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Il ne fallait pas moins qn^une blessure dan« gereuse et les longueurs d'une convalescence pour familiariser M. de Gassion avec la vue d*ane jolie femme. Ëlschen lui tenait souvent compagnie. Elle lui faisait la lecture pendant que M. le landgrave allait au conseil; elle apportait, chaque matin, les nouvelles de farmée, ce qui était un grand plaisir pour le colonel.
Vers le soir du cinquième jour , la campagne étant glorieusement terminée , le roi de Suède rentra dans la ville , et son premier soin fut de visiter M. de Gassion. Il le trouva couché sur un canapé dans le jardin du landgrave, où il respirait le frais.
•— r£hl mon cher colonel, dit Sa Majesté, vous avez là une jolie garde-malade. Cela doonerait envie d'être blessé.
— Vous voyez, sire , que je mène l'existence d'un damoiseau.
— Comment vous en trouvez -vous? vos préventions contre le mariage en sont-elles changées?
Point du tout , sire. J'ai juré de mourir à
votre service. La vie de l'homme de guerre ne peut s'accommoder avec le mariage.
— Oui-dà! je suis donc un mauvais soldat, moi qui ai femme et enfant ?
— Je ne dis pas celât sire.
-^ C'est comme si vous le disiex. Je donnerais beaucoup pour que cette jolie demoiselle vous mit Famour en télé.
— Le bel amoureux que je serais avec ma figure d'ours en colère !
— La figure n'y fait rien » monsieur. Une sage Allemande recherche des qualités plus solides. Vous n'êtes pas au Louvre ici. Quel âge avez* vous » ma mie ? ajouta le prince en s'adressant à Elschen.
— Dix-osept ans» sire.
— Et vous, colonel ?
— J'aurai vingt-trois ans dans quelques jours.
— Eh bien I vous vous convenez parfaitement. M. le landgrave est riche. Il n'a que cette fille. Je veux qu'il vous la donne.
— Âhl sire, que vous me gênez! dit le colonel* Mademoiselle Elschen est charmante, assurément; mais je ne puis. .. Je ne songe pas à mo marier. Mordieu! sire, vous me mettez au sup« plice.
Le roi éclata de rire.
— Vous l'épouserez, Gassion; vous l'aimerez. Je gage que vous l'aimez un peu déjà. Pour ce qui est de lui plaire, il n'est pas douteux que ce ne soit fait. M'est-il pas vrai qu'il vous plaft beaucoup, mademoiselle?
*- Ah! fiîre, quand cela serait...
— Yods ii*oseriez le dire? Eh! voyez le grand mal! c*est le meilleur militaire qui soit sous le ciel. Si sa valeur ne lui coûte pas la vie, il deviendra le plus grand guerrier de notre siècle. Il est mon ami , et je veux qu'il prenne une femme de ma main. Soignes-le bien, caressez-le comme il Êiut, et me le rendez bien amoureux; mais ne perdez pas de temps, car, une fois revenu au camp, il n^y aurait plus qu'un biscaîen qui pûl vous le ramener. Avec son air méchant il ne demande qu'à s'apprivoiser. Quand vous Taures mis dans vos filets, je Vous donnerai quinze jours, pour le faire enrager, et puis nous vous marierons.
. Gassion n'était pas moins confus que mademoiselle Elschen tandis que le roi plaisantait ainsi ; il baissait les yeux et s'agitait péniblement Sa Majesté eut pitié de son embarras et changea de propos ; mais, en prenant congé du colonel, Gustave-Adolphe dit tout bas à la jeune fille , ea lui passant la main sous le menton :
— Voulez-vous savoir le moyen de captiver M. de Gassion? Ne lui parlez que de la guerre; fiiiteslui raconter ses campagnes. Donnez-lui à entendre que vous aimez les gens de son état , et que vous laisseriez volontiers votre mari courir les champs.
Il est à croire que la belle renommée de Gassion , son caractère noble et bardi avaient déjà toucbé le cœur de mademoiselle EIschen, car elle mit à proût les avis du roi. A force de parler au colonel de ses batailles , elle réussit à lui faire trouver le temps moins long. Gassîon ne se désola plus aussi fort d*étre condamné à Toisiveté. Sans vouloir s'avouer entièrement le charme qu'il trouvait à demeurer près de cette jeune fille, il se disait tout bas que, s'il lui était possible d'avoir une faiblesse, ce serait pour elle. Mademoiselle EIschen n'était pas une Circé enchanteresse, habile à manier les filets de Famour : c'était une bonne et fraîche Allemande toute simple, comme il s'en peut trouver encore à Nuremberg ; mais elle avait, aux yeux du colonel , le grand mérite de ne lui pas inspirer de crainte , et pour peu qu'elle vint à y ajouter celui de l'aimer malgré sa laideur , il ne pouvait manquer de l'estimer bien au-dessus des antres femmes.
Gustave-Adolphe avait à cœur de marier Gassîon pour Ip fixer en Allemagne. Il savait bien qu'il n'y réussirait pas si le colonel revenait au camp sans avoir fait les accordailles. Par suite du plan de conduite qu'il traça au père de la demoiselle , M. de Gassion fut trois grands jours privé de sa jolie compagne. Le roi s'informa de tout ce
qa^avail dit le malade pendant le temps de la séparation ; on lui apprit que le colonel avait para s'ennuyer mortellement, et que» vers la fin du troisième jour» il avait hasardé plusieurs questions sur les causes de cette absence. Le moment parut favorable. Gustave envoya le duc de Weymar auprès de Gassion.
— Mon cher colonel» dit le duc» Sa Majesté sait que vous aimez la fille de M. le landgrave» c*est pourquoi je me suis chargé de tout par ordre du roi. J'ai demandé pour vous la main de mademoiselle Elisabeth; le père a donné son consentement. La dot s'élève à 100,000 florins » et Sa Majesté vous fera un présent de la même valeur. Vous pouvez regarder votre mariage comme arrêté.
— Mais je ne veux point me marier.
— Nous connaissons les bizarreries de Famour, monsieur» reprit le duc avec sang-froid; cette passion aime fort le mystère» mais on. vous a de» viné, colonel. Il est inutile de dissimuler, tout est convenu ; dès que vous serez guéri , vous irez au temple. Vous trouverez dans cette botte un collier de perles fines que Sa Majesté vous prie de remettre à votre fiancée. La demoiselle est prévenue; elle vous aimait depuis longtemps.
•—Allons donc^
— Elle vous aimait, monsieur. Elle en a fait Taveu à son père en pleurant. N'allez pas Wi rien dire qui Fafflige , vous nous la feriez mourir de chagrin.
—Vous croyez, monsieur le duc!
— -Pen suis sûr. Elle va venir; vous lui arra-^ cherez facilement Taveu de sa tendresse. Je vais rendre compte au roi de mon message.
Mademoiselle Elschen parut et s'approcha eo rougissant : le colonel n était pas moins agité que la jeune fille.
— Mademoiselle, dit le duc, vous voyez Teffet que votre présence produit sur M, de Gassion ; et vous , colonel , regardez combien le trouble de cette aimable enfant ajoate à ses cliarmes. Je vous laisse ensemble, et vais dire à Sa Majesté qu'elle peut compter sur votre éternelle reconnaissance.
Gassion et la fille du landgrave demeurèrent un grand quart d'heure en tête-à-tête sans ouvriir la bouche. Enfin le colonel déploya le collier de perles fines; mademoiselle Elschea se mit à genoux auprès du fauteuil du malade , et M. de Gassion, tout palpitant de joie, passa le collier au cou de sa fiancée. La demoiselle leva les yeux à demi en souriant, et ils s'embrassèrent.
Cependant le colonel commençait à recouvrer
— listes forces el la santé; il avait avoué son amour fM>ur Elschen. On n*en parlait gaère, afin de ménager sa timidité; mais il était déjà question de fixer le jour des noces, lorsque, les ennemis ayant reparu , on entendit an matin les tambours rouler avee fracas par la ville. Gassion mit aussitôt son uniforme et allait sortir à la dérobée de la maison du landgrave, si le duc de Weymar n'y fût arrivé.
— ^Vousétes consigné, monsieur, dit Son Altesse; le roi m'envoie vous donner Tordre de garder encore le logis aujourd'hui.
— Monsieur le duc, s'écria le colonel, le roi fera tant que sa générosité me forcera de lui remettre ma démission. Le médecin m'a donné carte blanche , et mon régiment a besoin de moi.
— Je suis fôché de vous contrarier; mais j'ai des instructions formelles. Le roi cède ses pouvoirs à votre prétendue; c'est elle seule qui peut lever vos arrêts. /
On demanda audience à mademoiselle Elschen. Le colonel mit tant de chaleur dans ses prières que la jeune fille accorda la permission de partir, sur l'assurance du duc que la campagne n'excéderait pas trois jours.
— Je vois bien, dit Elschen, que j'aurai une rivale dans la guerre ; mais je consens au par-
tage, et ne me plaindrai pas si vous m*aimei autant qu'elle.
— Je vous aimerai davantage, pourvu que vous ne cherchiez pas à m'en éloigner.
-* Une honnête femme ne doit point contrarier les goûts de son mari.
Ëlschen renfonça ses larmes prêtes à s'éehapper, et tendit une main tremblante, que le colonel baisa de fort bonne grâee; puis il- courut à ses chevaux et à son régiment. «
Wallenstein était un habile stratégicien qui traînait les guerres en longueur. Il arriva que la campagne dura quinze jours, au lieu de trois. Gassion fit des prodiges dans les escarmouches» car on ne put réussir à engager une bataille générale. Il intercepta des convois et pénétra jusqu'au milieu des retranchements de l'ennemi. Le bruit de ses prouesses fut porté à Nuremberg..
Une fois parti à la tète de son régiment et livré à sa passion dominante, M. de Gassion ne songea guère 1 ses amours; sa fiancée ne recevait de ses nouvelles que par les bulletins de la campagne. Cependant, soit qu'elle eût imaginé ce moyen de captiver le cœur de son prétendu , ou qu'elle eût reçu secrètement des avis du roi , mademoiselle EIschen écrivit au colonel pour lui recommander de se bien battre et de revenir couvert de lau-
riers. GassioQ ea fut daos le ravissemeni : il s'é« cria qu*il n'y avait pas au monde une femme plas digne de lui, et qu'il Tépouserait aYec bien de la joie sitôt qu'il n'y aurait plus- rien à faire. Il ne se doutait pas que la pauvre fille passait les nuits à pleurer dans des transes mortelles.
Un matin, Gustave-Adolphe envoya chercher Gassion.
— Vous faites de belle besogne, monsieur! lai dit 1q roi sévèrement. Je ne vous ai pas pris à mon service pour tuer les femmes. Lisez cette lettre.
Gassion ouvrit une épttre du vénérable landgrave; elle contenait ces mots :
c Sire, ma fille est morte ! C'est l'ouvrage de M. de Gassion. Depuis quinze jours qu'il nous a quittés, croiriez-vous qu'il ne nous a pas écrit une seule fois? Une épidémie courait à Nurem* berg ; mais mon enfant se serait guérie , comme tant d'autres, de la rougeole pourprée, si l'inquiétude et le chagrin n'eussent donné aa mal une intensité funeste. >
— Comment! s'écria Gassion, tremblant de tous ses membres ; une jolie fille serait morte d'amour pour moi! Oh! que je suis sot de ne l'avoir pas épousée tout de suite ! Je ne retrouverai jamais sa pareille.
^ Ne vous désespérez pas, dit le roi, pensant à ses projets sur le colonel ; je vous donnerai une autre femme digne de vous. L'Allemagne est lîche en trésors de ce genre.
Mais M. de Gassion s'imagina que le ciel avait regardé ses projets de mariage avec colère ; il jura solennellement de ne plus rechercher aucune femme de sa vie , et de se livrer uniquement à sa passion pour la guerre.
C'est peu de temps après cette aventure qu*on donna la fameuse bataille de Lutzen , où Gàssion commandait une aile. Un marchand passager avait vendu au colonel , la veille de cette bataille» un très^beau cheval de couleur bizarre, qui fut échangé contre un autre cheval des écuries du roi. On a prétendu que l'assassin de Gustave- Adolphe reconnut à cette monture celui qu'il devait frapper. Peut-être, en tuant le roi, croyait-ii seulement débarrasser rAllemagne du redoutable Gassion. Quoi qu'il en soit^ cette catastrophe, sur laquelle on a beaucoup écrit, mit fin aux conquêtes de Gustave-Adolphe , qui menaçaient de renverser FEmpire, et la destinée de M. de Gassion en fut notablement changée.
Le colonel n'était pas en peine de trouver de l'emploi; tous les souverains de l'Europe lui écrivirent pour l'attirer dans leurs armées; mais
— «sali arriva aussi un courrier du cardinal de Richelieu, qui savait mieux que personne Tart de prendre les gens. Les princes étrangers oflfraient à M. de Gassion des honneurs et des richesses; monsieur le cardinal prouva bien qu'il connaissait le faible de chacun dans ce passage de sa lettre au colonel :
c Le roi, mon mattre , n*a pas seulement TeDvie de vous avoir, il veut aussi que vous loi ameniez votre régiment entier. Ceux qui se sont formés à vos exemples nous seront précieux, et nous augmenterons leur nombre de deux compagnies dont j'ai les chevaux tout prêts en mes écuries. Ce sont de belles bétes, qui ne demandent qu'à porter des braves comme vous , monsieur le colonel. Pour de l'occupation, je vons donne ma foi que vous n'en sauriez manquer céans. Monsieur le duc de Lorraine nous prépaie une rude guerre. Songez que c'est votre pays qui réclame le secours de votre bras. »
Gassion fit passer le Rhin à son régiment et courut à franc étrier jusqu'à Paris. Le secrétaire d'État Des Noyers le prit dans son carrosse et le conduisit au château de Ruel , où était monsieur le cardinal. Lorsqu'on annonça Gassion , le ministre ouvrit ses curieuses tablettes et y trouva ces mots :
c Coeur ^brusque et sensible, facile à gagner; il serait impardoni^ble de l*ayoir contre soi. i
Son Éminence employa ses manières caressantes et ses plus affectueuses paroles pour subjuguer lé colonel. Gassîon n*eut qu*à exprimer ses désirs pour les voir aussitôt satisfaits. Il voulait adjoindre à son régiment une compagnie de dragons , le cardinal loi en promit deux. Il obtint encore la solde extraordinaire et le droit de distribution des grades et faveurs sans le contrôle de la cour. Gassioh, au comble de ses vœux, allait prendre congé du minisire , lorsque Son Éminence lui dit :
— Je vous retiens à dîner avec moi , colonel , j'ai encore à vous parler de choses importantes. Pour vous faire passer le temps, Des Noyers vous mènera voir les chevaux et les armes que je vous destine.
Pendant la visite aux chevaux du cardinal, M. Des Noyers et le fameux père Joseph tinrent compagnie à M. de Gassîon. Le confident intime de Son Éminence, voulant aussi gagner Taffection du colonel , parla en ignorant des choses du métier. Or Gassion, qui n était point courtisan, releva sans se gêner les bévues du révérend père. A la troisième sottise que le capucin laissa échapper, le colonel leva les épaules de pitié. Toami. 14
•— Je vois bien qae nons ne sommes pas de même avis, dit le père Josepji d'an air piqué.
— C'est que noas ne sommes pas du même métier , reprit Gassion. Si je voulais disoourir du rituel -catholique avec vous, il me pourrait bien arriver de n'avoir pas le sens commun.
M. Des Noyers eut beau faire des signes au colonel et lui marcher sur le pied , Gassion n'y prit pas garde et continua ses critiques ; de sorte que le père Joseph conçut dès ce jour une violente aversion pour le nouvel ami du cardinal.
Au dîner, Gassion fut placé vis-à-vis de Richelieu , qui ne cessa de fixer sur lui ses yeux per* çants. Son Éminence écouta le colonel si attentivement qu'elle n'en mangea presque point. Les assistants en firent la remarque; le sieur de Bautru, qui était bel esprit, dit tout bas au ministre :
— Votre Éminence aura une indigestion cette nuit, car elle a dévoré des yeux ce lansquenet entier avec les bottes et l'uniforme.
— Je n'en ai pas encore mangé ma suffisance, répondit le cardinal, et je m'en veux régaler largement.
Le père Joseph, afin de prendre une revanche, discuta fort avec M. de Gassion ; mais il se fit battre une seconde fois.
En quittant la table, le colonel demanda qui était ce capucinal personnage , qui faisait ren<» tendu ; Son Éminence se mit à rire de toutes ses forces et dit à haute voix :
— Ce capucinal coquin, c'est le père Joseph, mon conseiller privé ; ne vous gênez pas pour lui répondre. Il n*y a pas besoin de prendre des mitaines chez moi quand on est homme de votre mérite.
Au moment de remonter en carrosse , Gassion vit venir à lui M. le cardinal, qui Tentratua près d'une fenêtre :
. — Monsieur, dit Son Éminence d'un ton péné* trant, je gage que vous pensez à retourner à vos troupes.
— Demain si je le puis , et si vous daignez m'envoyer tout de suite vos instructions.
— £h bien I monsieur , sachez que nous n'avons rien dit encore. J'ai une idée de consé^ quence à vous communiquer. Revenez dans trois jours.
— Les plaisantes gens que ces grands ! disait Gassion dans la voiture de M. Des Noyers. Je vous demande à quoi bon perdre une journée en politesses plutôt que de venir au fait! Est-ce que tout le monde cache ainsi sa pensée en ce pays?
— On y fait souvent bien pis encore ; on feint
de penser tout le contraire de ce qa*on a dans Tesprit.
— Je n*y dois donc guère rester, car je n'entends rien à ce jeu-là. Et savez-yous ce que Son Éminence a de si secret à m*apprendre?
— JeTignore absolument : c*est quelque affaire qui n'entre pas dans mes attributions. Peut-être M. le cardinal veut-il éprouver à quel point vous vous donnez au roi. Je vous engage à ne pas marcbander avec lui et à promettre de rendre tous les services qu'on vous demandera. C'est le seul moyen d'arriver promptement à une bonne position.
— Allons ! murmura Gassion , en voilà encore un qui joue au fin avec moi !
Le troisième jour, dès sept heures du matin , le colonel attendait à la porte de Son Éminence. On le fit entrer mystérieusement par les petits degrés.
— Vous vous êtes levé aujourd'hui comme s'il s'agissait de surprendre l'ennemi, dit le ministre. Allons par ici, j'aime à voir les gens à qui je parle.
Lorsque Gassion fut tourné du côté de la lumière, M. le cardinal prit un ton fort sérieux pour lui dire :
— Avez- vous reçu des propositions de MM. de Bouillon ou des ducs de Guise ?
— Aucune.
— Je TOUS crois. Il se brasse une grande conspiration , colonel.
— Les rebelles au roi n*ont jamais les dés pour eux. Nous les battrons.
— Mieux que cela ; nous les préviendrons*
— Votre affaire est de les prévenir , la mienne est de les battre.
— • Vous pouvez nous servir beaucoup dans cet instant.
— Disposez de mon bras.
— C'est de votre esprit que j'ai besoin,
— Il est à vous.
— Le comte de Soissons est Tâme et le chef de la conspiration. Il débauche les troupes et fait
^ le magnifique.
— Envoyez-moi vers lui , je vous le tratne ici mort ou vif.
— C'est vif qu'il me le faut et sans violence.
— Comment l'entendez-vous?
— Il ne peut manquer de vous écrire pour vous attacher à son parti. Étes-vous homme à lui répondre comme si vous acceptiez sesoffires, pour le bien enferrer jusqu'aux dents?
— Mauvaise guerre que ceci, monsieur le cardinal. Je m'en acquitterais mal.
— On vous aidera.
— Je veux dire que j*y ai trop de répugnance. Je ne saurais être déloyal envers personne, pas même envers les traîtres.
Le front de Son Éminenee se plissa étrangement , et ses sourcils gris se contractèrent.
— Point de brusquerie cette fois, Gassioo; prenez le temps de réfléchir.
— Mon premier mot est mon dernier, monsiear le cardinal. Toujours bonne guerre et franc jeu» voilà ma devise.
— Votre fortune serait faite, monsieur.
— Elle restera donc à faire.
— Le roi sera mécontent.
— Il me pardonnera quand je lui aurai rendu d'autres services.
— Est-ce décidé, Gassion?
— irrévocablement.
— Peut-on du moins compter que vous serez plus inflexible encore pour nos ennemis?
— Mordieu ! monsieur, je vous ai dît que je ne saurais tromper personne , entendez-vous?
— Touchez là ; vous êtes un galant homme. Je ne vous en veux point, et je vous donnerai les moyens de monter par un autre chemin. Soyet discret seulement, et oubliez ce que nous venons de dire.
— Je ne m*en souviens plus d*un mot.
— AUet maintenant visiter le roi, ^t puis vous serez libre.
— On voit que la délicatesse de M. de Passion lui fit manquer une belle occasion de parvenir.
Le colonel fut encore mieux accueifli à Saint- Germain qu*à Ruel. Louis XIII le garda longtemps en son cabinet pour lui demander s'il y avait du gibier dans les forêts d'Allemagne, si on y savait bien sonner de la trompe de chasse, et si on portait de la dentelle aux jambes.
£n quittant Sa Majesté, le colonel traversa le salon d'attente, où étaient quelques dames. •
— N'est-ce pas là le fameux Gassion, demanda l'une d'elles.
— Lui-même, réponditBautru,quiétaitprésent.
— Eh I de grâce , arrêtez-le un moment, que nous ayons le loisir de le regarder.
Bautru aborda le colonel et le retint en se pla* çant devant la porte.
Tenez, monsieur de Gassion, lui dit-il, voici la comtesse de Bourdonné qui brûle d'envie de causer avec vous.
— Il est vrai , monsieur, dit la dame ; on ne converse pas tous les jours avec des héros de votre sorte.
— Oh ! madame, je vous en prie, parlons autrement.
— Je dis ce qae je pense , monsieur, ce que nous pensons toutes.
Un cercle de beautés entoura le colonel.
— Êtes -vous au moins ici pour quelques jours? poursuivit la comtesse.
— Je pars demain pour Thionville , madame.
— 0 ciel ! quoi I voler si tôt loin du séjour des plaisirs! vous dérober à nos admirations! ah ! laissez-nous le temps de vous tresser des couronnes !
— Quelle diable de langue parle-t-on ici? s'écria Gassion déconcerté.
— Nous savons que vous méprisez notre sexe entier. Il faut que cela finisse, monsieur; il faut que nous triomphions de vos injustices.
— Il le faut! dirent toutes les belles.
— Mesdames, reprit la comtesse, je vous invile à passer la soirée chez moi aujourd'hui avec M. de Gassion ; il y va de notre honneur. Nous ne souffrirons pas qu'il retourne à la guerre avec ses préjugés. Vous y viendrez, monsieur. Vous ne sortirez pas d'ici sans avoir promis d'y venir.
— J'ai bien autre chose à faire que d'entendre des sornettes.
— Des sornettes! voyez le méchant! l'ingnt! il le faut battre, mesdames.
— Nous n'oserions ! c*est un si vaillant homme ! Hais il ne s'en ira pas qu'il n'ait juré de venir ce soir.
— Allons! dit Bautru, est-ce que vous tremblez devant des ennemis si charmants?
— Eh bien ! j'irai.
De retour à Paris , M. de Gassion trouva tant de gens assemblés devant son hôtel , poiir le voir passer, qu'il n'osa descendre de son carrosse et s'en fut au Palais-Royal. Il ne rentra chez lui qu'à la nuit close. Bautru le vint chercher sur les huit heures et l'emmena chez la comtesse.
Les dames de la cour avaient pris en grande affection Gustave-Adolphe. Il circulait depuis peu des romans sur ce prince où M. de Gassion jouait un beau rôle. Lorsqu'on sut que le colonel devait aller chez madame de Bourdonné, toute la cour voulut y être engagée; mais la comtesse n'invita que les plus jeunes et les plus jolies personnes. Deux hommes seulement furent admis, Bautru et M. GauffrOr l'avocat.
Gassion reçut des honneurs extraordinaires dans la maison de la comtesse. On le plaça sur un siège à dos, au milieu d'un cercle où les dames n'avaient que des pliants, et quand on l'eut bien accablé de cajoleries, M. Gauffre fit lecture d'un plaidoyer en faveur du beau sexe. L'orateur
passa en revue les femmes célèbres depuis Clelie jusqu'aux héroïnes du siège de Calais. Il tanta ensuite les douceurs de l'amour et parla superbement bien du bonheur que goûtait Renaad dans les jardins d'Ârmide. M. de Gassîon ne savait quelle contenance tenir pendant ce long discoors. Il se vouait intérieurement à tous les'dîables, et n'osait lever les yeux sur l'essaim formidable des jolies femmes. Bautru se mordait les lèvres poar ne pas rire. L'avocat, parvenu à la péroraison, prit une voix larmoyante, en disant que les conquêtes du beau sexe n'étaient rien, puisqu'on fleuron manquait à leur couronne, puisque le grand Gassion ne voulait point donner son cœur.
— Eh ! là ! ne pleurez pas , mon bon ami , dit le colonel prenant au sérieux le ton plaintif de l'orateur : je n'ai que vingt-quatre ans; je penserai à l'amour un de ces matins.
M. Gauffre, saisissant l'à-propos, s*écria qu'il y fallait penser aujourd'hui , à l'heure même. Il philosopha comme un dieu sur la rapidité do temps et les ravages de sa faux meurtrière. H finit par se mettre à genoux, et faisant une invocation pathétique au fils malin de Vénus, il le supplia de descendre du haut des nuages pour lancer ses traits contre ce coeur plus dur que le rocher.
— Mais enfin, dit Gassion, qui perdait pa-> tience , que me veut cet homme avec ses pleurs et ses bavardages?
— Je veux que vous choisissiez une belle parmi ces dames, et que vous déposiez vos hommages à ses pieds; que vous lui donniez le premier gage de votre tendresse par un baiser, et que vous portiez ses couleurs. Je veux que vous songiez à elle au milieu des combats, et que votre premier soin, après chaque bataille, soit de lui envoyer un message galant pour lui prodiguer les noms les plus doux.
Lès dames applaudirent à cette éloquence entraînante.
— Que je choisisse une maîtresse ici, devant tout le monde! dit Gassion en rougissant. Eh bien ! voyons : celle que je prendrai m'accepterat-elle pour son galant?
— Oui ! répondirent toutes les belles.
— Fort bien ! Dites-moi donc , vous, mon cher garçon , qui pleurez de si bon cœur, votre femme est-elle ici?
— Assurément , monsieur le colonel.
— Allons , c*est-elle que je choisis.
L'avocat prit par la main sa femme, qui était
fort jolie, et la conduisit à M. de Gassion, qui Tembrassa sur les deux joues^ au bruit desapplau-
dissements et des mormares de satisfaction. La jeune dame détacha ses rabans de son épaule et les offrît an colonel, qui se les laissa mettre à son chapeau.
— Âh! monsieur Tavocat, dit Bautru transporté d'aise, vous en tenez. Par ma foi! si j'étais M. de Gassion , je tous en donnerais pour vos discours.
— U mériterait bien que je fusse un autre homme, disait naïvement Gassion.
— Que vous êtes heureuse, ma chère! s'écrièrent toutes les belles.
— Que je voudrais que le choix fût tombé sur moi! dit madame de Bourdonné; que je voudrais être mère d'un petit Gassion (i).
— Pour le coup, ceci est trop fort! dit le colonel tout à fait démonté. Voyez l'embarras où me jette celte femme! Vous êtes toutes des folles !
Gassion sortit en courant, et jura de ne remettre les pieds de sa vie dans un salon. Cette aventure divertit la cour entière, et charma les ennuis du roi pendant plusieurs jours. Il paraît que le colonel emporta une méchante opinion de la ville, et qu'il avait eu affaire au palais de justice, car on trouve
(l) Ce mot de madame.de Bourdonné est bistortiiiie.
ces mois dans une de ses lettres à M. de Bergère, son frère :
c Quel damné pays que ce Paris ! Comment y pouvez^vous vivre? Les gens de loi font mille longueurs pour tous expédier, les courtisans ne disent que des mensonges, et les femmes sont des Pntiphars ! Jésus ! la terrible chose que ces cotillons et ces bonnets carrés ! »
Pendant un congé que M. de Gassion avait donné à son lieutenant Saint^Àlais , il lui écrivit :
c Que trouvez-vous donc de si attachant làbas? Aller au cours, bayer aux oiseaux, montrer fine jambe, manger des friandises et faire Tamour? Yoilà-t-il pas des occupations bien agréables et du temps bien employé ! Si vous étiez avec moi , je vous ferais forcer de bons retranchements ennemis, tenir campagne rase, prendre de bons quartiers à Tarme blanche et faire de bons prisonniers, qui vous payeraient de bonnes grosses rançons. >
Le premier exploit de Gassion au service de France fut d'enlever en six jours la forteresse de Cambresis, contre laquelle avaient échoué Rantzau et La Meylleraie. M. le cardinal se montra fort joyeux de cette prise, et demanda aussitôt au roi le brevet de maréchal de camp. La confiance de Richelieu dans la vigueur de M. de Gassion était
TOHB II. 15
si grande qu'il avait contame de dire anx ambas* sadeursqu^l voulait menacer: c Si vous me faites des difficultés » Gassion les lèvera. >
En moins de trois ans M. de Gassioo chassa Tennemi de toutes nos provinces, mit fin à la révolte des pieds-nuds en Normandie » et conduiât dans sa belle campagne de Flandre , les armées du roi jusqu'aux portes d'Anvers. On ne remploya pas dans la guerre du comte de Soissons, à cause de sa conversation avec le ministre.
Un jour M. le cardinal lui écrivit une lettre fort affable :
€ Je me fais vieux, disait Son Éminenoe; il faut que je songe à assurer le sort de mes amis. Tai un projet pour votre bonheur, que je veux exécuter devant que la mort me vienne enlever. Revenez-nous cet hiver, et comptez sur Textrême amitié que je vous porte. >
M. de Gassion ne se lit pas prier pour aller à Ruel.
— Vous avez des ennemis , lui dit le cardinal. Votre mérite excite la jalousie. Tant que je vivrai ces gens-là ne seront pas à craindre ; mais si vous me perdiez, ils vous joueraient de méchants tours , et votre caractère franc et loyal ne vous permettrait pas de les combattre avec égalité. Je prétends faire votre fortune et vous placer si haut qu'on ne
puisse voas atteindre. Le premier bâtOD de maréchal sera pour vous, et en attendant voici un petit présent que vous accepterez pour Tamour de moi.
Son Émînence présenta deux bagues magnifiques, sur lesquelles étaient de gros diamants.
— Eh 1 d'où vient que vous me donnez ainsi deqx joyaux? dit Gassion.
— Cest qu'il y en a un pour votre femme.
— Votre Éminence peut reprendre celui-là, il est de trop.
-« Non, monsieur, car je vous fournirai celle qui doit le porter.
— Alors c'est différent ; je le garde. —•Dites-moi, maintenant» si votre éloigne-
ment pour les femmes est sérieux, car je désire, avant tout, vous rendre heureux.
— Le beau sexe m'a toujours inspiré plus de craintes que de désirs , et je n'estime pas assez la vie pour la vouloir donner ; mais si Votre Éminence se charge de choisir pour moi , je n'ai^pas d'objection à opposer.
-—J'ai choisi déjà, Gassion, et vous serez content ; le parti est tel que des princes le voudraient avoir. Pour la jeunesse, la beauté, la grandeur du nom et les richesses, vous n'aurez rien à y redire. Nous vous ferons duc, et cette
riliaoce tous mettra de pair avec les plus gnods seigneurs.
— En mérité , monsieur le cardinal , je ne sais plas ce que j*ai faitpoar mériter tant de bonheur.
— Ce que vous avea fait ! je vais vous le dire : Vous avez été le seul étranger aux vilaines intrigues qui m'ont entouré. Vous avez été le plus honnête homme de notre temps, plus hoiinéte,qiie moi-même, Gassion; je Ta voue ici entre nous deux, parce que je connais votre modestie. Les cœurs comme le vôtre sont rares! je tcqx que vous deveniez le chef d'une maison puissante, et que, dans les siècles à venir, nos rois aient des Cassions à leur côté , qui ne perdent jamais de vue le bel exemple que leur père leur aura donné. J*ai fait du bien et du mal , comme tout le monde , pendant ma vie ; il faut me presser de travailler à entraîner la balance du bon côté. Le temps est précieux. Revenez demain; je vous présenterai à votre femme, et nous nous occuperons du contrat.
Cassion fut exact à revenir le lendemain; mais il trouva la porte du ministre fermée. M. le cardinal ressentait les premières atteintes de la crise qui l'emporta en peu de jours. On n'a jamais su quelle était la femme qu'il destinait à M. de Gassion. Le général conta lui-même au roi la
position singaliëre où le laissait la mort de Richelieu.
— Ne vous inquiétez pas, dit Sa Majesté , je me charge de vous marier aussi bien qu*il l'aurait pu faire y et votre bague ne sera pas perdue.
Mais le roi ne songea plus à s*acquitter de sa promesse, et d'ailleurs il ne tarda pas à suivre son ministre dans la tombe. Gassion pensa plus fort que jamais que le' ciel le voulait faire mourir garçon ; il ne témoigna aucun regret de voir ces projets avorter. Il retourna au camp, et reprit avec ardeur la rude vie qu'il préférait à toutes choses.
Ici commence la série de ces belles campagnes qui ont rendu immortel le nom de M. de Gassion, et dont riiistoire nous a laissé les détails. Il eut une grande part à la victoire de Rocroi et devint Fami du duc d'Enghien , qui demanda pour lui le bâton de maréchal. Le cardinal Mazarin écrivit que M. de Turenne devait l'obtenir auparavant, et qu'il ne se montrait point si pressé.
— M. de Turenne, répondit Gassion,. honorera le grade , et moi j'en serai honoré.
On envoya le bâton à tous les deux. Cependant Gassion finit par être cruellement desservi au Louvre. On le peignit comme un ambitieux qui voulait abuser de son influence sur l'armée. Il
aurait snfll que le maréchal prit une fois Fair de la cour pour mettre fin à ces brnits ridicules. Il n'y voulut pas aller. Le gouvernement faible et défiant de la régente Anne d'Autriche inspira de rhumeur à M. de Gasision. Le conseil lui demandait compte de ses moindres gestes et prétendait diriger ses opérations ; il lui échappa de dire en ouvrant une lettre de Mazarin :
— Que nous allons lire de bagatelles!
On parla de le faire arrêter» et si Tordre n'en fut pas donné, c'est qu'on craignit de le pousser à la révolte et d'exciter une guerre civile. C'était bien mal connaître le maréchal, et Richelieu avait eu raison de dire qu'il n'était point pardonnable d'avoir contre soi un cœur si sensible et si facile à gagner. Gassion fut abreuvé de dégoûts.
Ne sachant plus comment se débarrasser de lui, le cardinal Mazarin imagina d'employer sa valeur même à le perdre. On lui expédia de Parias un ordre d'attaquer l'ennemi dans un retranchement inexpugnable. Le maréchal, devinant les intentions du ministre, renvoya l'ordre avec cette note au bas :
c Je n'ai de ma vie manqué une entreprise faute de diligence ou de courage , mais ce qu'on me demande est impossible. Si vous voulez ma mort, faites-moi mon procès, et qu'on me tranche
la tête sar l'échafaud ; mais ne sacrifiez pas Tarmée à vos ressentiments. Je ne consentirai jamais à mener de braves gens à une boucherie certaine. >
Dans l*attenle de son rappel , le maréchal fut quelques jours absorbé dans une rêverie profonde, dont ses officiers s'effrayaient. Un matin, ses espions Fayant averti qu'il pouvait s'emparer de la ville de Lens par un coup de main , il fit sonner le boute-selle, afin que la nouvelle d'une victoire arrivât en même temps que celle de sa di^;râce. Comme il donnait les derniers ordres par la fenêtre d'une maison , tous ceux qui étaient présents entendirent une voix crier à plusieurs reprises le nom de Gassion,sans qu'on pût décou- Trir qui avait appelé ainsi le chef de l'armée. Cette circonstance extraordinaire parut d'un si mauvais augure, qu'on supplia le maréchal de différer l'expédition; mais il ne voulut pas consentir, et la voix surnaturelle l'ayant encore nommé une dernière fois, il répondit de toutes ses forces :
— Que me voulez-vous? Est-ce un malheur que vous m'annoncez ? J'en attends un par le prochain courrier. Si c'est la mort, elle viendra bien à propos pour garder mon nom et ma personne d'un outrage.
En attaquant Lens à Timproyiste , l*année rencontra une palissade que les ennemis avaient élevée pendant la nuit. M. de Gassion, furieox de cet obstacle, sauta des premiers à bas de son cheval, et donna Texemple ai^x soldats en arraehant de ses mains les pieux qui arrêtaient sa cavalerie. G*est pendant ce travail qu'une balle l'atteignit à la tête et le blessa mortellement. II rendit Tâme au bout de trois jours, le 3 octobre 1647, en recommandant son frère an cardinal Mazarin ; mais M. de Bergère fut tué lutmême un mois après le maréchal. Les deax frères, étant de la religion, forent enterrés à Charenton. La cour, qui avait poussé le maréchal au désespoir, lui prodigua les honneurs après sa mort. On lui éleva un fort beau mas* solée.
Jean de Gassion n'avait que trente-sept m quand il périt ainsi glorieusement. M. de Tureoae et le prince i^e Condé n'ayant eu leur belle réputation qu'après lui , il fut réellement le premier homme de guerre de son temps, et sans doote il serait devenu aussi fameux que ces deux grands généraux, si ce coup malheureux ne l'eût eonporté à l'âge où d'ordinaire les talents atteignent à leur plus haut développement.
CHAHILLART.
£n 1679 Abwl pettls genAtlshoinmes de Normandie entrèrent à la cinquième chambre du parlement de Pari», comme conseillers, en survivance de leurs pères qui étaient morts dans la même semaine. Ces jeunes gens s'étaient mis dans la robe parce qu'ils se sentaient , pour réussir à la cour, trop peu d'ambition et de manège, comme on disait alors; parce qu'ils ne savaient point fiiire les acrostiches, qu'ils plaisaient médiocrement aux dames , et n'étaient point doués de ces jambes agiles et bien tournées qui vous menaient un homme à la fortune par une succession rapide de courantes et de sarabandes- L*un s'appelait
Dreux ei l'autre Gliaiiiillart.Une étroite amhiéles unissait depuis Tenfance. La douceur, la délicatesse et la loyauté de leurs caractères promettaient qu'un jour ils seraient d'excellents magistrats. Le sort semblait vouloir les tenir unis jusqu'à leur mort en leur offrant la même carrière et les mêmes chances de succès. Ils épousèrent, à quelques jours de distance, deux femmes ayant des dois égales, c'est-à-dire pauvres, et tous deux trouvèrent dans le mariage un pareil bonheur, c'est-àdire que leurs moitiés furent de parfaites ménagères. Cependant les étoiles de ces deux gentilshommes, qui paraissaient cheminer côte à côte, devaient être bientôt séparées, et l'une d'elles avait à parcourir un cercle immense. Par un de ces caprices du destin que rien ne permet de prévoir, l'un de ces deux noms devait être souvent répété sur les tables de bronse de l'histoire.
Dreux, qui avait reçu de la nature une gravite vraiment magistrale, entra un jour dans le cabinet de son ami avec un air si troublé que Chamillart lui demanda en tremblant s'il n'était pas arrivé quelque malheur. Madame Dreux venait de ressentir les premières douleurs de l'enfantement, et son mari l'avait laissée entre les mains des médecins.' Après trois heures d'angoisses
conjugales, Dreux apprit eofifi que sa femme était heureusement délivrée d*un garçon. Les deux ^mis coururent ensemble au cbevet de la nouvelle accouchée, et Chamiilart venait à peine de donner le baiser d'usage, lorsqu'une servante effîirée lui annonça que sa femme était aussi en mal d'enfant. Madame de Chamiilart mit au monde une fille ; et le soir de ce jour mémorable, tandis que les jeunes mères dormaient et que les rejetons reposaient sur le sein de leurs nourrices, Dreux et son ami s'abandonnèrent devant les tisons au plaisir de rêver à l'avenir de leur progéniture , en bâtissant des châteaux en Espagne.
— Mon fils , disait Dreux d*un ton d^autorité^ sera de robe et non d'épée.
— Qu'en savez-vous, mon cher? le petit dr61e aura peut-être l'esprit entreprenant; et, s'il ne sent point de goût pour la magistrature, il sera d*épée et non de robe.
— Je voudrais bien voir qu'il s^avisât de manquer d'obéissance ! je vous le mettrais à la raison comme il faut, — Mais il tiendra de sa mère, qui est douce comme un agneau.
— Point du tout, ce sera un démon; il vous donnera des soucis» Voilà ce que c'est que d'avoir des garçons. Ma fille, au contraire, sera docile et sage. Elle épousera un conseiller au parlement.
— Gda n*«8t pas certain ; la petite peut fort bien s'amouracher d'un mauvais sujet.
— Baste ! elle ne quittera pas le logis, et ma porte sera fermée aux muguets.
— Il faudra bien qu'on la mène à la messe et alors...
— Je ne crains rien, vous dis-je. Madame de Chamillart saura bien élever une fille peut-être. Je prendrai pour gendre un bon magistrat.
— Par Dieu! j*ai votre affaire; mon garçon sera votre gendre.
— Eh ! s'il se conduit bien , je ne dis pas noo.
— Son éducation me regarde. Acceptes ma proposition.
— Je vois un obstacle. Votre femme a de ridies parents en province : il se peut que vous possédiez un jour une fortune considérable , et je ne souffrirais pas que pour une vaine promesse votre enfant vint à manquer une alliance élevée.
— Quand je serais riche comme le roi, ce mariage se ferait , je vous le jure ; mais cette fortune dont vous parlez n'est qu'une supposition; je vous demande formellement la main de mademoiselle de Gbjtmillart.
— Pour accommoder les choses, je ferai sur mon traitement une économie de mille livres par an.
— C'est cela; quand la petite sera nubile, Toos aorez une jolie dote à lui donner. Est-ee conveiniZ
— Touchca-Ià^ c'est conTeatt.'--Biefi entendu ^e n Tan des devx avait pour Tavlre une répugnance invincible...
— Gela s'entend. Il faut qn'ils s'aiment.
— Ils s'aimeront, je Tes^re. A quel âge lés marions- nom?
— Le jour qu'ils auront vingt ans. Noos les fiancerons demain en leur donnant le baptéoie.
Les choses une Ibis arrangées de cette façon , ai l'un des jeunes fiancés avait e« l'ordinaire dis* position des enfants à trouver mauvais ce qn^ont imagÎBéleBrs parents y ils n'auraient pas manqué ée montrer Fan pour l'aulre une aversion prolimée; mois le fils de rhonnéie Dreux eût été bien e» peine d« se faire rétif ou méebant , et la bonhomie de Chamillart, en passant dans le cœur de sa fille , éc«t devenifo une candeur charmante. Armés à )'âge de puberté , ces enfants s'ainifèfcnt fort tendrement. Élevés daais la persuasion qu'ils seraient bientél mariés, flss^abandonnèrent sans crainte à des sentiments que leurs familles enetarageaienu Joseph Dreux accompagnait partout Micheline de Chamillart. Il ta conduisait à l'église et à la promenade, et les deux pères,
PàUL DB nOSSBT. — TOHE II. 16
qui suivaient de loin , voyaient avec plaisir leurs enfants grandir et se développer comme deux belles plantes. Tout alla bien jusqu'au jour où les amants atteignirent leur dix-huitième année. Ce fut sans doute afin que leur naïve tendresse prtt Tënergie d'une passion que le sort se plut alors à élever entre eux mille obstacles. Madame Dreux, ayant perdu son frère aîné, reçut tout à coup un héritage de vingt mille livres de rente.^ Dreux le père augmenta le train de sa maison. Il eut un logis plus vaste , deux laquais à livrée , Tabonnement à la comédie et le carrosse trois fois^par semaine. Il donna des dîners à ses confrères, se fit quelques amis parmi les gens de cour , si bien qu'en moins de trois mois il passa dans la grand'chambre et acheta une présidence à mortier. Tout autre à sa place aurait senti l*ambilion g*éveiller , mais le modeste Dreux, se voyant parvenu plus haut qu'il n'avait jamais osé Tespérer, ne songea point à s'élever davantage. Les occasions ne lui manquaient pas de s'introduire cbes les nobles. De grands personnages l'invitaient à venir conter les nouvelles de la bourgeoisie dans la ruelle de leurs femmes; mais jl s'en garda prudemment, de crainte de se sentir déplacé près de gens si supérieurs à lui.
Un jour le comte de Jarnac, l'étant venu voir
pour un procès contre les Créqui, daigna faire attention à Joseph et demanda qui était ce joli garçon. Après avoir complimenté Dreux le père de la bonne mine de son fils , il s'informa encore si le président n'avait point d'autre enfant. Il répéta plusieurs fois d'un air de réflexion :
— Un fils unique ! une jolie fortune ! Nous penserons à lui.
Puis, se décidant à expliquer le fond de sa pensée, l'homme de cour dit négligemment :
— Mon cher président, si vous avez seulement 40,000 livres à donner en mariage à yotre garçon, je lui accorde ma troisième fille qui n'a pas de goût pour le cloître et pour qui je me saignerai de wingt mille écus.
— Monsieur le comte, répondit Dreux en saluant profondément, je suis touché d'une proposition qui m'honore infiniment ; mais ce'mariage... — Je tâcherai d'obtenir un petit régiment pour le jeune homme ; et, en attendant, nous avons on étage vacant dans mon hôtel, où il habitera fort à l'aise.
— Je regrette vivement , monsieur le comte , de répondre à tant de bontés par un refus. — Ehl que dites-vous, mon cher président? -*Je disais que mon fils a étudié pour être dans la robe, et que d'ailleurs...
— Eb bien r il qoiltera cette enrière. le me diarge de lui.
— Impossible; je Tai voué à ia magistrature àèê le berceau; il est fiancé à la £ile d'an confrère , et pour rien an monde je ne manquerais à ma parole,
— Bagatelles que cela ! Vous réflédiirez à mes offres, président.
Avant de partir le comte frappa doucement sur la joue de Joseph , «t murmura encore :
— Le petit masque est bien bàtii Je gage que celte mine rose plaira au roi, qui n'aime point qu'on soit jaune et maigre. On Tinvitera pour Marly, et il fera son chemin.
Le grand seigneur pirouetta sur ses talons et demanda son carrosse.
Joseph ayait changé de couleur {«Insiears fois pendant ce dialogue, car les proposiiians avantageuses du comte auraient bien pu séduire un père moins loyal et moins opiniâtre que le sien; mais son coeur avait palpité de joie aux réponses péremploiresdu président, qui n'avait pascoulume de revenir facilement sur ses résolutions. Malheureusement GhamiUart était présent à cette scène, et, depuis la sortie de Thomme de cour, il se promenait dans le fond de la chambre avec agitation.
— Mon cher ami, dit-il enfin en s'arrétant
devant Dreux le père, il est bon de remplir fidè^ lemeiit ses prouesses, autant que la raison et rbomiear le commandent ; mais il peut se trouver telle eirconstance où cette religion ne soit qu'une ■délicatesse fausse et déraisonnable» et c'est préciséflient le cas actuel. Les offres du comte de Jarnac sont une occasion que vos devoirs de père vous obligent d'accepter. Je me reprocherais toute jasa vie d'avoir été un obstacle à la fortune de Joseph, Regardes donc, je vous prie, nos conventions comme annulées dès cet instant.
— J'en suis bien fâché , mon cher ami, répondit Dreux en souriant ; mais vous vous êtes engagé aussi solennellement que moi , et je ne vous tiens pas quitte de vos promesses. Parce que mon fils aura quelques deniers, de plus que votre enfant, je ne souffrirai pas qu'un mariage arrangé depuis dix-huit ans soit ainsi rompu. Je prétends comme vous dormir avec une conscience tranquille, et pour cela il faut, s'il vous platt, que vous me laissiez agir en homme d'honneur. Si vous insistiez davantage, je croirais que c'est vous qui me cachez les raisons pour lesquelles vous désirez manquer à votre parole.
— Eh bien ! soit ; croyez ce que vous voudrez. Peu m'importe , pourvu que je vive en repos avec moi-même. J'accepte cette façon d'envisager la
ebose. G*est moi qui vous manque de parole, parce que cela convient à mes projets.
— Me prenez-vous pour un écolier avec qui on ne daigne pas s'abaisser à raisonner sérieusement? Je ne vous dégage point de votre serment I^on, par Dieu! j*y tiens plus que jamais» et nous verrons si vous oserez me manquer de foi aussi indignement.
— Assurément, vous le verrez. On ne se mariera pas sans mon consentement, j'espère, et je vous assure que je le refuserai nettement.
— ^Vous êtes le maître de faire le malheur de nos enfants; car le mien pestera garçon tant que vous durera cette fantaisie; n'est-il pas vrai, Joseph?
Le pauvre Joseph fil un signe de tête affirmatif et essuya de grosses larmes qui s'échappaient de ses yeux.
— Vous le voyez, poursuivit Dreux avec chaleur, il aime votre fille...
— Eh I croyez-vous que ma fille ne l'aime pas aussi? Elle en souffrira pendant quelque temps, la chère petite ; mais je la consolerai. Il n'est pas de longs chagrins à dix- huit ans. Ils s'oublieront, et plus tard ils seront satisfaits d'avoir agi avec sagesse et courage.
— Peut-on fausser ainsi la raison au nom de
rhonneuri Ah! tous refuserez TOlre consentement? eb bien! je suis père comme vous; mettezvoasdonc dans Fesprît, une fois pour toutes, que je repousserai les offres du comte si vertement qu'il n*aura point envie de les renouveler.
— Si vous faites cela, s'écria Ghamillart irrité, je ne vous revois de ma vie.
— Gomme il vous plaira, monsieur. Je suis inébranlable.
— Et moi , je ne céderai jamais. J*aime beaucoup Joseph; mais, puisque son père veut s'opposer aux intentions de la Providence, du moins je ne serai pas complice de cette faute, et, dans son intérêt , je lui enjoins de cesser ses visites à ma fille.
Chamillart sortit tout à fait en colère , et laissa Joseph dans un véritable désespoir, car l'amant malheureux savait bien que V'obstination serait égale des deux parts. Le mécontentement de Chamillart redoubla lorsqu'il apprit que Dreux avait fermé l'oreille aux nouvelles ouvertures du comte de Jarnac. Une semaine entière s'écoula sans que l'un des deux amis allât voir l'autre, ce qui n'était pas arrivé depuis bien des années. Micheline languissait comme une fleur privée d'eau. Sa tète blonde , appesantie par le chagrin , s'inclinait sur ses^épaules. Le père commençait à comprendre
rinuUliiâ de ses efforts. Il regretta bieniôi de s'être prononcé si éoepgiqoeaieBt,eta*ofl8it pourtant {as encore revenir, quoique ce fût à lui de faire les premières démarcbes pour une réconeîliation. 11 voyait aveo confusion la douleur de sa fille et baissait les paupières devant elle comme un coupable. Un jour qu'il trouva Midielioe appuyée sur le bord d'une fenêure et plongée dans la rêverie , il s'approcha d'elle et lui prit les deux mains :
— Je suis donc un tyran détestable! lui dilril en l'embrassant. Voyez un peu la fière petite personne , qui n'essaye pas même de m'adresser une prière , à moi qui suis ton t prêt à me laisser fléchir !
La jeune fille tressaillit et devint pâle d'émotion et d'espoir.
— £h ! là ! là I calmez-vous. Ne va-t-elle pas à présent s'évanouir» parce qu'on veut la contenter ! Allons I ne pleurez plus, Joseph reviendra aujourd'hui. Votre mère Test allée chercher.
Micheline se jeta dans les bras paternels , et le soir Dreux vint diner chez son ami avec toute sa famille. Les enfants s'abandonnèrent à leurs rêves de bonheur ; mais ce bonheur , il fallait l'attendre deux ans encore!
Une circonstance, puérile en apparence et dont les suites furent pourtant incalculables, décida
ée la fortane de M. de Chamtllarl. Drevx le ^ère , afin de cbarmer ses loisirs et de diveriir ses amis, acheta ua billard. On verra |>ar cette histoire combien il dut se féliciter plus tard de cette emplette, n n'est personne dont le bon on mauvais destin n'ait souvent dépendu d*une minute. Le père de Micheline, qui aimait fort les cartes, se fie privait souvent de ce plaisir coûteux. Depuis la naissance de sa fille il amassait livre par livre la dot promise , et s'abstenait des dépenses inutiles. Le billard étant un jeu d'adresse, il le choisit de préférence à tout autre par économie, et devint bientôt d'une force extrême.
Il faut apprendre au lecteur que Louis XIV, qui n*était plus jeune , ayant depuis peu les digestions moins faciles, ne pouvait s'asseoir au brelan après le dîner sans éprouver un grand fea de tête. Le médecin Fagon ne voulait plus des cartes et commandait un exercice modéré ; cependant rhenre du petit jeu ne pouvait être supprimée tans un bouleversement dans l'étiquette de Versailles. On concilia le cérémonial avec la Faculté en adoptant le jeu de .billard. Le roi y prit goût; c'est pourquoi la cour l'aima passionnément et la ville de mème^ par imitation des grands seigneurs. Ce iîit un succès pareil à celui du bilboquet de Henri IlL
M. de Villeroi, qui avait gagné un procès important par les soins de Dreux et parce que la justice était de son côté, fit un jour l*honneuraa président de lui demander la collation. Le maréchal , grand courtisan , était Tun des pins forts de la cour à tous les jeux. Il daigna proposer ane partie à Ghamillart, dont le président avait vanlé Tadresse en prenant le potage. Quelle dut être sa surprise lorsqu'il se vit battu outrageusement par un simple conseiller! lui qui rendait quatre points à monseigneur le Dauphin et démontrait à Sa Majesté les coups de finesse ! Il perdit partie et revanche; et, tout en s*excusant sur sa mauvaise disposition du moment, il s'en alla si mortifié que le lendemain , chez le prince de Gondé, il ne parla que de Ghamillart et de Tadressedece petit gentilhomme. Le duc de Grammont,d'oa caractère vantard et présomptueux, comme la plupart des Gascons, s'écria en riant que le maréchal avait été mal mené par les bourgeois comme pendant la Fronde; mais que lui, s'ileât été présent , ne se serait pas laissé battre. Villeroi, piqué au vif, offrit d'amener Ghamillart et de parier mille écus pour lui contre qui les voudrait tenir. La proposition acceptée, on envoya chercher le conseiller dans un carrosse aux armes de Grammont. Voilà donc le père de Hieheline
întrodoit à Thôtel Condé, jouant au billard avec des ducs à brevets et faisant toujours gagner son second. Or il arriva que M. le prince et le grand prieur de Vendôme, qui étaient arbitres, se mêlèrent de donner des conseils aux joueurs , et Cbamillart exécutait avec une habileté incroyable les coups indiqués par ces deux illustres personnages, non point pour les flatter, mais par simple politesse. M. de Grammont perdit, et cependant son adversaire se conduisit avec tant de modestie que ce grand monde le prit en amitié. M. le prince voulut avoir Cbamillart à dîner le jour suivant pour le mettre aux prises avec le célèbre Dangéau , le plus redoutable de tous les joueurs, celui dont Tétoile n*avait jamais pâli, qu*il s^agit des cartes ou des dés, que le hasard, le calcul ou la dextérité fussent nécessaires. Le marquis de Dangeau luirméme fut vaincu. Vainement il rassembla ses forces et invoqua son heureuse fortune. Il fut vaincu! Sa sérénité, ordinairement inaltérable, parut absolument troublée : il ne retrouvait plus cette assurance dominante ni cette certitude de succès qui en imposent à un faible ennemi. Il mesurait ses coups avec une application qui trahissait le sentiment de son infériorité. Pour comble de malheur, les augustes témoins de sa défaite applaudissaient au triomphe
de son rml. Daogeaa serait mari de douleur si le roi eût été présent. Il retourna cliei lui la rage dans le cœur» et jura mille fois de ne janiais s*ex{>oser à endurer un nouvel affiront de ee démon déguisé en conseiller du parlement. Il comuiençaità se consoler en pensant à Tobseore posîtioo de son vainqueur, et fuyait à Versailles au galnp de ses six (^evaux, afin de chercher des succès snr un plus noble théâtre; mais le marquis nV ▼ait pas réfléchi anx conséquences de sa més»venfure. M. de Vendôme arriva comme lui mm coucher du roi. Malgré les regards suppliants de Dangeau, le prieur se donna le cruel plaisir de railler; et cmnme Sa majesté s'amusa des mines du désolé marquis, tout ce qoi avait les grandes entrées fut assez peu généreux pour assassiner Dangeau de quolibets el de broeards. Le malheureux faillit tomber à la renverse lorsque le roi, en 4tant ses cheveux, s'informa si Ghamillart était assez bien né pour qu*on pût Tamener à Versailles. Le priewr donna de favorables renseignements; il reçut Tautorisatien de présenter son protégé on matin , à rhewe des petits appartements. Le lecteur comprendra ce que dot souffrir Dangeau ; car il ne peut ^norer que ce courtisan avait gagné de hauts honneurs et Vamitîé du plus grand des rois par le brekn, le passe-
dix et les boiilsHriinés. L^nitrodacticm de Cbanilkirt par on cbemin* semblable était une rivalité formidable, et la désespérante adresse de ce BOOTeao vena au billard menaçait de renverser totalement la fortune du marquis, jusqu^alers «nique entre les fortunes de Tersaîlles. Aussi, par la suite, malgré la douceur, la modestie et b franchise qui gagnèrent à Chamillart tous les cœnrs, le seul Daugeau regarda éternellement ce parvenu comme un bomme d'une ambition cachée , dont on ne connaissait pas bien le fond. .Mîdiel de GhamiDart avait un de ces carac*tères qu*on ne rencontre guère dans les cours, et qui font que vous plaisez tout d*abord aux gens sans qu'ils sachent pourquoi, il ne cherchait jamais à usurper le premier rang ni à s'emparer de la conversation; sa simplicité naturelle le (ai" sait classer incontinent parmi les personnes inoffensîvês. Ses façons n'avaient rien pourtant de servile ni d'indigne d'un bon gentilhomme; il n'aurait pas supporté les impertinences , et s'étU' éiait à les éviter pour ne se pas voir obligé de quitter la cour. On ne trouve que trop souvent chez les hommes du monde cet oi^ueit mal déguisé qui les oblige à ne prêter attention à personne ou à prononcer des lieux communs d'un ton sententieux. De sa vie Ghamillart n'a dit un
TOHB II. 17
mot sfûritnel on digne d*étre noté; mais comme il se montrait exempt de prétentions , il lai arrÎTa souvent de provoquer les sourires obligeants da roi par des réponses qui, dans la bouche d*oa autre, auraient peut-être passé pour des sottises. Débuter à Versailles par faire la partie de Sa Majesté , c'était une manière si brillante d'entrer dans le monde que les plus grands noms de la noblesse s'en seraient contentés. Il faut dire aussi que, dès les premiers coups qu'il joua, son incontestable talent éblouit tous les yeux. Les billes dociles semblaient lui obéir avec soumission. Trois fois dans une seule matinée le roi s'écria :
— Gela est merveilleux !
La cour pouvait-elle tarder plus longtemps a entrer en extase devant tant de mérite ? Qiamillart se trouva d'emblée engagé à revenir trois fois par semaine , à des heures fixées. Les fins observateurs s'aperçurent bien vite que le temps consacré au billard empiétait sur les autres délassements du monarque , sur les affaires même de l'État, et jusque sur les moments consacrés à donner du pain aux poissons des bassins. Plus d'une fois le roi s'écria en soupirant :
— Je suis fâché que H. de Ghamillart ne vienne pas aujourd'hui.
Ce qui donnait à penser qae ce gentilhomme ne tarderait pas à se rendre indispensable. En effet, il fut bientôt désigné pour Marly plus souvent que les favoris les plus heureux , et un certain jour qu'il avait complimenté le grand roi d'un coup bien joué, les diplomates échangèrent entre eux des regards significatifs en voyant Sa Majesté passer, par une transition subite, à une douce familiarité , dont les intimes seuls étaient honorés. Les lèvres royales avaient laissé tomber ces mots :
— Mon cher Ghamillart !
Présage certain d'une fortune rapide.
La prudence avec laquelle Ghamillart se renfermait dans la spécialité du billard donna bonne opinion au monarque de la discrétion et de la sagesse de ce nouvel ami. Plusieurs fois, en se promenant dans les jardins, au moment où S. M. commandait aux ducs de meure leurs chapeaux, les hauts personnages se virent contraints à se tenir en arrière pour laisser le roi causer librement avec son confident. Ghamillart fut admis chez madame de Maintenon, où bien peu de courtisans pouvaient se présenter, et cette reine inabordable se prit aussi d'amitié pour celui que le prince avait distingué entre mille. Elle venait de fonder la maison de Saint*Cyr, et cherchait pour cet
éiablûsemeat un iaieadaDl qaî lui fût déTO«é;le cboix tomba sur ChamîUarC Celte place ii*éuit lias fort lacratÎTe pour un honnête honnie, et donnait beaucoup d'occupation à celui qui vookit la remplir avec conscîeBce; mais c^étaît le premier degré d*une immense échelle.
Au milieu de ces éyénements dlmportance, Micheline et Joseph approchaient de leur vingtième année ; il ne leur fallait plus vieillir qoe d*ttn mois. Les fortunes des deux pères étante peu près égales, on ne pouvait pré voir aucoD empêchement au bonheur des enfants. La dot était amassée ; on parlait déjà des emplettes de noces. Joseph, dévoré d'amour et d'impatience, ne quittait plus le logis de Chamillart et voyait STec douleur sa fiancée se livrer à des fM^ssentiaents fâcheux , car Micheline consultait les oracles en effeuillant les fleurs de ses bouquets, et le huui maussade donnait des réponses négatives. Cependant rien ne permettait de croire à un malbeor.
M. de Chamillart continuait à remplir an pa^ lement son office de conseiller rapporteur, malgré les visites fréquentes à Versailles et l'intendance de Saintr-Cyr. Il présenta un jour à la cour une affaire compliquée dont il n'avait pas sufiisamneot examiné le fond. Par suite de cette négligence, le procès se trouva perdu par celui qui devait le
— tes —
gagner. A peine rvrél venait d'être renda » qne le ptaîdenr coodamaé aocoort diez Cbamlilart.
— Honsiettr, dit cellionfliie au désespoir» yous n*avez point parlé dans votre xapport d'une pièce qui décidait du gain de ma cause. La justice était pour moi, et me voilà réduit à la mendicité?
On retrouve sur la table du rapporteur la pièoe omise, à laquelle tenait la modique fortune du plaideur. Gliamillart reste un moment confondu, et, cédant sans hésiter à la voix impérieuse de sa eonscienoe, il s'écrie en soupirant :
— J'ai commis une fante, une faute impardonnable ; c'est à moi de la réparer. Combien ce procès vous Cût-il perdre ?
— Vingt mille livres.
— Vingt mille ! la somme est forte ; mais je Tat , je vous la dois , il n'y a pas à délibérer une seconde. Voici vingt mille livres ; c'est tout ce que je possède; emportez^les, monsieur.
Le plaideur, au comble de ses voeux, accable de bénédictions le magistrat intègre ; il verse des pleurs d'attendrissement et jure qu'il en gardera une étemelle recoimaissanoe; mais, avec la larme à l'œil, il s'empare de la dot de Micheline et disparatt, laissant Chamilkrt étourdi de ce malheur subît et écrasant comme la foudre. La ruine du conseiller était complète, mais son honneur intact :
c*^l pourquoi il retrouva bientôt son courage, et, 8e redressant avec i'aplomb d'un homme sans reproche, il descendit au salon de son épouse. H. Dreux s'y trouvait justement avec Joseph* Il offrait dans cet instant à sa bru un fort joli pouU de 8oie^ qui lui avait coûté beaucoup d'argent; ce qui lui valait une remontrance amicale de madame de Chamillart. Midieline tremblait de plaisir et caressait timidement le généreux beaupère, tandis que les yeux de Joseph brillaient de joie, Chamillart sentit son cœur paternel se fendre. Il retomba dans une horrible anxiété en pensant au coup dont il fallait frapper son enfant. Après avoir poussé de douloureux soupirs, il attira sa fille sur ses genoux, et se risqua dans les circonlocutions d'usage qui amènent les tristes nouvelles par une pente toujours trop brusque. Pour mieux déguiser l'objet de son discours, il prit d'abord un ton de mauvaise humeur :
— Ma fille, je n'aime pas cette sensibilité exagérée que vous appliquez à toutes choses. Vous voilà émue et palpitante comme si nous avions échappé à la mort. Il est bien d'être touchée des bontés de notre ami Dreux; mais il faut garder ces mouvements extrêmes de l'âme pour des occasions plus sérieuses; les malheurs ne sont pas rares en ce monde. En vérité, s'il nous
advenait quelque fik;heuse aflhire, je ne sais comment vous pourriez résister au chagrin avec cette santé délicate et ce pauvre petit cœur qui se brise au moindre choc.
En prononçant les derniers mots, le père s'était trop promptement adouci ; le sang de Micheline se glaça :
— Ah ! dît-elle en cherchant à dissimuler son effroi, apprenez-moi donc bien vite le malheur qui vient dem*arriver, et vous verrez que je saurai le supporter avec courage.
—Qui vous parle d*un malheur? que va-t-elle se mettre dans la tête à présent? la terrible chose que rimagination d'une femme 1 . . . Mais ne fais pas ainsi parade de ton courage, mon enfant. . .
— ODieu! qu'allez-vous me dire?
— Vraiment! s'écria Joseph, si vous n'apportez pas la nouvelle d'un malheur, vous prenez un étrange moyen de rassurer votre fille.
— Allons, dit M. Dreux, parlez, mon ami; je vois bien qu'il y a quelque méchante anguille sous cette roche.
Chamillart ne pouvant tarder plus longtemps à s'expliquer, se souvint de ilngénieux détour employé par Annibal poar annoncer au sénat la défaite de la fiotte carthaginoise. Il raconta Favenlure du procès malencontreux et donna les
détaib de la scène du plaideur, en ayanl soûn et «^arrêter à propos pour inlerpeUer le loyal Dreux:
— Qtt*auriea&-You8 fait daos cette âtnalîoa, lui dit-il , si c'était vous qui eussîes ainsi causé la ruine d*autrui, et si vous aviex eu dans yos coffres la somme que Tinfortuné venait de perdre par votre faute ?
— * Je la lui aurais donnée sans balancer.
— Ëh bien ! je suis ce conseiller rapporteur maladroit et iaaUeniif ; la somme perdue, c'est la dot de ma fille.
— Mon ami , vous avez agi en Immme juste et bonnéte. Je vous en félicite; car ce sont là de ces malbeurs qui ne troublent point le sommeil. Micheline n'a plus de dot, mais il vous reste de quoi vivre à l'aise. Nous sommes assez ridies pour parer à ce désastre. Je donnerai 20,000 liv. de plus à mon fils, et tout ira bien encore.
— C'est- à -dire, répliqua Ghamillart avec aigreur, que vous payerez mes sottises et que j'aurai consommé votre ruine et non la mienne! Il serait plaisant qu'un autre vendit son argenterie pour réparer mes fautes, et que je vécusse dans l'aisance en le regardant faire.
— 11 ne s'agit pas d'argenterie vendue. La somme n'est pas si considérable pour moi.
— Gorbleu ! pas un mot de plus sur ce cbapi-
tre, je ^o«s prie» Si je ne puis réunir à eond^ler ce cruel déficit, ma filie du moins aime assez sou père pour ne pas lui demander en dot le sacrifice de son honneur. Nous ajournerons le mariage à six mois, à dix ans s*il le faut. Ëile souffirîra* mais elle prendra courage en songeant que je partage sa peine.
Micheline cacha son Tisage dans ses mains en voyant Tahlme qui s'ouvrait devant elle. Dreux commençait à s'animer.
— C'est ainsi, murmurait-il, qu'au nom de l'honneur ce maudit homme va plonger dans la douleur tout ce qu'il aime! Chamillart! tu te repentiras quelque jour de cette obstination déraisonnable.
— Jamais, monsieur, jamais! Vous l'avez dit tout à l'heure : ce sont de ces maux qui n*empèchoat pas de goûter un soinmeil paisible.
— Insensé ! prépare- toi donc à dormir sur le tombeau de ta fille, s'écria Dreux en courant à Micheline, qui venait de s'évanouir.
Au milieu des émotions pénibles qui Taccablaient, Chamillart se vit obligé d'abandonner sa fille et ses amis épl<Nrés pour courir à Versailles, oà le roi l'attendait. Pour Ja première fois, il comprit avec amertume l'esclavage des gens de cour, auxquels l'étiquette ordonne de dévorer
lears chagrins pour remplir leurs mi^rables devoirs avec un visage composé» car le sourcil japitérien da prince devenait menaçant pour celui dont le fades trahissait les souffrances intérieures. Ce jour-là Dangeau , qui de sa vie n'avait éprouvé un chagrin de cœur , venait d'exciter Tadmiration du grand roi par des coups miraculeux. Le duc de Lauzun, le plus magnifique joueur de la cour , venait de perdre contre lui quatre mille écus. L'apparition du redoutable Chamillart ne troubla pas son assurance.
— Eh! mon cher, dit le roi, vous arrivei à propos. Ce diable de Dangeau nous traite comme des Impériaux. Je prétends lui faire rendre gorge , et vous serez de moi lié dans mon jeu.
Une partie du plus haut intérêt commença aussitôt. Chamillart et le roi se mirent d'un côté, Dangeau deTautre avec l'ambassadeur de Venise. Pendant longtemps la fortune parut favoriser l'heureux marquis ; mais Chamillart , par un coup hardi et imprévu , enchaîna la déesse mal intentionnée, en faisant douze pointssans céder le tapis à ses adversaires. Dangeau, échauffé par le jeu, demanda la revanche. Une nouvelle bataille s'engagea plus acharnée encore que la première ; mais le résultat en fut le même , parce que le roi déconcerta le marquis en le raillant sur une faute
légère. Après ane séaDce orageuse il se trouva que , Sa Majesté abaudonnant à son second les bénéfices gagnés, Cbamillart possédait environ mille loais d'or, c'est-à-dire vingt-quatre mille livres. Le père de Micheline, débarrassé par U des soucis domestiques qui le rendaient morose, retrouvant sa bonne contenance habituelle , prolongea les plaisirs du roi par une dissertation savante sur le billard ; et, dans un moment où Dangeau cherchait à soulever des objections contre ses théories, il se hasarda jusqu'à dire que, pour un joueur consommé , le carambolage était toujours possible. Dans ce temps, où le billard n'était pas encore arrivé au point de perfection qu'il atteignit de nos jours, c'était peut-être un paradoxe. Le roi , qui craignait le génie dans les princes et les gens de haute naissance , l'encouragea toujours lorsqu'il le trouva chez les hommes d'une condition assez médiocre pour ne pas porter d'ombrage à sa gloire. La témérité de Cbamillart lui plut singulièrement, et, afin de montrer qu'il aimait à récompenser le mérite en le mettant d'abord é l'épreuve, il plaça les trois billes en ligne droite sur la diagonale du billard et dit au conseiller :
— Si vous exécutez ce carambolage , je vous accorde un logis dans le château.
Tous les assistants ouvrirent des yeux où se
— 8oa—
lisaieiit Tenvie el le dépîc , ear l'appartemaa à Versailles ne se donnant qu'à de grands sAgnenrs, il fallait qne Chamillart reçAt, le jovr même de son installation, quelque charge impor tante dans les affaires on la cliaaibrB du roi. Oa verra bientôt quelles étaient les wes secrètes de Louis XIV sur le noureau fivori. Ghamillarty qai les ignorait encore, appela à son aide la sârelé de son bras, la justesse et la fixité de son coip d*œil ; puio, ajustant avec plus d'apprêt et de soa que d'ordinaire, il donna un coup d'une force nkeelleuseetsaramment calculée. Le bloc d'ivoire effleura la |)remière bille; et, décrivant un losange parfait comme s'il eût été doué d'întelligenee, vint mourir sur la seconde aux applaudissements de Sa Majesté. Chamillart venait de renverser tous les obstacles qui s'opposaient à sa fortune. Les ténèbres qui l'environnaient se dis< sipèrent tout à coup, et une route laiye, unie et droile comme les allées du parc, s'ofrità ses yeux éblouis.
Un murmure timide d'inquiétude et d'iflqnobation circula au loin dans les galeries.
— Que vat-il se passer demain? disaif-ou; un petit conseiller au parlementa reçu la promesse d'un logement à la cour!
— Est-ce qu'on en voudrait faire un marquis?
dmdwUHt d*nn aîr de mépris Dangeiiu, oaMiam «on origine beauceroone.
— Poer moi, Msurail mi gentilhomme de la ehambre, je ne loi céderais pas à moins d*un mil* HoB mon emploi dans la garde-robe; mais je ne pense pas qo*il aspire à monter d*un trait aussi
— Il aura quelque emploi dans les meubles.
— Silence! dit un homme bien informé, il MUS dépassera tous de la tète avant le soleil de demain.
— C'est un garçon charmant et d*un eicdlent caractère.
— il est certain qu'il jove dÎTÎnement le earam* bolage.
Giianiillart, sentant ses Toiles enflées et sa barque en bon chemin, s*élança dans son carrosse de louage avec la légèreté d'un courtisan. Il se frottait les mains; il gesticulait en frappant sur set poches qui regorgeaient d*or , et songeait ayec plaisir qu*il rapportait le bonheur et ta joie dans sn maîsoo. Pendant qu'il roulait sur le payé de Versailles, sa fannUd tenait on conciliahole pour aviser aux moyens de hii arracher le consentement au mariage. Dreux, qui ne s'était pas mis en colère trois fois dans sa vîe» poussé hors de son caractère, se démenût comme un diaUe et se perdait