheveux , d'un blond trop ardent, lui tombaient jusqu'aux chevilles et se dénouaient à tout propos^ sans doute à cause de la vivacité de ses mouvemens. M. de Bassompierre, qui se connaissait en beauté , disait : « Je ne sais pourquoi les femmes ; auprès de cette petite Paulet ; ont l'air d'être muettes et de surveiller les plis de leurs jupes. Elle seule parait ignorer qu'elle est jolie; et quand elle danse, toutes les autres

semblent des emplâtres ou des statues. »

Dans le temps que le roi était amoureux de la princesse de Gondé , au point d'en perdre la raison , il y eut une grande fête où mademoiselle Paulet figura dans un quadrille de nymphes. Elle chanta le même soif ^un solo qui produisit une si grande sensation y qu'elle eut à l'instant pour adorateurs déclarés les plus fiers personnages de la cour. Elle fut subitement à la mode , et Henri IV, tout épris qu'il était d'une autre beauté y ne laissa pas de fredonner trois jours durant la chanson qu'il avait entendue.

M. de Rosny gémissait de la pa^ion de son maître pour une princesse dont le mari n'était pas d'humeur accommodante* Il remarqua tout d'abord le caprice pour la jeune chanteuse, et conçut l'espoir de diriger les pensées du monarque sur ce nouvel objet. Il donna le mot à ses amis , qui vantèrent les charmes de mademoiselle Paulet et répétèrent mille fois son nom avec éloges. Henri voulut la revoir.

Elle devina sans doute qu'elle avait fait im-

pression^ car elle adressa ses œillades en haut lieu , et mit en jeu tout l'arsenal formidable des coquetteries auxquelles Henri IV n'avait jamais su résister de sa vie.

Un soir, au petit coucher, lé roi , trouvant sur sa cheminée un beau diamant qu'il destinait à la reine , le tourna plusieurs fois entre ses doigts , et s'adressant à son valet de chambre Laroque ^ lui dit à voix basse :

— Tu porteras ceci demain à mademoiselle Paulet, et tu lui diras que je pense à elle.

— Pas autre chose , sire ?

— Ajoute : nuit et jour, et quelque phrase de ton crû , pour lui bien donner à entendre que jô l'ainle passionnément.

M. de Rosny pt'it une mnde fort sévère. Il ne voulait pas que la fantaisie du roi fût trop tite SâtisMte , les obstacles donnant du prix à ce qu'on désire.

— Prenez garde , sire , dit-il en fronçant les sourcils. Cette jeune fille est orpheline. Le feu conseiller Paulet a été l'un des plus fidèles serviteurs de votre majesté; un homme

intègre et qui tenait à l'honneur de son nom. Votre majesté ne voudrait pas mener à mal une fille si jeune^ sans surveillans et sans expérience.

— Ne puis-je lui envoyer un présent sans être soupçonné de la vouloir séduire ? Ce Rosny me vient toujours rabattre la joie.

Et s'adressant à Laroque , le prince ajouta :

— Tu lui diras que c'est parce qu'elle m'a réjoui le cœur avec sa voix fraîche, et que je la tiens pour une jolie petite sirène.

— A la bonne heure ! murmura Sully ; voilà qui est mieux.

Le lendemain , le carrosse de M. le grandmaître s'arrêta devant, la porte de mademoiselle Paulet. La jeune fille ne parut point étonnée d'une visite de si grande conséquence , et rendit, avec beaucoup de grâce et d'aplomb les honneurs dus au plus puissant personnage qui fût alors.

— Avez-vous reçu le présent du roi? demanda Sully.

— Le voici, répondit-elle, montrant la bague qu'elle avait mise à son doigt»

— Eh bien ! que pensez-vous de cela , mon enfant?

— J'allais vous demander ce qu'il faut que j'en pense.

— Mais je crois que c'est assez clair : le roi en tient ; il est amoureux de vous. Ditesmoi donc franchement , là : comment allezvous accueillir ses hommages?

— Franchement, monsieur le duc, le roi me plait médiocrement. Il a cinquante-cinq ans. Il me voudrait marier avec quelque sot.

Il mourra ou me délaissera pour une autre.

Je ferai sag^nent de ne pas l'écouter.

— Maië vous êtes une friponne. Vous lui avez adressé des agaceries qui l'ont bouleversé. On ne joue pas ainsi avec le repos de son souverain.

— Je n'ai rien fait dont une honnête fille doive rougir. Ce n'est pas ma faute s'il me trouve à son goût.

— Songez qu'il peut vous combler de biens.

— Je suis riche et libre.

— Il est le roi.

— Pour vous parler à cœur ouvert , monsieur le duc , et sans faire la prude , je vous dirai que je ne puis appartenir à un homme qui né me plait point, fut-il le maître dif monde. Il y avait un seigneur que j'admirais de toute mon ame à cause de son génie , de son ambition et de ses malheurs^ c'était M. de Biron. S'il n'eût pas été décapité. ..

— Oh ! la vilaine imagination que celle d'une femme ! Un traître et un conspirateur !

— Tout ce qu'il vous plaira. Je l'aurais aimé bien volontiers.

— Vous êtes une perverse. Çà ! voyons , écoutez-moi : j'ai à vous parler maintenant 4'aflfaires importantes.

M. le grand-maître expliqua sans détours quels étaient ses projets et le rôle qu'il y voulait faire jouer à la demoiselle. Il démontra combien étaient graves les circonstances; le tort immense que causait aux affaires la passion insensée du roi pour maditme de Gondé.

M. le prince était un homme d'un rude caractère , qui en viendrait plutôt à une extré-

mité que de laisser courtiser sa femme. Déjà il Tavait enfermée dans un de ses châteaux ^ et ne voulait plus paraître à la cour. Les Montmorency, ses alliés^ prendraient assurément parti pour lui. Une guerre civile ou quelque conspiration en pouvait résulter.

— J'aurai bien du regret , dit mademoiselle Paulet avec un sourire malin^ de ne pouvoir vous obliger en cette occasion^ mais il faudra que les affaires de l'état s'arrangent sans moi^ car je ne saurais surmonter mes répugnances. Ce n'est pas que je craigne fort d'être déconsidérée par une liaison avec un si grand roi. Nous vivons dans un temps où ces choses-là ne passent pas pour être honteuses. De belles dames plus nobles que moi n'auraient pas besoin, pour se décider, d'entendre toutes vos.raisons y qui sont les meilleures du monde ; mais je vous dis naturellement le véritable obstacle à l'accomplissement de vos projets. Faites que le roi ait vingt ans de moins ; effacez les rides de sa 6gure ; arrangez-vous pour qu'il me plaise , et puis nous

verrons alors. Cependant je ne lui pardonnerai jamais d'avoir fait mourir M. de Biron, le courage même , son ami le plus ancien , après vous , monsieur le duc.

— Vous êtes une méchante tête ! Vous n'aimez ce traître que parce qu'il est mort ; s'il eût réussi , vous le mépriseriez. Mais songez donc au temps où le roi n'avait qu'une petite armée pour vaincre d'innombrables ennemis ; songez aux mille prouesses par lesquelles il a regagné son trône. Voyez-le en Navarre, avec un noyau de serviteurs fidèles , comme le baron de Batz , Grillon , d'Aubigny et moi. Nous avons vendu nos maisons et notre argenterie pour marcher à sa suite , mon enfant. Demandez aux vieilles gens de vous conter cela , et vous verrez que notre roi est un héros , un autre homme que votre Biron ; que dis-je ! le premier, le premier de nous tous, le plus hardi , le plus âpre au feu et le meilleur après la bataille. Toujours le fer au poing contre l'ennemi, et les bras ouverts pour recevoir les rebelles que ses victoires forçaient à demander

gracié. Non , il n'y a pas de cœur plus inagi^a^ nime sous le ciel!

M. de Rosny s'échauffait si bien à faire l'é^ loge de son maître , que la jeutie fille finit par lui prêter plus d'attention. Sully raconta ehsuite les folles entreprisés du roi pour plaire à la princesse de Condé; qu'il avait été jus-^ qu'à courir la nuit à Tentour du château de M. le prince , et se déguiser en charretier pour pénétrer dans l'intérieur.

— Quoi! s'écria la demoiselle > il peut en* core aimer avec tant d'ardeur !

-^ Sans doute , dit le grand-maitre ; c'est un jeune homme par sa force , son courage , et mdheureusetnent aussi par Timpétuosité de ses passions. Enfin > le c]roiriez-votis? il a formé le projet le plus vaste et le plus beau ; c'est un seicret que vous n'avez pas besoin dé connattre; il s'agit des protestans d'AUemaf gne... une conception admirabteé.. Eh bien !

depuis un mois Je ne puis obtenir de lui qu'il tienne conseil une heure seulement tous les jours. Le temps s'écoule; l'occasion peut s'en-

fuir ! Oh ! maudites soîent les feinqies qui jei-tent le trouble dans cette' belle ainel Écoutez, mon enfant : promâttez-moi !$eulement de continuer à faire les doux yeux à notre bon roi , de l'occuper un peu , de l'attirer à vous. Em* ployez les plus fines ruses de votre sexe ; met* tez-le-fmoi comme il faut dans vos filets ; et puis vous agirez , pour le reste, à votre guise.

M. dé Rosny se leva , et prit congé de mademoiselle Paulet. Comme elle lui rendait les honneurs suivant les régies de l'étiquette , il s'arrêta encore sur l'escalier.

— Agnès Sorel^ dit-il gravement, a sauvé son [M'iuee en renonçant à lui ; faites la mém^ ehose par le moyen contraire , je vous jure que lous aure% bien mérité de la France. I^e roi est mieux que vous ne pensez* Je vous le veux montrer à cheval et se livrant aux exwcice^ gajana; c'est encore un charmant cavalier* Je crois qûe^ si j'étais comme vous, une jolie fiUe de dix**huit ans , il me jurait fort*

Mademoiselle Paulet ne put s'empêcher de rire en jetant un regard sur les longues jam-

bes maigres de M. le grand^mattre et sur ses ba9 de couleur lie-«de-*yin ; mais elle promit de poursuivre ses agaceries et de consacrer ses oeillades au bien de l'état^ disant que cela n engageait à rien»

A son retour au Louvre , Sully trouva le roi tout en fureur. Un page de la maison de Gondé était venu dire en secret que M. le prince se disposait à emmener sa femme en Flandre.

-^ Si vous lui défendez de passer les fron-* tières , dit le prudent grand-^ms^ifre , ce sera le moyen de hii donner plus^ d'envie de fuir. Ayez plutôt l'air de ne pas songer à la princesse. Réveillez ici les plaisirs endormis ; faites jouer les violons ^ danser lès dames et galoper les chevaux. La beUe s'ennuiera de la^çolitude et voudra revenir à Puris*.

Le roi fut bi^i surpris de voir M. de Rosny, qui n'aimait pas la dépense^ lui donner de tels conseils. Il goûta fort l'arto de son^'mini^ tre, et fit annoncer pour le lendemain un carrousel dans les jardins du>chârt«au. Mademoi-

selle Pauiet y fut engagée des premières ; te grand-maître l'envoya chercher par ses neveux , qui lui servirent d'escorte et la firent asseoir en évidence aux meilleures places.

Henri IV s'était paré comme un jeune homme ; il avait un pourpoint de brocart d'or, un collet de senteurs et des manches de satin de la , Chine. Son cheval était le plus superbe j et il le maniait à merveille. Il courut la bague avec succès y et fit divinement bien au jeu de la tète de bois. Sully se frottait les mains en voyant les dames applaudir , et disait tout haut ;

— C'est encore le plus adroit ; il est leur maître à tous !

M. de Bell^rde^ qui avait été jadis l'un des habiles, ne réussit pas à cause de l'em* bonploint qui lui était sul^enu* Bassompierre n'était pas en veine ce jour-là. MM. de Guise étaient absens ; de sorte que les honneurs de la matinée restèrent au roi.

Ce fut le tour de mademoiselle Pauiet à briller le soir à l'heure des danses. Elle déploya tdyites ses grâces dans les quadrilles y et gagna

bien des envieuses ^ car elle risqua des pas nouveaux de son invention dans une courante qui produisit un furieux effet. Quand l'instant fut venu de présenter, suivant l'usage , sa joue au danseur, pendant que les violons jouaient la cadence, elle s'écbappa légèrement dans uîie pirouette^ et donna le baiser du côté qu'on lie le faisait point d'habitude. Ce mouvement parut si cbarmant et si plein de coquetterie , que tout le monde en murmum de plaisir. Le roi s'écria :

^— Ah ! le joli tour ! je le veux voir encore. Holà ! messieurs les violons , Recommencezmoi cette mesure.

Et à la seconde fois , la demoiselle mit plus de malice Picore dans ses môuvemens. Elle regarda lé roi en souriant tandis que son cavalier l'embrassait, et M. de Sully, qui examinait de loin son inattre, connaissant la faiblesse de Henri pour le beau sexe , dit tout bas :

— Le voilà pris! je connais ses allures.

Nous le tenons cette fois. Je gage qu'il n'en dormira pas de la nuit.

Toutes les dames eurent bientôt des àirs iachés , et roulèrent méchamment leurs yeux. Le roi causait avec mademoiselle Paulet. Sully ne s'était pas trompé.

«^Je ne sais comment cela se fait, disait Henri en soupirant ; si c^est lé regard de \oA yeux Ou le baiser que vous avez donné tout-àl'heure ; mais je sens que vous m'avez blesaS au cœun Je ne vis jamais tsmt de charmes dans une femme.

— Votre majesté est un peu bien sujette à . ces galanteries subites , et*je n'ignore pas qu'il * faut 9'm défier.

— Ce serait plutôt à moi d'être cai défiance contre vos appas ; mais je èuis bonhomme, et j'ai toujours donné tête baissée dansJes pièges i le ciel m'a fait ainsi. Ménage&-moi donc^ ma beUe enfant, car je suis pris au lacet ooînmè lin pauvre lièvre^ et si vous me traitez en en*nemi...

«^ Vous êtes haUtué à lé battre.

^ J'en ai battu quelques-uns) mais j'en ai plus encore embrassé sur les deux joueâ.

C'est ce dernier moyen de faire la paix que j'aimerais le mieux employer avec vous.

*- Est-ce que nous sommes en guerre?

— Sans doute , et la première victoire est de votre côté , puisque je voudrais déjà vous don^ ner ks clefs de la ville conquise.

— Eh bien ! envoyez-les-moi sur un plat d'argent, avec les diandelles de eire et les confitures.

— Et que me céderez- vous en échange ?

— Mon royaume n'est pas grand.

*-^ Mon ; mais il renferme bien des tHsoi^ , et je les veux acquérir.

*-- A ce compte-là vous ëeHez le vainqueur et inoi le pays subjugué.

— Je suis votre esclave, ma mignonne ; o^donnez delnéi tout ce qu'il voys plaira.

— Rendez-vous donc à discrétion et ne m'imposez auculie clause.

-- J'y donsens ; mais je vous îi'ai vràr demain pour signer la capitulation.

M. de R(Mmy, qui s'était approché , entendit ces derniers mois , et^ voyant la jeune fille

qui rougissait» il voulut l'empêcher de répon-* dre par un refus.

— Votre majesté, dit-il hmnblement , n'a pas oublié que nous devons recevoir cette nuit un courrier d'Allemagne. Les instans sont précieux, sire; je vous supplie de tenir conseil aussitôt votre lever.

— Je te doiuierai la matinée entière , mon bon Rosny. Nous parler(ms d'affaires jusqu'à midi y si tu' le veux.. Je me sens la tète plus libre et le cœur plus joyeux.

r-^Le ciel en soit loué! Si c'est vous, ma* demoiselle , «qui avez fait cette cure, la France entière est votre obligée, et je vous en aurai , ' en mon particulier, uqe éternelle reconnaissa^ice.

En effet , M. le grand-maitre fut toujours l'ami de mademoiselle Paulet, et,, dans le temps même où elle donna le plus de prise à la médisanœ, i| la défendit généreusement et lui témoigna beau^up de considération.,

Dès le lendemain au soir, tout le monde sut qu^ le roi était consolé des rigueurs de mar

dame la princesse. Le nom du nouvel objet de sa flamme circula de bouche en bouche. Mademoiselle Paulet vit accourir chez elle une foule empressée. Sa ruelle devint le rendezvous de-fa fleur des courtisans. On lui appor^ tait les nouvelles et on lui donnait les violons. Elle goûta ainsi les plaisirs et reçut les honneurs dus à la favorite. Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Un jour elle reçut à son réveil ce billet du roi : ^

(( Ma mignonne, je vous irai voir tantôt avec mon fils de Vendôme. Le petit pendard ne se veut pas former, et cependant il touche à ses quinze ans. Il est sauvage comme un jeune loiip , et craint autant les femmes que je 1^ aime. Vous ^nous ferez de la musique et vous nous direz des drôleries, pour familiariser un peu ee petit ours avec votre méchant sexe. Je vous apporterai des primeufô de Tou- >, raine. Je vous baise un million de fois les mains. »

C'était le 14 mai 1610, et le roi, en aUant chez sa maîtresse , passa par la rue de la Fé-^

ronnerie, où l'attendait Ravaillac» On sait assez ce qui en arriva.

Nous ne doutons pas que mademoiselle Paulet^ vive et séduisante comme elle Tétait^ n'eût captivé Henri IV pour long-temps^ si ta crime n*'eût enlevé ce prince à la France.

Après avoir possédé la faveur d'un roi , mademoiselle Paulet ne pouvait plus que descendre. Elle le sentit , et résolut de vivre le phis sagement qu'il lui serait possible ; mais avec son cafaclière ardent et léger^ et n'ayant plus la retenue qui précède la première faute, elle ne pouvait manquer de faiblir bientôti Des circonstances singulières vinrent en outre rendre le terrain plus mouvant sous éon petit pied ; on lui pardonnera de s'être laièsée choir^ si l'on songe qu'elle manquait d'une main ferme pour là soutenir , étant orpheline *et abandonnée à elle-^méme.

> Pendant les six mois que dura le deuil ^ elle vécut fort retirée dans un château situé sur la route d'Orléans , et que lui avait laissé le feu conseiller son père. Elle faisait exaotementses

dëvotions ^ donnait aux pauvres , et ne voyait pour toute société que madame la.haUlive de Montihëry^ sa voisine.

Cette jeune dame lui demandait un soir si elle ne pensait pas au mariage.

— Vraiment , répondit-elle , je serais bien foUe d'y penser jamais. On connaît .mes fautes : je ne pourrais donc avoir qu'un mari qui se déftemit de moi. U serait jaloux ou bien in-* différent; il me mépriserait peut-être, ou m'accepterait pour ma fortune. Je gérais donc malheureuse dans tous les cas. Ûails ma position f il faut avoir le bon esprit dfe rester fille.

— Alors vous aurez d'autres amoureux } car enfin à Votre âge. . :

— Eb I je n'y songe pfts , Dieu merci !

-^ Vous en aurez infailliblement* Devinons un peu qui est le premier qui doit vous plaire, -r- Quel enfantillage !

— Dites-moi cela. N'y avait-il pas à là cour quelcjue beau sei^èur qui vous ait recherchée? Je parie qu'il y en avait.

— Pas un dont je me souèie ^ je vous le

jure. Le seul homme qui m'ait souvent fak rêver autrefois^ c'est le maréchal de Biron.

— Cherchez bien^ il doit en exister un autre.

— Il y en a encore un ^ en effet. Je ne Faî jamais vu > parce qu'il était dans son gouvernement ; mais il porte l'un des noms les plus célèbres de la noblesse ; et puis l'ambition et le courage sont héréditaires dans sa famille.

— Le duc de Guise , n'est-ce pas ?

— C'est lui.

-^ Le fils aîné du grand Balafré y un aimable et magnifique -prince. Il vous consolera quelque jour.

— Il n'est guère probable que je le rencontre jamais; et d'ailleurs il aura bien autre chose à faire que d'être amoureux de^moi.

— Qui sait ?

Dans ce moment ^ M. le bailli de Montlhéry se fit introduire.

— Mademoiselle , dit-il fort cérémonieusement f je viens vous présenter une requête de la part des notables de notre petite ville. Nous

devons loger demain un grand personnage , et nous n'avons pas de maison digne de lui.

Nous TOUS supplions de Thébei^er, pour un jour seulement ^ dans votre joli château * . .

— Quel est ce grand personnage ?

— Dans votre joli château , séjour des grâces et de la beauté. Vous êtes de la cour, et votre compagnie sera un charme bien attrayant pour le seigneur qui nous honore de sa visite en revenant de son gouvernement. . .

— Mais comment l'appdez-Tous donc?

— ■•' De son gouvernement de Provence. C'est le duc Charles de Lorraine.

— Monsieur de Guise ! s'écrièr^t à la fois les deux dames.

— U me semble que je lis Tétonnement sur votre visage.

— Je ne puis le recevoir, dit vivement mademoiselle Paulet.

— Orciel ! quel obstacle s'y oppose donc?

'— Y pensez-vous ? dit la bailUve ; vous fi^-

riez une impditesse à M. de Guise parce que nous avons mêlé son nom à nos folies ! Allons

donc ! ce que nous avons dit est entre nous deux. Je ne vous crois point perdue pour cela. Il ne restera qu'un jour. Nous le verrons , et nous pourrons parler de lui à notre aise. Il ne se doutera pas que vous ayes rêvé de lui.

Ce sera charmant. Il faut le recevoir. Monsieur le bailli y elle y consent.

-^ Voua y consentez ^ mademoiselle ?

~ Au fait , pourquoi non ?

— Je suis au comble de mes vœux. Demain soir^ selon toute probabilité, vous aurez la visite de M. le duc. Son courrier m'annonce qu'il n a dans sa suite que six personnes d'ëpée et son premier valet de chambre. Il voyage à cheval.

— r C'est bien. Le souper sera prêt pour neuf heures.

Le lendemain , sur le soir, une cilemi-douzaine de jeunes gentilshommes dînaient ensemble à l'unique auberge de Montlhéry, après une partie de chasse. Le repas était bruyant, à eause du vin de Beaugenoy^ qui avait fort échaufSé toutes les eervelles. On en

était aux cbaiisons grivpis^$^ quand l'ordinaire de la poste vint à passer^ et dit qu'il avait commission d apprendre au bailli que M. le duc de Guise s'était arrêté à Êtampes à cause de la pluie.

~ Je me charge de le lui apprendre, dit un des gentilsbomm^ i ne perdez pas votre temps, brave bomme; le bailli est moi^ cousin. Il saura la nouvelle dans un moment*

L'ordinaire remonta dans spn coche et poursuivit sa route.

*-^ Messi$urS| dit le gfsntilbomme à ses amis, voici ime occasion de nous divertir et de q^auger un excellent souper en société d'vine femme charmante* MadepioiseUe Paulet attend le duc ce soir. Elle ne le connaît pas. Je m^ présente à la place de son altesse , et vous âtes mes suivans. Nous allons chercher des cbe-* vaux pour y mettre quelques bagages. Mous faisons une entrée magnifique au château et je suis pr^ice pour une nuit. Demain je par^ pour mon régiment qi^i est en ISavarre , et l'affaire s'^r^^angera toute seule.

La proposition fut accueillie avec enthôu^ siasme. On posa des caisses vides sur des chevaux , pour représenter les mulets de coffre. Deux de ces jeunes fous retroussèrent leurs chausses et ôtèrent leurs plumes et leurs épées pour figurer les laquais. Le premier acteur alla se vêtir à la hâte de ses pltis beaux habits de fête. Les autres se placèrent derrière lui à la distance convenable, et on se mit en chemin le plus gravement du monde pour la maison de mademoiselle Paulet.

Celui qui s'était emparé du meilleur rôle était un gentilhomme de bonne mine, qui avait les manières excellentes , une audace à toute épreuve et de l'esprit comme un démon . II était d'une famille riche et ancienne j il s'appelait Lansac. Son père avait été dans les gar^ des de la reine Catherine. ,

Les fenêtres du château étaient éclairées, et on y pouvait remarquer un grand mouvement. L'un des cavaliers se détacha de la bande, et courut annoncer Tarrivée de M. de Guise. La châtelaine descendit aii bas des de^-

grés en cérémonie , et fit ses complimens de bienvenue avec sa grâce habituelle. M. de Lansac joua^ parfaitement son personnage de prince.

— Excusez-moi , belle demoiselle , dit-il en entrant au salon , si je ne vous demande pas le temps de changer de toilette. Je suis fatigué dn voyage et pressé de jouir de votre conversation , dont on m'a dit tous les biens imaginables.

En parlant ainsi ^ le jeune homme prit saiis cérémonie îe siège d'honneur. Il s'infornfia des nouvelles en seigneur qui savait son monde.

Il nomma les premiers de l'a çouff et raconta les affaires de son gouvernement .#Au souper il prit la droite et le 4iaut bout de la table , tandis que les gentilshommes de la suite se rangeaient modestement à l'extrémité ; il se laissa présenter la serviette par la maîtresse du logis, et se comporta nobleihent, avec une aisance et un sérieux imperturbables.

^—Messieurs', dlt-il à ses suivans au sortir du souper, vous devez être pressés de vous

mettre au lit , je ne vous retiens pas. Soyez debout au point du jour.

Les gentilshommes, fort contrariés d'être ainsi congédiés, n'osèrent pourtant élever la voix; ils sortirent respectueusement, et gagnèrent les chambres qu'on leur avait préparées.

Après deux heures de tète-à-tête , le faux duc de Guise ne paraissait pas encore disposé à se retirer.

— Je iflous gêne sans doute , dit-il. Je ne sais comment cela se fait , mais je n'ai aucune envie de dormir.

— * ^e vous tiendrai volontiers compagnie ,

répondit la demoiselle. J'aurai le loisir de me

* reposer après votre de'p^rt ; on ne trouve pas

toujours l'occasion de veiller en aussi bonne

société.

Charles de Lorrains avait la réputation d'être fort entreprenant prés des dames ; on citait de lui d'assez méchans procédés envers le beau sexe. M. de Lansac ne risquait pas de démentir son personufige en donnant à la con-

versation une tournure de galanterie cavalière.

— J'ai bien entendu parler de vous en Provence , dît-il en s'asseyant près de la châtelaine. Le bruit de vos succès est venu jusqu'à moi , et je ne m'étonne pas , en vous voyant , que vous ayez captivé le coeur d'un grand roi ; mais parce que vous avez régné sur une tête couronnée , ce n'est pas une raison pour vous retirer ainsi de la cour et mépriser le reste desf humains.

-^ Je devrais craindre plutôt d'en être méprisée. ^

— Oh ! voilà par exemple une étrange idéç.

Je me veux déclarer Vôtre serviteur pqbliquement , pour montrer l'estime où je vous tiens j et, afi& que vous n'en doutiez pas^ je prendrai dès à présent vos couleurs.

Le faux duc s'empara d'un nœud de rubans^ verts que là demoiselle portait sur son épaule.

— Ne vous pressez pas trop de vous ranger sous ma loi , répondit mademoiselle Pàulet , .' car, de Thumeùr ou je suis , il pourrait vous arriver de perdre vos peines.

— J'en veux courir les risques. Je me suis dit bien des fois en pensant à vous : « C'est la femme que je dois aimer ; » et j'y suis résolu , je vous aimerai comme un furieux.

— Je ne vous en empêche point.

— Je vous défierais de m'en empêcher, car je sens déjà que Tamour me tient à la gor^e.

— C'est un mal qui^ par bonheur» ne vous dure jamais long*temps.

— Ne riez pas. Je vous jure que j'en suis cruellement attaqué depuis que je vous vois.

Ne le comprenez-vous pas, puisque je ne puis m'anTaclier de vos côtés malgré les fatigues de

la route ? Sur l'honneur ! je ne m'irai pas

coucher de la nuit. Or çà, faisons jei) sur ta** • • •

ble; répondez franchement : me laissere^-vous languir long-temps?

— Sur rVonneur, jen'^ sais vraiipwt rien.

— Les choses vont aller mal pour moi ; le métier de soupirant me rend triste à la mort.

>*J)u moins je ne voudrais pas soupirer ^ quiaze lieues de distance. La cour de la reine-mère commence à se réveiller ; vous y vien<}rez avec

moi demaîii. Jai laissé mes carrosses à Orléans , mais nous irons dans le vôtre. Si vous avez des craintes sur racctleil qui vous attend au Louvre,* je vous garantis que je ferai en sorte qu'il soit bon.

— ^ Je vous remercie de ce* offres. Mon projet est de rentrer à Paris dans un mois ; vous pouN rez d'ici là ménager môH retour au château.

— A quoi bon dififiérer ? je fie voudrais plus vous quitter de la vie.

— Combien avez-vous déjà pti^ de ces en«gagetqens éternels? .

— J'^tt ai pris d'autres à là vérité , maià jamais avec autant de plaisir ni de sincérité qu'aujourd'hui.

— Nous verrons dans un mois si vous serez dans les mêmes dispositions.

— El si mon cœur n'a pas varié, vous laisserez* vous attendrir ?

— Peut-éire.

— Vous vous laisserez attendrir, cela esX

certain. Je suis donc assuré de gagner vos bonnes grâces , car dans un mois je vous ^x-

merai bien plus encore ; c'est une affaire convenue.

La demoiselle riait en voyant Tempressement que le faux duc mettait à concevoir des espérances.

•— Puisque vous devez me rendre heureux dans un mois^ poursuivit M. de Lansac, il vaudrait bien mieux m'épargner un si long ennui ^ et conclure ce soir même. Il ne vousen coûtera pas davantage. Nous sommes seuls ; tout le monde dort autour de nous. La vie est courte et l'occasion rare. Tenez, je vais vons faire une proposition : nous passerons un trait de plume sur cette nuit demain au point du jour ; nous supposerons qu'il n'est rien advenu et que je ne vous ai pas encore reilcontrécYous serez maîtresse d'agir comme vous l'entendrez , et si même il vous prend envie d'être à l'avenir cruelle pour moi, je vous pfomets de ne pas me prévaloir des

choses, an técéden tes .

— Je fie craindrais que trop de vous les vojr oublier le premier.

— Si vous n'avez pas d'autre souci que ce-»

hii-là, rassurez-vous bien vite ; je vous aimerai diablement fort et plus long-temps qu'il ne m'est jamais arrivé. Ce que j'en ai dit était pour vous mettre seulement l'esprit en repos; car je sais que la considération du lendemara est toujours ce qui effraie les dames. Que feriez-vous donc si vous étiez persuadée qu'il n'en peut rien résulter de facbeux pour vous?

Dans ce temps-là, l'amour ne marchait pas, comme de nos jours , enveloppé de ténèbres ; il se pratiquait le plus souvent an grand jour. Le caprice était une chose permige. Les femmes n'étaient pas obligées de lui donner, comme aujourd'hui, les apparences d'une passion irrésistible ou d'une fascination. Elles pouvaient se dispenser de l'habiller d'un costume mélodramatique^ et d'arramger l'histoire entière de leur^vie de manière à le rendre excusable à grand renfort d« contes à dormir debout. Mademoiselle Paulet était uile l^onrhe fille, toute naturdHe, ayant la^œùr à la main, la tète légère et le pied tournant, aimant le

plaisir, parce qu'en effet le plaisir est une chose agréable. Elle s'arrêta quelques minutes à réfléchir aux suppositions que faisait le jeune homme y et le re^rda en souriant d'un air irr^olu charmant à voir. Si elle était belle, il était aussi fort joli garçon. Cependant elle pensa que ce serait une cbosç dajpgereuse qu'une liaison avec un seigneur inconstant comme M. de Guise. Elle sentit qu'elle ei) viendrait bien vite à Taimer de tout son cofeur, et une voix intérieure l'avertissait que l'enjeu n'était pas égal des deux côtés. Craignant de ci(der à quelqpe tentation , elle our vrit 9%^s rien, dire la porte d'un oratoire , en faisant signe à M. de Lansac de l'açcompagnear. L'éttquette obligeait la châtelaine à doAn6r la porte à une altesse. Le jeune hdmme, pour agir princ^èremient , n'hésita ps^s à.en-^

lr§r Ip premier. Dès qvi'il eut mis le pied dans l'oni^atoire, on ferixia la porte derrière lui au dAubiiB tatir.

— Mbn^i&ur te duc, lui4it-on en riant, je vous soilhaite bonne nuit. Vous trouverex un

lit dans la seconde pièce. Demain je vous donnerai ma réponse y et nous poursuivrons cette conversation.

Le faux prince eut beau supplier et menacer^ mademoiselle Paulet lui souhaita de nouveau le bonsoir et se retira dans sa chambre à coucher, où elle se mit à l'abri de toute surprise. Au point du jour , les valets ayant ouvert la prison de Lan^ac, il sortit à la hâte du château , de peur de rencoiitrer le vérita-

ble Guise , fort embarrassé de sa superohefie, amoureux de la demoi^Ue, et désespéré .par ridée qu'il n'oserait plus reparaître devantelle.

Le jeune homme reçut tort brusguem^it ses amis lorsqu'ils diemandèrent ce qui i'ëtaii passé entre la châtelaine et lui^ Il jtémpîgna beaucoup de regrets d'avoir abusé d'un nom qui ne lui apparteiiait pas i et «jouta que , par de semblable» sottises» oa compromettait .son avenir et on se i^itdait indigne d'être compté pour un b6ii gentilhomme..

Suk* le midi , M. le bailli deMontIhéry vint au cliateau.

— Mademoiselle , dit-il , je suis désolé de vous avoir occasioné un dérangement inutile. Le duc ne s'est point arrêté dans notre ville. On a dû vous prévenir hier qu'il restait à coucher à Êtampes. Je viens vous annoncer que son altesse a traversé Montlhéry ce matin sans s'y reposer.

Mademoiselle Paulet eut assez d'empire sur elle-même pour cacher sa surprise. Les mystifications étaient à la mode en ce temps-là. Il était à craindre que le faux duc ne se donna t. les gants de sa bonne fortune manquée; son audace n'anaonçait pas un homme scru-

puleux. X*a demoiselle se mordit les lèvres en pensant que son parti pris de vivre sage et retirée ne lui servirait peut-être de rien. Cinq minutes lui suffirent pour prendre uHte Résolution : nier hardiment et démentir les bruits injurieux , pcfUf suivre la calomnie et l'attaquer en face au lieu de la fuir ; aller sans retard à la cour et faire la conquête 'Uu véritable

duc de Guise. Ce moment décida dç la vie enlière de mademoiselle Paulet. Son imagination

une fois excitée , son caractère fougveux reparut et l'emporta dans un tourbillon (f intrigues. Nous aurions hésité à écrire son histoire si nous n'avions su la belle fin qu'elle a mise à ses erreurs.

Elle monta donc immédiatement en carrosse , et fit force de chevaux jusqu'à Paris. M. de Rosny la conduisit le soir même au Louvre. La reine régente témoigna d'abord un peu de hauteur à la dernière maîtresse du feu roi ; mais mademoiselle Paulet savait être aimable pour tout le monde : ejile regagna promptement les bonnes gi^aces de sa majesté. Au premier coup d'oeil qu'elle jet^ sur- M. de Guise y le rouge lui monta au visage en voyant qu'il ne ressemblait en rien à rhôte^è la veille. Charles de^Lorraine était petite la^ge et trapu ; il avait la barbe gs^z mal plahil^ , peu de régularité dans les traits; mais il mettait plus fièrement que personne le poihg sur la hanche , portait bien le manteau et avait un je ne sais quoi qui sentait particulièrement le prince.

Âucufte femme, dans la position de mademofselle Paulet et avec les mêmes projets en tête y n'aurait été en peine d'attirer à elle les hommages de M, de Guise. Le duc , arrivant après une longue absence, n'avait point encore fait de choix parmi les beautés; il se laiésa prendre au premier piège qui s'offrit y et il était bien tombé , car il aimait beaucoup les dames 'd'humeur accommodahte. Il s'attacha aux pas de mademoiselle Paulet ; là mena plusieurs fois danser, et )ui fit Ig conversation pendant une gratide heure. Toute le monde remarqua entre eux la même fan^iiliarité que s'ils eussent été d'anciennes connaissancesT M. de Aosny secouait la tète d'un air mécontent > parce que n'ayant pas l'ôuUi des ia jures aussi facile que Henri lY, il he pôuvait^se* défendre de*t*^arder le duc comme un rdielle.

OlD chuchottà dans tous les coins. Made*

moiselle Paulet tenait de la mâture une belle

dose d'assurance , et icomme elle avait la langue prompte à répondre, on ne se hasardait

guère à la railler; mais on enrageait de lui voir faire incontinent de si rapides progrès sur le cœur d'un prince farpeux et fort à la mode , car M. de Guise éUit un expert en galanterie f qui donnait des présens aux belles , organisait les parties de plaisir qu'on nommait des cadeawK , possédait à fond VAstPée et les amours de Galiste , et parlait^ surtout phébus arec line grande supériorité.

-^ Charmante demoiselle^ disait le duc^ vos yeux lancent de B\ cruelles arquebusades, que je me sens criblé de blessures/ Mon cœur n'est pas à l'épreuve de traijts aussi acérés. N'avez-vQus pas scrupule de prêter vos appas à l'amour pour qu'il s'y cache et in'y tende un guet-apens?

— L'amour n'est pas tant votre maître que votas voulez le donner à croire.

— En vérité , je suis son serviteur depuis qu'il vous a choisie pour son trône , et je voudrais devenir gentilhomme de sa chambre , afin d'y avoir les entrées.

— II a bien d'autres trônes plus beaux que

moi dans ces lieux , et je suis le plus humble des sièges où il se pose.

— Bien au contraire; ce sont les autres belles qui ne sont que les tabourets , et vous seule êtes le siège à dos réservé au roi de nos âmes;

— Je vois biea qu'il a en vous l'un de ses plus habiles courtisans ; car vous parlez en homme qui fait métier de réussir.

— Hélas ! que m'importe si on fait état de moi en d'autres cours que celle où je voudrais parvenir? Je préfénerais le dernier emrploi dans la vôtre à l'honneur d'être le favori

de la plus belle qui soit ici après vous.

— Je ne donne pas de mon sérieux dans la douceur de votre Qatterie.

— Ah ! c'est être trop tigresse que de m'accuser d'être flatteur, alors que je me vais mourant des coups de votre beauté assassine ! Faites que vos charmes suspendent leur feu meurtrier -, je me rends et demande quartier. Vous ne pouvez me refuser Thospi- . talitè , si je me présente comme prisonnier de guerre.

— Vous avez votre liberté sur parole.

— Je préfère demeurer près du vainqueur.

De grâce , accordez-moi , dans votre estime , l'invitation à la petite entrée ; car vous avez daos^ la mienne , le dais , le cadenas * et le tapis de pied.

M. de Guise^ en parlant ainsi, pressait amoureusement le bras de mademoiselle Paulet.

— Eh! doucement! dit-elle en riant; vous m'estimez trop, monsieur le duc; je suis trop avant dans le rang favori de votre pensée ; retirez-moi des premières loges et me mettez au parquet.

Tout en débitant des fadaises, M. de Guise était de ces gens résolus qiii vont droit au

but. A la sortie du Louvre , il offrit la lïiain «\

mademoiselle Paulet pour la conduire au bas des degrés.' Lorsqu'elle fut entrée dans son carrosse, le duc y monta délibérément à sa suite et se plaça auprès d'elle. Tandis qu elle le suppliait de sortir, on ferma brusquement

^ Le cadenas étail un «offret de vermeil d^où on tirait le couvert de la reine au moment du repas.

la |jortiére; un gentilhomme^ qui était à M. de Guise y sauta sur le siège du cocher^ d autres arrêtèrent les laquais, et le oarrosse partit au galop.

— Où me conduisez- vous ? cria k demoiselle.

— Chez vous, répondit le duc, laissant là le phébus. Ne vous effirayez pas. Nous allons à votre hôtel ; je veux sciulement faire la route à vos côtés.

— Mais c'est une violence , mcMisieur !

— Hélas I que je serai à plaiqdre si vous ne me la pardonnez !

Le carrosse s'arrêta en effet devant la maison de mademoiselle Paulft.

— J'espère , monsieur le duc, que vous ne pousserez pas plus loin cette étrange façon d agir.

" — Je n'ai plus qu'à implorer ma grâce, mademoiselle, et me jeter à vos genoux ; mais pour cela il faut bien que je vous coiiKiuise jusqu'à votre appartement, "car je ne puis me prosterner au milieu de la rue, et je ne suis

pas de ceux qu'on fait mettre dehors par ses gens. C'est une visite que je vous rends à une heure un peu avancée. L'amour est indiscret; vous aurez pitié de ma folie.

Charles de Lorraine , au milieu d'un déluge d'excuses et de politesses ^ s'introduisit dans la maison , puis dans le salon de la demoiselle , et enfin dans la chambre à coucher, où il pa« rait qu'il obtint sou pardon avec la permission de demeurer long-temps, car il y était ex^ core le Iwdemain au matin.

A quelques jours de là , mademoiselle Pau* let aperçut à la cour un gentilhomme qui se tenait caché derrière les autres. C'était M. de Lans^e; ^Ue s'approcha de lui sans hésiter.

— Monsieur, lui dit-elle fort sèchement , votre conduite à mon égard vous pourrait faire , si je voulais , un tort à ne vous eu relever jamais. Je vous pardonne, à la seule condition de ne m'adresser la parole de votrevie.

**- Mademoiselle, j'étais venu dws l'espoir d'obtenir des conditions moins dures par mcai . repentir.

— N'en espérez pas d'antres. Si M. de Gnise savait l'abus qiie vous avez fait de son nom , il vous ferait jeter par les fenêtres.

Le jeune homme voulut ajouter de nouvelles excuses ; mais on lui tourna le dos et on ne lui accorda plus un seul regard. La demoiselle n'était pas si méchante qu'elle le voulait paraître; car Lansac, étant demeuré amoureux d'elle, rentra en gprâce par là suite, comme

on le verra bientôt.

M. de Rosny, qui s'intéressait à mademoiselle Paulet, craignait pour elle l'humeur changeante des Guises.

— Prenez garde , mon enfant , disait-il un jour à sa protégée ; cet homme-là est un brouillon comme son père et tous ses oncles. Ne vous attachez pas trop fortement. Je sais sur lui de vilaines histoires. Il n'a de secret pour personne , et tient à honneur de publier ses succès. On m'a conté qu'un jour, ayant obtenu les faveurs d'une dame, il se démenait chez elle avec impatience, en s'informant à chaque instant de l'heure qu'il était, et comme

la dame lui demanda le motif de cette agita-» tion : « C'est, dit-il, que je voudrais être à demain pour l'aller dire à mes amis, »

Mademoiselle Paulet tournait sa tète de côté en souriant malignement des craintes du vénérable grand -maître. Ces inquiétudes n'étaient pourtant pas vaines ; car M. de Guise ne prenait aucun soin de ménager la rëpiita* tion de sa maîtresse. Il parlait d'elle avec une

légèreté coupable , et s'il n'eût pas été si grand seigneur^ les autres dames n'auraient pas man* que de saisir ce prétexté pour témoigner à la demoiselle moins de considération. Ce qui acheva de la compromettre , c'est qu'elle en vint à aimer le duc si tendrement, qu'elle n'avait pas même le courage de lui* commander d'être plus soigneux de son honneur.

Un jour que M. de Guise et le duc de Chevreuse chassaient ensemble dans un lieu sauvage qu'on appelait Versailles , ils s'arrêtèrent sous un arbre pour se reposer, -et causèrent dé leurs bonnes fortunes.

— Savez-vous, disait M. de Chevreuse,

que YOU9 faites preuve , cette fois, d'une constance qui ne vous est pas habituelle ? Voici tantôt un mois que vous ne bougez 4e Thôtel Paulet.

— Je n'en ai pas pour long-^temps à présent, répondit M. de Guise avec fatuité.

— Je gagerais que vous serez encore dans les filets de cette jeune fille dans d^is: autres mois encore.

--r Votre cheval contre le mien que j'en suis délié avant huit jours.

— Cela va. Votre cheval est à moi, j'«i réponds.

— C'est au contraire le votre qui m'a{^n< tient, puisque je veux rompre à Theure même.

— Oh ! n'allez pas si vite ; demain vous en seriez peut-être à vous mordre les ongles.

— ^^ Je vous prouverai tout de suite que ma gageure esi gagnée.

— Commeat cela ?

-^ En vo«3 «envoyant ce soi?r prendre po»session de la belle en mon lieu et place* , — Cela me coBviei^kàit fort, et je ne re-

gretterttfô pas mon cbeval bi la chose était pos^ stbte ; tuais J6 me Verrais fermer la porte suH" le nez.

-- Par la balafre de ilion père ! cette fille est à mai^ et je puiè disposer de mon bieti^ j'es*père. Je vous en veux donner ici ma lettre de change y et il ferait beau voir ma signature aller aux mains d'un sergent faute de paiement.

M« de Guise déchira une feuille de son àgetida de pôohe > et traça au crayon une let'ite de coDÉiâerce ainri conçue :

A liôL pinemièi'e n)ue^ ma mie , vous paierez au duc éè Chè^reus^ ie montant ôomplet de votre &moufpùUJr moi, que je lui transmets par kl présentiez valeur échangée.

CÉARLÉS bfi LbRRAII^Ë, DtC DB GUISB'..

Des bois dé Versailles.

À mademoiselle Paulet.

M» de Ghevreuse n'attendit pas au soir pour se faire annoncer à l'hôtel Paulet. Il se présenta le plus poliment du monde, en beUe^

toilette et le maintien agréablement composé, tenant d'une main son chapeau et de l'autre ton billet en règle.

— Mademoiselle, dit-il en arrondissant le bras et soulevant avec grâce le petit doigt, je suis possesseur d'une lettre de change sur vous dont j'ai bien à cœur d'être payé.

En prenant lecture du billet, mademoiselle Paulet ne put dissimuler une certaine émotion , le coup étant rude et inattendu ; mais elle ne se laissa pas démonter. Elle comprit que si ce papier courait le monde , on en .pourrait faire des risées ; c'est pourquoi elle le déchira et en jeta les morceaux au feu*

— S'il était vrai, répondit-elle avec assez de calme , que j'eusse de Tamour pour son altesse le duc de Guise , ce serait une valeur immobilière , monsieur, et qui ne se devrait point transmettre comme des marchandises ; mais ce que M. de Guise réclame n'existe pas. Un pareil procédé me dégagerait d'ailleurs de toute obligation envers lui. Votre billet n'^a donc qu'une valeur chimérique , et je vous

conseille bien de ne plus faire ce commerce; vous n'y gagneriez que des désagrémens.

— Cependant y mademoiselle, le duc m'avait garanti un accueil favorable.

— Je l'estime trop , et vous aussi , monsieur^ pour ne pas voir en ceci une plaisanterie. Il ne faut pas qu'elle aille plus loin , et c'est afin qu'il n'en soit plus question que je détruis cette pièce curieuse. S'il en était mis une copie en circulation, j'en regarderais l'auteur comme un misérable.

Elle ajouta ensuite avec une révérence :

— J'aurai toujours beaucoup de plaisir^ monsieur, à recevoir une personne de votre qualité, lorsqu'elle m'honorera de ses visites; mais, dans ce moment , vous avez trop les apparences d'un faussaire et d'un malhonnête homme pour que je sois tenue de vous faire compagnie.

Et la demoiselle se retira dans ses appartemens avec une contenance Gère , en fermant la porte derrière elle pour n'être point suivie.

M. dé Chevreuse demeura fort décontenancé

de cette brusque sortie. Il se promena un instant dans le salon en faisant craquer ses bottes sur les tapis et mordant ses moustaches , puis il s'en alla tout confus chez M. de Gruise. En lui apprenant qu'on avait traité le porteur de son titre comme un sot et un homme de peu , il lui ôta l'envie de poursuivre cette fanfaronnade.

-^-« Je pense ^ dit le duc , que le beau jeu n'est pas de notre côté. Je vous rendrai votre cheval ; nous agirons prudemment , je crois , en ne parlant pas de l'aventure. J'irai ce soir faire ma paix avec la petite.

Tout prince qu'il était, M. de Guise se vit fermer là porte de l'hôtel Paulet ^ et s'eti retourUÀ fort courroucé. Après une aE&ire aussi fâcheuse ^ bim des femmes se suaient retirées pour un temps dans leur château. Mademoi^ selle Paulet, ayant heureusement pleuré pen** dant une grande heure , se sentit le cœur fort soulagé. La nuit venue, elle délibéra quelque peu s'il convenait d'aller au Louvre ; et puis, T\e pouvant supporter l'idée qu'on s'inforoie-

rait peu(*-ètre des causes de son absence , elle mit sa plus riche parure, et demanda son carrosse.

Il y avait comédie au château pour un nou-^ veau Pantalon y arrivé de Venise , et qu'on di^ sait fort divertissant. Mademoiselle Paulet trouva place au premier rang parmi les plus belles « M. de Guise voulut se mettre dans son voisinage ; mais elle trouva moyen de l'éviter et d'attirer autour d'elle une douzaine déjeunes seigneurs des plus galans* Elle fit mille coquetteries y et se mit si bien en frais d'esprit et de gentillesse, qu'elle eut bientôt une grosse cour.

— Il pai'ait ) lui dit son altesse après le spectacle > que vous avez résolu de me traiter comme le Gas^indre de la comédie. Je n'ai pu voir enc(»<e aujourd'hui de quelle couleur Sont vos yeux.

***- Vous pouvez voir qu'ib sont un peu rouges d'avoir pleuré ce matin ; âiais je ne m'affligerai pas plus long-temps pour un homme qui ne le mérite pas.

— Eh ! là ! ne nous fâchons pas pour une ' plaisanterie.

— Il est trop tard , monsieur le duc ; je n'ai jdus de colère , ainsi nous ne pouvons plus nous accommoder. Trouvez bon > je vous prie , que je rie de préférence avec les gens qui plaisantent d'autre façon que vous.

La demoiselle s'éloigna en jouant de l'éventail et entraînant après elle une foule de jeunes cavaliers.

C'est une chose assez remarquable que Charles de Lorraine , qui était le plus inconstant des hommes, ait mis tout.en œuvre pour se réconcilier avec mademoiselle Paulet, sans y réussir. C'était la première fois qu'une femme prenait l'initiative de la rupture avec lui , et peut-être ne tenait-il aussi fort à re-nouer cette intrigue que pour la rompre ensuite avec plus d'éclat. Quoiqu'il en soit^ il échoua complètement et ne rencontra plus que du mépris dans cette jeune: fille dont il se croyait le maitre. On le vit un jour errer tristement par les escaliers du château, la face

inclinée vers la terre et les yeux fixés sur les pointes de ses bottes, murmurant tout bas des paroles sans suite , comme aurait pu le faire un amoureux; ce qui parut étrange à ceux qui connaissaient ses allures.

— Eh ! qu'avez- vous donc? lui demanda M. de Chevreuse , le voyant en cet état.

— Je n'en sais rien , répondit-il 5 j'ignore ce que cela signifie; mais» depuis ce matin ^ j'ai comme une pesanteur sur là poitrine.

Cette petite Paulet ne me sort pas de la pensée. Je fredonne y malgré moi, les airs qu'elle chante ; je vois partout ses dents blanches et ses cheveux dorés. J'étais habitué à entendre son rire franc qui vous réjouit le cœur^ et cela 19e manque. Je crois que je suis un peu maiade. Il faut que j'aille chez Gombauld le prier de me distraire avec sa guitare et ses jolis vers.

— Vous êtes amoureux ; vous enragez d'avoir perdu y par votre faute , un bien que vous ne saviez pas vous être si cher. Voilà votre mal^ monsieur le duc.

— Morbleu! ne me dites pa« cela» Vous m'effrayez. Il ferait beau me voir jouer le pei^sonnage d'uù mourant > après avoir été l'a*^ mant en titre* J aime mieux croire que je suk malade. Je me souviens d avoir poussé de ces soupirs un jour que j'avais gagné une fièvre. C'est san^ doute de même aujourd'hui.

— Allet , vous êtes pris au Irébuohet, et les drogues de maître Guillèiumé ne vous guéliront point.

En eflbt , Charles de Guise demeura tnt$t« une semaine entière ^ chose prodigieuse pour lui. Ce qui achevait de TacoaUer^ c'était tie ràiv l'enjouement et t'àir insouciant lie sa. belld I qui semblait ne l'avoir jamaiis cinmu , et se faisait conter fleurette par tout oe qui avait six quartiers de noblesse et des hihiU dfB velours .

M. de Rosny, qui se mêlait peu des intrl-^ gues , à cause de ses graves ocaupatioAs ^ ap-< prit le dernier Tavenl^ute de -sa protég;ée« Il prit aussitôt le chemin de l'bôtel Paulet^ en ppépàr rant dans sa tête des consolations paternelles.

-^ Ces Guises y murmurail le grand-maitre en marchant le soir par les rues , son! d'une race turbulente et dangereuse. Je ne les aime point. Hélas! si le feu roi m'eût voulu croire, ils seraient tous à la Bastille et mourraient sans progéniture, eamme des bêtes malfwsantes. Us gàtesit tout e^ qu ils touchent. Jc^ dirai à cette pauvre petite : Voilà ce que c'est que d^aimer les ennemis de l'état ! Ce n'est pas le grand Henri qui vous aurait traitée ainsi.

Et le bonhomme souriait dans sa barbe grise en songeant que sa mercuriale lui fournirait l'oocasion de dire un mot d'éloge sur le prince qu'il avait tant aimé. Huit heures venaient de sonner, lorsqu'il traversa la cour de l'hôtel du feu conaeitter Paulet. U ordonna au Suisse de ne point faire aller la clochette d'honneur, n'étant pas accompagné. En suivant à petits paf le long des mur»ll^, M. de Rosny passa sous une fenêtre éclairée ; il s'aperçut qu'on tenait encore la table , ce qui lui causa un mom^it d^hésitation ^ parce qu'il ne voulait point que sa visite fût èonnuie»

^-^ Il me semble , pensa le vieux Sully, que^ pour une personne dans l'affliction, cette chère enfant mène grand bruit chez elle.

La fenêtre s'ouvrit alors , et M. de Rosny entendit la voix de sa protégée. La demoiselle ne paraissait pas fort chagrine. Elle n'avait à sa table qu'un seul convive, mais qui criait comme quatre. On se divertissait là-haut de bon cœur. Le convive s'approcha de la fenêtre , tenant un verre d'une main et de l'autre une assiette qu'il jeta en riant dans la cour.

C'était M. de Lansac.

Le vénérable grand-maitre reçut un blanc* manger sur son épaule , et sa manche cramoi-» sie en fut toute gâtée.

— Je n'ai que faire ici , dît-il en regagnant la rue. Emportons bien vite nos consolations; c'est à nous autres vieillards qu'appartiennent les soucis de longue durée , et non pas à ce bel âge , où Ton ne pleure que pour être plus joyeux après.

Il fallait que M. de Rosny eût bien de 1'*mitîé pour sa protégée; car on voit qu'il prit

la chose doucement; et cependant son pouf-^ point valait de l'argent , et le bonhomme devenait tous les jours plus avaricieux.

La vilaine conduite de M. de Guise avait mis d'abord mademoiselle Paulet au désespoir ; miais si cette jeune femme sentait fort vivement , elle savait aussi résister avec énergie à la douleur et prendre des partis extrêmes.

Son aventure devait infailliblement la conduire à se jeter dans im couvent ou à devenir galante II parait démontré que sa jeunesse l'entraîna dans la dernière de ces voies. On assure qu'elle eut un grand nombre d'amou^reux après le duc de Guise. On cite des seigneurs de toutes sortes , des étrangers , de minces gentilshommes, et jusqu'à un évéque.

Mais les gens de cour étaient* alors si légers eux-mêmes y et ils aimaient tant le scandale , qu'il ne faut pas trop se fier à ce qu'ils ont écrit. J'ai lu, je ne sais où, que le chevalier de Guise , frère du duc , avait obtenu d'elle un rendez-vous; mais cela n'a rien d'authentique y l'historien n'étant pas un contemporain.

et las faiseurs de romans n'ayant ni scrupule ni ménagemens pour la réputation des gens de qualité. Les femmes surtout ont médit de mademoiselle Paulet jusqu'au moment de sa réhabilitation t Comme il n'y a nul esprit de corps dans le beau sexe quand la jalousie est sous jeu , on ne peut encore rien affirmer sur ces témoignages suspects.

Une chose pourtant donne du crédit aux méchans propos : c'est que cette demoiselle est généralement désignée dans les lettres du temps par le sobriquet de la Lionne. , et que son impétuosité n'était pas le seul prétexte de cet étrange surnom. Quoi qu'il en soit » nous ne chercherons pas à approfondir cette ques* tion^ parce que trente années de vertu ont bien racheté de légères fautes^ et que ifiademokelle Paulet s'est rendue plus célèbre encore après sa réforme que dans le temps même où l'amour du feu roi l'avait mise si fort en évidence. D'ailleurs nous avons hâte d'en venir à cette époque intéressante de sa vie où «Ue montra tout ce qu'elle valait.

Mademoiselle Paulet ayant visité par hasard la marquise de Rambouillet, comprit tout-àcoup un beau jour que les plaisirs de l'esprit et de la conversation sont mille fois préférables au tumulte des cours et au trouble des passions. Sa jeunesse était cependant encore dans tout son édat; elle n'avait jamais été plus jolie que lorsqu'elle s'enrégimenta parmi les habitués de l'hôtel Rambouillet. Long-temps elle fut la plus jeune et la plus belle des pré* cieuses. Elle travailla puissamment à la révolution qui s'opéra dans le langage de la bomie société, n'ayant plus d'autre désir, d'autre occupation» que de chercher à bien dire, d'admirer et d'encours^er les poètes et les beauxesprits. Elle apprécia Gombauld , se passionna pour Voiture , et contribua fort à donner au grand Chapelain la réputation qu'il méritait si bien. Personne, dans cette coterie recommandable , ne sut comme elle ra£Bner sur les sentimens, s'exprimer avec délicatesse, et rendre aimable la tigrerie , cette pudeur coquette qui provoque les hommages sans don-^ I. ti

r^ d eapérânce , et qui a fait des Franc»» le peuple la plus poli 4a VEurope.

G'€3t aux eharmes de mademoiselle Faulet et à la oéléborité dont elle jouissait qu'on doit en partie Tempress^nent que murent certains gmnds^ aeigaeurs à s'introduire dans le oéoacte dea p^éc^aea, oiroons tance qui accéléra h trau^i^j^edu bôA goût. Cosinaa le disait ju* diçÂ^asement mademoiselle Paulet : Aiupajrs d^ dames , il n'y a pas, de dues ni deprinoea.

]>Ï0MS i^ prétendcma pas la placer au-^desrsm 4^ ms^a^ae de Rambouillet. La n^rquîse avait montré unoTOcation extraordinaii^e , un amour furieux des belles choses. A vingt ans» elle allait apprendre k latin > riasi que poiiur lîjre Virgile j si une maladie tae l'en eût empêchée^ Depuis 9 elle Vêtait contentée de Tespa^ ^f^a^^'^n^u^rellement die savait dessinek*. La pr^niéve place ^ après oette femme remarqua-^bto j revient de. droit à mademoiselle Paul^> à eauae de l'utilité dont elle fu^ dans la réforme et du graiMJi nombre de prosélytes qu'elle se fil< C'est à elle que la eotevie dut racquisîtion

de M. Godeau^ Tévêque de Grasse. Un jour qu'il s'était tronvé assis près d'elle y il avait été si charmé '^e son esprit, que bientàt^ ne pouvant pihts se passer de sa conversation ^ il avait recherché tons les endroits où elle allait, tl s'était ainsi habitué chez la marquise.

— Mademoiselle , disait un jour Voiture à mademoiselle Paulet^ ne pouvant être le soleil^ que préféreriez-vous être après ce bel astre?

— Monsieur, répondit-elle, je choisirais d'être montagne, afin de le voir la première à son lever, et la dernière quand il se couche.

Cette réponse eut un prodigieux succès , et donna la phis haute idée de ce qu'on faisait à l'hètel Rambouillet.

M. de Brancas estimait mademoiselle Paulet celle de toutes les dames qui disait le mieux ^ et on peut s'ea rapporter à lui. C'est ce marquis célèbre qui^ en faisant ses prières^ parlait ainsi à Dieu :

— Seigneur I vous pouvez assurément me tenir pour un homme bien à vous. Je suis votre serviteur de toute mon ameplus qu'à personne.

Où a prétendu que M. Godeau était amou-« reux de mademoiselle Paulet^ et nous sommes assez disposé à le croire. 11 lui écrivait de belles dissertations sur Tamitié, où ce sentiment était poussé jusqu'aux limites les plus proches d|e la passion. On hii répondait 'par des tirades d'une délicftitesse superfine. Il faut plaindre le digne homme d'être tombé en des mains si habiles; car, aprds avoir mené l'amour grand train, une femme qui s'est amendée , comme mademoiselle Paulet, vous sait traîner les gens en longueur, de façon qu'ils n'avanceraient pas d'un degré par siècle, dussent-ils soupirer trois mille ans, etl'objetde leurflamme fût-il d aussi bonne conservation que les pyramides d' Egypte «

M. de Grasse possédait un portrait de mademoiselle Paulet ; c'était une image un peu bien m ondaine pour le cabinet d'un prélat. Il avait mis au-dessous des vers dont la célébrité seule était l'excuse ; ils sont pris d'un sonnet adressé à la reine-mère :

En vain je voudrais fuir bien loin de ses appas , Je ne m*en puis sauver, je i\e m'en puis distraire.

— les —

VAmour dedaqs mon cœur l'a ti bien su pourtraire , Qae même je la vois quand Je ne la vois pas.

Ce joli quatrain aurait bien pu sortir de la plume de M. Godeau^ qui savait aussi versifier admirablement; mais Testimable évéque ne rima que des choses saintes ^ et nous n'avons pas besoin de rappeler combien sa pièce du BeneeUcite lui a fait d'honneur.

Le goût de mademoiselle Paulet pour le bel esprit devint son unique plaisir^ ^a pehsée dominante. Il lui tint lieu de tout, et l'empêdia de songer au mariage. Sa passion ne fut pas malheureuse, car, sans avoir rien produit que des lettres familières, cette personne spirituelle s'est fait une réputation européenne.

C'est par elle et par ses amis que le style de mademoiselle Scudéry devint si fort à la mode. Elle a su créer enfin un nouveau langage, qui était le plus charmant du monde , puisqu'on l'admirait, et M. de Molière avait bien^ mauvaise grâce à critiquer impertinemmentrhôtel Rambouillet.

Du r«»ttt, mademoiselle Paulet eut l'appro'-

bation d'une assez jolie réumon d'écritains immortels. Chapelain la considérait singulièrement , deslveteaux lui fit des vers « Théophile la chanta plusieurs fois , et son nom est répété obligeamment dans les oeuvres du poète Sig<^e> ce fameux satirique ! Non seulemenl; elle regagna Testime de la cour, mais elle. se vit recherchée , admirée par tout le monde ; tapt il est vrai que c'est une pui^aoce et un grand bonheur que d'avoir l'esprit vraiment beau.

Une fois retirée de la galanterie ^ mademoî^ ^dle Faulet se réconcilia volontiers avec le d^ xie Guise, par l'entremise de Gombauld, qu'ils voyaient intimement tous deux ; mais il ne fut question de Tamour entre eux que pour raisonner et raffiner divinement sur oe sentiment.

. Pers<Mme ne possédait comme cette demoi* selle Tart d'appder les choses autremwt que de leur nom. Vous ne lui auriez .pas fait dire pour cent mille écus un siège ou des chaises y mais bien les commodités de la convoisation.

C'mC elle qui iNiptfoft là prameniide^^kt ISmm

de s'^Kfirimer ii'wt*^e pOB ëCM&gèDe auoc temMiëB dô )ft :li«iém<;ttre 4rai»Aliq^ du ait- ImkiènH» isiëdô y oà la ^ri|)lirftse est ft^t de mise f et Yoitaire Hê s'esl jaimnis douté (^ > sans mademoiselle Paulet , il n'aurait peutêtre point fait dire à Zaïre :

Son superbe courage

A mes faibles appas adresse un pur hommage.

Ce qui annonce^ par un tour infiniment agréable^ que l'intention d'Orosmane est d'épouser sa maîtresse , et non pas d'en faire une odalisque.

Mademoiselle Paulet n'était plus de la première jeunesse lorsque le duc de Montmorency lui fit la cour; et cependant on a dit que ce

seigneur avait eu ses bonnes grâces ; mais il est probable que s'il n'eût pas été décapité à Toulouse,. par ordre de M. le cardinal , il aurait démenti ces discours ^ que nous tenons^ pour mensongers et invraisemblables. Cette

intéressante demoiselle mourut à cinquante ans , à la suite d'un gros mal de gorge qu'elle gagpia attx samedis de madmnoisellé Scudéry ; Elle laissa beaucoup de son bien aux écrivains les plus en r^oiom , et emporta les reigreU de tout ce qui aimait le fin du langage.

lie marquis de Alfiiiaiiié

BT LA BBlIfB CHRltTDIK.

Peu de temps ayant la mort de M. le oardi-nal de Richelieu , il y eut un matin bien du vacarme dans le cabinet de travail à Ruel. Un envoyé d'un petit prince allemand^ qui était venu avec un sauf-conduit, attendait, pour la troisième fois, à la porte du ministre. Cet homme cria sr fort contre les gardes, que M. le cardinal lui donna audience pour se dé^

barrasser de ses importunités ; mais son éminence lui montra une mine si grise , que si c'eût été une personne de la cour de France ^ elle en eût éprouvé une cruelle peur.

— M onsieur, dit le ministre^ qu'avez-vous à me demander? Vous avez vu le roi ; il vous a. promis justice; il vous l'accordera, s'il lui plait. Je n'ai pas le loisir de songer à des affaires de cotillon.

— Monsieur le cardinal , répondit l'Allemand sans s'effrayer , c'est le roi qui promet et c'est vous qui tenez parole. Nos états sont en guerre; mais si un ravisseur amenait chez nous une princesse de France, le comte d'Isembdurg, mon maitre, est homme d'honneur,^ et il vous donnerait satisfaction.

— Eh biçn! tyouyea^-çioj donc le pheivalier de Massambe^ ;et jp le punirai* ...,.„/

--^ Si vdtre police le voulait, «lie >aurait bientôt déçauvq[*t le coupable* On l'a vu , il y a trois mois , à Orléans avec madame la :cûm^

tesse. Je ne pijia cono^voir; que vous, do^^i^. protection à ce misérable, qui fut pendju enef-^

%ie pour tToirTolé la solde de sa oon^gnié, quand il était ^ votre service.

*-« Ouais ! il a volé nos troupefsl s'ëcria le ontlmal en rderunt ses «mrcîls gris jusque sa ealottède velours* J'ignorais cela. Attendes tci mi: moment , je vous prie , on va vous donner satisfaction sur llieure.

Son éminence parla bas à riMreille du capitaine des gardes, et^envâron dix minute après delà, deux porte-niques amenèrent un garçon mal accoutré, qu'on reconnaissait néanmoift& pour un ^ntilhonune à sa bonne tournure.

— Monsieur d$ Massaube; dit le cardinal, voici l'envoyé du comte d'Isembourg, doi»t vous avez enlevé la femme. Je vous aurais pêut-«ètre pardonné cette escapade i j'aurais peut-*être r^ondu qu'on ne saurait faire trop de mal de toutes les façons à des ennemis étemels, comme le sont pour nous les fenpé** riaux; mais j'apprends que vous étiez passé en Allemagne avec l'argent de \6ttè compagnie; Votre affaire est mauvaise , ménsieur. '

— Permettez-moi de dire itn mot ,. moto-4

sieur le cardinal, reprit le gentilhomme. Je suis passé en. Allemagne, il y a dix ans, sans emporter une maille de la solde de mes troupes. II manquait trois hommes dans le cadre de ma compagnie, lorsqu'un officier du roi vint faire une revue. Je remplaçai ces trois hommes par de faux soldats. On prétendit que c'était un jeu pour toucher plus d'argent qu'il ne m'en revenait ; mais c'était pour la bonne mine du corps. L'inspecteur me dit des injures ; je lui cassai sur les épaules une fourchette à mousquet. Il fallut passer le Rhin à la hâte. Voilà toute l'affaire , je vous le jure , monsieur le cardinal, par l'honneur de mon oncle^ le marquis de Massaube y qui mourut à Goutras sous les yeux du feu roi. En arrivant à Cologne, je fus bien reçu du duc de Lorraine, qui me donna un régiment ; mais je n'aimais pas à tourner la pointe de mon épée du côté de mon pays, et j'ai saisi l'occasion de qtritter le service. Son altesse le comte d'Isembourg me voyait avee plaisir. Sa femme conçut de l'amitié pour moi parce que je jouais proprement du téorbe et

qu'un Français a toujours meilleur air qu'un Allemand. Madame la comtesse s'ennuya de son vieux seigneur de mari^ et me fit la iaveur insigne de fuir avec moi. Je pris un faux nom, et je rentrai dans le Languedoc , où je me cachais depuis six ans, lorsque votre éminence a bien voulu m'y faire arrêter* La comtesse avait emporté pour un million de pierreries; nous avons tout mangé, monsieur l'envoyé , jusqu'à ses boucles d oreilles. Si je mens^ je veux être roué. Maintenant qu'il ne nous reste plus rien , c'est un coup heureux du sort que d'avoir été découverts , car la misère de ma maîtresse m'aurait transpercé le cœur. Au lieu de cela, je serai pendu tout tranquillement , et la comtesse retournera dans sa principauté ; mais , je vous en supfdie , monsieur le cardi-

nal, dites un mot pour que cette aimable personne ne soit point maltraitée.

A mesure que Massaube parlait ainsi , les rides s'étaient effacées du front de M. le cardinal; ses yeux avaient pris de l'adoucissement, et, finalement, son air fâché avait fait

pk<^ à qudque diose apppodiaiBt d'un sourire.

Uae dâpuiatioii des villes^ de Flandre Tenait d'entrer pour régler des affaires de commeree^ et parmi les earoyés était un tout jeime homme ^ héritier d'une: grande maison deBelgique :

-^ Monsienr de Mariamé, dit le cardinal à ce jetme eaxalier^ les gens d'église seeonnais^ sent mal à juger les cas de galanterie. Donnessmoi^ jâToua prie^ Totre opinio» sm* l'affaire de Massaube^ et pariez^ non pas comme on Flamand^ mais comme un gentiUiomme fârori des dames»

— Par ma foîl monsieur le cardinal^ ré** poixdit Mariaméy si kt comtesse d'Isemliiourg veut; retourner près de son mari^ c'est un devoir que de la laisser partir^ et je m'offre pom* la reconduire; mais si ^e préfère demeurer ici^ la courtoisie fraaiçaise vous oblige à la garder. Quant à M. d» IVfeissaube ^ n'ayant rien autre ehose à lui refrocher que é'avotr inspiré de lammir a une beUe pèrsuMstne^ si j'étais le

gr»id mimstre qui gouverne la France, ye r&a^ le mettrais incontinent sûr le pavé.

— Vous entendez , monsieur l'envoyé > reprit son éminence. C'est un sujet de l'Espagne qui parle ainsi, et non un Français. Vous direz donc au comte d'Isembourg que nous n'avons poii^t retenu sa femme par force, et qu'elle lui reviendra quand elle voudra. Tant pis pour lui s'il n'a pas su se faire aimer d'dle. Madame la comtesse mangera du pain de France aussi long-temps qu'elle le trouvera bon, et toi, Massaube , mon ami , tu peux aller rejmndre ta maîf resàe.

Le chevalier de Massaube fit un. bond de joie, et saisissant les mains du jeune Flamand, il lui dit avec effusion :

— Vous êtes un aimable seigneur ! je vous dois la liberté; ne craignez pas que je l'oublie jamais. Si vous avez besoin d'un coup de main pour vos affaires de cœur, songez à moi ; vous me verrez venir, fussiez-vous en Asie. Les femmes vous rendront le bien que vous me faites , monsieur de Mariamé. Demandez en-

Qore à M, le cardinal de l'emploi pour moi ; je le veux servir jusqu'à ma dernière goutte de sang.

— Nous verrons cela, dit le ministre d'un ton bourru. Massaube, tu es un étourdi. Je te fournirai occasion de te faire casser la tête. Va , mon ami , laisse-nous.

A quelques jours de là , comme la députatiqn du commerce de Flandre s'apprêtait à quitter Paris , M. de Mariamé , en traversant à cheval la rue Saint*Denis^ aperçut M assaube en piteux état. Le pauvre garçon montrait la corde de son pourpoint , et son épée était suspendue après une jarretière en guise de baudrier.

— Comment vont les amours? lui dit Mariamé. La comtesse est-elle heureuse ?

— Hélas ! répondit M assaube , je crains fort qu'elle n'en soit bientôt à manier elle^ même ses casseroles pour l'amour de moi, si le cardinal ne nous prête assistance.

— Permettez-moi, monsieur , de vous offrir ma bourse. J'ai emporté pour mon voyage dix

mille écus dont je n'ai que faire. C'est à la comtesse d'Isembourg que je les enverrai ce soir. Vous devez vous féliciter de la belle humeur où M. le oardinal s'est trouvé Tautre jour; car le roi lui a reproché tout haut de ne vous avoir pas mis devant la justice ; mais son éminence a répondu : « Il faudrait que tous les gentilshommes qui passent le Rhin enlevassent des princesses allemandes. »

— Fi ! le vilain ! dit le dhievalier. J'ai connu que ce cardinal était un méchant homme dans le {<md, en voyant qu'il laissait impuni un aussi grand crime que le mien.

— Que vous êtes de drôles de corps , vous autres Français! reprit M. de Mariamé en riant. Nous ne sauriez jouter avec vous pour l'esprit. Adieu y monsieur. Si vous passez les frontières , souvenez-voias que nous avons fait amitié ensemble.

— • Je ne suis pas de ceux qui oublient les services. Tenez-moi pour un homme qui vous appartient.

Cette aventure et ce voyage à Paris eurent

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