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une irifluenee considérable sur la vie de Ma-^
riamé. Ce jeune seigneur était naturellement mélancolique. Il avait peu de brillant dans Tesprit/mais du bon sens par-rdessus toutes choses et une noblesse accompagnée d'un grand feu de coeur^ qui en faisaient un de ces personnages tendres et dbevaleresques à inspirer de fortes passi(M)3 aux femmis. Ayant eu le loisir de juger les Français, il ne donna pqint dans le travers des gens de la Flandre, qui avaient alors la manie de singer notre cour le {dus gftttchement du monde. Il s'était dit souvent :
— Pour agir comme un Massaube , il faut être Massaube lui-même ou l'un de ses pareilfr* J'ai du sang flamand dans les veines, et je ne ferais que des sottises en me donnant tes airs et les façons d'un Français. Demeurons tel que le ciel m'a fait.
Cinq ans après sa visite à Ruel, M. de Mariamé, ayant reçu le titre de marquis à la mort de son père, était devenu l'un des plus riches et des plus beaux cavaliers qui fussent k la
cour de l'infante d'Espagne, à Bruxelles. Il usait magnifiquement de ses biens, et donnait des fêtes. Ajoutez à cela qu'il avait l'ame fière sans rodomontade ^ une majesté naturelle qui était fort de qualité , les yeux en amande , ce qui ne gâte rien , et vous comprendrez qu'il devait faire un Amadis accompli.
En ce temps-là on vit arriver à la coifr des Pays-Bas une jeune dame espagnole renommée pour sa beauté. C'était la femme d'un nouveau trésorier. Elle s'appelait dona Marie de Cardone,^ et ét^it nîéce, par sa mère, des ducs d'Areos, une fortgrandç maison. Don Antoine d^ Cardone l'avail épousée avant qu'elle eût ses quinze ans, et il en comptait plus de soixante. L'époux avait les cheveux blancs et le dos bien voûté , mais une belle réputation d'honnête homme et tràs-^eapable en politique, ce qui n'est point assez pour contenter une femme de dix-huit ans , avec des doigts dlvoire , une santé d'Espagne et des y^ux noird à fleur de tète. Don Antoine avait beaucoup d'oœupaticms , étant du conseil de régence et
trésorier comptable. Il sortait de chez lui clés lematin^ et n'y rentrait que la tête embarrassée d'affaires qui n'amusaient point dona Marie; mais comme il laissait une liberté entière à sa jeune épouse, elle ne se plaignait point de ses absences. Elle était vertueuse, n ayant pas eu occasion de faillir; si don Antoine n'avait jamais eu l'amour de sa femme, du moins il n'en recevait aucun désagrément, et il eut le bonheur d'un autre côté de gagner la confiance entière de l'infante et le collier de la Toison d'or. On avait beaucoup glosé sur cette alliance, à cause de la différence d'âges qui existait entre les époux, et Y on assurait que dona Marie ne connaissait du mariage que la cérémonie nuptiale.
Dès le premier jour qu'elle parut à la cour, la jeune dame remarqua M. de Mariamé pour le plus joli homme et lé mieux fait qu'elle €fût jamais rencontré. Les yeux d'une honnête femme, quand elle iBSt de raœ espagnole, parlent souvent plt^s haut qu'elle ne le voudrait. Le marquis s'aperçut de l'effet qu'il venait de
produire^ et comme il n'est rien tel que lassuranôe de plaire pour devenir amoureux, il se prit incontinent d'une passion brûlante pour dona Marie. Sans échanger un mot^ leurs regards se dirent {^urtant furieusement de choses et ils s'allèrent coucher en pensant l'un à lautre.
Ce manège d'œillades se poursuivit entre eux long-temps , à la promenade^ aux ballets, à la comédie. Mariamé avait bonne envie de he déclarer ; mais, à cause de la violence même de sa flamme, il se sentait^ le i^œur tout gonflé de craintes au moment d'approcher de sa belle.
Le seigneur de Cardone invita les jeunes o;eM de la cour à venir chez lui. Mariamé eut ainsi ses entrées dans la maison; mais il demeura encore un grand mois dans sa réserve, et dona Marie en était toute rêveuse. Cependant , un jour qu'il vint faire une visite du matin, je ne sais comment il arriva que la dame était seule. Nos amans se dirent mille sornettes, et vous les eussiez crus bien indif-
fërens^ si ce n'est qu'ils changeaient de couleur à tous prc^oB , et que leurs tnajns tremblaient. La jeune femme était au supplice ; elle proposa une partie d'échecs pour reprendre contenance. Ils n'avaient point poussé quatre fois 1^ pièces q«e , teurs genoux s'étant rencontrés sous le guéridon , Mariamé , hors de lui, jeta les édiecs par la chambre et tomba auK pieds de dona Marie. Il fallait que cet^e aimable persdhne eût bien de la faiblesse pour le marquis , puisqu'au rebours de ce que font les femmes ordyiairement , elle ne sut jouer ni l'étonnement ni là colère, et qu'elle reçut ses déclarations avec beaucoup de joie , en lui avouant qu'elle l'aimak-de toulies ses forces. Pourtant, lorsqu'elle vint à se remettre dans l'esprit qu'elle appart3eliait à un autre , et que le monde partait avec mépris de^ femmes qui trompaient leure mtris , die pleura en disant qfu'elle ne consentinait jamais à endommâ^r rhonneur de don Antonio ^on époux. Mariamé ëtftit trop heureux de savoir que la «efadresse de sa bette M était idotitiée pôtt'r "ne se pas con-
tenter d'une assurance aussi agréable. Il promit de ne rien demander de plus, et nos amans jurèrent ensemble de vivre honnêtement jusqu'à la mort du vieux Cardone.
Depuis trois cents ans qu'il y avait en Flandre des Mariamë^ on n'en citait pas un qui eût manqué à -«a foi , et le jeune marquis n'était pa§ pour faire une exception. 11 aurait pu sans doute abuser des bontés et de l'inexpérieiice de dona Marie; mais il avait dans le sang une vieille loyauté qui l'arrèlatt lorsqu'il s'agis^t de tenter une vilaine action dont il se serait repenti sur l'heure. C'était un de ces véritables modèles des héros' de romah d'alors y pour qui les sacrifices las plus pénibles- avaient au fond quelque douceur , pourvu qu'on en retirât de la considération : or , comme dans cette cireonstaiftce , Mariamé n'était payé de sa générosité que par l'estime de sa maîtresse et la sienne propre y sa conduite fut vraiment fort mérîlande.
De son côté^ dona Marie^ qui était pieuse^ se mit à faire assidûment ses dévotions ^ «t ne
cacha aucune de ses pensées à son confesseur, afin d avoir la conscience en repos. Il arriva de ces beaux arrangemens que tous deux s'en allèrent languissant comoie des plantes malades^ pa'dant le rire et Tappétit, devenant distraits et rêveurs avec des fronts tout chargés^ de nuages.
Ils étaient trop jeunes pour savoir se mettre en garde contre la méchanceté du monde. On ne cache habilcament, d'ailleurs, que les pas* sions qui ont du criminel. Il se rencontre assez de gens qui veulent connaître ce dont ils n'ont que faire, et qui regardent les autres au blanc des yeux pour detiner leurs secrets. On comprit que ces jeunes gens s'aimaient, et pourtant on n'en osait pas encore médire. Dona Marie avait un étourneau de frère qui arrivait de France, et qui lui dit un soir devant bien de la cçmpagnie :
— Ah ! ma sœur , que les femmes de ce pays-là savent mieux que vous ce qui est de bon ton ! Je gage que vous n'avez pas d'amant ! Prenez-en donc un si vous ne voulez avoir
l'air d'une sotte. Sachez qu'il n'y a rien de si beau à Paris que d'être galante.
Le seigneur Cardone vint au secours de doua Marie en relevant ces propos ridicules avec sévérité ; mais des envieux firent réflexion que la jeune dame avait balbutié comme une personne démontée qui ^ sans être innocente^ ne possède pas encore le grand jeu des femmes à expérience. Dona Marie s'apercevait souvent de certains regards curieux et perçans, qui lui donnaient de la peine. Heureusement à dixhuit ans on passe vitementdes larmes à la joie. Le chagrin ne durait guère dans le cœur de la belle enfant ; mais à force d'aller et de revenir, il finissait par lui faire quelquefois les yeux rouges, et Mariamé en avait l'ame fendue de douleur.
Malgré la liberté que lui laissait son mari, la dame ayant des devoirs de cour et une grande maison où venait une foule d'importuns, ne pouvait consacrer que peu d'instans à son ami. Mariamé commençait à trouver cette vie-là insupportable. Un matin qu'il se
promenait dans ses jardins^ en rêvant à ses amours, il se ressouvint de l'aventure de Mas-
saube :
— Hélas ! se disait-il en poussant de ^os soupirs, que ces gens qui n'ont point de scrupules «ont heureux I Si j'étais du caractère de ce chevalier, j enlèverais ma maîtresse ; mais, de l'humeur dont je suis, je ne pourrais vivre en songeant qu'on écrit mon nom sur des papiers qui dé^ionorent. Je ne saurais «iffronter les bancs des tribunaux, ni me cacher comme un voleur, ou me laisser appder traître et contumace. Si je faisais cela, mes neveux mettraient quelque jour un voile noir sur mon portraix, comme les Vénitiens sur celui du doge Faliero.
A force de repasser dans sa cervdle cette idée d'enlèvement , elle lui devint bientôt familière. Il s'indigna d'abord à k pensée que des recors voudraient peut-être mettre leurs mains sur «a noble épaule. Il m vit dans l'a- > venir misérable par suite d'uiM confiscation, portant son épée attachée avec une ficelle, prés
de sa maîtresse manquant du nécessaire ; mais il fit aussi comme tous les jeunes gens, et caressa volontiers l'espoir que les choses ne tourneraient pas si mal.
Un soir, en allant faire sa cour, il yit> au milieu des femmes, dona Marie qui était pale d'ennui et de langueur. Il s'approcha d'elle, et lui parla long-temps à Toreille d'un projet qu'il Tenait de concevoir.
-*- Il faut, lui dit-il, que vous demandiez à visiter la Hollande .pendant un mois. Votre mari n'aura pas le loisir de vous y mener; vous partirez seule, et j'irai vous rejoindre.
La jeune dame s'enflamma aussitôt pour cette belle invention ; mais elle n'osait pas demander la permission à son mari. Sur ces entrefaites, don Antoine eut ordre d'aller à Bruges pour affaires d'importance. La dame choisit ce moment pour s'éloigner. Elle ne cacha point ses préparatifs, et prit congé de ses amies en leur disant qu'elle avait une fantaisie de voir La Haye. On chargea les coffres en plein jour sur trois berlines. Dona Marie écrî-
vit une lettre respectueuse pour le vieux Cardone, envoya six cents florins à son confesseur* et monta en carrosse. Les postiU(»is étaient en selle, lorsqu'une troupe d^ cavaliers encombra la rue. C'était l'élite des gentilshommes de la cour qui venaient ^ avec Mariamé à leur tète, faire escorte à la belle voyageuse. Ils étaient pour le moins vingt-cinq. Tous les bourgeois s'en mirent aux fenêtres.
— C'est ainsi ^ pensait le marquis , qu'un homme de ma sorte doit enlever sa maîtresse, à la face de l'univers^ au grand soleil, et non pas de nuit^ comme un fuyard.
Dona Marie/ charmée de cette heureuse idée , donnait force sourires à ses compagnons en acceptant leurs services, et cette fois on allait se mettre en route, quand un carrosse poudreux s'arrêta devant la maison. La portière s'ouvrit, et don Antoine parut.
— Est-ce Vous qui partez ? dit-il à sa femme qui le vint embrasser.
La circonstance ne souffrait pas d'hésitation .
— C'est moi-même , répondit la dame. J'ai une furieuse envie depuis hier de faire un petit voyage, et comme je sais que vos affaires ne vous permettent pas de m'accompagner, je
m'en vais^toute seule. Ces messieurs me conduisent hors la ville.
M. le trésorier n'avait pas l'humeur tyrannique ^ et il le montra bien en disant à sa femme d'un air tranquille :
— Eh bien ! partez, Marie, et ne soyez point trop long-temps absente.
'^ — Je compte demeurer un mois en Hollande.
— Un mois, soit. Je vous le permets. Allez, et conduisez- vous honnêtement.
Le vieux seigneur entra chez lui, tandis que la cavalcade s'éloignait à grand fracas. Dona Marie avait failli s'évanouir des efforts qu'elle avait faits pour surmonter son trouble; mais, après une lieue de route, elle se remit, et n'aurait plus songé qu'au plaisir de voir son amant en liberté, sans le dernier mot de don Antoine, qui lui laissa du sombre dans l'esprit.
L'escorte des cavaliers s'en alla diminuant d'heure en heure. Les plus galans restèrent encore pendant la seconde journée. A la troisième^ ils n'étaient plus que trois y qui prirent congé vers le- soir, en abandonnant Mariâmes qui parlait d'aller jusqu'à la frontière.
Nos amans firent un voyage fort agréable , et vécurent ensemble un grand mois si^ns trouble ni gêne , se parlant de leur passion Je plus doucement du monde. La tentation était pressante pour le marquis de tâcher à déchirer le contrat du vieux Cardone; mais la dame demeura fidèle à ses devoirs avec une belle obstination ^ peut-être à cause du dçrnier mot de don Antoine , qui lui revenait souvent à l'imagination durant le chemin.
Si le moment du départ avait été délicieux, celui du retour fut bien moins çl^armant. Don * Antoine avait appris que Mariamé conduisait sa femme. Les langues perfides avaient voulu exciter sa jalousie. On l'avait même raillé quelque peu. Un autre vieux seigneur, horiime brutal, qui avait reçu de son épouse de grosi»
désagrémens pendant.quHl était à l'armée, dit u^ jour en face à don Antoine :
— Nous pouvons nous donner la main^ seigneur Cardone; votre {emme vous doit tailler de la rude besogne, depuis un mois qu'elle court la campagne avec un galant de vingt-cinq ans.
Cependant Mariamé déploya ses façons d'agir chevaleresques pour ramener sa belle au logis. U écrivit à ses amis de le venir chercher à une journée de marche, et ils arrivèrent trois fois plus nombreux qu'ils n'avaient été au départ. Leur entrée dans la ville fut un véritable triomphe.
— Monsieur, dit Mariamé au vieux Cardonc , dona Marie m'a fait l'honneur de me choisir pour l'accompagner dans son voyage.
Je sais qu'il y a des gens disposés à en mal parler ; mais un homme de mon nom et de ma loyauté n'es^ pas fait pour supporter le soupçon. Si donc il vous revient aux oreilles quelque médisance, vous m'obligerez de m'en avertir, afin que je tue celui qui aura tenu de méchans propos.
Don Antoine remercia le marquis avec sa politesse et son flegme ordinaires; mais Mariamé apprit le lendemain que dona Marie était retirée au couvent des Ursulines. Voilà notre amoureux aveuglé par la fureur, se disant offensé mortellement et ne faisant plus que des imprudences. U envoya un défi au vieux Cardone : pour toute réponse il reçut un ordre en bonne forme de passer la frontière avant deux jours. Le marquis s'en alla droit au palais de l'infante, flanqué de ses trois frères et de ses oncles, tous gens renom- ' mes pour leur grand courage, et, comme lui, un peu portés au roman.
Si M. de Mariamé se fût retiré sans bruit et qu'il eût envoyé sa famille parler en sa faveur, on l'eût sans doute rappelé bientôt; mais étant venu lui-même, le front haut et avec un cortège menaçant, on ne pouvais plus lui céder; on le força de partir. Il trouva néanmoins, à la frontière un courrier qui lui remit une lettre où l'infante lui donnait, en termes obligeans , la promesse que son exil ne
durerait que six mois. Son altesse lui commandait de ne point slnquiéter de dona Marie et de patienter jusqu'à là mort du TÎeux Cardone« Il reçut encore à La Haye une ëpitre fort tendre de sa maîtresse, avec une belle mèche de dieveux qu'il posa incontinent sur son cœur, et qui le rendit presque joyeux.
Avec ses airs de héros, son Véritable naturel de gk^and seigneur, sa fortune et sa belle figure, M. de Mariamë trouva sur son dhemin bien des dames qui l'auraient volontiers consolé de 'ses ennuis ; mais il aimait t^op dona Marie pour songer à lui être infidèle. Il s'en alla, jetant à pleines inains Vot et les présens, donnant de la musique et des collations , sans demander jamais , en retour de sa magnificence, que l'amitié des plus belles, ce qui lui valut une réputation d'homme singulier partout ou il passa. Comme il n'y avait enclore que tirois mois d'écoulés après qu'il eut achevé de parcourir la Hollande, ii se r«^dit eti Dan6« marck , et voulut visiter la Suéde , à caus(^ du
bruit que faisait alors la sagesse précoce de la reine Christine.
La coàir de Stockholm n'ëlait composée que de philosophes et de vieilles gens qui maniaient des plumes. I^a reine s'était prise d'un amour extrême pour les lettres et les sciences. Le ch^mûdier Oxenstiern se plaignait qu'on ne' trouvât dans le conseil que des grammairiens. M. Descartes était en grande faveur. Christine, à peine âgée de vii^gt-quatre ans, se levait à cinq heures du matîn pour causer avec lui des tourbillons et de cent choses dont ^ à son âge, on ne se doute point d'ordinaire:
Les jeunes gens n'ayant pour eux que leurs agrémens naturels n'étaient pas en faveur^ et la reine affectait un m^ris particulier pour les qualités brillantes qui les auraient fait réussir à d'autres cours. Toutes les dames ne partageaient point ces préventions noyales; mais celles qui avaient de l'estime .pour fes giBns de bonne mine s'en cachaienit aveo le plus grand soin, et 4es plus indifférentes aux hdiles choses feigaaieni de chérie tout
ail moind i'asironomie et les mathématiques^ Quoique la reine n'eût pas encore parié de son abdication comihe d'une affaire bien art&iée, on prévit de loin, à ses autres bizarreries, qu'elle en viendrait à cette folle résoluldon. La jeunesse en accueillit l'idée avec plaisir, et se groupa aussitôt k l'entour du prince Charles-Gustave, cousin germain de Christine : ce fut de ce coté!f|ue Mariamé chercha des amis. Il en trouva peu , mais bien plutôt des ^vieux et des ennemis, à cause de ses richesses et de ses grandes manières, qui le faisaient bien voir des dames.
liCs pi^emières maisons de Stockhollm s'oilvrinait pour le marquis > et il y ftit d'autant inieux accueilli qti41 se fit précéder par quelques )[>rësens. Un jour qu^il était assis auprès d'une jeune Veuve , à Tune dies réunions du grand^-diffiftcelier , Marfamié fut complimenté par c^tedame sur un gros- diamant qu'il avait à Mn ehiipeau, et qui jetait des feux acfmirables. Le «larcfuts ôta sur-le-champ ce je>yau du milieu de ses plumes et roiTrit-gracieuse^-
tnent. Cette belle personne^ qui était de Lithuanie, où les femmes aiment fort la parm^e^ accepta le diamant et pria Mariamé de venir dîner chez elle le lendemain. Or il arriva qu un gentilhomme^ nommé Galé^ Salvius^ qui éiait des intimes du prince Charles-Gustave, recherchant depuis peu la main de cette veuve, conçut une furieuse jalousie contre le marquis. Il y avait noabreuse compagnie audiner du lendemain, où Mariamé tenait la place d'honneitr. Sa générosité lui valut bien des éloges ; il répondit aux poUtesses de la jeune veuve par des complimens. Ce n'était que du savoir-vivre; mais le seigneur ôaléas crut y voir de la galanterie, et il en fut au désespoir* Ce gentilhomme avait du sang italien dans les veines, par sa mère, qui était de Toscane ; il résolut de se défaire de son concurrent à la florentine, c'est-à-dire en Tassassinant.
M. de Mariamé s'en revenait chez lui vers dix heures du soir , précédé de deux valets à flambeaux « lorsqu'il reçut par derriéi^ un grand coup d'estoe , dont il fût resté sur ]k
place ^i la lame^ donnant à faux dans les plis de son manteau^ ne lui eût passé sous le bras^ Le marquis tira prestement son épée, en s'adossant à la muraille pour faire face aux assaillans, qui étaient au nombre de cinq et tous masqués. Il était aussi habile que courageux , et fit si bien que les assassins^ voyant leur coup manqué, lâchèrent pied après lui avoir tué ses deux laquais. Mais, comme cette vilaine atta*que Tavait mis en colère, Mariamé poursuivit celui qu'il croyait le chef de la bande, et Tap-pela coquin et poltron, en le frappant du plat de Yépée sur les épaules. Cet homme se retourna pour croiser le fer avec le marquis, et ils n'eurent pas £ait trois passes que Mariamé hii donna delà pointe si avant dans la poitrine qu'il le fit tomber à la renverse. En le voyant plein de sang et tout en convulsions , le marquis ne sentit plus de colère, et lui ôta son masque pour le secourir : il reconnut alors Ga-r léas Salvius.
— Revenez à vous , seigneur, lui dit-il ; la jalousie tous a égaré. Je ne songeais* pas à vou^
enlever \otte maillasse. Votre eonduite n'e^t pas beUe ; mais je yùué la pardonne de tout mon cœur. Prenez courage^ TotriB Measure n'est peut-être pas diingereiuse.
Ck^pendant plusieurs bourgeois ^'étaient âasent blés ^ tandis q<ie d 'autres oduraîenl au poste le plus voisin (ibercher miàn«^foi^të. Mariamé se vit bientôt entouré d'tm cercle de mousquetaires , et le lieutenant qiii les oom-i mandait mit le chapeau à ki main pour l'a^rê* ter avec les égai*ds dus à une pe^onne de qualité.
— Vous pailles en vain à ee aeignéui* que voué vraie» die irappet > dit-il. V(»là une fort miMivaiée raiocmfre pour vbus> m<msieur. Je m'y connais : ee gentilhomme ressemble dia- Mement à quelqu'un qui s'en va moUranf «
— Aàdez-4abi dono à lui donner secours ^ disait Maiîamé.
-* C'est l'affaire du chirui^em la mi^ane est de vous arrêter, si vous voulez bièd lé periliettre^
Le seigneur Galéas i^ulait ses yeux eomtne
un homme pleîa de rage ; il cria d'une voix étouffée :
— Ne le laâasez pas édiapper. U m'a tué^ parce qu'il aime aia maîtresse. Ayez soin qu'il meure.
— Ne m«iife£ pas en un pareil fittomeiit si vous youlei^ aarUTer votre ame^ r^fk)adit le marquis* C'est voits^ qui mf avez attaqué lâchement et par derrière.
-^ C'est liâ^ dit encore le moriboïid; c'est \m qui m'a tué pdur ^pdusear ma maillasse.
— 'Chien de traître , tu en as menti ! s^écria- Mammé.
MaiË GaléflLS rendit Fsme en répétant qu'oa l'avait assaasiné* Tout le nïonde eut. pitié du trépasdé. Ceitr <|ui n'avaient rien vu jurèrent que le jsMurqnis était un imposteur, qui venait de frapper aôus leurs^ yeux ce brave et aimable gent^hoahme par utie abominable perfiwKe.
Mariamé eut beau {«'Otescer , oM ne le voulut pas croim, et la caûaiUe l'escorta jusqu'à la. dtaddle 9tnec un grand bruit d'injure».
11 y avait eu depuis peu dans Stûekbohn des.
guets-apens d^ ce genre ^ et dont on n avait point retrouvé les auteurs. La famille et les amis de Salvius étaient puissans et jetèrent les hauts cris. Le prince Charles -Gustave leur promit qu'ils auraient la vie du coupable. Le marquis étant étranger et banni de son pays y ne pouvait espérer de grandes protections; il comprit qu'un terrible orage grondait sur sa tète. La reine le voulait fah*e juger par un conseil militaire, qui Teût envoyé, dans les vingtquatjne heures, aux fossés de la ville, pour être fusillé ; mais lambassadeur d'Espagne fit opposition à cette mesure, et obtint que le procès fut mis entre les mains du prévôt de l'hôtel, comme si Mariamé eût été de la cour de Suéde. Les dernières paroles du défunt semUaient (tes preuves accablantes contre le marquis. Les valets du sdigneur Galéas se gardèrent bien de démentir leur maître et d'avouer qu'ils avaient reçu de l'argent pour l'aider à tuer un homme. Ceux de Mariamé étaient morts dans la bataille. Le caractère chevaleresque de l'accusé n'était point comiu dans ce pays , et les amis.
qui pouvaient témoigner en sa faveur ou le soutenir par leur crédit demeuraient à plus de trois cents lieues, et ne songeaient point à traverser la mer Baltique.
M. de Mariamé n'avait, pour résister à ce terrible coup du sort, que sa fermeté, sa conscience pure et cet air de droiture qui brillait en lui par le regard, le geste et la parole. Malgré les preuves qui s'élevaient en grand nombre contre lui, les juges tombèrent dans une étrange perplexité dès le commencement du procès. Il en arriva que la cour et la ville s'occupèrent de cette affaire. Les savans et grammairiens en firent le sujet de leurs conversations; la reine elle-même ne parla d'autre chose, et comme on tardait beaucoup à prendre une décision, bien des lettres en furent écrites à des gens de tous les pays.
La fille de Gustave-Adolphe avait un génie fort édairé; mais la flatterie l'avait déjà' un peu trop accoutumée à se croire infaillible dans sesjugemens. Elle se prononça contre le mar^ quis , un soir, en causant avec tous les beaui:
esprits qui Tentouraient. Vodeius i^ partagesi point son avis^ et pensa que dans le doute on devait s*abstenir; M. de SauMaise croyait à rinnocence de Mariante. Ce savant était fort orgueilleux, et soutenait toujours ses opiniona avec aigreur; la reiile s'emporta contre kii > et pour mieux prouver (}ue la raison était de son coté, elle jura que Mariamé serait mis à mort, parce qu'elle le voulait. La difficulté se trouva ainsi tranchée le plus nettement du* monde, et le prévôt de Thotel se vit tiré dé son em-* barras*
Tandis que le marqtsb de Mariamé défen-« dait à grand'peine ses jours et son honneur, le ciel seiAblait se jouer de lui en le fovorisant d'autre manière, èafns qu'il eu fût instruit. Lo vieux seigûeur Câi^doUe, usé pâi* fe travail et les soucis de là vie politique, avait f etidu l'dme. Dona Marie était $ortie de son couvent. Assez de jeunes g^s se moutrèrent dééirétfx d'^tfer €tï posse^^ou de sa peri^ôfune et de sa belle fortune; mâb «Me n^écait point de ces femmes légères qui oublièut qu'eHes ont doAné leur
cœbr à un absent. Son premier soin fut d'ob-» tenir le ra^ipel de Mariamë. L'infante^ qui avait de l'amitié pour elle f he la laissa pas prier long-temps ; cependant dona Marie apprit Irrec bien de Vinquiétude que la famille du marquis ignorait ce qu'il était devenu. Ce fut un des Jètines gens dont elle avait refusé la main qui se chargea de l'en informer avec uti zèle offî* cieux. Il lui montré une lettre d'une pertonne de Stockholm > où l'aventure et le procès qui ooéupaient la coiir étaient racontés tout an long. Après le premier moment de la douleur ^ dona Marie ne songea qu'aux moyens de sauver 9oa âmantft £lle cotirut chez l'infauïtë^ et eoi obtint une l6ft#e pressante, adressée à la weme Christine^ et puis elle partit pour la Suède avec toute la dil^enoe possible. L'aria qui œndamnait M. de Mariamé à perdre la vie par la hache venait d'être prononcé le mati^ même du jour où dona Marie arrivait dans Stookholmi et ce fut la première c^se qu'elle apprit en descendant de carrosse* Elle quitta ses robes de voyage en toute hâte pour prendre des ha-
bits de cour. Ses femmes ne pureot empêcher qu'il y eût du désordre dans sa toilette ; mais elle n'en était que plus charmante^ et sans doute elle s'en aperçut elle-même vaguement, car elle murmura en jetant le dernier regard sur son miroir :
— Hélas ! pourquoi faut-il que mon sort dépende justement de cette rdne qui étale un grand mépris pour les passions et les faiblesses de son âge? J'aurais plus d'espérance si j'avais à prier un jeune prince. Mais il n'y a pas à balancer.
L'ambassadeur d'Espagne envoya chez la reine demander sur-le-champ une audience pour dona Marie. Bien en priî à la veuve du vieux Cardone de s'être munie d'une lettre au cachet royal, car on ne l'aurait point reçue sans cela. Sa majesté fit réponse qu'elle était en conférence avec deux sa vans *, mais qu'elle iiiterromprait ses occupations pour prendre . connaissance de l'épître de l'infante. En effet', lorsque la jeune dame se présenta, la porte du cabinet de la reine s'ouvrit, et dona Marie se
trouva* en préseace de Christine. Dans le désespoir où die était^ la maîtresse de Mariamé se sentait la goi^e serrée au point de ne pouvoir prononcer une parole. Heureusement sa majesté lui donna le temps de se remettre, en lui disant de bin , sans la regarder :
— Asseyez-vous, madame, je vous écouterai dans un instant.
. Dona Marie se retira dans un coin, et parvint tout doucement à surmonter assez son troublé pour faire attention à une scène comme on n'en voit.guére chez les princesses.
La reine Christine avait le visage pale et les traits fort marqués, le nez un peu long et pointu. Ses yeux avaient de la dureté. Sa taille était petite, et sa démarche ressemblait si peu à celle qui est ordinaire aux femmes, qu'on Feût prise volontiers pour un écoli^ en déguisement, ou pour une de ces filles de Bohème qui font une vie libertine. Son costume offrait un mélange de ceux des deux sexes. Le principal vétemait, fendu sur le devant et fixé à la taille par une ceinture, était plus long que
1,68 justaucorps des hommes^ miiis bien trop court pour qu'on pût Tapp^ler une robe. Lpdessous on voyait des espèces de chausses lon-^ gUfss. Sa m^esié portait des bottines rouge^ garnies de fourrures , et avait sur ia tête un bonnet à glands d 0|^ j comme ç^iax des Mos*^ covites» En voyant oetteétrange petite personne ainsi accoutrée^ avec des mouvemens bswsques et une voi:i: perçante, dona Marie^ habituée aux douces parole et aux belles maniées de TËs^ pagne ^ eut peine à se figurer que c'était là cette reine si renommée pour ^ sagesse , et qui parlait d^ tout comme «m docieur^ en huit langues différentes , dont étaient le grec et le latin.
Christine dissertait dans ce moment avee deux homiei^s vêtus de noir ^ que dopa Marie aurait piis pour de méohans ecnnibes si die les* eût trouvés ailleurs. Cétaknt le célèbre M. Meibom et le hibliothécaire^ M. Naudé, qui venaieojt, le prwiier de Leipsid^ et le se-^ cond d^ Paris. Quoique la canvérsatîofi «e fift en allemand, et ^ue cette langue êài\ (amiliéite
à doQ4t M^rîe, etb n'en comprit pas la moitié^ à cai^pe du «ujet^ qui n'était point à sa portée; et à^ quelques mot9 grecs qui revenaient fort souvent ; elle devina pourtant qu'il s'agissait de Mu din^e des Athéniens.
. -^ Puisque les femmes de ina cour ne peu- Yimt se passer de remuer leurs jupes ^ disait la reinè^ il faut bien que je leur accorde la permîssicm de sauter ; maib comme ces ftitiles dé-« l^ssfnens me sont fort ennuyeux, je veux du mœns y trouver sujet à occuper 1 esprit. Je laisse aux ignorans les courfmles et les violons ; c'est avec vous, messieurs, que je prétends ouv|rirlebàl par la véritiiUçr danse grecque.
*n- Avw nous ! s'écrièrent les deux savans ; i^pi^ noi|3 n'avons jaimais su faire un pas de notre vie»
— Voi|$ r^isonnest si bien sur ces mati<^f*es que la pratîq^uo vous sera facile^ Vous me l'enseignerez de vQtm mieux , et nous trouverons bi^.Wi joueur de gùitane:en ëlâtde nianièr le lélbracorde.-
— Nous ne sommes plus à l'âgeoù l'on danse,
madame^ et votre majesté court le risque d avoir en nous de fort mauvais compagnon^.
— Nous ferons mieux que vous ne penseàs.
J'étudierai avec soin ce que vous m'avez dit aujourd'hui , et je prendrai pour modelée les gravures que voilà. Le temps presse. Mettezvous au travail^ et nous commencerons ce' soir nos répétitions. C'est une faveur que je vous fais , messieurs ; je terminerai ainsi les querelles des trois princes qui se disputent l'honneur de me mener danser. C'est à la science que je donne la préférence. Allez, et soyez prêts pouf ce soir.*
La reine n'était pas lâchée saiis doute dé faire voir à l'étrangère qui devait porter chez l'infante les nouvelles de sa cour qu'on né s'amusait point, à Stockholm, à des bagatelles, et que la fille du grand Gustave consacrait ses loisirs à des passe-temps homériques.
— Approchez-vous, madame, dit sa majesté à doua Marie quand tes deux savans f u-^ rent partis. N'avez-vous pas une lettre de sim altense Tinfante?
Dona Marie remit la lettre^ et toute son ame passa dans ses yeux pour regarder la reine tant que dura la lecture. Christine parut demeurer indifférente, et releva la tête avec assez de fierté quand elle eut achevé. Elle fit ensuite un sou* rire malicieux en disant sur le ton du badinage :
— Notre sœur Tinfante prend fort à cœur les intérêts de ce Mariamé; mais elle ne me dit point les motifs de cette grande amitié. Je ne comprends pas non plus pourquoi elle a choisi une femme pour son courrier; c'est peut-être que vous avez d'autres confidences à me faire J
Dona Marie était parvenue à dominer son émotion dans ce moment critique; elle ré«pondit sans hésitation :
- — ^ C'est autant par amitié pour moi que pour M. de Mariamë que son altesse a fait cette démarche auprès de vôtre majesté. Le marquis m'aime depuis plusieurs années, madame, et la hache qui doit trancher sa tète frappera deux personnes du méane coup. Je ne lui sur^
vivrai pas* Voilà pourquoi je suis venue ici moi-même.
— J'entends ; c est une afi&ire d'amour. Je vous avoue^ ma chère^ que je ne prends Jamais conseil des passions ni des gens soumis à leur empire. Ce serait le moyeu de gouvcâmer fort mal. Ce Mariamé a commis un crime.
— Il est innocent, madame, interrompit Marie avec force. C'est Tame la plus gâ:iéreuse qui soit au monde« C'est pour cela que je l'aime et qufs . l'infante vous prie en sa fa* veur. '
-«*- C'eslnà-nlire que vous Je croyez innocent, parce que vous l'aimez; mais le tribunal et moi,. qui ne sommes point aveuglés, nous en avons jugé autrement.
— Vous avez été trompée par de fausses apparencesy madame ; je ne sais point ce qui est arrivé, mais je ccmnais Mariamé, je me connais moi<-même ; je n'aurais jamais aimé un homme capable de commettre une lâche action. Il xù» suffit de penser à la oeM[idiiite du marquis dans nos amours, à sa loyaulë qu'il a poussée jus-
qu a rhérofeme^ pour assurer, sur le salut de mon ame ^ ^11 est innocent.
— Quelles sont donc ces héroïques £kçons d'agir ? demanda la reine dédaigneusemefat^
Dona Marie raconta naiveàaent toute ThistxÀj^ de ses amours^ Elle parla des sc^^ii^ules qui avaient empêché le marquis ée porter dommage à ThonneUr du vieux Gardone. E^le peignit, atec les couleurs qu'on aimiftk alors ^ ce caractère de héroè de rôinan> et se sacrifia dle-mi^e^ dans son récit, pour répandt^è plus d'éclat sur les mérites de Mariamé.
— S'il m'en avaii pressée, disait -elle en baissant les yeuK^ je serais devenue coupable pour liii> madame, car je n'aurais su lui rien refuser j mais c'est à hii bien plus qu'à ma vertu que je dois d'être restée pure i et ciependant je h'ignorais pas eombien il lui en ctm^ tâiit de vivre ain^, puisque je le veyais dépérir par l'ennui et la tristesse. Jugez de mon dëtespoir lorsque, apré^ tant de peines ^ j 'ai appris que la liiort menaçait de m'arraclmr une personne qui m'est si chère, et dans rinstant où
nous allions enfin élre unis l Son allesse Tinfante a été touchée de mon malheur : y serezvous insensible^ madame?'
— Lecrime pourlequel votre amant est condamné n'a pas été commis sur les terres de son altesse^ et je n'ai pas les mêmes raisons qu'elle de m'intéresser à ce gentilhomme. Je ne suis pas une princesse comme les imaginé M. de La Calprenède. Les jugemens de mes tribunaux seront respectés; M. de Mariamé mourra.
— Quoi! madame^ vous renoncez donc à faire jamais grâce aux malheureux?
— Je n'y renonce pas ; mais il faudra^ quand j'arrêterai Tépée de justice, que le coupable ait d'autres titres à mon indulgence ; que ce soit un savant, un philosophe ou un bel esprit.
— Hélas ! madame , Mariamé n'est rien de tout cela; mais il sera plus utile aux hommes que les savans par l'exemple de ses grandes qualités. U est courageux, noble et miagnifique, respectueux aux lois et pitoyable aux infortunés. Jamais condamné ne sera plus digne de votre clémence.
r-> Les tètes couronnées ne doivent point sentir comme le reste des humains. La faiblesse en elles est un crime. Je tiens du ciel la fer^ meté de mon père , le grand Gustave ; sachez que si vous réussissiez à m'émouvoir au point de m'arracher la grâce de ce Mariamé , j'ab* dicpierais demain pour aller écrire des romans avec Scudéry. Je méprise ces passions qui troublent les sens et le jugement. L'amour est une mauvaise recommandation auprès de moi.
— Puissiez-vous le connaître bientôt ! puis^ siez-vous être dévorée de toutes ses flammesl que le souvenir de celui que vous allez faire mourir vous accable alors et change vos dé-^ lices en amertume !
— Imprudente ! vous ne savez pas ce qu'on risque à m'offenser.
Dona Marie tomba sur ses genoux;
— Ah| pardonnez- moi ^ dit -elle en pleurant; votre majesté ne comprend pas madou-^ leur; mais la colère est une de ces passions dont elle ne veut pas ressentir le trouble.
— J« a'ai pokat de oolàre^ reprit Clxristine en fiaisaot un effort »ur eUe-méme; refevezvous. La prière est inutile. Je ne veux pas être touchée. Je suis &cbée de ne pouvoir être agréable à l'infante dans cette occasion. Dchmain on vous remettra ma réponse à sa kttre,
— Accordie2>-moidumoin»unegfàce. Faite»
que je Toie Mariamé; que je puisse le con* soler et recevoir ses dernières pensées. Donnez-moi l'autorisation de le visiter dans sa prison à toute heure pendant le teeaps qu'il hii reste à vivi«.
— Je vous l'accorde. Les ordres «écessaîres seront donnés pour que voua demeuriez avec lui y si vous le désirez , pendant trois jours , ear c'est le plus long délai qui puisse précéder l'exécution de la sentence. C'est par considé^ ration pour ma sœur rinfismte que je fais cela. Quand voulez- vou^ aU^ à la prison ?
~ A l'inâtant même.
La veine écrivit un billet au commandantde la citadelle, tandis que dona Marie mar**
chait avec agitation par la chambre, en répétant:
— Je vais donc le vœr I 6 triste et délicieux moment ! Mcm Dieu ! je vous donnerai ma vie entière après ces trois jours , si la douleur ne m'emporte point.
Qnand le billet fut achevé, Marie s^enftiit au plus vite, oubliant de [M*endre congé de k reine avec les formalités d'ueage, quoiqu eHe n'ignorât point les d^ails de rétiqueile. Christine haussa les épaules en disant :
— La malheureuse est folle d'amour !
Puis elle se mit à étudier gravement la danse
grecque d'après les mstructions du kiUiothécaire Maudé.
M. de Mariamé crut faire un songe quand la porte de sa ipnson s'ouvrit et qu'il vit dooa Marie se jeter à son cou. Ils n'eurent d'abord la force de parler ni l'im ni l'autre.
— Hélas f dît enfin dona Marie toute en larmes , dans quel horrible lieu je vous retrouve!
— Ne m'en faites pas de reproches, Marie ^
je suis innocent. Le malheur seul m'a précipité où vous me voyez. Mais ne perdons pas un temps précieux dans les explications : resterezvous quelques heures dans ma prison?
— J'y resterai pendant ces trois jours. Je ne te quitterai plus d'un instant. Je te veux conduire jusqu'au pied del'échafaud. J'y yeux monter avec toi^ s'il est possible, et mourir, du coup qui te tuera.
— Gomment ! tu peux demeurer ici jusqu'au dernier moment ?
— Jusqu'au dernier momeut; la reine le permet.
Le marquis leva ses bras en l'air en s'é>criant :
— Soyez béni , mon Dieu ! vous me donnez plus que je n'aurais osé vous demander. .
Us s'assirent alors et se contèrent longuement tout ce qu'ils avaient souffert, Mariamé tenait entre ses mains celles de sa maîtresse; il sentait sur son épaule cette tête qu'il chéris-, sait de toute son ame s'appuyer avec ïa tendresse et l'abandon de l'amour qui n'a plus
de contrainte. Des soupirs g[jg|iis de Jangueur et de tristesse caressaijemt ses joues, et des cheveux plus dQux que la soie se mêlaient à ses cheveux. Le marquis promena des regards fort préoccupés sur le chétif mobilier de son cachot et sur son lit de prisonnier; son cœur bondissait de joie ; le feu courait dans ses veines. C'était assurément quelque piège de ces démons qui assiègent les condamnés pour les exciter à mal faire dans les heures suprêmes, et Mariamé comprit le danger où il était.
— Écoute-moi, Marie, dit-il ; je veux profiter de la faveur signalée que le ciel m'accorde. Tu es libre , nous nous aimons ; la mort va nous séparer; sois à moi ce soir même.
— Je le voudrais, mon ami; mais il faut aussi sauver votre ame par une vie exemplaire pendant ces derniers momens.
— C'est ainsi que je Tentends. Il faut que nous soyons unis par un prêtre avant la nuit* 11 me reste encore trois jours, j'emporterai du moins une consolation ; je connaîtrai le bonheur que j'espérais goûter pendant bien des
années. Peut-être ne mourrai-je pas tout en*ti^; au Keu de ne laisser qu'une amie sur la terre, j'y yeux laisser une veuve. Écrivons à la reine; tu porteras ma supplique. Si Ckris^ tine a des entrailles , tu sauras Tëmouvoir.
M. de Mariamé , comme ^us les grands seigneurs, ne se piquait pas d'être (ori verdé dans réloquenoe ou les lettres; c'était assez alors de savoir apprécier les beaux esprits sans l'être soi-^même. Il n'eut point recours aux finesses ni aux antithèses ; il écrivit à la retne tout naturellement ce que lui dicta son cœur , et comme il l'avait plus noble et mieux placé que personne , on verra tout-à-l'heure si les inspirations en étaient heureuses.
Vers cinq heures du swr environ , la reine Christine sortit de table ce jour-là, et fit ouvrir les portes. Sa majesté n'était pas en bette humeur. M. Descartes Tavait hardiment contredite sur jrfusîeurs points de philosophie, et lut avait presque dcmné à comprendre qu'elle n'y entendait rien. M. Vossius avait mal fait sa cour, en disant à la reine que ses armées étaient
assez puissantes et sa gloire assez grande pour qu'elle n'eut point de honte à se Toir un peu battue dans la eonversation. Pour comUe d'ennui^ la danae grecque arait mal réussi à la répétition. .M. Naudé, dont la langue était si déliée^ n'avait rien su foire de bon de ses jam^ bes^ etM. Meibom dansait coiniineunemplatre.
On se moquait déjà de eette royale fantaisie , et le médecin Bourdelot^ qui se donnait imprud^nment ee parier-franc qui le fit bannir plus tard, osa dire que les danseurs athâiiens montrwaient bientôt qu'ik possédaient la sagesse d'Aleibiade, la grâce de Timon ^ les agràaens de Socrate. La reine pouvait de la confiasion de ces ssffcasmes, qu'dHe feignait d'ignorer. Une des fittes d'honneur, qui causaitavec im gentilhomme qu'elle devait épouser btentôt , eut le mafiieur de regs^rder Christine d^un air où sa majesté crut voir de h raiUerie. Ge fut oemme la goulïle d'eau qui £!iit déborder te vase trop plein, ou comme le fauneiAx biscuit qui servit phis tard de prétexte à Louis XIV pour soulager sa colère contre ses neveux, en
brisant sa canne sur le dos d'un laquais ; Christine.éclata en reproches terribles, disant qu'elle savait bien les discours moqueurs que tenaient ces êtres sots et ignorans qui portaient des jupons; mais qu'elle les chasserait de sa maison et se ferait sejrvir par des hommes.
. r — La nature, ajouta la reine, s'est troùipéé en faisaiît de moi une femme ; je saurai le prouver à l'univers.
Christine était encore émue et la cour consternée de cette esclandre, lorsque l'ambassadeur d'Espagne entra , et pria Sa Majesté de lui accorder quelques minutes d'entretien. 11^ est rare que les grands emportemens ne soient pas suivis chez les princes d'un peu de confusion, à cause du manque de dignité qu'il y a toujours dans la colère ; aussi la reine , dont le maintien était devenu embarrassé , fut-ellè satisfaite de cette interruption. Elle parut écouter favorablement tout ce que l'ambassadeur lui voulut dire touchant la supplique de Mariamé. Elle consentit même à quitter les grands appartemens pour se rendre dans un:
salon d -attrate -où dona Marie s'était* arrêtée. Gomme la prière du prisonnier lui sembla tout d'abord singulière, elle se fit suivrede M . Descartes et du fameux général Torsténson, qu'on appelait le Condé de la Suède> afin d'avoir au besoin quelqu'un à consulter.
— Vous me donnez dé l'occupation avec vos amours ^ dit-elle à dona Marie sans trop de sévérité.
— ' Hélas ! madame, c'est que l'heure presse, et que ma vie se réduit à ces trois jours, dont le premier est déjà presque achevé.
— De .quoi s'agit-il? Yous vouiez vous ma-^ rier avec ce condamné que .la mort va prendre et qui n'a qu'à peine le temps de s'y préparer?
— Je n'y aurais point songé, madame; c'est lui qui le désire, et je veux tout employer pour répandre quelque douceur sur ses derniers momens. -
— Voyons donc en quels termes il me fait cette étrange prière^ Monsieur Descartes> donnez-m'en lecture.
Descartes ouvrit la leltra du mttrquii^ et iut à voix haute : /
fc Avant d'oser rien demanda à votM auguste majesté , je la dois renœrci^ du fond de mon ame de m'avoir accordé une joie que je n'espérais plus goûter^ Vous m'avez envoyé un ange qui a changé ma prison en un s^our |du8 beau que le palais àes empereurs^ Faites que cette insigne faveur soit compiéfei J'ai toujours brûlé du désir d'être uni à la personne qui vous remettra cette sup{dique; je puis encore voir réaliser mes espérances > si votre majesté le veut bien permettre. Il faut que je sauve mon ame ^ et que je laisse dona Marie de Cardone pure de toute souillure; cependant nous sommes jeunes tous deux, et la passion est si forte en moi que je nû plus le loisir de pens^ à la mort. Je suis catholique > et je n'aurais point le courage^ au pied même de l'échafaud , de me repentir des péchés que l'amour me pourrait faire commettre» Daignez regarder avec attenticm cdle que j'aime^ et sans doute vous comprendrez , en la voyant belle
Gomme elle est p que ces trois jours vaudront pour moi usie vie entière. »
M. Descârtes interrompit sa lecture à ce point pour jeter un regard sur dona Marie, que la douleur rendait plus charmante encore que d'habitude, et sa voix était notablement altérée lorsqu'il continua :
(c Je n'accepterais point de rester «ur la terre s'il me fallait renoncer à mon amour; je ne dirai donc pas que je me ris de la mort, mais que j'en voudrais souffrir mille fois les tortures pour qu'elle ne fiit point une séparation. Il serait dommage pour la gloire de votre sexe que le beau dévouement dont ma maltresse veut donner l'exemple rencontrât des obstacles. Votre majesté se mariera quelque jour; puisset-elle goûter pendant sa vie entière le bonheur dont je suis assuré de jouir si ma prière est exaucée! »
— Que dois-je faire, Descartes ? dit la reine. Il y a, ce me semble, dans ce jeune homme une liberté d'esprit qui excuse les faiblesses et les ridicules de la passion.
— Si l'amour est une faiblesse répondit M. Descartes, il faut avouer qu'il n'en a point, cette .fois, les apparences; bien au contraire^ il donne à M. de Mariamé un courage remarquable pour affronter une chose assez généralement redoutée, la mort violente.
— Au diable toutes ces finesses ! s'écria Torstenson ; votre majesté n'a que faire d'éplucher ainsi les mots. Il faut marier ces pauvres jeunes gens , les marier au plus vite. Je voudrais être catholique pour leur servir de témoin et voir la cérémonie. Ce garçon-là doit être un beau cavalier, s'il a le corps construit comme l'ame. Je supplie votre majesté de se prêter à ses désirs.
— Allons ! je. donne mon consentement. La cérémonie se fera dans la citadelle. Nous chercherons un prêtre catholique.
M. Descartes ayant proposé son directeur, les mesures furent prises sur-le-champ pour qu'il n'y eût aucun retard, et l'ambassadeur d'Espagne emmena dona Marie, qui pouvait à peine se soutenir, tant elle avait en-
duré de. secousses pendant cette entrevue.
En rentrant dans les salons^ Torstenson et Descartes contèrent ce qui venait de se passer. On en . raisonna diversèmail;. Les philosophes y trouvèrent matière aux plus beaux discours, et les femmes s'y intéressèrent particulièrement. Or il y avait parmi elles une fort belle et fort vertueuse personne appelée la comtesse de La Gardie, qui était nièce du fameux courtisan Magnus de La Gardie. Cette dame, en causant avec la ^ reine , lui dit tout bas qu'elle serait curieuse de s'assurer si la fermeté de Mariamé ne se démentirait pas un instant , et s'il aurait, pendant la cérémonie, la contenance d'un époux heureux et non celle d'un honunetout près de la mort.
— J'y pensais ^ répondit Christine , et je cherche un moyen de voir ce spectacle sans que personne se doute que j'y sois présente.
-^ Il doit y avoir dans la , citadelle quelque logis où l'on puisse regarder les prisonniers sans en être aperçu. Donnez ordre qu'on y conduise M. de Mariamé.
— ^ Je vais faire ap)>eler le eomnandant de là prison, fit parlez de ceci à personne. Vou^ viendrez avec moi.
La reine avait quittà les salons d^uis une heure environ > lorsqu'un de ses pages vint appeler la comtesse^ et la conduisit à la chambre à couchtf .
«>-^Tout est prét| dit Christine. On va donner à Mariamé le logement des prisonniers d'état» où nous aurons lee commodités nécessaire^ pour voir et entendre sans être remarquées.
Partons. Un carrosse de louage nous atteinl»
L'auguste fille de Gustave -Adolphe et la comtesse de La Gardie s'en allèrent gaiement, oomme deux aventurières^ en compagnie du commandant de la citadelleé La reine se mil m humeur joyeuse, à cause du pittoresque de l'aflkire^ et parla des promenades que faisait le calife Haroun pour examiner le menu peuple de Bagdad. Le trajet fut àssea long par ks rues et les corridors de la prison ; de £içon que la messe de mariage «était commencée lorsque lea deux grandes dames se glissèrent dans une
petite loge fort sombre y où était une doîson remplie d'ouvertnres pratiquées pour les yeux et les oreilles des es[Mons.
On avait arrangé en manière d'autel une table sur laquelle étaient de^ Reliques prêtées par le chapdain de Tambassadeur d'£spagne.
Le directeur de M. Descartes offidaii ; plusieurs soldats d'un régiment de Suisses étaient agenouillés sur des chaises^ et quelques gardes suédois se tenaient debout mon portes sans prendre part à la cérémonie, étant de la rdigion réformée.
M. de Mariamé avait mis des habits si maghifiques, et les portait si noblement^ qu'on Taurait pris volontiers pour un prince fiiiaant nn mariage secret; mais cm n'aurait point osé dire que œ fût une mésalliance^ à voir la riche parure, le bel air et la délicate personne de la fiancée , dont la beauté merveilleuse et qui sentait le terroir d'Espagne prenait un relief plus éclatant par l'entourage de toutes ces £«gures du Nord. Comme dona Marie avait l'ame dévote^ et que c'est toujours une affaire de
conséquence que le mariage , elle avait oublié pour un temps les lugubres circonstances qui accompagnaient cette union , pour ne songer qu'à l'importance du sacrement. Le prêtre parlait fort ba^^^t avait de l'émotion dans la voix ; tout le monde était recueilli, et les visa^ ges mêmes des gardes , qui peignaient l'éton* neihènt, donnaient à cette scàie quelque chose de mystérieux et qui avait un goût dé roman à frapper l'imagination. Les deux puissantes dames qui regardaient ce spectacle étaient ve* nues là en badinant ; mais elles devinrent toutà-coup fort graves, et sentirent bien ce qu'il y avait de triste et de touchant dans cette cérémonie nuptiale. La reine, dont le naturel était un peu gâté par l'habitude de philoisopher à tout propos et de faire examen dé ses moindres sentimens, craignait sans doute de se trop livrer à ses impressions, car elle se pencha contre l'oreille de la comtesse pour lui dire : '
— Que vous semble de ceci?
— Vous me voyesi dans le ravissement , ré-^
pondit Id dame. Ce jeune couple est le plus charmant qu'on puisse v(>ir .
—Il est vrar qu'ils sont fort jolis tous deux.
-i- Ce gentilhomme ne saurait être un malfaiteur.
Vous voilà bien, femme que vous êtes!
vous vous laissez prendre à une mine heureusement douée. Souvenez-vous que Socrat© était fort laid, et qu'il n'y eut jamais d'air plus doux que celui d'Héliogabale, dont l'ame était
affreuse.
Lorsque le prêtre s'apiwrocha des époux , 9> y eut un léger frémissement dans l'auditoire, à cause des p^aroles sacramentelles , où il était dit :'
u Vous ne ferez plus qu'une même chaip>, et de deux que Vous étiez, vous ne serez qti'unw L^omme ne' doit plus séparer ce que^ Dieu ai
uni. »
Le souvenir de la terrible séparation qui devait s'effectuer bientôt revint si cruellement* en mémoire- à dooa Marriequ'elle pâlit singulièrement, et fâilKt s'évanouir; mais la figure* de Mariamé n'exprima rien autre chose que-
la peine de Yair aiiw souArir m maîtresse.
—^ Votre majesté n'aura poiat le courage de; les a^^parer, ditmadsom de La Gardîe*
~*Lie8 lois auront ce couragei r^ndk la reine.
La messe étant terminée , l'ambassadeur d'fiapa^ine, qui avait assisté la mariée auec uno bonté fort patemeUo, la baba sur le front. On s'aperçut alors qu'il avait de grosses larmes danè les yeuju Marîamé était ferme de contenance; il fit aux assistans un salut gracieux^ qui était une manière de les congédier. En éS^p îb attirent douoe«bent à la suite dij^ prétroi ifûi se montra troublé à tel poinA qu'il pensa laisser choir les reliques et les ustensiles saerést U n'était pas malaisé de tirer un noir pronoMio de oe trébuchement^ et tout le monde en fiit glacé jusqu'au fond de Tame.
«— Sav^esEr-vous, madamo, dil la comtesse, que tout ceci n'est point gai? Nous prenons là. Un âonkbre di?<ertissemiMt. Remarquez-tons que le jeune homme seul n'a pbîM rair d|9 savoir le sort qui l'attend ?
. ^w» G'^t quîL^ voit Yot^^ 4^ i^ttenti^; les regiird» 4$^ h(vim(^ d^ttoràt. du (KHirag^ ttiiv plftia iaiUb* Telia i9*wve 4e ^îci^n>e i^ui éclate en public tournerait «ouv^i^t pn IkahsXé Âelkrideyluit dei»«fuiw* ii^conpue, Alî^nteniant cpie tes téiKU>in^ 9oat pa^ti^^ nous aiioa» jiiger
ce Mariamé,
r^- J^ ne jpwiw .p«ka 4|n'U l,ienne imim à Testime 4i9 M i|i9iiti>e3se qu'à çell^ 4^9 4tj:4ngeF$.
]>és^qtte la pprte ^'étjiit refcrjwée derrière W
. .-r. Vptts êt^ .^ rooi» Marie! lui 4jitr-il ^rm fim^ J«iH5 ehïw^raif pas mou $ojrtcoutjre cduî du rc^ 4'£»pag^. Ne peo^ons, je vou$ prie^ qct'au bonheur 4'ètre ui:4b.
-~AfcI «i cela devait durer toujours- •* — Durer lx)ujouF$> Marii^ l rie» nedureéterndUemeut. Qui $ait » je ne doi» point jcnourir avant demain ? C'^t uim chose fragile que la vie. Qu'ifi^portfPiX quelque jours de plus ou dfriiM^M j {Vous «ommes liés par Ti^se, norn^ nom i^^d^M^veroni^ aâiauis où il a y aui'u ni
prisons ni juges aveugles. Notis u'àttons point avoir le tempp de nous voir vieiUir, ni de sentir Tamour s'éteindre en nous^ toutes dbôsiês qui doivent être fort tristes.
-^Tristes, si vous voulez, m»^ non pas aussi horribles que la violeBcé qui va briser lam liens.
— Allons ! reprit Mariamé piiesque' gaiement, voyons les choses, de leur meifieur côté. Nous pouvons tenir pour certain que nous serons comptés parmi les époux qui se seront demeuré fidèles. Je vous laisserai moii nom, Marie. Gé sera une consolation pour tbuk deux. Vous le garderez: aussi long-temps que mon souvenir vous sera cher. J'ai confiance exk vous; je ne doute point que vous ne deviez encore porter ce nom lorsque vous arriverez dans le monde où je vais vous attendre.
La marquise de Màriamé jeta ses? htA$ au coâ de son mari , et se mit à pleurer.
— > Essuie ces larmes, reprit le marquis ; ne tenons plus dé ces discours qui attristent.
Goûtons le bonheur présent: En vérité, je mè
iètad Ivrë dé joie, Marie. Je te Veux laisser uià gage précieux de mon amdur.'
Le marquis, passâût son bras gatiehe autour
déki taille de sa femme, Favaitfàit asseoir sur son genou. Les Sanglots se calmèrent lorsqu'il appliqua tendrement ses lèvres. sur celles de Marie. ÎVI. de Mariamë défit nj^ligemment la boucle de ceinture de la marquise. D'autres ers^ntles "et d'autres sentîméns s'intMxltiisirent alors dans lé coeulr de la nouvelle épousée.
' —-Il e^t éviiit^t, dît la cônitèsse deLaGardie ir<reb fémbairàs ; qu'il he$é démentira point. Nous pouvons quitter la place, si -votre nïajesté le trouve bon. •
-^-^ Nous le pouvons, répondit. la reine.
Sa- mWjéké retira fort' lanteanent, et comme àî regret , ses yeux de l'ouverture. Elle sortît ^state'^it cèmpagnie de la comtesse , et re^ toartia dans son palais sans dire mot pendant 4e' voyage, '•.'•• i
* Peut^-êiw€hri»tiiie ftavàit-Hélle témoijgné du mépi^is'poùr' les |>assiottS^*qtie par cette raiscin quelles lui étaient encore inconnues, et qufe
jdmau^^A'w Hvaît eu le speoUicie ni 4ciM^ti^ le langage. La comtesse vit \mn que la scàm 4e la pri^pa avait produit une forte impression $UF 1( maginatioQ de )a reine. ChriiKiae lie jMrla point aux sayans, comme d'ordiodii^; élh parut révfir profoudémeut , maia non poiq^è un arlkle de gmmmaii^, ni même k h Mm/^ giwque.
rr^'Il faut que je .^umeUa à Totne, m^^fert^ une &utaisie qui m^ yieuit à Te^iNriti dit.«M^ dame de La Oardie, Je voudrais, euvoyier de$ fleurs à <m jeunes épou^., afin d'^mlMAlir lew fombiee a^îoiir. , o
— Je vous le défends ! s'écria |a*l?^ueo .
11 Q'était pa$ n^.h^}i?ea quaod aa. majesté coag^ia la coWf quiavait bahitude de rester plus tardp lia aavaut M. IVÏeibpm^ tenant nu ^os jnauuacrit> sur lequel il fmppait à petÂta n^ups d un air Mti^sôt, s'appapoel^ de Obmtvne.^
— J'ai mis aujourd'hui la dernier main ^ mon ffi^wà ouvrage ^ que.v^tre majesté est si désâreuse.d^ «onuait^w. J^.fuîs hitep Ivr^ee ftok'la dédiçvH^ • . - t.
7*^ Ce mrà pour un autre jour, 4ii la mue; je n'ai pas le temps.
Puis elle s éloigna sans attendre les complu meus d'usage» laîssant la cour saisie d'effroi^ et M. Meibom, partiouliérenieiitribrtboul^ersëu
Cel'Ouvrs^ était eepeudaat le beau traité
de^ Pais(ms^ écrit ea latin d'un bout à l'autre^
et portant ce titre iogâiieux : De Mûtirietato et Ti^riacdn
La fille du grand Gustame ne savait point quelle agràd>le lecture elle venait de refuser; mais eUeavaiten tête un caprice qui Tentraina encore uite ftâs loin de son palafe. £Ue sortit à k dérobée» marcha précipitamment par les rues jusqu 'à la citadeUe» traversa les rangs des scattinelles étoinnées, et se ^issa de nouveau , seule et hafetsmte , dans la loge aux espions. U était bien minwt lorsqu'elle quitta ce lieu mystérieux. Christine avait daiis ce moment les altiti^tes les plus réfléchies qu'on eût encoi>e^ mmarquées en son auguste personne , et il semblait qu'uAe révolution s'opérât dans son ame.
Le iendemain un dérangement considérable mit le palais en rumeur. Lorsqu on vint i^ veiller la reine à cinq heures du matin , et Fayertîr que M. Descartes était arrivé pour l'entretenir de sa philosophie, elle sfe retourna dans le lit, et répondit -quelle voulait dormir , et que M. Descartes était le mal venu de troubler son repos. Après les doctrines cartésiennes, ce furent les danses grecques, puis les lectures savantes de Meibom, puis les critiques de Sâumaise, puis enfin les conférences théologiquef de M. Yossius, qui furent envoyées à tous les diables. Les aflPairës de Tétat n'eurent pas un meilleur sort : sa i^ajesté ne voulut point aller au conseil. Sur le midi on apporta des lettres. Il y en avait une du fameux Bakac , avec des vers latins , et une fort longue de M. Ménage. La reine n'en regarda que les signatures, et les jeta sur sa* taUe sans les lire. Celte de mademoiselle Scudéry eut plus de faveur ; sa majesié' prit quelque plaisir à une dissertation tort raffinée sur l'amour et les généreux mouvemens que cette aimable passion fait naitre dani^
les amet où elle règae* Christine demeura ensuite long-temps enfermée. Les filles d'honneur^ qui épiaient aux portes , s'aperçurent qu'elle était dans une étrange agitation , que Son visage était fort animéy son humeur si impatiente et si emportée y qu'on n'approchait point d'elle sans voir s'élever aussitôt une bourrasque. Elle ne pouvait tenir en place^ et faisait de gros soupirs à fendre les murailles. On lentendit murmurer des mots sans suite , et le nom de Mariamé fut prononcé maintes fois par les lèvres royales. Enfin sa majesté quitta le palais par les petits degrés » et s'en retourna encore à la citadelle, où elle resta pendant une grande partie de la journée.
Si le lecteur a pris intérêt aux infortunes de Mariamé, il a conçu l'espérance d'un amendement en sa faveur dans les cruautés du sort, en voyant la reine offrir ces signes diagnostiques d'une crise favorable , comme aurait dit le docteur Meibom. Nous nous ferions un scrupule de le laisser dans une erreur qui pourrait lui devenir désagréable , et nous scHniiies for-
ces, à rfgr^i de hit apprendre que oeUe fiéTre n*était qu'un accès de jalousie qui donnait à Christine un furieux désir de troubler le bon** heur de nos amans. Sans doute toute autre fenune se fût laissé attendrir par la noble passion et la belle fermeté du marquis ; mais la fille du grand Gustave avait un caractère plein de bizarreries et de contrastes. Elle prétendait à une entière abnégation des faiUesses de s<m sexe y et tombait dans d'autres faiblesses, comme il arrive à ceux qui s 'ingèrent de forcer ou de contrarier nature. On n'échappe point aisément à ces routines qui mènent le monde.
Christine ne voulait point connaître l'amour; mais elle avait peine à voir les autres s'y adon* ner, et, lorsqu'elle se croyait supérieure au commun y elle ne songeait pas qu'elle s'abaissait à de méchantes tyrannies. L'envie des talens^ des^ v^tus et du génie est ordinaire : Christine était une envieuse de passions. Cependant, si la reine se laissait afler à de vilains sentimens, et si elle avaitdes fantaisies de tour* menter les gens, elle le voulait fiaiire av«é des
dehors de jg^tndeur et ^ magnificence. C'élitt pour elle une pensée gênante que ce dévoue** ment de dona Marie, ce m^ris de la mort de Mariamé^ ce monde amoureux où vivaient ces jeunes gens, oubliant Tautre monde. Leur btoheur lui donnait du souci ; mais elle n'aurait pas osé le détruire petitement ; elle voulait seulement avoir raison de la noblesse d'ame du marquis ^ et lui aurait volontiers fait grâce de la vie > pourvu qu'il s'humiliât devant elle et qu'il montrât des craintes du supfdioe. D'un autre o&té, elle comprenait bien qu'en abandonnant les choses à leur cours, Mariamé s'en irait mourir sans dire mot , et qu'il porterait cavalièrement le mant^u de sa fierté jusque sous le coup de la hache ; que le beau rôle res** terait ainsi à cet homme, et qu'on pourrait reprocher à la souveraine d'avoir négligé une giaiMie occasion d'être généreuse et applaudie : oe n'était 'pas là non plus le compte de Ghri»- Une. Il est probable auasi que le spectacle dont elle venait de ae repaître solitairement avait frappé son imagination et jeté quelque trouble
dan» ses sens; il n'est doac pas surprenant, qu'elle éprouvât des combats intérieurs. Au rdK>urs de la plupart des femmes, qui sont irrésolues et laissent souvent aller à vau-Feau ce qui les touche le plus, Christine avait du moins la force de vouloir. On va voir comment elle s'y prit pour mettre fin à ses perplexités.
Le marquis de Mariamé dînait paisiblement dans sa prison , comme si le compte des heures qui lui restaient n'eût pas été réduit à trentesix environ, et son plus grand soin était d'écarter de sa femme les pensées lugubres. Il affectait un calme qu'il n'avait point ; car , s'il ne craignait pas la mort, cependant l'idée d'une séparation lui causait au fond une peine amére. Tout-à-coup quatre mousquetaires le vinrent chercher, en lui disant qu'ils l'allaient mener chez le commandant de la citadelle. On le conduisit en effet dans le logis du commandant; mais ce fut la reine qu'il y th)uva; et dès. que le prisonnier fut entré, sa majesté fit sortir tous les assistans, à l'exception, de Mariamé.
•^ Monsieur^ dit Christine d'un ton qu'elle voulait rendre sévère et qui ne l'était pas, on m'a beaucoup priée de vous faire grâce ; vous avez gagné l'intérêt de plusieurs gens de qualité ; je consentirai peut-être à vous donner la vie si vous acceptez les conditions que je vais vous imposer « On m'a vanté votre courage; on assiu*e que vous êtes un bon militaire , et si je me décide à vous soustraire aux lois qui vous ont condamné, je veux que ce soit d'une manière qui profite à mes états. Sachez que je déclare la guerre à l'Espagne, monsieur, et que je l'attaque par ses possessions de Flandre. Vous êtes de ce pays , vous pourrez me servir utilement. Vous aurez un régiment dans mon armée , avec la haute solde étrangère ; vous deviendrez sujet de la Suède, et je vous pren-r drai dans ma maison. Cela vous convient-il?
— - Vous me mettez au désespoir, madame; je ne puis me rendre à vos désirs. Après le roi mon maître,, votre majesté est la personne que j'aurais le plus de joie de servir; car je lui serais dévoué du plus fort de mon ame ; mais il r. 16
s'ag^lde mériter le nom de traître^ el eda m'est ûnpoMible. Je supplie votre majesté de m'icorployer dans quelque autre jg^erre*
^-*^ Je ne changerai rien à mes conditions.
Vous les accepterez, ou votis ire^ à Fécfaafaud.
-^U.më faut donc songer à mourir ^ mon dame.
-^ Cependant ^ mtonsieur , je passerai pessl^étre sur ce premier article, si tous mè cédez sur le second point. Votre femme est Espa^ :gncde^ et je chasserai de mon royaume tous les mijets de <;e pays avant deux jours ; la marquise partira; vous ne la rpyerrez de Totrje vie; il laïut vous y résoudre* Je n'aime point que mes «serviteurs soient empêchés par le mariage.
Vous divorcerez demain.
-*-- Que je suis malheureux ! s'écria le maiv quis ; je . ne puis rien accepter de ces condin tions. La mort est mille fois préCérable à ce que voué lAe plroposez ; mais ce n'est pas sérieusetment que votre majesté me demande une lâcheté pour ma rançon.
Vous apprendrez à vos dépeins que êeei
n'est point une plaisanterie* Je vous donne une heure pour tous décider^
^^ Il n'est pas besoin d'une minute. S'il f  d'autre^ conditions /je ne veuarpas les con^ naitie.
Marianié fit un profond saint, et se retirait vers la porte, lorsque la reine reprit d'un ton: plus doux- r
— Vous n'avez iricn à ajouter^ monsieur?
Il revint alors prés d'elle, et posa un genovr (sn terre avec une aisance qm donnait à cette postuFe quelque diose approchani de la galan-^ terie^
•—J'ajouterai , dit-il fort tristement , qu'il n'est point de malheur ni de regrets compara^ blés aux mieus ; que je verserais volontiers toilt mon saiigf pour pouvoii^ vous être agréable)' que J8 voudrais, quitter le roi d'Espagne et servir votre majesté contre toute la terre à rexoeption de l'Espagne , et que je briaerais avec joie tous les liens pour vous consacra* ma' vie entière, si je n'avais pour ma maîtresse un amour qui est bien plus que ma vie. l'ajouterai
encore que^ malgré la rigueur dont vous m'allez accabler , je vous dois de la reconnaissance pour le grand bonheur que vous m'avez donné dans mes derniers jours , et que ^ tout innocent que je suis du crime dont on va me punir ^ je ne maudirai point le nom de votre majesté.
Tandis que M ariamé parlait , le visage de la reine avait pris un air de bienveillance qu'on ne lui connaissait point encore. Elle tendit invMontâirement une main que le marquis porta aussitôt à ses lèvres; mais cet adoucissement passa plus vite qu'un éclair ; Christine retira sa main brusquement, comme si le baiser de Mariamé lui eut brûlé 1^ doigts.
— - Rèlevez-vous , monsieur , dit-elle d'une voix tremUante. Puisique vous repoussez la grâce que je vous offre, je vous punirai de votre obstination. Vous ne méritez plus les 'faveurs que je vous avais accordées. Vous mourrez sans revoir votre femme.
— Saris la revoir ! Ah ! madame , faites-moi donc mourir à Tinstant. Par pitié! isivancez:
l'exécution d'un jour ; c'est là toute la faveur que je vous demande.
Nous devons informer le lecteur d'une particularité qui mérita attention. La reine avait quitté pour cet entretien les habits presque masculins dont elle était toujours vêtue, et les avait remplacés par une robe à queue^ d'étoffe fort riche, qui lui allait à merveille. Soit que les dernières paroles du marquis l'eussent troublée^ ou bien que sa colère ne fût point un jeu, elle parut très-agitée en répondant :
— Adieu ! monsieur, vous apprendrez toutà-l'heure mes intentions !
Puis elle se tourna , pour sortir , vers une porte qui menait à l'intérieur de l'appartement. Elle avait fait à peine quatre pas , que ses pieds s'embarrassèrent dans les plis de sa grande robe; elle chancela et perdit l'équilibre. Sa majesté serait tombée de son haut par terre , ^ Mariamé , s'élançant avec agilité , ne l'eût saisie par la taille. Dans l'effroi que cause toujours une chute, Christine se retint aussi après le premier objet qui s'oilrit, et il se trouva que
c'ëtoit le oou du imarquis; çUe y .pMitt:Mi| bras royal. Les joues de la jeuae v^ine dfevio^ T^nX fort iH;>uge3 y mais <» pouvait éire par suite 4u saisissement. Quoi qu'il eu «oit^ le bras fînt retiré lejutemeut , et Mariamé ayaiii demandé avoc inquiétude si sa majesté ne s'était poÎAt ||it demain Christine répondit ayec ui^e â»uolion es^trêmd :
-^ Allez ! je suis [dus maUn^ureuaci que vous l , . jSUe sortit alors an cachaivt son visage éàm son mouchoir^ et laissant le marquis étonné > jpais disposé à tirer un boa augure de cette circonstance.
Eln effets les mousquetaires le vinrent bientôt ebercber et le reconduisirent à sa prison^ Ojfi î} trouva la marquise toute éplorée d'une éi lo^ue absence. Mariamé était trop sincère pour songer à taire aucun détail de la seéne qui tenait de^ passer. Dona Marie^ en appre^ nant l'aventure de la robe à queues le dernier moi de sa Inajesté , s'écria tout d'un coup :
— Ah ! sainte Vierge ! voilà que la xeine est ;IWQ!ureu3e de toi ! Qu'allons^nous devtiiir ?
AiiiQUfei«0e4|[em€âl. répondit j^ marquis en éclatant de rire ; êtes-vous folle , Marie ?
«*^:Êles«¥Oiia aveugle^ \0M^ à^ ne le pas voir ?Gette fensfiie tous aime, et e'e$t pourquoi çUe i!ettt que ^Axm divoniei:» Sea ofiros et aes raiaonB d'idat Be;SO]|t<}ue supercheries. Bonté divine ! il ne manquait plus que oelal
•^^ }!fe Ta^us efiraye^ pas, Marie; komça seuleooè&t la reine me faire ^âce, et tout iria imn.
«r^Bien, pour vow, qui deviendrez roâde Suéde; mais moi je retournerai au Oduvent; je mounrai de douleur.
r^ VoiJis êtes une enfant , marquise.
t-^ J'ai deviné jifôte, monsieur, vous le verrez Ueatôt. Héks ! que je suis maHueiireuse !
Bifns cet instemt la porte s'ouvrit et dés la-^ quais entrèrent, qui déposèrent dans la chambre des Gorheilles de fleurs et des rafraîchissemens. Ces gens gardèrent le silence malgré les 'questions de dona Marie , et sitôt qu^ils ùiveot. eortis:
— Que vous disais-je ? s'écria-t-elfc. Quelle
autre personne que la reine peut tous envoyer ce cadeau?
Mariamé commençait à trouver la chose bizarre. Il eut toutes les peines imaginables à rassurer sa femme » qui pleurait chaudem^it, et se voyait déjà répudiée. Le commandant vint à propos faire une interruption. 11 pria les deux époux de le suivre. Un carrosse aux armes de Suède attendait dans les cours de la citadelle. Ils y montèrent et furent menés au palais dans la salle des audiences, où il y avait nombreuse compagnie.
Christine était assise sur le trône du grand Gustave. Autour d'elle se tenaient le chancelier et les membres du conseil ; mais on n'y voyait pas , comme d'habitude y les savaùs ni les gens dé plume. On fit avancer le jeune <rouple jusqu'au pied des degrés.
— Monsieur de Mariamé, dit la reine, je vous fais grâce de la vie; ne vous trompez point sur les motifs de cette faveur. Vous la devez aux prières de messieurs les députés de Moscôvie.
C'était la vérité.
—'Vous voyez , ajouta-t-elle en s'adressant aux dentés ^ que je ne vou^ refuse aucunes choses y pas même celtes qui touchent à mes affaires intérieures. Monsieur de Mariasoé»
vous quitterez Stockholm avant trois jours'.
La reine avait ainsi parlé sans jeter un seul regard sur le marquis ; elle tourna enfin les yeux vers lui, et reprit d'une voix un peu émue :
— - C'est une grande &veur du hasard qui vous sauve des mains de la justice, monsieur. Lorsque vous parlerez de cette aventuré, faitetH le avec réserve.
Le marquis et sa femme comprirent seuls le véritable sens de ces paroles. Elles avaient trait à là' scène de la prison, à la chute.de sa majesté , ainsi qu'aux ruses emjdoyées pour tenter les vertus chevaleresques du condamné.
— Mon langage , répondit Mariamé , sera toujours celui du respect, de l'admiration et ^ de la reconnaissance^ quand je parlerai de votre majesté.
— C'est hien , monsieur , reprit Christine
d'un ion fort gracieux. AUffi/^ H ff^Ui oiel TOUS lavorise.
L'ondrede quitter, la Suède était iom de dé^ piure à doua Mirifi, car ella sue iroubuit pû9 attendie au' lendemain pour partir, tant dk craignait lin - cbang;ement dans les Tolontés de la reine l Mariamé consentit à se mettre ea diemin à l'instant même. Cependant on ne s'éloigna pas assez tôt pour ne. point reocTtHr un message que Gbnstîîie envoya dés qu'elle eot congédié les envoyés mcraoovites^ La com^ tâsse de La Gardie vint embrasser dona Marie, et lui remit, de la part de la reine, un coUitf de diamans d'une grande valeur, avec le portrait de sa majesté. Chrktine n'avait posnt vmdu se monUier généreuse à demi.
En sortant de Stockholm pour n'y jamais revenir, Mariamé rencontra un cavalier qui lui cria d'arrêter. C'était J^ssaube, arrivant en ^uède av«c Tambass^kdour de France M* de €hanut.
— J'ai appris vos malheurs et leur fin agpéi^ ble, ^iUl an marquis, it parait que vous avez:
fait tout comme moi vos petites iredaioes.
I^p^S'iiToas tsinlfevé mie 4^101$ ^ (ué un importun.
— Jea'ai point a^Assiaé SaMus, chevalier j j'étais innocent.
— r Oui- dà ! et vo^& f ayez -ainsi âans avoir
tii^ cel$( au ûtoir?
. r-U lé &ut lâen, puisqu'on .m'opilonne.€le partir*
> rr^ Vou^ vous ête$ laissié condamner comm^ 4in éwJier, iw^quiaj wla n'«$t pfts yen, JLaissezrrmpi le soin de faire répairation à vntire
. wt-. Je v<His donne n^$ pottvoîi^. Ebl que ;«wt di^v«nues vqs alnours ?
».-^La cornasse dlsemboiirg s'est ennuyée 4le 0ioi comme ^le avait fait de «3n mari ^ et je l'ai galammônt renvoyée dans sa famille*
— Cel» est beau , ehevdier . La fartniie vous a souri > à oe que je vois; vous êtes en lion i^iiîpa^è.
«-^ J'ai piff»é Misante «iHe éeus au jeu^ pap'nran babiletéà manîier k» cartes.
— J'entends.
— Et puis je me suis donné à M. de Ghanut^ poiur être à quelqu'un.
— Adieu ! je vous enverrai de mes nouvelles,
Massaube était un garçon à expédiens. Il imagina bien vite un moyen d'éclaircir le démêlé que Mariamé avait eu avec la justice. Il rechercha les valets du seigneur Salvius, et les ayant trouvés, il posa l'épée sur la gorge à l'un de ceux qui avaient témoigné contre le marquis. Cet homme avoua ses mensonges, et donna explication de la manière dcmt les choses s'étaient passées. On révisa le jugement, et la réhabilitation se fit en bonnes formes. Dans une de ses lettres, le bibliothécaire Naudé parle de cette histoire , et ajoute qu'on pendit le valet pour lui apprendre à dire la vérité.
La reine écrivit de sa main a Mariamé, afin que la réparation fût éclatante, et lui permit de revenir à la cour de Suède ; mais la marquise assura qu'elle mourrait infailliblement si elle revoyait des lieux si pleins de cruels souvenirs.
Il n'est pas besoia de dire que doua Marie et M. de Mariamé vécurent le plus délicieusement du monde à s'aimer de toutes leurs for-
ces. Je ne sais point s'ils eurent beaucoup d'enfans; mais on voit par les correspondances qae,' vingt-cinq ans plus tard^ il vint à Paris un jeune seigneur flamand du nom de Mariamé, qui plut fort aux dames par des airs d' Amadis, et qui faisait des folies de roman. Il est probable que c'était un fils de notre marquis.
M. de Brissac ayant servi de second à un gentilhomme que ce Mariamé avait tué en duel, le regardait avec ravissement et disait :
— Ce jeune homme-là est un aimable cavalier, bien mis, riche, de mine galante, et qui tue admirablement son monde.
C'étaiclit de bien beaux éloges et qui eussent failr plaisir au père de ce jeune seigneur.
Ce que fit la reine Christine par la suite des temps a donné trop d'occupation aux historiens pour que nous ayons à en parler. On connaît ses paroles remarquables aux grands deson royaume, qui la pressaient de se marier :
— Fmt-^tre, leur di^le^ œ q^e tù^s désirez si fort serait* il tin malheur pour h Stiéde^ car il se pourvtiit aussi bien qu'il sot^t de moi un Néron qu'un Auguste.
Mais comme les sujets ont souvent plus de souci de savoir à qui donner leur amour quiè les princes n'en prennent de le conserver^ les représentations des Suédois se renouyelèrèat en beaucoup d'occasions. Christine répondit une autre fois, en particulier, au général Tor-^ stenson , de façon à ne lui laisser aucun espoir:
— Si vous tenez à mon gouvernement , lui disait-elle, gardez-vous de souhaiter que je {>renne un mari. Je ne suis point de oes gens qui peuvent mener de front leurs passions ^t les affitires d'un royaume. Il me faudrait choisir entre les deux , et sitôt que l'aiiaour aur^ UM place dans mon ecefiir, il étouffera tous* les autres senlimens. Je voudrais être aimée pour moi et non pour ma coarotffie. G^i qui recevrait ma. main se devrait résoudre à Tac^ cepter toute semle, car j'ahdiqtièràîs Isi'veiHe
4k. la célébralionv Tenea cela {knit certain.
Il ne serait pas impassible qae le souTenir des amours de doua Marie et du marquis dé Mariamé fût entré pour qulelque chosediiis les résolutions de la jeune reine. Du reste elle a bien prouvé qu'en parlant ainsi elle disait sincèrement y puisqu'elle abdiqua cinq ans après ^ non pour une passion, mais pour se livrer simplement à son goût des sciences et du bel esprit.
On a beaucoup écrit sur ces événemens extraordinaires et sur les voyages de Christine. La grande Mademoiselle nous apprend^ par ses gros mémoires, que cette reine fut regardée en France avec plus d'étonnement que d'admiration.
Si les passions ont un peu tardé à prendre racine dans le cœur de Christine, elles y ont rapidement poussé. La fille de Gustave-Adolphe a montré qu'elle sentait avec assez de vivacité, le jour qu'elle fit massacrer impitoyablement Monaldeschi dans la galerie des Cerfs de Fontainebleau. Elle eût mieux fait, à mon sens.
d^agir, en cette oocasion, comme le commun des femmes, ^i pleurent d'une infidélité d'abord, et finalement la pardonnent ou s'en consolent par un autre amour.
Un maoTato Si^et
Avant les grandes querelleis de M. le cardinal Mazarin avec le parlement^ il y avait à Paris un gentilhomme d'une humeur singulière^ qui s'appelait Henri de Rénevilliers. Il était de bonne famille et avait du bien. Il ne lui manquait que de prendre soin de lui-même pour être le plus beau garçon de la ville ; mais il
tenait de feu madame sa mère un goût pro- I. ir
fond pour le désordre. Jamais on ne vit de cheveux si mêlés que les siens, de dentelles si chiffonnées, ni d'habits si mal brossés que ceux dont il s'affublait pour courir les rues, la comédie ou la promenade. Son épée seule était soigneusement entretenue, et il s'en servit galamment en plusieurs rencontres. Le reste allait au hasard.
Il aurait pu mettre le pied dans les meilleurs endroits et se marier avantageusement; mais son bonheur était de faire une vie bizarre et d'aller en vrai Bohème. Il demeurait dans la rue ViHeneuve, au milieu d'un quartier fort désert qu'on avait incendié ou démoli aux trois quarts pendant la Ligue. Tout son domestiqué se réduisait à une seule servante, grande fille t^ruiiette, nommée Blanche, qui était assez belle, hors qu'elle avait la peau basanée comme une Égyptienne; avec cela pas un pauvre laquais chez M. de Kénevilliers. Blanche soignait les deux chevaux de son maître, portait les lettres, gouvernait le ménage avec économie. Elle était bonne à tout faire, et plus d'une
fois il lui arriva de monter derrière un carrosse de louage^ comUie un valet de pied; ce qui dut furieusement faire rire les passans.
M. de RéneTilliers ne fréquentait guère la bonne compagnie. On ne citait qu'une occasion oà il se fût montré au bal. Il s'était vêtu cette fbis4à plus magnifiquement qu'un prince, et avait dansé le mieux du monde. Il avait joué gros jeu et perdu noblement^ fait sa cour de bonne grâce aux dames, et s'était tenu en homme de bon lieu ; mais le bout de l'oreille du Bohème avait p^cé par de petits aeddens.
Blandie^ le voyant de l'antichambre jeter des pièces d'or à belles poignées sur les .tables, l'était venue tirer par son pourpoint et lui avait dit tout haut :
•— Etes-vous fou, monsieur, de gaspiller ainsi notre argent?
Un autre homme que Rénevilliers eût voulu se caciier sous terre : mais lui ne se démontait pas facilement, et il avait répondu en riant :
— Va, ma elle, je te donnerai une robe neuve si je gagne.
A la sortie on avait encore retrouvé Blanche^ à cheval comme un dragon, tenant en bride la monture de son maître, avec un flaml^u à sa main et une rapière pendue au cou.
Notre gentilhomme témoignait une horreur naturelle pour le paiement des dettes et mémoires, et comme il courait après tous les jupons de son quartier, on disait qu'il faisait Tamour à sa boulangère et à sa bouchère, aBn de ne leur rien donner. Ces choses-là, qui endommageraient fort l'honneur d'un homme de nos jours , étaient regardées alors comme de bons tours qui prouvaient de l'adresse. On , a même prétendu que Rénevilliers payait lès gages de sa servante en cette monnaie; mais cela n'est rien moins que certain.
M. de Rénevilliers ne savait jamais le compte de ses écus, et il montra bien qu'il n'était pas avare j par les présens superbes qu'il envoya aux filles xle la présidente Aubry, le jour des étrennes. Cette maison et celle de madame d'Agamy étaient les seules où il vint familièrement, parce qu'on le recevait sans prendre
'garde à sa toilette. Madame d'Âgamy eût été bien aise de lui donner son ainée en mariage ; .mais sitôt qu'il s'aperçut de cette intention^ il changea de manières, et commença de faire des fredaines à le brouiller mortellement avec eette famille. Gomme il avait donné à mademoiselle Aubry une belle volière garnie d'oiseaux d'Afrique, madame d'Agamy lui demanda ce qu'il donnerait à sa fille ; Rénevilliers répondit que le monde ne renfermait pas d'animaux assez rares pour une si aimable personne, mais qu'il ^tâcherait de trouver quelque merveille. Le lendemain il envoya une souris dans une cage d'osier avec une lettre fort polie où il disait qu'il n'avait pu rencontrer mieux, et jamais il ne reparut dans la maison. Chez madame Aubry les choses tournèrent à peu prés de la même façon. Le mari était bavard et ennuyeux. Déjà Rénevilliers avait dit souvent :
— Si jamais le président me fait bailler plus de trois coups dans le même jour, il. ne me ce verra plus.
Un soîr que madame Aubry^ malgré se»
quarante sois^ se donnait des airs de jeune femme et prétendait être enceinte, cette cc^ médie parut insupportable à M. de Bénevilliers. Sur ces^ entrefaites arrifva un nouveau laquais que le prétident avait Tintentbn de prendre*
— Je n'en veux point, dit madame Âubry, cet homme est trop laid; s'il me jetait un ro^ gard, mon en£ant aurait une vilaine figure»
Rénevilliers n'y put tenir davantage.
— Pardien! madame, dit-fl en saisissant son chapeau, quand on a devant les yeux une face comme celle de M. le président, on ne risque rien de prendre le diable pour valet. Je suis le vôtre et vous tire ma révérence. CSberchez des ge»s jpour regarder vos singeries; je m'en vais adlleurs.
Le monde n'a pas coutume de rechercher les gens qui ne veulent point faire de concessions. Rénevilliers devint plus vagabond que jamais. Les jeunes gens l'aimaient à cause de sa singularité. Si on riait de lui, c'était par
ir
derrière^ car il arait le cœur très-haut. Comme il ne faisait attention à personne y il ne pouvait non plus souffrir qu'on le génàt en rien.
Depuis qu'il existe une société polie^ on a toujours vu des originaux de Tespèce (le Rénevilliers. On en trouve même encore de notre temps, quoique à tm degi^ moins extrême. Ces hommes-là sont^ au fond^ des orgueilleux avec un fort grain de paresse^ qui ne se veulent montrer que là où ils sont en première ligne^ et le monde qu'ils feignent de mépriser serait bien leur fait s'ils étaient sûrs d'y bxdller tout d'abord autant qu'ils le défirent; .
Rénevilliers avait ce qu'il faut pour faireun beau chemin; il aurait pu être de la cour^ et ne demeura pas même dans la bourgeoisie.
Cependant^ s'il ne voyait pas les dames de la ville, la compagnie des filles ne lui plaisait pas davantage. Il courait donc les boutiques^ et se mettait en frais pour une petite marchande , comme si c'eût été une duchesse. Aussi n'en manquait-il pas une, et toutes les plus jolies y furent prises. 11 lui arriva souvent de dé-
penser au fond d'un méchant comptoir cent fois plus d'esprit et de fine galanterie qu'on n'en faisait en un mois à la ruelle de la reine.
Un jour qu'il passait à cheval sur le pont aux Changeurs^ notre gentilhomme s'arrêta devant l'enseigne d'un orfèvre nommé Cambrai. Rénevilliers se souvenait tout-à-coup d'une histoire sur madame Cambrai et l'avocat Patru , où il était dit que celui-ci n'avait pu arriver à rien, quoiqu'il fût amoureux de la joailliére , et qu'elle ne le vît pas avec indiffé^ rence. RénevilUers attacha son cheval sous l'auvent^ et entra dans la boutique. Madame Cambrai était justement seule à son comptoir.
— Que désirez- vous ^ monsieur? dit-elle d'un air accort,
— Je pourrais vous demander^ répondit Rénevilliers en s'installant sur une chaise, de me montrer des plats d'argent de six marcs , sachant très-bien qu'on n'en fait de ce poids que par commande ; mais je préfère vous dire ce qui m'amène. Je voulais savoir si vous étiez
aussi jolie qu'on l'assure^ et je reconnais qu'on ne m'a pas trompé.
— Vous êtes en train de badiner, à ce que je vois, mon gentilhomme.
— Pas le moins du monde.
En effet, Rénevilliers paraissait d'un sérieux extraordinaire.
— M. Patru m'a raconté , poursuivit-il , qu'étant pris un jour par la pluie, il se réfugia ici, et que vous chantiez dans le moment une chanson gaillarde. Je voudrais bien l'entendre.
— J'en ai chanté bien d'autres depuis lors^ dit la marchande ; je ne me souviens plus de celle dont vous parlez. Il y a six ans que je vis pour la première fois M. Patru : c'était en 1639.
— C'est cela; et comme vous aviez vingt ans alors^ vous en tenez vingt-six. On ne vous en donnerait pas autant. Patru devint subitement amoureux de vous pendant que vous chantiez, et quand il m*a conté cela, j'éprouvai une furieuse envie d'entendre la même
chanson. Ne me refusez pas ce plaisir^ je vous en prie, madame Cambrai.
La marchande tourna la tête sur son épaule d'un air fort coquet; et , après avoir hésité un instant, elle chanta je ne sais quoi de si drôle et de si grivois , que M. de Rénevilliers en fit un bond, et l'embrassa au dernier couplet.
— Me voilà justement amoureux comme Patru, dit-il ; quand vous voudrez mettre les gens à vos pieds, vous en avez un moyen ceptain. Mais, dites-moi, madame Cambrai, puisque vous regardiez Patru d'un bon œil, et que M. Cambrai était en voyage ce jour-là, pourquoi, diable, avez-vous renvoyé ce pauvre avocat après le souper?
— C'est que ce cher garçon poursuivait trois ou quatre belles à la fois. Je me serais attachée à lui, et il m'aurait donné du chagrin. J'ai préféré demeurer sage, par prudence.
— Et je gage que vous vous en repentez..
Là ! en conscience, n^est^il pas vrai que vous^ en avez eu quelquefois du regret ?
Madame Cambrai ae mit à rtt*e, et ne réponàit rien.
— J'en étais 9ttF. Eh bien ! ne faîtes pas de même avec mm. Je ne suis pas aussi beau cav^ler que Patra ; mais je ne redierdie pas d'autre femme que vous» et, ma foi, tous me plaisez diablement fort. Si je suis à TOtre goût, dites-le tout franc, et aceommodonsr-nous ensemble,
— Oh! mon gentilhomme^ cela ne va pas ainsi; mon mari est là-baut et non pas en voyage^ et roccasion ne le Teut point.
— N'y manque*t-il que l'occasion ? dit RéneviUiers.
La marchande, qui était fort délurée^ se mit à danser le pas de bourrée^ en chantant :
— il n'y manque rien autre chose.
Rénetilliers s'avança aussitôt sur le devant
de la boutique, et fit signe à des porteurs publioB qui se tenaient sur la place; on approcha une diaise.
•^-- A{q[»ele9: main^aant votre mari; dit-il à la marchande.
— Maître Cambrai^ dit Rénevilliers quand l'orfèvre fîit descendu de son atelier^ je suis complètement ruiné, mon pauvre maître Cambrai. Il me faut vendre mon argenterie ^ qui ^t considérable. C'est à vous que je m'adresse, parce que vous êtes un honnête homme. J'emmène dans cette chaise madame Cambrai^ qui connaît fort bien la valeur de l'argent. Nous partons, maître Cambrai; ne vous dérangez pas de votre travail. Je sais que vous faites les ouvrages les plus beaux du monde.
— Pardon , monsieur , s'écria le marchand , où donc allez-vous mener ma femme ?
— Chez moi, maître Cambrai, pour qu'elle examine ma vaisselle ; car il faut que je la vende, mon bon Cambrai-.
— Mais , monsieur , je pourrais aller aussi bien avec vous ; je m'y connais encore mieux que ma femme.
— Vous avez raison, maître Cambrai j je n'y songeais point ; vous pourriez venir an lieu de madame Cambrai ; mais il importe peu que ce soit elle ou vous. C'est de la belle argenterie
que je vais tous vendre. Montez donc^ madame Cambrai. Cette chaise est à mes ordres pour la journée. Partez devant; j'aurai bientôt fait de vous rejoindre avec mon cheval. J'ai de la vaisselle pour plus de cinq cents pistoles^ maître Cambrai.
— Cela fait cinq mille livres, monsieur.
— Précisément. Allons! montez, madame Cambrai.
Outre l'ascendant naturel de la personne de qualité sûr le petit bourgeois, notre gentilhomme avait le don particulier de savoir prendre un air si grave et d'une bonne foi si apparente qu'on ne s'en pouvait défier. L'orfèvre demeura interdit, n'osant se fâcher, tandis que Rénevilliers offrait la main à la jolie marchande, qui monta délibérément dans la chaise.
— Conduisez madame Cambrai rue de Ville-, neuve, au coin de la porte Saint-Denis ! cria Rénevilliers aux porteurs.
— Comment ! murmura l'orfèvre, elle s'en va ainsi sans me demander la. permission!
— Vous n'avez donc pas entendu, maitre
Cambrai? C'est chex moi qu'on mèM TOtre
femme; ainsi iie craigaezrim,
— Mais, mcm |;^itillMmime , je ne t^oa^ ai jamais vu de ma vie.
— Cela est pardieu vrai ! J'ai oublié de vous dire mon nom. Je suis le chevalier de Rénevilliers.
— Je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
-— Oui, mon brave maître Cambrai, RëneviOiers lui-même. Comme je vous le disais, je me suis ruiné au jeo. J'y ai perdu vingt mille écus.
— Cela fait soixante miUe livres, pensa l'orfèvre. Le pauvre jeune homme ! Je lui acbè« terai sa vaisselle à un rabais considérable.
— Allons!. poursuivit RénevillierB, je i<c^ tourne chez moi. Si madame Cambrai m'offre un prix raisonnable, je vous enverrai demain toute mon argenterie. Vous y trouverez plusieurs belles pièces. Adieu, maître Cambrai.
A peine le cavalier fut-il parti, que l'orfèvre, n'étant plus étourdi par le f»*estige des belles
manières^ comprit enfin qu'on s'était joué de lui.
— Il faut convenir , se dit-il à lui-même , que tu es un grand fou^ et que tu t'es laissé ensorceler d'une ridicule manière.
Gomme la nuit approchait^ le joaillier ferma aussitôt sa boutique pour courir de toutes ses jambes à la rue Villeneuve. Il trouva sans beaucoup de peine la maison de RéneviUiers; mais la servante avait assurément reçu de bonnes instructions , et s'attendait à cette visite. Elle récurait tranquillement un vieux mors de cheval^ et ne prit pas garde à l'air effaré du marchand.
— N'est-ce pas ici, dit l'orfèvre, que demeure un grand gentilhomme brun de visage, et qui a un manteau vert un peu râpé ? J'ai oublié son nom.
— Mon maître s'appelle le chevalier de Rénevilliers. Son manteau est passablement râpé, comme vous dites ; il le porte depuis longtemps et le mène beaucoup à la belle étoile; c'était pourtant du beau velours à six écus l'aune.
— Cela fait dix-huit livres. C'est bien à votre maître que j'ai affaire. Conduisez-moi vitement là-haut.
— Si vous désirez le voir, revenez demain ; il est occupé.
— Oui , je m'en doute : une belle chienne d'occupation.
— Il est en train de vendre notre argenterie à une marchande joaillière.
— Madame Cambrai! c'est ma femme ; ainsi vous pouvez me faire entrer.
— Il m'a défendu de le laisser déranger par personne. Il a fort à cœur de la bien vendre, notre argenterie.
— Quand je vous dis que je suis maître Cambrai, l'orfèvre, et que c'est ma femme qui est là-haut avec M. le chevalier î
— Quand vous seriez le diable, je ne voudrais pas vous faire entrer, car je serais battue.
L'orfèvre s'élança dans les escaliers; mais il trouva les portes closes, et, voyant bien que le bruit ne servirait à rien , il s'assit sur une marche, en attendant qu'il plût à Rénevilliers
de lui rendre sa femme. Une grande demiheure s'éooula ainsi* Une porte s'ouvrit enfmi et la jeune marchande parut, accompagnée du maître de la maison, qui la reconduisit fort poliment.
— Eh ! mon ch« Cambrai , s'écria Rénevilliers, je ne savais pas que vous ftiâsiez ici. Je suis fachë qu'on vous ait teiiu à l'écart . Il fallait m'sipqpeler en criant de toutes vos forces. Madame Cambrai m'a offert deux cents louis d'or de mon argenterie.
— Cinq mille quatre cents livres ?Corbleu !
monsieur le chevalier > finissons cette comédieC| vous vous ^tes ganssé de moi d'une rude façon.
— Que ditj^vous donc là,. Cambrai ?
•r— Je dis... Eh bien! oui, je dis que cela ressemUe à un méchant tour.
— Vous croyez que je me moque de vous.
Cambrai? Vous êtes un imbécile. N'ave2;-vw3 pas de honte , à votre âge, d'être si sot ? AUops ! taisest^vouB, Cambrai, et préparez^moî d^ l'arr gent|K>ur demain, je voms^ enverrai ma m^s«*
selle. J'allais faire reconduire votre femme par mes porteurs ; mais puisque vous voilà , je la remets entre vos mains.
— Décidément^ disait Torfévre en s'en allant^ cet homme est un démon : on ne peut pas le regarder en face^ et il vous entortille les gens si bien qu'il est impossible de lui résister.
Le joaillier ne ménagea pas les questions à sa femme sur Fentrevue avec Rénevilliers ; mais madame Cambrai n'avait pas la langue engourdie^ et copme le mari se facha^ elle lui . rit au nez. U l'appela pécore» et elle lui ré-pondit qu'il était un bélttre. Le soir^ ilUé^a une canne pour la battre ; mais . elle prit line chaise pour lui casser la téte^ et ils se couchèrent les meilleurs amis du monde.
Cependant Rénevilliers n'envoya point li'argenterie et ne reparut pas à la boutique de toute la semaine. Un soir, la belle joaillière arrèla l'un des crieurs qui vendaient des- oublies dans les rues, et lui acheta toute sa marchandise pour un petit écu» ea lui comman-
dant de porter ses gâteaux au chevalier, de la part de madame Cambrai. M. de Aénevilliers fut sensible à ce reproche fait avec modération. Il donna six livres à l'oublieur j avec l'ordre de retourner chez la joaillière pour lui dire que j le lendemain à huit heures du soir , il irait soupièr avec cfie, et qu'elle eût à faire cuire deux perdrix. Le factotum Blanche porta le lendemain au matin une lettre à l'honnête mari. Rénevilliers s'excusait de n'avoir pas encore envoyé son argenterie , et invitait le marchand à venir souper le soir à huit heures^ afin qu'il pût estimer lui-même, tout en mangeant, ce que valait la vaisselle , et aussi pour conclure le marché. Maître Cambrai réfléchit beaucoup avant de se décider ; il retourna la lettre de tous côtés avec méfiance, la relut trois fois, et n'y trouvant rien dont il pût prendre soupçon, il répondit qu'il acceptait l'invitation, et que M. le chevalier lui faisait beaucoup d'honneur.
Au coup de huit heures , l'orfèvre tira le cordon de la clochette^ à la porte de Ré-
ncvilliers; la fidèle Blwche vint ouvrir»
•-^ Vous venez de bonne heure, dit la 3ervante. Vous ne savez donc pas qu'avec noua autres gentilshonuneS;i quand on dit huit heu-* res^ il faut entendre neuf heures f^tr d«we 7 N'importe I entrer; toujpur&. Vous prendre»
Tair du feu daAs la cuisîfiK., M. le ctpvaUer est sorti, nvitia il rentrera bientôt^
K^ marchand eut un moment d'inquiétude j il se ;*assura pouyct^nt devant les fourneaux aUumés , et jeta dea regards friands sur uue grosae i|el9j;iche de mouton qui tournait à la broche, Il pensa, quç le chevalier n'était pas au fond un homme tqut-^à-fait méchant ; et pour de la (ierté, à coup sûr on ne pouvait pa$ l'accuser d'eu trop avoir à l'égard des petita bourgeois, La soirée s'annonçait bien par la ' perspective d'un bon repas et d'une aifair^ avantageuse ; un noble, prodigue et ruiné, ne pouvait être bien retors ^ et se laisserait sans doute duper aisément* Maître Cambrai ne trouva pas le temps fort long jusqu'à neuf heui?es et demie ; mais, à dix hw»res» il se mit
à bâiller crtidUétiiént. Le I50u{)6r dt^it pfét. Blancfat s'ëtoiittait qufe le dbévaUèr li'^amviât pas. A dix heures et dèitiie^ l'tJîlîêvfe était fiwt a^té. li Serait parti si la «er^nte ne \m eût retMiii le courage par Une croate de pain et im verre ^ Botirg^ogii»- Il reciomihewça ses mui^ mures à mizè heures, ëtii enfonça son<ïhapeau Mir ses yeui à otize béuriss et demie, pour s'«ii after, lorsque ESauéhe assura que M^ te chevalier ne rentrait jmiais> au ^iid jamais > passé minuit. Une partie debreteu l'av^^att assurëmeat retéAiu ; mais cVût été folie que de renoncer au souper faute d u^e demi-heure et ptttience. On prêta Torettlè au moindre brmt . îâsqu'à miiftuit; te découragement s'empara du }daiHier qMud it eut Oômpté le douaiëme coup de Thorloge. ïl donna au diàbk tous les chevaliers de Tùnivers, et sortit à minuit et éemi, la m^. dans Tame et l'esmmac horri^ titemetti creux.
Pendant ce temps-là M. de Rénevilliers faisante chère libe 4a¥ifS rarrîére4^tniqilè de l'or- Pévre : il éeoutait la voix fraîche de ma-
dame Cambrai , et vidait une bouteille de via du Rhône que le marchand gardait depuis dix ans en cave sans oser y toucher. Il était une heure , et le chevalier ne pensait pas à se retirer^ lorsque maître Cambrai ouvrit la porte d'un air fort tragique. RéneviUiers chantait un refrain et tenait son verre en l'air. Il demeura dans cette posture , en riant de tout son cœur de la mine sombre et des yeux flamboyans du pauvre marchand.
— D'où donc sortez-vous, maître Cambrai ?
dit-il enfin. Pourquoi n'êtes-vous pas venu chez moi ? Le rendez-vous était pour six heures. Je vous ai attendu jusqu'-à sept; et ne vous voyant pas, je suis venu ici. Madame Cambrai faisait cuire des perdrik; ma foi, je me suia mis à table avec elle.
— Corbleu ! monsieur, le panneau est trop visible. Trouvez bon, s'il vous plaît, que je n'y donne pas, et décampez de céans sur l'heure.
— Vous êtes un drôle, et de plus un homme sans parole , de m'avoir fait attendre et de me
vouloir chasser. Si nous étions au premier étage ^ je vous ferais sauver par votre propre fenêtre,
Rénevillîers , qui avait les oreilles échauffées^ tira sa rapière^ et porta deux bottes au marchand par-dessus la table. Maître. Cambrai se crut mort.
— Holà! monsieur le chevalier, voulez^vous tuer un pauvre joaillier qui ne vous a^ point offensé ? Dieu me damne si ce n'est pas; vous qui avez des torts vis-à-vis de moi; car il est bien évident que je suis c*...
— Je le croirais assez , maître Cambrai ,, vous devez l'être à vingt-deux <carats*.
— C'est le titre de Tor le plus On.
— C'est bien cela ; mais, rassurez- vous , ce n'est pas par moi. Allons ! soyons amis : je vous pardonne votre impertinence. ,
— Soyons amis si vous voulez ; mais moi> » je ne pardonnerai pas à ma carogne de femme;
''^ — Je vous défends de la battre , maître Cambrai; si j'apprends que vous ayez levé la main sur elle, je vous envoie trente de mes amis^
qui TdijisdoniiN^oiitdbftCttiicetttcoiipsdebàlon*
— Trois mitte coups de blton !
— Tout autant; ainsi faites bon ménage ainee madame Cambrai.
LecheyaKer sortit^ et laissa les ^ux se quereller à leur aise. Tout autre que l'homiéte joaillier eût envoyé la femme au couTent , ou bien eût &it tuer M. de Réne^iUiers au eoin d'une rue , f^ur de l'argent , et îi faut avouer que le ehevalier Tavait bien mérité; mais le bon marchand n'avait pas de fiel , et p\iii on n'attachait pas alors aux contrariétés conjugales auttot d'importance qi;t' aujourd'hui. Madame Cie^mbrai rachet&ât ses défauts de jeurnesse par beaucoup de qualités : elle était économe^ laborieuse^ et toujours de bonne humeur. Son mari ne Itii garda point rancune et fit ^ien , ear elle passa bientM la trentaûie
tout doucement , et devint une mère de famjtte excellente. ^
Après madame Cambrai ^ Bénevîllîers mit ^
à mal ime foule d'autres marchandes^ en sorte
qu'il était Sort redotité du petit commerce. On
ne Itti voulait plus rkxi vendre > surtout à crddity et quand il se présentait dans Une boutique^ il ne trouvait à parler qu'à des hommes. Il voulut donc retouiMier un peu ^ns la faonne-société ; mais la chose n'était pas facile après toutes ses équipées ; heureusement M« de Rënevilliers était habile à trouver des ezpédiens, et voici comment il s'y prit pour se faire ouvrir la maison d'une veuve , madame d'Ordres ^ qui recevait de fort beau monde. Le jsffdin de cette dame n'était séparé de celui de notre gentilhomme que par un mur ; Rénevifli^rs y jeta un matin trente la* jÂns, qu'il avait tenus vingt-quatre heures san^ nourriture. Ces animaux dévorèrent tou* tes les plantes ^ et mirent le jardin à sac. Madame d'Orgepès et ses gens poussaient de gi^ands cris et donnaient la chasse aux lapins, lorsque Rënevilliers parut. U se confondit en excuses , disant y avec un sérieux incroyable » q<ii'il était au désespoir de cet Mcident, et qu'il ne savait comment ces maudites bêles avaiait pu pénétrer dan« le jardin. Il offrit de
payer le dégât, et fit sa visite d*un si bon air^ qu'on ne songea plus à se (acher contre luL Le lendemain , il envoya chez sa voisine une charrette pleine de fleui*s et les trente lapins mis à mort ^ avec une lettre où il disait que les corps des coupables appartenaient de droit à la personne dont ils avaient gâté le bien. On lui répondit par une invitation à dîner. C'était justement là le compte de Rénevilliers. La compagnie fut nombreuse et le repas fort gai, à cause de Taventure des lapins. Le chevalier se mit en frais d'esprit ; il ne dit rien d'incon* venant, fit admirablement sa cour à la mai* tresse du logis , et s'ouvrit en même temps les salons de plusieurs gens de robe et de finance. Un certain Prunevaux, maître des requêtes , et qui était amoureux de madame d'Orgerés , essaya bien de nuire à M. de Rêne villiers par quelques médisances; mais il était trop tard, on ne l'écouta pas. Le chevalier garda ses entrées dans la maison, et , comme cela se voit souvent , il ne tarda pas à sup-planter dans les bonnes grâces de la dame ce-
lui qui Tavait voulu cha^r. Ce n'était pad que madame d'Orgerès fut belle ; hormis ses mains, qui étaient bien faites, elle n'avait rien de séduisant. Sa taille était trop grande ; sa figure, ornée de moustaches un peu fortes , n'aurait pas mal été sur les épaules d'un mousquetaire ; mais Rénevilliers tenait du ciel le don desavoir persuader ^aux femmes qu'il était tout près d'avoir de l'amour pour elles , et c'est un sûr moyen de se bien mettre dans les papiers de celles-là mémes^ qui ne voudraient point de vous. Rénevilliers tenait la cheminée; il contait des histoires divertissantes , et avait le dé sur tous les autres visiteurs. Prunevaux, voyant qu'on ne faisait plus aucun état de lui, promit un soir à madame d'Orgerès de lui donner la comédie à Thôtel de Bourgogne.
C'était une dépense que de faire jouer ainsi pour une société particulière. Le maître des requêtes voulait se relever dans l'esprit de sa belle à coups d'argent; il n'invita qu'elle et les personnes qui étaient présentes. Gepehdant la sœur de M. Prunevaux engagea , de son côté,
faeauoonip de monde ^ et comme c'étaient 4ei gens ifni ive savaient pas yt^re , ils vinrent les premiers à Thôtd de Bourgogne , et s^iastai^ lére&t aux meilleurs endroits. Les places les plus recherchées étaient le devaùt du parterre ^ où Ton metiait des chaises. Quand madame d'Orgerés arriva , suivie de sa compa^^ gnie, elie ne trouva plus que des loges. Ce qui donna surtout de Thumeur à la dame , c'est que y ne pensant point qu'elle dut reneontrar des étrangers , elle était v^ue mm^ quée , tandis que les autres femmes étaiait en grandes parures. La représentation promettait pourtant d'être fort belle. Le lustre d« mitieu était de vingt-nquatre lumières ; i\: y avait , en imtre^ deux candélabres à douze bras aux deux côtés de la salle ^ et seize chandelles sur la planchette de la rampe : un g^nd seigneur n'aurait pas mieux fait les choses. Les comé-* dieRs devaient jouer la pièce nouvelle des En^^ gagemens du hasard , qui était à la mode.
On craignait que le méoentehtement de ma** dame d'Orgerès ne fit oMinquer le spectacle ^
et plusieurs daines ^ placées sur le deTaiit, lui allaient offrir leurs sièges , loraqu'elie s'^ria d'un ton bourru c
*^ G est une plaisante manière de donner la comédie aux gans , que ^ les inviter pour n'avoir pas une bonne place où les md:tie.
Monsieur de Rénevilliers , détachez ^ je vous prie^ une de ces chafidelles pour m'éelairer^ et quittons la salle.
JRém^illie^» ayant pris une cbanddle à l'un dQ$ candélabres^ ol&it son bras à madame d'Orgerès pour descendre dans la rue.
«- Si vous m'en crovcï , dit fe cbevalior quattd ils furent debors , noua donneirons uxie leçon à Prun^vauî^ en troublant la fête,
— J'qu suis fort d'avis , répondit la daxM.
Reprenez un peu vos alliires bohémiennes » et servez-leur un plat de Votre métier.
— Rien n'est plus facile.
A l'entrée de l'hôtel de Bourgogne était une vieille barraque en planches vermoulues, que les valets de madame d'Orçcrés entreprirent de démolir sous la direction du chevaUer.
Geparidant Prunevaux avait donné Tordre de commencer le spectacle. Le rideau s'était ouvert, et mademoiselle Valiotte, qui était- une actrice fort estimée, avait déjà débité quelques vers. Tout-à-coup il se fit à l'extérieur un vacarme efiroyable, comme si le bâtiment s'allait écrouler. Les acteurs avaient beau crier, ils ne pouvaient se faire entendre, et les spectateurs n'étaient pas trop rassurés. Ce fut bien pis encore au second acte. Rénevilli^s s'animait des rires de madame d'Orgerés et de la compagnie, et trouvant que le bruit n'était pas assez grand, il porta sur l'escalier une grande quantité de paille mouillée à laquelle il mit le feu. L'acteur qui jouait don Fadrique, levant les yeux au ciel et se dressant sur la pointi^ des pieds, s'écriait d'une voix flûtée :
Oui, mon ardeur pour elle à ce point est extrême, Que je la veux aimer sans savoir ce que j'aime. C'est un effet d'amour assez rare et nouveau. Ce dieu veut qu'avec lui je porte son bandeau^ Et remplissant mon cœur de cette flamme obscure. M'a choisi pour objet d'une étrange aventure.
Dans ce Inoment un nuage de fumée noire et puante entra dans la salle. On devina que c'était un tour de Rénevilliers. Quand la première frayeur fut dissipée, on se resserra tout prés de la scène, et la comédie continua en dé^ pit des interrupteurs. On aimait prodigieuse* ment le spectacle en ce temps-là. M alheureusementy une fois que le chevalier avait la bride sur le cou, et des rieurs pour le mettre en verve, on ne pouvait plus Tarrèter. La fumée redoubla si furieusement, qu'on ne respirait plus et que les comédiens étaient pris d'une toux opiniâtre ; mais comme on persistait encorç à rester, M. de Rénevilliers ordonna aux valets de crier au feu ! Alors la terreur s'empara de la compagnie. On s'élança sur le théâtre, et on s'enfuit par les petites portes, en si grand tumulte, qu'il y eut des gens bien empêchés et bien meurtris ;*encore Rénevilliers et ses aides eurent-ils la barbarie de jeter de l'eau à tous ceux qui sortaient, sous le prétexte de leur porter secours.
Le lendemain de cette bagarre, quelques
jeunes gens voulaient assommer RëneviUiers ; mais c'étaient des avocats qui ne maniaieni point les armes , et le chevalier affecta de lès narguer en se promenant à cheval^ autour du Palais de Justice, d'un air fort rodomont. Le plus mécontent était Prunevaux , qui aurait parlé de se battre avec Rénevilliers, si celuît-oi ne lui eût offert le premier une partie de coupe^ gosier, avec un air tellement amical, qu'il n'y avait pas moyen de lui en vouloir. L'ai&ire s*apaisa ; mais le maître des requêtes vit bien qu'il fallait vider le plancher devant un pareil concurrent; aussi abandonna*t*il madame d'Orgerès, qui se prit de belle passion pour le chevalier. On ne sait pas précisément s'il y eut de l'amour entre eux. Ce qui est certain, c'est que Rénevilliers mit la veuve si fort en train de se divertir , qu'elle mangea on six mois la moitié de sa fortune. Il la laissa ensuite pour courir après une chanteuse qui donnait d^ concerts dans un cabaret du fauboui^ Saint- Germain.
Notre homme avait gagné, à toutes ce^ fo-
lies y une belle réputation de mauvais sujet. Quelques grands seigneurs aussi libertins que lui voulurent qu'il fut de leurs amis. Le duc de Brissac^ qui pratiquait fort le tapage nocturne, fit la débauche par occasion avec RênevillierSy chez le traiteur Renard, et fut charmé de ses manières. Le prince d'Harcourt luimême se mit avec eux, et c'est à cette réunion qu'on dut la grande mode, qui régna pendant une partie de la minorité^ de casser les vitres et de battre les passans et le guet.
Il y avait alors un usage assez singulier. Les jeunes gens qui demeuraient dans la même rue que des demoiselles à marier devaient leur donner le bal une fois chacun à tour de rôle. C'était chez les parens des demoiselles qu'on dansait ; mais les jeunes gens payaient les frais. Or une certaine dame Roger, qui était voisine de Rénevilliers, avait une fille de dix-huit ans, à laquelle notre gentilhomme n'avait pas encore donné les violons. Souvent il avait rencontré ces dames, et les avait toujours saluées poliment; mais elles ne s'étaient pas empressées
de l'inviter à les venir voir. Le prince d'Har- Murt en raillait un jour le chevalier , en lui disant qu'on ne voulait pas de lui dans cette maison. Rënevilliers se piqua du jeu , et fit gageure qu'avant une semaine il danserait nne courante avec mademoiselle Roger. On paria un gros dtner de douze couverts, et M. d'Harcourt donna sa parole que si le bal du cheva* lier était accepté, il y mènerait les premiers noms de la cour.
Le prince ne songeait pas que cet engage-^ ment faisait beau jeu à M. de Rénevilliers. Ma-* dame Roger reçut une lettre portée par l'écuyer Blanche.
« Je réclame, disait le chevalier, l'honneur de donner les violons à mademoiselle votre fiHc, en qualité de voisin. Le prince d'Harcourt, MM. de Roqiielaure et de Brissac demandent la permission de venir danser ce jour-là, si leur désir ne vous semble pas in-r discret. »
Madame Roger, qui était fort vaniteuse ot ne parlait d'autre chose au cours que des ar^-
— Îl9l —
moiries des carrosse», fut transportée d'aise à l'idée d'avoir cïiez elle de si hauts personaâ^ ges. Elle répondit le plus graeieusement du monde, et mit une bonne heure à écrire sop billet.
Les choses allaient iHzarrement toutes les fois que Rénevilliers s'en mêlait : c'est pourquoi le bruit de ce bal s'étant répandu , on pensa que ce serait immanquablement la plus belle fête de la saison ou bien la plus» vilaine, suivant le caprice du bohème. Des personnes craintives, qui savaient le tumulte qu'on avait fait à la comédie de l'hètel de Bourgogne^ (^rchèrent à effrayer madame Roger, en lui disauit qu'il arriverait a6»irément qudque nouvdle échauffourëe dans sa maison, si Rénevilliercl)^ donnait les violons ; mais rien ne p.ut entrer en balance dans res[Hrit de la dame avec Tarnbition de iiecevoir de» ducs et* des priaœs.
Quand on eut fixé le jour et envoyé les cqiH'* plimensd'invitation^ des familles entières com-' mencèrent par déclarer qu'elles n'iraient pqint voir un homme sauvage, et qui faisait pfofes-
sion de jouer de méchantes pièces aux gens.
Le prince d'Harcourt et M. de Boubeville assuraient que le bal n'aurait pas lieu faute de danseuses , et offrirent à Rénevilliers de parier cent pistoles outre le dîner. Le chevalier tint cette nouvelle gageure.
Malgré son air assuré , notre gentilhomme se trouva dans un grand embarras lorsqu'il fallut envoyer les tapissiers et décorateurs. Aucun marchand ne voulut le servir à ci^it. On lui demandait le dépôt d'une forte somme en garantie du paiement; tant on savait bieii sa manie de ne vouloir pas acquitter les mémoires. Or, comme les cartes et les dés avaient fort manqué de complaisance depuis long-temps , Rénevilliers n'était pas en fonds. Il s'en allait un matin, l'oreille basse, par la nie du Temple, et tout honteux de ne point trouver d'expédient, lorsqu'il vit cette inscription au-dessus d'une boutique : « La veuVe de maître Jean Dufréne vend des meubles, tapis et miroirs.»
—Une veuve tapissière ! s'écria le chevalier;
voilà qui est bien mon affaire. J'ai toujours eu de bons marchés de& femmes.
Et il entra dans le magasin avec une démarche de cour. Madame Dufréne était une conunère de quarante ans^ haute en couleurs, qui avait la bouche bien fendue , l'œil noir et furieusement d'embonpoint. Notre homme marchanda quelques tapis pour engager la conversation; puis il glissa, au milieu de ses discours, des mots flatteurs pour les femmes sur le retour. Il fit compliment à la tapissière de la petitesse de son pied, du bon goût de ses ajustemens et de tout ce que Tâge avait encore épargné de ses agrémens naturels.
^^ Madame Dufréne, dit-il ensuite, vous voyez en moi Rénevilliers le bohème , celui qui ne paie jamais ses dettes. On a répandu le bruit que je faisais l'amour aux femmes de mes fournisseurs pour ne point leur donner d'argent; c'est une noire calomnie, et afin de le prouver, je vous ferai l'amour d'abord et je vous donnerai de Targent après. Gorbleu ! vous me plaisez, madame Dufréne ; eh bien ! malgré
oda , 'tous aurez de mes ëcus. Le rnoode est plein de canailles et d'imposteurs ; je tous prie, lorsque je vous aurai payée, de le dire à tout le monde.
— -* Je n'y manquerai pas , monsieur ; mais l'argent suffit, et la galantme est du suparflui.
— - L'argOTit sera votre profit et la galanterie le nûen. Je donne à dans^ à mademoiselle Roger tout exprès pour avoir afifedre à vous. Il y aura de fort grands seigneurs à ce bal , madame Dufrêne ; les trois MM. d'Haroourt , les Elboeuf , ies Gréqui , et ces p»*sonn6S**ià vous bailleront leurs pratiques si vous me déoonsz les salons comme il faut. ParMeu ! puisque les violons sont à moi, j'ai le droit d'engager qui je veux, et s'il vous plaît de venir à la fête, je vous prie bfen fort de ne pas vous en g^i^^i madame Dufrène.
— le ne l'oserais pais, mon gentiihomiiie ; on se moquerait de moi.
— Non point, je vous le jure; car on «ait que je le souffrirais mal, et que mon ëp^ est fort pointue.
«^ £b bien I cela n'est pas de refua.
La t^arçbaade eiiv^^yadés le l€n4e]Xiatfi ^e^^ tafKl$seriie» {aagDftfiq4ie& et cb beau^ décors chez Qi^da^OA^ Rogev^ wd^f comme plusieurs fburiwseiips de ses amî$ luidîreotqju'eUe n'ob-t tiendrait jamais d'argent , elle s'en alla ch^z RénevilUerSr^ pour lui raf^lersa promesse de la payer. JNotre homme était à d^/wner. Il fit servir i^i. couvert à n^dame Du&eue^jn ^ ^^ donna les meilleurs morceaux. On vida u^ie bouteiiUe de vin fip^, joiis de m^qpos eifi propos le chevaiUer chif&nuË^ 1^ giM^gereUi^d)^]^ mafrchajadq c^mn^ si ejite eût été uae j^une^se^ et laBWsp $i bien en lui cooatant dçs drôleries ^ qu'elle n'eut pas le courage de se; fâcher Icyrs-^ q^'il avoufk tout net qu'i) m'aivait pa&, un. sou comptanl^.
-** Ma ftui> dit-^eUe w jelaAt sqi^i i^mpire au fi^Ui vous me paierez, quand il vpu$ plaira ; '^ n'importunerai pas davantage le.gwtiifcKW^^^- I9 plu$ ûm,4bl^ q^ge cQni>^Q.
Rénevillî^ n'étaôt paa aui bout*, Il faUait encore pouirvoii^ a^x sucreries et rafraichi;s3Q^
mens. Notre homme tourna ses batteries sur la femme d'un Lombard. Cette marchande avait bien la cinquantaine, et il parait qu'elle lut plus difficile à manier que la tapissière ; car les mauvais plaisans ont assuré que le chevalier avait été contraint de pousser la galanterie jusqu'aux dernières extrémités. On en fit une histoire^ vraie ou fausse^ où il était dit que la Lombarde avait aussi déchiré ses mémoires^ en s'écriant :
-r- Allez! vous êtes un charmant garçon qui ne méprisez point vieillesse. Je vous fournirai des confitures autant que vous voudrez, et que je sois rouée si je vous demande jamais rien.
Mais on ajoutait que Rénevilliers , ayant trouvé le calice amer, disait de son côté :
— Encore une folie de cette espèce , et je quitte le métier pour me faire plus rangé qu'un procureur.
Quoi qu'il en soit , tout fut admirablement prévu pour le bal. On avait su dans le public }es préparatifs, et aussitôt les gens les plus dif-^
ficiles aTaieni changé de résolution. C'était à qui se ferait engager.
Le moment de la fête arrivé^ on vit dés six heures une grande file de chaises^ de chevaux et de carrosses dans la rue Villeneuve. Les salons se remplirent bientôt de dames qui admirèrent le bel arrangement des décors. Les miroirs, le feuillage vert et les chandelles étaient à profusion chez madame Roger. Des tapisseries à personnages , tendues sur les murs et devant les portes, faisaient singulièrement bien ; les guirlandes qui tournaient à l'entour des corniches donnaient aux appartemens une apparence fort mythologique, et qui rappelait ces temples des anciens , dont le grand poêle, M. Croisilles , avait fait des descriptions si fidèles dans ses Épttres héroïques.
Cependant les seigneurs de la cour n'étaient pas encore venus à sept heures , et on n'osait pas commencer les danses avant leur arrivée.
Rénevilliers , qui devait ouvrir le bal par une courante avec mademoiselle Roger, perdait patience , et voulait donner le signal aux vio-
Ions. Enfin ^ il se fit un grand hruk de che^ vaux dans la rue ; tout le monde se FecuoîlUt. Madame Roger courut au sommçl de Vesealier.
Dix minutes s'écoulèrent ainsi dans Tat*tente. Les chevaux s'étaient bien arrêtés de^ vaai la porte. La lueur des flambeaux de maivk se voyait des fenêtres; des voix parlaient ^. nombre considérable y et pourtant les cmvtés n entraient point encore. Tout-à-^coiip o» en-, tendit de grands cria » des pas préc^ùtéidaM. la cour et un cliquetis d'armes. '
-1- Messieurs^ dit un gmtilhommQqMÎ éttât fort agitée ayant avec lui sa fapMklee^t^ej çQc4 noua awionce qu.dque tour de ^p^iU liers» Au lieîu de dues et de princes ^ U Qoiis. amène sans doute des bohèmes coi^mQ liû»
pour noua dévaliser* Nous sommm des fous d'avoif pu nous fier à un t^l hwmiev II. favt ipamtfBnant faii^ bonn? wntenaii^* Qi^iE^qu^ ocMis n'ayons qiie nos méchanto^ épéos 49 b3j> fermons les pwtes eit défeikdQps^^Ws. ^
Maison avait arrac^ 1^$ porV^s d^j^q^
gonds pour dan$er plus commodément ^ et il semblait impossible d'éviter une bataille. Les hommes s'avancèrent jusqu'aux degrés ^ les armes au pojing , pour faire face aux assail* lans^ et les dames se tinrent en arrière en grand désordre. Madame Roger apporta enfin des nouvelles rassurantes ^ et raconta ce qui venait de se passer.
Des valets qu^ jouaient entrç eux en Paient vepus à se battre devant la porte de la rue. Un cuisinier avait mis une épée dans le trpu ô»
h serrure^ et, par mégarde, il avait lardé le prince d'Harcourt , croyant adresser le coup à l'un de ses c^inarades. Si le iiobl^ seigneur ne se fût tourné par basard, afin de parler à qudqu'w^ la lame lui eût traversé le^orp?.
Heureusement il n'avait reçu qu'\uie égrati^ gnure dans les chairs ; mais, se sey^tai^t blessé, il avait appelé du secours, pt s^ gei^s s'étaient jetép dans l;a liaison, r^lus à itouf pmssac^r. Les deux frères du prince étaient m furmv* Un de leurs estafiers avait poursuivi un bourgeois en le couchant en joue avec un mous-
quel, et l'aurait tué^ s'il ne se fût réfugié dans les genoux de madame Roger. Trois hommes avaient été abattus à coups de fusil dans la cour ; mais, par bonheur^ on découvrît plus tard que c'étaient seulement des valets *.
L'affaire aurait mal fini si M. d'Harcourt ne se fût donné beaucoup de peine pour calmer les esprits. Tout rentra bientôt dans l'ordre ; la belle noblesse ayant fait son apparition dans les salons, on se mit à danser. M. d'Harcourt lui-même figura au premier quadrille.
Le bal n'aurait plus été troublé sans M. de Bouteville , qui s'était fort diverti de la bagarre, et qui ne cessait de répéter :
— Je voudrais voir encore un peu de mouvement ici ; je me sens une fiére démangeaison d'amener un petit tumulte.
Gomme M. de Roquelaure passait en dansant, Bouteville lui arracha sa perruque et la jeta au plafond. M. de Roquelaure, tout en colère, riposta par un beau soufflet. Voilà les
^ C'est ainsi que s'exprimeDl les écrivains du temps.
épées au vent ; les deux champions s'allaient égorger si l'on ne se fût jeté entre eux. Il fallut encore une heure entière de cris et de débats pour les accommoder.
Il était bien évident que M. de Rénevilliers n'avait aucune part aux accidens survenus dans son bal ; malgré cela^ on le voulut rendre responsable de tout.
Le lendemain on fit grand bruit de cette af<" faire par la ville ^ et les gens qui n'étaient point venus contèrent les choses d'une manière exagérée. Les dames qu'on avait vues danser^ et qui s'étaient fort diverties ^ n'osaient point l'avouer, et disaient qu'on ne les reprendrait plus à pareilles fêtes. Pendant le temps de la fronderiey lorsqu'on voulait parler d'une maison forcée ou d'un pillage, on appelait cela donner les violons comme Rénevilliers.
Le renom de mauvais sujet que le chevalier s'était acquis bien justement prit un nouveau lustre, une fois que l'attention publique se tourna vers lui. Tout ce qui fut brisé de vitres^ tout ce qui fut donné de coups de bà-
ton à la maréchaussée , tout ce qui se coupa de jarrets pendant trois mois dans les rues de Paris, fut mis sur le compte de Rénevilliers ; et voyez comme le monde est souvent mal informé ! huit jours après le bal de madame Roger, notre gentilhomme avait changé ses manières de vivre et s'était merveilleusement amendé par une faveur particulière du ciel.
Il passait un jour dans la rue des Prouvaires , entre deux vins et cherchant aventure.
On voyait alors beaucoup de visages sombres, à cause d'une épidémie qui tuait bon nombre de gens. L'air était vif et le brouillard incommode ; mais tandis qtie les autres se couvraient le nez de leur manteau. Rénevilliers entr 'ouvrait sa chemise pour respirer plus à l'aise, et se faisait un éventail des plumes de son chapeau. Bepms le détour de la rue , le chevalier voyait devant lui une jeune fiile vêtue de deuil, qui s'en alluit toute seule faire ses dévotioiïs à Samt-Eustache. Il doubla le pas afin de la rejoindre; et quand if f»t prés^ d'elle, il hii
prit la taille sans façon , et loi demanda poli* ment la permission de Fembrasser.
Soit que M. de RéneviUiers s'y fût pris avec moins de galanterie que d'habitude, soit que la jeune fille fût en llieheuse disposition', elle jeta sur le chevalier un regard fort indigné en disant :
— Hélas î si monsieur mon père n'était pas mort de la fièvre rouge , ce vilain homme-là ne m'insulterait point.
Le chevalier n'était pas habitué à recevoir des réponses de ce genre; il demeura tout ré-veur du regard courroucé de la jeune fille, qui était belle et avait Tair fort décent.
— Par le diable î pensait-il en se mordant les lèvres , cette jolie enfant me tient pour un manant et un animal. Je lui veux prouver qu'elle se trompe et lui faire réparation.
Notre homme entra dans l'église ; mais il chercha vainement la demoiselle. Il y avait à l'entour de la chaire une grande foule écoutant un prédicateur. R^evilliers, après avoir rôdé dans les chapelles, po^éta un moment l'o^
reille ali sermon ; le prêtre commentait ces paroles de rÉvangile : « La conversion d'une ame égarée cause plus de joie dans le ciel que les prières de cent âmes fidèles. »
— S'il en est ainsi , pensait Iç libertin , il ne tiendrait qu'à moi de mettre le paradis en une TiH^ieuse allégresse, et si j'amaisrje me convertis^ il sera heureux que j'aie commencé par être un impie.
Le sermon touchait les auditeurs; car les bonnes gens pleuraient de tout leur cœur; le chevalier lui-même se sentit fort troublé à plusieurs reprises. Il . prit une chaise et demeura jusqu'à la fin du discours. On chanta ensuite un salut en musique avec des orgues qui jouaient divinement bien. Rénevilliers n'hésita pas à croire que son émotion était un rayon de la grâce ; il s'achemina vers un confessional , et fit au tribunal de Dieu la confession de toutes ses folies.
Lé lendemain il était parti pour sa terre de Rénevilliers, en Picardie, afin d'éviter la compagnie de la jeunesse débauchée , car il com-
prenait bien que Toccasion amènerait une rechute.
.. Rénevilliers demeura trois ans retiré à la campagne, et se confirma chaque jour davan* tage dans son beau dessein de se réconcilier avec le ciel. U mena une vie exemplaire, suivit assidûment les offices, et observa les jeûnes et le carême ; il fut nommé marguillier de sa paroisse, à laquelle il fit du bien. Ayant eu querelle avec le chapitre de Beauvais, il montra une modération qui acheva de lui gagner Festime de tout le monde. On le vit même supporter publiquement des paroles injurieuses , ce qui était bien étrange d'un cœur aussi haut placé que le sien ; mais il s'était mis en tète de se conduire en vrai chrétien dans cette rencontre , et il s'en acquitta de façon à édifier jusqu'à ses ennemis. Pendant son dernier séjour à Pai^is, ses anciens compagnons le raillèrent fort de sa conversion et d'une petite croix en or qu'il portait à son cou ; mais sa patience ne se démentit pas un instant.
Cependant la fin de M. de Rénevilliers