SUR
Lue dans b séance publique annuelle de rAcadémie des sciences morales et politiques du l*** décembre 1888.
Messieurs,
Henri Martin esl né à Saint-Quentin, le 20 février 1810. Saint-Quentin n'est qu'une vaste fabrique ; c'est une ville triste et affairée, dont la sévérité est un peu adoucie par un bel hôtel de ville et par le musée Latour, tout plein d'élégantes merveilles. Le père de Henri Martin y exerçait les fonctions de juge d'instruction. C'était un homme d'une piété étroite, qui imposait à ses domestiques, et h plus forte raison à ses enfants, la pratique de tous les devoirs religieux. La mère de Henri
Martin, plus tendre et plus indulgente, poussait la dévotion jusqu'au mysticisme. Elle était de cette famille des Desains à laquelle r Université doit deux savants célèbres qui étaient, vous vous en souvenez, des catholiques fervents. Il avait une sœur, qui est restée fidèle aux doctrines et aux pratiques de la maison paternelle. Le seul habitué de la maison était « Toncle Desains », un notaire retiré, qui, ayant beaucoup de lecture et beaucoup de livres, passait pour le voltairien de la famille : un voltairien bien modéré sans douté, puisqu'il se plaisait au milieu de ces dévotes personnes, et qu'il en était aimé. 11 était fier des succès de son neveu, et, dans son enthousiasme pour ses jeunes talents, il avait résolu d'en faire un notaire.
Cette maison de la rue, ou plutôt de la ruelle des Canonniers, était bien la plus triste du monde. Henri y serait mort d'ennui sans les livres de son oncle. Cette bibliothèque du vieux notaire était riche en livres d'histoire et en écrits philosophiques du xviii" siècle.
Le jeune homme y puisait une science précoce et des doutes qu'il ne pouvait ni apaiser ni cacher. Comme il n'y avait pas, à Saint- Quentin, de petit séminaire, il avait bien fallu le mettre au collège : un collège de la Restauration, c'était fort rassurant, en ce qui concernait les maîtres ; mais les élèves n'étaient ni triés, ni surveillés comme dans une maison religieuse. Les plus grands avaient lu Voltaire ou s'imaginaient qu'ils l'avaient lu. Henri Martin y trouva Félix Davin, qui avait trois ou quatre ans de plus que lui, et qui devint son ami intime. C'était ce qu'on appelait alors un libéral, ce qui voulait dire qu'il regrettait l'empereur, et qu'il n'aimait pas les jésuites. Les deux amis faisaient, chaque soir, en sortant du collège, de longues promenades, où Martin se dédommageait des sermons de son professeur et des homélies de son père. Ils étaient de tout cœur avec les brigands de la Loire, qu'on anathématisait rue des Canonniers. Ils rêvaient une revanche contre les Cosaques,
30t MIGNET. MICHELET, HENRI MARTIN.
et surtout une revanche contre les jésuites.
A leurs projets pour Tavenir de la France, ils mêlaient naturellement des projets pour leur propre avenir. Davin n'avait à lutter que contre les difficultés ordinaires de la vie ; mais Martin trouvait devant lui, pour premier obstacle, l'autorité et la tendresse de sa famille. Il voulait être poète ; on s'obstinait à le vouloir notaire. Il était libéral ; mais le vieux juge et même le vieux notaire, tout voltairien qu'il croyait être, avaient les libéraux et les esprits forts en horreur. Davin et Marlin, pour ne pas perdre de temps, avaient commencé un roman dont ils discutaient fiévreusement les péripéties. Ils arrivaient à leur rendez-vous ayant chacun en poche un nouveau chapitre, toujours accueilli par une franche et cordiale admiration. Cette admiration ne serait-elle jamais partagée par le grand public? Faudrait-il passer sa vie parmi des congréganistes et des royalistes? Et enfin, ajoutait le pauvre Marlin, faudrait-il se résigner à être notaire? N'espérant pas en venir
à leurs fins par la persuasion, ils eurent recours à un coup d'État. Ils partirent clandestinement de Saint-Quentin, et se trouvèrent un beau matin, sur le pavé de Paris, avec leur roman et leurs illusions. Henri Martin, qui commençait la vie par un énorme coup de tête, n'avait jamais osé parlé de ses projets « et de ses travaux » à son père. C'était une volonté ferme et un cœur timide.
Rappelez-vous notre ami, tel que nou8 l'avons connu, avec cette gaucherie qui n'était pas sans charme, et ces hésitations du com* mencemenl, quand il avait un parti à prendre, ou même une discussion à entamer. Il commençait toujours par une bataille contre lui-même ; il la gagnait toujours ; et, une fois parti, il allait jusqu'au bout avec résolution et fermeté. Il s'était jeté dans tous les inextricables embarras d'un jeune homme pauvre, qui veut réussir par sa plume, à vivre d'abord, et à s'illustrer ensuite. Il n'y a pas d'enfer comparable à celui-là, et son caractère, son ignorance du monde, sa gaucherie
native le rendaient plus abominalile pour lui que pour tout autre. Mais, ayant choisi cet état, il se contraignit à en remplir toutes les obligations, à visiter les hommes célèbres et les éditeurs, à souffrir les rebuffades sans bassesse, à subir les dédains sans découragement, à revenir à la charge après plusieurs défaites, et à travailler sans relâche au milieu de tous ces ennuis. Nous qui voyons à présent les productions de ces premières années, nous savons qu'il travaillait beaucoup, et avec une rapidité merveilleuse, sans s'élever alors au-dessus d'une honnête médiocrité. Il n'y avait rien dans ces romans, dans ces scènes historiques, dans ces pièces de théâtre, dans ces poésies, qui pût attirer sur lui l'attention d'un juge éclairé. Davinne valait pas mieux ; il était même d'un degré au-dessous. Ils parvinrent cependant à vivre. Pour ceux qui connaissent les difficultés du métier elles conditions dans lesquelles ils l'abordaient, c'est presque un miracle.
Il faut dire toutefois que la rupture de
Henri Marlia avec sa famille n'était pas complète. Son père lui faisait une pension de cent francs par mois. Il y mettait une condition ; une dure condition. Le poète s'était résigné à être clerc de notaire. Le poète I Était-ce un poète? Non pas, à en juger par les vers qu'il faisait alors, et par ceux qu'il fit quarante ans plus tard. Résigné? Il l'était si peu que son patron finit par le mettre à la porte.
Brouillé avec sa famille et avec le notariat, il ne tenait plus à la vie que par le fameux roman écrit en collaboration avec Davin. Us avaient trouvé un éditeur ! Ils durent ce succès, le plus difficile de tous, à M. Paul Lacroix (le bibliophile Jacob), avec qui Henri Martin avait lié une étroite amitié. Us avaient les mêmes idées et les mêmes goûts. Quoique très jeune, Paul Lacroix s'était déjà fait une réputation, bien éloignée de celle qu'il a conquise plus tard par tant de beaux ouvrages. Ce n'était encore qu'une de ces réputations de librairie qui donnent de l'autorité
dans les arrière-boutiques. Henri Martin était tout entier à ses espérances et à la correction des épreuves, quand son père, alarmé de Tétat de Paris, le rappela près de lui avec de telles instances qu'il lui fut impossible de résister. 11 se rendit à Saint-Quentin ; et ce voyage, qui devait terminer la brouille, Tapprofondit. La révolution de Juillet éclata, objet d'horreur pour le père, et pour le fils, d'une admiration sans bornes. Il fallut se séparer au bout de quelques semaines avec un double dissentiment, religieux et poWique.
Pour cette fois, Henri Martin ne pouvait plus compter que sur lui-même, et sur Wolfthurm.
Wolfthurm (c'est le roman) parut l'année même de la révolution, lesté d'assez nombreuses poésies, précieux souvenirs du collège de Saint-Quentin. Les deux auteurs n'avaient pas livré leurs noms au public pour cette première aventure. Davin ne prit que son petit nom de Félix ; Henri se dissimula sous l'anagramme de Irner. Le voisinage de la
IIKNRI MARTIN. 307
révolution nuisit au succès, qui ne fut ni éclatant ni productif. Mais les deux jeunes auteurs n'avaient pas le temps de se laisser aller au découragement. Il y avait alors une foule de petits journaux. Paul Lacroix, qui n'avait pas encore trouvé sa voie, écrivait de tous les côtés. Grâce à lui, Henri Martin devint un journaliste universel. Il remplit de sa prose ï Artiste, le Mercure du XI X" siècle, le Gastronome, la Silhouette, le Voleur, le Musée (les Familles. Ses deux grandes qualités étaient évidemment la fécondité et la variété. 11 était prêt à toutes les besognes ; dans aucune il ne marquait sa place au i)remier rang. Il fut l'un des rédacteurs assidus d'un journal fondé par Emile de Girardin, dirigé par Paul Lacroix, qui parut pour la première fois le 13 octobre 1831, et disparut le 21 décembre de la même année. Cela s'appelait le Garde national, moniteur constitutionnel des 44,000 communes de France. Il publia des contes et des nouvelles dans V Album de la Mode, dans le Livre des Cent et
Urij et dans les Cent et une Nouvelles. 11 essaya même de suivre la route ouverte par Barthélémy et Méry, et publia, en décembre 1832, le XIX" Siècle, satire hebdomadaire en vers, qui n'eut que deux numéros. Il est assez étrange qu'il ait toujours eu une sorte de démangeaison de faire des vers. Enfin, il résolut d^aborder le théâtre. Son premier essai en ce genre, écrit avec la collaboration de Gilbert de Pixérécourt, est l'A bbaye-auoc-Bou ou la Femme de chambre, histoire contemporaine, tirée d'un roman de Paul Lacroix intitulé le Divorce.
La pièce fut jouée au théâtre de la Galté le 14 février 1832. Les auteurs croyaient leur Tortune assurée. Henri Martin, qui était amoureux, comptait, pour entrer en ménage, sur les bénéfices. Ils s'élevèrent pour les deux premières représentations, à cent soixante francs 1 il n'y en eut pas une troisième. Le mariage eut lieu cependant. Henri Martin, déjà astreint comme journaliste à un travail accablant, se fit de nouveau romancier. 11
publia, en deux ans, la Vieille Fronde^ scènes historiques, et deux romans, Minuit et Midi et le Librettiste.
Sans être encore, il s'en faut bien, des ouvrages de premier ordre, ces trois livres ont une bien autre valeur que Wolfthurm. Henri Martin n'a que vingt-deux ans. Il a toujours eu de la facilité; mais il a acquis, maintenant, deFaisance et de la souplesse, qualités qui lui faisaient défaut au commencement. 11 a, en histoire, des connaissances assez étendues. M. Hanotaux, qui a écrit sur Henri Martin une notice historique des plus remarquables, dit, en parlant de Minuit et Midi, qui a été réédité en 1855, dans la Bibliothèque des chemins de fer, sous le titre de Tancrède de Bohan: « Je ne pense pas m'exagérer la valeur de ce livre en le plaçant, sinon près du Cinq-Mars de Vigny, du moins à côté de quelques romans d'Alexandre Dumas. Il est certainement, par le véritable sens de l'histoire, supérieur à la Chronique de Charles IX de Mt'^rimée, et, par l'ensemble des qualités,
aux roraans de jeunesse de Balzac. » Voilà de bien grands noms, et un bien grand éloge, auquel je ne puis m'associer. Si Henri Martin était resté romancier, jamais il n'aurait mérité que son nom fût prononcé à côté de Mérimée ou d'Alfred de Vigny, encore moins d'Alexandre Dumas et de Balzac. Il y a, dans Tancrède de Rohan, du mérite plutôt que du talent. C'est un ouvrage habilement fait ; ce n'est pas encore une promesse. On trouve tout autre chose dans le fatras des premiers romans de Balzac, et même dans ceux d'Horace de Saint-Albin. Je ne vois rien à louer dans Henri Martin, jusqu'à cetle année 1833, où nous voici parvenus, que sa volonté obstinée et son travail implacable.
En 1833 tout change. Cetle année-là est marquée par les trois grands événements de sa vie. 11 se marie ; il se lie avec Jean Reynaud ; il commence son Histoire de France, Je mets sa liaison avec Jean Reynaud sur le même rang que le plus grand événement domestique et le plus grand événement li((é-
raire. C'est que Jean Reynaud n'a pas été seulement son ami ; il a été son maître. Je ne dirai pas qu'il a cliangé ses idées ; il les a développées, complétées, condensées. Ce qui n'était qu'aspirations vagues et doctrines entrevues, est devenu conviction ferme, précise. Henri Martin était préparé à être disciple de Jean Reynaud ; mais il avait besoin de le rencontrer pour asseoir sa vie intellectuelle et morale.
Jean Reynaud a été saiut-simonien, comme Hippolyte CarnotetCliarton, ses amis. Il était même un des favoris d'Enfantin, qui connaissait la puissance de son esprit et ce que je puis appeler sa vertu de propagation. 11 se sépara, comme Carnot et Charton, au moment où l'école devint une église. Je note en passant que Henri Martin n'a appartenu ni à l'église, ni même à l'école, quoi qu'on en ait dit. Il assistait, comme le public, à des conférences. Une de ses qualités, qualité essentielle à un historien, était la curiosité. Parmi tous ces hommes éloquents, savants, il dis-
315 MIGNET, MICHKLET, HENRI MA.RTIN.
cerna du premier coup Jean Reynaud. Celuilà n'était pas bruyant, dédaignant de l'être ; mais il avait cette éloquence virile qui naît de Télévalion des pensées, et de la force des convictions. Sa science était très étendue, très approfondie, et très sûre. 11 portait dans Fexamen des questions sociales, et des questions philosophiques et religieuses, une indépendance absolue. Il connaissait toutes les solutions, les jugeait toutes, et n'acceptait que celle qui lui paraissait la plus solide, sans se préoccuper de la solitude ou de l'encombrement. Quoique très capable d'être révolutionnaire quand il le fallait, il croyait en général à la solidarité humaine et au progrès continu. Trois idées dominaient toutes ses idées : Dieu, l'immortalité, le progrès. Selon lui, lésâmes, après la mort (il faudrait peut-être dire après chaque mort), voyageaient à travers les astres : car le progrès ne régnait pas seulement sur la société terrestre; il se continuait par delà, jusqu'à l'absorption définitive et délicieuse au sein de Dieu, qui était le terme de
nos métamorphoses. Ce voyage des âmes à la conquête de Tintini n'était pas pour lui une hypothèse. Il les suivait dans leur route ; il en avait la claire vision. Cet homme positif, ce mathématicien, élève de TÉcole polytechnique, et ingénieur de son métier, était un mystique. Rien, suivant lui, ne pouvait fortifier un homme et un peuple autant que cette double croyance en Dieu et à l'immortalité, à Timmortahté successive avec une fin panthéiste. Il retrouvait avec orgueil cette croyance à l'origine de notre nationahlé.
Le christianisme, né en Orient, et qui de Jérusalem s'était répandu sur l'Europe, devait sa puissance et ses conquêtes morales au double dogme de l'unité de Dieu et de l'immortalité de Fâme ; mais ce dogme, qu'il avait donné aux Grecs et aux Romains, il ne l'avait pas importé dans les Gaules ; il l'y avait trouvé, complètement formé en corps de doctrine par les druides, dont la race franke a reçu et gardé les traditions. Telles sont bien sommairement les idées que Jean Reyuaud a déve-
loppées, longtemps après, dans un livre d'une haute portée et d'un grand style, intitulé Terre et Ciel^ qui éblouit les sceptiques et passionna les croyants. On trouvait déjà, h Tépoque où Henri Martin devint son auditeur et très rapidement son ami, tous les éléments de cette philosophie dans les conférences de JeanReynaud et dans ses articles de Y Encyclopédie moderne. Cet homme, accoutumé aux grands horizons, a fait ou essayé trois choses dans sa vie : premièrement, un résumé de la science universelle, sous le nom (ïEncyclopédic moderne^ vaste recueil un peu lourd, un peu indigeste, dont l'exécution ne répondit qu'imparfaitement à sa pensée, et dans la direction duquel il eut pour coopérateur un esprit infiniment moins ferme que le sien, mais plus remuant et plus subtil, l'ennemi à la fois et le type de Féclectisme, Pierre Leroux. Secondement, une synthèse philosophique, sous le nom de Terre et Ciel, où il prétendait réconciher la raison et la foi, mais où il réduisait le Christ au rôle de précur-
seur: œuvre hardie, inspirée, chimérique, et qui a produit plus d'étounement que d'ébranlements. Enfin, ce penseur a voulu mettre la main à Tœuvre ; il Ta pu, en 1848, grâce c^ Carnot, qui le prit avec lui comme une sorte de 'cominiâtre, en lui laissant la liberté de façonner Tinstruction à sa guise. 11 rêvait un État composé de trois ordres, comme Tancien régime, où les philosophes remplaceraient le clergé, où les grands industriels remplaceraient la noblesse, et une sorte de confédération européenne où la guerre serait supprimée par l'arbitrage. Il n'eut que le temps de proposer l'instruction obligatoire et de fonder l'École d'administration.
11 ne faut juger Jçan Reynaud ni par son livre, ni par ses nombreux et importants articles, ni par ses actes au ministère, ni par son rôle, un peu effacé, à la Constituante et au Conseil d'État. Il se trouva que cet homme, éloquent entre tous, n'était pas maître delà tribune. 11 était fait pour promulguer, non pour disputer. Ce n'était pas un apôtre ;
c'était un prophète. Il faut, pour l'apprécier à sa valeur, avoir entendu ses prédications ou joui de sa conversation. C'était un de ces hommes qui ont, par un don de nature, de l'ascendant. Dès qu'il intervenait dans un débat, on sentait le maître. Sa force, qui était surtout dans la volonté, était plus grande que son œuvre. Il est mort jeune; le temps lui a fait défaut. Ses amis seuls l'ont connu ; le monde n'a fait que le soupçonner.
Les trois idées capitales de Jean Reynaud :
unité de Dieu, immortalité de l'âme, influence des druides sur la formation du génie national, devinrent les trois termes du Credo de Henri Martin. 11 y conforma sa vie et ses écrits. C'est sous l'influence de cette doctrine qu'il composa son Histoire. J'ai dit qu'il commença à l'écrire en 1833. Sa vie, par conséquent, Commence à celle date. Ses vers, ses romans, ses pièces de théâtre, ses articles de journaux, et même sa vie politique, malgré son importance depuis \ 870,
ne soûl rien. Son livre est tout. J'aurais pu ne vous parler que de lui.
Il y a pourtant deux ou trois points à retenir de ses premières années : Tinvasion de 1815, legoûl de Thistoire, la volonté obstinée, et, tout au dernier moment, la doctrine depuis longtemps aperçue, mais formulée, condensée, gravée par Jean Reynaud, en traits profonds et ineffaçables. J y insiste un moment, avant de passer à sa carrière d'bislorien, qu'ils annoncent et qu'ils préparent.
L'invasion! Il n'avait que cinq ans. 11 ne Ta peut-être pas comprise pendant qu'il la voyait, et de cela même je ne suis pas sûr.
Mais tout le monde auteur de lui la lui a rappelée, racontée ; il a vu par le souvenir ce qu'il n'avait pas vu par l'intuition immédiate. Les faits mal compris se sont éclaircis et coordonnés. II aurait reconnu à vingt ans le son de ces trompettes qui n'avaient été pour ses oreilles d'enfant qu'un bruit effroyable. Un Cosaque de 1815, lui apparaissant tout à coup en 1830, il l'aurait reconnu. La
roule parcourue par les alliés à travers la ville, il Ta suivie bien des fois avec ses camarades d*enfance et ses amis de jeunesse.
Il a revu, à Thôlel de ville, le bureau où se tenait le commandant ennemi! Il sait les maisons où des actes de cruauté ont été commis. 11 peut nommer par leurs noms ceux qui ont éprouvé les plus grands sévices. Il peut raconter de visu des scènes auxquelles il n'a pas assisté. Les sentiments que les pères et les frères aînés éprouvaient, il a découvert, après coup, qu'il les avait éprouvés lui-même sans en avoir eu conscience. 11 en aconnu toute lamertume, éprouvé toute la violence. D a rougi et frémi, après dix ans, après vingt ans, de cette humiliation. Ah!
ces souvenirs ne s'oublient pas. Malheur à ceux qui les créent!
Saint-Quentin est une ville patriotique el, quoique essentiellement industrielle, une ville militaire. Elle a, dans ses légendes, deux sièges héroïques, l'un ancien, dont Coligny est le héros, l'autre contemporain. La popu-
HENRI ÎMABTIN. AU
latiou y est, en général, libérale et frondeuse . Elle a de vieilles familles bourgeoises, qui ont à la fois le culte de la grande patrie et celui du clocher. Ce bel hôtel de ville, qu'on a un peu déshonoré par un clocher ridicule, rappelle aux habitants l'histoire de Saint- Quentin en même temps que l'histoire de France ; elles leursont chères l'une etl'autre. Ce sont des Picards, avisés, décidés, obstinés. Il y avait là, parmi les amis personnels de Henri Marlin, des hommes à qui il n'a manqué, pour être placés aux premiers rangs dans la politique et dans les lettres, que de le vouloir. J'en citerai un, Théophile Dufour, parce qu'il était éminent et qu'on a publié un volume de ses lettres, où manquent celles qu'il m'a écrites, et qui étaient admirables. C'était le confident de toutes les pensées d'Edgar Quinet, le conseiller politique de Henri Martin, de Davin, de Souplet, deMalézieùx, de tous mes amis. Davin, qui disparaît du monde littéraire après la publication de Wolftlmrm, fonda le Guetteur de Saint-Quen-
tirij un des journaux les mieux faits et les plus courageux de la province, devenu plus lard, sous la direction de Souplet, une véritable puissance. Le Guetteur, a eu la collaboration assez fréquente du futur Napoléon 111, alors prisonnier de Ham, et ami très intime de Souplet. Au temps de la première jeunesse, ce petit monde de Saint-Quentin était fort uni, par les idées libérales, et par les goûts littéraires. Théophile Dufour était le philosophe, Davin et Félix Dufour les hommes d'action, Henri Martin Fhistorien. Déjà, dès ses premières années, il se montrait lecteur infatigable. Transporté à Paris, et condamné, comme nous l'avons vu, à un travail incessant, c'est en lisant qu'il se reposait d'écrire. Le notaire chez qui on l'avait placé, le renvoya pour son inexactitude et ses fréquentes absences. Où croyez-vous qu'il allait? au théâtre? au plaisir? Non ; aux bibliothèques. Le dossier restait là, sur une chaise, côte à côte avec le parapluie, tandis que le clerc se plongeait avec délices dans la lecture du
Père Griffet. Ce fut cet amour de la lecture et cette prédilection pour Fhistoire qui lui fournit des moyens de travail, et donna quelque valeur à ses romans, qui ne brillaient ni par Tinvention, ni par le style. Jean Reynaud, qui distribuait les rôles, lui avait dit : a Vous serez notre historien. » Sauf la fameuse découverte des druides, ils pensaient moins alors à renouveler Thistoire qu'à la répandre, lis étaient la démocratie. Appelant le peuple à la souveraineté, ils voulaient l'appeler aussi à la lumière. V Encyclopédie moderne était surtout une œuvre de vulgarisation.
Charton, Carnot, Jean Reynaud, mais surtout Charton, voulaient opérer la vulgarisation par l'image. Toute la carrière de Charton, une carrière d'ailleurs si noble et si bien remplie, est dans cette idée, qui a inspiré le Magasin pittoresque et le Tour du Monde. Henri Martin pensait qu'il fallait TappUquer à l'histoire de France ; il rêvait de mettre notre histoire en tableaux et en
3» MIGNET. yiCHKLET. HENRI MARTIN.
dessins, et d'en remplir les yeux pour en rçmplir les cœurs.
Ce fut dans cette année, mémorable pour lui, de 1833. que Paul Lacroix, le bibliophile Jacob, sa providence ordinaire, qui lui avait donné accès dans tant de journaux et de librairies, lui apporta la réalisation de sa pensée favorite. Le libraire Marne, frappé de la transformation opérée dans l'histoire de France par les travaux d'Augustin Thierry, de Guizol, de Sismondi, et persuadé de l'utilité et de l'opportunité d'une histoire populaire mise au courant des dernières découvertes, avait chargé Paul Lacroix de découper, dans les principaux historiens, les récits les plus émouvants et les plus instructifs, et d'en faire une vaste compilation qui se vendrait à bon marché, et tiendrait lieu de bibliothèque à ceux qui n'ont ni le moyen d'avoir des livres, ni le temps de les lire. Le plan convenu entre M. Mame et M. Lacroix comportait une cinquantaine de volumes ; et comme il s'agissait du peuple, qui ne peut
pas attendre, il fallait publier ces volumes coup sur coup ; M. Marne disait : « Par quinzaine. »
Paul Lacroix sentit le besoin d'un collaborateur. Il connaissait l'activité de Henri Martin, sa facilité, son goût déjà très vif pour l'histoire ; il lui proposa de s'atteler avec lui à cette nouvelle besogne. Henri Martin s'y dévoua avec enthousiasme. Tout y était :
riiistoire, la France, le peuple, tous ses amours. Il vit aussi du premier coup qu'il allait remettre les druides à leur place, et nous donner une France véritablement autochtone.
Le premier volume parut presque aussitôt.
En voici le titre exact : Histoire de France depuis les temps les plus reculés j usqu en juillet 1830, par les principaux historiens, (Paris, Mame, 1833, 1 vol. in-16, avec illustrations.)
Les auteurs, qui pourtant n'étaient pas de simples compilateurs, n'avaient pas mis leurs noms. Henri Martin avait déjà conçu un plan, qu'il exposait dans la préface. Il y indiquait
ses vues particulières sur la formation deVesprit national. Le livre proprement dit était surtout Tœuvre de Paul Lacroix. Livre et préface portaient la marque de Touvrier. Cependant la publication s'arrêta là. Ce qui attire le grand public, dans l'histoire de France, ce n'est pas le commencement, c'est la fin.
L'illustration, sur laquelle on comptait tant, était des plus médiocres. Le texte, malgré certaines qualités sérieuses, manquait d'attrait. Les auteurs, ou disons plutôt puisqu'il s'agit ici de Henri Martin, l'auteur de la préface, en se mettant à la tâche, en avait senti la difficulté et la beauté. II avait compris qu'il y fallait autre chose qu'un travail improvisé. La France ! L'histoire de France ! On ne pouvait pas effleurer un tel sujet. Peut-être se dit-il déjà qu'il avait trouvé sa voie, et le secret de toute sa vie. Il renonça au traité, malgré les deux cents francs que Marne promettait pour chaque volume, et qui, pour lui, auraient été le Pactole ; mais il s'attacha à l'œuvre avec toute la force de cette volonté
patiente, persévérante, qui est sa marque caractéristique, et à laquelle il a dû tous ses succès. Il proposa un nouveau plan, que Marne accepta, et tout de suite il se mit à l'œuvre ; car il ne lui coûtait rien de recommencer. Pour cette fois, il était seul.
Le plan dont il s'agit était le plan même de l'histoire définitive, de celle que nous avons tous entre les mains. Il Ta, depuis, perfectionné, sans le changer. Il est excellent, simple, lumineux. C'est à ce plan qu'est due l'unité et la clarté du récit. La vie de la France s'y développe, depuis le commencement jusqu'à la fin, avec autant de suite et de facilité que s'il s'agissait tout simplement de la vie d'un homme.
Ce qui est aujourd'hui la France était au commencement habité par des races d'origines diverses. Une monarchie s'est formée sur un territoire restreint, avec des pouvoirs incertains et limités. Elle s'est accrue lentement par des accessions et des conquêtes; et lentement aussi, mais continu-
ment, elle a triomphé des résistances intérieures, efifacé les différences entre les anciennes elles nouvelles provinces, jusqu'au jour où, entourée délimites naturelles par des montagnes et des fleuves, et ayant, par la prépondérance du pouvoir royal, par l'unité de la législation et l'uniformité de l'administration, transformé en un être vivant, et fortement organisé, ce qui n'était dans le principe qu'une juxtaposition et plus tai'd qu'une confédération, elle a pris sa place au milieu des plus grands peuples avec un génie qui lui est propre et dans lequel se retrouvent harmonieusement fondues toutes les civilisations dont elle est le produit. Suivre cette formation à travers les siècles, souffrir de tout ce qui la retarde, signaler avec orgueil tout ce qui l'accélère et la fortifie, juger tous les événements à celte lumière, retrouver, dans les idées modernes, la trace des aptitudes et des croyances de nos pères, montrer la France en toutes rencontres désintéressée et généreuse, cl ne séparant jamais sa cause
HKNRJ MARTIN. 387
de celle des opprimési et de celle de Dieu, assister enfin à celle grande conclusion pratique de la philosophie, à celle explosion de la justice, qui, en 1 789, résume loute Thisloire el tout le génie de la France, en appelant la France et !e monde tout entier à des destinées nouvelles : voilà quelle fut désormais, et jusqu'à la fin. Tunique préoccupation de Henri Martin dans la vie. Il a accepté des fonctions, presque toutes électives el gratuites ; mais en leur faisant, pour ainsi dire, cette condition, de ne pas le détourner de son affaire principale, de son affaire unique ; il a, de loin en loin, publié un livre à côté ; mais ces livres ne sont que les développements d'un événement ou d'une doctrine, qui avaient leur place dans le hvre. Avec une ténacité qui est un titre de gloire, avec une passion pour son travail et pour la Franco, objet de son travail, qu'on ne saurait trop louer, il s'est confiné dans cette unique lâclie, la conduisant d'abord jusqu'au terme, sans l'interrompre une minute; puis, arrivé là, la recom-
3Î8 MICtNET. MICIIKLET. HENRI MARTIN.
mençant aussitôt, pour la rendre plus conforme à l'idéal qu'il s'était tracé ; et la recommençant une troisième fois, avec une compétence et une habileté nouvelles ; interrompu seulement par la mort dans cette besogne bénie et chérie.
La seconde édition, ou plutôt la première, car il ne faut pas compter cette édition in-seize qui devait avoir quarante-huit volumes, qui n'en eut qu'un seul, et à la rédaction de laquelle concourut M. Paul Lacroix, la première édition parut en trois ans, de 1833 à 1836, sous ce titre : Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en juillet 1830 par les principaux historiens et d après les plans de MM. Guizot ^ Augustin Thierry et de Barante (Paris, Mame, 15 vol. in-8). Ce n'était plus, comme dans le premier projet, un volume tous les quinze jours ; mais c'était un volume tous les deux mois. Il est clair que l'auteur ne prenait pas le temps de faire des recherches ; il mettait dans un bon ordre des études antérieurement faites d'après les bis-
HKNRI MAUTIX. 3Î0
loriens les plus autorisés, et en improvisait le récit, qu'il ne se donnait pas la peine de relire. Le style était clair et correct, avec une certaine chaleur dans les occasions, sans éclat, ni cachet particulier. Le récit n'était accompagné d'aucune citation, ni de pièces h l'appui. Il ne valait que par la bonne disposition des matières. Il plut au public, qui trouvait là beaucoup de faits et un grand souffle de patriotisme. On n'avait pas d'autre histoire. Anquetil était d'une nullité désespérante. Sismondi convenait surtout aux gens d'étude. De Guizot et de Michelet, il n'en faut point parler. II n'y a nulle analogie, même lointaine. Guizot avait coutume de dire à ses auditeurs, en commençant sa première leçon, d'étudier Y Histoire des Français de Sismondi, s'ils voulaient être en état de suivre le cours qu'il allait faire. C'est que ce cours était un cours de philosophie surThistoire de France.
Le livre merveilleux de Michelet est de la philosophie et de la poésie à propos de l'histoire . Michelet est incomparable quand il lui plaît
de raconter. Le plus souvent, c'est lui-même qu'il raconte. C'est un très grand psychologue, un très grand poète, un très grand penseur.
Il est aussi, cela s'entend, un très grand historien. 11 n'y a de commun, entre ces trois hommes, que les titres de leurs ouvrages. L'un fournissait au peuple un répertoire de faits bien racontés et disposés dans un bon ordre ; l'autre, s'adressant aux hommes d'État et aux philosophes, leur enseignait le secret des événements, et le troisième avait le don singulier et magnifique de ressusciter les mprts. Henri Martin annonçait sur son titre qu'il irait jusqu'à la révolution de Juillet. En réalité, il s'arrêtait, dans les deux premières éditions, à 1789. La première édition fut reçue avec approbation par les savants, avec acclamation par le peuple. Il n'était pas content de luimême. Le succès ne le consolait pas de laprécipitation. En écrivant les dernières pages du quinzième volume, il pensait avec joie qu'il allait pouvoir recommencer. C'est tout au plus si l'accueil favorable fait à cette édition
le détermina à la reconnaître publiquement.
Son nom ne parut que sur le titre du dixième volume .
Plusieurs auteurs écrivent deux fois leurs ouvrages: une première fois, tout d'une haleine, pour se rendre maîtres de l'ensemble; une seconde fois, pour se discuter, se juger, et adopter, après étude et réflexion, un avis et une forme définitifs. Ils cachent avec soin la première ébauche, qui ne doit pas sortir de Tatelier; ils ne montrent les résultats au grand public que quand ils les croient dignes de lui. La différence pour Henri Martin, c'est qu'il a publié son ébauche. Ceux qui Tout jugé sur cette première façon ont été nécessairement injustes envers lui. Il n'est vraiment un maître qu'au moment où il commence sa seconde édition. Il sait désormais quelle est la tâche de Thistorien ; il a arrêté sa méthode et réglé son style. Il ne s'impose plus un terme et une date ; il n'a qu'une résolution, c'est de travailler sans relâche et de ne hvrer le produit de sontra-
vailque quand sa conscience sera tranquille.
11 avait mis trois ans à faire son ébauche ; il en a mis dix-sept à faire son œuvre. Cette nouvelle édition, ou, si Ton veut, cette nouvelle Histoire de France, parut chez Fume, de 1837 à 1854, en dix-neuf volumes inoctavo. Elle a été, depuis, remaniée et complétée ; car il ne s'en est jamais séparé, jamais désintéressé. On peut dire qu'avec cette seconde édition, nous avons enfin Henri Martin. 11 a payé sa dette à son pays. Il lui a donné son histoire.
Le succès fut très grand dans la presse, dans le monde lettré, à Tlnstitut. On était reconnaissant du service rendu, de ce long et courageux effort. On tenait compte à Tauleur du chemin parcouru, de Tincontestable talent qu'il s'était donné à force de volonté. Les tomes X et XI, qui contiennent l'histoire des guerres de religion, sujet difficile entre tous, et qui demande autant d'impartialité que de perspicacité et de savoir, obtinrent de l'Académie des inscriptions et belles-
lettres, en 1844, le grand prix Gobert.
En 1851, TAcadémie française décerna le second prix Gobert aux tomes XIV, XV et XVI, où est racontée Thistoire de Louis XIV.
Cette récompense lui fut conservée chaque année jusqu'en 1856. A cette date, Augustin Thierry, qui avait le premier prix, élantmort, l'Académie donna ce premier prix à Henri Martin. Enfin, en 1869, l'Institut décerna à l'ouvrage entier le prix biennal de vingt mille francs.
Henri Martin était homme de parti, ce qui lui conciliait des sympathies d'un autre genre, moins sérieuses, mais plus nombreuses. Il n'était pas seulement estimé et compté par les bons juges ; il était populaire dans les foules. Ce savant était répubhcain : grande affaire! Ses opinions, qui augmentaient sa gloire d'un côté, lui attiraient de Faulre des critiques violentes. Il s'était engoué des druides un peu sur la parole de Jean Reynaud, et les recherches assez superficielles qu'il avait faites l'avaient confirmé dans la croyance
que nous sommes plus redevables à nos ancêtres bretons qu'aux Romains et surtout au christianisme. 11 se trompait, il exagérait, il attribuait aux druides des doctrines arrêtées et profondes qui n'existaient que dans son imagination. 11 y avait pourtant, au fond, une idée vraie, qui lui appartient et lui fait honneur. C'est la persistance, au sein de nos populations rurales, de l'élément gaulois, que n'ont pu étouffer ni la conquête romaine, ni la conquête franke. Rome ne supprimait pas les races vaincues ; elle ne se les assimilait pas ; elle les utilisait en les dominant. C'était aussi sa méthode économique; chez nous, elle s'est attachée à développer les richesses du sol par la création des grandes voies d'Agrippa, et les villes césariennes et augustales, dont Augustodunum (Autun) est le type. La Gaule resta gauloise en devenant romaine. Il aurait fallu féliciter Henri Martin de l'avoir si bien compris et si fortement établi. On ne voulut penser qu'à ses idées chimériques sur la religion des druides et l'on s'en servit pour
jeter le discrédit sur les premiers volumes de V Histoire de France.
Les catholiques surtout s'irritèrent de cette genèse des idées religieuses, qui contrariait la légende du baptême de Clovis; ils ne s'étaient pas avisés jusque-là de considérer les druides comme des rivaux du christianisme en profondeur théologique et en influence ci viHsatrice. Quoique Henri Martin ne se laissât pas aller à des déclamations sur la Saint-Barthélémy, la révocation de Tédit de Nantes et l'affaire de la bulle Unigenitus^ et qu'il jugeât ces événements avec ce qu'on pourrait appeler une impartialité malveillante , on prévoyait que si jamais il poussait son Histoire jusqu'aux temps plus rapprochés de nous, il prendrait parti pour la constitution civile du clergé. A tous ces titres, c'était un homme à combattre. M. Hanotaux remarque qu'au lieu de discuter ses opinions qui sont celles de tout son parti, on éplucha son Histoire pour y découvrir des erreurs. On en trouva. Il est absolument impossible que des
336 MIGNET. MICHELKT. HKNRl MARTIN.
erreurs De se glissent pas dans une si prodigieuse quantité de faits et de jugements. On en publia le catalogue, qui ne forme pas moins d'un volume. Ce n'est guère qu'une accumulation de vétilles; et, quelquefois, c'est l'historien qui a raison contre le critique. M. Henri Martin, qui (enait, par-dessus tout, à faire une histoire complète, et qui a mis vingt ans à la faire (en comptant le travail des deux premières éditions), s'est interdit à lui-même l'étude des documents manusmts; il n'a consulté, parmi les mémoires publiés, que les plus importants; en un mot, il s'en est tenu à l'histoire, sans aller jusqu'à l'érudition, si ce n'est peut-être dans l'étude du siècle de Louis XIV. 11 en résulte que, sur quelques points, il n'est pas d'accord avec les plus récentes découvertes de la critique. C'est de cela qu'on triomphe ; mais on devrait plutôt regretter d'être entré dans cette voie, puisque avec toutes ces peines et toute cette envie de le prendre en faute, on n'a trouvé à signaler que des péchés véniels. On n'est
HKNRI MARTIN. 337
guère parvenu par toutes ces polémiques qu'à constater rexactitude et la véracité de sou Histoire. L'effort tenté pour diminuer son autorité la confirme.
Henri Martin ne répondit pas aux critiques.
Sa vie s'y serait consumée sans utilité. 11 fit mieux; il tint compte, dans une nouvelle édition, de toutes les objections sérieuses. Ainsi, il a fini par reconnaître qu'il s'était en quelque sorte forgé une philosophie des druides, très supérieure à la réahté ; il a commencé à les étudier sur nouveaux frais; il s'est mis au courant de la science ; il a fait des recherches, il en a provoqué d'autres. Il est allé de sa personne partout où on lui a signalé l'existence de monuments mégahthiques; il a recueiUi et discuté les traditionsetleslégendes; el de cet ensemble de travaux, il a tiré deux choses : d'abord un volume d'études celtiques, très curieux, très intéressant par l'ardeur qu'il y déploie, attachant même par une crédulité naïve; en second lieu, une transformation heureuse des premiers volumes de son His*
toirequi, dans la troisième édition, ont perdu en grande partie le caractère chimérique qu'on leur avait justement reproché dans les deux éditions précédentes. C'était par excellence un homme de bonne foi. Uien ne lui coûtait pour découvrir la vérité; et il ne lui en coûtait pas non plus d'avouer une erreur.
Il mettait de Tardeur dans ses discussions, un certain entêtement; mais, quand enfin il découvrait qu'il s'éfait trompé, il s'empressait de le reconnaître. Il avait autaut de candeur que d'ardeur. 11 lui est arrivé fréquemment, ce qui n'arrive guère aux érudits, de devenir l'ami de ses adversaires.
Dans la séance de l'Académie française où le grand prix Gobert fut décerné à Henri Martin, M. Villemain, secrétaire perpétuel, après avoir loué comme il savait le faire cette œuvre de grande force et de grand courage, lui adressa un reproche bien inattendu. « De bons juges ont vu avec regret, dans le livre de M. Henri Martin, une maxime qui les inquiète, et que, suivant eux, il faut ô 1er du
monde pour qu'aucun pouvoir n'en abuse.
L'auleur peint, à sa dernière heure, ce grand et terrible Richelieu, mourant avec une telle sécurité après tantde vengeances, qu'un pieux et libre témoin de ce spectacle ne peut s'empêcher de dire tout haut : « Voilà une assu- » rance qui m'épouvante. » Et cependant, l'historien, dont cet homme a pris le rôle et la fonction morale, s'associant à l'orgueilleuse confiance du mourant, se contente de dire :
<^ Apparemment ces grands envoyés de la » Providence sentent qu'ils seront jugés sur » des principes que ne peuvent comprendre » les âmes vulgaires. » Non, monsieur, pour la Providence non plus que pour la conscience humaine, qui est son plus bel ouvrage, il n'y a pas deux ordres de vérité morale, deux justices inégales. Malheureusement, cette maxime de la liberté qui lutte, une révolution victorieuse souvent l'oublie. Mais vous, historiens, ne l'oubliez pas! »
Ce reproche fut très pénible à Henri Martin.
Dans sa passion pour l'unité de la France, il
340 MIGNKT, MICHELET. HENRI MAKTIX.
éprouvait une admiration presque sans bornes pour le ministre qui en a, mieux que personne, conçu la nécessité et compris les conditions, et qui a marché vers son but à travers des difficultés inouïes, même en commettant des cruautés et des injustices, quand il les jugeait nécessaires à son grand dessein. La phrase malheui'euse que M. Villemain reproche à Henri Martin lui a été arrachée dans la chaleur du panégyrisme. Elle n'est qu'une impression fugitive; ou peut-être, dans la rapidité de la composition, n'a-t-il pas rendu exactement sa pensée. Peut-être a-t-il voulu dire que ces grands envoyés de la Providence se persuadent qu'ils seront jugés au lieu de : sentent qu Us seront jugés. Cette opinion que 31. Villemain attribue à Henri iMartin, quoique Henri Martin ne Tait pas eue, M. Villemain aurait pu la trouver chez beaucoup de ses contemporains.
On n'a pas oublié la phrase célèbre d'un philosophe déclarant « qu'il ne faut pas reprocher au génie le marchepied de sa grau-
deur » ; ni ces vers qui terminent Fode de Lamartine sur Napoléon :
Son crime et ses exploits pèsent dans la balance... Que des faibles morlels la main ny touche pbis! Qui peut sonder, Seigneur, ta clémence infinie? Et vous, fléaux de Dieu, qui sait si le génie N'est pas une de vos vertus?
Villemain a mille fois raison de prolester ; et Henri Martin proteste avec lui. Il protesté contre l'accusation dont il est ici l'objet par toute sa vie, par sa conduite politique, par toutes ses œuvres. Vingt fois il a revendiqué les droits de la justice contre l'abus de la force ; c'était sa doctrine, sa foi, celle de Jean Reynaud; et le principe des nationalités, qui lui était si cher, et par lequel il voulait gouverner l'histoire, qu'était-ce autre chose, dans sa pensée, que la revendication éternelle du droit contre la force? Henri Martin a toujours réclamé pour la victime contre l'oppresseur : pour la Pologne contre la triple alliance , pour la Grèce contre la Turquie, pour la Belgique contre la Hollande, pour Tllalie
%C MIGNET. MU nFI.ET. HENRI MARTIN-
contre TAntriche. Je pense comme lui qu*ua peuple peut se donner, maïs qu'on ne peut ni le donner ni le prendre ; qu'en asservissanl un seul peuple, on ôte la sécurité à tous les autres ; qu'on ne lui enlève pas seulement le droit politique do choisir son gouvernement, mais qu'on le prive en même temps de tous los biens que Tordre social a pour but de consacrer ; qu'il possédera désormais par grâce ceux de ces biens qu'on lui laisse ; qu'on trouble en lui le sentiment de la morale, puisqu'on l'oblige h louer ce qu'il condamnait, et à condamner ce qu'il avait loué jusqu'ici. Ces triomphes qu'on célèbre en si grande pompe sont des victoires remportées contre le droit. L'histoire, et la morale qui (*sl la souveraine de l'histoire, ne peut ni ne doit les absoudre.
Quand Michelet, qui fait de l'histoire fougueuse et tumultueuse, rencontre un événement qui l'attire, il l'étudié et le développe jusqu'ù ce que sa passion soit satisfaite, avec un dédain superbe de la proportion et
de renscmble.De mémo, lorsqu'il trouve une idée importante sur son chemin, Thistorien tout à coup se transforme en philosophe.
C'est à lui de se hvrer à ses inspirations, et h nous de le suivre où il nous conduit. Henri Martin, qui n'a pas les mômes droils de souveraineté, et qui tient avant tout à nous présenter les faits et les doctrines dans un alignement régulier, fait aussi, comme Michelot, des monographies et des dissertalions; mais, H la différence du maître, il les détache de son Histoire pour en faire des ouvrages séparés. C'est ainsi qu'il écrit, en iS37 y Y Histoire deSoissons, deux volumes, avec Paul Lacroix; en 1847, De la France^ de son génie et de ses destinées; en 1848, un Manuel de V Instituteur^ dédié à Béranger; en 1848 encore, deux thèses pour le doctorat, Tune intitulée : De nationum diversitate servandd, sa/va unitate generis humani^ et l'autre : De la monarchie de Louis XIV.
Le gouvernement avait eu la singulière pensée de déclarer vacante la chaire de Guizot,
W4 MIGNET. MICHF.LET. HKNRl MARTIN.
el d'y appeler Henri Martin. La chaire n'était pas vacante, puisque l'illustre maître n'était ni mort ni démissionnaire; si etle Teùt été, le ministre n'avait pas autorité pour y pourvoir, les chaires de l'enseignement supérieur étant conférées à l'élection; et, s'il y avait: eu élection, Henri Martin, qui n'était pas docteur, n'avait pas qualité pour se porter candidat. M. Camot fit une faute en disposant de la chaire ; Henri Martin en fit une autre en l'acceptant. U fut le premier à comprendre que le doctorat au moins lui était nécessaire ; puis l'idée lui vint qu'il était un intrus dans une Faculté où Ton ne peut prendre place que par élection ; et, enfin, il reconnut que ce serait une charge trop lourde pour ses épaules que de succéder à Guizot. U ne convenait pas à un historien de sa valeur, et à un homme de son caractère, de s'emparer révolutionnairement d'une telle dépouille. Carnot, de son côté, arrivait en même temps aux mêmes conclusions. Leur erreur el le cours de Henri Martin n'avaient duré que trois mois. Guizot
prit sa relrailc,r6lectioneul lieu, el.M. Henri Wallon devint le successeur de M. Guizot, dont il avait été le suppléant. Henri Martin, rendu à ses éludes, publia une biographie de Daniel Manin, dans* laquelle il demandait, non pas comme on Ta prétendu, Tunité de ritalie, mais, comme Tavail toujours souhaité mon cher et illustre ami Daniel Manin, la confédération des États dans une Italie indépendante et libre. Il donna ensuite en 1863, Pologne et Moscovie^ brochure; en 1886, la Russie et V Europe, L'Asie est entrée autrefois en Europe parles Turcs; elle tend à présent à nous envahirpar les Russes.
Contre les Turcs, l'Europe a eu les provinces Danubiennes et la Hongrie; il lui faut la Pologne contre les Russes; et derrière la Pologne, r Allemagne unifiée. 11 ne va pas toutefois jusqu'à demander le rétablissement de Tempire allemand; car, dit-il, Fempire allemand, qu'est-ce? L'hégémonie autrichienne ou prussienne; au fond, l'asservissement. La confédération serait la liberté! II
publia, en 1871, les Napoléons et les fron-fières de la France^ cri de colère contre la dynastie qui, par deux fois, a amené le morcellement. L'année suivante, 1872, il fil paraître ses Mélanges d'archéologie celtique, écrits de 1860 à 1870. II s'était jeté dans les voyages après la mort d'un de ses fils, peintre distingué, enlevé à sa tendresse fi Tâge de trente ans. Il parcourut la Bretagne, la Grande-Bretagne, l'Irlande, les pays Scandinaves, l'Italie, le Portugal, la Grèce, l'Algérie. C'était un voyageur excellent. Il se donnai!
Tordre de partir : il partait. Point de bagages. A chaque étape, il visitait les hommes importants, les hommes spéciaux, et, avec eux, les monuments grands ou petits, authentiques ou problémafiqucs. Il savait marcher, il savait écouter, il savait voir*. Il se faisait des amis partout; non pas de ces amis littéraires qui ne sont que pour lagrément ou la décoration, mais des amis chauds et dévoués qu'il