PAUL DE MUSSET. — TOME II
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— Il y a six ans que je connais cela. Vous n'entendez rien à la plaisanterie, mes mattres. Qu'on m*aille chercher à Tinstant le petit Patra. Il est farci de contes, et fera mon affaire.
L'avocat Patru , ayant été appelé, foamit les anecdotes désirées, et le duc partit pour Thôtel Rambouillet avec la certitude d'être fort goûté de la coterie. Il savait assez le vocabulaire des précieuses pour les menus détails d'usage. Il ordonna donc à son valet de pied de s'enquérir si la mîkTqmse éiaÀi en commodité d'être viHbîe^ et, sur la réponse qu'on volait au-devant de lui avec les ailes de Vimpatience, il monta les escaliers.
La. marquise, un peu émue, vint en effet le recevoir en haut du degré. M. de Montmorency offrit galamment sa main, et s'introduisit dans la célèbre chambre bleue en passant devant une ligne de beaux espriis rangés comme en bataille. Les dames, qui formaient un demi-cercle à l'entour de la cheminée, se levèrent pour donner la révérence. I .es hommes s'approchèrent un à un pour faire leurs respects, et tout le monde s'assit au moment où, le duc s'étant posé sur son siège, la marquise dit avec majesté :
— Messieurs, prenez figure.
Puis elle toussa trois fois pour se remettre, et poursuivit en s'adressant au duc :
— Voasétes ici, monsieur le maréchal, dans dans le pied-à*terre des Muses à Paris, Les neuf sœurs sont de trop modestes filles pour avoir un logis digne de recevoir le premier capitaine de notre siècle.
— Ehl Dieu me pardonne, je ne les savais pas de si bonne maison. Si Ton en croit la Fable , ne vivaient-elles pas en plein air comme des bohémiennes sur une montagne? Ce sont des muses de qualité chez qui me voilà.
Voiture, qui ne pouvait rester longtemps en place, feignit d'avoir froid aux pieds pour venir à la cheminée.
— Ce n*est pas une petite bonne fortune pour les muses de Paris, dit-il en se dandinant, que de tenir un héros en leur logis, elles qui font métier de courir les champs pour mettre les grandsgénéraux dans leurs chants.
Voiture équivoquait sur les mots.
— De grâce, reprit la marquise, ne nous jetons^ pas au plus avant des badinages, mon cher Voiture , car vous êtes vous-même un véritable héros une fois tombé dans une mêlée de ce genre. Vous plairait-il, monsieur le duc, entendre un poème de M. Chapelain?
— C'est un plaisir que je souhaite depuis bien des années.
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— Oh! dit mademoiselle Pelloquin, il y a quatre révolutions solaires que je Tens pour la première fois.
— Vous êtes une méchante, dit Chapelain en déroulant un énorme manuscrit. N'est-ce pas assez des traits de vos yeux sans aiguiser encore contre moi ceux de votre langue?
— Mes vainqueurs ne vous ont pas blessé suffisamment à mon gré.
— Allons ! interrompit la marquise , laissez M. Chapelain ouvrir les écluses de son génie.
Chapelain fit lecture d*une ode fort longue. Elle vantait les vertus de M. le cardinal, et le duc ne put réprimer trois ou quatre grimaces dans les passages où il y avait le plus d'exaltation. Néanmoins il applaudit beaucoup à la fin, et trouva, non sans peine, quelques lieux communs d'encouragement , dont le poète fut à demi satisfait La marquise, voyant le moment de procéder au premier intermède, se tourna vers une assez jolie personne , et lui dit :
— Ma chère mademoiselle d'Arquenay, ne nous alliez- vous pas conter une aventure étrange lorsque M. le duc est entré?
— Une aventure effroyable, madame, qui m'est arrivée hier.
— Voyons donc cela.
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— Vous savez quelle aversion naturelle j*ai pour la vue d*un bomme en bonnet de nuit.
— Un bomme en bonnet de nuit ! s^écria mademoiselle Paulet. Fi! cela doit être bien affreux en effet.
— Je croyais, murmura le duc involontairement en secouant ses épaules, que vous en aviez va plus d*un.
Mais on n'entendit pas cette réflexion.
— Un homme en bonnet de nuit ! dit la mattresse de Malberbe en se penchant à la renverse sur son fauteuil; cela fait naître dans Tesprit d*borribles idées. Âh! ma chère, cette histoire me va faire mal.
— Et moi donc, madame, concevez-vous que je n'en sois pas morte? Mon frère, le chevalier d'Arquenay, m*a pensé jeter dans les convulsions. Hier, madame, j'errais xlans notre jardin, sous les agréments rustiques (i), un instant avant que Tastre du jour se fût mis au bain. Lorsque je rentrai dans la maison, je vis en face de ndoi M. le chevalier coiffé d*un bonnet de nuit, et le traître ferma la porte pour m*empécher de fuir ce spectacle. Ce n'était rien encore : non-seulement il m^ força de prendre la collation avec lui et resta
(1) Les arbres.
dans ce costume , mais les six fidèles (i) qai nous servaient s'étaient affublés de même par son ordre, et ne voulurent pas ôter leur coiflîire aialgré mes cris.
— Vraiment, dit M. de Montmorency, vuos avez un bien vilain frère, mademoiselle. Pour moi , Je n*ai jamais montré par force mon bonnet de nuit à de jolies filles; mais quelquefois...
Le duc s^arréta , voyant autour de lui toutes les lèvres pincées.
— Votre aventure n*est pas pour en mourir, mon enfant, dit madame de RambouilIeL Moi, qui ai un mari, je sais qu'on peut voir un bonnet sans horreur.
— Comment avez*vous pu en prendre Thabitude, madame?
— Cela vient tout seul.
— Je ne trouve pas précisément que cette aventure soit triste , dit M. Des Yveteaux.
— Triste, triste? répéta plusieurs fois la vicomtesse d'Auchy. Monsieur Voiture, est-ce que triste n*est pas une expression à bannir de la conversation? un méchant mot?
— Non , madame ; vous le pouvez prononcer sans crainte.
(Ij Let laquais. .
— Mon cher Gombanld , dit la marquise , moa beau ténébreux, lisez-nous donc quelques vers.
Gombautd rougit comme s^il eût eu vingt ans. Mais il se mit à côté de Voiture , qui ne voulait point céder la cheminée. Il récita de mémoire le sonnet suivant :
Je consent à ma peine, et, pour la soulager, J'ai recours à Tobjet qui la rend animée. D^ne si douce ardeur mon Ame est consumée , Qu'une faveur du ciel ne pourrai tm'obllger.
Quand de feux et de traits PhUis est tout armée , Cest avecque plaisir que Je cours au danger; Et quand de mon audace elle se veut venger, C'est lors que ma douleur en est toute charmée ;
Mais A la fin ma vie éprouve tant de morts , Qu'il faut que Je succombe A de si doux efforts , Et qu'avecque le cœur Je perde la parole.
Dieux ! qu'un bonheur extrême est proche du malheur !
Je ne saurais Juger si mon âme s'envole
Ou de trop de plaisir ou de trop de douleur (1).
— Oh ! que cela est beau ! 8*écria le duc enthousiasmé. Voilà du moins qui est du plus galamment tourné que je connaisse. Monsieur de Gombauld , je vous tiens pour Thomme du meil-
CO Ce sonnet de Gombauld est, à mon avis, le plus mauvais qu'il ait produit; mais c*est un de ceux qui lui ont fait le plus d'honneur en son temps.
leur goût. Ce que vous faites est clair et facile en même temps que... Diable! le mot m*échappe. N*importe ! le transport où je suis m'excuse suffisamment.
Toutes les dames firent chorus avec M. de Montmorency.
— Ce Gombauld, répétait le marquis de Montausier, qu*il dit bien! et qu*il connaît à fond le le friand des choses! Quelle délicatesse de senliments ! Que ce qu*il fait est de qualité.
— Et que la passion a de décence dans sa bouche ! disait mademoiselle Paulet.
— J'ai un furieux tendre pour ses vers , dit la vicomtesse d*Auchj.
— Et moi de même, crièrent les précieuses, un tendre tout particulier.
— Malherbe, à mon sens, dit M. Conrart esl du dernier bourgeois à côté de ceci.
— C^mbauld, mon ami, dit M. Des Yveteanx en faisant une pirouette , il me monte une incertitude à la gorge au sujet de Tun de tes vers. Ta as écrit :
Hais à U ûa ma vie éprouve tant de mort«.
J*aimerais mieux mon âme que ma vie. L'antithèse est une si belle chose , qu'il la faut ménager.
~il7 —
Gombawld promit de changer ce vers; mais il n'en fit rien, car on le trouve dans ses œuvres tel qu'il Tavait récité.
— Çà , reprit Des Yveteaux, je n*ai pas encore trouvé matière à rire dans tout ce que nous avons dit aujourd'hui.
— Rire ! s'écria madame de Rambouillet ; voilà encore un mot que je ne puis m'empécher de trouver trivial. Si nous le changions, messieurs? qu'en pensez-vous?
— Jen suis d'avis, dit la vicomtesse; il me déplatt fort aussi. Remplaçons-le par quelque chose de gracieux.
— Si nous mettions en notre vocabulaire : Donner cours à sa gaieté?
— Gaieté n'est guère mieux, dit la marquise; cela sent le petit monde.
— J'ai votre affaire , assura M. Conrart. Il faut dire : Montrer l'ameublement de sa bouche.
— Oh ! c'est trop l'image d'une grimace , dit la belle Julie , qui avait les dents mauvaises.
— Que pensez-vous de ceci? hasarda mademoiselle Paulet : Perdre son sérieux (i) ?
— C'est hardi, mais de bon goût.
(1) On Toit que la fanUlsIe de HUe Paulet 8*e«t instaUée jns«iue dans le langage familier. On peut Juger par là de Vlnfluenoe des précieuses.
— L'expression est recherchée, dit la marquise. Les autres eo feront à leur idée; pour moi, je Tadopte.
Voiture venait de s'approcher de la sœur de Chapelain, et la regardait très-attentivement. Cette demoiselle était digne en tout point du chantre de la Pucelle. Avare comme lui jusqu'à montrer un véritable génie dans les moyens d'épargner ses chétives dépenses , elle réussissait à porter ses hardes trois fois plus longtemps que les autres femmes, sans y avoir beaucoup de mérite, puisqu'elle les gardait bravement, en dépit des taches et de l'usure. Roide comme un portrait de famille et compassée autant que son frère, mademoiselle Chapelain n'avait de jeune que son âge. Voiture, en examinant sa toilette, qui était, à vrai dire , fort bizarre par le choix des étoffes et la coupe des robes, ne lui causa pa^ le moindre embarras. Elle était de ces créatures à part, que rien ne saurait troubler.
— Vous avez là, disait Voiture, un joli poult de soie , mademoiselle ; c'est affaire à vous pour bien choisir les morceaux. Il me semble voir le fauteuil de feu M. le connétable ayant pris une forme humaine. Ah ! que je me voudrais asseoir sur votre giron, et me faire porter ainsi à travers la ville par quatre mulets baptisés !
— Allez, Yons êtes an petit fou, dit la demoiselle. Je sais que vous me choisissez pour but de vos railleries ; mais j'oppose aux pointes de votre malice le bouclier de mon indifférence.
— Que n'ai-je une armure pareille contre les traits de vos meurtrières ! Mais quel combat avezvous livré , bon Dieu ! pour que vos manches soient ainsi noires et chiffonnées?
— £h! ne vous gênez point; critiquez mes manches à votre aise. Je saurai bien me venger de vos satires.
— Je les veux mettre dans mes vers , pour TOUS prouver combien je suis dévot à tout ce qui vous touche. Je les rendrai immortelles par ma plume, comme vous les voudriez voir par leur solidité.
La marquise devina de loin qu'il y avait une improvisation sous jeu et vint aussitôt secourir Voilure.
— Ce n'est pas, lui dit-elle , un sujet à méditer « longtemps pour un esprit comme le vôtre. Il faut rimer à Tinstant sur les manches de mademoiselle Chapelain.
— Oh ! s'écria la demoiselle , je donne le champ libre à sa méchanceté s'il nous fait un impromptu.
— Un impromptu, dit Voiture, je n'oserais m'y hasarder, de peur de m'embourber en chemin.
— AlloBS, Voilure , enbooibe-loi , dit ILDes YTeieaox.
— n eo meort dPeiiTie, mormon Gombaold. Voîtiire De se laissa pas prier davantage, et,
après avoir feint de se recoeillir on peo, il débita lentement les vers qoi soivent, en ayant soin de s'arréler à chaqoe stance, poor donnor anx précieoses le loisir d*admirer.
Voiu qni tenei InrfmwijBient Cent amants dedans Yotre manche , Tenez-les an moins proprement, Bt fiaites qn'eDe soit plus blancbe.
Tons pouvez avecque raison, Usant des droits de la Ylctolre , ■ettre vos galants en prison; Hais qu'elle ne soit pas si noire.
Mon cceur, qui vous est bien dévot St que vous r^uisez en cendre , Vous le tenez dans un cachot Comme un prisonnier qu^on va pendre.
Est-ce que, brûlant nuit et Jour, Je remplis ce lieu de fumée.
Et que le feu de mon amour En a fait une cheminée?
— Où ce garçon-là va-t-il chercher tant d*esprit? s'écria M. de Montmorency.
— Ah! que nous sommes heureuses de vivre
dans le même siècle qa'un si grand génie! raurmaraient toutes les dames prêtes à s'évanouir de plaisir.
Chapelain seul souriait méchamment; mais c'était par envie et par ressentiment de Taffront fait à sa sœur, qui ne paraissait pas démontée de ces attaques et applaudissait comme les autres.
Cependant , la marquise ayautrepris gravement sa place près de la cheminée, les dames se rangèrent en cercle, comprenant que le moment était venu d'entamer la conversation sérieuse. D'après ce qui était réglé à l'avance , deux des précieuses causèrent à voix basse de Spinola et du prince d'Orange. Madame de Rambouillet se mit en tiers , et le sujet posé sur le tapis fut bientôt la gloire. On trouva l'occasion de flatter agréablement le maréchal à l'article des talents militaires, que madame de Rambouillet se chargea seule d'approfondir. La princesse de Condé dit merveilleusement sur la distinction entre l'honneur et la gloire. Mademoiselle Paulet phrasa joliment sur la gloire d'être aimée d'une personne de mérite. M. Chapelain rappela bien à propos que les Romains avaient placé le temple de l'Honneur proche de celui de la Vertu , comme pour apprendre qu'il y fallait passer d'abord , et que par l'honneur ils entendaient les qualités qui
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vous font tenir pour Terineox ; preuve que les anciens étaient beaux esprits en tout. On en vint alors à comparer ingénieusement les conquêtes militaires avec celles de Tamour , et il fut dit un torrent de choses délicieuses. Nous ne mettons pas ce torrent sous les yeux du lecteur, parce qu'il coula trois heures durant.
— La gloire n*est point faite pour les femmes , disait la marquise, car il faut, pour conquérir, que nous soyons belles, et une personne d'une grande beauté ne mérite , selon moi , pas plus de gloire qu*un guerrier qui viendrait à bout d*uoe petite ville avec une armée de cent mille hommes et une intelligence dans la place. Je fais principalement consister la gloire des dames en leor esprit, lorsqu'il est au-dessus de leur beauté, et qu'elles ont , en un mot , asse2 de mérite pour être encore aimées quand elles ont perdu ce qui les rendait belles.
Après en avoir dit beaucoup sur ce ton, la marquise céda la parole à un autre, qui ne parla pas moins longuement. La compagnie était daos le ravissement , et chaque visage trahissait cette pensée secrète :
— Il n'y a pas dans le reste du monde de qooi former une seconde réunion comme celle-ci.
Lorsqu'on en fut arrivé au chapitre des grands
capitaines, M. de Montmorency trouva un joint pour placer la tirade arrangée par son poète. Malheureusement il 8*embarrassa fort dans la dernière phrase; mais il remua le bras droit avec tant de grâce que la marquise, lui soufflant le mot qu'il cherchait, ajouta en même temps :
— Que cela est bien pensé , monsieur le maréchal !
Aujourd'hui que cette terre est livrée à une génération futile et énervée, qui ne prend de plaisir à rien , si ce n*est d'un goût rehaussé, ces belles conversations semblent glaciales ; mais alors, qu'on se plaisait à écouter une ingénieuse définition de la gloire! un discours piquant sur les conquêtes amotfreuses ! une fine appréciation des nuances qui distinguent deux choses presque semblables! un parallèle surtout! Ah! si j'avais eu le bonheur de naître en ce siècle du bpn langage, que j'aurais eu un furieux tendre pour les parallèles! Mais je gage que, si je donnais ici la moitié des périodes qui se débitèrent ce jour-là dans la chambre bleue , le lecteur tomberait endormi avant la page 360 seulement. Ainsi l'amour du beau se perd tous les jours davantage.
La conférence sur la gloire durerait encore sans doute si les valets ne fussent venus présenter des rafraîchissements. Le feu de la cheminée s'était
ralenti, et la discussion n^étant pas de nature à réchauffer beanconp la compagnie , on sentît da froid. La marquise commanda à ses fidèles de ranimer le foyer , et , malgré la recherche de ses expressions , on exécuta ses ordres , parce que les laquais de cette honorable maison étaient habitués au divin phébus des précieuses. Cependant, comme le feu avait peine à se rallumer, M. de Rambouillet dit à son valet :
— Cela n'ira jamais bien si vous ne prenez la petite maison d*Éole.
— Qu'est-ce , monsieur le marquis , que cette maison ? demanda le grossier personnage.
— Eh ! c'est le soufflet. Ne savez-vous pas qu'Éole était le dieu des vents?
— Excusez-moi , monsieur le marquis, je m'en souviendrai pour une autre fois.
— Que ces gens sont imbéciles!
— Voilà encore de ces mots que je n'aime pas, dit la marquise : sot, bélttre, imbécile; cela sent l'injure, et par conséquent le populaire.
— Si nous mettions en place de ces expressions quelque chose de meilleur ton ? demanda la princesse de Condé.
— J'en suis d'avis.
— Il serait mieux de dire un homme privé des faveurs de nature.
-^ On s*y pourrait tromper : la laideur est aussi une disgrâce naturelle.
— Que pensez-TOus de ceci? dit mademoiselle Paùlet : Un être d*intelligence épaisse?
— J*aime cette locution , s'écria la marquise. Je ne tcux plus dire autrement. Adoptons cela, mesdames.
Le mot de mademoiselle Paulet eut Tapprobation générale et fut enregistré au vocabulaire précieux , d'où il est passé dans la langue la plus bourgeoise , car les petites gens s'appliquaient à imiter en touts points la cour.
Pour se délasser de la grande tension d'esprit causée par la conférence, on fit des historiettes. On joua des gants de frangipane à qui dirait l'a* necdote la plus plaisante. Des Yveteaux conta qu'ayant laissé la porte de son jardin ouverte , une jeune mendiante y était entrée, et que, voyant à cette malheureuse une figure honnête , il l'avait recueillie et lui confiait, depuis peu, le gouvernement de sa maison. Voiture raconta que, dans une promenade avec madame Sainctot, cette dame, en voulant sauter un fossé, était tombée sur les mains et que la chute avait relevé fies robes de façon à donner un spectacle assez étrange. Le sujet était difficile à aborder devant la compagnie. Voiture s'en tira avec une adresse
merYeUleuse. Il avait eovoyé le lendemaia k madame SaÎDCtot les vers saivaots :
Je m^éUU gardé de vos yeux ; Votre visage gracieux.
Qui peut faire pâlir le nôtre , Contre moi n^ayant point d'appas , Tous m^en avez fait voir un autre De quoi Je ne me gurdais pas.
M. de Montmorency, enhardi par le suceèsde cette histoire, voulut risquer une anecdote que Patru lui avait contée» peut-être avec Tintention de le jeter dans un écueil , car ce petit avocat n*aimait point le monde précieux.
Il faut remarquer en passant que la bonne société était alors divisée en deux classes trèsdistinctes. Les gens qui ne voyaient pas la marquise avaient encore uik langage aussi plein de grossièreté que celui de Thôtel de Rambouillet avait de recherche. Tandis qu^on proscrivait avec acharnement, d*un côté , des expressions souvent fort innocentes, de Tautre on continuait à se servir de mots réputés aujourd'hui orduriers; de sorte que Tanecdote racontée délicatement par Voiture pouvait bien être dite ailleurs, dans le même moment, de façon à faire- rougir la personne la moins prude.
M. le maréchal , partagé entre les deux partis
et fréqaentant les gens de toutes sortes , se serait trqi^vé plus à Taise pour faire des contes à messieurs les gardes qu*à des précieuses; cependant il s^embarqua dans son récit à tout hasard.
— Le petit Patru , dit-il, se trouvait , il y a quelques jours, au cabaret avec d*auires avocats, ses confrères. Un officier qui dtnait dans le même lien eut querelle avec un marchand , et, la dispute s'échauffant , le bourgeois fut frappé à la joue : c Monsieur, dit Patru , je vous fais compliment ; TOUS avez reçu là un fort beau soufflet.» — Monsieur Patru , répondit Thomme sans s'émouvoir, vous êtes bien honnête. Je m*estime plus heureux que ce bravache qui me vient quereller, puisque le coup qu'il m'a donné m'a valu votre compliment. Encore que je ne porte point d'épée, je manie les armes assez proprement, et lorsque j'aurai rendu à ce domestique du roi la monnaie de son écu , si vous lui adressez aussi des politesses, il les pourra bien recevoir avec une grimace fort laide. Allons, monsieur, prenez votre rapière, ajouta le bourgeois en s'adressant à l'officier, et suivez-moi sur le pré ; nous allons jouer la contre-pointe ensemble comme une paire d'amis. » Le militaire se tourna vers le mur où son épée était suspendue, et le bourgeois, saisissant l'instant favorable, dit tout à coup : c Je
serais fâché, décidément, de priver ce galiDl des compliments de M. Patru , il fant qa'il les emporte dans Tautre monde. > Et, parlant aiosi, il donna de toutes ses forces du pied au cul...
Si le plafond de la chambre bleue se fût écroulé sur les tètes des précieuses, la commotion n'eât pas été plus forte que celle qui remua l'assemblée à ce mot inouï de M. le maréchal. Un frémissement involontaire parcourut le cercle consterné. Les hommes pâlissaient d*effroi, et les dames , immobiles d*horreur, agitaient convnlsivement leurs lèvres sans articuler un son. Depuis le jour où le roi Louis XIII avait montré s M. de Rambouillet ce que le duc venait de nommer, jamais le marquis n^avait connu de positioa plus cruelle. M. de Montmorency perdit complètement la tramontane. Il balbutia quelques mots interrompus et remua ses bras à faire pitié, sans pouvoir achever son récit. Peut-être cet événement terrible aurait-il bien fini; peut-être, en considération de la grandeur du personnage, les assistants auraient-ils feint de n'avoir rien entendu, si, par malheur, la^ princesse de Gondé, reprenant ses esprits, ne se fût écriée avec colère :
— Ah ! monsieur mon frère , de quel pays arrivez-vous, et où avez- vous appris ces expressions abominables?
— Eh! par Dieal répondit le doc passant de rembarras à l'impatience , je les ai apprises dès mon enfance, madame ma sœur, et vous les savev toat comme moi , morbleu ! Semble-t-il pas que je gardais les vaches pendant que tous étiez sur les coussins? Je parle franchement ma langue naturelle, et je commence à m*ennuyer de vos puérilités. Ventrebleu ! ce que j'ai dit est tout simple ; ceux qui s'en fâchent n'ont qu'à me faire savoir s'ils ne me trouvent pas d'assez bonne maison pour les visiter.
Les précieuses poussèrent des gémissements lamentables à chacune des vertes exclamations du maréchal, ce qui acheva de lui enlever son sangfroid. M. de Montmorency n'était pas commode à manier quand il avait les oreilles échauffées.
— Oui! vive Dieu ! poursuivit -il en s'adressant toujours à la princesse, parce que vous dites mille sornettes, croyez-vous pas avoir gagné déjà le paradis et que les autres sont des chiens galeux? Apprenez qu'un homme de ma qualité, qui fait état de battre les ennemis du roi, n'a pas le temps d'apprendre par cœur vos balivernes. Je n'ai rien dit d'ailleurs de si singulier. Je ne conterais pas la chose autrement à Sa Majesté elle- même. Voilà comme, à force de raffiner, on tombe dans le ridicule. Aussi bien j'ai de plus graves affaires à
traiter que vos tripotages de grammaire, et je m*en irai biea volontiers ailleurs, pour do vobs pas envoyer à tous les diables.
— Monsieur le doc, s*écria le marquis an désespoir, ne nous quittez pas ainsi , je vous en supplie. Malgré tout le respect que je dois à madame la princesse, je ne partage pas son opinion. Je n*ai rien remarqué de choquant dans le récit que vous nous avez fait. Il m*a même fort diverti.
— - Je m*en soucie fort peu, continua le maréchal toujours irrité. Je ne suis pas pour divertir les gens. G*est bien plutôt mon métier de leur tailler des croupières. Je laisse à ceux qui enfilent de méchantes rimes le soin d*amuser les msiCs et les mijaurées. Je ne vous en veux pas, marquis. Mesdames , je suis votre serviteur et vous vide le plancher.
Ayant ainsi donné à chacun son coup de griffe, le maréchal traversa fièrement Tappartement et gagna son carrosse sans se retourner aux révérences de M. de Rambouillet, qui le suivit an pas de course jusqu*à la rue.
Après cette incartade , la précieuse assemblée resta dans une confusion impossible à décrire. On en parla huit jours de suite. On fut oiiigé de chercher des tours de phrases ingénieux pour
qualifier h conduite du maréchal comme elle le méritait , sang blesser cependant les convenances qui nécessitaient des égards pour un personnage aussi illustre par la naissance que par le pouvoir et le mérite. On se remit peu à peu de ce grand trouble. Au bout d'un mois on ne pensait presque plus à cette aventure malheureuse.
Madame de Rambouillet, qui se mettait sans cesse en frais d'imagination pour surprendre agréablement ses amis par quelque nouveauté , fit une heureuse diversion à l'événement qui occupait les habitués de l'hôtel.
Des ouvriers travaillaient la nuit, depuis longtemps, à construire une chambre neuve à la suite du petit salon ; la marquise leur commanda de faire diligence, et la chambre nouvelle se trouva bientôt achevée. Un soir qu'on ne s'attendait à rien y Arthénice souleva une tapisserie derrière laquelle on vit avec étonnement apparaître un boudoir délicieux. Le reste de l'hôtel était trop bien voué au culte du bel esprit pour que cet appartement reçût une destination profane. On rima sur le joli boudoir , qui fut baptisé la loge de Zyrphée. C'était comme la sacristie de l'église, dont la chambre bleue représentait le grand vaisseau. M. Chapelain apporta dès le lendemain de l'ouverture, une ode copiée sur parchemin
par an habile callîgraphe et la soapendil aa cou d*une statue. Il disait en vers chaimants qae cette loge était construite pour y mettre Arthénice à Tabri des atteintes du temps.
L*hôlel Rambouillet survécut au maréchal de Montmorency, qui mourut généralement regretté, mais du supplice des traîtres au roi. Les précieuses devinrent si nombreuses qu'il leur fallut plus d*un temple. En 1660 elles en avaient par toute la ville. La maison d'Arthénice demeura toujours en première ligne. Les deux seules rivalités dignes d*étre mentionnées sont le salon de la vicomtesse d*Aucby, qu'on appelait la petite académie , et les samedis de Sapho ( mademoiselle Scudéry). Le reste est demeuré obscur; mais il n'est personne aujourd'hui qui n'emploie, au moins une fois par jour, et sans s'en douter, quelqu'une des expressions introduites dans la langue par ces illustres dames.