‹ Mignard et RigaudChapitre 33 sur 38 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

envoyé devant un tribunal ponr avoir brisé les scellés cbez son oncle et dérobé comme un voleur les biens de ses cousins. Je ne pense pas que vous regrettiez Tacquisition d'un pareil gendre. Votre fille n*y gagnerait qu'une médiocre illustration, et sans doute de mauvais traitements. Je trou> verai un parti plus convenable parmi les jeunes gens de bonnes mœurs.

— Je demande pardon à Votre Majesté de rinterrompre : je ne puis lui cacher plus longtemps que la main de ma fille était accordée avant que j'eusse Thonneur de venir à Versailles. Je Tai promise au fils d'un simple président à mortier. Je n'ai jamais faussé ma parole , et je renoncerais à tout au monde plutôt que d'y manquer. On m'a bien dit qu'une alliance avec une grande famille était le moyen de consolider ma fortune ; mais la bienveillance de Votre Majesté ne me suffit-elle pas? Si je venais à la perdre par

, quelque faute, je la regretterais amèrement, quant aux emplois , aux richesses , je les abandonnerais sans un soupir.

— Voilà de fort bons sentiments; mais vous ne remarquez pas que vous sacrifiez votre fille.

— Sire, ma fille aime le jeune homme à qui je l'ai fiancée. Elle mourrait si on le lui dtaiu J'ai eu le loisir de m'en assurer, car ce

projet a soavent été contrarié par les événements.

— Votre conduite me parait si honorable que je n*ose plus insister. Mariez donc votre fille comme vous l'entendrez. Sera-ce bientôt?

— Hélas! sire, je n*en sais rien. Le père du jeune homme s*est mis en tête que son devoir Tobligeait à rompre ses engagements à cause de ma nouvelle position , et il montre un entêtement qui désespère nos enfants.

— C'est un homme étrange! En vérité, je le vois avec fierté , mon parlement a dans ses rangs des magistrats d'un noble caractère. Gomment appelez-vous ce président à mortier ?

— Il se nomme Dreux. Il est gentilhomme, et d'une race de gens fameux eu Normandie par leur intégrité.

— Et le jeune homme a-t-il quelque mérite?

— C'est un garçon honnête et studieux comme son père; il deviendra certainement un bon jurisconsulte.

— Ces pauvres enfants s'aiment donc bien ?

— A la folie, sire.

— Contez-moi l'histoire de ces amours si contrariées.

Chamillart fit le récit des fiançailles de Joseph et Micheline à leur naissance. Il raconta comment les jeunes gens avaient été élevés dans la persua-

sioD qu*il6 seraient unis; puis il en Tint à Taventnre du plaideur ruiné qui avait emporté la dot de Micheline; alors le roi, saisi d'admiration, frappa ses mains Tune contre Tautre en s*écriant :

— Il y avait de tels hommes près de moi , et je rignorais I

Enfin , lorsque le narrateur parla de ses efforts inutiles pour vaincre Tobstination de son ami; lorsqu'il avoua en rougissant les durs reproches que lui avait attirés sa ruse innocente et déjouée, Sa Majesté ne pût s'empêcher de rire en disant :

— Par ma foi ! les mariages manquent souvent; mais, à coup sûr, on n*en a jamais vu se rompre par de tels obstacles. Je veux essayer si je réussirai mieux que vous.

Le roi chercha parmi des papiers épars sur sa table.

— Tenez, poursuivit-il, le régiment d'infanterie de Bourgogne est vacant , nous allons renvoyer à M. Dreux le fils. Cela vaut neuf mille livres par an. Remplissez ce brevet.

Tandis que Ghamillart écrivait, le roi agita la sonnette.

— Faites préparer une ordonnance pour Paris , dit-il au gentilhomme de service.

Puis , après avoir signé le brevet. Sa Majesté ajouta :

— Je suis curleut de voir ce président Dreui. Ce doit être un original. Vous me le présenterei au sortir de la ehapelle.

Le soir venu, la foule brillante des courtisans jeta des regards ironiques sur un Jiomme vêtu de noir qui attendait la fin du salut , où Sa Majesté assistait quotidiennement depuis le mariage avec madame de Maintenon. Jamais on n*avait vu dans les galeries une silhouette si grave ni si magistrale. M. Dreux le père semblait une tache d*encre tombée sur un livre d'estampes. La vie du palais de justice est peu faite pour donner les façons de cour , et le président avait une roideur naturelle dans la démarche, qui s'accordait parfaitement avec son caractère tout d'une pièce et ses vertus antiques. C'était un personnage échappé des gravures d'Albert Durer, errant au milieu des figures contournées de Mignard. La fleur des gens adroits et des intrigants , qui connaissait les endroits où il convenait de se poster pour obtenir un mot du roi, regardait avec pitié cet homme primitif noyé dans la cohue des simples curieux. Bientôt les portes s'ouvrirent, et le monarque parut suivi des ducs et des ministres. Quel fut l'étonnement des empressés lorsqu'ils virent Chamillart faire du doigt un signe d'appel à l'homme du parlement; et lorsqu'ils entendirent le nom de cet étranger

prononcé par la i)oache royale avec un accent de doocenr et de bienveillance, comme si cette syllabe inconnue lui était familière !

— Eh bien ? monsieur Dreux , disait le roi ; me refuserez-vous à moi-même le consentement au mariage de votre fils avec mademoiselle de Chamillart? Votre conscience a-t-elle encore des scrupules ? parlez ; je suis résolu à vous en délivrer.

— Ah! sire, de nouveaux scrupules ressembleraient à uno demande ambitieuse. J*ai déjà plus que je ne mérite. Votre Majesté a levé toutes les difficultés, et si j'avais su que les choses dussent aller si loin , je n'aurais pas fait tant de résistance.*

— Je comprends : c'est encore votre conscience qui s'alarme de voir que cette résistance vous a valu une faveur. Il faut pourtant vous résigner, monsieur, à me laisser récompenser les honnêtes gens. J'ai des devoirs à remplir aussi bien que vous. Répondez donc franchement à une question que je vais vous faire : Si votre fils avait obtenu le régiment de Bourgogne d'autre façon que par M. de Chamillart, ou s'il lui était arrivé un héritage de neuf mille livres de rente, auriez-vous trouvé que ce fût assez pour rendre son mariage possible? Réfléchissez; Chamillart

est en belle position. Il peut s'allier à un due et douner ainsi le tabouret à sa fille » tandis que la femme de M. Dreux le fils ne sera point assise à la cour. Répondez avec votre sincérité habi* tuelle; je vous en prie, monsieur, et je vous le commande.

— Que sais-je, sire? Votre Majesté mlntimide singulièrement. Puis-je dire ce que j'aurais décidé?

— Vous hésitez ! je le vois : vous auriez encore trouvé rinégalité des fortunes trop grande.

— Arrêtez y sire ! En vérité, je ne sais. Peutêtre les seules prières de mon ami , les larmes de mon fils et de mademoiselle de Chamillart, que j'aime comme mon enfant, auraient-elles suffi pour m'attendrir.

— Non, monsieur, vous auriez résisté, j'en sois certain ; eu effet, il y a un abime entre vous et mon premier ministre; moi seul je puis le combler. Lorsqu'un secrétaire d'État marie sa fille, j'ai l'habitude d'ajouter cent mille livres à la dot. Cette fois , c'est au jeune homme que je les accorde. Il y a une place vacante parmi les femmes de la duchesse de Bourgogne ; votre bru la remplira. Je trouverai un emploi pour votre fils.

— Ah! combien je suis confus de tant de bonté!

— Voilà où V008 ont condoil cet honocor et cette obstÎDation cfaevalefesquest monsieur.

— Croyez, sire, que mon repentir...

•— Votre repentir! s*écria le roi en éclatant de rire; sur ma \ie ! vous êtes un homme unique, monsieur Dreux. Eh bien ! puisque tous regardei tout ceci comme une punition, a6n qa*elle soit plus sévère et qu'elle serve d'exemple, j y ajooterai une correction personnelle pour tous seul.

Le roi se tourna vers la cohorie dorée des ducs et ajouta :

— Messieurs , voici Tun des plus honnêtes geos et des plus dignes d'estime que j*aie jamais rencontrés. Ce serait dommage qu'il ne devint pas le chef d'une famille riche. C'est une belle recrue pour la noblesse ; je vous présente le marqw d$ Dteux. Demain son fils épousera la fille de M. de Chamiilart; ceux de vous qui honoreront la cérémonie de leur présence me feront plaisir. Il y aura le soir appartements et danse à cette occasion. Le jeune époux me sera présenté avant le tir. Au revoir , monsieur le marquis I

Le roi s'éloigna , laissant le marquis de Dreux stupéfait et accablé par une grêle de saints et de félicitations. Chamiilart , ivre de joie , entntoa son ami hors du château.

Les deux pères, en rentrant à Thôtel de Cha-

milltrt, rencontrèrent Joseph dans les escaliers.

— Vous yoilà donc , monsieur le drôle I s*écria Dreux d*un ton de colère. Je vous surprends en flagrant délit de désobéissance ; tous yenez voir Micheline malgré ma défense. Suivez-nous ; vous apprendrez que votre faiblesse et votre amour onl bouleversé la cour aujourd'hui.

^-^ Ne t'effraye pas, Joseph, dit Chamillart; les choses sont arrangées. Demain tu auras vingt ans et tu épouseras ma fille.

Il fallut user de précautions pour apprendre à Micheline tant d'heureuses nouvelles. Malgré les périphrases de son père, elle devina si prompte* ment son bonheur qu'avant la fin du discours on fat obligé d'avoir recours à tous les flacons de sels de la maison pour rappeler son âme prête à s'envoler par.excès de joie. Le lendemain les enfiints furent unis dans la cathédrale de Versailles et présentés atf roi et à madame de Maintenon. Le soir, ils dansèrent à la cour , et cette journée les paya amplement des chagrins et des traverses quïls avaient endurés.

Si cette histoire n'était pas véritable, nous la terminerions volontiers, comme les anciens contes, en disant que Joseph et Micheline furent toujours heureux , et qu'ils eurent une belle lignée d'enfants charmants , mais comme il est parlé de nos jeunes

époax dans les mémoires du temps, il n*esl pats inutile d*apprendre au lecteur ce qui suivit le mariage.

La petite fille de Louis XIV accorda son amitié à madame Dreux, qui passa toujours à la cour pour une femme aimable et sage. Joseph ne manquait ni d*esprit ni de savoir-faire. Il 'acheta par la suite, avec l'agrément de sa Majesté, la charge de grand mattre des cérémonies, que M.deBlinville lui céda pour 50,000 écus. Cet emploi important convenait à son caractère posé; aussi trouva-t-on généralement qu*il le remplissait en homme d'une haute ca[iacité. c Le roi, écrivait Saint-Simon, se servit du prétexte de cette charge pour faire entrer madame Dreux dans les carrosses et manger à la table de la duchesse de Bourgogne. »

L'extrême sévérité du noble écrivain pour les parvenus, qu'il appelle impitoyablement, dans ses Hémoires, des gens de peu, permet de trouver que ces expressions sont un peu dures; mais quand il serait vrai que le roi aurait eru devoir prendre un prétexte pour accorder une faveur à Micheline , cela prouverait du moins que Sa Majesté portait un vif intérêt à cette jeune dame et à son mari.

M. Dreux le père ne vint pas souvent à Yer

satlles. Il y gagna la réputaiion d'un censeur incommode et quelque peu brutal de sa langue. Cependant le roi Taccueillit toujours avec bonté. Les documents ne manquent pas sur Chamillart. L'histoire de son ministère n'est que trop fameuse. Sa puissance s'accrut encore prodigieusement. Au bout de deux ans, Barbezieux étant mort, le roi voulut que le portefeuille de la guerre fût joint à celui des finances, tant il avait d'estime pour Ghamillart. Malheureusement les guerres devinrent désastreuses et les finances s'épuisèrent. On vendit les grades et les décorations ; on essaya de toutes les ressources d'usage dans les temps mauvais. Du fond de son cabinet Louis XIV s'obstina longtemps à diriger les opérations militaires. Il retira le commandement de l'armée au maréchal de Yillars , le seul homme capable par ses talents de sauver l'État. Une succession effroyable de batailles perdues amena les étrangers et le prince Eugène à soixante lieues de la capitale. Les Français, nés malins, trouvant une heureuse compensation à tant de malheurs dans la rime du nom du ministre avec le mot billard , se consolèrent par des épigrammes. L'honnête Ghamillart offrit vingt fois sa démission, et' supplia le roi d'appeler aux affaires des tètes plus fortes que la sienne. Sa Majesté persista. Un jour

entre aotres, le ministre remit entre les mains du prince nne lettre pressante où il faisait un exposé des fautes et des accidents résultés de la multiplicité de ses occupations. Il terminait en conjurant Louis XIV de reprendre au moins le portefeuille de la guerre, s'il ne voulait voir le trône en danger. La lettre revint avec cette réponse en marge, écrite de la main royale :

— c Ëh bien ! nous périrons ensemble ! > Et peu 8*én fallut qu'ils n'y périssent en effet tous deux corps et biens*

Chamillart essuya pourtant une disgrâce par la suite ; mais il était alors immensément ridie, et il supporta ce malheur avec une philosophie qui édifia la cour. Il avait une seconde fille beaucoup plus jeune mais moins jolie que Micheline. Elle épousa le duc de Lafeuillade , dont notre ami Joseph avait triomphé non sans peine (i).

(1) On a TU longtemps à Thôtel da ministère de la goerre , ({uand le duc de Feltre en avait le portefeuille , un magnifique portrait de Chamillart par Rigaud. Le ministre croyait avoir le portrait de Louvois , et le montrait avec orgueil en disant : « Voilà mon modèle. » TJn connaisseur lui apprit que c'était Chamillart, et le portrait disparut ImmédiaCemeal. Nous ne savons pas ce qu'il est devenu, ni sUl fait partie du musée de Versailles.

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