V Étudiant
î)8 MIGNET, MÎCHKLKT. HENRI MARTIN.
machine industrielle, qui de l'ouvrier fait un surveillant ; la machine à penser de Raymond LuUe, qui emprisonne Fesprit dans des formules ; et la machine à prier et à aimer des jésuites, qui remplace et supprime le cœur.
Ce qui était Thômme tombe, à force de raffinements, au-dessous de lanimal. En défendant la liberté, Michelet défendait Thumanité.
Voilà ce qu'enseignait Michelet, dans une chaire publique, officielle, en invoquant la liberté d'enseignement. Les amis de Louis Veuillot invoquaient la même liberté : mais Veuillot entendait par ce mot le droit pour chacun d'enseigner en dehors de l'État; Quinet et Michelet entendaient par liberté d'enseignement le droit, pour les professeurs de l'État, d'enseigner comme il leur plaît et ce qui leur plaît. Ce n'était pas l'avis de rÉtat, ni celui de la Chambre { Berryer, le rapporteur du budget, parlait déjà de supprimer la chaire) ; et ce n'était pas non plus Tavis des professeurs du Collège de France.
MICHELRT. tlO
Ils croyaient qu'il y a quelque solidarité entre les maîtres d'une même école. Aucun d'eux n'aurait interdit un cours libre d'athéisme (je prends ce terme parce qu'il n'a aucun rapport quelconque avec les doctrines de Michelet); et aucun d'eux ne l'aurait toléré dans l'enceinte du Collège. La nature des leçons de Michelet leur déplaisait depuis longtemps. Ils n'aimaient pas ses triomphes, qui remplissaient le Collège de tumulte ; ils aimaient encore moins ses doctrines, dont les unes leur semblaient incompréhensibles, et les autres dangereuses. Il fit une dernière leçon qui les exaspéra, sur les peuples qui chantent et les peuples qui ne chantent pas.
Le chant a toujours été une grande préoccupation de Michelet, parce qu'il est le signe de la joie. La joie est le signe du génie.
Luther chantait, et il avait la joie. Je ne dis rien de la théorie ; en fait, je ne sais pas, malgré les propos de table^ si Luther était si joyeux. Un jour qu'il méditait dans le cimetière de Warburg, il prononça ces paroles :
Deati quia quiescunt! La leçon de Michelet avait, comme toujours, ses chimères et ses beautés. 11 y parlait des paysans qui, assis le dimanche à la porte de IVglise où ils n'entrent plus, semblent se demander où est Dieu. L'assemblée des professeurs pouvait, eu usant des rigueurs du règlement, lui appliquer la peine de la réprimande. Michelet fut mandé, il comparut, et répondit, je ne l'en blâme pas, d'une façon hautaine. La réprimande fut votée. M. Giraud, ministre de rinslruction publique, prononça la suspension du cours. On était encore en république, mais en république agonisante: c'était l'année du coup d'État. Il y eut, naturellement, des protestations d'étudiants. Madame Quinet était morte le jour même de la suspension.
Michelet prononça un long discours sur sa tombe. Il vint le porter au National. « Ils ont supprimé ma chaire, nous dit-il; mais ils n'ont pu supprimer ma leçon. Je viens de la prononcer sur la tombe de madame Quinet. »
Le coup d'État survint, et il fut rayé de la
liste des professeurs *. Il était chef de division aux Archives nationales. Il entra, le 2 Décembre, dans le cabinet de son directeur général, M. de Chabrier, et Taccusa en face d'être un des complices du coup d'État. M. de Chabrier s'emporta, appela des témoins, et les employés qui accoururent, le virent debout, un pistolet à la main, tandis que Michelet restait impassible et calme devant lui. Sa carrière était brisée. Déjà exclu, en avril, du Collège de France, il fut exclu, en juin, des Archives nationales, pour refus dé serment.
En politique, il n'était rien. Il avait repoussé toutes les offres de candidature. « Je me suis jugé, disait-il , je n'ai ni la santé, ni le talent, ni le maniement des hommes. » Il dit une autre fois comme on lui proposait une candidature : « Je suis un artiste. » 11 était membre, en 1848, d'un club qui faisait des députés. Il y était tout-puissant avec Quinet. Quinet entra à la Constituante et se laissa