‹ Mignet, Michelet, Henri MartinChapitre 44 sur 44 · M. Hanolaux, îlenri Martin · texte numérisé non relu

M. Hanolaux, îlenri Martin

aimait de son côté comme des frères. 11 s'associait à leurs enthousiasmes, et même, s'il faut tout dire, à leurs illusions.

Il méditait un voyage en Egypte et en Asie Mineure, quand il fut surpris par la mort.

Son voyage en Grèce fut pour lui un enchantement. Il n'abandonna passes anciens dieux pour ceux de la Grèce. 11 écrivait d'Athènes à un ami: « Ne craignez pas que j'oublie nos druides pour Zeus Olympien ou pour Pallas Athéné. Je suis un Celte incorrigible, et voudrais seulement rapporter le soleil des Hellènes, comme nos ancêtres rapportaient les vignes du Lafium. »

Je ne ferai que mentionner Veràngêtorix^ un drame en vers qu'on a essayé de mettre c^ la scène et qui n'a pu s'y maintenir. Henri Martin était devenu, h force de volonté, un historien; il n'était ni poète, ni auteur dramatique. Vercingétorix était une de ses passions, comme Jeanne d'Arc. Heureusement pour nous, il n'a pas mis Jeanne d'Arc en vers. Il n'en a pas fait une tragédie après

348 MIGNKT. MICHKLET, IIKNRI MARTIN.

Schiller. 11 s'est contenté d'en faire l'histoire, el cette histoire est un chef-d'œuvre.

Parmi ces livres à côté, celui auquel il tenaille plus, est le volume publié en 1847 sous ce litre : De la France^ de son génie et de ses destinées. On peut le considérer comme la conclusion de son Histoire de France. Il aurait pu supprimer dans son dix-neuvième volume le chapitre qu'il intitule Conclusion^ et le remplacer par cette publication de 1847, qui est à la fois plus ample et plus claire, sans arriver toutefois à une clarté complète. Ce livre, dédié à Jean Reynaud, et tout imprégné de ses doctrines, 'se sépare de lui sur un point capital. Jean Reynaud était resté saint-simonien à certains égards et le saint-simonisme, enivré de philosophie, usait et abusait de l'universel: c'était, si je puis le dire, une école œcuménique. Ses aspirations étaient donc plus humanitaires que françaises. Au début de la Restauration, la Sainte-Alliance avait soufflé sur le monde un courant de cosmopolitisme; mais c'était

un cosmopolitisme chrétien; les saint-simoniens poursuivaient le même but quinze ans après, en remplaçant le mysticisme chrétien par un mysticisme purement philosophique.

Cette idée d'une association universelle de tous les peuples allant presque jusqu'à l'unification était restée chère à Jean Reynaud, et il repoussait de toutes ses forces ce qu'il appelait « les restrictions mesquines d'un patriotisme étroit ». C'est un honneur pour Henri Martin de n'avoir jamais porté à un tel excès l'amour de l'universel, et le dédain pour les différences. Contre son ami, qu'il appelle volontiers son maître, il défend avec force l'idée de patrie. Il regarde l'unité énorme à laquelle aspire Jean Reynaud comme ne pouvant aboutir qu'à l'anarchie ou à la papauté; et, en effet, Jean Reynaud, très religieux quoique très opposé aux religions positives, semble disposé à placer à la tête de la Confédération universelle un philosophe religieux, ou un pape laïque. Restons ce que nous sommes, dit Henri Martin.

Restons Français ou Allemands. Restons autonomes. Il accepte des alliances, il accepte l'arbitrage ; mais il repousse Tunification.

Jusque-là, rien de plus juste et de plus nécessaire. Restons Français, il a raison.

Acceptons, comme il le dit, les groupements par affinité et par consentement mutuel; condamnons les groupements par la conquête.

A merveille. Il ne commence lui-même à se tromper que quand il entreprend d'intervenir entre les peuples, sous prétexte de revendication, pour rectifier les conséquences des délimitations anciennes. Sa doctrine des nationalités n'est pas conservatrice, elle est essentiellement guerroyante. S'il ne s'agissait que de maintenir les nationalités dans leurs conditions actuelles, et de les garantir contre la conquête à main armée, contre la force brutale, le débat serait bien vite fini. On s'entendrait même sur le droit de porter par la force la civilisation chez les barbares, pourvu qu'on ne profite pas de la qualité de

HENRI Martin. 351

civilisés pour faire (ëuvre de barbares en réduisant les vaincus à lu servitude. Mais quand on parle de refaire la géographie politique sur un plan nouveau pour réparer d'anciennes injustices, de transporter des provinces d'un État à un autre et de créer des unités en s'appuyant sur la communauté du langage ou sur de prétendues affinités de races, alors les principes perdent leur netteté, les applications deviennent arbitraires, les jugements changent avec les intérêts, Tintérêt du peuple qu'il s'agit de déclasser n'est pas toujours facile à saisir, et quand cet intérêt est manifeste, il peut être en contradiction avec l'intérêt général, et supprimer par exemple la liberté de l'Europe pour affirmer celle d'une province. Il en est des annexions comme des révolutions. Elles peuvent être nécessaires. Quand elles ne sont pas imposées par une nécessité absolue, elles ne manquent jamais d'être fatales, il faut appliquer au monde politique le système métaphysique d'Aristote, où Dieu n'inter-

vient pas comme moteur, mais comme désirable.

Je ne dis pas que les théories philosophiques de Henri Martin soient aussi claires que son histoire; ni qu'il soit arrivé à une délinition exacte du principe des nationalités; ni que Funité soit la conséquence nécessaire de rindépendance ; ni qu'il ait été utile pour Tunité de la France de faire l'unité de rilalie ; ni que l'unité de l'Allemagne ne soit pas menaçante pour l'indépendance de l'Europe. Quand il veut réparer de vieilles injustices, sur lesquelles les siècles ont passé, il s'expose à des injustices nouvelles, et à des guerres sans nécessité, et par conséquent sans excuse. Quand il se trouve, dans l'histoire contemporaine, eu face d'une injustice commençante, il la discerne avec netteté et la combat sans défaillance. Il est discutable en ce qu'il innove, et respectable en ce qu'il conserve. Il combat l'oppression sous toutes ses formes, partout et toujours. On pourrait prendre pour synthèse de sa vie et de ses

IIENUI MARTIN. 3Ô3

doctrines cette maxime, qui est la synthèse de la morale: Le droit pr'wie la force.

C'est seulement après la troisième édition de son Histoire de France que Henri Martin, ayant recommencé son travail, l'ayant refait, amélioré, rectifié, se trouva libre enfin d'aller en avant, et de compléter Thisloire de la France par l'histoire de la Révolution française. Il revint à la première idée qu'il avait eue à vingt-trois ans; il entreprit d'écrire une histoire pour le peuple, et de la faire illustrer pour la répandre davantage et pour graver plus sûrement dans les esprits le souvenir des grands événements. lia mené cette entreprise jusqu'au bout, parlant, dans les dernières pages, de ses compagnons de chaque jour, écrivant le soir l'histoire qu'il avait faite avec eux le matin; homme de parti, parce qu'il le fut toujours profondément, sincèrement, honnêtement ; mais arrivé, à force de pratiquer les hommes dans l'histoire et dans la vie, à les juger avec impartialité, avec sérénité. Personne

ne voyait les choses de plus près, puisqu'il était mêlé à tout. Son impartialité n'allait pas jusqu'à la neutralité, et je l'en félicite. On reconnaissait à chaque ligne son opinion ; mais il donnait les raisons de l'adversaire, et traitait les personnes avec justice et générosité. C'est la seule impartialité permise aux contemporains, la seule possible. En histoire comme en éducation, la neutralité et la nullité ne font qu'un.

Nous sommes, Henri Martin et moi, presque les contemporains des commencements de la Révolution. Nous ne les avons pas vus; mais nous avons vu ceux qui y avaient pris part.

Nous avons connu des constituants et des conventionnels. Nous avons reçu des confidences dans nos familles. Henri Martin surtout, qui remonte à 1810, et qui était déjà un historien à l'âge où la plupart des hommes achèvent leurs études, a passé sa vie à écrire l'histoire du passé, et à préparer l'histoire du temps présent, par la lecture assidue des documents, par l'étude attentive du théâtre

UENUI MARTIN. 255

OÙ ils ont eu lieu, et toutes les fois qu'il le pouvait, par la fréquentation des acteurs, Avec sa curiosité toujours éveillée et son activité infatigable, il allait toujours où il fallait aller pour savoir, et il se reposait d'une enquête par une autre.

Je parlais de la fidélité de Henri Martin à son parti. Elle était absolue. Je ne Ten loue pas. M. Hanotaux remarque qu'il se séparait de son parti, en ce que les libéraux voulaient désarmer, tandis que, fidèle au principe des nationalités, il voulait que la France fût toujours prête à combattre, parce qu'il voyait en elle le soldat du droit. On pourrait citer de même, comme preuve d'indépendance, son admiration, très légitime d'ailleurs, pour Richelieu et pour Louis XIV. Un esprit comme le sien ne parvient jamais à s'immoler. La vérité est qu'il suivait son parti, dans rhistoire, presque toujours, et dans la pratique toujours. Non, encore une fois, je ne l'en loue pas. C'est une fidélité à contresens : car il n'y a rien d'infidèle et de tournant

comme les partis. Ils sont fidèles aux mots, non aux choses. Je le prouve : pourquoi est-on républicain? Pour être libre. Si la république devient oppressive, et qu'on reste fidèle h la république, je dis qu'on est fidèle à un mot, et que c'est, en réalité, être infidèle. Cela me mènerait loin, si je restais dans le temps présent ; mais je me place à l'origine de la Révolution; et sur-le-champ, pour ce mot même de révolution, je demande à ceux qui se disent révolutionnaires : Pour quelle révo lution êtes-vous? Car il y a la révolution de la justice, qui est celle de 1789; et la révolution de la haine, qui arrive à son apogée en 1793. Tous les historiens, je parle des historiens dignes de ce nom, de M. Henri Martin par exemple, sont pour la révolution de 1789, contre celle de 1793, après avoir marqué nettement la différence d'origine et de caractère entre l'une et l'autre. Mais, s'ils condamnent 1793, ils ne le condamnent pas assez.

Ils lui trouvent des atténuations; ils lui cherchent des excuses. Us voient en 93 la

continuation, l'exagération de 89. Tant s'en faut: 93 est la négation de 89. C'est une révolution contre la révolution. J'ai beau compulser toutes les histoires. J'en vois qui approuvent tout, et d'autres qui condamnent tout. Il n'y en a pas qui comprennent suffisamment que l'histoire de la révolution est l'histoire d'une guerre civile. Je ne dis pas d'une guerre civile entre la révolution et la Vendée ; non, mais d'une guerre civile entre la révolution qui régénère et la révolution qui assomme.

On nous enseignait l'histoire de la Révolution dans ma jeunesse. On ne nous en enseignait pas d'autre. On nous enseignait celle-là pour la maudire. La Constituante était plus coupable que la Convention et le comité de Salut public, parce qu'elle avait donné le branle à tous ces mouvements. Il fallait garder le Parc-aux-Cerfs, le Livre Rouge et la Bastille, en comptant sur de bons princes, tels, par exemple, que Louis XVI, et comprendre que tout l'édifice allait s'écrouler si l'on

358 Mir.NET, MICHELET, HENRI MARTIN.

touchait à une seule pierre. Les plus modérés reconnaissaient Tutililé et même la nécessité d'une réforme. Mais, disaienl-ils, il fallait la faire par en haut, par Fautorité existante, qui se serait restreinte et réglementée ellemême. Dans ces conditions, on n'aurait pas dépassé le but et remplacé les excès du pouvoir absolu par les horreurs de la démagogie. La main de Turgot aurait suffi... Quand les maux sont passés, on n'est jamais embarrassé pour en trouver le remède, parce qu'on a toutes les hypothèses à son service. Pour attribuer à Turgot celte toute-puissance, on supprime d'un trait de plume les courtisans d'un côté et le peuple de l'autre : les courtisans qui ne voulaient rien livrer, et le peuple qui voulait tout broyer. On né fait pas Thistoire avec des rêves.

Les maîtres de ma jeunesse nous disaient aussi que, sous la Révolution, l'honneur s'était réfugié dans les camps. C'était un de ces lieux communs, qu'on allait répétant à cette époque de banalités sonores. Il y avait de

rhouneur partout: dans la Vendée, dans la Convention, et jusque dans le comité de Salut public, puisque Carnot y était. La vérité est que notre armée était animée par un grand sentiment de patriotisme, plus puissant que les haines de partis, et sans lequel nous n'aurions jamais résisté à l'Europe. Partout ailleurs, on pouvait se demander où était le devoir : aux frontières il était clair, précis, indiscutable. Les émigrés seuls ne le comprenaient pas. Notez bien que je ne leur reproche pas d'être partis ; je leur reproche d'être revenus. Partir n'était qu'une erreur; revenir en armes, et comme auxiliaires de Tennemi, était plus qu'une faute. En guerre étrangère, il faut être pour la patrie; en guerre civile, poiir là liberté. Patrie r liberté! Il n'y a qiie cela de grand après Dieu.

Henri Martin avait été élevé, comme tous ceux de sa génération, dans des idées rétrogrades. Mais elles n'avaient jamais eu de prise sur lui. Dès qu'il tint une plume, il défendit les idées de progrès et de liberté,

Il fut surtout patriote. Rien ne saurait être plus fortifiant que la doctrine et les exemples de Henri Martin. La patrie remplit son livre comme elle a rempli sa vie. Quelles que soient les tristesses du dedans, il faut défendre, il faut sauver la patrie ; c'est le premier et le plus saint des devoirs. Il n'y a pas d'intérêt plus cher, parce qu'à celui qui a perdu la patrie, il ne reste rien; le droit des citoyens, tous leurs droits périssent avec la patrie. Les dissensions civiles, toujours lamentables, sont deux fois, criminelles en présence de l'ennemi. Internationalisme!

cosmopolitisme! mots barbares, doctrine de néant. Le cœur n'aime plus, à force d'aimer trop haut et trop loin. La vraie doctrine, celle qui remplit et agrandit le cœur sans dépasser ses forces, est celle qui nous attache aux champs paternels, à la race des aïeux, à leur langue, à leurs traditions, à leurs lois, à leur foi. Ce n'est pas seulement une doctrine ; c'est tout ensemble une doctrine et un fait. Ce n'est pas la patrie abstraite, l'idée de

HKNRI MARTIN. 361

la patrie; c'est la France. Chaque page du livre la fait mieux comprendre et aimer davantage. L'historien sait qu'il doit rendre la pairie aimable ; il le ferait par devoir, mais c'est par une impulsion naturelle qu'il le fait, sans le vouloir et sans y penser. Oui, c'est là la France, laborieuse, économe, aimant le plaisir, aimant encore plus l'honneur, patriote, mais généreuse, soldat du droit et de l'idée, prompte aux entraînements, mais solide dans la lutte, fidèle malgré ses variations de surface, aimante malgré ses accès de colère, aimable jusque dans ses caprices, et plus capable qu'aucun peuple du monde de rebondir après une défaite et de reprendre, au moment où on la croit perdue, le gouvernement de la pensée, de la politique et de la mode. Il appartenait à celui qui a passé un demi-siècle à étudier la patrie, qui l'a suivie dans ses douleurs et dans ses triomphes, et n'a pas eu d'autre vie que la sienne, de crier à ses concitoyens que la patrie passe avant tout, et qu'il faut vivre et mourir pour elle...

Si un Français pouvait jamais oublier cette chère maxime, 1871 la lui aurait apprise.

Les hommes de la génération de Henri Martin sont doublement malheureux : ils ont vu 1815 et 1870, Waterloo et Sedan. Ils portent au cœur deux blessures.

Je ne vous ai montré Henri MîU'tin que dans ses hvres; je ne veux pas le quitter sans vous dire un mot de sa vie de patriote.

Il a été jusqu'à soixante ans en dehors du monde officiel. Tout jeune, il faisait, d'instinct pour ainsi dire, opposition à la Restauration; au lendemain de la révolution de Juillet, il entra, pour n'en plus sortir, dans le parti républicain; il fut un des plus irrités et des plus révoltés sous le second empire.

Il était de ceux qu'on appelait alors les proscrits de rintérieur. Je me trompe; pendant que le monde officiel le repoussait, il avait été accueilli et récompensé par ce grand corps de l'Institut, qui ne connaît que le talent. Après avoir épuisé sur lui toutes ses récompenses, l'Institut n'attendait plus qu'une

occasion pour Tappeler dans son sein. On attaque les Académies quand on ne peut pas y entrer, ou avant d y entrer. Il faut au moins reconnaître qu'elles ont le mérite d'être une patrie pour ceux que la patrie oublie; de leur donner des appuis, des protecteurs, des livres, le moyen de fouiller dans les archives, de connaître de près et d'interroger les maîtres. Henri Martin entra dans notre Académie le 29 juillet 1871 en remplacement de M. Pierre Clément; il eut Thonneur de succéder à M. Thiers à l'Académie française le 13 juin 1878. Il avait été élu représentant du peuple en 1871. Ici, permettez-moi, messieurs, un souvenir personnel. Nous étions à Bordeaux, où j'appris le premier, par la place que j'occupais, le résultat de la conférence de M. Thiers avec M. de Bismarck. Nous n'avions pas le temps de penser aux cinq milliards, qui se trouvèrent bien dépassés. Ni le temps, ni le cœur. Qu'était-ce que l'argent dans ce désastre! Le coup, le vrai coup, qui nous semblait à tous un coup mortel, était la

perte des deux provinces. 11 fallait mettre au bas de ce traité la signature des représentants du peuple, en qui seuls reposait la souveraineté de la France. On discuta, on \ota. Pendant qu'on votait, je fus obligé, pour écrire une dépêche, de passer derrière la toile qui séparait le bureau des coulisses du théâtre. J'aperçus un petit groupe de représentants qui entouraient Henri Martin, assis sur une chaise, tout pâle, couvert d'une sueur froide, comme un homme qui va s'évanouir.

« Qu'y a-t-il? m'écriai-je. Qu'est-il arrivé? — C'est le vole, me dit-on; c'est la France.

Ce vote-là est impossible pour lui. C'est sa vie qu'on lui arrache. »

J'étais nerveux dans ce moment ; nous l'étions tous; nous ressemblions à des condamnés arrivés sur le lieu de l'exécution.

Je venais d'avoir une étrange scène. Un député m'avait arrêté au passage.

« Je ne voterai pas, me dit-il. — C'est de la démence ! répondis-je. [La France a le

HENRI MARTIN. 3ti5

couteau sur la gorge. — Oh! je douaerais ma signature si elle était nécessaire; mais la majorité sera immense. Je ne voterai pas. Je n'aurai pas cette tache sur ma mémoire. — Monsieur, lui dis-je alors, ou plutôt je le lui criai : Monsieur, vous êtes UQ lâche ! »

11 vota cependant.

J'étais encore frémissant de cette scène quand je m'approchai de Henri Martin. Il y avait loin de Tégoïste qui voulait se ménager, au patriote qui ne voulait pas céder. Pourtant il m'apparaissait que le sacrifice de ses répugnances et de ses douleurs était imposé à chacun de nous ; que nous le devions à la grande blessée, et que nous nous le devions les uns aux autres.

<( Êtes-vous ici le seul patriote? dis-je à Henri Martin. Est-ce que nous ne sommes pas tous sur la croix? Est-ce que ce n'est pas l'historien de la Révolution qui a signé le premier? »

Mais je pensais au fond de mon cœur que,

360 MIGNKT. MI C IIK LET. Il P:NRI MARTIN.

si quelqu'un avait le droit de s'abstenir, c'était celui-ci, et celui-là ! Il n a jamais su quelle tendresse et quelle pitié j'avais pour lui pendant que je le maltraitais.

Il me dit plus tard : « C'est vous, avec vos rudes paroles, qui m'avez fait le plus de bien. »

Il fut maire de Paris. Il fut lout ce qu'il voulut êlre, ou plutôt tout ce qu'on voulut qu'il fût.

Il acceptait et il remplissait avec un courage exemplaire toutes les tâches qu'on lui imposait. On ne songea même pas à lui offrir d'être ministre. On comprenait qu'il n'accepterait que de se sacrifier. Il ne manquait pas une séance au Sénat. Il était assidu dans les innombrables commissions dont il faisait partie. Avec cela son Histoire de France marchait toujours. Elle était toute sa vie; le reste, qui était accablant, ne venait là que comme accessoire.

lia été emporté par une courte maladie.

Il est mort, le nom de Dieu sur les lévites.

C'était UQ grand patriote, un grand citoyen.

11 a le droit d'être appelé Thistorien national. Nous avons eu ici parmi nous d'aussi grands écrivains, jamais de plus grand cœur.

Page 1