‹ Mignard et Rigaud (volume 4)Chapitre 4 sur 5 · EN · texte numérisé non relu

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Avant les grandes querelles de M. le cardinal Mazarin avec le parlement , il y avait à Paris un gentilhomme d'une humeur singulière, qui s'appelait Henri de Rénevilliers. Il était de bonne famille et avait du bien. Il ne lui manquait que de prendre soin de lui-même pour être le plus beau garçon de la ville; mais il tenait de feu madame sa mère un goût pro-

fond pour le désordre. Jamais on ne vit de cheveux si mêlés que les siens, de dentelles si chiffonnées, ni d'habits si mal brossés que ceux dont il s'affublait pour courir les rues, la comédie ou la promenade. Son épée seule était soigneusement entretenue, et il s'en servit galamment en plusieurs rencontres. Le reste allait au hasard.

Il aurait pu mettre le pied dans les meilleurs endroits et se marier avantageusement; mais son bonheur était de faire une vie bizarre et d'aller en vrai Bohème. Il demeurait dans la rue Villeneuve, au milieu d'un quartier fort désert qu'on avait incendié ou démoli aux trois quarts pendant la Ligue. Tout son domestique se réduisait à une seule servante, grande fdle brunette, nommée Blanche, qui était assez belle, hors qu'elle avait la peau basanée comme une Égyptienne; avec cela pas un pauvre laquais chez M. de Rénevilliers. Blanche soignait les deux chevaux de son maître, portait les lettres, gouvernait le ménage avec économie. Elle était bonne à tout faire, et plus d'une

fois il lui arriva de monter derrière un carrosse de louage, comme un valet de pied ; ce qui dut furieusement faire rire les passans.

M. de Rénevilliers ne fréquentait guère la bonne compagnie. On ne citait qu'une occasion où il se fût montré au bal. Il s'était vêtu cette fois-là plus magnifiquement qu'un prince, et avait dansé le mieux du monde. Il avait joué gros jeu et perdu noblement, fait sa cour de bonne grâce aux dames, et s'était tenu en homme de bon lieu ; mais le bout de l'oreille du Bohème avait percé par de petits accidens. Blanche, le voyant de l'antichambre jeter des pièces d'or à belles poignées sur les tables, Tétait venue tirer par son pourpoint et lui avait dit tout haut :

— Ètes-vous fou , monsieur , de gaspiller ainsi notre argent?

Un autre homme que Rénevilliers eût voulu se cacher sous terre ; mais lui ne se démontait pas facilement, et il avait répondu en riant :

— Va, ma fille, je te donnerai une robe neuve si je gagne.

A la sortie on avait encore retrouvé Blanche, à cheval comme un dragon, tenant en bride la monture de son maître, avec un flambeau à sa main et une rapière pendue au cou.

Notre gentilhomme témoignait une horreur naturelle pour le paiement des dettes et mémoires, et comme il courait après tous les jupons de son quartier, on disait qu'il faisait l'amour à sa boulangère et à sa bouchère, afin de ne leur rien donner. Ces choses-là, qui endommageraient fort rhonneur d'un homme de nos jours , étaient regardées alors comme de bons tours qui prouvaient de l'adresse. On a même prétendu que Rénevilliers payait les gages de sa servante en cette monnaie; mais cela n'est rien moins que certain.

M. de Rénevilliers ne savait jamais le compte de ses écus, et il montra bien qu'il n'était pas avare, par les présens superbes qu'il envoya aux filles de la présidente Aubry, le jour des étrennes. Cette maison et celle de madame d'Agamy étaient les seules où il vînt familièrement, parce qu'on le recevait sans prendre

garde à sa toilette. Madame d'Agamy eût été bien aise de lui donner son aînée en mariage ; mais sitôt qu'il s'aperçut de cette intention, il changea de manières, et commença de faire des fredaines à le brouiller mortellement avec cette famille. Comme il avait donné à mademoiselle Aubrv une belle volière garnie d'oiseaux d'Afrique, madame d'Agamy lui demanda ce qu'il donnerait à sa fille ; Rénevilliers répondit que le monde ne renfermait pas d'animaux assez rares pour une si aimable personne, mais qu'il lâcherait de trouver quelque merveille. Le lendemain il envova une souris dans une cage d'osier avec une lettre fort polie où il disait qu'il n'avait pu rencontrer mieux, et jamais il ne reparut dans la maison. Chez madame Aubry les choses tournèrent à peu près de la même façon. Le mari était bavard et ennuyeux. Déjà Rénevilliers avait dit souvent :

— Si jamais le président me fait bâiller plus de trois coups dans le même jour, il ne me reverra plus.

Un soir que madame Aubry, malgré ses quarante ans, se donnait des airs de jeune femme et prétendait être enceinte, cette comédie parut insupportable à M. de Rénevilliers. Sur ces entrefaites arriva un nouveau laquais que le président avait l'intention de prendre.

— Je n'en veux point, dit madame Aubry, cet homme est trop laid; s'il me jetait un regard, mon enfant aurait une vilaine figure.

Rénevilliers n'y put tenir davantage.

— Pardieu ! madame , dit-il en saisissant son chapeau, quand on a devant les yeux une face comme celle de M. le président, on ne risque rien de prendre le diable pour valet. Je suis le vôtre et vous tire ma révérence. Cherchez des gens pour regarder vos singeries ; je m'en vais ailleurs.

Le monde n'a pas coutume de rechercher les gens qui ne veulent point faire de concessions. Rénevilliers devint plus vagabond que jamais. Les jeunes gens l'aimaient à cause de sa singularité. Si on riait de- lui, c'était par

derrière, car il avait le cœur très-haut. Comme il ne faisait attention à personne, il ne pouvait non plus souffrir qu'on le gênât en rien.

Depuis qu'il existe une société polie, on a toujours vu des originaux de l'espèce de Rénevilliers. On en trouve même encore de notre temps, quoique à un degré moins extrême. Ces hommes-là sont, au fond, des orgueilleux avec un fort grain de paresse, qui ne se veulent montrer que là où ils sont en première ligne, et le monde qu'ils feignent de mépriser serait bien leur fait s'ils étaient sûrs d'y briller tout d'abord autant qu'ils le désirent.

Rénevilliers avait ce qu'il faut pour faire un beau chemin ; il aurait pu être de la cour, et ne demeura pas même dans la bourgeoisie. Cependant, s'il ne voyait pas les dames de la ville, la compagnie des fdles ne lui plaisait pas davantage. Il courait donc les boutiques, et se mettait en frais pour une petite marchande , comme si c'eût été une duchesse. Aussi n'en manquait-il pas une, et toutes les plus jolies y furent prises. 11 lui arriva souvent de dé-

penser au fond d'un méchant comptoir cent fois plus d'esprit et de fine galanterie qu'on n'en faisait en un mois à la ruelle de la reine.

Un jour qu'il passait à cheval sur le pont aux Changeurs , notre gentilhomme s'arrêta devant l'enseigne d'un orfèvre nommé Cambrai. Rënevilliers se souvenait tout-à-coup d'une histoire sur madame Cambrai et l'avocat Patru , où il était dit que celui-ci n'avait pu arriver à rien, quoiqu'il fût amoureux de la joailliére, et qu'elle ne le vît pas avec indifférence. Rénevilliers attacha son cheval sous l'auvent, et entra dans la boutique. Madame Cambrai était justement seule à son comptoir.

— Que désirez - vous , monsieur? dit-elle d'un air accort.

— Je pourrais vous demander, répondit Rénevilliers en s'installant sur une chaise, de me montrer des plats d'argent de six marcs , sachant très -bien qu'on n'en fait de ce poids que par commande ; mais je préfère vous dire ce qui m'amène. Je voulais savoir si vous étiez

aussi jolie qu'on l'assure, et je reconnais qu'on ne m'a pas trompé.

— Vous êtes en train de badiner, à ce que je vois, mon gentilhomme.

— Pas le moins du monde.

En effet, Rénevilliers paraissait d'un sérieux extraordinaire.

— M. Patru m'a raconté, poursuivit-il, qu'étant pris un jour par la pluie, il se réfugia ici, et que vous chantiez dans le moment une chanson gaillarde. Je voudrais bien l'entendre.

— J'en ai chanté bien d'autres depuis lors, dit la marchande ; je ne me souviens plus de celle dont vous parlez. Il y a six ans que je vis pour la première fois M. Patru : c'était en 1639.

— C'est cela; et comme vous aviez vingt ans alors, vous en tenez vingt-six. On ne vous en donnerait pas autant. Patru devint subitement amoureux de vous pendant que vous chantiez^ et quand il m'a conté cela, j'éprouvai une furieuse envie d'entendre la même

chanson. Ne me refusez pas ce plaisir, je vous en prie^ madame Cambrai.

La marchande tourna la tête sur son épaule d'un air fort coquet; et , après avoir hésité un instant, elle chanta je ne sais quoi de si drôle et de si grivois , que M. de Rénevilliers en fit un bond, et l'embrassa au dernier couplet.

— Me voilà justement amoureux comme Patru, dit-il ; quand vous voudrez mettre les gens à vos pieds, vous en avez un moyen certain. Mais, dites-moi, madame Cambrai, puisque vous regardiez Patru d'un bon œil, et que M. Cambrai était en voyage ce jour-là, pourquoi, diable, avez-vous renvoyé ce pauvre avocat après le souper?

— C'est que ce cher garçon poursuivait trois ou quatre belles à la fois. Je me serais attachée à lui, et il m'aurait donné du chagrin. J'ai préféré demeurer sage, par prudence.

— Et je gage que vous vous en repentez. Là ! en conscience, n'est-il pas vrai que vous en avez eu quelquefois du regret?

Madame Cambrai se mit à rire, et ne répondit rien.

— J'en étais sûr. Eh bien ! ne faites pas de même avec moi. Je ne suis pas aussi beau cavalier que Patru ; mais je ne recherche pas d'autre femme que vous, et, ma foi, vous me plaisez diablement fort. Si je suis à votre goût, dites-le tout franc, et accommodons-nous ensemble.

— Oh ! mon gentilhomme , cela ne va pas ainsi; mon mari est là-haut et non pas en voyage, et l'occasion ne le veut point.

— N'y manque-t-il que l'occasion ? dit Rêne villiers.

La marchande, qui était fort délurée, se mit à danser le pas de bourrée^ en chantant :

— Il n'y manque rien autre chose.

Rénevilliers s'avança aussitôt sur le devant

de la boutique, et ht signe à des porteurs publics qui se tenaient sur la place; on approcha une chaise.

— Appelez maintenant votre mari, dit-il à ta marchande.

— Maître Cambrai, dit Réneviliiers quand l'orfèvre fut descendu de son atelier, je suis complètement ruiné, mon pauvre maître Cambrai. Il me faut vendre mon argenterie , qui est considérable. C'est à vous que je m'adresse, parce que vous êtes un honnête homme. J'emmène dans cette chaise madame Cambrai, qui connaît fort bien la valeur de l'argent. Nous partons, maître Cambrai; ne vous dérangez pas de votre travail. Je sais que vous faites les ouvrages les plus beaux du monde.

— Pardon, monsieur, s'écria le marchand , où donc allez-vous mener ma femme ?

— Chez moi, maître Cambrai, pour qu'elle examine ma vaisselle ; car il faut que je la vende, mon bon Cambrai.

— Mais, monsieur, je pourrais aller aussi bien avec vous; je m'y connais encore mieux que ma femme.

— Vous avez raison , maître Cambrai ; je n'y songeais point ; vous pourriez venir au lieu de madame Cambrai ; mais il importe peu que ce soit elle ou vous. C'est de la belle argenterie

que je vais vous vendre. Montez donc, madame Cambrai. Cette chaise est à mes ordres pour la journée. Partez devant; j'aurai bientôt fait de vous rejoindre avec mon cheval. J'ai de la vaisselle pour plus de cinq cents pistoles, maître Cambrai.

— Cela fait cinq mille livres, monsieur.

— Précisément. Allons! montez, madame Cambrai.

Outre l'ascendant naturel de la personne de qualité sur le petit bourgeois, notre gentilhomme avait le don particulier de savoir prendre un air si grave et d'une bonne foi si apparente qu'on ne s'en pouvait défier. L'orfèvre demeura interdit, n'osant se fôcher, tandis que Rénevilliers offrait la main à la jolie marchande, quimonta délibérément dans la chaise.

— Conduisez madame Cambrai rue de Villeneuve, au coin de la porte Saint-Denis ! cria Rénevilliers aux porteurs.

— Comment ! murmura l'orfèvre, elle s'en va ainsi sans me demander la permission !

— Vous n'avez donc pas entendu , maître

Cambrai? C'est chez moi qu'on mène votre femme; ainsi ne craignez rien.

-^ Mais, mon gentilhomme, je ne vous ai jamais vu de ma vie.

— Cela est pardieu vrai ! J'ai oublié de vous dire mon nom. Je suis le chevalier de Rénev illier s.

— Je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

— Oui, mon brave maître Cambrai, Rénevilliers lui-même. Comme je vous le disais, je me suis ruiné au jeu. J'y ai perdu vingt mille écus.

— Cela fait soixante mille livres, pensa l'orfèvre. Le pauvre jeune homme ! Je lui achèterai sa vaisselle à un rabais considérable.

— Allons ! poursuivit Rénevilliers , je retourne chez moi. Si madame Cambrai m'offre un prix raisonnable, je vous enverrai demain toute mon argenterie. Vous y trouverez plusieurs belles pièces. Adieu, maître Cambrai.

A peine le cavalier fut-il parti, que l'orfèvre, n'étant plus étourdi par le prestige des belles

manières, comprit enfin qu'on s'était joué de lui.

— Il faut convenir, se dit-il à lui-même, que tu es un grand fou, et que tu t'es laissé ensorceler d'une ridicule manière.

Comme la nuit approchait, le joaillier ferma aussitôt sa boutique pour courir de toutes ses jambes à la rue Villeneuve. Il trouva sans beaucoup de peine la maison de Rénevilliers ; mais la servante avait assurément reçu de bonnes instructions , et s'attendait à cette visite. Elle récurait tranquillement un vieux mors de cheval, et ne prit pas garde à l'air effaré du marchand.

— N'est-ce pas ici, dit l'orfèvre, que demeure un grand gentilhomme brun de visage, et qui a un manteau vert un peu râpé ? J'ai oublié son nom.

— Mon maître s'appelle le chevalier de Rénevilliers. Son manteau est passablement râpé, comme vous dites ; il le porte depuis longtemps et le mène beaucoup à la belle étoile; c'était pourtant du beau velours à six écus l'aune.

— Cela fait dix-huit livres. C'est bien à votre maître que j'ai affaire. Conduisez-moi vitement là-haut.

— Si vous désirez le voir, revenez demain; il est occupé. »

— Oui , je m'en doute : une belle chienne d'occupation.

— Il est en train de vendre notre argenterie à une marchande joailliére.

— Madame Cambrai! c'est ma femme ; ainsi vous pouvez me faire entrer.

— Il m'a défendu de le laisser déranger par personne. Il a fort à cœur de la bien vendre, notre argenterie.

— Quand je vous dis que je suis maître Cambrai, l'orfèvre, et que c'est ma femme qui est là-haut avec M. le chevalier !

— Quand vous seriez le diable, je ne voudrais pas vous faire entrer, car je serais battue.

L'orfèvre s'élança dans les escaliers; mais il trouva les portes closes, et, voyant bien que le bruit ne servirait à rien , il s'assit sur une marche, en attendant qu'il plut à Rénevilliers

de lui rendre sa femme. Une grande demiheure s'écoula ainsi. Une porte s'ouvrit enfin, et la jeune marchande parut, accompagnée du maître de la maison, qui la reconduisait fort poliment.

— Eh ! mon cher Cambrai , s'écria Rénevilliers, je ne savais pas que vous fussiez ici. Je suis fâché qu'on vous ait tenu à l'écart. Il fallait m'appeler en criant de toutes vos forces. Madame Cambrai m'a olFert deux cents louis d'or de mon argenterie.

— Cinq mille quatre cents livres .^ Corbleu ! monsieur le chevalier, finissons cette comédie; vous vous êtes gaussé de moi d'une rude façon.

— Que dites-vous donc là, Cambrai ?

— Je dis... Eh bien! oui, je dis que cela ressemble à un méchant tour.

— Vous croyez que je me moque de vous, Cambrai? Vous êtes un imbécile. N'avez-vous pas de honte, à votre âge, d'être si sot ? Allons ! taisez-vous, Cambrai, et préparez-moi de l'argent pour demain, je vous enverrai ma vdis-

selle. J'allais faire reconduire votre femme par mes porteurs ; mais puisque vous voilà , je la remets entre vos mains.

— Décidément, disait l'orfèvre en s'en allant, cet homme est un démon : on ne peut pas le regarder en face, et il vous entortille les gens si bien qu'il est impossible de lui résister.

Le joaillier ne ménagea pas les questions à sa femme sur l'entrevue avec Rénevilliers ; mais madame Cambrai n'avait pas la langue engourdie, et comme le mari se fâcha, elle lui rit au nez. Il l'appela pécore, et elle lui répondit qu'il était un bélître. Le soir, il leva une canne pour la battre; mais elle prit une chaise pour lui casser la tête, et ils se couchèrent les meilleurs amis du monde.

Cependant Rénevilliers n'envoya point d'argenterie et ne reparut pas h la boutique de toute la semaine. Un soir, la belle joaillière arrêta l'un des crieurs qui vendaient des oublies dans les rues, et lui acheta toute sa marchandise pour un petit écu, en lui coniman-

danl de porter ses gâteaux au chevalier, de la part de madame Cambrai. ]M. de Pvénevilliers fut sensible à ce reproche fait avec modération. Il donna six livres à Toublieur , avec Tordre de retourner chez la joaillière pour lui dire que, le lendemain à huit heures du soir, il irait souper avec elle , et qu'elle eût à faire cuire deux perdrix. Le factotum Blanche porta le lendemain au matin une lettre à Thonnête mari. Rénevilliers s'excusait de n'avoir pas encore envoyé son argenterie, et invitait le marchand à venir souper le soir à huit heures, afin qu'il pût estimer lui-même, tout en mangeant, ce que valait la vaisselle , et aussi pour conclure le marché. Maître Cambrai réfléchit beaucoup avant de se décider ; il retourna la lettre de tous côtés avec méfiance, la relut trois fois, et n'y trouvant rien dont il pût prendre soupçon, il répondit qu'il acceptait l'invitation, et que M. le chevalier lui faisait beaucoup d'honneur.

Au coup de huit heures , l'orfèvre tira le I cordon de la clochette, à la porte de Hé-

nevilliers; la fidèle Blanche vint ouvrir.

— Vous venez de bonne heure , dit la servante. Vous ne savez donc pas qu'avec nous autres gentilshommes, quand on dit huit heures, il faut entendre neuf heures et demie? N'importe, entrez toujours. Vous prendrez l'air du feu dans la cuisine. M. le chevalier est sorti, mais il rentrera bientôt.

Le marchand eut un moment d'inquiétude; il se rassura pourtant devant les fourneaux allumés , et jeta des regards friands sur une grosse éclanche de mouton qui tournait à la broche. Il pensa que le chevalier n'était pas au fond un homme tout-à-fait méchant; et pour de la fierté, à coup sûr on ne pouvait pas l'accuser d'en trop avoir à l'égard des petits bourgeois. La soirée s'aiinonçait bien par la perspective d'un bon repas et d'une affaire avantageuse ; un noble, prodigue et ruiné, ne pouvait être bien retors , et se laisserait sans doute duper aisément. Maître Cambrai ne trouva pas le temps fort long jusqu'à neuf heures et demie ; mais, à dix heures, il se mit

à bâiller cruellement. Le souper était prêt. Blanche s'étonnait que le chevalier n'arrivât pas. A dix heures et demie^ l'orfèvre était fort agité. Il serait parti si la servante ne lui eût rendu le courage par une croûte de pain et un verre de Bourgogne. Il recommença ses murmures a onze heures, et il enfonça son chapeau sur ses yeux à onze heures et demie, pour s'en aller, lorsque Blanche assura que M. le chevalier ne rentrait jamais, au grand jamais, passé minuit. Une partie de brelan Tavait assurément retenu ,• mais c'eût été folie que de renoncer au souper faute d'une demi-heure de patience. On prêta l'oreille au moindre bruit jusqu'à minuit; le découragement s'empara du joaillier quand il eut compté le douzième coup de 1 horloge. Il donna au diable tous les chevaliers de l'univers, et sortit à minuit et demi, la rage dans lame et l'estomac horriblement creux.

Pendant ce temps-là M. de Rénevilliers faisait chère lie dans l'arrière-boutique de l'orfèvre : il écoutait la voix fraîche de ma-

(lame Cambrai , et vidait une bouteille de vin du Rhône que le marchand gardait depuis dix ans en cave sans oser y toucher. Il était une heure , et le chevalier ne pensait pas à se retirer, lorsque maître Cambrai ouvrit la porte d'un air fort tragique. Rénevilliers chantait un refrain et tenait son verre en l'air. Il demeura dans cette posture, en riant de tout son cœur de la mine sombre et des yeux flamboyans du pauvre marchand.

— D'où donc sortez -vous, maître Cambrai? dit-il enfin. Pourquoi n'êtes-vous pas venu chez moi ? Le rendez-vous était pour six heures. Je vous ai attendu jusqu'à sept ^ et ne vous voyant pas, je suis venu ici. Madame Cambrai faisait cuire des perdrix; ma foi, je me suis mis à table avec elle.

— Corbleu ! monsieur, le panneau est trop visible. Trouvez bon, s'il vous plaît, que je n'y donne pas, et décampez de céans sur l'heure.

— Vous êtes un drôle, et de plus un homme sans parole , de m'avoir fait attendre et de me

vouloir chasser. Si nous étions au premier étage, je vous ferais sauter par votre propre fenêtre.

Rénevilliers , qui avait les oreilles échauffées, tira sa rapière, et porta deux bottes au marchand par-dessus la table. Maître Cambrai se crut mort.

— Holà ! monsieur le chevalier, voulezvous tuer un pauvre joaillier qui ne vous a point offensé? Dieu me damne si ce n'est pas vous qui avez des torts vis-à-vis de moi ; car il est bien évident que je suis c

— Je le croirais assez, maitre Cambrai, vous devez Tétre à vin.ot-deux carats.

— C'est le titre de 1 or le plus fin.

— C est bien cela ; mais, rassurez- vous, ce n'est pas par moi. Allons ! soyons amis : je vous pardonne votre impertinence.

— Soyons amis si vous voulez ; mais moij je ne pardonnerai pas à ma carognede femme.

— Je vous défends de la battre, maitre Cambrai ; si j'apprends que vous ayez levé la main sur elle, je vous envoie trente de mes amis.

qui vous donneront chacun cent coups de bâton .

— Trois mille coups de bâton !

— Tout autant; ainsi faites bon ménage avec madame Cambrai.

Le chevalier sortit, et laissa les époux se quereller à leur aise. Tout autre que l'honnête joaillier eût envoyé la femme au couvent , ou bien eût fait tuer M. de Rénevilliers au coin d'une rue, pour de l'argent , et il faut avouer que le chevalier l'avait bien mérité j mais le bon marchand n'avait pas de fiel , et puis on n'attachait pas alors aux contrariétés conjugales autant d'importance qu'aujourd'hui. Madame Cambrai rachetait ses défauts de jeunesse par beaucoup de qualités : elle était économe, laborieuse, et toujours de bonne humeur. Son mari ne lui garda point rancune et fit bien, car elle passa bientôt la trentaine tout doucement , et devint une mère de famille excellente.

Après madame Cambrai, Rénevilliers mit à mal une foule d'autres marchandes, en sorte qu'il était fort redouté du petit commerce. On

ne lui voulait plus rien vendre , surtout à crédit, et quand il se présentait dans une boutique, il ne trouvait à parler qu'à des hommes. Il voulut donc retourner un peu dans la bonne société ; mais la chose n'était pas facile après toutes ses équipées ; heureusement M. de Rénevilliers était habile à trouver des expédions, et voici comment il s'y prit pour se faire ouvrir la maison d'une veuve , madame d'Orgerès, qui recevait de fort beau monde. Le jardin de cette dame n'était séparé de celui de notre gentilhomme que par un mur ; Rénevilliers y jeta un matin trente lapins, qu'il avait tenus vingt-quatre heures sans nourriture. Ces animaux dévorèrent toutes les plantes, et mirent le jardin à sac. Madame d'Orgerès et ses gens poussaient de grands cris et donnaient la chasse aux lapins, lorsque Rénevilliers parut. Il se confondit en excuses , disant , avec un sérieux incroyable , qu'il était au désespoir de cet accident, et qu'il ne savait comment ces maudites bètes avaient pu pénétrer dans le jardin. Il offrit de

payer le dégât, et fit sa visite d'un si bon air, qu'on ne songea plus à se fâcher contre lui. Le lendemain , il envoya chez sa voisine une charrette pleine de fleurs et les trente lapins mis à mort, avec une lettre où il disait que les corps des coupables appartenaient de droit à la personne dont ils avaient gâté le bien. On lui répondit par une invitation à dîner. C'était justement là le compte de Rénevilliers. La compagnie fut nombreuse et le repas fort gai, à cause de l'aventure des lapins. Le chevalier se mit en frais d'esprit ; il ne dit rien d'inconvenant, fit admirablement sa cour à la maitresse du logis , et s'ouvrit en même temps les salons de plusieurs gens de robe et de finance. Un certain Prunevaux, maître des requêtes , et qui était amoureux de madame d'Orgerès , essaya bien de nuire à M. de Rénevilliers par quelques médisances; mais il était trop tard, ou ne l'écouta pas. Le chevalier garda ses entrées dans la maison, et , comme cela se voit souvent , il ne tarda pas à supplanter dans les bonnes grâces de la dame ce-

lui qui l'avait voulu chasser. Ce n'était pas que madame d'Orgerès fût belle ; hormis ses mains, qui étaient bien faites, elle n'avait rien de séduisant. Sa taille était trop grande ; sa figure, ornée de moustaches un peu fortes, n'aurait pas mal été sur les épaules d'un mousquetaire ; mais Rénevilliers tenait du ciel le don de savoir persuader aux femmes qu'il était tout près d'avoir de l'amour pour elles , et c'est un sûr moyen de se bien mettre dans les papiers de celles-là mêmes qui ne voudraient point de vous. Rénevilliers tenait la cheminée ; il contait des histoires divertissantes , et avait le dé sur tous les autres visiteurs. Prunevaux, voyant qu'on ne faisait plus aucun état de lui, promit un soir à madame d'Orgerès de lui donner la comédie à 1" hôtel de Bourgogne. C'était une dépense que de faire jouer ainsi pour une société particulière. Le maître des requêtes voulait se relever dans l'esprit de sa belle à coups d'argent; il n'invita qu'elle et les personnes qui étaient présentes. Cependant la sœur de M. Prunevaux engagea , de son côté.

beaucoup de monde, et comme c'étaient des gens qui ne savaient pas vivre, ils vinrent les premiers à T hôtel de Bourgogne , et s'installèrent aux meilleurs endroits. Les places les plus recherchées étaient le devant du parterre, où l'on mettait des chaises. Quand madame d'Orgerés arriva , suivie de sa compagnie, elle ne trouva plus que des loges. Ce qui donna surtout de Ihumeur à la dame, c'est que, ne pensant point qu'elle dût rencontrer des étrangers , elle était venue masquée, tandis que les autres femmes étaient en grandes parures. La représentation promettait pourtant d'être fort helle. Le lustre du milieu était de vingt-quatre lumières; il y avait, en outre, deux candélabres à douze bras aux deux côtés de la salle, et seize chandelles sur la planchette de la rampe : un grand seigneur n'aurait pas mieux fait les choses. Les comédiens devaient jouer la pièce nouvelle des Engagemens du hasard , qui était à la mode. On craignait que le mécontentement de madame d'Orgerés ne fit manquer le spectacle,

et plusieurs dames, placées sur le devant, lui allaient offrir leurs sièges , lorsqu'elle s'écria d'un ton bourru :

— C'est une plaisante manière de donner la comédie aux gens, que de les inviter pour n'avoir pas une bonne place où les mettre. Monsieur de Rénevilliers , détachez , je vous prie, une de ces chandelles pour m'éclairer, et quittons la salle.

Rénevilliers, ayant pris une chandelle à l'un des candélabres, offrit son bras à madame d'Orgerès pour descendre dans la rue.

— Si vous m'en croyez , dit le chevalier quand ils furent dehors , nous donnerons une leçon à Prunevaux en troublant la fête.

— J'en suis fort d'avis, répondit la dame. Reprenez un peu vos allures bohémiennes , et servez-leur un plat de votre métier.

— Rien n'est plus facile.

A l'entrée de l'hôtel de Rourgogne était une vieille barraque en planches vermoulues, que les valets de madame d'Orgerès entreprirent de démolir sous la direction du chevalier.

Cependant Prunevaux avait donné Tordre de commencer le spectacle. Le rideau s'était ouvert, et mademoiselle Valiotte, qui était une actrice fort estimée, avait déjà débité quelques vers. Tout-à-coup il se fit à l'extérieur un vacarme effroyable, comme si le bâtiment s'allait écrouler. Les acteurs avaient beau crier, ils ne pouvaient se faire entendre, et les spectateurs n'étaient pas trop rassurés. Ce fut bien pis encore au second acte. Rénevilliers s'animait des rires de madame d'Orgerès et de la compagnie, et trouvant que le bruit n'était pas assez grand, il porta sur l'escalier une grande quantité de paille mouillée à laquelle il mit le feu. L'acteur qui jouait don Fadrique, levant les yeux au ciel et se dressant sur la pointe des pieds, s'écriait d'une voix flûtée :

Oui, mon ardeur pour elle à ce point est extrême, Que je la veux aimer sans savoir ce que j'aime. C'est un effet d'amour assez rare et nouveau. Ce dieu veut qu'avec lui je porte son bandeau^ Et remplissant mon cœur de cette flamme obscure, M'a choisi pour objet d'une étrange aventure.

Pv

Dans ce moment un nuage de fumée noire et puante entra dans la salle. On devina que c'était un tour de Réne\ illiers. Quand la première frayeur fut dissipée, on se resserra tout prés de la scène, et la comédie continua en dépit des interrupteurs. On aimait prodigieusement le spectacle en ce temps-là. Malheureusement, une fois que le chevalier avait la bride sur le cou, et des rieurs pour le mettre en verve, on ne pouvait plus l'arrêter. La fumée redoubla si furieusement, qu'on ne respirait plus et que les comédiens étaient pris d'une toux opiniâtre; mais comme on persistait encore à rester, M. de Rénevilliers ordonna aux valets de crier au feu l Alors la terreur s'empara de la compagnie. On s'élança sur le théâtre, et on s'enfuit par les petites portes, en si grand tumulte, qu'il y eut des gens bien empêchés et bien meurtris ; encore Rénevilliers et ses aides eurent-ils la barbarie de jeter de l'eau à tous ceux qui sortaient, sous le prétexte de leur porter secours.

Le lendemain de cette bagarre, quelques

jeunes gens voulaient assommer Rénevilliers ; mais c'étaient des avocats qui ne maniaient point les armes, et le chevalier affecta de les narguer en se promenant à cheval, autour du Palais de Justice, d'un air fort rodomont. Le plus mécontent était Prunevaux, qui aurait parlé de se battre avec Rénevilliers, si celui-ci ne lui eût offert le premier une partie de coupegosier, avec un air tellement amical, qu'il n'y avait pas moyen de lui en vouloir. L'affaire s'apaisa ; mais le maître des requêtes vit bien qu'il fallait vider le plancher devant un pareil concurrent; aussi abandonna-t-il madame d'Orgerés, qui se prit de belle passion pour le chevalier. On ne sait pas précisément s'il y eut de l'amour entre eux. Ce qui est certain, c'est que Rénevilliers mit la veuve si fort en train de se divertir , qu'elle mangea en six mois la moitié de sa fortune. Il la laissa ensuite pour courir après une chanteuse qui donnait des concerts dans un cabaret du faubourg Saint- Germain.

Notre homme avait gagné, à toutes ces fo-

lies, une belle réputation de mauvais sujet. Quelques grands seigneurs aussi libertins que lui voulurent qu'il fut de leurs amis. Le duc de Brissac, qui pratiquait fort le tapage nocturne, fit la débauche par occasion avec Rénevilliers, chez le traiteur Renard, et fut charmé de ses manières. Le prince d'Harcourt luimême se mit avec eux, et c'est à cette réunion qu'on dut la grande mode, qui régna pendant une partie de la minorité, de casser les vitres et de battre les passans et le guet.

Il y avait alors un usage assez singulier. Les jeunes gens qui demeuraient dans la même rue que des demoiselles à marier devaient leur donner le bal une fois chacun à tour de rôle. C'était chez les parens des demoiselles qu'on dansait ; mais les jeunes gens payaient les frais. Or une certaine dame Roger, qui était voisine de Rénevilliers, avait une fille de dix-huit ans, à laquelle notre gentilhomme n'avait pas encore donné les violons. Souvent il avait rencontré ces dames, et les avait toujours saluées poliment; mais elles ne s'étaient pas empressées

de l'inviter à les venir voir. Le prince d'Harcourt en raillait im jour le chevalier, en lui disant qu'on ne voulait pas de lui dans cette maison. Rénevilliers se piqua au jeu, et fit gageure qu'avant une semaine il danserait une courante avec mademoiselle Roger. On paria un gros diner de douze couverts, et M. d Harcourt donna sa parole que si le bal du chevalier était accepté, il y mènerait les premiers noms de la cour.

Le prince ne songeait pas que cet engagement faisait beau jeu à M. de Rénevilliers. Madame Roger reçut une lettre portée par l'écuyer Blanche.

« Je réclame, disait le chevalier, l'honneur de donner les violons à mademoiselle votre fille, en qualité de voisin. Le prince d'Harcourt, MM. de Roquelaure et de Brissac demandent la permission de venir danser ce jour-là, si leur désir ne vous semble pas indiscret. »

Madame Roger ^ qui était fort vaniteuse et ne parlait d'autre chose au cours que des ar-

môiries des carrosses, fut transporlée d'aise à ridée d'avoir chez elle de si hauts personnages. Elle répondit le plus gracieusement du monde, et mit une bonne heure à écrire sor billet.

Les choses allaient bizarrement toutes les fois que Rénevilliers s'en mêlait : c'est pourquoi le bruit de ce bal s'étant répandu, on pensa que ce serait immanquablement la plus belle fête de la saison ou bien la plus vilaine, suivant le caprice du bohème. Des personnes craintives, qui savaient le tumulte qu'on avait fait à la comédie de l'hôtel de Bourgogne, cherchèrent à effrayer madame Roger, en lui disant qu'il arriverait assurément quelque nouvelle échauffourée dans sa maison, si Rénevilliers y donnait les violons; mais rien ne put entrer en balance dans l'esprit de la dame avec l'amiMtion de recevoir des ducs et des princes. Quand on eut fixé le jour et envoyé les complimens d'invitation, des familles entières commencèrent par déclarer qu'elles n'iraient point Voir un homme sauvage, et qui faisait profes-

sion de jouer de méchantes pièces aux gens. Le prince d'Harcourt et M. de Bouteville assuraient que le bal n'aurait pas lieu faute de danseuses, et offrirent à Rénevilliers de parier cent pistoles outre le diner. Le chevalier tint cette nouvelle gageure.

Malgré son air assuré, notre gentilhomme se trouva dans un grand embarras lorsqu'il fallut envoyer les tapissiers et décorateurs. Aucun marchand ne voulut le servir à crédit. On lui demandait le dépôt d'une forte somme en garantie du paiement ; tant on savait bien sa manie de ne vouloir pas acquitter les mémoires. Or, comme les cartes et les dés avaient fort manqué de complaisance depuis long-temps, Rénevilliers n'était pas en fonds. 11 s'en allait un matin, l'oreille basse, par la rue du Temple, et tout honteux de ne point trouver d'expédient, lorsqu'il vit cette inscription au-dessus d'une boutique : « La veuve de maître Jean Dufrêne vend des meubles, tapis et miroirs. »

— Une veuve tapissière ! s'écria le chevalier ;

voilà qui est bien mon affaire. J'ai toujours eu de bons marchés des femmes.

Et il entra dans le magasin avec une démarche de cour. Madame Dufrêne était une commère de quarante ans, haute en couleurs, qui avait la bouche bien tendue , l'œil noir et furieusement d'embonpoint. Notre homme marchanda quelques tapis pour engager la conversation; puis il glissa, au milieu de ses discours, des mots flatteurs pour les femmes sur le retour. Il fit compliment à la tapissière de la petitesse de son pied, du bon goût de ses ajustemens et de tout ce que 1 âge avait encore épargné de ses agrémens naturels.

— Madame Dufrêne, dit -il ensuite, vous voyez en moi Rénevilliers le bohème , celui qui ne paie jamais ses dettes. On a répandu le bruit que je faisais l'amour aux femmes de mes fournisseurs pour ne point leur donner d'argent; cest une noire calomnie, et afin de le prouver, je vous ferai lamour d'abord et je vous donnerai de Targent après. Corbleu ! vous me plaisez, madame Dufrêne; eh bien ! malgré

cela, vous aurez de mes écus. Le monde est plein de canailles et d'imposteurs ; je vous prie, lorsque je vous aurai payée, de le dire à tout le monde.

— Je n'y manquerai pas , monsieur ; mais l'argent suffît, el la galanterie est du superflu.

— L'argent sera votre profit et la galanterie le mien. Je donne à danser à mademoiselle Roger tout exprès pour avoir affaire à vous. Il y aura de fort grands seigneurs à ce bal , madame Dufrêne; les trois MM. d'Harcourt, les Elbœuf, les Créqui, et ces personnes-là vous bâilleront leurs pratiques si vous me décorez les salons comme il faut. Parbleu î puisque les violons sont à moi, j'ai le droit d'engager qui je veux, et s'il vous plait de venir à la fête, je vous prie bien fort de ne pas vous en gêner , madame Dufrêne.

— Je ne l'oserais pas, mon gentilhomme; on se moquerait de moi.

— Non point, je vous le jure; car on sait que je le souffrirais mal, et que mon épée est fort pointue.

— Eh bien ! cela n'est pas de refus.

La marchande envoya dès le lendemain des tapisseries magniri([ues et de beaux décors chez madame Roger; mais, comme plusieurs lournisseurs de ses amis lui dirent qu'elle n'obtiendrait jamais d'argent, elle s'en alla chez llénevilliers, pour lui rappeler sa promesse de la payer. Notre homme était à déjeuner. Il lit servir un couvert à madame Dufrêne, et lui donna les meilleurs morceaux. On vida une bouteille de vin fm, puis de propos en propos le chevalier chiffonna la gorgerette de la marchande comme si elle eût été une jeunesse, et 1 amusa si bien en lui contant des drôleries, qu'elle n'eut pas le courage de se fâcher lorsqu'il avoua tout net qu'il n'avait pas un sou comptant.

— Ma foi, dit-elle en jetant son mémoire au feu, vous me paierez quand il vous plaira ; je nimportunerai pas davantage le gentilhomme le plus aimable que je connaisse.

Rénevilliers n'était pas au bout. Il fallait encore pourvoir aux sucreries et rafraîchisse-

mens. Notre homme tourna ses batteries sur la femme d'un Lombard. Cette marchande avait bien la cinquantaine, et il paraît qu'elle fut plus difficile à manier que la tapissière ; car les mauvais plaisans ont assuré que le chevalier avait été contraint de pousser la galanterie jusqu'aux dernières extrémités. On en fit une histoire, vraie ou fausse, où il était dit que la Lombarde avait aussi déchiré ses mémoires, en s écriant :

— Allez! vous êtes un charmant garçon qui ne méprisez point vieillesse. Je vous fournirai des confitures autant que vous voudrez, et que je sois rouée si je vous demande jamais rien.

Mais on ajoutait que Rénevilliers , ayant trouvé le calice amer, disait de son côté :

— Encore une folie de cette espèce , et je quitte le métier pour me faire plus rangé qu'un procureur.

Quoi qu'il en soit , tout fut admirablement prévu pour le bal. On avait su dans le public les préparatifs, et aussitôt les gens les plus dif-

ficiles avaient changé de résolution. C'était à qui se ferait engager.

Le moment de la fête arrivé, on vit dès six heures une grande file de chaises, de chevaux et de carrosses dans la rue Villeneuve. Les salons se remplirent bientôt de dames qui admirèrent le bel arrangement des décors. Les miroirs, le feuillage vert et les chandelles étaient à profusion chez madame Roger. Des tapisseries à personnages, tendues sur les murs et devant les portes, faisaient singulièrement bien ; les guirlandes qui tournaient à l'entour des corniches donnaient aux appartemens une apparence fort mythologique, et qui rappelait ces temples des anciens , dont le grand poète, M. Croisilles, avait fait des descriptions si fidèles dans ses Epîtres héroïques.

Cependant les seigneurs de la cour n'étaient pas encore venus à sept heures , et on n'osait pas commencer les danses avant leur arrivée. Rénevilliers , qui devait ouvrir le bal par une courante avec mademoiselle Roger, perdait patience, et voulait donner le signal aux vio-

Ions. Enfin, il se fit un grand bruit de chevaux dans la nie; tout le monde se recueillit. Madame Roger courut au sommet de l'escalier.

Dix minutes s'écoulèrent ainsi dans l'attente. Les chevaux s'étaient bien arrêtés devant la porte. La lueur des flambeaux de main se voyait des fenêtres ; des voix parlaient en nombre considérable , et pourtant les conviés n'entraient point encore. Tout-à-coup on entendit de grands cris , des pas précipités dans la cour et un cliquetis d'armes.

— Messieurs, dit un gentilhomme qui était fort agité, ayant avec lui sa famille entière, ceci nous annonce quelque tour de Rénevilliers. Au lieu de ducs et de princes , il nous amène sans doute des bohèmes comme lui, pour nous dévaliser. Nous sommes des fous d'avoir pu nous fier à un tel homme. Il faut maintenant faire bonne contenance. Quoique nous n'ayons que nos méchantes épées de bal, fermons les portes et défendons-nous.

Mais on avait arraché les portes de leurs

gonds pour danser plus commodément, et il semblait impossible d'éviter une bataille. Les hommes s'avancèrent jusqu'aux degrés , les armes au poing , pour faire face aux assaillans, et les dames se tinrent en arrière en grand désordre. Madame Roger apporta enfin des nouvelles rassurantes , et raconta ce qui venait de se passer.

Des valets qui jouaient entre eux en étaient venus à se battre devant la porte de la rue. Un cuisinier avait mis une épée dans le trou de la serrure , et , par mégarde , il avait lardé le prince d'Harcourt, croyant adresser le coup à l'un de ses camarades. Si le noble seigneur ne se fut tourné par hasard, afin de parler à quelqu'un, la lame lui eût traversé le corps. Heureusement il n'avait reçu qu'une égratignure dans les chairs ; mais, se sentant blessé, il avait appelé du secours, et ses gens s'étaient jetés dans la maison, résolus à tout massacrer. Les deux frères du prince étaient en fureur. Un de leurs estafiers avait poursuivi un bourgeois en le couchant en joue avec un mous-

quel, et l'aurait tué, s'il ne se fût réfugié dans les genoux de madame Roger. Trois hommes avaient été abattus à coups de fusil dans la cour; mais, par bonheur, on découvrit plus tard que c'étaient seulement des valets *.

L'affaire aurait mal fini si M. d'Harcourt ne se fût donné beaucoup de peine pour calmer les esprits. Tout rentra bientôt dans l'ordre; la belle noblesse ayant fait son apparition dans les salons, on se mit à danser. M. d'Harcourt lui-même figura au premier quadrille.

Le bal n'aurait plus été troublé sans M. de Bouteville , qui s'était fort diverti de la bagarre, et qui ne cessait de répéter :

— Je voudrais voir encore un peu de mouvement ici; je me sens une fière démangeaison d'amener un petit tumulte.

Comme M. de Roquelaure passait en dansant, Bouteville lui arracha sa perruque et la jeta au plafond. M. de Roquelaure, tout en colère, riposta par un beau soufïlet. Voilà les

' c'est ainsi que s'cxprinienl les écrivains du lemps.

épées au vent; les deux champions s'allaient égorger si l'on ne se fût jeté entre eux. Il fallut encore une heure entière de cris et de débats pour les accommoder.

Il était bien évident que M. de Rénevilliers n'avait aucune part aux accidens survenus dans son bal ; malgré cela, on le voulut rendre responsable de tout.

Le lendemain on fit grand bruit de cette affaire par la ville , et les gens qui n'étaient point venus contèrent les choses d'une manière exagérée. Les dames qu'on avait vues danser, et qui s'étaient fort diverties, n'osaient point l'avouer, et disaient qu'on ne les reprendrait plus à pareilles fêtes. Pendant le temps de la fronderie^ lorsqu'on voulait parler d'une maison forcée ou d'un pillage, on appelait cela donner les violons comme Rénevilliers.

Le renom de mauvais sujet que le chevalier s'était acquis bien justement prit un nouveau lustre, une fois que l'attention publique se tourna ve^s lui. Tout ce qui fut brisé de vitres, tout ce qui fut donné de coups de bâ-

ton à la marëchaussëe , tout ce qui se coupa de jarrets pendant trois mois dans les rues de Paris, fut mis sur le compte de Rénevilliers ; et voyez comme le monde est souvent mal informé ! huit jours après le bal de madame Roger, notre gentilhomme avait changé ses manières de vivre et s'était merveilleusement amendé par une faveur particulière du ciel.

Il passait un jour dans la rue des Prouvaires , entre deux vins et cherchant aventure» On voyait alors beaucoup de visages sombres, à cause d'une épidémie qui tuait bon nombre de gens. L'air était vif et le brouillard incommode ; mais tandis que les autres se couvraient le nez de leur manteau. Rénevilliers entr'ouvrait sa chemise pour respirer plus à l'aise, et se faisait un éventail des plumes de son chapeau. Depuis le détour de la rue , le chevalier voyait devant lui une jeune fdle vêtue de deuil, qui s'en allait toute seule faire ses dévotions à Saint-Eustache. Il doubla le pas afin de la rejoindre, et quand il fut près d'elle, il lui

prit la taille sans façon , et lui demanda poliment la permission de l'embrasser.

Soit que M. de Rénevilliers s'y fut pris avec moins de galanterie que d'habitude, soit que la jeune fille fût en fâcheuse disposition, elle jeta sur le chevalier un regard fort indigné en disant :

— Hélas ! si monsieur mon père n'était pas mort de la fièvre rouge , ce vilain homme-là ne m'insulterait point.

Le chevalier n'était pas habitué à recevoir des réponses de ce genre ; il demeura tout rêveur du regard courroucé de la jeune fdle, qui était belle et avait l'air fort décent.

— Par le diable î pensait-il en se mordant les lèvres, cette jolie enfant me tient pour un manant et un animal. Je lui veux prouver qu'elle se trompe et lui faire réparation.

Notre homme entra dans l'église; mais il chercha vainement la demoiselle. Il y avait à l'entour de la chaire une grande foule écoutant un prédicateur. Rénevilliers, après avoir rôdé dans les chapelles, prêta un moment l'o-

reille au sermon ; le prêtre commentait ces paroles de l'Évangile : u La conversion d'une ame égarée cause plus de joie dans le ciel que les prières de cent âmes fidèles. »

— S'il en est ainsi, pensait le libertin, il ne tiendrait qu'à moi de mettre le paradis en une furieuse allégresse, et si jamais je me convertis, il sera heureux que j'aie commencé par être un impie.

Le sermon touchait les auditeurs; car les bonnes gens pleuraient de tout leur cœur ; le chevalier lui-même se sentit fort troublé à plusieurs reprises. Il prit une chaise et demeura jusqu'à la fin du discours. On chanta ensuite un salut en musique avec des orgues qui jouaient divinement bien. Rénevilliers n'hésita pas à croire que son émotion était un rayon de la grâce; il s'achemina vers un confessional , et fit au tribunal de Dieu la confession de toutes ses folies.

Le lendemain il était parti pour sa terre de Rénevilliers, en Picardie, afin d'éviter la compagnie de la jeunesse débauchée, car il com-

prenait bien que l'occasion amènerait une rechute.

Rénevilliers demeura trois ans retiré à la campagne, et se confirma chaque jour davantage dans son beau dessein de se réconcilier avec le ciel. 11 mena une vie exemplaire, suivit assidûment les offices, et observa les jeûnes et le carême ; il fut nommé marguillier de sa paroisse, à laquelle il fit du bien. Ayant eu querelle avec le chapitre de Beauvais, il montra une modération qui acheva de lui gagner l'estime de tout le monde. On le vit même supporter publiquement des paroles injurieuses , ce qui était bien étrange diui cœur aussi haut placé que le sien ; mais il s'était mis en tête de se conduire en vrai chrétien dans cette rencontre, et il s'en acquitta de façon à édifier jusqu'à ses ennemis. Pendant son dernier séjour à Paris , ses anciens compagnons le raillèrent fort de sa conversion et d'une petiîe croix en or qu'il portait à son cou; mais sa patience ne se démentit pas un instant.

Cependant la fin de M. de Pœneviiiiers

prouve bien que les mauvaises habitudes ne se perdent jamais entièrement, et que celui qui a long-temps lâché la bride à ses passions ne peut guère être assuré de les dompter tout-àfait.

Un jour qu'il chassait sur son domaine, le chevalier rencontra un gentilhomme du voisinage, qui prenait le même plaisir sans se gêner et comme s'il eût été chez lui; Rénevilliers envoya un de ses piqueurs donner l'ordre à cet étranger de quitter la place. Le voisin fit une réponse impertinente, et continua de courir un lièvre que ses chiens avaient levé. Les choses se seraient passées tranquillement, si le hasard n'eût amené les deux chasseurs en présence l'un de l'autre. Une querelle s'éleva, dans laquelle le voisin eut tous les torts imaginables. Cet homme poussa limpudence jusqu'à lever le bâton sur Rénevilliers, qui le tua d'un coup de mousquet à bout portant. Il s'ensuivit un procès dont notre chevalier ne se tira qu'avec grande peine. Cette fâcheuse affaire causa tant de chagrin à M. de Rêne-

villiers qu'on ne sait pas bien s'il n'en eu! pas la cervelle un peu. dérangée. M. de Brissac, dans un voyage qu'il fit au Havre-de- Grâce , reconnut son ancien ami qui montait sur un vaisseau en charge pour l'Amérique.

— Eh ! où allez-vous donc comme cela ? lui cria le duc.

— Je vais au Canada épouser la reine des Hurons, à laquelle je suis fiancé, répondit notre gentilhomme.

Et jamais on ne l'a revu. Il est probable qu'il mourut aux Indes ; car on ne reçut point de ses nouvelles.

Le coadjuteur de Retz , qui l'avait connu , disait un jour :

— Ce garçon-là n'a jamais fait rien à propos : il fut débauché quand il fallait être sage, et s'est jeté dani la dévotion quand la carrière était ouverte aux ambitieux. S il se fût donné à moi, je l'aurais mené loin.

M. de Gondi se vantait, car il n'a mené loin personne; mais peut-être disait-il cela dans l'instant où il pensait devenir premier mi-

nistre à la faveur des troubles. Néanmoins le coadjuteur pouvait assurer avec raison que M. de Rénevilliers aurait fini moins tristement s il eût été dirigé par quelque personne plus sage que lui.

micliel liambert.

Pendant la première moitié du beau siècle où la poésie était si fort à la mode, on n'avait aucune estime pour les musiciens, quoique la musique fut assez recherchée. On considérait comme du plus mauvais ton de poser ses doigts sur un instrument ou de chanter autre chose que des vaudevilles et chansons à rire ; quelques dames seulement cultivaient la musique

sans qu'on leur en fit reproche; mais un gentilhomme ne s'en serait pas avisé sous peine d'être bafoué par tout le monde. M. de Lenclos est le seul qu'on puisse citer comme exception ; aussi l'appelait-on maniaque, et ne voulait-il pas avouer son goût pour le luth, dont il jouait à ravir. Assez de gens ont parlé de lui avec mépris, parce qu'ils le savaient fort habile sur plusieurs instrumens. Il n'était pas rare cependant qu'on voulût ouïr de la musique en société ou à la promenade ; ceux qui n'étaient pas assez riches pour avoir des valets à violons, envoyaient à leurs maîtresses des musiciens gagés à la journée. Il en arriva que cet art, si long-temps abandonné aux laquais, demeura fort en arriére des autres qui étaient plus estimés. Le fameux Lambert, quoiqu'il fût de basse condition, a travaillé plus que personne à relever la musique, et on peut dire qu'elle lui est particulièrement obligée , car il a préparé les voies à M. LuUi, qui acheva de la remettre en bous lieux.

Michel Lamberl naquit en 1610, à Vivonne

en Poitou. Sa mère, qui était une pauvre femme du peuple, avait, étant enceinte, une furieuse passion de musique, et ne bougeait d'une église où chantaient des religieuses aux sons de Forgue. Nous ne savons si l'on doit attribuer à cela les grandes dispositions de son fils; quoi qu'il en soit, le petit Michel voulut aller au lutrin dés l'âge de dix ans, et fit bien parler de lui dans le pays, à cause de sa voix et de sa manière de chanter. Les bonnes gens le venaient écouter de fort loin. Mouliniez, maître de chapelle de Monsieur, frère du roi, le voulut avoir parmi les pages de la musique, et l'emmena au château de Champignv, où était le prince. Lambert apprit les règles de son art, et il eut bientôt fait de surpasser ses camarades. Il y avait alors près du roi un homme dont il ne faut pas omettre ici le nom ; c'est maître De Niert. Cet homme était un ancien valet de M. de Créqui, l'ambassadeur; il avait suivi ce seigneur à Rome, et avait pris en Italie une façon de chanter nouvelle, qui plut merveilleusement à la cour lorsqu il v revint. De Niert

avait rhumeur bizarre, et se faisait un peu valoir. M. de Créqui ne lui commandait jamais déchanter; mais, lorsqu'il l'emmenait quelque part, De Niert demandait s'il devait prendre avec lui son luth : (( Comme tu voudras , » répondait le duc ; et il était convenu que ces mots voulaient dire qu'il le devait emporter. C'était environ dans le temps que le roi avait sa mélancolie, et qu'en se mettant aux fenêtres avec JMonsieur le grand, il lui disait : « Ennuyons-nous, ennuyons-nous de toutes nos forces. » Or sa majesté eut toujours assez dégoût en musique et jouait du téorbe. M. de Créqui, pour faire sa cour, lui amena De INiert, et le roi en fut si charmé qu'il le voulut mettre de sa maison. Au bout de six mois, notre homme avait la charge de premier valet de chambre. C'eût été une espèce de favori, s'il n'eût commis la faute de s'amouracher d'une suivante de la reine. Louis XIII n'aimait point que ses gens eussent des femmes, et De INiert ne parlait pas de se marier ; mais le roi lui disait souvent avec humeur :

— Vous n'attendez que ma mort pour épouser celte fille.

Et la fortune du chanteur souffrit un peu de cette idée.

Loin de montrer de la jalousie contre le pelit Michel, maître De jNiert offrit de lui donner des leçons. Il s en acquitta si bien , cpie Lambert en sut aussi long que lui en moins de deux ans. Les gens qui avaient quelque jugement se prirent bientôt de mépris pour ces misérables valets à violons qui écorcbaient les oreilles. On railla fort ceux qui donnaient de ces musiques d'enfer, et la mode vint de n'écouter plus que de bons instrumens. M. de Benserade, qui, n'ayant alors qu'un laquais, Tavait choisi joueur de flûte, amusa les rieurs à ses dépens. De INiert et Lambert furent si recherchés, qu'on s étouffait dans les salons où ils allaient chanter; mais ils y étaient toujours sur le pied d'une infériorité qui sentait de loin le domestique. Ils se faisaient payer fort cher; mais on ne les eût point acceptés pour rien. A la ville même on ne pouvait se

défendre de les traiter un peu comme des baladins ; le moyen après cela de songer à mener le train de messieurs les poètes à la mode et de viser à se faire grands seigneurs ! Les pauvres chanteurs n'y auraient gagné que du ridicule et des affronts.

Ceux qui s'y connaissaient le moins comprirent bientôt que Michel avait laissé son maître derrière lui. D'ailleurs De Niert mourut jeune, et Lambert demeura seul en possession de toute la vogue. Sa voix, sans être des plus fortes, ni même très-belle, avait beaucoup de charme par le grand art qu'il savait mettre dans son chant. Il tirait le son de la poitrine le plus qu'il pouvait, rarement du gosier, et montait ainsi à des notes fort élevées ; mais c'était par l'expression qu'il brillait surtout, et l'on disait qu'il n'était pas possible de savoir tout l'agrément d'une musique tant qu'elle n'avait point passé dans la bouche de Lambert.

Michel n'était pas beau. Il avait la taille petite et la tête grosse; mais, lorsqu'il chantaif, on le regardait volontiers, à cause d un certain

air assuré qui tenait à l'aisance avec laquelle il se jouait des difficultés. Beaucoup de savans ont dit que les musiciens avaient toujours un grain de folie. Nous ne sommes pas fixés sur ce.point ; mais on verra par cette histoire que Lambert n'était pas pour donner un démenti aux gens de cette opinion.

Le cardinal de Richelieu, qui ne se montra pas trop magniiique pour les poètes, le fut encore moins pour les musiciens. Lambert, il est vrai, ne lui demanda rien ; mais tout le monde pensait que le ministre le devait favoriser d'une pension. Notre chanteur n'était point intéressé ; il se trouvait assez riche par les leçons qu'il donnait aux dames et ce qu'on lui payait pour aller dans les salons; s'il eût voulu y chanter plus souvent, il eût bientôt gagné de quoi rouler carrosse ; mais on ne vil jamais de cervelle plus éventée que la sienne, ni d'homme plus inexact. Il donnait parole à tout le monde chaque matin pour le soir, et de la meilleure foi possible; puis il n'allait chez personne. Celui qui le voulait avoir ne le devait point quit-

ter d une minute , autrement on ne le voyait plus. Ce n'est point trop dire, que d'assurer qu'il y avait bien tous les jours dix maisons dans Paris où l'on se flattait d'entendre Lambert; c'était miracle quand il allait dans \lne de celles-là. Ordinairement quelque passant assez heureux pour le trouver par hasard dans la rue, l'emmenait et profitait de la rencontre. Michel s'accoutuma ainsi à faire une vie rompue et vagabonde, qui l'amusait fort, mais où il dépensait tous ses profits. Une foule de vauriens s'accrochaient à lui dans les cabarets ; le plus souvent il payait leur dépense, et leur faisait entendre gratis ce qu'on lui eût acheté ailleurs à beaux louis d'or. Ces gens du commun l'écoutaient, à vrai dire, avec une joie frénétique, et Lambert disait quelquefois :

— Il n'y a que le populaire pour vous applaudir comme il faut, sans crainte de chiffonner ses bardes ou de perdre son quant-à-soi.

Un autre chapitre de dépense considérable pour maître Michel était celui des femmes : il fut un peu libertin, comme tous ceux qui n'ont

pointd' ordre. Aujourd'hui les dames delà belle société se laissent prendre par la musique bien plus volontiers que par la poésie. Le moindre chanteur trouvera plus vite le chemin de leur cœur que le plus bel esprit ou le premier poète. C'était justement le contraire dans le siècle dix-septième. Lambert n'eut donc point de bonnes fortunes parmi les femmes de haute volée; mais il n'en manqua pas dans la petite bourgeoisie ; car il était assez d'amoureuses manières. Il donnait beaucoup à ses maîtresses, et, par-dessus tout cela, il entretenait encore des fdles. L'argent ne lui durait pas longtemps en poche; mais il s'estimait heureux, et ne souhaitait rien. Pour ce qui est de la bonne chère, il ne la méprisait pas, et se mettait la tête en compose une fois ou deux par semaine.

Un jour que bien des gens avaient parlé du petit Michel au déjeuner de M. le cardinal, son éminence promit à plusieurs dames, qui ne le connaissaient que par renommée, de leur faire entendre ce grand chanteur le soir même

à Ruel, après la comédie. Le ministre envoya sur-le-champ le sieur de BautruàParis avec un carrosse pour ramener Lambert. M. deBautru battit long-temps la ville avant de trouver son homme, qui courait alors pour donner ses leçons. Il le joignit enfin chez le président Lepailleur :

— Maître Michel, lui dit-il, nous irons ensemble à Ruel ce soir, s'il vous plaît. M. le cardinal vous a promis à des dames de qualité.

— Je n'ai fait que chanter toute la matinée, monsieur, et je ne serai guère en voix ce soir; mais on ne peut manquer à M. le cardinal. Disposez de moi.

— Je vous viendrai prendre en carrosse chez vous à six heures précises. Tenez-vous habillé d'avance, et n'aller, pas nous faire fauxbond. Le roi sera peut-être à Ruel, et la princesse Marie a fort envie de vous entendre.

— Il suîlit, monsieur, vous pouvez compter sur moi. A quelle heure me voulez-vous avoir ?

— Je vous ai dit à six heures précises et chez vous.

— C'est convenu; j'y serai.

Il pouvait être alors environ midi. M. de Bautru n'eut pas plus tôt tourné les talons que Lambert ne songea plus à son engagement, et s'en fut chez ses bonnes amies. Il y serait demeuré jusqu'à minuit, si un marchand de vin ne l'eût envoyé avertir qu'il venait de recevoir un tonneau de muscat délicieux. Vers quatre heures, Michel alla diner chez ce marchand, qui avait sa cave à la Croix du Trahoir : c'était un endroit fameux par plusieurs cabarets où venaient des buveurs illustres '.

Les dineurs firent grande fête au petit maître Michel, et lui proposèrent une partie de boire. On se mit quinze ou vingt en même tablée. Le dîner dura trois belles heures, et pendant la dernière on vida un si, fier chapelet de bouteilles que deux convives disparurent sous leurs chaises ; mais Lambert, avec son air dé-

' La Croix du Trahoir était placée au coin de la rue de l'Arbre-Sec cl de la rue Saint-Honoré. C'est sans doute pour puriKer ce lieu souillé par l'intempérance qu'on y a mis depuis une fontaine.

licat et ses vingt-trois ans, tint ferme jusqu'à la fin . La plupart de ces bons vivans étaient des clercs ou des écoliers, qui n'avaient pas la tête plus forte que lui. Au dessert, on cria tout d'une voix que maître Michel devait chanter pour payer son écot, et il ne fallut pas le lui dire deux fois. Lambert entonna une chanson joyeuse, de sa composition, où il avait imaginé, pour ces occasions, un accompagnement de gobelets d'étain, qui produisit un effet merveilleux. Le vacarme alla si grand train qu'on n'eût pas entendu le ciel tonner. L'auditoire n'était que cervelles naturellement chaudes j on applaudit avec une telle fureur que les passans s'attroupèrent devant la maison. Qu'y a-t-il donc ici? demanda un monsieur par la glace de son carrosse.

— C'est , lui dit-on , le petit maître Michel qui chante dans ce cabaret.

— Dieu soit loué ! s'écria le monsieur.

Ce n'était autre que Bautru courant la ville pour trouver son musicien. Il s'élança au milieu de la compagnie :

— Ètes-vous fou, Lambert? dit-il tout essoufflé. Je vous cherche depuis une heure. M. le cardinal vous attend ce soir.

— Foin de moi ! je l'ai oublié. S'il en est encore temps, marchons; je suis à vous.

— Venez au plus vite ; allons ! Malheureux ! Vous êtes ivre comme un Suisse.

— Ce n'est rien. Je dormirai pendant la route.

Michel monta en carrosse et ronfla en effet du meilleur cœur jusqu'à Ruel. La comédie venait de commencer lorsqu'ils arrivèrent. On coucha Lambert sur un lit', dans un étage supérieur du château. Bautru, qui aurait empoché les gourmades du cardinal si la musique avait manqué, veillait sur son homme ,et tremblait qu'il ne fut malade. Heureusement on soupa en sortant du spectacle, ce qui traîna les choses en longueur. Dix heures étaient sonnées lorsqu'on vint avertir le musicien que la compagnie l'attendait.

— Comment vous sentez-vous? demanda M. de Bautrii avec inquiétude.

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