PAUL PE HOSSET. — TOME II
mentales. Barbezieux, qui tenait le portefeuille de la guerre , semblait avoir hérité du génie de son père ; aussi Sa Majesté lui montrait-elle sonvent un visage maussade et le parti bien arrêté de le contrarier.Pont-Chartrain, ministre des finances, se mêlait d'avoir des idées à lui et de cherchera mériter la gloire de Colbert. Le roi songeait depuis longtemps à le remplacer. Il jeta les yeox sur Chamillart, dont le caractère modeste et simple promettait une docilité parfaite et le manque absolu de toute prétention à dérober une parcelle de lumière aux rayons du soleil. A cette époque , Saint-Simon , qui plongeait ses regards perçants au fond des replis du cœur royal, écrivit un soir dans ses Mémoires : c Chamillart plaisait à chacun par sa modestie, et le roi, qui Taimait fort d'ailleurs, le choisit à cause de sa médiocrité •même. >
En arrivant à Versailles le nouveau ministre, introduit près du souverain, n'hésita pas à avouer franchement à Sa Majesté son peu de connaissances en matières financières. Il assura qu'il se sentait effrayé devant cei,te tâche importante et difficile, et supplia le roi, tout en le remerciant de ses bontés, de lui donner d'abord quelque emploi moins élevé , pour y faire un apprentissage, sauf à reprendre le portefeuille plus tard» si oo
pensait encore à le lui offrir. Il était loin de se donter qu*en s'exécutant ainsi, les ordres du roi ne pouvaient que devenir plus pressants.
— Mon ami, lui dit Sa Majesté en souriant, cette méfiance de vous-même prouve votre sagesse; vous êtes novice , itiais moi j'ai vieilli sous le harnais. Vous êtes mon second au billard , je serai le vôtre dans les affaires; et si nous commettons des fautes t personne n'osera nous chercher querelle.
— Sire I résister encore à tant de bonté serait une ingratitude. J'accepte le portefeuille, et je me sens plus de hardiesse , puisque Votre Majesté me promet ses conseils.
— J'espère que notre besogne ne sera pas trop mauvaise. Il faut d'abord vous occuper de vous faire respecter à la cour. On vous aime , il est vrai ; mais ce n'est pas assez. Je vous donnerai cent mille livres de frais d'établissement. Ayez soin de prendre un train de maison honorable , et ne craignez pas de montrer un peu de luxe. Si quelqu'un s'avise de vous manquer, j'exige que vous m'en informiez sur rheure* Mon ministre, en pareil cas, c*est moi. Prenez un logement en ville pour votre famille. On dit que votre fille est jolie ; je m'occuperai d'elle.
Ghamillart ouvrait déjà la bouche pour apprendre à Sa Majesté que la main de Micheline
pas commans alors» prit la jeone fille à côté d'elle, et lui parla longtemps d*ane manière si obligeante qu'on s'en étonna. Micheline quitta le château vers minuit, Timagination remplie des petjts événements de la soirée. En regardant une dernière fois son miroir avant d*ôter sa robe de cour, elle aperçut un bouquet sur la cheminée. Joseph avait, à Paris, Thabitude de lui apporter des fleurs tous les jours ; le pauvre garçon était venu à Versailles déposer son offrande dans la chambre de sa maîtresse mondaine, et s'en était retourné le cœur gonflé ée douleur.
L'homme est un être casanier , qui se soustrait difficilement à l'influence du lieu. Voulez-vous l'arracher d'un certain cercle d'idées? ôtez-le de son logis et l'emmenez bien loin au milieu de figures étrangères. Vous le ferez ainsi vieillir en peu d'instants. Micheline s'était acclimatée déjà dans sa nouvelle vie, mais les fleurs apportées par Joseph lui rappelèrent sa chambre virginale, et réveillèrent son amour un moment distrait. Elle se mit au lit en soupirant, et s'endormit en prononçant le nom de son ami.
Si le lecteur s'intéresse à Joseph , il a conçu sans doute quelques craintes pour -le bonheur de cet honnête garçon. Il faut nous empresser de le rassurer. La fille de Chamillart se réveilla bien
décidée à tenter une démarche pour le succès de leurs amours.' Depuis le mauvais début de notre mère: Eve, on a toujours reproché aux femmes de nous pousser au mal; mais combien de fois n'en avons-nous pas reçu d'utiles conseils! Ce sexe est fertile en expédients , et nous ne savons pas tout ce qu'il a suggéré d'heureuses pensées aux hommes les plus habiles et les plus célèbres. Micheline entra dans le cabinet de travail de Ghamillart, et s'appnyant sur Tépaule de cet excellent père , elle lui dit à l'oreille :
— Est- ce que , nous ne trouverons pas un moyen de vaincre l'obstination de M. Dreux?
— Rassure-toi ; nous le forcerons bien de céder, car, s'il refuse de se rendre à la raison , nous lui enlèverons son fils.
— Il serait mieux de le persuader que de prendre un parti extrême; Joseph ne peut se marier sans le consentement de son père , et si je ne l'épouse pas le jour que nous aurons vingt ans, tous vos projets seront dérangés.
— Le persuader ! cela n'est pas facile.
— J'avais bien songé cette nuit à user d'un stratagème; mais je crains que vous ne l'approuviez pas.
— Parle toujours, mon enfant. Voyons ce stratagème que tu as inventé.
— nu —
— N«polimei-TOQS aller ches Yotre ami , deu jours atanlld moment fixé, lai dite que ygs non- ▼elles foDCtioDB surpassent yos talents et yos forces ; que tous avez itial réussi dans vos premiers travaux, et que tous êtes décidé à remettre votre démission entre les mains du roi? Il vous croirait retombé dans votre condition médiocre, et ne s'op|M)serait plus au mariage* Une fois unie à Joseph...
— Oûî-da! mais c*e8t un mensonge que tu me conseilles, et je n'ai pas coutume de mentir. Cependant j'y réfléchirai. La ruse ne serait pas bien criminelle. Ma cotiseience me permettra peut-être d'y avoir recours.
— Micheline fit -tant que son père consentit à essayer de cet expédient* Ghamillart se rendit chez M. Dreux le père, et Taborda en disant :
— Eh bien! mon ami, me voilà Groà-Jean comme devant. Mon règne est passé.
— 0 ciel ! une disgrâce!
— Non , mon ami , une retraite honorable. Je ne me sens pas né pour les hauts emplois ; je m'en acquitterais mal; j'ai déjà commis des fautes, et je vais prier le roi d'agréer ma démission. Je regrettais ma tranquille obscurité. La fortune s'était glissée entre nous pour nous désunir. Je suis bien persuadé que vous n'auriez pas persisté
— Ml —
dans vos refus de me donner votre Joseph pour ma fille; mais à présent les obstacles seront plus sûrement aplanis, nous deviendrons grands-pères bientôt, mon cher Dreux ; et s'il platt à Dieu, nous assisterons encore au mariage de nos petit»* enfants.
— Â quoi diable alle^vous penser? Occuponsr nous donc du présent. Le roi sera peut*étre mécontent de votre dégoût pour les- affaires. Vous a-t-il au moins indemnisé de vos frais d'établissement !
— Qu'aurai-je besoin d'indemnité, puisque les dépenses ne seront pas achevées?
-^ Votre bourse souffrira de ces dérangements.
— Que m'importe? Sa Majesté ne fera pas d'objections à ma retraite, et dans deux jours nous allons à la noce.
— Tout cela m'inquiète. Il est souvent plus dangereux de vouloir rompre avec les grandeurs que d'y prétendre.
— Ne craignez rien , mon ami» Parlons un i^ett de nos enfants : ils vont avoir vingt ans.
— C'est bien, c'est bien; je le sais. Songeons plutôt à votre position difficile.
— Nous les marions à Saint-Severin , sans bruit. Point de courtisans dans l'église; pas un carrosse à la porte? Je vous le dis tout bas : ces
nobles sont plos servîtes qa'on ne se Fima^ne. Us se croiraient tous perdus s'ils savaient que je marie ma fille sans les inviter.
— Gomment cela , puisque vous quittez le ministère?
— Je veux dire qu'ils se croiraient en danger si je demeurais aux affaires» mais je pars la tête libre et les mains nettes. Votre Joseph a-tnl toujours autant de tendresse pour ma fill^?
— Il Taime comme un démon.
— C'est que s'il ne l'aimait plus...
— Soyez tranquille.
— Ma fille raflbile de lui. Ces chers enfants! Je veux leur faire une pension de dix mille écus.
— Êtes* vous fou? Et de l'argent, où en trooverez-vous?
— Je plaisante. Ils demeureront avec moi, n'est-ce pas?
— Impossible , mon ami ; ne disiez-vous pas que votre retraite ferait tort à votre bourse ? Je les prendrai dans ma maison.
— Je vous avoue que je tiens beaucoup à les avoir chez moi. Vous ne pouvez me les disputer; mon hôlel est immense, et je leur donnerai quatre chevaux.
— Vertu Dieu! vous êtes malade, Ghamillart.
— Non , non. Je sais joyeux d'être libre et de faire la fortune de mon petit Joseph.
Les gens d'une grande loyauté , ayant peine à . concevoir qu*on puisse tromper son prochain, sont ordinairement crédules; cependant Chamillart s'était si mal acquitté de ses mensonges que Dreux le père conçut de légers doutes. Afin de les éclaircir, il s*en alla chez le duc de Yilleroi; de là chez M. de Lafeuillade, et ensuite chez Dangeau : partout les gens bien informés assuraient que Chamillart était plus en faveur que jamais. Ils citaient des mots gracieux de Sa Majesté , recueillis au petit lever, qui prouvaient incontestablement que Testime et Tamitié du roi étaient acquises au nouveau ministre. Chamillart était plus qu'un secrétaire d'État, c'était un favori. On conçoit que cette découverte dut inspirer à Dreux une légitime colère. Â son retour à Paris , le président écrivit la lettre suivante :
€ Pour la première fois, mon ami, depuis » trente ans que je vous connais, je vous ai vu hier employer le mensonge et la supercherie; et cela pour me faire manquer aux règles de conduite que l'honneur m'impose! C'est un crime que vous n'auriez jamais osé commettre avant d'être un courtisan. Je vois avec peine que l'atmosphère de corruption où vous vivez depuis peu
exerce déjà sur vous son ioflaence. Je me fiêlîeite pour Tavenir de votre fille qae la nooTelle de votre retraite soit une feusseté; maïs je ne sais si j*en dois être satisfait pour vous, car je commence à comprendre qu'il est difficile de conserver dans les grandeurs sa sincérité et sa bonne foi. Vous ne pouvez manquer de vous maintenir longtemps où vous êtes parvenu , puisque vous possédez à présent les qualités nécessaires à rhomme de cour. Cependant les gens habiles à tendre des pièges finissent souvent par se prendre à leurs propres filets , comme il arrive en cette occasion. Puissiez-vous en tirer une leçon et renoncer à pratiquer désormais la trahison! Je ne vous cacherai pas que* mon fils a la faiblesse d'être désolé que votre ruse n'ait pas réussi; mais Tamour trouble à tel point sa raison que je suis forcé de lui pardonner. Quand je pense à Tempire des passions sur la jeunesse, je sens combien il est heureux pour Joseph d'avoir le secours d'un père inébranlable ; mais j'éprouve aussi une tristesse profonde en voyant combien on a de peine à ne point s'écarter du sentier de l'honneur et de la droiture, t
Ces reproches sévères avaient d'abord rempli de confusion le loyal Ghamillart. Heureusement Micheline sut lui faire entendre que la ruse était
excusable dans raccoropliasefflent d*une bonne osovre , et que M. Dreui pouvait être bien plus jastement accusé de mauvaise foi, puisqu'il refusait son consentement à une alliance convenue depuis vingt ans. D'ailleurs elle pleura si fort que Fexcellent père perdit tout scrupule, et se creusa vainement la cervelle pour imaginer un meilleur stratagème.
Il était écrit que ce jour déciderait du sort de Micheline. Chamillart, après avoir soumis ses travaux au roi, trouva. Sa Majesté disposée à causer amicalement au coin du feu.
— Monsieur de Chamillart, lui dit-on d*un air mystérieux et confidentiel , j'ai à vous parler de choses qui vous intéressent. Parce que j*ai fait votre fortune, des ambitieux voudraient déji s'attacher à vous, afin de la partager. Ils ont jeté les yeux sur votre fille, qui est nubile et jolie. M. de Lafeuillade m'a fait sonder pour savoir s'il me serait agréable qu'il vous la demandât J'ai « répondu que cela ne me convenait pas. Comm% vous êtes novice à la cour, je vais vous apprendre mes motifs. Le d\ic est criblé de dettes; c'est un libertin et un dissipateur, qui veut se relever par une alliance d'argent. De plus, il court sur lui certains bruits qui ne sont pas à son avantage. S'il ne portait pas un grand nom, je l'aurais