PAUL DE MUSSET. -^ TOME I
sources ils avaient puisé leur sujet; ce qu*on cherche bien plutôt à déguiser aujourd'hui.
Nous n'écrivons pas à présent le plus chétif morceau sans raconter où et comment nous en yint rinspiration ; sans dire que nous avons été voir les lieux habités par nos héros; que nos voyages nous ont coûté beaucoup, et que nous avons évoqué les ombres des siècles passés, toutes choses que le lecteur n*a pas besoin de savoir, et qui ne rendent pas un ouvrage meilleur. Lorsque Corneille et Racine, qui faisaient bien, publiaient une pièce, ils disaient simplement qu'ils avaient tiré leur sujet d'une telle vie de Plutarque ou d'un tel livre de Tacite , et que si Ton trouvait dans leur tragédie quelque beauté, c'était à ces grands historiens qu'on en était redevable. Cette manière diffère assez de la nôtre ; mais chaque temps a ses allures.
Pour faire comme tout le monde, je dirai donc au lecteur que j'ai voulu essayer d'achever quelques-uns des portraits dont les esquisses sont dans les Mémoires de Tallemant des Réaux et du duc de Saint-Simon. De même qu'un peintre serait obligé, s'il voulait mettre sur la toile ces personnages, de chercher leurs costumes et la couleur de leurs étoffes ; j'ai pensé que, pour les bien rendre, il fallait recourir à leur langage 5 c'est
pourquoi je me sais efforcé de ne point ëcirire une ligne qui ne fût de leur style. G*était une tâche embarrassante, à cause des changements qu'a subis notre langue entre le règne de Henri IV , où commence le dix-septième siècle , et celui de Louis XIV, où il finit. Je n'espère point n'avoir pas laissé de disparates ; mais Tëtude m'en a été si agréable, qu'elle suffirait à me consoler d'un mauvais succès.
C'étaient, selon moi , d'aimables gens, que ces personnages d'autrefois. Il m'a-' toujours semblé que le ciel les avait faits sur de plus beaux modèles et taillés à plus grands traits que nous. On accuse volontiers aujourd'hui leurs caractères de sauvagerie et leurs mœurs de rudesse; mais s'ils nous pouvaient connaître, ne seraient-ils point fondés à nous reprocher d'être mesquins et menteurs à côté d'eux? Dans leur temps, chacun marchait par le monde portant sa vie entière écrite sur son visage, tandis qu'à présent nous allons nous montrant les uns aux autres des masques de baladins- Il y avait parmi nos pères une franchise et une naïveté accompagnée de noblesse qui en faisaient des bommes aussi différents de nous que leur langage est éloigné du nôtre. J'ai pensé que j'aurais quelques chances de les bien faire connaître , en me servant de ce langage, où Ton trouve les
qualités de ceux qui le parlaient, la franehise et la naîyeté noble. J'aurais considéré la chose comme impraticable s'il se fût agi d'un siècle plus ancien que le dix-septième, parce qu'alors la lecture en eût été un travail fastidieux ; mais la langue de Tallemant et de Saint-Simon ne dîiïère de la nûtre que par la tournure et la physionomie des phrases et non point par les mots.
Si, en écrivant, on ne représente pas aux yeux les personnages comme avec des pinceaux , du moins on les montre à l'imagination sans les con* damner à T immobilité de la toile. C'est donc en voulant tracer des portraits que j'ai écrit des histoires , afin- de donner à l'esprit l'équivdent de ce que les peintres du temps ont laissé pour nos yeux.
De là vient le titre que portent ces volumes , et aussi de ce qu'il n'y a presque pas un des originaux dont on va lire la vie qui n'ait posé devant Mignard ou Rigaud. Je prie bien fort le lecteur de ne me point faire Finjure de croire que j'aie prétendu approcher en aucune façon de €QS deux grands peintres. Ce qui peut m'arriver de plus favorable, c'est qu'on ne songe point à établir de comparaison entre leurs beaux ouvrages et ces essais de pure fantaisie. Je n'ai d'autre excuse à cette apparence de prétention que la
difficulté qu'on éprouve à réunir des morceaux séparés sous un même titre.
A présent le lecteur est en droit de penser qu'il aurait s>i tout ceci et davantage après avoir seulement tourné quatre pages ; j'en demeure d'accord , et c'est )a raison pour laquelle je me demandais de quoi servent les préfaces. Celle-ci du moins n'aura pas trop promis , si l'ouvrage ne tient guère. Il ne s'agit que de prendre quelques heures de délassement.