Le Peuple, W partie, ch. ix
Michelet a placé lui-même (dans un appendice à la fin du lome II, sous ce tilre : Esprit de ce livre) un petit catéchisme écrit, dit-il, sous la dictée du peuple- « Qui a amené la Révolution? — Voltaire et Rousseau. — Qui a perdu le roi?^ — La reine. — Qui a commencé la Révolution? — Mirabeau. — Qui a éléTennemi de la Révolution? — Pitt et Cobourg ; les chouans de Coblentz. — Et encore? — Les Goddem et les Calolins. — Qui a gâté la Révolution ? — Marat et Robespierre, »
Le caractère particulier de cette histoire de la Révolution, c'est qu'elle la ressuscite. Elle la remet sous nos yeux, hommes et choses, avec une puissance étrange. La génération de Michelet a connu les témoins et les acteurs de la Révolution. Son père, avec lequel il a constamment vécu jusqu'à quarante-huit ans, la lui racontait, la lui montrait. Il la voyait dans ses récits, non comme une image ou comme un rêve, mais comme une réalité saisissante, et il la racontait à son tour, en maître et en magicien qu'il était. Il a bien
MICHELET. iV
raison de dire que l'histoire est pour lui résurrection intégrale. Il fait revivre les hommes et les choses avec une telle vigueur, que nous en sommes agités, comme nous l'aurions été il y a un siècle, si nous avions été acteurs de la tragédie. Quel que soit notre jugement sur les doctrines, nous ne pouvons pas échapper à ses peintures effrayantes ou radieuses, et toujours vivantes. Nous assistons avec lui, pour la première fois, à la procession des états généraux. D'autres nous l'avaient racontée ; nous ne l'avions pas encore vue. Il n'a pas pour la séance du Jeu de Paume l'enthousiasme traditionnel. Le bonhomme Bailly, comme il l'appelle, n'a pas le don de l'émouvoir. On n'obéira ni à Dreux-Brézé, ni à son maître! Sans doute.
On n'est pas là pour obéir. Il n'y a pas à s'émerveiller. Nous suivons, dans l'âme de Mirabeau, toutes les phases du combat que se livrent sa passion et sa raison. Sera-t-il le tribun d'une révolution, ou le sauveur d'une monarchie et le favori d'une reine? Nous
sommes à côté de lui, quand il se renà à cheval, par l'avenue de Saint-Cloud, à son unique rendez-vous avec Marie- Anloinelle, la face cachée dans son manteau j le chapeau enfoncé sur les yeux, d'une laideur qui serait repoussante sans le génie qui transperce, pensant à la reine qui l'attend, et aussi à la femme; au trône qu'il a ébranlé et qu'il se croit dé force à raffermir, à la cour qu'il faudra mater, à l'Assemblée qui va rugir, à la liberté qu'il établira sur des bases indestructibles, à la prospérité qu'il fera renaître. De Mirabeau, Michelet revient sur le bonhomme Bailly, bon tout au plus à regarder la lune, et qui se croit prévôt des marchands jusqu'au moment de sa terrible promenade au Champ de Mars. Un autre égaré, c'est Pétion ; celui-là sentant la Révolution, mais assez sot pour croire qu'il en était le maître, quand il n'en est que l'enseigne; mis sous clef par sa troupe au moment de la bataille, pour éviter qu'il ne compromette le succès, et qu'il ne se compromette lui-même pnr
quelque balourdise, puis tiré tout frais de sa cachette après la victoire, et paradant à la tête des vainqueurs avec autant d'aplomb que s'il savait de quoi il s'agit. Lally est une autre marionnette; l'éloquent, le bon, le sensible, le pleureur Lally, qui n'écrivit qu'avec des larmes et vécut le mouchoir à la main.
Il ne plaisante pas avec Marat. C'est un monstre. De temps en temps, il essaye, je ne sais trop pourquoi, de dire qu'il a outré son rôle, et s'est rendu effrayant de propos délibéré. Marat, allant avant le jour surveiller ses collaborateurs, comme il aimait à le faire, rencontrait sa propriétaire, une femme riche et âgée, qui déjà était dans la rue : « Ah! je te vois, disaii-il, tu reviens de manger Dieu. Va, va, nous te guillotinerons. » Il ne lui fit aucun mal*. Et cet autre là-bas, ce grand niais sur son cheval blanc, retour d'Amérique, où il a joué au général et au libéral, persuadé que c'est lui, et non Washington, qui a