‹ Mignard et RigaudChapitre 29 sur 38 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

— Une femme ! 8*écna-t-i1 , je n^oserais repenser, monsieur. Elle ne Toudrait pas de moi ; je ne me marierai jamais , si tous voalez le permettre, et pour ce qui est de la magistrature , je n*y réassirais point. Je n*ai qu'une vocation , c*estdefiiiK la guerre.

— La guerre ! dit à son tour M. le président. Vous iriez donc tuer les créatures de Dieu à grands coups d'épée ? N'importe , mon fils Jean ! puisqoe c'est votre vocation , vous serez militaire ; mais songez bien à une chose que je vais vous dire : une fois dans les armées du roi , faites que j'entende parler de vous comme d'un brave, ou bien ne reparaissez jamais devant mes yeux.

Jean, ivre de joie, se jeta aux pieds de son père. M. de Gassion promit de lui donotf l'équipage convenable à un bon gentilhomme.

— Ne vous mettez pas en dépense pour moi» répondit Jean. Gardez votre argent pour mes frères qu'il faut établir. Avant six mois je serai mort» ov j'aurai déjà fait du chemin ; et ne parlons plus de femmes , car, je vous l'avoue, à rexceptîon de madame la présidente, je crois que de ma vie je n'en regarderai une en faee, tant ce sese m'intimide I Ayant la vilaine figure que voilà, je ferais un triste galant ; il me faut doac imiter le grand Duguesclin , et dire comme lui :

< P«Û8(|«6 je suis laid, je veox être bien hardi. > A là vérité, Jean de Gassion n'éuit pas beau ; mais la crainte qull avait des femmes lui faisait exagérer ^ laideur. Sa taille, petite et large, dénotait une vigueur musculaire qui ne déplatt pas à toutes les belles; malgré ses sourcils épais et aon air un peu sauvage, ses yeux vifs, qui trahissaient son grand cœur, donnaient à sa physionomie quelque chose de fier. 11 était, de plus, leste, adroit et bon cavalier. Si le ciel lui eût donné plus de savoir-faire et d*esprit de cour, il eût été Tun des heureux de son siècle; mais la brusquerie et la roideur de son caractère lui ont nui singulièrement.

Le président n*avait pour tout équipage qu'un vieux cheval borgne; il le céda sans regrets. Il donua Tun de ses valets, acheta des armes de Bayonne et mit de bons écus dans la poche du jeune aventurier. Toute la famille alla reconduire H. Jean hors la ville, sur des ânes, et madame la présidente pleura bien fort en embrassant son fils , dont le cœur palpitait de joie et d'espérance. Ainsi font les jeunes' gens, qui dévorent Tavenir et ne sentent pas les douleurs de la séparation ! La vénérable dame avait bien raison de pleurer, car elle ne devait plus revoir son enfant.

— Eh bien 1 marchez devant, nous Yons suivons.

Gassion prit seulement cent cavaliers avec lui , et, les plaçant de front, il courut sur un régiment de Croates. Voyant que ses hommes se disposaient à tirer , il leur cria de façon àétreentenda de Tennemi :

— A brûle-pourpoint, messieurs! le bout de votre canon sur leurs moustaches !

Le premier escadron, perdant contenance, leeula sur le second et le mit en désordre. Alors , par une manœuvre subite, Gassion ramassa ses soldats en un peloton, et enfonça le régiment entier. Le lendemain.Gustave- Adolphe envoya ao capitaine français le brevet de colonel et un cheval de prix. Les règlements militaires interdisaient aux étrangers TenH^ au conseil; mais ie roi de Suède , à la fin de chaque séance , rendait lui*méme compte à Gassion de tout ce qui avait été dit, et sortait souvent de sa tente, au milieu des délibérations , pour Taller consulter. Toujours au lit le dernier et le premier en selle, Gassion se fit une grande renommée , dont le bruit arriva en France. Les gentilshommes des meilleures maisons lui écrivaient de Paris pour lui demander de l'emploi. Il se forma ainsi un régiment de choix , qui le seconda merveilleusement

el contribua fbri aui soccès brillants de Gustave- Adolpbe. Gassion était constamment heureux dans ses expéditions, et, lorsqo^on lui en faisait compliment, il avait coutame de répondre :

— La mauvaise fortune est un ennemi comme un autre ; il faut lui montrer si fier visage qu'elle n'ose approcher.

En parlant ainsi, le colonel ne songeait pas que la fortune est vme femme, et que devant le beau sexe il n'avait plus ni résolution ni courage.

L'ardeur de M. de Gassion et son infatigable activité le faisaient toujours choisir pour les coups de main : il excellait dans les escarmou* cbes, qu'il appelait la guerre du matin. Watlen-* stein, en plusieurs rencontres, témoigna une haute estime pour lui ; et on s'aperçut plus tard que le cardinal de Richelieu , dans le fond de son cabinet, avait inscrit depuis longtemps le nom de Gassion sur ses tablettes. Gustave-Adolphe le prit en si grande amitié qu'il le voulait toujours avoir près de lui aux moments de repos ou de danger. Il se promenait en sa compagnie des heures entières, en s'appuyant familièrement sur son bras ; il appelait le corps français commandé par le colonel son régiment de chevet, et disait qu'il ne dormait jamais si tranquille que lorsqu'il savait M. de Gassion debout.

Ce fat à la prise de Nuremberg que le colonel reçut sa première blessure ; une balle TaUeigait à répaule et le mit bors de combat. Le roi le fit porter à la ville , cbez le landgrave , et lui envoya son chirurgien.

Il y eut un grand mouvement dans la maison du premier magistrat de Nuremberg lorsque arriva le brancard où gisait le fameux Gassion. La plus belle chambre fut préparée à la hâte, et mademoiselle Elschen, la fille du landgrave, offrit aux gens de Tart le linge le plus fin. Le pansement et Textraction de la balle furent dooloureux : le colonel les supporta héroïquement; mais il tomba dans un désespoir violent, à cause de l'interruption de son service. Le patient s'agitait extrêmement, et le chirurgien déclara qoe, si on ne pouvait réussir à le rendre plus calme, il ne répondait pas de sa vie. Le maître du logis suppliait vainement le colonel de se tenir en repos.

— Mordieu ! répondait Gassion en faisant son jurement habituel , vous eu parlez bien à votre aise , vous qui allez et venez comme il vous plaît; mais je ne puis supporter Fidée qu'on se bat làbas, tandis que je suis étendu sur ce lit. Tenez! n*entends-je pas le canon?

Et le colonel se soulevait sur un bras poor

préler Tweille au bruit de la bataille qui continuait.

— Vonlez^vous donc mourir, monsieur? dit une voix douce ; ou bien voulez- vous perdre un membre? Je n'aurais jamais pensé que la meilleure tête de Tarmée eût aussi peu de raison.

Cassion tourna les yeux vers le chevet de son lit, où mademoiselle Elschen se tenait appuyée. De grosses larmes tombaient des yeux bleus de la jeune fille. Le colonel changea de couleur et s'enfonça dans ses draps.

— Excusez-moi, dit-il avec émotion ; je ne savais pas qu*il y eût une femme ici. Ne vous fâchez point , mademoiselle; je vais demeurer tranquille.

— A la bonne heure! dit lé landgrave. Voilà de la galanterie bien placée.

— Moi! de la galanterie! murmura M. de Gassion en rougissant davantage; mordieu! je ne sais ce que c*est.

— Allons! Elschen, reprit le père, puisque M. le colonel est disposé à vous obéir, commandez-lui de prendre du repos et présentez-lui cette potion calmante.

Gassion reçut d'une main tremblante le verre que lui offrit la jeune fille, et, Tayant vidé d*un trait, il rejeta ses draps sur ses yeux comme un homme résolu à s*endormir.

PAUL DS XUSSBT. — TOXE II. 13

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