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I. HUloire de la dévolution, liv. IX, ch. ir

tm MIGNET, MICIIELET, HENRI MARTIN.

fait la grande République, et qu'il va en faire une autre de ce côté-ci de l'Océan, la meilleure des Républiques, en collaboration avec Louis XVI; passant des revues, haranguant aussi les émeutiers pour les disperser, et finissant par se mettre à leur tête et les conduire où ils avaient résolu d'aller ; sauvant la reine, qu'ils veulent tous sauver et qui les déteste tous ; donnant au roi des conseils qui ne sont pas demandés et qui ne seront pas écoutés; désertant son armée et son poste devant l'ennemi, pour venir en factieux régenter l'Assemblée ; préparant pour le lendemain une revue où personne ne se présente, et finalement n'ayant plus ni parti, ni soldats, ni complices, ni boussole ; passant la frontière au galop pour se faire happer par les Autrichiens et jeter dans un cul de basse-fosse. ciel ! celui qu'il traite ainsi est le même qu'on a pu justement nommer la Liberté des deux mondes ! Attention I De l'armée confédérée et de la forteresse d'Olmutz, il va nous conduire au club des Jaco-

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bins. Quelle foule! Pourrons-nous entrer?

Citoyens, un peu de place ; camarades, vous voyez bien que j^amène un étranger... 11 décrit la salle: il Ta vue; la séance, il y a assisté ; les hommes, il les a entendus maintes fois à la tribune; il sait comment ils ont voté, et même comment ils ont pensé ; il est rentré avec eux dans leur domicile en rasant les murs et en évitant de passer sous les lanternes. 11 était avec eux, le matin, quand ils sortaient tremblants, Tœil au guet, ne sachant pas si leur ami Robespierre, ou leur ami Sainl-Just, ou leur ami Coffinhal ne les ferait pas guillotiner avant la fin de la journée, et n'osant pas embrasser leurs enfants trop tendrement de peur de déceler leurs craintes. Il les a vus à la Convention, les yeux fixés sur leur maître, pour savoir quand il fallait s'irriter et quand il fallait applaudir. Il appelle une fois Robespierre un grand citoyen. Il dit une fois que le club des Jacobins, avec les deux mille quatre cents clubs affiliés de la province, a donné à la France

un gouvernement quand elle n'en avait plus.

Au fond, il n'a que de l'aversion pour Robespierre, un révolutionnaire qui agit dans l'ombre par des marionnettes dont il tient les fils, qui trahit ses amis et ses bienfaiteurs, qui les lue, qui assassine tous les jours sur la place de la Révolution en couvrant ses assassinats d'un simulacre d'appareil judiciaire ; rhétoricien, chaste, incorruptible, tiré à quatre épingles, défenseur de la propriété, soutenant qu'un honnête homme ne doit avoir que 3000 livres de rente, maigre, petit, avec des yeux verts, non de tigre mais de chat, et un sourire, quand il fait tant que de sourire, si triste qu'on le supportait à peine, et que le cœur en restait serré. Cet ancien juge d'Église avec ses dévoles, son illuminée, ses homélies, sa politique cauteleuse et sanguinaire, et sa messe du 20 prairial, est un prêtre. C'est un prêtre, dit Michelet. Il a toujours défendu le clergé (Michelet a écrit : toujours). « Le 1 9 mars 1791, comme il était en train de défendre les prêtres, scion sa coutume, on lui cria de

la gauche: « Passez à droite I » — Ilréiïéchil, devînt prudent. Très prudent, en efifel. Il se racheta de ses « imprudences » par beaucoup de proscriptions et d'exécutions. Il avait sa chapelle (le club des Jacobins), avec ses bouffons (Chabot, le capucin), ses faiseurs de prônes (le comédien Collot-d'Herbois), ses boucliers (Legendre), et toute une bande d'acolytes moitié inquisiteurs, moitié bourreaux. On passe sa vie, dans cette chapelle, à se dénoncer et à s'épurer. Elpurer, c'est guillotiner. Dénoncer, guillotiner, épurer, voilà Thistoire des jacobins : la loi des suspects et Fouquier-Tinville. c^ Je n'aurais pas été jacobin, » dit Michelet avec dégoût.

On conspire aux Jacobins; aux Cordeliers on combat. Danton est le héros des Cordeliers, mais il n'est pas le club des Cordeliers h lui tout seul. Ce n'est pas ici comme chez Robespierre, où tout le monde copie le maître. Aucun d'eux pris à part ne fait connaître les autres. Il faut les voir réunis à leur séance

du soir, fermentant, bouillonnant ensemble au fond de leur étuve. « J'essayerai de vous y conduire. Allons, que votre cœur ne se trouble pas! donnez-moi la main. » Suit la description. Tout un poème. Il a beau dire; le cœur se trouble en l'écoutant, en raccompagnant. Danton est là comme chez lui ; hué quelquefois; souvent applaudi avec frénésie, presque toujours obéi. Il les pousse et les retient comme il veut; il les brave, il les conduit. Il les retourne d'un mol.

Nul ne voit plus vite les grands dangers de la patrie, nul ne trouve plus sûrement le remède, nul n'est moins arrêté par des scrupules. 11 va jusqu'au crime sans sourciller, jusqu'aux égorgements. Ami fidèle, poussant, au besoin, le dévouement jusqu'au sacrifice, dévoré de passions et de luxure, et finissant par devenir un modèle des vertus domestiques, donnant le premier le signal delà clémence après avoir donné le premier le signal* des massacres; un grand homme, celui-là, terrible et tendre, avec tous les vices, sans

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aucune bassesse; ud monslre, mais un homme. Quel contraste entre ce portrait, qui est une apothéose, et celui de La Fayette, qui est une diatribe! Quel comble d'injustice, et quelle évidente sincérité I Serait-ce que le marquis de La Fayette, allié à tous les seigneurs de la cour, est au fond un bourgeois, tandis que Danton est du peuple? « Danton, de race agricole, avait, sous l'avocat, un rude paysan.* » Le comble, c'est qu'après avoir traîné La Fayette dans la boue, et mis Danton sur l'autel, il se demande s'il n'a pas été trop dur pour les hommes héroïques de la Montagne. C'est la seule inquiétude que lui laisse son Histoire de la Révolution. S'il y retouchait, il serait plus juste pour Robespierre; il trouverait des atténuations pour Marat. Nul plus que lui n'a le don de voir ce qu'il veut et comine il le veut. Ses personnages ont la même intensité de vie, soit qu'il les ait fidèlement copiés sur la réalité, ou

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qu'il les ait créés de toutes pièces au gré de sa passion et de son imagination, en croyant les copier. Ce ù'esl pas assez de dire que sou livre est une résurrection, c'est aussi une création. Qu'il soit ou non le premier des historiens, il est certainement le premier des magiciens et le premier des peintres.

Quand il se qualifie lui-même, il s'appelle un artiste, et c'est peut-être en effet sa marque particulière parmi les grands écrivains. Il a des portraits que lui envieraient les plus grands maîtres du genre, quelquefois des vues profondes, et cependant plus de chaleur et d'éclat que de profondeur. Il excelle absolument dans le récit quand il y met toute sa force. Il n'y connaît pas d'égal; car, outre sa langue, qui est merveilleuse, le choix excellent et le bel arrangement des parties, Il entre plus que personne dans la pensée et les sentiments des acteurs qu'il fait mouvoir; même quand il se trompe, s'il ne voit pas l'homme qui est là, il voit au moins ud homme; on est l^oujours avec lui en pleine

étude des passions humaines. Je ne puis dire qu'il juge avec imparlialilé; et quel homme, à moins d'être le dernier — ou le premier — des hommes, pourrait être impartial, en écrivant l'histoire de France? Mais il juge avec intrépidité. U est homme à traiter de haut en bas les héros les plus acclamés et à transformer en héros le personnag/e le plus obscur ; de même qu'il met sur le premier plan des incidents qu'on avait jusqu'ici jugés sans valeur, et rejette avec une souveraine indifférence des aventures qui remplissent de leur bruit toutes les histoires. Son style, ce style incomparable, est indépendant comme sa pensée, mobile comme sa nature. Tantôt terrible, souvent attendri, passant de h magnificence la plus éclatante à la simpUcité et même à la gaieté. Car, comme c'est lui qu'il nous raconte, il pose devant nous avec ses fantaisies d'artiste, sans prendre la peine de se composer un costume de théâtre. Personne n'a passé plus aisément d'un sujet à un autre et d'un ton à un autre. U est comme

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Montaigne, qui tenait surtout à être vrai et à être lui-même.

Il y a une chose dont il faut le louer sans réserve: c'est sa passion constante, exaltée, enflammée pour la France. Son amour pour la France revient à chaque page dans ses récils, dans ses échappées de poésie et de doctrine. C'est la France qui est son sujet, même quand il écrit V Histoire romcfine. Je sais bien qu'il expose nos fautes avec une sévérité impitoyable, qu'il rabaisse nos grands hommes, qu'il fait bon marché de nos légendes. Ne vous y trompez pas. Ce n'est pas la France qu'il flagelle ainsi, c'est la royauté, dont la France est la victime. Chaque fois qu'au lieu de parler des oppresseurs il rencontre sur son chemin les opprimés, son cœur s'émeut, son esprit s'enflamme. Le vice et le crime au sommet; en bas, l'eimour ardent, la fraternité, la bonté, l'invincible courage pour supporter et pour combattre. L'action du peuple ne se montre à plein ciel que par intervalle, parce qu'à

chaque effort les deux ennemis, le pape el le roi, fondent sur lui. Elle triomphe enfin en 1789. La France apparaît enfin à découvert. Elle est enfin maîtresse de sa destinée, et aussitôt de la destinée du monde. L'adoralion qu'il professe pour la Révolution n'est qu'une forme plus parfaite de son adoration pour la France, parce que la Révolution n'est que la Franco désormais investie de sa mission divine. La France, à partir de cette date, est identifiée avec la justice. « Le christianisme avait promis, et elle a tenu*. » Elle est la philosophie et la religion, le dogme nouveau, le dogme de vie, devant lequel doit disparaître le dogme de mort^ 11 y a, dans tout cela, plus d'impressions que d'idées, plus de poésie que de science. M. Taine a raison de dire que Michelet est un poète de la grande espèce. Il devine plus qu'il ne constate; mais, comme la plupart des grands

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