TOME IT
cour. Ils ne s^abaissaient pas, comme les aotres, à caresser les ministres, ne se compromettaient dans aucune intrigue, et se vouaient uniquement au culte de la royauté. Être désigné pour accompagner Sa Majesté au tir ou à la promenade, présenter la canne et le chapeau, porter le bougeoir, faire la partie de reversi au petit jeu, donner la mie de pain aux carpes des bassins , figurer en Tircis dans les quadrilles, telle était leur vie. Gela datait de loin, aussi la courtisanerie leur était-elle passée dans le sang depuis trois ou quatre générations. Dans ces heureuses familles, les enfants naissaient avec le justaucorps à brevet et les franges au carrosse; leur premier mot était un bout-rimé , leur premier pas une courante, et leur premier hochet le collier des ordres de leur père.
Le duc de Gotlin, frère de Tévéque d*Orléans, est le type le plus complet de Fhomme de cour qui ait jamais existé , un modèle comme on n*en reverra plus, une perle du siècle des petits violons et des appartements. Sa mère Tavait conçu on jour quUl y avait eu médianoche au château et que le feu duc avait eu Thonneur d'offrir la camisole au coucher du roi.
Dès qu'il fut en âge de paraître à la cour, M. de Gotlin, qui avait de naissance les grandes
entrées» prit sa place dans la cohorte des satellites de Tastre royal , et qu'on appelait le pnr de la noblesse. Il se fit remarquer tout d'abord par son exactitude infatigable en même temps que par son peu d'ambition. Plaire au roi était le but de ses efforts; un mot gracieux était la seule récompense qu'il désirât. Sa politesse était extrême, au point qu'elle devint proverbiale et qu'elle prêta plus d'une fois à rire ; mais l'honorable duc ne voulut jamais croire que trop d'urbanité fût un ridicule ; et s'il n'eût pas craint d'être incivil pour ses contemporains, il leur aurait assez reproché de ne^ point assez suivre son exemple.
Lorsque Marly fut achevé , le roi , qui aimait beaucoup M. de Gollin , le désigna pour visiter en sa compagnie cette maison de plaisance. Gomme la place y manquait, Sa Majesté ne pouvait y mener qu'un petit nombre de personnes; c'était donc un grand honneur que d'être choisi , et on jugeait par là, comme par mille autres détails, de la bienveillance du roi. Le duc ayant été désigné pour tous les premiers Marly, le jour qu'on oublia de le nommer, il en reçut un crève-cœur si cruel , qu'il en pensa tomber malade. Le roi , ayant remarqué le lendemain sa profonde tristesse , s'informa s'il ne lui était rien arrivé de fâcheux. M. de Coilin n'osa pas avouer le motif de son
chagrin ; mais Tëvéque d*Orléao8 Tapprit en seerei à Louis XIV. Sa Majesté éuit flattée au fond de celte sensibilité, et promit, en considération de ce que le duc n*avait point d'emploi ni de part anx aiSaiires, de ne plus omettre son nom sur les listes. Depuis ce moment Coilin se vit appelé auprès du monarque dans toutes les parties de plaisir, les promenades et les chasses , et s'il n'eût partagé ces plaisirs avec bon nombre d'autres seigneurs, on aurait pu le regarder comme l'omlM^ du roi, tant il suivait de près Sa Majesté.
Saint-Simon, qui malheureusement n'a presque rien laissé sur cet homme intéressant, nous en raconte pourtant deux traits qui le peignent admirablement. Un ambassadeur l'étant allé voir, M. deCotlin voulut reconduire l'étranger jusqu'à la rue. Il se trouva que ce personnage, presque aussi poli que le duc lui-mtoe, fit mille façons pour résister à tant de déférence. Une lutte de civilité s'établit entre eux, et l'ambassadeur, voyant qu'il lui faudrait être vaincu à moins d'un parti violent, ferma au double tour la porte du vestibule, afin d'empêcher le duc d'aller plus loin. M. de Coilin, éperdu, ouvre une fenêtre des antichambres , et ne la trouvant pas fon élevée, il saute dans la rue, court an carrosse de l'étranger et s'y présente encore à temps pour le
salaer oDe dernière fois ayant qo*!! monte sur le marchepied.
— Eh! monsieur le duc, dit Fambassadear^ c*eet donc le diable qui vous a porté ici?
— C'est le respect que je vous dois, monsieur, répondit Cotlin, et pas autre chose.
— Mais TOUS avez déchiré vos chausses, hélas ! bon Dieu ! vous seriez- vous blessé?
— Kj prenez pas garde , je vous prie, il suffit que je vous aie rendu mes devoirs. Souvenez- ▼eus une autre fois de ne plus vous opposer à mes désirs.
M. de Goilin s'était démis le pouce en sautant par la fenêtre. Le roi, ayant su cette aventure , envoya son chirurgien Félix* Après un panse^ ment assez douloureux, le duc voulut faire bon* neur au praticien et le reconduire à son tour, malgré toutes les instances du monde, jusqu'aux escaliers. Ils se mirent tous deux à tirer, l'un par la clef, l'autre par la serrure, si bien que M. de Cotlin se démit de nouveau le pouce , et qu'il fallut procéder immédiatement à une seconde opération plus douloureuse que la première.
L'autre anecdote n'est pas moins singulière, et fait aussi connaître l'originalité du personnage.
Saint-Simon lui-même, en revenant de Fontainebleau , trouva sur la route un carrosse brisé :
c*éuil edoî de Cotlin. Le dac r^ardait à sa montre et frappait da pied avec impatience, tandis qu'on manvais charron de village raccommodait sa Yoitore. Le roi donnait le soir médianoche aux Toileries, et poor rien au monde M. de Cotlin n*àorait tooIo y manqoer. Saint- Simon s'arrêta, et offiît one place qui fat acceptée avec reconnaissance. Il y avait dans le carrosse qoatre personnes, madame de Saint-Simon ayant pris avec elle ses deux femmes de diambre. Lorsqo'il s'agit de se remettre en diemin, Cotlin s'aperçât qo'on voolaît laisser les deox fenmies dans le village ; il descendit aussitôt de la voitore :
— Votre carrosse est ao complet , monsieor le doc , dit-il à Saint-Simon , je vous gênerais» et je préfère rester.
— Ao contraire, noos serons plos à Taise, n*étant que trois personnes au lieu de qoatre.
— Vous plaisantez , sans doute. Croyez-voos qoe je souffrirais qu'où mit ces demoiselles i pied? Madame de Saint-Simon aurait besoin d'elles ce soir , et je serais cause d'une notable incommodité.
— Elle peut se passer de ces demoiselles pour aojourd'hoi.
— Je n'en crois rien , monsieur ; poisqoe
madame de Saint-Simon les emmène à Paris , c'est qu'elle désire les avoir ; cela est clair. Il m'est impossible d'accepter votre offre.
— Eh bien ! nous prendrons une des femmes et nous laisserons Tautre.
— Cela ne se peut pas. Si madame la duchesse ne voulait avoir que Tune de ses suivantes, vous n'en auriez pas deux dans la voiture.
— Montez toujours. En nous serrant un peu , nous tiendrons tous les cinq : mon carrosse est fort large.
— Â la bonne heure; j'y consens.
Pendant que M. de Goîlin montait , Saint-Simon
donna le mot à ses gens , qui fermèrent la portière derrière lui et partirent au grand trot sans les femmes de chambre. Aussitôt Coîlin , furieux de se voir ainsi trompé , sort à moitié son corps par Tune des ouvertures , et crie au cocher d'arrêter , ou qu'il va se jeter sous la roue. Le cocher, fidèle aux instructions , poursuivait sa route , et le duc se serait précipité en effet» si M. de Saint-Sinion ne l'eût retenu à bras-le-corps. Il fallut arrêter cependant pour prendre les deux femmes , et , quand les choses furent arrangées à la satisfaction de Coîlin , il fit à Saint-Simon des reproches fort sévères.
— Voici assurément , lui dit-il , l'un des plus
grands dangers que j'aie covms de ma vie; car, je voos le dédare sur rhonnenr, si tous ne m'aviez point cédé, je me serais infailliblement jeté du haut de la portière.
Par une bizarrerie de la nalure qu'on ne sai-* rait expliquer, Thomme le plus poli de l'univers avait un jeune frère dont le commerce était vilainement désagréable, (^ui ne se gênait pour personne , et faisait parade de son cynisme. Le chevalier de Coflin aurait trouvé moyen de gâter son beau nom autant que le duc Thonorait, si son humeur sauvage et ses goûts de mauvaise société ne l'eussent tenu le plus ordinairement éloigné de la cour. Gomme la vertu de la défunte duchesse de Goîlin était au-dessus du moindre soupçon, il fallait que le feu duc eût engendré ce dernier rejeton dans un jour à jamais néfaste, dans un moment de dégoût , à la suite de quelque atroce disgrâce, ou bien pendant une^ de ces heures funestes où l'esprit du mal se glisse dans Tâme la meilleure, où Thomme le mieux placé au plus beau des emplois se prend à douter de tout , et se demande ce qu'il est venu faire sur ce globe de misères. Lorsqu'on voit de ces étranges anomalies dans les familles, on en doit conclnre que les gens de qualité ne sauraient prendre trop de soin de ne jamais poser le pied dans la chambre à
coudiez de lents femmes, s'ils De se sentent pas parfaitement à Fëtat normal pour Tesprit conmie pour le corps. Il est impossible de savoir combien le doc de Goîlin s'est donné de peines inutiles à tâcher déformer le chevalier aux belles manières, à lui prêcher Tamour de la bonne compagnie ; il n'obtint en retour de ses avis et de son exemple que des sarcasmes, et de si méchants tours, que nous aurions honte de les raconter. Un seul suffira pour justifier notre répugnance.
Pendant la campagne de 167S, où Louis XIV assista en personne, M. de Goilin et son frère fu* rent logés dans une petite ville, par une dame qui les traita de son mieux. Quoique ce fût une simple bourgeoise, le duc se conduisit avec sa politesse accoutumée; il fit tant de chères à son hôtesse, et déploya si bien sa galanterie, que Ui dame n'eut pas le loisir de remarquer la difiGk'ence qui existait entre les deux frères. Le chevalier, d'ailleurs, ne se montra pas trop grossier, et ne commit d'autre faute que de se retirer dans sa chambre aussitôt après le souper, ce que le duc parvint à rejeter sur la fatigue du voyage. Le len-* demain, au momeot du départ, Gotlin ayant à payer de courtoisie peur deux personnes, se coqfendit en civilités et en offres de service, tandis que les carrosses de la cour défilaient, de sorte
que le ùen se mit en marche des derniers. Le dievalier, que ce retard avait impatienté» garda le silence durant trois heures , puis il s^écria tout à coup :
— Pardieul mon frère» il faut avouer que vos intarissables compliments sont quelquefois une infernale chose.
— Chevalier, répondit Gotlin, vous ne pouvez nier que la politesse soit une qualité; on n'en saurait donc trop avoir.
— Je vais vous prouver le contraire. Si vous vous étiez contenté ce matin de remercier votre hôtesse comme tout le monde, sans l'assomnier d*un déluge de phrases insignifiantes» nous ne serions pas à cette heure à la queue de la cour, k portée de mousquet des voitures des dames, et réduits au voisinage des chariots qui portent les marmitons.
— Cela prouve seulement que les autres n'ont pas eu pour leurs hôtes tous les égards qu'ils devaient.
— C'est-à-dire que, du caractère dont vous êtes, si l'usage général était de complimenier pendant une heure entière, vous y passeriez quatre heures. Mais, corbleu I cette fois je vous ai puni de votre damnée habitude de cérémonies.
— Comment cela? demanda le doc avec anxiété.
— Vous croyez sans doute avoir laissé de vous une brillante opinion chez la petite bourgeoise de ce matin ; eh bien ! je gage qu'à présent elle regarde ?os politesses comme une amère moquerie.
— Je ne vous comprends pas, chevalier.
— Vous allez me comprendre.
Alors le chevalier raconta , en se servant d'expressions révoltantes, qu'à Tinstant même où le duc versait à flots les paroles gracieuses, lui, se sentant pris d'un de ces misérables besoins auxquels la nature ne rougit pas d'assujettir les personnes les plus respectables, il était allé furtivement faire une grossière incongruité dans la chambre où M. de Gotlin avait coudié, de sorte que cette vilaine action ne pouvait manquer de lai être attribuée.
A cette nouvelle le duc poussa un cri de rage et fit arrêter son carrosse.
— Qu'on dételle un cheval et qu'on me le donne, s'écria-t-il hors de lui. Je veux retourner à franc étrier.
— £t que pensera le roi si vous n'êtes pas revenu pour l'instant du couvert et du petit coucher? observa malignement le chevalier.
Ce sera la première fois que tous anrei manqué de faire votre coar.
Dans cette affreuse alternative, le doc se fût arraché les cheveux s*il n'eût porté une permqoe pesant deux livres et demie.
— Nlmporte, ditril enfin» cédant au devoir le plus pressant , je ne puis supporter TinÛme soupçon qui va peser sur moi. Monsieur , je vous renie dès ce jour pour mon frère et ne veux plus avoir aucune relation avec vous.
-^ Allons ne vous fâchez pas : c'était ime plat* santerie. Je voulais seulement vous effirayer.
—Jurez-le , monsieur; jurez par votre salut, ou je ne vous croirai pas.
— Je vous le jure , monsieur le duc «par l'honneur de votre nom!
— Malheureux vous êtes indigne de le porter, ce nom que je voudrais pouvoir vous arracher.
— Eh! ne peut- on rire un peu e% être un CotUn?
— Ne riez jamais avec moi de la sorte, monsieur.
Le chevalier eut bien de la peine à persuader à son frère qu'il lui avait fait une fausse peur. Coflin , remoâté dans son carrosse, passa la plus triste journée du monde, regrettant à chaque instant de n'avoir pas été vérifier si cet horrible
conté n'ët»t pas une réalité. Le menu dés coartisans se divertît beaucoup de cette histoire , et le roi loi^méme en daigna soarire dans on mo« ment d'abandon; mais en résultat le chevalier n'y gagna que do mépris, tandis que le duc son frère prit une meilleure place dans Tesprit des daines. Ce n'est pas que M. de Cotlin fàt un homme à bonnes fortunes; il s'en faut bien. Le respect des convenances était trop puissant cbex lai pour le laisser franchir certaines limites qu'on ne dépasse guère sans que l'urbanité se trouve engagée dans une lutte fâcheuse avec la nature, si souvent gros^ère. Cotlin était trop bien avec le sexe entier pour recueillir des faveurs particulières; il savait se mettre tout d'abord en des termes excellents; mais au bout d'un mois il se trouvait au même point que le premier jour. 8a vie était onpréambule parfait, mais étemel. L'bonbrabledoc était d'ailleurs d'une complexion peu amoureuse. Les passions jettent trop de trouble dans l'âme pour laisser la liberté d'esprit nécessaire à l'homme de cour , et pour cette raison il s'en garda soigneusement. Cependant il parait certain que M. de Coîlin se sentit une fois blessé au coeur par les charmes d'une jeune veuve, héritière d'une grande maison de Bretagne, et dès l'instant que cette merveille fut opérée, on pou-
PAUL DE HU8SRT. — TOKE II. 32
Taitpfëdire, sans être niagîcien, que la dame aurait un jour à Versailles le tabouret de duchesse, pour peu qu'elle montrât d*habileté.
Ce fut dans ce même voyage en Hollande, ou le chevalier se conduisit si mal , que Coilin vit pour la première fois la marquise de Kei^oét k la portière d'un carrosse de la suite du roi. Le duc était à cheval dans ce moment avec d'autres personnes de qualité.
— Je ne sais si je rêve, dit-il en se frottant les yeux; mais je crois remarquer parmi les dames un visage que je ne connais pas.
— Il est étrange en effet , répondit un des aeî* gneurs, que le civil Cotlin puisse découvrir a la cour une figure qu'il n'ait pas-encore saluée. Je vais vous expliquer ce mystère. Cette jeune femme est la veuve d'un brave officier mort an service dans la manne. Elle est arrivée à Paris le jour même du départ de Sa Majesté ; et comme die est de bonne famille , elle a obtenu la permissioa de suivre la cour. On la dit coquette et de plus assez légère.
— Elle- est veuve! s'éoria Cotlin. Le ciel en soit loué!
— Eh! que veut dire cela? Est-ce que tous deviendriez amoureux? C'est l'occasion d'utiliser votre savoir-vivre. Je gage que vous n*osez pas
aborder celte dame et engager la conversatien. Allons » Cotlin , faites le beau ; la jolie veuve n^est pas méchante.
Celui qui parlait ainsi n'avait pas achevé, que M. de Gollin » portant la main à son chapeau , et se courbant avec assez de grâce, avait déjà placé son cheval près de la portière en débitant à la dame un lieu commun de galanterie. Il y demeura jusqu'au ^ir, de sorte qu'en arrivant à la couchée les railleurs furent obligés d'avouer que Goilin et la jeune veuve paraissaient être lés meilleurs amis du monde.
Le roi n'allait jamais à la guerre sans sa maison, qui ne s'élevait pas, en campagne, à moins de cinq mille personnes. Malgré les soins et Texactitude de M. de Cavoie le maréchal des logis, il arrivait souvent que tout n'était pas prêt au moment où la cour 4]uittait les carrosses. Un jour entre autres, après une marche forcée d'environ six lieues, on tomba au chàieau de Brisach, furieusement en désordre. Les logements nëtaient pas marqués; les marmitons ne trouvèrent que de mauvais fourneaux, et il n'y avait point d'appartement convenable pour le jeu , de sorte que Sa Majesté fut de mauvaise humeur, ce qui acheva de faire tourner les cervelles. Le roi ne pouvait dîner sans les dames, et comme elles n'avaient
pu eu le lonpt de s'habiller, elles asôslèrent au repss dans lean costumes de voyage. Celle noire forteresse de Brisach ressemblait à une prison; tons les cœurs étaient oppressés ; jamais on n*a* ▼ait encore senti à ce point les horreurs de la gnerre. Gotlin avait Tàme navrée de voir le plus grand monarque du monde en ce lugubre séjour; il faillit tomber à la renverse en apprenant que Mademoiselle, la cousine germaine du roi, n'avait point de rideaux à son lit!
— Nous serons plus heureux une autre fois, messieurs, dit Sa Majesté en sortant de table. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de nous coucher, et de partir dès neuf heures du maUn.
Ce puissant prince, en opposant une résignation héroïque aux coups de la fortune , rendit un peu de courage à la cour; mais chacun sentit, en se retirant sans avoir fait le brelan et le rêverai , combien il est pénible de voir les têtes couronnées payer de leur personne dans les occasions d'importance. CoHin , ayant eu l'honneur du bougeoir, quitta des derniers la chambre royale; il marchait parlessombresescaliersde la forteresse, et rêvait au triste spectale du coucher de Sa Majesté dans une chambre mal meublée, lorsqu'une dame éplorée se présenta devant lui: c'éuit la marquise de Keigoét.
*— Vous me voyez dans uoe craelle perplexité, moDsiear le duc , dit la dame : tout le monde est au lit depuis une heure , et je cherche mon logement sans pouvoir le trouver ; mon nom n'est écrit sur aucune porte. M. de Cavoie m'a évidemment ouMiée.
Gotlin tressaillit des pieds à la tête; Couie sa personne respira aussitôt Tempressement el le désir ardent d'être utile. C'était bien autre chose, cette fms, que rafiaire des deux femmes dé chambre!
— 0 cieli s'écria-t-il, si j'étais maréchal des logis, je ne survivrais pas à une pareille bévue.
— Il n'y aurait pas de quoi se tuer , répondit la marquise, flattée de ce langage chevaleresque.
— Je me tuerais pourtant, je vous assure; mais il ne s'agit pas de faire des suppositioas. Il faut qiie je vous tire de la peine où vous êtes. Demeurez un moment ici ; je vais cherdier Gavoie et vous l'amener.
Le duc poursuivit en vain le maréchal des logis par tout le château, Gavoie , ayant. perdu la tramontane , s'était allé loger en ville. H. dé Gotlin s'en revint seul et au désespoir.
— Voilà qui devient plaisant, dit la jeune veuve prenant gaiement son malheur. Il paraît
que je Tais passer la nnil dans les escaliers. Sî je connaissais quelque dame, j*irais lui demander asile; mais je suis nouvelle à la cour...
— Je ne Yms donc qu'un parti , madame ; c*est que TOUS acceptiez mon logement.
— Et vous? dit la marquise avec embarras.
— Ne vous inquiétez pas de moi, je ferai comme je pourrai.
Arrivés à Tapparteroent du duc, on ne trouva qu'une pièce, précédée d'une antichambre.
— Le logis n'est pas brillant, reprit Gollin; mais au moins vous serez chez vous.
— Et mes femmes que je n'ai pu retrouver! s'écria la dame avec effroi; je vais mourir de peur, seule dans cette chambre avec des murs si épais et une fenêtre en meurtrière. Encore si la porte pouvait se fermer! mais la serrure même paratt en mauvais état.
— Pauvre dame ! répéta plusieurs fois le duc.
— Et où irez-vous? demanda k marquise.
— Je n'en sais vraiment rien. Mon frère le cardinal n'est pas du voyage.
— Vous contenteriez- vous de cette antichambre?
— Je m'y trouverais parÊiitement ; mais je crains de vous gêner.
— Ce n'est pas la ce qu'il faut craindre , car
YOtre voisinage, me s^ait d'an grand secours contre la pear; mais... '
— Je comprends, madame : les convenances, le soin de votre réputation me font un devoir...
Coilin allait prendre congé , si la jeune veuve n*eût ajouté :
— Cependant on n*est pas tous les jours à la guerre...
— La terrible chose que la guerre!
— Et je pense. que le désordre qui règne à la cour aujourd'hui sera aux yeux du monde une excuse suffisante.
— J'aimerais mieux coucher au milieu des bois que de vous exposer au moindre soupçon.
— Je me ferais scrupule de vous renvoyer à une pareille heure, monsieur le duc, et puis, décidément, je ne suis point tranquille dans ce séjour affreux. Vous m'obligerez en restant auprès de moi.
— Il ne m'est plus permis d'hésiter, madame ; je dormirai sur une chaise , dans l'antichambre.
— C'est cela, demain nous conterons simplement ce qui arrive, et j'espère que personne n'y pourra rien trouver à blâmer.
— Le premier qui s'en aviserait aurait afifoire à moi.
— Monsksor le duc, je n acceptes voire sacrifice qu*à une condition , c*est qae tous prendra un des matelas de mon lit pour dormir à terre.
— Une chaise me suffira, je tous assure.
— J*eiige que YOtts acceptiez le matelas.
Le duc fit une longue résistance; mais la marquise rayant menacé de retourtier par les escaliers, il fallut bien se résigner. Les préparatifs du coucher se firent gaiement. CotHn dot à cetie aventure bizarre d*arriver subitement à une sorte dMntimité comme il a*en avait jamais èa avec
aucune femme.
-^Singulière chose que la guerre! murmuraitil pendant que son valet de chambre raccommodait le lit de la jeune dame. Qui pourrait jamais prévoir de pareils événements?
Le matelas étant disposé avec le manteau du noble duc, M. de Coflin souhaita le bonsoir à la marquise et se retira dans l'antichambre. Il y était à peine depuis dix minutes iorsquHl entendit des plaintes. Il s'approcha de la porte avec inquiétude.
— Mon Dieu I que je suis donc malheureuse aujourd'hui ! disait la jeune veuve.
— ^ Qu'arrive-t-il encore? qu'avez-vous, madame , au nom du ciel?
— Le sort a juré que je ne pourrais me coucher
de la nuit II faaâra que j'y renonce si vous ne venei à mon aide.
Gotlin ouvril la porte. La marquise remit à la hâte sa gorgeretle , mais non pas assez promptement pour cacber aux yeux du duc empressé des épaules magnifiquement blanches ; quant à ses bras, qui étaient les plus ronds du monde , elle ne songea pas à les couvrir. En voyant ce négligé galant et tant de beautés à demi voilées , le noble seigneur éprouvait un trouble extraordinaire dont il ne pouvait se rendre compte.
— * Je ne réussirai jamais à dter ma robe , dit la dame en riant; il y «a par derrière une agrafié que je ne puis atteindre ; ces robes à queues sont fort incommodes, et je ne peux pas non plus dormir ainsi tout habillée.
Le duc » ayant détaché Tagrafe rebelle , aperçut on dos charmant et son trouble s*en accrut bien davantage. La pensée lui vint de poser ses lèvres sur une peau plus douce que le velours qui la couvrait; cette étrange tentation lui inspira une terreur profonde : il avait été sur le point de perdre le respect pour une femme de qualité! Rappelant à lui sa* fermeté, Coilin retrouva bientôt le sentiment de ses devoirs, et triompha de Tesprit du mal dont le sonlBe avait pénétré un moment dans son Ame.
— ÉtonoaDte chose que la gaerre! dil-il encore en jetant malgré lai sur les charmes de la marquise un r^prd dont il s'avouait l'îndiscnétion.
— Moucher duc, reprit la dame en souriant, promettes-moi que, dans le récit que tous ferez demain , cette circonstance ne sera pas mentionnée. Lesmédiantes.languessauraientrinterpréttf fort mal pour ma réputation.
— Tranquillisez-Tous, madame; je jure sur mon honneur de n'en jamais parler, et vous reconnattrez que je suis un homme discret, auquel on peut se fier.
— Je n'en doute pas.
Quoique son ministère ne fût plus nécessaire, Gollin attendait , sans pouvoir se décider à sortir. La marquise avait dénoué ses cheveux pour les enfermer dans un mouchoir dont elle se faisait une coiffe de noit. Le duc , transporté d'admiration, eut Vidée de se jeter aux genoux de la dame pour lui avouer son amour; mais il comprit heureusement qu'une déclaration si grave ne devait point se faire dans un pareil moment. Il y avait alors trop de séducteurs qui abusaient le beau sexe par des offres trompeuses, et pour rien au monde il n'aurait risqué d'être confondu avec ces hommes sans conscience. Cependant la mar-
qoise ne loi disant pas de se retirer, il demeurait à la contempler en silence , dans une irrésolution pénible. Il serait sans doute encore dans cetle cruelle position si Ton n*eût frappé à la prt»mière porte en criant d'ouvrir de la part du roi.
— Je suis perdue ! s'écria madame de Kergoet.
— Perdue! et pourquoi donc?
— Si on découvre que je suis ici, on croira que nous n'avions pas Tintention de le dire.
— Madame, je ne suis pas de ces gens dont la loyauté puisse être soupçonnée. Rassurez- TOUS : je prends tout sur moi.
Goilin passa sans bruit dans l'antichambre et ouvrit au messager du roi : c'était Guitry, le grand maître de la garde-robe.
— Monsieur le duc, dii-il, le prince de Coudé vient d'envoyer au roi quatre prisonniers de qualité. Sa Majesté, ne sachant où les loger, vous prie d'en recevoir uu pour cette nuit, M. le comte de VanËrskom, seigneur hollandais; mais que vois-je? Que signifient ce désordre et ce matelas à terre?
— Ce n'est rien, Guitry, c'est une sottise de Cavoie ; je vous conterai cela demain.
Guitry promena autour de lui des regards de défiance et sortità regret pour conduire les autres prisonniers.
— Monsieur» dit le duc à son hôte, je sois désespéré de ne ponvoir tous offrir mon lit. Une impérieuse nécessité m*a déjà forcé de le donner à une dame ; il ne me reste plut que ce matdas, et je TOUS le cède de tout mon cœur.
— Monsieur, répondit le prisonnier, qui était aussi d'une politesse obséquieuse , jamais je ne consentirai à vous en priver. Je dormirai sur cette chaise.
— Oh ! monsieur, je ne me coucherai pas de la nuit , plutôt que de vous voir aussi mal à votre aise.
— Ni moi , je vous assure, à moins que vous ne consentiez à partager le matelas avec moi.
— Je vous gênerais. Il est trop étroit pour deux personnes.
— Alors gardez-le pour vous seul , je vous en supplie.
— Monsieur, c'est impossible. Je préfère le partager, puisque vous le voulez absolument.
Us sëtendireot dans leurs manteaux et se couchèrent côte à côte; mais, à force de se reealer Tun Tautre , pour laisser plus de place , ils finirent par s'endormir sur le plancher, avec le matelas entièrement libre entre eux deux.
Pendant ce temps-là Guitry avait porté aux jeunes gens de messieurs les ordinaires du roi une étrange nouvelle : Coîlin était en bonne fortune !
Il a?ail reçu le messager sur le seuil de sa porte sans laisser pénéirer à rintériear, et le prisonnier devait être couché dans la première pièce. Il fal-> lait qu*ilyeùtune dame dans la seconde chambre. On fit des guides chaudes de cette aventure, et, à force d*en jaser, on résolut de s'assurer de la vérité; mais comment s'introduire dans Tappartement d*un due, sans risquer de s'attirer une mauvaise affaire?
— * Un revenant seul en a le droit , dit M. de Guitry.
— Un revenant! Voilà le moyen trouvé, s'écrièrent les jeunes gens. Tout est permis aux liabitants de l'autre monde. L'âme d'un ancien prisonnier pourrait fort bien errer dans celte forteresse ; que l'un de nous se déguise en esprit et se glisse dans le logis de GolHn.
— Mais il faudrait ouvrir la porte sans bruit.
— EUle tient à peine sur ses gonds.
*« Je propose un expédient, dit un des genlildiommes. Nous voici quinze réunis. Prenons toutes les clefs de nos chambres; il s'en trouvera bien une qui entrera dans la serrure.
— Et qui fera le rôle du fantôme?
— Il faut que ce soit un duc , afin que, s'il en résulte une querelle, aucune objection ne soit élevée sur la qualité des combattants.