I. SI
— Eh! répopdit notre hommeen chavirant, les jambes seraient fort d'avis du repos, et la tête pèse cent livres; voyons un peu ce que dit la voix.
Lambert respira une grosse bouffée d'air, et lança un son à pleine poitrine, qui fit vibrer
les fenêtres.
— La voix est à son poste, ajouta-t-il, nous
pouvons descendre sans crainte.
Les écrivains du temps ont parlé dans leurs lettres et mémoires de cette soirée chez M. ic cardinal, et tous se sont accordés sur ce point que Michel n'avait jamais chanté avec plus d'agrément. Le premier morceau qu'il fit entendre était un air militaire de sa façon, sur le mode phrygien ; Mouliniez l'accompagnait avec un féorbe, et préluda divinement par une manière de marche guerrière. Messieurs les officiers en furent si transportés d'aise, quils eurent toutes les peines imaginables à ne pas interrrompre la musique par leurs cris. Le fameux colonel Gassion était présent, et s'écria au dernier accord :
— Mordieu! je n'ai jamais ouï de bruit plus charmant; ce morceau m'allait mettre hors de moi s'il eût continué sur ce ton. Voilà un petit homcne qui doit avoir du cœur.
— Chantez-nous quelque chose de plus galant, demanda M. le cardinal, pour voir si vous saurez attendrir l'ame sauvage de Gassion.
Lambert prit lui-même le téorbe et chanta une sérénade dont les paroles étaient fort amoureuses et dues à la plume de Benserade. C'étaient des plaintes d'un amant sur les rigueurs de sa maitresse, où les antithèses, qu'on préférait alors à toutes choses, n'étaient point ménagées. Il y eut un frémissement déplaisir parmi les dames lorsque le chanteur fit entendre ces mots avec l'expression d'une extrême douleur ;
Non, je ne prétends pas, dégaigneuse Sylvie, Que vous favorisiez mon amoureux transport :
Seulement, en m'ôtant la vie, Confessez que c'est vous qui me donnez la mort.
M. l'évêque de Lyon dit tout bas au cardinal, son frère :
— Cette musique est dangereuse; elle pousse les femmes à mal faire en amollissant les cœurs. Je gage que demain il y aura des maris dont l'honneur sera endommagé à cause de cet air. Voyez les filles de la reine, elles en ont les yeux tout à l'envers.
M. de Bussy a raconté quelque part, dans ses lettres, que plusieurs dames, qui tenaient rigueurs à leurs soupirans, s'étaient rendues après avoir écouté des chansons amoureuses du petit Michel. Il ne serait pas étonnant que ce fût à cette réunion chez M. le cardinal ; mais nous ne pouvons nous empêcher de plaindre Lambert de ce qu'avec un si beau talent il travaillait pour faire profit aux autres, et de ce qu'il ne trouva pas, au milieu de toutes ces belles, une seule personne qui eût seulement l'idée de rêver au musicien.
A cause de l'avis donné par M. de Lyon, le concert fut terminé par une chanson populaire, que De Niert avait rapportée d'Ita-
lie. Elle ne causa qu'un médiocre plaisir, et ne putdétruire l'impression laissée parla sérénade. M. l'archevêque de Reims, qui portait sa robe diablement courte, et qui devint par la suite ce fameux duc de Guise, le dernier, tomba en une passion extrême pour la princesse Anne de Gonzague pendant ce morceau de Lambert, et commença, dés ce jour, toutes ses folies dont nous parlerons ailleurs. M. le chevalier de Bois-Dauphin, à qui on refusait la main d'une grande dame, s'en fut droit à M. le cardinal et lui dit d'un ton fort animé :
— Cet air ne vous prou ve-t-il pas que le ciel ne veut point qu'on rende les amans malheureux ?
Et le ministre se tira d'affaire en riant de l'apostrophe ; mais, en réalité, il n'avait su que dire, car il aimait Bois-Dauphin, et le morceau l'avait attendri. Cène fut qu'au bout de deux heures qu'il trouva une bonne réponse; il prétendit mêmel'avoir faite sur le moment, bien qu'on sût que cela n'était pas vrai. — Les raisons de Bois-Dauphin, disait-il, ne sont que chansons.
De tout son beau triomphe, Lambert ne tira qu'un rouleau de pièces d'or et des compUmens, comme de maître à valet ; pas une caresse ni une poignée de main. Si c'eût été un poète aussi grand qu'il était bon musicien, des princes l'eussent baisé aux deux joues, et le roi l'eût fait gentilhomme sur la place.
Il y avait alors une dame de la ville fort courtisée par la jeunesse galante. C'était la femme de M, Turcan, le conseiller au Châtelet. On n'avait pas encore fait, en ce temps-là, les malices qu'on débita sur elle depuis, et parmi ses adorateurs deux seulement pouvaient se flatter d'avoir quelques chances de réussir. L'un était Canillac, chevalier d'Auvergne, qui venait de perdre beaucoup au jeu, et l'autre, M. d'Avaugour, qui se disait parent deM. l'archevêque. Or madame Turcan était tourmentée par deux désirs qui ne lui donnaient aucune trêve, et dont elle parlait sans cesse. Elle souhaitait passionnément d'entendre Lambert et de posséder un morceau de la vraie croix. C'étaient assurément là deux envies d'honnête
femme; mais le démon tourne bien des choses à son profit, et madame Turcan avait de ces imaginations vives qui désirent ardemment et sur lesquelles la raison perd aisément son empire. Un jour que Canillac se consumait à lui conter son amour, elle commit l'imprudence de lui déclarer qu'elle ne saurait rien refuser à celui qui amènerait chez elle le petit Michel, et le lendemain, étant dans un accès de dévotion, elle avoua tout bas à d'Avaugour qu'elle aimerait quiconque lui apporterait un morceau de la vraie croix. Voilà nos deux jeunes gens en campagne, fun importunant M. Tarchevêque, et l'autre courant après maitre Lambert.
M. de Canillac exposa franchement au musicien sa position cruelle : il avoua que le reste de son argent comptant ne faisait pas le prix que Lambert demandait; mais il le supplia de ne point regarder à quelques pièces de plus pour rendre heureux un galant homme qui se mourait d'amour. Lambert était bon et j)oiiit intéressé; il eut pitié du martyre de
Canillac, et promit de chanter pour rien chez madame Turcan; seulement, comme il manquait de parole à un cardinal, premier ministre, il oublia trois fois de suite celle qu'il avait donnée au gentilhomme besoigneux : cela n'est pas surprenant. Canillac tout en fureur pensa que le chanteur se jouait de lui, etil l'attendit un matin dans le jardin du Luxembourg pour l'assommer. Fort heureusement, Michel n'y passa point ce jour-là. L'amoureux employa un dernier moyen, qui était meilleur. Il chiffonna ses rubans, ramena ses cheveux sur sa figure, et se frotta les joues avec du blanc, de façon à représenter un homme qui va se noyer de désespoir. Il se montra en cet état chez Lambert.
— Puisque vous ne voulez pas me tirer de peine, lui dit-il, avec une chanson qui vous coûterait bien peu, je viens vous faire mes adieux, maître Michel! vous voyez en moi un homme mort.
— Ah! monsieur le chevalier, s'écria Lambert, ne croyez pas que ce soit par cupidité
que je vous ai manqué. J'ai une tète si légère que je ne puis répondre de moi. Si vous le voulez, nous allons partir sur-le-champ et je chanterai pour votre maîtresse toute seule autant qu'elle le désirera.
— Vous me sauvez la vie, mon bon Michel. Prenez votre luth et venez avec moi.
— Faut-il, pensait Canillac, que j'en sois réduit à supplier ainsi un misérable baladin ! En quelles extrémités l'amour ne peut-il pas jeter un gentilhomme !
Chemin faisant, le chevalier pria bien fort maître Michel de choisir pour madame Turcan sa musique la plus amo ureuse et la plus propre à toucher le cœur.
— Votre maîtresse a-t-elle la voix juste? demanda Lambert ; sait-elle mettre un vaudeville sur l'air sans détonner?
— Elle chante admirablement la Feuillantine '. •
— En ce cas, soyez assuré que je vous la rendrai plus douce qu'une tourterelle.
* Satire rentre la présidente Lcscalopier, et qui a fait du bruit.
Ils trouvèrent madame Turcan assise sur le gazon dans son jardin, et le seul nom de Lambert, que le chevalier prononça d'un air de triomphe, fit un effet prodigieux sur l'esprit de la belle, en la mettant aussitôt en humeur aimable. Notre Orphée savait à fond le chemin des cœurs les plus durs ; il prépara la cruelle à l'attendrissement par des airs mélancoliques, et lui chanta ensuite les délices de deux personnes unies par la passion. La bonne musique ne courait point les rues alors : elle était rare, et d'ailleurs elle avait sans doute sur les âmes un empire qu'elle a perdu; car, dés le second morceau, la dame regarda le chevalier moins sévèrement. Au bout d'une heure, Lambert vit bien qu'il avait opéré un miracle, et que les amans auraient plus de plaisir à demeurer en tête-à-tête qu'à l'écouter plus long-temps.
— Il faut avouer, pensait Michel en sortant, que j'ai fait là un plaisant métier, et je conçois que les magistrats de Sparte aient condamné Timothée à l'amende pour avoir chanté des airs trop voluptueux devant la jeunesse.
Le lendemain, Canillac, au comble de ses vœux, rencontra Michel, et l'eût embrassé s'il n'eût été en pleine rue. Il voulait du moins le faire dîner avec lui et le bien régaler; mais Lambert s'excusa, ayant promis de se rendre chez le président d'Émery, où on l'attendait. Il serait allé en effet chez le président, s'il n'eût trouvé, à deux pas de là, une troupe de bons vivans, qui lui offrirent sa part d'un godiveau de gibier; ce qui l'entraîna fort loin. La musique de maître Michel pensa être funeste à madame Turcan. Le mari entra en suspicion des visites de Canillac. Un jour qu'il vit passer dans la rue un carrosse de louage, M. le conseiller s'imagina, on ne sait pourquoi, que sa femme était dedans, bien que les stores en fussent baissés. Il monta subtilement derrière le carrosse, et aurait surpris les amans, s'ils ne se fussent arrêtés par bonheur devant l'église de Saint-Severin. Canillac assura qu'il avait mené madame Turcan faire ses dévotions ; mais le mari trouva l'explication mauvaise, el comme il s'emporta, le chevalier l'allait battre
à grands coups de canne si on ne les eût séparés. Cette affaire a remué quelque peu la ville en ce temps-là ; mais elle n'a qu'un faible rapport avec l'histoire de Lambert, et pour cette raison, nous ne pouvons nous y arrêter. Nous dirons cependant un mot de d'Avaugour et de son bois de la vraie croix. M. l'archevêque, ravi du désir que ce gentilhomme lui disait avoir de posséder une si belle relique, et croyant à la conversion de ce jeune débauché, remua ciel et terre pour le contenter. Depuis environ huit jours Canillac n'avait pas vu d'Avaugour chez madame Turcan, lorsqu'il le rencontra sur les escaliers. 11 le salua d'un air fort ironique, et lui laissa volontiers le plancher libre, ayant sur lui de grandes avances ; mais il se fourvoyait en cela lourdement, car d'Avaugour tenait en poche son morceau de la vraie croix, avec une lettre de M. l'archevêque qui en garantissait l'origine. Madame Turcan tomba aussitôt dans les bras de d'Avaugour, etne se souvint plus ni de Canillac ni des chansons de Lambert.
Si maître Michel savait inspirer par sa musique les sentimens qu'il lui plaisait d'exprimer, il lui arriva aussi de se prendre dans ses propres filets. Il donnait des leçons à une certaine mademoiselle Lepuis, qui était sa meilleure écolière, et de plus assez jolie. Lambert en devint amoureux. Le père n'était pas à préjugés, ni d'une condition à faire tropledifficile. On accorda les jeunes gens ensemble; mais Michel, tout épris qu'il se montrait, usait de sa négligence habituelle, et demeurait fort long-temps sans parler de la célébration. M. Lepuiscrutqu'onsejouaitde sa fille: il courut à la duchesse d'Aiguillon, qui le protégeait, et fit ses plaintes. Lambert reçut un matin des vers à mettre en musique de la part de M. le cardinal. C'était un duo pour Michel et son écolière. Tircis et Philis se promettaient au refrain de s'aimer pour jamais , et le berger chantait :
Philis, j'arrête enfla mon humeur vagabonde.
— Il est temps en effet qu'elle finisse, mai-
tre Michel, dit le cardinal en faisant ses gros yeux. Vous avez annoncé partout votre mariage avec mademoiselle LejDuis; il faut que ce qui a été beaucoup dit soit une fois fait.
Lambert s'inclina respectueusement, et le lendemain il se maria sans regrets, car il aimait son- accordée. M. le cardinal avait une belle occasion d'être généreux ; mais il ne savait pas toujours profiter de ces rencontres, et il ne donna sou ni maille aux jeunes époux. On l'en a blâmé généralement.
Madame Lambert essaya par mille moyens de ranger un peu son mari et de lui ôter ses goûts de vagabondage. Elle n'y put jamais réussir. Souvent il rentrait au logis fort avant dans la nuit, ayant dépensé tout ce qu'on lui avait donné pendant le jour, et c'étaient quelquefois de grosses sommes. La pauvre femme aimait naturellement l'argent, le bon ordre et l'économie. Lambert lui apprêta tant de soucis par ses négligences, qu'elle en mourut de chagrin après trois ans de mariage.
Cette bonne dame avait une jeune sœur, chez
qui notre musicien découvrit un beau jour une voix admirable et des dispositions extraordinaires. Il l'instruisit, toute enfant, aux secrets de son art, et en fit une chanteuse si habile, qu'elle eut bientôt une célébrité égale à la sienne. Ce n'était plus rien que d'entendre Lambert si Ton n'avait pas avec lui mademoiselle Hilaire. Cette petite fille était jolie; Michel en devint amoureux ; mais elle avait de la raison pour deux personnes, et ce fut elle qui opéra le miracle que madame Lambert avait demandé au ciel. Michel ne quitta presque plus le logis, pour demeurer près de son élève ; et cependant on n'a jamais mal parlé de leur intimité. Ce n'était pas pour un pauvre diable de chanteur qu'on faisait des dispenses. Si Michel eut demandé la permission d'épouser sa belle-sœur, on l'eut excommunié pour toute réponse.
Un jour qu'on l'avait appelé à la cour avec Hilaire, M. le duc de Guise se mit à railler Michel sur son amour. Lambert jDcrdit la patience et le respect :
— Par ma foi! monsieur le duc, réponditil, je ne sais si les engagemens des grands seigneurs sont moins que les nôtres par-devant le ciel ; mais le pape pourrait bien, sans se faire tort, donner une dispense à un homme qui ne s'est point démarié deux fois sans permission.
M. de Guise avait rompu ses deux mariages de sa propre autorité, sans attendre les bulles, et cette allusion de Lambert ne lui fit pas plaisir. Heureusement ses occupations ne lui laissèrent pas le loisir de songer à procurer des coups de bâton à Michel.
Le cardinal Mazarin ne se montra guère plus généreux que Richelieu pour noire musicien. La protection du président d'Emery ne lui valut, à grande peine, qu'une pension de quatre cents livres, et autant pour la petite Ililaire. Michel prit de l'âge et se guérit insensiblement de son fol amour ; mais il garda rancune à la cour des railleries que daignaient lui adresser ces grands à qui Rome n'avait rien à refuser, et qui usaient largement de leur crédit. Les di-
vorces étaient fort communs depuis un demisiècle, et l'on vit bien des scandales. Le jeune roi Louis XIV put seul y mettre un terme par sa fermeté.
Lambert se fit long-temps un malin plaisir de se jouer des gens de haut lieu. Il ne regardait pas à laisser échapper de belles recettes, ni aux risques de perdre pensions et protecteurs, quand il s'agissait de mettre un grand seigneur dans l'embarras. Tantôt il faisait le malade, ou bien il feignait une extinction de voix ; tantôt c'était Hilaire quil obligeait à prétexter un catarrhe ou une fièvre. Il se vengea ainsi selon ses petits moyens, et finit par ne chanter presque plus que pour la ville. Cependant, comme sa bourse en souffrait notablement, il imagina un moyen ingénieux de gagner de l'argent sans avoir affaire à la cour ; ce qui était chose réputée impossible. Plusieurs fois déjà le traiteur Pvenard l'avait voulu engager, par un marché, à faire de la musique dans son jardin, où venait diner la noblesse; mais ce n'était pas le compte de Michel. Il donna la pré-
férence au maître d'un mince cabaret situé dans le faubourg Saint-Germain. On n'y voyait guère que des écoliers, des avocats et des clercs ; c'était justement cet auditoire jeune et passionné que notre homme aimait de prédilection. Lambert et sa belle-sœur prirent domicile dans cet endroit, et chantèrent tous les soirs devant les dîneurs, dont le nombre augmenta prodigieusement en peu de jours. Le gargotieren fit du coup une fortune, et Michel y trouva aussi un beau profit.
La cour comprit enfin que ce petit musicien lui voulait faire pièce, et des gentilshommes parlèrent de le corriger sévèrement. Par bonheur, c'était pendant les troubles delà régence , et beaucoup de nobles , qui flattaient le populaire pour se servir de lui, prirent fait et cause pour le chanteur, et déclarèrent que si on le battait, il faudrait leur en donner satisfaction. La grande Mademoiselle demeurait alors au Luxembourg, qui n'était pas éloigné du domicile de Lambert ; elle envoya un matin son secrétaire, M. de Ségrais, au cabaret, pour
assurer le musicien de sa protection. La princesse était alors dans son bel diCcé?> àefronderie; elle avoue en ses gros mémoires le plaisir que lui causaient les cris d'amour du menu peuple, tout en s'accusant de cela comme d'une faiblesse : car c'était la plus altière personne de la famille royale, après S. M. Michel fut sensible à tant de déférences, et malgré les rhumatismes dont il s'était dit affligé pour n'être point forcé de sortir, il se remit à parcourir la ville avec assurance, et chanta au Luxembourg autant que la princesse le désira. Il y gagna beaucoup, parce que Mademoiselle tenait de son aïeul, M. de Monpensier, une générosité incroyable.
Quand les troubles furent apaisés, il se fit une réconciliation générale, et Lambert yprit part comme loutlemonde, en reparaissant à la cour; mais le roi ne lui accorda jamais la considération dont il favorisa les peintres et les écrivains.
Un jour, une personne de qualité, à qui Lambert avait plus d'une fois manqué de parole, lui demandait avec impatience s'il voulait
ou non venir chanter chez elle ; il lui répondit comme Ninon de Lenclos faisait aux amoureux dont elle n'avait pas les soins pour agréables : « Attendez mon caprice. » C'est, je crois, à un duc que Michel osa parler ainsi, et cette fois il fut en grand danger de recevoir une correction. M. delà Sablière, qui l'aimait, s'employa pour obtenir son pardon, et y eut bien de la peine. Le duc lui voulait casser les épaules. Ninon s'amusa fort de cette réponse de Lambert, et témoigna le désir de voir le musicien. Michel, la sachant mal en cour, l'alla visiter avec plaisir, et devint familier dans la maison. Il y chantait souvent, et y fit amitié avec beaucoup de gens de mérite, comme M. Molière, dont le nom devenait fameux; M. Despréaux, qui lisait de beaux vers à ses intimes ; Jean La Fontaine , un chimérique d'humeur fantasque, et plusieurs gentilshommes que les galanteries de la demoiselle attiraient au logis. Cette coterie n'avait point le renom de l'hôtel de Rambouillet, ni des samedis de Sapho ' ;
' Mailcmoiselle de Sciuléry.
mais Lambert s'y plaisait bien davantage, et l'estime que la postérité a faite plus tard des amis de Ninon prouve assez que le goût de Michel n'était pas mauvais.
Lambert demeurait encore près du Luxembourg, lorsqu'un jeune homme, portant la livrée d'Orléans, se présenta devant lui un matin.
— Maître Michel, dit ce jeune homme avec modestie, je ne suis qu'un marmiton de cuisine de Mademoiselle, et je n'ai pas de quoi vous payer des leçons ; mais j'ai si grande envie d'apprendre, que je vous supplie de me donner seulement quelques avis et de m'indiquer les études que je dois faire. Je chante peu, n'ayant point de voix; mais je joue assez jolimentdu violon, et j'ai une idée du contre-point et de la composition.
— J'entends, mon garçon, tu es un vrai valet à musique. Tu sais de tout juste ce qui est nécessaire pour ne rien faire de bon ; mais voyons comme tu joues du violon, je te vais juger sur-le-champ.
Le marmiton prit son instrument et exécuta un morceau de sa façon. Dés les premières mesures, Lambert marqua les temps avec sa tête d'un air satisfait ; il s'anima ensuite peu à peu, et finit par s'écrier :
— Mais ceci est admirablement joué ! Je n'ai jamais ouï tirer si bon parti d'un violon. Holà, mon ami, tu es un excellent musicien. Il faut quitter le château. Viens demeurer avec moi, je me charge de te pousser; je t'enseignerai les régies, et te donnerai le tour qui te manque encore * . Comment t'appelles-tu ?
— Baptiste Lulli.
— Eh bien ! Baptiste, je te prédis que tu feras ton chemin.
Lambert s'en fut demander audience à Mademoiselle, et déclara devant son altesse qu'un garçon de ce talent ne devait point rester enfoui dans les cuisines. Malgré son amitié pour Lambert, la princesse, charmée d'avoir un bon musicien parmi ses valets, ne voulut point
* Michel voulait ilin* sans doulc ce que nous appelons aujourd'hui le style.
donner congé au petit Baptiste ; mais elle lui permit de quitter aussitôt le tablier pour les chausses retroussées. Elle autorisa Lulli à voir Michel autant qu'il le voudrait, et donna sa parole que, s'il profitait bien des leçons, elle prendrait une troupe de musiciens dont il ferait partie.
Au bout de six mois, Baptiste portait le pourpoint noir comme les secrétaires, et avait sous ses ordres douze violons qu'il conduisait, et qui jouaient si joliment ses compositions, que sa majesté elle-même en fut étonnée. Lambert n'était pas jaloux: il disait partout que ce petit Baptiste, qu'on traitait encore comme un baladin, ferait un jour de si belles choses, que les princes lui porteraient respect. En effet, après avoir composé des sérénades et des airs de danse pour les ballets du Luxembourg, Baptiste fut enlevé à Mademoiselle par le roi. Il dirigeâtes fameux vingt-quatre petits violons ; puis il fonda l'Opéra, et la musique devint entre ses mains un art du premier ordre, à cause des chefs-d'œuvre qu'il composa sur les poèmes
de M. Quinault. On peut juger de tout ce qu'il eut à faire, puisqu'on lui doit non seulement d'avoir écrit ces beaux ouvrages, mais aussi d'avoir formé les chanteurs, les chœurs et les orchestres.
Lambert avait eu de sa femme une fille dont Baptiste était devenu amoureux comme elle n'avait que quatorze ans. Il l'épousa dès qu'elle fut nubile, et prit chez lui son beau-père . Maître Michel, à soixante ans, ne chantait plus guère; mais il aida merveilleusement Lulli à créer un théâtre lyrique, et sa vieillesse fut fort adoucie par cette pensée que la musique, dont il avait fait sa vie, allait enfin marcher de pair avec l'art de Raphaël et celui de Corneille. 11 disait en écoutant les premières pièces de son gendre :
— Ah! si j'avais encore mes trente ans, comme je chanterais ces belles mélodies !
Le célèbre médecin Fagon employa plusieurs fois avec succès la musique dans la guérison de certaines maladies des nerfs, comme la catalepsie, le mal caduc et l'hystérie. II eut à
ce sujet des conférences avecLulii et Lambert, qui le secondèrent puissamment dans ses expériences. Hilaire, dont la voix avait une douceur et un charme particuliers, fut d'un grand secours à messieurs de la faculté dans leurs essais.
11 se forma bientôt à Paris des écoles de chant et de composition, pour fournir des sujets au théâtre lyrique. La musique prit en quelques années un essor prodigieux. Lambert mourut dans l'instant où cette révolution achevait de s'opérer. Il n'en jouit pas longtemps ; mais il eut du moins la consolation de voir son gendre recevoir du roi les complimens les plus flatteurs après la représentation de l'opéra à^Armide.
— Monsieur Lulli, dit sa majesté, voilà un ouvrage qui s'en ira devant la postérité; je tiens mon règne pour honoré par votre beau génie.
— Je le crois bien ! s'écria involontairement Lambert ; c'est un chef-d'œuvre à mettre auprès du Cid.
— Vous allez loin, maître Michel, reprit le roi en souriant; mais nous vous accordons que la musique doit beaucoup à Baptiste.
Peu de temps après cette soirée de triomphe, Michel n'existait plus.
Tout le monde sait quel grand relief avait alors le nom de Lambert par ces vers de M. Despréaux ;
Molière avec Tartufe y doit jouer son rôle.
Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole. —
Quoi ! Lambert ? —Oui, Lambert. — Ademain, c'est assez.
S'il ne se fallait pas défier des vers en matière de renseignemens, et si on avait l'assurance que le qui plus est de M. Boileau n'est point là pour la mesure, à cause de ses trois syllabes, on en pourrait conclure que Michel avait plus de célébrité que Molière lui-même ; cependant la chose n'est pas suffisamment établie par ce passage de la satire du diner pour que nous l'osions garantir. Aujourd'hui on ne connaît Lambert que de nom, et chacun a répété cent fois ces vers de M. Despréaux sans
penser seulement à demander qui donc était cet homme plus recherché que Molière. Si quelqu'un m'adressait cette question, je n'hésisterais pas à dire :
— Michel Lambert fut le père du chant en France aussi bien que Corneille le fut de la tragédie.
FIN DU PREMIKn VOLLMt.