TOME II
gean n'eiistaît pas. La natare, après ravoir mis aa jour, s^étant aperçue qu'elle u'ayait rien fait, pria sans doute la fortune de s'occuper de Toavrage qu'elle venait de manquer afin qu'on pût affirmer plus tard que Dangeau avait été quelque chose.
C'était un homme obligeant, pourvu qu'il ne lui en coûtât rien; prêtant volontiers de l'argent à ceux qu'il savait en état de le lui rembourser; et , s'il versifiait avec facilité, du moins ses vers étaient exécrables. Cependant cette déplorable facilité lui valut un appartement à Versailles. Dangeau sollicitait depuis longtemps cette faveur : or, un jour que le roi se sentait de bonne hu~ meur, il assembla quelques rimes bizarres, et dit au marquis que, s'il les remplissait convenablement en moins de cinq minutes , il y aurait un logement pour lui dans le château. Sans doute Louis XIV s'exagérait la difficulté du bout rimé en général; toujours est-il que Dangeau gagna la gageure. A quelque temps de là, il acheta une charge de lecteur du roi. Ces lecteurs étaient sans fonction ; mais ils avaient les petites entrées, dont le marquis usa avec tant d'assiduité, que Sa Majesté le récompensa en lui donnant un régiment. 11 céda le régiment pour le gouvernement de Tonraine, et la Touraine ne fut pas la plus mal gou-
vernée des provinces, paisqne le gouvernear o*y mit pas les pieds de sa vie. Bientôt rainitié du grand roi valut au marquis le collier de Tordre, puis la grande maîtrise de Saint^Lazare. Ce fut alors que Dangeau pensa perdre la tête en se voyant devenu un grand seigneur. Il parut tout ehamarré de cordons et de ridicules, la cour pouffa de rire à ses dépens. Il épousa la nièce du cardinal de Furstemberg , jeune fille adorable et belle , qui , après avoir pleuré pour ne point se marier avec ce marquis grotesque, fut forcée de céder au roi. Elle resta miraculeusement sage et fidèle à un mari qui réunissait toutes les qualités nécessaires au George Dandîn accompli. Qu'on ose dire que Dangeau n'était pas Tenfant gâté du sort !
Parvenu ainsi à la fortune et à des honneurs que des hommes du plus grand mérite s'efforçaient en vain d'obtenir , je ne vois pas ce qui aurait pu l'empêcher de se croire un aigle. De petit visiteur obscur, faisant antichambre chez les muses, qu'il avait été jadis, le marquis voulut devenir un personnage ayant les grandes entrées au Parnasse. Il témoigna le désir de faire partie des deux académies, et personne n'y trouva à redire. Ses titres étaient des compliments rimes plus ou moins ingénieux, des madrigaux insipides
el une élocation fiidle autant qoe banale. On ladmit, sans doute aussi parce qu'il professait peu d*estime pour les ouvrages de Corneille, parce qu'il préférait Chapelain à Racan , CoUetet à Despréaux, et Pradon à Racine, surtout parce qu'il montrait une admiration à nulle autre pareille pour ce grand M. de Pelisson, historiographe du roi. — Mais comment il s'introduisit dans l'académie des sciences , c'est là un mystère que je né puis expliquer. Si c'eât été son frère l'abbé de Dangeau , à la bonne heure : celui-là inventa le jeu historique des rois de France, absolument semblable à celui de Foie. Il faut donc que le marquis se soit emparé des titres scientifiques de son frère, ou bien qu'on Tait choisi parce que ce fut lui qui enseigna à Sa Majesté et aux enfants ce jeu vraiment utile et agréable.
Une fois académicien , quel meilleur emploi de ses loisirs et de ses talents pouvait-il faire que d'écrire le journal des événements de la cour? Assurément, Dangeau , placé près du monarque, reçu chez toutes les dames, chevalier d'honneur de la Dau(^ine, semblait en position de tout connaître, et ce journal avait mille chances d*offrir un intérêt puissant et varié. C'est que vous croyez peut-être que le marquis, ainsi debout aux meilleurs lieux de la cour, était au courant des
moindres intrigues? — Point. On en savait làdessus plus que lui à Quimper-Corentin. — C'est qu'alors il laissait les futilité» à d'autres, et qu'il ne notait que les ressorts secrets des grands évé^ uements {politiques? — Encore Inen moins : il n'en est pas question. Le dernier des laquais était mieux instruit.
A voir. le journal du marquis, vous prendriez la cour licencieuse et magnifique du grand roi pour celle d'un petit duc allemand ; vous croiriez que tout le monde y est sage, rangé et compassé comme Dangeau luinnéme. Choisissez au hasard une date* historique marquée par quelque affaire d'importance, et ouvrez le journal : vous trouverez que le roi alla tirer, que monseigneur (le Dauphin) se promena dans ses jardins, que le soir il y eut appartement, ou comédie française.
Tout le monde sait comment Saint-Simon raconte le mariage secret du roi et de madame de Maintenon. Ne vous imaginez pas que vous en saurez les détails par Dangeau. Ouvrez l'un de ses indigestes in-4^ à la date de ce mariage singulier : voici ce que vous lirez :
c Ce matin , monseigneur tiea dans le grand {Mire malgré la pluie. Madame la Dauphine obtint du roi que, lorsqu'elle dînerait seule, les maîtres d'hôtel porteraient le bâton devant ses viandes..
— Le roi ne sortit point à cause dd manvais temps. >
On aurait tort de croire que ce journal soit inutile. G*est par lui que nous savons que le Dauphin, l'élève de Bossuet, ce prince qui donnait de si belles espérances, passait sa vie à courre le loup tout le jour, et que, pour occuper son esprit après ces exercices royaux, il jouait, trois lieures durant, à mon chien n*aime point in oi, avec les dames. Il avait alors passé trente ans.
L'envie ne manque pas à Dangeau de laisser des détails. Ce qu'il connaît, il le relate, dât la répétition en venir cent fois de suite. Vous pouvei faire le relevé du chiffre exact des médecines que la Dauphine prenait sans cesse ; et ne croyei pas que le chevalier d'honneur vous fasse grftce de l'effet produit sur les entrailles de la princesse, car cela, Dangeau était à portée de s'en instruire comme il faut.
Si vous désirez savoir combien le roi fit de passes heureuses en jouant à la bague , ou cornbien il enleva de têtes en carton dans la course à cheval, vous le saurez au plus juste. Vous apprendrez combien de coups de fusil furent tirés, combien de faisans mis à bas; à quelle heure Sa Majesté s'en alla voler (c'est-à-dire faire voler des éperviers).
Je sais sûr que vous ne lirez pas sans intérêt la relation d'une chasse à courre au lièvre et en calèches! Voyez-vous toutes les dames, dans les lourdes voitures d'alors , courant à brides abattues par les allées de la forêt de Fontainebleau après an pauvre lièvre que les chiens pourchassent? Voilà la bête féroce. Tout le monde regarde. — Où donc est-elle? — Un chien Ta mangée. Il n*en reste plus que les oreilles. Tout le plaisir est gâté.
J'aurais mieux aimé que la roue de Tun des coches passât sur le corps du gibier tandis qu'on le cherchait au loin.
Vous ferez un soupir en lisant cette phrase sur Tan des hommes qui ont élevé notre littérature à son plus haut point :
f Ce matin on m'a dit que le bonhomme Ck>rneille était mort. Il avait été fameux par ses comédies. »
Le bof^mme n'était donc plus fameux, au dire de Dangeau l'académicien !
Le marquis ne renonce pas absolument au plaisir de faire quelques réflexions, comme on voit. Pour apprécier parfaitement la finesse de son esprit, il faut lire l'article suivant, qui est l'un des plus complets et celui où l'homme se trouve le plus entièrement.
c Le roi nous dit en sortant de U dapelk : li y a des appartemenia vacants à Versailles ; il ne tiendrait qa'à oioi de les remplir « car on me sollicite assez de les donner. — Ce qui nous fil penser que le roi était importuné de demandes d*apprtements. »
La princesse de Gonti, fille de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière, était belle, aimable et romanesque, autant que sa mère; c*était une de ces jeunes femmes comme on n*en retroufe plus dans les cours. Elle était un peu légère, et de ses petites aventures on aurait pu faire on ouvrage fort amusant. Dangeau parle d'elle tons les jours de sa vie ; mais c'est pour en dire chaque fois : < Madame la princesse de Gonti se promena dans les jardins avec monseigneur. > ËUe faisait bien autre chose que se promener dans les jardins; mais ce n*est point Dangeau qu'eiie en informait.
Tout le monde sait ce qui arriva un soir à M. de La Feuillade dans une me détournée de Paris. Le maréchal avait été chargé par le roi de suivre les princes de Gonti, qui faisaient la débauche au cabaret, et de rendre compte de remploi de leur temps. La Feuillade , déguisé en bourgeois, suit par les rues les princes et leurs amis. Il les voit justement entrer là où on craignait qu^ils
n*a11as8ent. L'espion est reconnu. On feint de le prendre pour un passant importun, et on lui donne des coups de bâton. G*est un scandale dont toute la cour est en émoi. Les lettres et mémoires du temps en sont remplis. Lisez un peu Dangeau*
c II paraît que les princes de Conti eurent quelques mots avec M. de La Feuillade; mais le roi les accorda. •
Il aurait pu être mieux instruit. Cependant vous allez voir que ce n*est pas toujours par ignorance que le marquis reste muet comme un poisson. €e8 mêmes princes de Conti, étant en Hongrie, 'S*avisèrent d*écrire à leurs amis des plaisanteries sanglantes contre le roi , ses mattresses et ses bâtards. La police secrète intercepta les lettres, et un matin , le roi sortit furieux et bouleversé de son cabinet, ne sachant sur qui faire tomber sa colère. Le hasard lui fit voir un valet qui mangeait à la dérobée un biscuit contre un buffet. Il tombe sur ce malheureux a coups de canne et Taccable d'injures au milieu de la stupéfaction de la cour. Certes, Dangeau avait beau jeu pour essayer d'animer son journal. L'anecdote était connue et jetée dans le domaine public; mais l'âme du marquis, unie comme les plaines maussades de la Beauce, sa patrie, avait été trop cruellement navrée du manque de dignité
de la majesté royale; et sans donle, aa momem de prendre la plume, Dangeau , se sentani firémîr cThorrear jusqu'à la racine de sa perruque , se résolut à garder un silence prudent.
Venons -en maintenant aux affaires d*État. Louis XIV avait cela de bon qu'il savait se faire respecter. Je dis lui , parce que la France , c'était le roi. La république de Gènes s'étant avisée de manquer à notro pavillon, une flotte fut expédiée, qui bombarda si vertement la ville, que la moitié s'en trouva mise par tenre. Le doge, forcé de venir en personne faire des excuses au roi, essaya, par tous les moyens en son pouvoir, d'éviter ce rude affront. Il voulait bien s'bumilier dans le particulier, mais non en audience solennelle. Rien ne put vaincra l'obstination du monarqne : la veille du jour où l'orgueil des Génois eut tant à souffirtr, voyei ce que nous apprend le journal :
c II paraît que le doge avait quelque affiiire pressée à dire au roi ce matin , car il fut admis des premiers au lever, et parla avant que Sa Majesté eût mis la chemise. »
Pour le coup, si j'avais tenu Dangeau , je Faorais secoué par les épaules en lui disant :
— Ah! pour Dieu! laisse 14 cette chemise; conte-nous les angoisses de cet honnête doge; répèle-nous ses prières et ses raisons.
filais jaarais perda mes peines comme le doge. La seigneurie de Venise alarmée et désireuse de gagner les bonnes grâces d'un prince si redoutable , envoya à Sa Majesté des compliments et des présents. Le marquis veut bien nous informer de Tarrivée des ambassadeurs; mais il ajoute :
c C'était sans doute pour quelque chose relative à leur commerce, i
Bien obligé , monsieur de Dangeau ! Thistoire heureusement nous apprend ce dont il s'agissait. Il aurait pu au moins nous dire que parmi les présents envoyés au roi, se trouvaient les trois tableaux de Salvator Rosa, que notre Musée possède encore.
Salvator Rosa? des tableaux? qu'est-ce que cela? a sans doute dit Dangeau d'un air de mépris, et il aura préféré mentionner la partie de reversi de Sa Majesté. Lisez un peu l'article unique du i«r août 1688.
c On a su d'Angleterre que le roi et la reine ont fait conduire le prince de Galles au château de Richmont. Le prince et la princesse de Danemark n'ont point voulu assister aux couches de la reine. On n'en comprend pas bien la raison, i Pardon » cher marquis ! c'est-à-dire que vous seul n'y comprenez rien. La princesse de Dane* mark se séparait de son père Jacques II , parce
qu'elle Toyaîl qu'il allait perdice le trône ( comme cela arriva quatre mois plus tard) ; elle s'unissait contre lui à l'autre fille du roi , femme de Guillaume d'Orange. Dans le moment où vous assuriez qu'on ne comprenait pas ce qui se pas* sait, d'Avaux, ambassadeur en Hollande, écrivait lettre sur lettre à Louis XIV pour lui apprendre les détails de la révolution qui se brassait, comme disait Saint-Simon. L'béritier du trône, était transporté à Ricfamont, ^ans la crainte d'un coup de main. Bon Dangeau ! — Mais laissons cela. •*— On ne se douterait pas qu'il y a tout un roman plein de tristes sentiments dans cet article consigné au journal, le 17 mai 1688 :
< Pendant que mademoiselle deGuéméné était dans l'abbaye de la Trinité deCaen, elle avait pris quelques engagements avec son cousin le colute de Flex. Sa famille, qui n'approuvait pas ce mariage , l'a fait revenir ici et l'a donnée au comte de Jarnac, lieutenant du roi en Xaintonge. — Ce mariage-là s'est fait fort secrète» menl et avant que personne en ait ouï parler. >
Mademoiselle de Guéméné était une jeune per^ sonne douce, rêveuse et charmante, qui, sans lire en cachette les œuvres de la Scudéry, avait résolu tout bas, dans sa petite cervelle, de n'épouser qu'un beau et aimable garçon. Dangeau
igQoraifqa^il y eût dans la noblesse des femmes de cette sorte. Le comte de Flex, ayant une* jolie figure et de Tesprit, plut tout d'abord à sa cousine. Son uniforme des chevau-légers était gracieux» et comme il venait souvent chez madame de Guéméné , qu'il s'entretenait fort longtemps avec la jeune fille , qu'il portait son éventail à la comédie, et qu'il lui ofifrail des bouquets, ces deux enfants devinrent éperdument amoureux Ton de l'autre. Ils étaient trop jeunes et trop naïfs pour dissimuler leur tendresse. A la première question qu'on adressa au petit cousin , il avoua tout franchement qu'il adorait mademoiselle de Guéméné. Or le pauvre garçon n'avait point de fortune ; il était cadet et n'avait pas échappé sans peine aux persécutions de ses parents, qui voulaient faire de lui un évéque. Le troisième fils, plus sage , était de robe.
Les Guéméné entrèrent en grande consultation. Cette famille ne manquait pas de prélats prenant du ubac, ni de vieilles femmes fardées. On décida unanimement que le cousin serait renvoyé à son r^iment, et que la porte de l'hôtel lui serait fermée pour un temps. La jeune fille eut les yeux rouges tous les matins; mais on ne s*en embarrassa guère. Cependant, comme sa tante lui demandait un jour si elle n'épouserait
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pas voloniien mi neveo de M. de Belle^Me, die fiépondit tout doucement qv^elle monmit pintêt. On s^aperçvt aussi que de Flex passait quelquefois à cheyal deyant Thôtel , et que la coasioe soulevait alors les rideaux de sa fenêtre. Il Mlait prendre un parti. La petite fut enToyée brusquement au couvent de la Trinité, àCaen.
Le comte de Flex vint 4 bout de séduire une femme de madame de Guéméné. Il fit dérober par cette femme une des lettres que la mère écrivait à la fille. Le voilà parti pour Caen, et parvenant jusqu'à sa maîtresse à Taide de cette épttre pleine de sévèms conseils. A peine ces amants se voient-ils qu'ils oublient tout et se jettent dans les bras Tun de Tautre, en présence de la supérieure épouvantée. Ils se jurent une fidé* Uté étemelle en pleurant d'une façon si cruelle, que Tabbesse , toudiée , essuie ses lieuses pan» pières.
Malheureusement la famille, informée de cette escapade , résolut d'en finir. On choisit pour mari à la pauvre fille M. de Jamac. C'était un militaire distingué, à peine âgé de cinquante ans. Il avait reçu un beau coup de feu au passage du Rhin et deux belles balafres au si^ du Luxembourg. Il était veuf de mademoiselle de Gréqui , dont il lui restait des enfants, et sa for-
tase éldl codsidérable. Oa dressa d'avance les articles du contrat, el on remplit soigneosemeiM ké formalitéâ nécessaires , de sorte* qu'il ne manquait plna que la présence de la jeune fiiJe. Le cœtir de la petite battit bien violemment lorsqu'on la tira de son couvent pour Tamener à Versailles, car on ne lui avait pas appris ce qui Vj attendait.
Quand les oncles assemblés lui déclarèrent d'un ton impérieux qu'il allait sur l'heure ^signer un contrat et aller aussitôt à l'église, elle devint ptte comme ude morte, et répondit, avec plus de lefineté qu'on n'en pouvait attendre d'une fille si jeune, qu'eUe ne signerait pas. Mais, hélas! madame de Guéméné, plus habile que cette famille orgueilleuse, embrassa sa fille avec ieudresse, ea la suppliant d'obéir. La petite crut se sacrifier an bonheur de sa mère, dont les larfpies venaient de la vaincre. Elle épousa le comte de lamae, et partit pour l'AngouiEN^.
Trois mois après ceJa, le petit de Flex fut tué par la mousqueterie ailemande, sous les murailles de Namur. Il mourut en prononçant le nom de sa cousine. Vers 4692 on donnait pour amant à madame de Jarnac un riche corsaire malouain , d'humeur querelleuse. Ce n'est pas Darigeau qui mentionne cette particularité.
Si je disais au lecteur bënéTole, affiuli par la prose du compassé marquis, que dans un coin de cet amas de notes on trouve une horrible histoire, il croirait sans doute qu'on veut le mystifier.
— Eh quoi ! 8*écnefttit-il, Dangeau, cet homme heureux dont l'existence fut toute d'apparat; Dangeau ! cet être sans cœur et sans passion, qui n'a jamais eu d'autre contrariété que d'arriver cinq minutes trop tard au petit lever, d'autre crainte que celle causée par l'aspect du sourcil royal ! vous voudriez me faire croire qu'il a pu consigner dans son pitoyable registre un fait intéressant et dramatique I cela ne se peut pas.
Je conviens avec le lecteur que la chose est invraisemblable, mais il faut s'entendre : la catastrophe dont parle le marquis est racontée d'une façon polie et ingénieusement courtisanesque , dans le style employé pour discuter une quettion vétilleuse d'étiquette. C'est au point ^u'il m'a fallu m'y reprendre à trois fois pour deviner le sens véritable et débarrasser la réalité de son enveloppe fleurie, car M. de JDangeau , seul au monde, a su donner au récit d'une persécution cruelle des formes moelleuses; lui seul a su parler d'un suicide avec une grâce aimable et forcer le squelette menaçant de la mort à se couvrir
— Mode rabass pour tendre le jarrel dans une sara^ bande.
Dangeau voyait le beau côté des choses et ne perdait pas un temps précieux à se désoler des maux qui ne frappaient point la noblesse; etqu'importe, je vous prie, qu*un homme de peu meure misérable , pourvu que le roi sourie après avoir mis les cheveux, pourvu que le prince du sang, chargé d'offirir la chemise , s'acquitte convenablement de cette heureuse fonction ; pourvu que le petit jeu commence à heure ûxe, et (}u*on ne fasse pas attendre la serviette ; pourvu qu on ne se trompe pas à la répétition du ballet , et que les maîtresses sachent inspirer au prince une douce gaieté ; qu'importe si le populaire est décimé par la disette ou ruiné par des guerres fastueuses et inutiles? Lui, Dangeau, s'apitoyer sur les misères du menu peuple! verser des lawaes pour quelque prisonnier réduit au désespoir , ou s'attendrir en nous contant le malheur d'un condamné I et où voulez-vous, s'il vous plait, qu'il trouve le temps de traiter les affaires sérieuseis s'il descend à ces détails? On l'attend là-bas pour régler un protocole, décider de Tordre d'un dîner, et fixer Tinstant où il conviendra de donner le signal aux vingt-quatre violons. Ne faut-il pas d'ailleurs qu'il réserve ses pleurs pour
•le joar où quelque erreur déplontUe serai oom» mise dans le oérémoDial , pour le jour où le mm* ichal des loj^s , perdani la tête, oabUera de retenir, dans un voyage de la cour., un appartement pour le marquis de Dangeau ? Le leeienr avouera que le bourgeois dont la fin malheureuse fut mentionnée dans le journal doit encore être fier de passer à la postérité par ces pages immortelles, au prix de sa vie et de tous ses biens, quoique Dangeau sache trop son monde pour nous dire le^iom de ce roturier. Voici l'histoire en deux mots:
Un graveur nommé Perrot, qui gagnait péiHblement de quoi nounrir sa femme et trois en^nts,. s'avisa un jour de faire une image allégorique «contre la Montespan , où le personnage du rot ne se trouvait pas. Il se vendit sons main cinq mille exemplaires de cette gravure, et Paris en Alt inondé. Perrot, enhardi par ce succès, ne travailla plus que dans le genre satirique. Ses dessins contre la cour étaient fort goûtés de h ville. L'auteur gagna dans ce commerce dange* reux une petite fortune. Cependant la Montespan, d'humeur vindicative , ayant eu connaissance des rires de la bourgeoisie, montra au roi l'image qui la tournait en ridicule , et le lieutenant de police fut prié de rechercher le coupable. On le
(rt>inra, et, san's forme de procès, on le mit à la Bastille» Perret resta enfermé six ans. Sa famille -perdit son temps et ses démarches à demander sa nise en liberté jusqu'au moment où Louis XIV Rangea de maîtresse. Mademoiselle de Fontanges «yant bien voulu dire un mot en faveur du prîfionnîer, on consentit à donner Tordre de son élargissement. Perrot, dégoûté des épigrammesau burin , ne songeait plus qu*à jouir paisiblement de sa fortune , lorsqu'il eut le malheur de se griser avec des amis dans un cabaret où on chanta des couplets contre la cour. La police , qui surveillait le graveur, Tarrèta une seconde fois. La chanson ayant été considérée comme une récidive, on le remit à la Bastille, toujours sans forme de procès, et en lui disant que ee serait pour la vie. Le désespoir s'empara de ce malheureux. Il fit plusieurs tentatives inutiles d'évasion. On le jeta dans un cachot affreux. Un matin son geôlier le trouva pendu par sa cravate aux barreaux d'une meurtrière. Or, dans ce bon temps, les biens des suicidés étaient confisqués au profit du roi qui, le plus ordinairement, en faisait présent à un favori ou à une maîtresse. Ce fut à la Dauphine qu'on donna la fortune du graveur. Les gens noirs, la plume sur l'oreille, arrivèrent un matin dans la famille désolée du pauvre Perrot. Ils s'em-
parèrent de l'aident, vendirent la maison et les meubles, et donnèrent à la veuve et aux enfants la permission, de par le roi, d*aller mourir de faim où ils voudraient.— Ce qu'ils firent en effet. La bru de Louis XIV en eut quelques rubans de plus, et Dangeau écrivit dans son journal cette phrase que le lecteur n'aurait sans doute pas comprise si je n'avais commencé par lui conter les malheurs du graveur Perrot :
€ Aujourd'hui le roi a donné à madame la Dauphine un homme qui s'est tué lui-même. Elle espère en tirer beaucoup d*argent. i
Ceci couronne l'œuvre. Je n'ai vraiment paseo le courage de pousser plus avant la lecture du journal de la cour, et je terminerai là mes réflexions sur le marquis de Dangeau, auquel je ne veux pas penser davantage.