‹ Mignard et RigaudChapitre 36 sur 38 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Le duc de Rochefort fut choisi. On l'affabld d*an drap, on lui blanchit te yisage , et on loi mit une torche à la main. La serrure fut bienlét ouverte, et le revenant s'étant introduit, les gentilshommes se retirèrent doucement.

M. de Goflin se réveilla dès que la lumière frappa son visage, tandis que son compagnon de lit, qui s'était battu rudement la veille, demeura plongé dans un sommeil profond. A cette e£frapnte apparition, le premier mouvement de Goflin fut de saisir un pistolet et de coucher en joue le fantôme. Il allait tirer et envoyer le faux esprit dans la tombe si M. de Rochefort , avec on admirable sang-froid, n*eût imaginé de faire un grand salut. Goîliu pensa aussitôt qu'uneâme si honnête devait appartenir à un seigneur de l'ancienne cour fameuse par les belles manières. Il déposa son arme, et, sMnclinant à son tour devant le fantôme , il lui demanda ce qu'il pouvait pour son service. Rochefort , craignant d'être reconnu s'il parlait, jugea prudent de garder le silence el fit signe au duc de le suivre.

— Je suis à vos ordres, répondit M. de Gotlin avec sa civilité habituelle; veuillei passer devant et me montrer le chemin.

Le fantôme parcourut au hasard les corridors du château. Il avait acquis la certitude que

Cotlio n*élaii pas en bonne fortune » et ne savait où conduire son homme ni comment mettre fin à cette promenade. 11 imagina d'éteindre son flambeau , et il rinclînait déjà pour ipettre le pied sur la flamme lorsque le duc le pria fort poliment d'arrêter.

— Permettez-moi de vous faire une observation , dit Gotlin. Je présume que c*est ici le lieu où Ton vous a enseveli , et que vous désirez être porté en terre sainte.

L'esprit fit un signe de tête alBrmatif.

— Eh bien I je serais fort en peine demain pour retrouver la place , si vous me laissiez dans l'obscurité. Veuillez, si cela ne vous gêne point, me prêter cette torche; elle me servira du même coup à regagner mon logement. Excusez-moi , je vous prie; c'est le désir. de vous être agréable qui me fait commettre cette indiscrétion, et je présume que la lumière ne vous est pas absolument nécessaire.

M. de Rochefort donna le flambeau.

— A présent , reprit Gotlin , vous pouvez compter sur mon zèle à vous satisfaire. Avant de quitter ce château , je ferai chercher votre corps et dire une messe pour votre repos. Je suis flatté de l'honneur que vous m'avez fait de me choisir pour cet emploi ; c'est une marque d'estime à

iaqaelie je suis eitrémemeQt sensible, et vous pouvez me tenir pour votre très-humble seryîtear.

Le duc prit congé du fantôme le plas civilement du monde et retourna se coucher, laissant Rocbefort dans les escaliers, où il pensa se rompre le cou et demeura une grande heure sans retrouver son chemin.

Malgré toute sa diligence, Goflin arriva le lendemain au lever du roi comme l'histoire du revenant venait d'être racontée.

— Ehl venez donc, mon cher Goflin, dit Sa Majesté. Un étrange soupçon a plané sar tous hier. On vous accusait d'avoir mené à mal une de nos dames, de Tavoir entraînée jusque dans votre chambre pour la nuit.

— Il parait, répondit le duc, que la calomnie n*a pas perdu son temps ce matin ?

— L'accusation était si terrible que les moti& en sont sortis de leurs tombeaux; mais ils n'ont pas trouvé sujet de vous faire un reproche. Ditesnous à présent ce que vous cachiez avec tant de mystère au fond de votre chambre.

Goilin conta tout ce qui était arrivé avec une bonne foi que personne n'osa mettre en doute; puis il se tourna vers le grand maréchal des logis , qui était présent , et , le regardant avec Tair de rintérét et de la pitié , il ajouta :

— Mon ptuvre Gavaie, je suis au dësespoir d'èlre ooDtraiat 4e dire à Sa Majesté la faaie que voas avei commise hier; mais voas devez eom* prendre que rhonnear me fait un devoir de ne rîeii taire.

— Nous pardonnerons à €avoie, reprit le roi; maÎB il fant que je tous félicite, monsieur de Gottin, du bonheur que vous avez de jouir d^une excellente réputation. & la marquise de Kergoét avait Accepté la chambre de quelque mauvais su* jet» coflune Lauzun ou M. de Guicfae, jamais on n'aarait voulu croire que les choses se fussent aufisi bien passées. Voilà ce que c'est, messieurs, qu*une vie exemplaire. Les apparences trompeuses ne sont funestes qu'aux gens suspects à bon droit. Madame de Kergoét n'a rten à craindre de la médisance.

— Je Tespère , dût Gotlin ; car si Votre Majesté vent bien m'en donner l'autorisation et que la marquise accueille favorablement l'offre de ma main, je l'épouserai au retour du voyage.

—Ah ! vous en êtes donc devenu amoureux cette nuit?

. — Sire , je l'étais avant cette aventune.

— Eh bien! je vous donne carte blanche.

Le premier mariage qui fut célébré à la fia de la campagne fut celui du duc de Gotlin et de la

marquise de Kergoel. A la conduite un peo l^ère de la jeune veuve, oo pourrait penser qu'elle a donné des soucis à son mari. Ce serait une grande erreur. En recevant un nom illustre et le tabouret, elle comprit toute la gravité de sa position et n*eut jamais Tidée de faire une tache à ce nom si estimé. Il ne faut pas croire non plus qu'avec sa politesse extrême M. de Goilin fût un homme privé d'énergie et de volonté, incapable de guider une femme sans expérience à travers les écneils d'une cour. Avant la fin de cette même campagne où il devint amoureux de la marquise, il eut occasion de montrer son caractère sous une lace qu'on ne connaissait pas encore.

Autant M. de Gotlin avait de courtoisie pour ceux qui restaient en de bons termes avec lui, autant, lorsqu'on s'avisait de lui manquer, il se montrait prompt à la vengeance et difficile dans la réparation de l'insulte. Il n'est pas étonnant que, dan^ le pays le plus civilisé de l'univers, un long temps se soit écoulé sans qu'il se rencontrât une circonstance où le noble duc fût contraint de dépouiller sa bienveillante urbanité pour l'implacable fureur d'un lion en courroux. Cependant, un beau jour, le monde eut tout à coup cet effirayant spectacle.

C'était le soir de Ja prise de Mons. Le mare-

dial des logis n'avait commis, cette fois, aucune erreur, et si chacun eût pris son parti des petits désagréments inévitables en temps de guerre , il ne serait rien arrivé de f&cheux ; mais M. de Gréqui, trouvant mal commode le logement qu'on lui avait donné, s'en alla délibérément en choisir un autre à sa convenance, et, sans égards pour rinscription à la craie , qui portait ces mots : < M. le duc de Gotlin, i Fimprudent s'établit dans l'appartement du noble seigneur, en se disant sans doute : c Gotlin est un homme si poli, qu'on n'a pas à craindre de le mettre en colère. >

Si M. de Gréqui s'y était pris civilement, et s'il avait seulement témoigné le désir de faire un échange , Gotlin serait plutôt allé dormir à la belle étoile que de répondre par un refus ; mais en voyant qu'on s'était permis de traiter aussi légèrement un homme de sa qualité, il se sentit transporté d'indignation. Il courut à l'appartement du maréchal de Gréqui , le frère de l'usurpateur, et qui , ayant un commandement à l'armée, était magnifiquement logé. Il trouva ce logis encore vacant, et en prit possession; puis il posta ses valets à la porte , le pistolet au poing, en leur ordonnant de massacrer quiconque voudrait forcer le passage.

Le maréchal ne tarda pas à paraître.

— MoDsieor» lai cria GotUn, votre firère s^est insolemment établi cbei moi ; je vous conseille de loi donner une semonce, car si voos prenei parti pour lai, le sang va couler ici, je vous en avertis.

— Ehl ne vous fléchez pas si fort, répondit le maréchal; noas ne nous égorgerons pas pour si peu, mon cher Goflin. Gardez mon logement, si vous voulez ; je vous promets de gronder comme il fout mon frère.

— Ge n*est pas assez, monsieur, ce n'est pas assez; il me faudra encore des excuses, et cela en public, on bien je porterai plainte au roi; et si on ne me rend pas justice, il y aura entre nous une guerre éternelle à ce sujet. Nous verrons si Sa Majesté souffrira que le désordre se renouvelle chaque soir.

— Allons, dormez tranquille, Coflin; tout s'arrangera.

Le lendemain le différend fut soumis au roi, qui approuva Gotlin en tous points , et fit à M. de Gréqui des reproches fort durs. L'accommodement entre les deux seigneurs ne se fit pas sans beancoap de peine , et ne serait jamais arrivé i bien sans Tentremise de Sa Majesté. Gelte affiiire donna la plus haute idée de la fermeté de Goîlin , et lui gagna davantage Tamitié da

monarque. Depuis ce jour on ne plaisanta plus autanl sur la civilité du noble duc, qui n'en demeura pas moins Thomme le plus poli de France et de Navarre.

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