‹ Mignard et RigaudChapitre 26 sur 38 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

roi finit par se changer en antipathie complète. Un jour que dans Texercice de sa charge le grand maître de la garde-robe offrait le justaucorps, Sa Majesté, ne pouvant plus dissimuler son aversion , tourna son dos vers le marquis, et lui présenta, en se courbant, toute autre chose qae la tête.

— Si Votre Majesté ne veut plus de mes services, dit M. de Rambouillet d*un air fort peiné, je la supplie de me le faire savoir autrement.

Le roi vit qu'il avait affligé un excellent servi* teur, et le pria de ne se pas formaliser ; mais depuis ce moment le marquis devina qu'il n'éiail point agréable au prince , et sa vie en fut empoisonnée. Il comprit , en voyant la faveur de bien des courtisans, qu'il ne parviendrait jamais comme eux. Louis XIII disait un jour, en accordant le brevet de duc à Saint-Simon, le père du faiseur de Mémoires :

— J'aime beaucoup ce gentilhomme , parce qu'il me donne toujours des nouvelles certaines de la chasse, qu'il ne tourmente pas ses chevaux» et qu'en prenant un cor dont il vient de jouer on trouve qu'il n'a point trop bavé dedans.

Telles furent les causes d'une des plus belles fortunes du dix-septième siècle, et le marquis de Rambouillet sentit avec dépit que son mérite

pourrait bien ne le mener à rien. Son caractère s'en gâta. Il devint dispuleur, et ne voulut plus, dans les conversations de la chambre bleue, avouer jamais que d'autres eussent raison sur lui.

Celui qui donnait le ton à riidtel Rambouillet , on le sait de reste , c'était le fameux Voiture. Fils d'un marchand de vin. Voiture offre l'exemple singulier d'un homme de basse origine devenu de la cour par son seul esprit. C'était un garçon petit et délicat, de chétive apparence, quoiqu'il fût assez bien de visage ; il était toujours enrhumé» se plaignait sans cesse pour être caressé par les dames , et se faisait appeler le pitoyable Voiture. Une fois animé , il tenait bien le dé , rencontrait admirablement en bons mots et maniait comme il faut l'épigramme. Pour de la facilité, il en avait peu. Quinze jours lui suffisaient à peine pour tourner une de ces lettres qui lui ont valu sa réputation. 11 feignait souvent d'improviser; mais on le soupçonnait d'apporter des vers tout faits. Néanmoins c'était un si bel esprit , et on lui avait tant d'obligation de montrer au reste des hommes à dire les choses galamment , qu'on ne laissait pas de l'applaudir et de s'assembler autour de lui avec empressement dès qu'il faisait mine d'ouvrir la bouche. Il était joueur comme

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les cartes , et passablement libertîo , sans oser le laisser voir. Madame Sainctot, qui raimait à Tadoration , reçut de lui bien des chagrÎDS.

Le seul écrivain dont la réputation pût balancer celle de Voiture était M. Chapelain. Avant qu*il eût fait sa Pucellej il passait pour le premier poète du monde , et comme il travailla vingt ans à cet ouvrage , sa gloire eut le loisir de briller sans pareille. Il touchait des pensions sar tontes les cassettes. Ses revenus s'élevaient bien à 6,000 iiv.; ce qui était énorme alors: M. de Longueviilelui en donnait 3,000. Ce|)endantM. Chapelain était d'une avarice sordide; toujours vêtu d'une mode en arrière de dix ans. Son justaucorps moucheté venait le plus souvent des vieilles robes de sa sœur. Son pourpoint de satin coUmdnn avait sans doute la même origine, et la doublure en était de panne verte , comme les rideaux des cabarets. Cependant, quelque vieille et dégarnie que fût sa perruque, il en avait une encore plus usée pour la chambre. Il était petit et laid, crachotait toujours ; mais en cette enveloppe repoussante était le grand génie que vous savez. Chape* lain faisait la cour à une jeune fille , habituée de rhdtel , qu'on nommait mademoiselle Pelloqnin , qui riait de lui et regardait plus la corde de son manteau qu'elle n'écoutait ses beaux discours.

Des Yveteaux était gentilhomme et riche.. Il pouvait se flatter , pour Toriginalité des manières » de surpasser tous les autres. Il portait habituellement des ehausses à bandes, comme un suisse du roi, un pourpoint de peau, et une chaîne de paille tressée à son cou, en guise de collier; car il aimait la paille et les vieux cuirs dorés, à tel point que sa maison en était pleine. On le rencontrait dans les rues en cet équipage-là, et il avait habitué les gens à le voir ainsi. Du reste , plus libertin que Voiture lui-même , il ne cachait pas ses faiblesses. Son logis était toujours occupé par une douzaine de nymphes qui bouleversaient tout et le volaient souvent. Il s*habillait en satyre , en berger ou en faune, et faisait des orgies. Quand on n*était pas en cérémonie chez la marquise , Des Yveteaux y yenait dans ces costumeslà, en se cachant au fond de son carrosse pour n*étre point vu des passants. Ses épigrammes^ eurent beaucoup de vogue. Il plaisantait agréablement. Gomme les précieuses n aimaient point le cynisme , il se piquait de dire poliment et avec recherche devant les dames. La rue des Marais, où était sa maison , près le couvent des Petits- Augustîns, se trouvant à l'extrémité de la ville, madame de Rambouillet rappelait malignement^ le dernier des hommes. Des Yveteaux ne soupirait

pour aucune des belles de Thôlel, et trouvait ridicule le boo ton dq la galanterie, qui consistait à faire le malade et le languissant, et à parler comme s'il se fût agi de s*évanouir.

Gombanld n*était pas non plus un être ordinaire. Malgré ses cinquante ans, il avait la mine encore jeune et la taille belle. Il semblait nn héros de roman des temps passés. On trouvait plaisant de le voir, dans la rue, saluer à Tancienne mode quelqu'un de ses amis. L'obligaltoo de partager ses regards entre le passant et les pavés, dont il cherchait soigneusement le milieu , la crainte de se croUer et celle de ne point donner à temps son salut, le faisaient piétiner d*un air d^embarras dont on riaii; mais ce spectacle m'aurait attendri si j'en eusse été le témoin , car rien ne m'intéresse et ne m'afflige comme la pauvreté chronique et dégénérée en habitude chez * un homme qui mérite un sort meilleur.

Les autres intimes de la marquise ne se singularisaient que par leur esprit; les dames étaient divinement belles, puisque tous ces poètes les ont célébrées; quant à la céleste Julie , sa guirlande et les treize années de constance du marquis de Montausier ont assez fait connaître ses appas. Elle était petite et mal faite. C'est à trente-huit ans qu'elle récompensa le marquis

d*un amour sans égal , par la possession de sa personne et de son cœur.

Le duc de Montmorency, qui venait de recevoir le bâton de maréchal pourra grande victoire de Yeillane , brillait alors à la cour par-dessus tous les autres capitaines, et c'était sans doute afin de cacher ses projets contre la puissance de M. le cardinal qu'il montrait un amour extrême de la poésie. Le duc était , comme on sait, frère de madame la princesse de Gondé. Sa sœur le pria d'assister à Tune des réunions présidées par Arthénice. Ce fut un événement d'importance pour les habitués de l'hôtel. On demanda trois jours de délai : ce n'était pas trop pour choisir convenablement les sujets de conversation. Gombauld fut prié de lire quelques vers sérieux ; Des Yveteaux se chargea des madrigaux , et Voiture fit une ample provision d'inpromptu. Les dames s'assemblèrent extraordinairement pour la répétition générale des badinages et propos légers qui devaient servir d'intermèdes.

De son côté , le vainqueur de Gasal se sentait moins d'assurance pour paraître devant ce bataillon littéraire qu'il n'en avait montré sous le feu des canons de l'Espagne. G'était un homme charmant que le duc de Montmorency, grand seigneur de sa nature, chevaleresque en toute sa

personae ooowe par le canctère, et, qwMqvUl eûtlesyeoxan peu loaches, les femmes raimaîeai à la foÛe. Son seol défanl était de manquer d'éloquence, et cette qualité n^est pas moins nécessaire à un ambitieux qoe le coorage et la générosité. Peol-éire est-ce à la privation de ce grand mojen de manier les hommes qne le marédial a dû sa fin déplorable. H demeorait sonvent court en parlant. Aossi avait-il à ses gages deux poètes, Théophile et Mairet, qui faisaient des vers ponr lai, et Tentretenaient one heure chaque matin, afin de lui bien arranger d*avance ce qa*il avait à dire dans la journée. Ils lui apprenaient aussi le jugement qu*il convenait de faire sur les choses qui couraient. Comme si la nature eût Toalu suppléer dans cet illustre seigneur au manque d'éloquence, elle lui avait donné une grâce particulière dans le geste. Le petit Ménage l'ayant vu discourir un jour s'écria :

— Jésus ! que ce duc est heureux d'avoir àes bras!

Ce qui faillit lui procurer des coups de bftton.

Le grand jour de l'audience étant arrivé, M. de Montmorency entra en consultation avec ses deux poètes à gages.

— Mes maîtres, leur dit-il, trouvez-moi, s'il vous plaft, quelque chose de superfin à conter

aux précieuses. Je ?aîs ce matin à Yhàiel Rambouillet.

— Arhdtel Rambouillet ! répondirent les deux marchands d*esprit en changeant de couleur; il fallait donc nous prévenir plus tôt, monseigneur. Ce n'est pas une petite affaire que de paraître devant Voiture et Chapelain ! .

— £h ! morbleu ! c*est moi qui leur fais honneur, j*espère.

— Sans doute, monseigneur; mais si d*abord vous parlez aux dames de cet endroit avec des morbleu ! vous allez les voir tomber toutes en syncope.

— Je sais cela ; ne craignez rien. Préparonsnous un peu. Dois-je faire compliment à Gombauld de son dernier ouvrage ?

— Assurément, monseigneur. N'oubliez pas qu'il s'appelle les Danaïdes, et que c'est une comédie héroïque.

— Fort bien. Je lui répéterai les éloges que j'ai donnés à Malherbe la dernière fois que je l'ai vu. Je voudrais une phrase pour prouver que je fais grand cas des vers.

— Il £iut dire que les Muses vous donnent vos plus doux délassements des travaux de Belloue.

— Bellone ! reprit l'autre , cela est commun ;

il vaut mieux dire la fille de Piiorcys et de Célo, oa bien la sœar de Mars.

— Ao diable ! dît le doc On me fera bien assez de flalteries sans qae j*aie Tair de les qnéter. Ce n'est pa*s à moi de mettre Bellone sor le tapis.

— Si monsieur, le maréchal disait seolement qu'il donnerait son bâton de commandement pour une couronne de poêle ?

— Â la bonne heure ! c'est parfait. An momeot où l'un de ces immortels petits messieurs aura lu quelque sonnet, je dirai en me levant, comme ceci : Ah ! que je donnerais volontiers mon bâton de maréchal pour une couronne de poêle ! — Je suis irès-conlent de ce mot-là, Théophile.

— Ne voulez-vous pas aussi lire des vers? demanda Mairet.'

— Donne-m'en toujours une demi-douzaine.

— Voici justement un quatrain et une épigramme qui font le compte.

— Bien. De quoi s'agit-il?

— Des courtisans qui réussissent sans bouger

du château.

— C'est ce qu'il me faut. Maintenant, à vous deux , trouvez-moi un sujet de conversation digne do l'occasion.

— Que pensez-vous de la magnanimité? dit Théophile.

— Magnificence plutôt , reprit Mairet.

— Je préfère magnanimité ? cela sonne mieux, dit le duc.

— J'ai là-dessus d'assez belles phrases. Le sujet est bon ; par désir de vous être agréables , les précieuses y tomberont nécessairement.

— D'ailleurs je saurais les y amener au besoin. Voyons tes phrases.

— «La magnanimité est une qualité qui passe souvent les bornes de la raison commune. Ce sont des événements heureux qui la viennent par après justifier. En effet , il faut être magnanime à un roi de Macédoine, pour aller combattre le grand empire des Perses et former le dessein de la conquête du monde, n'ayant qu'une armée de trente mille hommes. >

— C'est fort beau ce que tu dis là. Attends un peu que je l'apprenne, c ... N'ayant que trente mille hommes. » Et qui est-ce roi de Macédoine?

— Alexandre, monseigneur.

— Alexandre le Grand ?

— Lui-même. Je poursuis : c Dans les actions extraordinaires qu'ils font , les conquérants sentent en eux une main qui les mène... >

~- Est-ce qu'on peut sentir une main en soi? i'C diable m'emporte si, quand je gagne une

bataille, je sens d^aotre main que celle qni lient mon épée I

— Aimez-yoas mieux une force ?

— Une force, oui; cela s'entend, une force. Continue.

— c Une force intérieure qui les sontieoi et les assure. Dans ces moments, il semble qu'on soit d'accord avec le ciel et le danger, que la mort même soit votre humble servante et comme parmi vos gens. >

— J'aime beaucoup la mort qui est de la maison d'un conquérant. C'est fort bien dit tout ceci, maître Théophile. N'allons pas plus loin. Je pourrais manquer de mémoire. Yentreblea ! si les précieuses ne trouvent pas que je parle comme ua Grec, elles iront au diable. Repassonscela unpen: Mon bâton pour une couronne de laurier... la magnanimité... une armée de trente mille hommes... une force intérieure qui vous... Gomment dis-tn?

— Qui vous assure.

— Qui vous assure... la mort qui semble être à vous. Je suis content, mes maîtres; on voas donnera, comme à l'ordinaire, un quartier de viande à chacun. J'y ajoute pour aujourd'hui une gratification de quatre écus. Il me faudrait cependant encore une anecdote divertissante, quelque mot pour rire, s'il y a lieu.

— Monseigneur veut-it raconter le duel de M. de TEnclos? C'est tout frais de ce matin.

— Le père de la petite Ninon s*est battn?

— Le plus plaisamment du monde. Ses seconds Font traîné. de force sur le terrain. Il se mourait de peur. Au bout de cinq minutes, son homme n'étant pas venu , il s'en voulait aller et disait mille rodomontades.

— Bon cela.

— Enfin on entend au loin un carrosse : c Messieurs, dit TEnclos, vous êtes témoins que le lâche n'est point venu, je me retire. > On le re« tient au collet. Le carrosse arrive. Son adversaire va pour en descendre : c Te voilà donc , misérable? lui crie l'Enclos. Je te vais châtier comme il faut. > Et, disant cela, il court à son homme l'épée haute et le tue sur le marchepied de son coche.

— L'histoire est impayable, mais elle n'est pas neuve. On a accusé le chevalier de Guise du même coup.

— Ce n'était pas vrai, tandis que ceci est exact.

— J'aime mieux autre chose.

— Voulez-vous M. d'Angouléme payant les gages de ses valets en leur commandant de détrousser un passant en pleine rue?

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