SUS LA MORT DE SA SŒUR, FRANÇOYSE BELOT
Elégie
Rien, rien que d'inconstant tout ce grand Ciel n'enserre
Dans le rond spacieux de toute nostre Terre,
Rien n'est si bon, si beau, si grand, ne si parfait,
Qu'avec le temps goulu l'on ne voye desfait,
Que l'efroyable mort d'une hideuse face
Sans pitié meurdrissant de ses dards ne desface î
Maint s'esbat aujourd'huy et vit joyeux et saiu
^e sachant point, helas ! qu'il doibt mourir demain!
Maint s'égaye au matin à qui le soir apreste
Desjà quelque malheur pendant dessus teste.sa
L'homme est tant malheureux, tant, qu'il n'a rien de seur
Durant ses ans si cours, sinon que le malheur.
Charles, tu le congnois, par le sort pitoyable
De ta sœur, que la mort fièrement imployable
Ha fait ployer au joug de ses trop justes loix,
Dont elle assubjectisttous les hommes, sans choix,
Et dont elle a ta sœur hors du monde ravie
Presqu'avant qu'elle ait sçeu que c'estoit de la vie.
Jà le Soleil couchant se panchoit contre-val,
Quand avec son mary passant sus un cheval.
Une rivière à gué, mais, mais trop peu craintive,
Desjà se promectant joiier sus l'autre rive.
Par ne sçay quel hazard tomba dans le plus creux
D'Huygne, le pire, helas! des fleuves mal-heureux,
Huygne qui désormais fera vivre son onde
Pour avoir faict mourir une clarté du monde.
Lors son man,' cuydant la sauver du danger,
Soudain ne craignit point dedans Peau se plonger.
Se bazardant ainsi par mesme destinée
Voir sa vie et la sienne en mesme heure finée ;
En vain lors il taschoit entre ses bras trouver.
En vain sus l'eau flottant il taschoit de sauver
Celle qui desjà morte entre les eaux perdue
Kestoit au gouffre bas d'une fosse estendue ;
En vain depuis frappé d'une extresme douleur.
En vain se tourmentant d'un si piteux mal-heur,
Eschappé du danger, il pleuroit la misère,
Et la cruelle mort de son espouse chère.
Qui dormoit ce pendant au plus creux de l'eau ; mais
C'estoit du somme dont on n'esveille jamais !
Toutesfois à l'entour d'elle mille Nayades,
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L'un s'excuse dessus la peine Alors qu'il faut vestir les armes, Cettui-cy pris de crainte vaine, Tremble au moindre bruit des alarmes; L'autre de la terre venu.
Ayant tout terrestre le corps, Kst tousjours après ses trésors, Et dans ses terres retenu.
S'il faut faire l'expérience
])es dits d'une sainte doctrine,
Ou bien avoir la couguoissance
De nostre parole divine,
Tout cela nous est desplaisant;
Ou nous disons tous d'une voix
Que ces trop rigoureuses loix
Nous chargent d'un faix trop pesant,
Ou bien que l'homme est trop fragile Et ha l'humanité trop grande Pour faire ce que l'Evangile Tant étroittement luy commande.
Ainsi soubz nos pieds abattu Nous voyons mourir tout bon heur, Et cuidans sauver nostre honneur Nous faisons de vice vertu.
Aujourd'huy toutes choses bonnes Meurent, et pas un ne se treuve Vivant en toutes les personnes, Qui soyt bon amy à l'épreuve; C'est à qui mieux déguisera Son parler faussement menteur.
Et qui d'un visage flatteur Son eompaignon retrompera.
S'il faut besongner de la plume, Nous ne brouillons plus que des songes, Tant est desjà nostre coustume Abreuvée en foies mensonges ; Brief, ce n'est rien que vanité Des beaux actes que nous faisons, Et des propos que nous disons Ce n'est rien moins que vérité.
J'ay quelquefoys en ma jeunesse Passé par la flame amoureuse, Flatté des yeux d'une maistresse, Qui dans sa prison langoureuse M'esclavoit d'un aveugle soin :
Mon papier remply de mes criz, Et de mes plus mignards écriz N'en sera que trop bon tesmoin ;
Mais je voy bien que cette rage N'est tousjours en la fantaisie, Kaclant desjà de mon courage Cette trop douce frénésie. Ainsi guidant plus sagement Les dons que j'espère des Dieux, Bientost je puisse faire mieux.
Pour contenter ton jugement,
Allors j'auray bonne asseurance Que les doux travaux de ma Muse Vi^Tont, quand desjà nostre France En ces erreurs ne la refuse ; Et lors, mon Devin, je diray Plus haut les vices de nos ans, A tes vertus les opposans.
Tes vertus que je publieray.
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La pensaus resveiller de leurs douces aubades ,
En chantant s'es<rayoieut d'avoir un si bon heur
Que voir leurs clairs palais honorez de l'honneur
Dont la terre autrefois (mais or' deshonorée)
Pour l'avoyr dessus elle, en estoit honorée.
Helas ! Nymphes des eaux, vostrc chant ne peut pas,
Voz dances ni voz sautz dccevoyr sou trcspas !
Aussi vous le voyez : desjà sa mort certaine
Vous étonne les yeux : jà vostre maison plaine
De lamentz et soupirs, convertist voz doux chantz
En trop funèbres sons, et en sanglotz trenchantz ;
Jà desjà soubslevans sa teste apesantie,
Las ! vous tâchez en vain de luy rendre la vie,
He ! vous tâchez trop tard luy donner guarison
En la poussant dehors vostre humide prison.
Las! il falloit plus tost, paresseuses Kayades,
Jecter dessus son coiids voz piteuses œillades,
Et fendant de vos eaux le fil d'un viste cours,
Plus tost, las ! il falloit venir à son secours !
Allez, allez pleurer vostre faute trop grande ;
Ainsi vostre grand Dieu, lymphes, vous le commande,
Et veut que tesmoiguez jusqu'à mil et mil ans,
En tristesse et en pleurs dolentement cuisans,
Ce destin malheureux, et la mort avance'e
De la Nymphe, au regret d'un chacun trépassée.
Las, helas î c'est de toy Françoyse, c'est de toy
Qu'on pleure, qu'on soupire en si piteux émoy,
C'est de toy que l'on parle, helas ! c'est toy, pauvrette.
Qu'avec tant de clameurs tristement on regrette.
Mon Dieu, quelle pitié' I ha Dieu, je voy ton corps
Ce me semble flotter, et reflotter dehors
De l'eau qui te promeine et qui, trop inconstante,
Cà et là te virant, par vagues te tourmente ;
Je le voy tournoyer à dent, et à l'envers,
J'eutrevoy tes cheveux d'espès herbiers couvers,
Je voy ton corps nageant, sans tache ni froissure,
Contre un chesne arresté, qui tranchoit d'avanture
Le travers de ce fleuve, où l'aveugle destin
Ha borné de tes jours la misérable fin.
0 combien j'apercoy de noz Nimphes du Meine,
Lamentans aigrement ta fortune inhumaine,
Hastives pour te voyr venir de toutes pars,
Se détordre les mains, leurs beaux cheveux épars
Arracher de dépit, se battre la poitrine.
Dresser tantost au Ciel les yeux, d'un piteux signe,
Tantost en gémissant les baisser contre bas,
Tost d'un blesme regard, tristes, croiser les bras,
Tost à l'entour de toy mouiller toute la place
De pleurs, qui chaudement s'écoulent de leur face !
Je voy l'uue blâmer le destin et les Cieux,
Je voy l'autre invoquer à ton ayde les Dieux,
Et comme cette-cy, fondant en pleurs, te touche
Le front, les yeux, le nez, le menton et la bouche.
J'en voy d'elles beaucoup te retâter le sein.
Touché par plusieurs fois, mais, helas ! c'est en vain;
Car l'humide froideur de l'eau par trop cruelle
Ha glacé de ton corps la chaleur naturelle,
Quand presque de troys j ours gisante au fond de l'eau,
Que desjà l'on craignoit te servir de tombeau.
Tu restoys étouffée en l'abisme d'une onde.
Qui sans cesse tournoyé en sa fosse profonde.
O combien de lamentz d'une éclatante voix.
Et de sanglotz amers poussez tous à la fois
Un chacun fait pour toy, et de criz pitoyables
Bondir jusques aux cieux en plaintes larmoyables !
Où est le cœur si dur qui n'eust quelque pitié,
Oyaut tant seulement des regrets la moitié,
Que font tous tes parens auprès tes deux fillettes,
Qui baignent tout ton corps de chaudes larmelettes ?
Un chascun, las ! te pleure; un chascun, las ! te plainct;
DE JACQUf:S TAHUREAU lU
Mais ton frère sus tous, Charles, le plus attainct
De douleur, par ta mort aussi mort que toy-mesme.
Pour toy meurdrist ses yeux d'une langueur extresme.
Four toy sans tia en dueil, pour toy sans fin pleurant.
Pour toy tousjours seulet, et tousjours souspirant
Il se consomme tout, et remplist de tristesse
En ce tant doux Printemps celuy de sa jeunesse;
Et semble à ses propos, et à sa face aussi
Qu'il se doive à jamais genner d'un tel soucy.
Charles, ne pleure plus, ne pleure en telle sorte ;
Ainsi comme tu croys ta Françoise n'est morte !
Ta Françoise n'est morte, et jamais ne mourra
Tandis que la vertu, vertu se nommera.
Croy que tousjours vivra d'elle la part meilleure.
Tant que la chasteté d'une constance seure,
Tant que la bonne grâce, et qu'un esprit bien né
De cent perfections prodiguement orné,
Et tant que la bonté dedans l'humaine race
Pourront divinement retenir quelque place.
Mesmement la rivière, où par un cruel sort,
Sort tousjours envieux, el' agaigné la mort.
L'ayant si gloutement dans gorge ravie,
Sera d'oresnavant la cause de sa vie ;
Car nous voyant ainsi pour ta sœur larmoyer,
Pourtasœur de nos pleurs nous-mesmes nousnoyer,
Huygne troublant le teinct de son onde azurée,
Oyaut les hauts regrets de ta sœur tant pleurée
La plainguant à jamais du son d'un piteux flot
A ses bords ne dira rien que: BELOT ! BELOT !
Ainsi que de la merle resonnant rivage,
Après le sort cruel du malheureux naufrage
D'Hylas, aimé d'Hercule, esmeu des cris, helas !
D'Hercule, ne disoit sinon : Hylas! Hylas !
Cesse donc de pleurer, et voy que nostre race,
Mesmes les plus grands Roys avecques leur audacC;,
Doivent esgalemeut (quoy qu'ils tardent) mourir,
jLt en un petit rien soubs la terre pourrir;
Et non seulement nous, mais toute chose née
Quelquefois par la mort se doit voir terminée.
Ne t'enquiers point pourquoy celuvqui semble sain,
Souvent à l'impourveu trespasse tout soudain,
Pour([Uov tant seulement cestui-cy de picqueure,
Pourquoy l'autre navré de petite blesseure,
P.^urquoy l'autre en joiiant de son propre Cousteau
Void avancer ses jours, ny pourquoy dedans l'eau
Maint périt estouffé, qui bien près du rivage,
Jà se pensoit sauvé du menaçant naufrage.
En vain, Charles, ainsi tuvoudrois de ta sœur
Sonder le sort fatal, en vain d'un triste pleur
Tu te voudrois genner pour les regrets de celle
Qui ne peut rien ouyr de toute ta querelle.
Laissons, laissons couler les destins dans les cieux,
Les destins gouvernez seulement par les Dieux,
Et ne nous tourmentons pour desvoyler la nuë.
Qui couvre telle chose aux hommes incongnue.
Etvrayement nous monstronsnostre bien foleerreui-
De nous trister ainsi d'une vaine douleur,
De nous traisner en dueil, et d'user nostre vie
Trop misérablement aux langueui-s asservie,
Pour ceux qui desjà mortz, trop plus que nous heureux
Las ! nous devroyent plus tost pleurer trop malheureux
DE JACQUES TAHUREAU 113
EPITAPIIE D'eLLE-MESMK
Passant, ne t'enquiers point ni comment ni poiirquoy J'ay veu liuir es eaux ma dernière journée. (Ainsi Dieu l'ha voulu) mais regarde sus tov Qui ne pourras, non plus, fuyr ta destinée.