‹ Mignard et Rigaud (volume 3)Chapitre 3 sur 3 · I. so · texte numérisé non relu

I. so

prouve bien que les mauvaises habitudes ne se perdent jamais entièrement^ et que celui qui a long-temps lâché la bride à ses passions ne peut guère être assuré de les dompter tout-àfait.

Un jour qu'il chassait sur son domaine, le chevalier rencontra un gentilhomme du voi- ^inage^ qui prenait le même plaisir sans se gêner et comme s'il eût été chez lui ; Rénevilliers envoya un de ses piqueurs donner l'ordre à cet étranger de quitter la place. Le voisin fit une réponse impertinente, et continua de courir un lièvre que ses chiens avaient levé* Les choses se seraient passées tranquillement, si le hasard n'eût amené les deux chasseurs en présence l'un de l'autre. Une querelle s'éleva, dans laquelle le voisin eut tous les torts imaginables. Cet homme poussa l'impudence jusqu'à lever le bâton sur Rénevilliers, qui le tua d'un coup de mousquet à bout portant. Il s'ensuivit un procès dont notre chevalier ne se tira qu'avec grande peine. Cette fâcheuse affaire causa tant de chagrin à M. de Rêne-

villiers qu'on né sait pais bien s'il n'en eut {MIS la cervelle un peu dérangée. M. de Brissac, dans un voyage qu'il fit au Havre-de- Grâce , reconnut son ancien ami qui montait sur un vaisseau en charge pour l'Amérique.

— Eh I où allez-vous donc comme cela ? lui cria le duc.

— Je vais au Canada épouser la reine des Hurons, à laquelle je suis fiancé, répondit notre gentilhomme.

Et jamais on ne l'a revu. Il est probable qu'il mourut aux Indes ; car on ne reçut point de ses nouvelles.

Le coadjuteur de Retz , qui l'avait connu , disait un jour :

— Ce garçon-là n'a jamais fait rien à propos : il fut débauché quand il fallait être sage, et s'est jeté dans la dévotion quand la carrière était ouverte aux ambitieux. S'fl se fût donné à moi, je l'aurais mené loin.

M. de Gondi se vantait, car il n'a mené loin personne; mais peut-être disait-il cela dans l'instant où il pensait devenir premier mi-

nistre à la fayeur des^ tro!dl>Ies. Néanmoins le ooadjuteur pouvait assurer avec raison que M.' de RâieTilliers aurait fini moins tristement s'il eût été dirigé par qudque personne plus sage que lui»

nUehdl IifinibarC*

Pendant la première moitié du beau siècle où la poésie était si fort à la mode^ on n'avait aucune estime pour les musiciens, quoique la musique fût assez recherchée. On considérait comme dujdus mauvais ton de poser ses doigts sur un instrument ou de chanter autre dbiose que des yaudevilles et chansons à rire ; quelques dames seulement cultivaient la musique

— îJlU —

sans qu'on leur en fît reproche ; mais un gentilhomme ne s'en serait pas avisé sous peine d'être bafoué par tout le monde. M. de Lenclos est le seul qu'on puisse citer comme exception ; aussi l'appelait-on maniaque, et ne voulait-il pas avouer son goût pour le luth, dont il jouait à ravir. Assez de gens ont parlé de lui avec mépris, parce qu'ils le savaient fort habile sur plusieurs instrumens. Il n'était pas rare cependant qu'on voulût ouïr de la musique en société ou à la promenade; ceux qui n'étaient pas assez riches pour avoir des valets à violons» envoyaient à leurs maîtresses des musiciens gagés à la journée. U en arriva que cet art, si long-temps abandonné aux laquais, demeura fort en arrière des autres qui étaient plus estimés. Le fameux Lambert, quoiqu'il fût de basse condition, a travaillé plus que personne à relever la musique^ et on peut dire qu'elle lui est particulièrement obligée , car il a préparé les voies à M. Lulli;^ qui acheva de la remettre en bons lieux.

Michel Lambert naquit en 1 61 0, à Vivonne

en Poitou. Sa mère, qui était une pauvre femme du peuple, avait, étant enceinte, une furieuse passion de musique, et ne bougeait d'une église où chantaient des religieuses aux sons de Torgue. Nous ne savons si l'on doit attribuer à cela les grandes dispositions de son fils ; quoi qu'il en soit, le petit Michel voulut aller au lutrin dès l'âge de dix ans, et fit bien parler de lui dans le pays, à cause de sa voix et de sa manière de chanter. Les bonnes gens le venaient écouter de fort loin. Mouliniez^ maitre de chapelle de Monsieur, frère du roi, le voulut avoir parmi les pages de la musique , et l'emmena au château de Champigny, où était le prince. Lambert apprit les règles de son art, et il eut bientôt fait de surpasser ses camarades. Il y avait alors près du roi un homme dont il ne faut pas omettre ici le nom ; c'est maitre De Niert. Cet homme était un ancien valet de M. de Créqui, l'ambassadeur; il avait suivi ce seigneur à Rome, et avait pris en Italie une façon de chanter nouvelle, qui plut merveilleusement à la cour lorsqu'il y revint. De Niert

avait l'humeur bizarre, et se faisait un peu valoir* M. de Créqui ne lui commandait jamais de chanter ; mais» lorsqu'il l'emmenait quelque part, De Niert demandait s'il devait prendre avec lui son luth : « Comme tu voudras , »

répondait le duc ; et il était convenu que ces mots voulaient dire qu'il le devait emporter. C'était environ dans le temps que le roi avait sa mélancolie, et qu'en se mettant aux fenêtres avec Monsieur le grand, il lui disait : « Ennuyons*nous, ennuyons-nous de toutes nos forces. » Or sa majesté eut toujours assez de goût en musique et jouait du téorbe. M. de Créqui, pour faire sa cour, lui amena De Niert, et le roi en fut si charmé qu'il le voulut mettre de sa maison. Au bout de six mois, notre homme avait la charge de premier valet de chambre. C'eût été une espèce de &vori, s'il

n'eût commis la faute de s'amouracher d'une suivante de la reine. Louis XIII n'aimait point que ses gens eussent des femmes, et De Niert ne parlait pas de se marier ; mais le roi lui dî* sait souvent avec humeur :

—Vous n'attendez que ma mort pour épouser cette fille.

Et la fortune du chanteur souffrit un peu de cette idée.

Loin de montrer de la jalousie contre le petit Michel, maître De Niert offrit de lui donner des leçons. Il s'en acquitta si bien , que Lambert en sut aussi long que lui en moins de deux ans. Les gens qui avaient quelque jugement se prirent bientôt de mépris pour ces misérables valets à violons qui écorchaient les oreilles. On railla fort ceux qui donnaient de ces musiques d'enfer, et la mode vint de n'écouter plus que de bons instrumens. M. de Benserade, qui, n'ayant alors qu'un laquais, l'avait choisi joueur de flûte, amusa les rieurs à ses dépens. De Miert et Lambert furent si recherchés, qu'on s'étouffait dans les salons où ils allaient chanter ; mais ils y étaient toujours sur le pied d'une infériorité qui sentait de loin le domestique. Ils se faisaient payer fort cher; mais on ne les eût point acceptés pour rien. A la ville même on ne pouvait se

défendre de les traiter un peu comme des baladins ; le moyen après cela de songer à mener le train de messieurs les poètes à la mode et de viser à se faire grands seigneurs ! Les pauvres chanteurs n'y auraient gagné que du ridicule et des affronts.

Ceux qui s'y connaissaient le moins comprirent bientôt que Michel avait laissé son maître derrière lui. D'ailleurs De Niert mourut jeune, et Lambert demeura seul en possession de toute la vogue. Sa voix, sans être des plus fortes^ ni même très-belle» avait beaucoup de charme par le grand art qu'il savait mettre dans son chant. Il tirait le son de la poitrine le plus qu'il pouvait, rarement du gosier» et montait ainsi à des notes fort élevées ; mais c'était par l'expression qu'il brillait surtout, et l'on disait qu'il n'était pas possible de savoir tout l'agrément dhme musique tant qu'elle n'avait point passé dans la bouche de Lambert.

Michel n'était pas beau. Il avait la taille petite et la tète grosse; mais, lorsqu'il chantait, on le regardait volontiers, à cause d'un certain

air assuré qui tenait à l'aisance avec laquelle il se jouait des difficultés. Beaucoup de savans ont dit que les musiciens avaient toujours un grain de folie. Nous ne sommes pas fixés sur ce point ; mais on verra par cette histoire que Lambert n'était pas pour donner un démenti aux gens de cette opinion.

Le cardinal de Richelieu, qui ne se montra pas trop magnifique pour les poètes, le fut encore moins pour les musiciens. Lambert, il est vrai^ ne lui demanda rien ; mais tout le monde pensait que le ministre le devait favoriser d'une pension. Notre chanteur n'était point intéressé; il se trouvait assez riche par les leçons qu'il donnait aux dames et ce qu'on lui payait pour aller dans les salons ; s'il eût voulu y chanter plus souvent^ il eût bientôt gagné de quoi rouler carrosse ; mais on ne vit jamais de cervelle plus éventée que la sienne, ni d'homme plus inexact. Il donnait parole à tout le monde chaque matin pour le soir, et de la meilleure foi possible; puis il n'allait chez personne. Celui qui le voulait avoir ne le devait point quit*

ter d'une minute , autrement on ne le voyait plus. Ce n'est point trop dire, que d'assurer qu'il y avait bien toiis les jours dix maisons dans Paris où l'on se flattait d'entendre Lambert ; c'était miracle quand il allait dans une de celles-là . Ordinairement quelque passant assez heureux pour le trouver par hasard dans la rue, l'emmenait et profitait de la rencontre. Michel s'accoutuma ainsi à faire une vie rompue et vagabonde^ qui l'amusait fort, mais où il dépensait tous ses profits. Une foule de vauriens s'accrochaient à lui dans les cabarets ; le plus souvent il payait leur dépense, et leur faisait entendre gratis ce qu'on lui eût acheté ailleurs à beaux louis d'or. Ces gens du commun l'écoutaient, à vrai dire, avec une joie frénétique^ et Lambert disait quelquefois :

— Il n'y a que le populaire pour vous applaudir comme il faut, sans crainte de chiffonner ses bardes ou de perdre son quant-à-soi.

Un autre chapitre de dépense considérable pour maître Michel était celui des femmes : il fut un peu libertin, comme tous ceux qui n'ont

pointd'ordre. Aujourd'hui les daines de la belle société se laissent prendre par la musique bien plus volontiers que par la poésie. Le moindre chanteur trouvera plus vite le chemin de leur cœur que le plus bel esprit ou le premier poète. C'était justement le contraire dans le siècle dix-septième. Lambert n'eut donc point 4e bonnes fortunes parmi les femmes de haute volée ; mais il n'en manqua pas dans la petite bourgeoisie; car il était assez d'amoureuses manières. Il donnait beaucoup à ses maîtresses^ et^ par-dessus tout cela, il entretenait en^ coredes filles. L'argent ne lui durait pas longtemps en poche; mais il s'estimait heureux, et ne souhaitait rien. Pour ce qui est de la bonne chère, il ne la méprisait pas, et se mettait la tête en compote une fois ou deux par semaine.

Un jour que bien des gens avaient parlé du petit Michel au déjeuner de M. le cardinal, son éminence promit à plusieurs dames, qui ne le connaissaient que par renonunée, de leur faire entendre ce grand chanteur le soir même

à Ruel^ après la comédie. Le ministre envoya sur-le-champ le sieur de BautruàParis avec un carrosse pour ramener Lambert. M. deBautru battit long-temps la ville avant de trouver son homme^ qm courait alors pour donner ses leçons. Il le joignit enfin chez le président Lepailleur :

— Maître Michel^ lui dit-il^ nous irons ensemble à Ruel ce soir, s'il vous platt. M. le cardinal vous a promis à des dames de qualité.

-^ Je n'ai fait que chanter toute la matinée, monsieur, et je ne serai guère en voix ce soir ; mais on ne peut manquer à M. le cardinal.

Disposez de moi.

-i— Je vous viendrai prendre en carrosse chez vous k six heures précises. Tenez-vous habillé d'avance, et n'allez pas nous faire fauxbond. Le roi sera peut-être à Ruel, et la princesse Marie a fort envie de vous entendre.

— M sufiit, monsieur, vous pouvez compter sur moi . A quelle heure me voulez-vous avoir ?

— Je vous ai dit à six heures précises et chezvous»

— C*est convenu; j'y serai.

Il pouvait être alors environ midi. M. de Bautru n'eut pas plus tôt tourné les talons que Lambert ne songea plus à son engagement, et s'en fut chez ses bonnes amies. Il y serait demeuré jusqu'à minuit, si un marchand de vin ne l'eût envoyé avertir qu'il venait de recevoir un tonneau de muscat délicieux. Vers quatre heures, Michel alla dîner chez ce marchatid, qui avait sa cave à la Croix du Trahoir : c'était un endroit fameux par plusieurs cabarets où venaient des buveurs illustres *.

Les dîneurs firent grande fête au petit maître Michel, et lui proposèrent une partie de boire. On se mit quinze ou vingt en même tablée. Le dîner dura trois belles heures, et pendant la dernière on vida un si fier chapelet de bouteilles que deux convives disparurent sous leurs chaises ; mais Lambert, avec son air dé-

1 La Croix du Trahoir était placée au coin de la rue de rArbre-Sec et de la rue Saint-Honoré. C'est sans doute pour purifier ce liiçu touillé par Tin tempérance qu'on y a mis depuiV une fontaine.

licat et ses vingt-trois ans^ tint ferme jusqu'à la fin. La plupart de ces bons vîvans étaient des clercs ou des écoliers, qui n'avaient pas la tête plus forte que lui. Au dessert, on cria tout d'une voix que maître Michel devait chanter pour payer son écot, et il ne fallut pas le lui dire deux fois. Lambert entonna une chanson joyeuse, de sa composition, où il avait imaginé, pour ces occasions, un accompagnement de gobelets d'étain, qui produisit un effet merveilleux. Le vacarme alla si grand train qu'on n'eût pas entendu le ciel tonner. L'auditoire n'était que cervelles naturellement chaudes ; on applaudit avec une telle fureur que les passans s'attroupèrent devant la maison.

— ► Qu'y a-t-il donc ici ? demanda un monsieur par la glace de son carrosse.

— C'est , lui dit-on , le petit maître Michel qui chante dans ce cabaret.

— Dieu soit loué ! s'écria le monsieur.

Ce n'était autre que Bautru courant la ville pour trouver son musicien. Il s'élança au milieu de la compagnie :

— Êtes- VOUS fou, Lambert? dit-il ioutessoufflé. Je vous cherche depuis une heure.

M. le cardinal vous attend ce soir.

^ Foin de moi ! je l'ai oublié. S'il en est encore temps, marchons; je suis à vous.

— Venez au plus vite ; allons ! Malheureux !

Vous êtes ivre comme un Suisse.

— Ce n'€st' ri^. Je dormirai pendant la route.

Michel monta en carrosse et ix)nfla en effet du meilleur cœur jusqu'à Ruel. La comédie venait de commencer lorsqu'ils arrivèrent. On coucha Lambert sur un lit], dans un étage supérieur du château. Bautru, qui aurait empoché les gourmades du cardinal si la musique avait manqué, veillait sur son homme ,et tremblait qu'il ne fût malade. Heureusement on soupa en sortant du spectacle, ce qui traîna les choses en longueur. Dix heures étaient sonnées lorsqu'on vint avertir le musicien que la compagnie l'attend ait.

— Comment vous sei4tez-vous ? demanda M. de Bautru avec inquiétude.

L îl

— Eh ! Wpondîtftbtreho«Tnifriè'én chavirant, 1^ jambes seraient fort d'avis tf\l repos, et la tête pèse cttit livrés ^ 'it)y6hs tin ^èta ce que dit fe voix.

LaîËtltert respira une grcfesfebowœè d'àî^, %k

lança tm %dn à pteinie jJoiMniè> i^ùî fit vibrer

les fenêtres. ' ^^La voix^tii^onposte^ ajoiita-t-^il, nous

pouvons descendre sans crainte.

LeB éerivairis d« teitt|$s nmt pat'lê dàttè leurs lettres "et ihéinoii^es de ^étt^ i^dirée che^ M^ le Giairdiiinil> ^et tous se «sonit at?eordés sur ce j^oim ffBit Michel h'avaitjamafe ékaiitë avec plife d'agrëment. Le pi^nrfter ttôi*dea«i ^a'il M m^ tmdre Criait «m a^" militaire de sa foçions Bur le mode phry^n ; MouKniez l'accoknpagnait avec Bn téoilse/étprélfuda diviheitteikt^rimè manière de marehe ^erdérè. Me)^s$eârB les officiels ^en ftirent si transportés d'aiafé-, iyu'ite eurent toutes 4es pë^meh ^aginabtes à tte |)«s interrrompre la musique pafr ïèttt^ cris. Le Sàmeax coloiïel Gassioti était pi*éB€Wt> et s'^ria aji dernier accord :

*^ Mordîeu] je n'ai jamak tià de iMrilk pitts charmant; ce morceau m'allait mettre 4i<)M de moi s'il eût continué 3ùr ce ton, Yôilà Un pe« lit homme qui doit avoir du c^feur.

. — ChantezHiouâ quelque çho9« de f\m g«h lant, demanda M. le Cardinal^ pour Yoiï* si TOUS saurex attendrir Tame sauvage de Ga$sion.

Lambert prit lui^mèm^ lè tëortie £fCch;^nta une sérénade dont leê paroles étaient fort amoureu^e^ et due^ à ta plume de Beuserade.

Celaient des plaintes d*un amââit sur les^ rigueurs de sa maîtresse^ où lesahtithéses^ <|u'on préférait aior« à toutes choâ^s^ n'étais»! poiiit ménagées^ Il yeut nti frémissement <le plaisir

pamii les dames brstjue le chauteur fit entendis ces matu aveo l'expression d'une extrême douleur :

Non^ je ne prétends pas, dëgaigneuse Sylvie, Que TOUS favorisiez mon amoureux transport :

^ulement, en m^Ôtatit \i vie, OnfesaeiE que c'eit fousqui me donnez la mort.

M. Tévéque de Lyon dit tout bas au cardinal, son frère :

— Cette musique est dangereuse ; die pousse les femmes à mal faire en amollissant les

cœurs. Je gage que demain il y aura des maris ÛQut l'honneur sera endommagé à cause de cet air. Voyez les filles de la reii^e, elles en ont les yeux tout à l'envers.

M. de Bussy a raconté quelque part, dans ses lettres, que plusieurs dames, qui tenaient rigueurs à leurs soupirans, .s'étaient rendues après avoir écouté des diansons amoureuses du petit Michel. Il ne serait pasétonnant que ce fut à cette réunion chez M. le cardinal; mais nous ne pouvons nous empér cher de plaindre Lambert de ce qu'avec un si beau talent il travaillait pour faire profit aux autres, et de ce qu'il ne trouva pas, . au milieu de toutes ces belles, une seule personne qui eût seulement l'idée de rêver au musicien.

A cause de l'avis donné par M. de Lyon, le concert fut terminé par une chanson populaire, que De Niert avait rapportée d'Ita-

lie. Elle ne causa qu'un médiocre plaisir, et ne

putdétruire l'impression laissée parla sérénade.

M. l'archevêque de Reims^ qui portait sa robe diablement courte, et qui devint par la suite ce

fameux duc de Guise^ le dernier, tomba en une passion extrême pour la princesse Anne de Gonzàgue pendant ce morceau de Lambert^ et commença, dés ce jour, toutes ses folies dont nous parlerons ailleurs. M; le chevalier de Bois-Dauphin, à qui on refusait la main d'une grande dame, s'en fut droit à M. le cardinal et lui dit d'un ton fort animé : — Cet air ne vous prou ve-t-il pas que le ciel ne veut point qu'on rende les amans malheureux ?

Et le ministre se tira d'affaire en riant de l'apostrophe ; mais, en réalité, il n'avait su que dire, car il aimait Bois-Dauphin, et le morceau l'avait attendri. Cène fut qu'au bout de deux heures qu'il trouva une bonne réponse; il prétendit mêmel'avoir faite sur le moment, bien qu'on sût que cela n'était pas vrai.

— Les raisons de Bois-Dauphin, disait-il, ne sont que chansons.

1h tout I50I1 beau triomphe, Lambert ne tÂIft qu'Un rouleau die pièœe 4'or etdeè liom** fi^Ql]^/ CKimpic idç maître à 'vb^Uî ; pas une caressa ni mue poignée de main. Si é'eût été ua poêle ausai grand qu^il était iKmmusicieny des prinees l'eussent baisé aux deux joues, et k roi TeÀt fait gentilhomme sur la place.

. Il Y avait alors une dame de la ville fort eoorttaée par la jeunesse galante'. 'CTétait la fiBmme ée M. Tunsaii, leeoaseiller au Châteiet. On n'arait pasenooré fait, en ce téËcips-là, les malièes qu'on débita sur elle depuis, et parmi acs «ciUMra^ura deux Seulement pouvaient se flattai* d^avoir quelques cbanees de réussir. L'un était Ganiflae, chevalier d'Auvergne, qui venait de p€»*(ire beaucoup au jeu, et Tautre, ftl.'d'A^augoup,quisedisait parent deM, l'aridievéque. Or madame Tfi^canétait tourmentée par dewx désirs qui tie lui donnaient aucune torôve; etdoiiielle parlait ^ans cesse. EMé sou-» Uaitait paasionAémênt d'efntendre Lambert et depoaaédepuafnorceafudd la vraie croix. C'étaient assurément là deux envies d'honnête

à spE| profit > ^t iQadame TuroaA avait 4e ces i]Bagi9atia9^ yi^m qui dëaûrent «vde^meat e^ ^vr t^squelleaila raison fGêd aisément u>u em? p^. Va j(]^^r que Canillac se consumait à lui contffi sp9 afl^pnr, eU^ commit Vi^P?ud^n»ee de 1(11 d^çtai^i^ qu'^U^ 9^^ sawait Fie» Refuser à celui qm amèneraU chez elt^ le petit Michel, et le lendw^ain, étant dans un accès de dévotifin, elle a^ma t^ut baa à d' A^aug^up qi^'eUe ^im^i^it qi)icoAq^ toi apporterait un n^rce^W dp h ^i^ie eroix. Vftiià n^ d^wit je\mes geps e^ ca^p^ne» l'un importunant M. l'arr chevêque, ft l'^^t^ Wur^Bt aprèa paître iijimbçrt.

M. de Canillac exposa fran^ement au WUr sieien $a position çruell§. ; il a^i^iua que le

f^te 4e sçft arg^pt comptant pe faisait pas le

p?w tHft Laml^p-t #maîi4wt| ^wtfs il le aftprr pUa dp. ne point r^ard^ à quelqwa piéoes de

plus pour rendre heureux un gal^Qt homma qni se mpi^i'i^it d'amour. Ijamhert était bon et ppint intére^é; il ^ut pitié du martyre de

Canillac, et promit de chanter pour rien chez madame Turcan ; seulement, conune il manquait de parole à un cardinal, premier ministre, il oublia trois fois de suite celle qu^il avait donnée au gentilhomme besoigneux : cda n'est pas surprenant. Canillactout en fureur pensa que le chanteur se jouait de lui, et il Fatlendit un matin dans le jardin du Luxembourg pour l'assommer. Fort heureusement, Michel n'y passa point ce jour-là. L'amoureux employa un dernier moyen, qui était meilleur.

Il chiffonna ses rubans, ramena ses cheveux

sur sa figure, et se frotta les joues avec du blanc, de façon à représenter un homme qui va se noyer de désespoir. Il se montra en cet

état chez Lambert.

— Puisque vous ne voulez pas me tirer de peine^ lui dit-il, avec une chanson qui vous coûterait bien peu, je viens vous faire mes , adieux, maître Michel! vous voyez en moi un homme mort.

— Ah! monsieur le chevalier, s'écria Lambert, ne croyez pas que ce soit par cupidité

que je vous ai manqué. J'ai une tète si légère que je ne puis irépôndre de moi. Si tous le voulez, nous allons partir sur-le-champ et je chanterai pour votre maîtresse toute seule autant qu'elle le désirera. •

— Vous me sauvez la vie, mon bon Michel.

Prenez votre luth et venez avec moi.

— Faut-il, pensait Ganillac, que j'en sois réduit à supplier ainsi un misérable baladin ! En quelles extrémités l'amour ne peut-il pas jeter un gentilhomme !

Chemin faisant, le chevalier pria bien fort ' maître Michel de choisir pour madame Turcan sa musique la plus amoureuse et la plus propre à toucher le cœur.

— Votre maîtresse a-t-elle la voix juste?

demanda Lambert ; sait-elle mettre un vaudeville sur l'air sans détonner?

— Elle chante admirablement la Feuillan-fine \ .

— En ce cas, soyez assuré que je vous la rendrai plus douce qu'une tourterelle.

^ Satire contre la présidente Lescalo'pier, et qui a fait du bruit.

— aao —

Up (PQiii^èl^t 9>adameTureaB a«âse sur 1^ gfi3|oa ds^ns 90ii japdii^9 et le seul liom de )jamn h^H, qm le chevjilie? prp&ança d'ua air de trî^mphei fit un effet prodigieux ^uv Teappit de la belle, en la mettant ftusaitôt en humeur aimat^. IHotp^OrphéQ savait à foud le chemin des cœur^ }es plu^ 4ui^; il prépara la cruelle ^ l'ati^Qi^driaseinent pa? dps air^ mélancoliques, e^ }nî çhauta qusuite les délices de deu^i perr: fspuu^ nnîe^ ^X la passipu, Lahouuemui^qu.e ne courait point les rues alors : elle était rare^ çt (i'^illeurs elle fivaît ^ans doute Wf les âmes m finpire q«'ellp ?i perdui P^r, dès le sei^ond nwricpftu, Is (ipwe ï«g??dft te c^icvalier m^ins

sévèrement. Au bout d'iimg i^eiffp^i [j^itibert Yiitbienqi^'il^Taitop^r^ i^ii inir^ele, e$ que les gffï^^ aur^Wt plijs de plai«r k deH^PUPer m tête-à-tête qu'à l'écouter plus long-temps.

rrrr H faut aTOuer, pensait Michel en sortant, que j'ai fait là un plaisant métier, et je conçois que les magistrats de Sparte aient condamné TifiK>thée à l'amende pour avqir ehanté des airs trop yplupt^ieiix devant la jeunesse.

Im lçi>4pQMin, CpniUatî, au cpmble de .$09 YOBw^, r«nç0ntFa MwW» et l'eût «cabrasse s'il

n'wt éxé en ph^n^ fi|$, U voulait du moins la É^ire d|i;ier fiy^ l^i «t Jç bi«A rëg^kr; H»ai«

çU^ te pré§iden|t 4'Éjiftepyj, où oa r*tteiidaît. Il sçrfit ^1.1^ en ^Çfet, cbçz te président, s'il ^ Wl tWU^é, à tlemt ^^ 4^ là, U«§ troupe de

bqu?. vi'vafls, qwij^ çfiûrirçpti^a part d-un go-

diyiçau dp gibier; ccj qui l'enlFaipa fort loin,

. ï^ wuçiquç de waître Mwbel peusa être ftjr

neste h m4m^ Tu^aa^. J^e Bwri eqtra en su^ pipiou des visitas de CanillaG. Vn jpur tju'il

Yit passer d^li? U rue un çarrOW de lQU»©e, ]\)l« la çopseiller ('imagina, on Ufi sait pourquoi, que w femn^ était dedaus, bien que lea stores en fus^^Ut b^l^sâ^i U monta subtilement doi^ riéqre te parros^e» et aurait surpris les aipans, s'ils w ae fuis^t arrêta par bonheur devant l'église d? Saiut-rl^v^in. Ci^niUaa assura quii ayaÎJt meué madame Turaan feire ses dévotions ; mais I9 mari U^ouva l'ei^pHeaiion mauvaise; et comme il s'emporla, le chevalier l'allail battre

à grands coups de canne si on ne les eût sér parés. Cette affiadre a remué quelque peu la * ville en ce temps-là ; mais elle n'a qu'un faible rapport avec l'histoire de Lambert^ et pour cette raison, nous ne pouvons nous y arrêter. Nous dirons cependant un mot de d'Âvaugour et de son bois de la vraie croix. M. l'archevéque, ravi du désir que ce gentilhomme lui disait avoir de posséder une si belle relique, et croyant à la conversion de ce jeune débauché, remua ciel et terre pour le contenter. Depuis environ huit jours Ganillac n'avait pas vu d'Âvaugour chez madame Turcan,

lorsqu'il le rencontra sur les escaliers. Il le salua d'un air fort ironique, et lui laissa volontiers le plancher libre, ayant sur lui dé grandes avances ; mais il se fourvoyait en cela lourdement, car d'Âvaugour tenait en poche son morceau de la vraie croix, avec une lettre de M. l'archevêque qiil en garantissait lorigine. Madame Turcan tomba aussitôt dans les. bras de d'Avaugour, etne se souvînt plus ni deCanillacni des chansons de Lambert.

Si maître Michel savait inspirer par sa musique les sentimens qu'il lui plaisait d'exprimer^ iUui arriva aussi de ^ prendre dans ses propres filets. Il donnait des leçons à une certaine mademoiselle Lepuis^ qui était sa meilleure écolière^ et de plusassez jolie. Lambert en devint amoureux. Le père n'était pas à préjugés, ni d'une condition à faire tropledifficile. On accorda les jeunes gens ensemble; mais Michel^ tout épris qu'il se montrait^ usait de sa négligence habituelle, et demeurait fort long-temps sans parler de la célébration.

M. Lepuiscrutqu'onsejouaitde sa fille: il courut à la duchesse d'Aiguillcm, qui le protégeait, et fit ses plaintes. Lambert reçut un matin des vers à mettre en musique de la part de M. le cardinal. Çétait un duo pour Michel et son écolière. Tircis et Philis se promettaient au refrain de s'aimer pour jeûnais ; et le berger chantait :

Philia, j'arrête enfin mon humeur vagabonde.

— II est temps en e^Oet qu'elle finisse, mai-

tre Micbel, <l«t le cardiiuil eh ^atsâtit Aes gros yeux. Vous av^z atitioncé pàl'totit votre tùtriago avec mademoiselle Lepuiè^ il fktlt iqtie ce qiû a été beaticoufi dit doit lulé foie fait.

Lambôh d^Mline t^èspëctMiesèmëxit; 6t Iib leâdemain il m ttiaria satiD régr(^ts, eàr ilatùiâit ^n acîKîiôrddè. M. le cai^inëd àvait une belle oô6àsioft d'êti»e géhôfêUi j tùkii il ne ôavàït pas toujouft profite^ de ces reùconti^s^ et il fie donna sou ni maille aux jeunes tépûujc. On V^n «I bllmë généralement.

Madatn^ Lambert essaya pat* mille moyens de

nager Un peuéofei mariet de lui àtët 966 goûts dé Tagabondage« Mie d'y put jamÀiis ihéûs^if. Sduvent il ^rentrait au logift foi^t avtot dansU «uit^ ayant dépensé tout <ee qu'ôU lui atàh donné peinant le jour^ et t'étaient quielque^ fois de girosses sommes. La (^ùvre femme aimait naturellement l'argent^ le bon ol^re tt l'économie. Lambert lui apprêta tant de M)Ucis par ses négligences, qu'elle en mourut dechagrin après trois ans de mariage, dette bonne dame avait une jeune sœur, chez

qtii notiHsmmicicin déODuvrit ud beau jour une voix hdmkable et des disposîtioM e^traordi^*tiaireàv II l'instruisit^ t&Me ettfatit) aux secrets de «on art^ fet «n fit nue ehanteus^ si habite^ qu'elle eut bietitèt tine célébrité égalé à ià siennei €e h'était plua VieH tfOe d'entendre Lambert si l'on n'avait pas avec lui mad^attoi-»- «feife Hilaire^. Cette petite (îUe était jbUe ; Michel eti delritit anhottt^buxi; tnàîs «UeavQit àè la rafv mm ^tir deux pet«otihe9| et (56 fut telte qui opéra lemiraole que nkadam^ Liûfiibert avait demandé au eiel. Michel ttiâ^uittâ présquteplttls le logis, pour dekMë^ï^r pl^dè son ^èVe( et cfependaïit M n'a jéiMtii ï^al parié dé leur intilDÏté. €è tt'étàit pas pmr Un |]f«ttvftâ «gâbte de d^ndÉ^ Vjb'on iTaisà^il dJes Iti^pêntrè». â Mid^el eâi^èEMâandé là {tot*ÉM9èidA d'é|»ôudei' sa belb'^sœ^A'^ «À l'^ût ex^bbtàiteuiiié polir toute

iJn jour qu'feii l'atalt Sppelé à là «côui* -àveè UîkiTë^ Mv le ^ikt Aè fMm M Mit è railla Miohdtorsoii ataioûr. fiiambeiit pisrdit te pa^ iîtëMie tet te tesptect :

. — Par ma foi! monsieur le duc, r^ndilil, je ne sais si les engagemens des grands seigneurs sont moins que les nôtres par-devant le ciel ; mais le pape pourrait bien^ sans se faire tort, donner une dispense à un homme qui ne s'est point démarié deux fois sans permissioa.

M. de Guise avaitrompu ses deux mariages de sa propre autorité, sans attendre les bulles, et cette allusion de Lambert ne lui fit pas plaisir. Heureusement ses occupations ne lui .laissèrent pas le loisir de songer à procurer des coups de bâton à Michel.

Le cardinal Mazarin ne se montra guère plus généreux que Richelieu pour notre musicien.

La protection du président d'Emery ne lui valut, à grande peine, qu'une pension de quatre cents livres, et autant pour la petite Hilaire. Michel prit de l'âge et se guérit insensiblement de son fol amour; mais il garda rancune à la cour des railleries quç daignaient lui adresser ces grands à qui Rome n'avaitrienà refuser, et qui usaient largement de leur crédit. Les di-

Toroes étaient fort communs depuis un demisiècle, et l'on vit bien des scandales. Le jeune roi Louis XIV put seul y mettre un terme par sa fermeté.

Lambert se fit long-temps un malin plaisir de se jouer des gens de haut lieu. Il ne regardait pas à laisser échapper de belles recettes^ ni aux risques de perdre pensions et protecteurs, quand il s'agissait de mettre un grand seigneur dans l'embarras. Tantôt il faisait le malade, ou bien il feignait une extinction de voix ; tantôt c'était Hilaire qu'il obligeait à prétexter un catarrhe ou une fièvre. Il se yengea ainsi selon ses petits moyens, et finit par ne chanter presque plus que pour la ville. Cependant, comme sa bourse en souffrait notablement, il imagina un moyen ingénieux de gagner de l'argent sans avoir affaire à la cour ; ce qui était chose réputée impossible. Plusieurs fois déjà le traiteur Picnard l'avait voulu engager, par un marché, à faire de la musique dans son jardin, où venait diner la noblesse ; mais ce n'était pas le compte de Michel. Il donna la pré-

fërence au maître d'un mince cabaret situé dam le faidM)urg Saint*^ennain . On n' y voyait gaère que des écoliers^ des avocats et des clercs ; c'était justement cet auditoire jeune et pàssikHiné que notre homme aimait de prédilection. Lambert et sa belle-scefur prirent domicile dans cet endroit^ et diantérent tous les soirs devant les dineiurs^ dont le nombre augmenta prodigieusement en peu de jours. Le gtfrgtrtîer en fit du coup une fortune» et Michel y trouva aussi cm beau profit

La cour comprit enfin que ce p^t musicien Iwi voulait feire pièce, et des gentilshommes parlèrent de le corriger sévèremeat* Par bonheur^ c'^it pendant les troubles de la régenoe, et beaucoup de nobles > qui flatt»ent le populaire pour se servir de hii, prirent fait etcause pour le chanteur, et déclarèrent que si on le battait, il faudrait leur en donner satisfwtion. La grande Mademoiselle demeurait alors au Lu:s^mboui^, qui n'était pas éloig^ eu domicile de Lambert ; elle envoya un matîn sonsecr^ire^ M. de Serais, au cabaret, pour

assurer le musicien de sa protection. La princesse était alors dans son bel accès Aefronderie; elle avoue en ses gros mémoires le plaisir que lui causaient les cris d'amour du menu peuple, tout en s'accusant de cela comme d'une faiblesse : car c'était la plus altière personne de la famille royale, après S. M. Michd fat sensible à tant de déférences, et malgré ies rhumatismes dont il s'était dît affligé pour n'être point forcé de sortir, il se remit à parcourir la ville avec assurance, et chanta au Luxembourg autant que la princesse le désira. Il y gagna beaucoup, parce que Mademoîselle tenait de son aïeul, M. de Monpensier, une générosité incroyable.

Quand les troubles furent apaisés, il se fit une réconciliation générale, et Lambert y prit part comme toutlemonde, en reparaissant à la cour; mais le roi ne lui accorda jamais la considération dont il favorisa les peintres et les écrivains.

Un jour, une personne de qualité, à qui Lambert avait plus d'une fois manqué de parole, lui demandait avec inapatience s'il voulait

ou non venir chanter <îhez elle ; il lui répondit comme Ninon de Lenclos faisait aux amoureux dont elle n'avait pas les soins pour agréables : (c Attendez mon caprice. » C'est, je 4 crois^ à un duc que Michel osa parler ainsi^ et cette fois il fut en grand danger de recevoir une correction. M* delà Sablière, quiTaimait, s'employa pour obtenir son pardon^ et y eut bien de la peine. Le duc lui voulait casser les épaules. Ninon s'amusa fort de cette réponse de Lambert, et témoigna le désir devoir le musicien. Michel, la sachant mal en cour, l'alla visiter avec plaisir, et devint familier dans la maison . Il y chantait souvent, et y fit amitié avec beaucoup de gens de mérite, comme M. Molière , dont le nom devenait fameux ; M. Despréaux, qui lisait de beaux vers à ses intimes ; Jean La Fontaine , un chimérique d'humeur fantasque, et plusieurs gentilshommes que les galanteries de la demoiselle attiraient au logis. Cette coterie n'avait point le renom de l'hôtel de Rambouillet, ni des samedis de Sapho * ;

1 Mademoiselle de Scudéry.

mais Lambert s'y plaisait bien davantage^ et l'estime que là postérité a faite plus tard des amis de Ninon prouve assez que le goût de Michel n'était pas mauvais.

Lambert demeurait encore près du Luxembourg, lorsqu'un jeune homme^ portant la livrée d'Orléans, se présenta devant lui un matin.

— Maître Michel, dit ce jeune homme avec modestie, je ne suis qu'un marmiton de cuisine de Mademoiselle, et je n'ai pas de quoi

vous payer des leçons ; mais j 'ai si grande envie d'apprendre, que je vous supplie de me donner seulement quelques avis et de m'indiquer les études que je dois faire. Je chante peu,

n'ayant point de voix ; mais je joue assez joliment du violon, et j'ai une idéedu contre-point

et de la composition.

— J'entends, mon garçon, tu es un vrai valet à musique. Tu sais de tout juste ce qui est nécessaire pour ne rien faire de bon ; mais voyons comme tu joues du violon, je te vais juger sur-le-champ.

Le marmiton prit son instrument et exé* cuta un morceau de sa façon. Dès les premières mesures, Lambert marqua les temps avec sa tète d'un air satisfait ; il s'anima ensuite peu à peu, et finit par s'écrier :

— Mais ceci est admirablement joué î Je n'ai jamais oui tirer si bon parti d'un violon. Holà, mon ami, tu es un excellent musicien.

U faut quitter le château. Viens demeurer avec moi, je me charge de te pousser j je t'enseignerai les règles, et te donnerai le tour qui te manque encore * . Gomment t'appelles-tu ?

— Baptiste LuUi.

— Eh bien ! Baptiste, je te prédis que tu feras ton chemin.

Lambert s'en fut demander audience à Mademoiselle, et déclara devant son altesse qu'un garçon de ce talent ne devait point rester enfoui dans les cuisines. Malgré son amitié pour Lambert, la princesse, charmée d'avoir un bon musicien parmi ses valets, ne voulut point

< Michel voulait dire sans doute ce que nous appeloDt aujourd'hui le style.

donner congé au petit Baptiste ; mais elle lui permit de quitter aus&itôt le tablier pour les chausses ret|*oussées. Elle autorisa LuUi à Yoir Michel autant qu'il 1^ voudrai t, et donna sa parole que, s'il profitait bien des leçons, elle prendrait une troupe de musiciens dont il ferait partie.

Au bout de six mois, Baptiste portait le pour^ point noir comme les secrétaires, et arait $ous ses ordres douze violons qu'il conduisait, et qui jouaient si joliment ses compositions, que sa

majesté elle-même en fut étonnée. Lambert n'était pas jaloux : il disait partout que ce petit Baptiste, qu'on traitait encore comme un baladin, ferait un jour de si belles choses, que les princes lui porteraient respect. En effet, après avoir composé des sérénades et des airs de danse pour les ballets du Luxembourg, Baptiste fut enlevé à Mademoiselle par le roi. Il dirigea les fameux vingt-quatre petits violons ; puis il fonda l'Opéra, et la musique devint entre ses mains un art du premier ordre, à cause des chefs-d'œuvre qu'il composa sur les poèmes

de M. QuinauU. On peut juger de tout ce qu'il eut à faire, puisqu'on lui doit non seulement d'avoir écrit ces beaux ouvrages, mais aussi d'avoir formé les chanteurs, les chœurs et les orchestres.

Lambert avait eu de sa femme une fiUedont Baptiste était devenu amoureux comme elle n'avait que quatorze ans. Il l'épousa dès qu'elle futnubile, etprit chezlui sonbeau-père. Maître Michel, à soixante ans, ne chantait plus guère; mais il aida merveilleusement LuUi à créer un théâtre lyrique, et sa vieillesse fut fort adoucie par cette pensée que la musique, dont il avait fait sa vie, allait enfin marcher de pair avec l'art de Raphaël et celui de Corneille. Il disait en écoutant les premières pièces de son gendre :

— Ah! si j'avais* encore mes trente ans, comme je chanterais ces belles mélodies!

Le célèbre médecin Fagon eiqploya plusieurs fois avec succès la musique dans la guérison de certaines maladies des nerfs, comme la catalepsie, le mal caduc et l'hystérie. Il eut à

ce sujet des conférences avecLulK et Lambert , qui le secondèrent puissamment dans ses expériences. Hilaire, dont la voix avait une douceur et un charme particuliers^ fut d'un grand secours à 'messieurs de la faculté dans leurs essais.

Il se forma bientôt à Paris des écoles de chant et de composition, pour fournir des sujets au théâtre lyrique. La musique prit en quelques années im essor prodigieux. Lambert mourut dans l'instant où cette révolution achevait de s'opérer. Il n'en jouit pas long-

temps ; mais il eut du moins la consolation de voir son gendre recevoir du roi les complimens les plus flatteurs après la représentation de Vopéra à^Armide.

— Monsieur Lulli^ dit sa majesté, voilà un ouvrage qui s'en ira devant la postérité ; je tiens mon règne pour honoré par votre beau génie.

— Je le crois bien ! s^écria involontairement Lambert ; c'est un chef-d'œuvre à mettre auprès du Cid.

~* Vonsi allez loioi maître Michel, reprit le roi en souriant; mais nous vous accordons que la musique doit beaucoup à Baptiste.

Peu de temps après cette soirée de triomphe, Michel n'existait plus.

Tout le monde sait quel grand relief avait alors le nom de Lambert par ces vers de M. Despréaux ;

Molière avec Tartufe y doit jouer son rôle,

Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole. —

Quoi ! Lambert ?— Oui, Lambert. — A demain, c'estassez..

S'il ne se fallait pas défier des vers en matière de renseignemens, et si on avait Fassurance que le qui plus est de M. Boileau n'est point là pour la mesure, à cause de ses trois syllabes, on en pourrait conclure que Michel avait plus de célébrité que Molière lui-même ; cependant la chose n est pas suffisamment établie par ce passage de la satire du diner pour que nous l'osions garantir. Aujourd'hui on ne connaît Lambert que de nom^ et chacun a répété cent fois ces vers de M. Despréaux sans

penser seulement à demander qui donc était cet homme plus recherché que Molière. Si quelqu'un m'adressait cette question, je n'hésisterais pas à dire :

— Michel Lambert fut le père du chant en France aussi bien que Coraeille le fut de la tragédie.

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