‹ Mignard et RigaudChapitre 37 sur 38 · ET SON JOURNAL · texte numérisé non relu

ET SON JOURNAL

Lorsque M. Courcillon deDangeao, gentilhomme beauceron , reçut du ciel et de sa femme le présent d'un fils, qu'on appela Philippe » il ne se doutait guère que cet enfant deviendrait un jour Tami du plus grand des rois, Tun des riches favoris de la cour, membre de deux académies. Ce n*est pas que le jeune Philippe de Dangeau ne montrât de bonne heure les qualités nécessaires à un gentilhomme bien né. Les dames de Nogent-le-Rotrou lui trouvaient assez bonne mioe et la tournure passable. Le précepteur , à qui son père avait donné la table et six livres par mois, lui avait appris, sans trop de peine, à lire, écrire

et compter, avant quil eût atteint quinze ans; mais nombre de hobereaux avaient la jambe aussi bien faite que lui , plus d'argent en poche et des amis plus puissants. Rien n'annonçait donc que la fortune dût se prendre pour lui d'un caprice de si longue durée qu'on pourrait l'appeler une passion ; car cet homme heureux a réussi dans tout ce qu'il a entrepris, sans que le sort lui laissât le temps de désirer. Il s'avisa un jour de faire quelques vers dans lesquels montagne rimait souvent avec campagne , et le fils de M. Dangeau fut aussitôt remarqué , admiré , prôné par toute la famille des Gourcillon. On décida qu'un garçon si spirituel ne pouvait rester enfoui dans une province, et qu'on se cotiserait pour lui fournir un joli trousseau et quelques écus pour aller à Paris. On se figurait, avec cette incroyable présomption des provinciaux, que le jeune homme se ferait , dès son arrivée , remarquer de tout ce qui était riche et puissant à la cour.

Dangeau monta donc dans le carrosse de Doiture de Chartres, muni d'un bel habit, de vieilles dentelles rajustées, d'une somme assez ronde, et d'une grosse montre d'argent que son père lui donna en disant : — Mon fils, si tu viens à te trouver à court d^espèces, tu vendras ce bijou.

Gomme les Gourcillon ne tenaient à personne

de coosîdënible, le voyageur réoonnot bientôt que les recommandations de famille ne loi seraient d'aucun appui à Paris. Sans doute il se disposait à retourner dans son pays, lorsque le hasard, son meilleur ami, lui fit faire la connaissance du poète Benserade, comme lui amant heureux des Muses, et sachant aussi garder avec les neuf Sœurs sa dignité de gentilhomme. Benserade était né pour sympathiser avec Dangeau. Il le présenta cha madame de Lavallière. L'étoile des Courcillon y amena le roî , qui se prit d'amitié pour le Beauceron et Fadn^it dans son intimité avec les Yardes, les Lauzun et autres jeunes cavaliers aimables. Personne ne savait aussi bien que Dangeau rire complaisamment des mots du roi , bons ou niaii* vais; personne ne possédait mieux que lui ce qu'on nomme de l'usage. Jamais ce courtisan, vraiment poli, ne sut ce que c'est qu'un sot, nn bavard , un homme ennuyeux, ridicule, prétentieux ou affecté. Il n'avait pas d'yeux pour les défauts des autres, et, si on se moqua souvent de lui, jamais du moins il n'eut un ennemi; jamais il n'excita la colère, la haine, ni l'amour, rarement l'envie. Le roi n'avait pas horreur de l'esprit; mais il l'aimait de loin, et il détestait l'esprit offensif : aussi Dangeau ne lui donna-i-il jamais d ombrage.

Son incapacité absolue pour tout emploi et sa nullité 6rent sa fortune; et lorsqu'on pense qu*il resta toute sa vie près du roi sansjamaisavoirà craindre une disgrâce ou même une boutade de mauvaise humeur» on est tenté d'admirer cette servilité héroïque. Il aurait peut-être passé pour un homme au-dessus du médiocre, sans les mémoires des contemporains et surtout sans son Journal.

Le plus habile, le plus heureux et le plus in« tègre joueur de la cour était le marquis de Dangeau» Jamais il ne se mettait à une table de jeu sans se lever les mains pleines. Les dés étaient pour lui obstinément, et semblaient se rire des autres. Il gagna tout d'abord 200,000 éeos, dont il se servit plus tard pour acheter la charge de premier gentilhomme de la Dauphine à M. de Richelieu, qui s'était ruiné les cartes à la main. L'amour et les intrigues sont de dangereux écueils à la cour. Un amoureux néglige ses devoirs, perd son assiduité, s'abandonne à d'affreuses distractions : Dangeau sut se garder de l'amour. Les bonnes fortunes exposent à des inimitiés, à des duels, et compromettent la position d'un favori ; Dangeau était trop sensé pour avoir la moindre bonne* fortune. Il se maria deux fois suv le conseil et le choix du roi. En un mot. Dan-

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