LE PRSHIER FAVORI DE MONSIEUR
(GASTON D'ORLBANS}.
Le roi Louis XIII était encore fort jeune, lorsqa*onvit arriver à la cour un gentilhomme nommé L'Épine, qui réussit d*abord à se mettre dans les bonnes grâces de tout le monde. Il était admirablement beau de visage, aimable d'esprit et altier de cœur. Il faisait bien les vers et toutes choses fort galamment. Monsieur, frère du roi, ayant pris amitié pour lui au jeu de paume, le voulut avoir parmi ses serviteurs , et comme ce gentilhomme s'était donné au prince de Gondé, le père du grand capitaine , Son Altesse Royale fut obligée de le demander à M. le prince , qui ne le céda point sans regret.
Une fois qa*fl Feot placé dans sa maison , M onsienr en fit son compagnon , lui donna sa confiance et beancoop de ses affiiîres à gouverner ; ce qnî excita contre M. de L^Épine des jalousies terribles. Naturellement prompt à jouer de Tépée , le favori ne s*inquiéta point des envieux ; mais on ▼erra plus tard que ses ennemis, pour ne se pas montrer, ne lui gardaient pas moins bonne rancune, en attendant qa^ii vint à commettre une faute.
Gaston d'Orléans était, comme on sait, d*esprit pins enjoué que Louis XIII; il aimait à faire des niches d*écolier , riait de mauvais bons mots qui n'en valaient pas la peine, et rencontrait cependant assea beureusement dans ses saillies. Plus libertin en paroles qu'autrement, il vivait bien avec sa femme. La paresse et l'incapacité de rien gouverner étaient ses défauts, qui sont grands pour un prince : il les avait en commun avec le roi , et Ton peut s'en étonner, en pensant qu'ils étaient tous deux enfants du monarque le plus actif et le plus guerrier que la France ait jamais en. Monteur ne se doutait en aucune façon qu'il fût un homme faible. Le cardinal ayant su qu'il avait raillé son frère de se laisser mener par un ministre, dit an roi en riant :
— Monsieur s'imagine que si Votre Majesté
loi donnait ma besogne ce serait lui qni gou- Terneraît , et il se trompe : ce serait le jeune L'Épine.
Le cardinal disait vrai; car le prince n*eût point osé seulement acheter des cheyanx sans consulter son favori.
Monsieur ne souffrait pas qu*on mît le chapeau sur la tête en sa présence, lors même qu'il voyageait, et ne rougissait pas de faire de méchantes farces, ni de plaisanter avec ses marmitons. Ses manières 6n cela n'étaient point conformes à celles de son favori , à qui l'on reprochait de prendre des airs trop hauts, comme ce grand M. de Bussy , du siècle précédent, que Henri III fit tuer, et dont l'histoire offre de merveilleux rapprochements avec celle du jeune L'Épine.
Les maîtresses de Son Altesse Royale étaient souvent des bourgeoises, tandis que celles du favori étaient des princesses. Monsieur faisait reproche à L'Épine de ne lui pas confier ses amourettes; mais, outre que ce garçon était prudent en ces matières, il savait bien que le princeélait trop bavard pour garder un secret. On voit par une lettre de ce temps que Gaston d'Orléans était amoureux de madame de Ribaudon, qui n'était pas de grande volée , et qui habitait une petite maison du quartier Saint-Paul. L'Épine,
au contraire, avait des accointances dans un lieu si élevé , que Técrivain n'a point osé nommer la personne. Il nous a fallu , pour savoir qui elle était, recourir aux poésies du jeune homme , et nous y avons trouvé le passage suivant, où il y a de la passion, du biendire et le prénom de sa maîtresse :
Hélas! que me sert-Il, Anne, ma chère vie, Que tout le long du jour mon âme soit ravie Au feu de tes beaux yeux , et que par leur douceur Je puisse, en te voyant , abuser ma douleur 7 Anne, que me sert-il que mon âme plaintive Puisse trouver souvent ton oreille attentive , Que du feu de mon cœur, mes soupirs enhardis Osent dedans ton sein chercher un paradis ? Amour, comme le chef de tout mon équipage. Son flambeau dans la main, me va servant de pag« Et, souriant vers moi , qu'il entend soupirer,, n me brûle en faisant semblant de m'éclairer. Et puis j'espère en vain , dedans la solitude. Sentir calmer les flots de mon inquiétude , Car encore chez mol je trouve en arrivant Une troupe d'ennuis qui me vient au-devant; D'un côté le respect , la peur, la déflance. L'attente, qui combat avec rimpatlence.
Et puis le souvenir du doux feu de tes yeux, . Mes désirs , qui , haussés d'un vol audacieux , Me font trouver du temps la carrière trop lente, Après, le désespoir devant moi se présente, He vient ouvrir la porte , et, l'œil â demi mort , Me montre un lit tout seul pour tout mon réconfort.
Nous regrettons beaucoup que la discrétion de M, de L'Épine n'ait point laissé venir à notre con-
naissance les détails de ses premières amoars. Parmi les grandes dames de la coar on n*en tronve qae deux ayant le nom d*Anne : ce sont la princesse de Gonzagoe, sœur de Marie, et madame de Guéméné , qui était une Rohan. Or , la première était trop jeune alors, et tout le monde sait qu^elle débuta par aimer le duc de Guise. Il faut donc que ce soit la princesse de Guéméné , dont il existe des portraits qui nous la montrent fort belle^ avec des yeux bleus , des cheveux blonds et un très-aimable sourire. Elle n*avait pas encore cet embonpoint qui Ta gâtée par la suite. Il est à croire, d'après la date que portent les vers cités, qu'elle n'était pas mariée lors de ses amours avec L'Épine.
Ce n'était donc encore que mademoiselle Anne de Rohan ; et si l'on pense à la grandeur du nom , aux gènes qui entourent une demoiselle de cette qualité , on ne s'étonnera pas que le jeune poète ait rimé sur ses ennuis et ses privations. Comme il arrive d'ordinaire , le mariage mit fin sans doute à cette liaison , et les événements qu'on va lire l'ont empêchée de se renouer. C'est là tout ce que nous «n pouvons dire.
Dans un été que la cour passa au château de Blois commença une autre intrigue qui eut de terribles conséquences. Un dimanche au matin ,
Monsieur et sa suite ayant fait une partie de chasse» rentrèrent au château après que la messe fut dite. Le chapelain s'apprêtait à officier de nouveau , quand Son Altesse Royale « entendant les cloches de la ville qui appelaient les fidèles, eut la fantaisie de s'en aller à la cathédrale en petit équipage. Le prince venait de s'asseoir, au grand ébabissement du menu peuple, lorsqu'il se fit un mouvement dans la fouie pour donner passage à une fort jolie demoiselle, qui avait brevet de cbanoinesse, avec sa place dans la nef, et qui était estimée de messieurs du chapitre à cause du bien qu'elle donnait à Véglise. Elle s'installa non loin de Monsieur, entre deux prudes femmes qui la menaient partout et lui tenaient lieu de ses parents, qu'elle avait perdus. Elle garda fort dévotement son visage baissé sur son livre d'heures pendant le service , et avait tant de grâce à s'agenouiller, que tous les gentilshommes et Monsieur lui-même en eurent à la fois dans les yeux. La messe étant achevée , le prince attendit à la porte de l'église que la jeune fille sortît , et quand, elle passa en compagnie de ses matrones , il la salua comme si c'eût été la reine. La petite n'en parut ni embarrassée ni surprise ; elle répondit par une grande révérence, et roula ses prunelles noires avec coquetterie. Monsieur tourna les talons et
s'en fat en riant ; mais il nVatt pas fait trente pas qtt*il dit à son favori de courir après cette fille pour s'informer qui elle était. M. de L'Épine vint à son tour faire un salut à la demoiselle ; cette fois elle rougit jusqu'au front, en tenant ses prunelles doucement fixées sur ce beau cavalier, et ses heures lui tombèrent des mains. Le gentilhomme ramassa le livre , et l'offrit avec ce bon air de galanterie qu'on a dans les cours :
— Mademoiselle, dit-il. Son Altesse Royale m'envoie vous demander qui vous êtes, et s'il vous plaft de recevoir sa visite?
— Monsieur, répondit- elle, je me nomme Louise Roger; je demeure à cette maison où vous voyez des jalousies vertes. C'est bien de l'honneur que Son Altesse Royale veut me faire , et je la recevrai aussi bien que le peut une petite bourgeoise qui n'a pas l'usage du beau monde.
— Je vous apprendrai , s'il vous plaît , ce que vous aurez à faire , où il faudra mettre les sièges , et comment on donne à un prince la droite et la porte.
— Vous m'obligerez fort en prenant celle peine.
— Souffrez donc que je vous accompagne jus* qu'à votre logis , car il peut arriver que Monsieur vous rende sa visite aujourd'hui.
L'Épine ofifrit son bras à la demoiselle. Il la