Mignonne
En ce moment huit heures du soir sonnaient à la pendule d'écaillé rouge aux incrustations de cuivre, qui trônait sur la cheminée entre deux coupes de vieux saxe et deux candélabres en cuivre doré, do forme Pompadour.
Ceci se passait, vers la fin du mois de septembre, dans le vieux château de Saint-André situé au fond des montagnes du Jura.
Trois personnes étaient réunies dans le salon, vaste pièce pourvue d'un antique mobilier.
Ces trois personnes étaient le baron Hercule de Saint-André,
La baronne Arthémise, sa femme,
Et le curé du village.
Le baron avait soixante et dix ans environ, trente mille livres de rente et la croix de Saint-Louis.
La baronne, de dix ans moins âgée que son mari, conservait encore quelques traces d'une très-remarquable beauté.
Enfin l'abbé Brigogne, le curé de la paroisse, était un beau et digne vieillard, à la figure douce et vénérable.
La soirée avait été fraîche.
Un grand feu de bois de hetro et de pommes de pin pétillait joyeusement dans la cheminée.
Jn domestique, avons-nous dit, venait d'annoncer que la baronne était servie.
Nos trois personnages se levèrent.
— Jean, dit madame deSaint-Andréau valet, avez' vous averti mon fils?
— Non, madame la baronne. — Pourquoi donc? — Je crois que M. Charles n'est pas rentré. — Peutelre vous trompez-vous? Montez chez lui. — Oui, madame.
Le domestique sortit.
— Messieurs, dit alors la baronne de Saint-André; le souper nous attend et je vous montre le chemin.
La baronne passa la première.
Les deux hommes la suivirent.
La salle à manger, brillamment éclairée par des lampes posées aux deux bouts de la table, était boisée en chêne sculpté noirci par le temps.
Des chaises du môme bois, à pieds contournés, recouverts de cuir gaufré, complétaient l'ameublcnient avec un grand buffet plus moderne, chargé de vaisselle et d'argenterie.
La table était servie avec abondance et môme avec luxe.
Autour de cette table il y avait quatre couverts.
Le curé prononça le Benedicite à haute voix. -Amen .'dirent ensemble le baron et sa femme.
Puis tous les trois s'assirent.
En ce moment le domestique rentra.
— Eh bien? lui demanda madame de Saint-André.
— M. Charles n'est point dans sa chambre, répondit le valet. — Savez-vous à quelle heure il est sorti?
— J'ai vu M. Charles quitter le château vers une heure ou une heure et demie. — A cheval? — Non, madame la baronne, à pied. — Avait-il son fusil? — Oui, madame, et ses deux chiens Mars et Tambelle!
— 11 va rentrer sans doute, ~ se dit h ellc-môme
madame de Saint-André. — Puis elle ajouta presque aussitôt ; — Monsieur l'abbé, vous offrirais-je une tranche de ce filet de bœuf? — Volontiers, — répondit le curé en tendant son assiette.
Le souper commença.
Pendant un instant toute conversation fut interrompue par le bruit continu des couteaux et des fourchettes.
Peut-être nos lecteurs s'étonnent-ils de n'avoir point entendu jusqu'à présent M. le baron de Saint- André prononcer une parole.
Il est bon de leur apprendre qu'un pareil silence entrait complètement dans les habitudes du bon vieillard.
M. de Saint-André, doué d'un cœur excellent, mais d"une intelligence des plus bornées, jouait dans son ménage un rôle complètement passif.
Depuis son mariage il s'était accoutumé à laisser sa femme agir, penser et parler pour lui.
L'inaction et en quelque sorte la somnolence intellectuelle étaient devenues pour lui une seconde nature.
Hâtons-nous d'ajouter que la baronne Arthémise, femme d'un vrai mérite et d'un grand bon sens, tenait d une main ferme le sceptre de sa royauté intérieure.
Les deux époux étaient unis d'ailleurs par trente
années d'une vie commune exempte de tout orage, et par une égale adoration pour Charles de Saint- André, leur fils unique.
La baronne fut la première à rompre le silence.
— Monsieur Tabbé, dit-elle , savez-vous que je suis inquiète au sujet de mon fils? — Au sujet de son absence? demanda l'ecclésiastique. — Non, c'est un retard et voilà tout. Ce qui me tourmente, monsieur l'abbé, ce qui me préoccupe, c'est le changement survenu dans la manière dôtre et dans les habitudes de Charles.— Je n'ai pas remarqué... — Le changement dont je parle?... Il est cependant bien sensible... Depuis deux mois h peu près, mon fils est sombre, préoccupé, soucieux, il a des tritsesses soudaines, dont il ne peut ou dont il ne veut pas expliquer le motif. Quand on lui parle il ne répond qu'à peine, comme s'il n'avait pas écouté, ou comme s'il n'avait point compris. Enfin il passe au dehors la plus grande partie do ses journées et je soupçonne fort la chasse de n'être qu'un prétexte, car Charles, si habile chasseur d'ordinaire, ne rapporte plus de ses excursions la moindre pièce de gibier... Que dites-vous de tout cela, monsieur l'abbé? — Je dis... je dis... que je ne sais que dire. — Ainsi, de toutes les circonstances que je viens de mettre sous vos yeux, vous ne tirez aucune conséquence? — Aucune. — Eh bien! moi; je crois ou plutôt je crains...
La baronne s'interrompit.
— Quoi donc? demanda le curé. — Je crains que Ciiarles ne soit amoureux. — Amoureux î s'écria le pasteur avec un brusque haut-le-corps. — Mon Dieu! oui. — Et de qui, grand Dieu? — Pour cela, je l'ignore. — Mais réfléchissez donc, madame la baronne! votre supposition me paraît complètement dénuée de toute espèce de vraisemblance. — Pourquoi donc, monsieur l'abbé? — A trois ou quatre lieues à la ronde, il n'y a pas dans les châteaux avoisinants une seule jeune fdle noble...
; La baronne sourit malgré elle.
— Eh! qu'importe cela, monsieur l'abbé?demandat-elle avec une légère ironie dans la voix. — Comment, qu'importe cela? répliqua le vieux prêtre. Supposeriez-vous donc que M. Charles pût seulement jeter les yeux sur quelque paysanne?... — Mon Dieu, monsieur l'abbé, Charles a vingt-deux ans; à cet âge le cœur no s'inquiète guère des distances sociales. — Mais la morale, madame la baronne... — Je sais à merveille que les mœurs de Charles sont irréprochables, aussi je n'admets point la possibilité d'une liaison coupable, je redoute seulement une inclination imprudente. — Rien n'est plus dangereux, en effet, madame la baronne. — Comment faire pour m'assurer que mes soupçons sont fondés? — Ne pourrait-on épier adroitement les actions de monsieur
votre fils? — Sans doute; mais l'espionnage me répugne, et d'ailleurs Charles ne me le pardonnerait pas. — Alors, en le questionnant adroitement. — U/ipondrait-il? — Je n'en sais. rien... — Et moi, je ne le crois pas. — Quelle est à ce sujet l'opinion de monsieur le baron? demanda l'abbé.
Le baron posa méthodiquement sur son assiette la cuisse de perdreau qu'il était en train de sucer, et répondit, après avoir réfléchi pendant un instant :
— Oh] moi je suis complètement de l'avis de ma femme.
En ce moment le domestique posa sur la table un salmis de bécasse savamment accommodé.
Le parfum des épices et du gibier faisandé à point chatouilla d'une façon si agréable l'odorat des trois convives que la conversation fut interrompue pendant quelques minutes.
Il était alors neuf heures du soir.
— Mon Dieu, dit la baronne en renouant l'entretien, comme le temps passe et comme Charles se fait attendre!... — C'est extraordinaire, en effet, répondit l'abbé.
— Un nouveau silence eut lieu.
La figure de madame de Saint-André exprimait un commencement d'inquiétude...
Tout d'un couple valet rentra précipitammentdans la salle à manger.
Il avait l'air effaré et les yeux hagards.
— Qu'y a-t-il, Jean, qu'y a-t-il? lui demanda la baronne. — Rien... rien... il n'y a rien, madame la baronne... répondit le domestique d'une voix entrecoupée.
Puis il approcha du curé auquel il dit quelques mots tout bas.
Le vieux prêtre tressaillit et devint très-pâle. Il se leva et quitta la salle à manger en balbutiant :
— Veuillez m'excuser, madame, et vous aussi, monsieur le baron. On me fait demander pour une affaire... urgente... dans un instant je vais revenir... — C'est étrange! dit madame de Saint-André qui fit un mouvement pour suivre le prêtre. — Au nom du ciel, s'écria le vieux domestique en se jetant au-devant de sa maîtresse avec angoisse et épouvante. Au nom du ciel, madame, ne sortez pas.'... ne sortez pas'...
Vue catastrophe.
Au bout d'un instant l'abbé Bricogne rentra dans la pièce qu'il venait de quitter.
Sa pâleur était devenue livide.
La baronne, vaincue par une émotion instinctive ,
avait senti ses jambes fléchir sous le poids de son corps et s'était laissée tomber sur un siège.
Le curé vint à elle et lui prit la main.
La baronne leva les yeux sur lui avec une expression d'effroi.
— Du courage... murmura l'abbé... du courage.
— Du courage, répéta madame de Sainl-André, et pourquoi ? — Votre fils... monsieur Charles...
La baronne bondit.
— Il est arrivé malheur à mon fils !... s'éciia-telle.
L'abbé fit, de la tête, un signe affirmalif. — Il est mort, peut-être ? demanda la pauvre mère avec un accent déchirant. — Non, grâce au ciel ! ^- Il est blessé, du moins ! — Oui. — Dangereusement ?
— J'espère que non. — Où est-il ? — Là.
Ett le geste do l'abbé désigna l'antichambre. -— Venez, s'écriala baronne en se précipitant au dehors. Venez !
Le baron les suivit, silencieux, mais désespéré.
Un terrible spectacle les attendait dans la première pièce
Sur le parquet gisait une sorte de civière, improvisée avec des branches fraîchement coupées.
Deux chaises supportaient le corps inanimé d'un jeune homme.
Les bras de ce jeune homme pendaient inertes jusqu'à terre.
Ses cheveux en désordre couvraient son front et une partie de son visage.
A travers ses vêtements filtrait un petit ruisseau de sang qui rougissait le sol.
Deux grands chiens de chasse lui léchaient les mains en gémissant d'une façon lugubre.
Ce jeune homme était Charles de Saint-André.
— 11 est mort ! Mon fils est mort !... murmura la baronne en se jetant à genoux auprès du corps dont la vie venait peut-être de se retirer.
Le baron resta debout.
De grosses larmes roulèrent une à une sur ses joues.
— Espérons en Dieu!... dit l'abbé, peut-être le mal n'est-il pas sans remède. — Oui..,, oui, répondit madame de Saint-André, espérons et prions....
Et, tout en parlant, elle déchira de ses mains tremblantes les vêtements qui couvraient la poitrine de son fils.
Un flot de sang jaillit et l'on put voir, au miheu des caillots figés, une plaie large et béante.
Madame de Saint-André s'évanouit.
Pour la première fois de sa vie, le baron fit preuve d'énergie.
— Jean, dit-il au domestique, montez à cheval et courez ventre à terre jusqu'à Pontarlier; trouvez un chirurgien, donnez-lui votre monture et qu'il vienne
ici sans perdre une seconde... la vie de mon fils en dépend peut-être... Allez î... allez !... — Oui, monsieur le baron, s'écria le valet, je vais monter Gisellc, et dans moins d'une heure le chirurgien sera au château.
Tandis que ces quelques paroles s'échangeaient, madame de Saint-André avait repris connaissance.
Tout son sang-froid et toute sa présence d'esprit lui revinrent comme par enchantement.
Avec ce courage héroïque que Dieu ne donne qu'aux mères, elle baigna d'eau fraîche la poitrine irouéede son fils et elle appliqua sur la plaie un premier appareil.
Ensuite elle appuya sa main sur le cœur du blessé.
Ce cœur battait, mais si faiblement, qu on n'en pouvait qu'à grand'peinc saisir les pulsations indistinctes.
Cependant Charles vivait encore.
11 n'y avait pas à en douter.
Cette certitude apporta une consolation immense au pauvre cœur de la baronne.
Par ses ordres, on dressa en toute hâte un lit dans l'antichambre avec des matelas amoncelés, pour éviter un transport peut-être dangereux, et le corps toujours inanimé du jeune homme fut étendu sur cette couche improvisée.
Ensuite la baronne un peu plus calme put inlerro-
— loger les deux paysans qui avaient rapporté au château Charles de Saint-André, mourant.
Ces braves gens, bûcherons de leur état, racontèrent que, vers les trois heures de l'après-midi, comme ils étaient en train d'amonceler des fagots dans les bois, ils avaient vu le jeune homme passer non loin d'eux.
Il semblait excessivement préoccupé, car ses chiens ayant fait lever une volée de perdreaux, il ne s'était pas même arrêté pour leur envoyer un coup de fusil.
Quelques heures s'étaient écoulées, puis une lointaine détonation avait retenti dans le silence.
Comme cette détonation venait du côté par lequel Charles avait disparu, l'un des bûcherons avait dit à son compagnon :
— Il paraît que voilà monsieur Charles qui s'est décidé à entrer en chasse.
Puis il n'avait plus été question de rien entre les deux bûcherons, jusqu'au moment de se mettre en route, à la nuit tombante, pour revenir au village.
Ils avaient fait environ les deux tiers du chemin, quand il leur avait semblé entendre, sur leur gauche, dans l'épaisseur du bois, des hurlements lugubres.
A leur approche, ces hurlements avaient redoublé.
Il était évident (|ue, pour un motif ou pour un autre, des chiens appelaient au secours avec la force de cet instinct qui équivaut presque à une intelligence humaine.
Les bûcherons marcliôrcnt dans la direction du bruit.
Un chien s'éiança du taillis.
Ce chien, qu'ils reconnurent pour un de ceux de Charles de Saint-André, sembla, par ses caresses et par la joie qu'il leur témoigna, les engager h les suivre.
Ce qu'ils firent avec d'autant plus d'ardeur, qu'ils commencèrent k deviner qu'il était arrivé quelque chose au jeune homme.
Ils ne se trompaient point.
A deux cents pas de là, dans une petite clairière^ un cadavre était étendu, la face contre terre et la poitrine baignée dans une mare de sang.
Les bûcherons s'étaient hâtés de fabriquer une civière avec des branches, de la mousse et des feuilles mortes, et de transporter au village le corps du pauvre garçon, victime d'un accident ou d'un assasinat.
Voilà tout ce qu'ils savaient.
Voilà tout ce qu'ils pouvaient dire.
Le bruit de l'événement sinistre que nous venons de raconter s'était rapidement répandu.
Déjà presque tous les paysans des environs encombraient la cour d'honneur, afin d'apprendre des nouvelles du blessé.
Le maire, lui-même, venait de se rendre au château pour y procéder à une sorte d'enquête.
— Croyez-vous h un terriblehasard, ou croyez-vous à un crime? demanda-t-il h la baronne. — Je ne saurais me prononcer, répondit cette dernière. A quel motif attribuer un crime!... mon pauvre Charles n'avait pas d'ennemis! — En êtes-vous bien sûre? — Autant qu'on peut l'être. — C'est vous qui avez trouvé le corps? demanda alors l'officier ministériel à l'un des deux bûcherons. — Où était le fusil de M. Charles? — Parterre, à cinq ou six pas en avant. — Qu'est devenu ce fusil? — Nous l'avons rapporté. — Où est-il maintenant? — Le voici.
Le maire prit l'arme qu'on lui présentait.
Il fît jouer successivement la baguette dans chacun des canons.
Les deux coups étaient chargés.
Ceci fait, il s'approcha de la chaise sur laquelle avaient été déposés les vêtements du blessé.
Il fouilla ces vêtements.
La montre se trou\ait toujours dans le gousset du gilet.
Et de plus, dans Tune des poches du pantalon, il y avait une bourse contenant quelques pièces decinq francs.
Le maire se tourna vers la baronne, et lui dit :
— Votre fils, madame, j'en ai maintenant la cerli-
tudc, a élé assassiné, et assassiné par vongcancc...
La baronne allait répondre.
Mais en ce moment le galop d'un cheval retentit dans la cour.
Puis ce bruit se tut, et, au bout d'une seconde, le chirurgien que Jean était allé chercher à Pontarlier entra dans la chambre.
Il s'approcha do la couche sur laquelle était place le corps.
Il souleva l'appareil que la baronne avait posé sur la plaie pour essayer d'arrêter le sang.
11 sonda la blessure avec un instrument qu'il tira de sa trousse.
Il pencha la léle et écoula le bruit de la respiration dans la poitrine du blessé.
Quand il se releva, son visage avaituneexpression morne et pensive.
— Eh bien! demanda madame de Saint-André, dont l'âme tout entière était suspendue aux lèvres du docteur.
— lih bien! murmura-t-il, je ne réponds de rien...
Mignouuc.
Nous devons "a nos lecteurs l'explication des évc-
nements qui viennent de se passer sous leurs yeux.
Un récit rétrospectif devient indispensable.
Nous allons le commencer.
Charles de Saint-André avait vingt-deux ans.
C'était, au physique, un très-joli garçon, de taille moyenne, blond, frais comme une jeune fille, avec de grands yeux bleus et une physionomie douce et intelligente.
Au moral, Charles possédait de l'esprit naturel et cette éducation, superficielle, mais rigoureusement suffisante, que Ton acquiert dans les collèges.
Son cœur était excellent, son caractère impressionnable,et peut-être un peu faible, sa tête ardente et exaltée.
Charles n'avait jamais quitté sa famille.
Ses parents passaient huit mois sur douze à Besançon, et le jeune homme avait suivi, comme externe, les cours du collège royal de cette ville.
Depuis deux années environ ses études classiques étaient terminées.
Sa santé, quelquefois chancelante, ne lui avait point permis de se livrer immédiatement à des travaux d'un autre genre, et madame de Saint-André, bouleversante dessein ses habitudes, était venue avec son mari et son fils passer à la campagne la plus grande partie de l'année, afin de donner a Charles, grâce aux longues promenades, à l'air pur et à la fatigue de la chasse, la force qui lui manquait.
Jusqu'à une époque de deux mois antérieure aux év^'ncments qui forment le premier chapitre de ce récit, le jeune homme avait vécu dune vie insoucianteet joyeuse, calmede cœur etd'esprit, partageant son temps entre son cheval, ses chiens et son fusil.
Un beau jour tout cela avait changé.
Charles, ainsi que nous l'avons entendu dire à sa mère, était devenu tout d'un coup sombre, soucieux, préoccupé.
Voici les causes de ce changement.
Un soir, Charles de Saint-André, parti pour la chasse depuis le matin, suivait en sifîlant un chemin creux qui le ramenait au château.
Il marchait gaiement et lestement, son fusil sur l'épaule, son chien derrière lui, et sa carnassière bien garnie de cailles et de perdreaux.
A cent pas en avant, à peu près, le chemin formait un coude brusque, et comme il était encadré dans une double haie de rosiers sauvages, on ne pouvait voir les personnes qui vous précédaient ou celles qui venaient à votre rencontre.
Charles s'arrêta tout d'un coup et prêta l'oreille.
Un chant doux et rustique, modulé par une voix jeune et pure, arrivait jusqu'à lui.
C'était une chanson naïve, pr imiti ve enquelque sorte, comme en inventent les pâtres des montagnes pour tromper l'ennui de la solitude et du désœuvrement.
M1GN0S?ÎE, T. 1. i
Ce rythme, lent, monotone, cadencé d'une manitTe uniforme, et coupé de loin en loin par de rares modulations, avait un charme infini au milieu du silence de cette belle soirée.
Charles restait immobile, nous l'avons déjà dit, et cependant le chant approchait toujours.
Évidemment la chanteuse, car à la voix on devinait une femme, marchait dans la direction du jeune homme.
Enfin elle apparut au détour du sentier.
C'était une très-jeune fille.
A l'aspect de Charles, debout au milieu du chemin, elle se tut soudainement comme une linotte effarouchée.
Alors M. de Saint-André se remit en marche.
L'instant d'après il n'était plus qu'à trois pas de la jeune fille.
Cette dernière pouvait avoir quinze ou seize ans, tout au plus.
Elle était frêle et petite.
-De beaux cheveux bruns, d'une épaisseur et d'une finesse extrêmes, s'échappaient dans un gracieux désordre de dessous un bonnet d'indienne à fleurs.
De grands yeux noirs brillaient dans un visage doux et charmant dont les rayons du soleil avaient doré la pâleur mate et veloutée.
Tout le costume de la petite paysanne consistait
en une jape de futaine blanche à raies brunes, serrée à la taille sur une chemise de grosse toile qui laissait voir un cou d'une grâce extrôme et la naissance des épaules, hâlées, mais d'une forme charmante.
Le peu qu'on voyait de sa jambe était, ainsi que sa cheville, d'une irréprochable finesse.
De gros et lourds sabots chaussaient ses petits pieds nus.
De la main droite la villageoise tenait une faucille, et sous son bras gauche elle portait un paquet d'herbe fraîchement coupée.
En passant à côté de Charles, la petite baissa les yeux, fit une demi-révérence et se disposa à continuer son chemin.
M. de Saint-André qui croyait connaître tout le monde à trois lieues h la ronde, étonné de voir pour la première fois le visage de cette jolie enfant, l'arrêta en lui disant :
— Bonjour, ma petite. — Bonsoir, monsieur Charles, répondit la paysanne. — Vous me connaissez! fit le jeune homme avec étonnement. — Dame! oui, que je vous connais; vous êtes le fils h monsieur le baron qui a le château de Saint-.\ndré h une demi-lieue d'ici. — C'est juste, ma petite fille; et vous, qui êtesvous? — IMoi, je suis Mignonne, la nièce au père Nicot, qui demeure aux Élioux, tout contre le bois de
îa Souche. — Mignonne, dites-vous^... — Oui, on m'appelle comme ça à cause que je suis toute petite, et guère plus grosse qu'un oiseau... — Est-ce que ■vous demeurez chez votre oncle? — Dame! oui. — Vous n'avez plus votre mère? — Ni père,, ni mère, monsieur, plus d'autres parents que mon oncle Nicot.
— Et que faites-vous chez lui,mon enfant? — Je mène les bêtes aux champs et je vais faire de l'herbe pour les moutons. — Quel âge avez-vous, Mignonne?...
— J'aurai seize ans, vienne la Sainte-Catherine, monsieur. — Gomment se fait-il que je ne vous aie jamais rencontrée? — Je ne sais pas, c'est peut-être bien parce que je suis presque toute la journée sur la roche avec les chèvres. — Mais vous, vous m'avez remarqué quelque part, puisque vous savez mon nom.
— Je vous ai vu deux fois le dimanche à la grand'messe, à l'église de Saint-André, et puis dans le pays tout le monde vous connaît bien... — Qu'est-ce que c'est donc que cet air que vous chantiez tout à l'heure? — Ce n'est pas un air, monsieur, c'est une chanson. — Eh bien, cette chanson, reprit Charles avec un sourire, qui vous l'a apprise? — Personne. — Comment, personne? — Dame, non! C'est des mots que je dis à mes chèvres et que j'ai mis sur une musique qui m'est venue toute seule. — Vraiment? — Dame! oui. — Redites-la-moi donc un peu, cette chanson, je vous en prie, Mignonne. — Oh! monsieur, je n'ose-
iio
rai jamais. — Pourquoi donc? — Ce n'est pas assez beau pour être chanté devant du monde, surtout devant une personne comme vous... vous vous moqueriez de moi. — Je vous assure que non. — Oh! je sais bien que si, moi, et puis, d'ailleurs, de vous voir comme ça devant moi, ça me ferait un si drôle d'effet que je ne pourrais rien dire du tout et que vous ne m'entendriez point... — Essayez... — Ça n'est pas pour vous refuser, bien au contraire; mais vous me le demanderiez jusqu'à la nuit noire que je ne le ferais pas... — Vous êtes cruelle! dit Charles en riant. — Oh! ça non, monsieur, répliqua l'enfant qui se méprit au sens de l'expression employée par le jeune homme, je ne ferais pas de mal à une mouche. — Puisqu'il est impossible de vous fléchir, je vous quitte... continua M. de Sdint-André; au revoir, mon enfant. — Bien le bonsoir, monsieur... — Seulement je vous demande, quand vous serez à deux ou trois cents pas d'ici, de reprendre votre chanson... — Oh! pour ça tant que vous voudrez...
Et la petite s'éloigna lentement, après avoir fait a Charles une dernière révérence.
Le jeune homme resta quelques minutes à la même place, la suivant du regard.
Quand elle eut disparu, il la cherchait encore...
Et lorsque, fidèle à sa promesse, sa voix harmonieuse égrena dans le lointain les notes de son refrain
champêtre, il se sentit tout d'un coup tressaillir.
Mais cette émotion dura peu.
Aussitôt que la dernière cadence de la mélodie rustique se fut éteinte dans le silence de la nature, Charles se remit en marche.
Au bout d'une demi-heure à peine il arrivait au chôteau où le souper l'attendait.
lia grotte.
Rien ne nous serait plus facile que de raconter à nos lecteurs l'histoire d'une passion romanesque, née d'un seul regard dans le cœur de Charles et développée immédiatement outre mesure.
Mais rien ne serait moins conforme à la vérité, et comme nous sommes, avant toutes choses, un historien véridique, nous ne broderons point des dessins do pure invention sur la trame si simple de notre récit.
Le fait est que Charles, en arrivant au château, ne pensait pas le moins du monde à la gentille Mignonne.
Il se mit à table et soupa de bon appétit.
Après le souper il fit, sans distractions, une partie de whist, dans laquelle il eut pour partenaires son père, sa mère et le digne abbé Bricogne.
Et enfin il alla se coucher et dormit, jusqu'au matin, d'un sommeil calme, profond et non interrompu.
Quand il se réveilla il pleuvait.
Charles ne put sortir pour aller à la chasse.
11 s'ennuya fort pendant cette journée, mais nous ne prendrons point sur nous d'affirmer que pendant ces longues heures de désœuvrement le souvenir do Mignonne vint le visiter une seule fois.
Évidemment les symptômes d'un naissant amour ne se manifestaient guère.
Le lendemain le soleil brillait radieux dans un ciel sans nuages.
Aussi, dès le pointdu jour, Charles, désireux d'oublier les ennuis de la veille, se mettait en campagne.
Pendant toute la matinée il battit avec ses chiens la plaine et les collines, tua quelques perdreaux , et déjeuna dans une ferme, de lait et de pain bis.
Restauré et reposé par ce frugal repas, le jeune homme se remit en marche.
Les hasards de la chasse lui firent décrire un circuit de plusieurs lieues, et il était déjh près de quatre heures de l'après-midi quand il atteignit le plateau d'un monticule couvert de bruyères arides et dominé par une couronne de rochers granitiques.
De cette éminence , le regard découvrait une partie de la contrée.
A gauche s'étendaient à perte de vue des champs coupés de petits bois et de landes incultes.
A droite une forêt dont la sombre verdure allait se perdre à l'horizon.
Et enfin, en avant, un paysage immense tout émaillé de ( lochers et de villages, parmi lesquels on distinguait, à une assez*grande distance, le hameau de Saint-André.
Charles reconnut sans peine le lieu où il se trouvait.
Il était sur la roche et la forêt qu'il voyait à sa droite s'appelait le bois de la Souche.
Le souvenir de Mignonne revint aussitôt à son esprit.
Il regarda tout autour de lui avec attention...
A uHe petite distance, quelques chèvres broutaient avidement l'herbe rare et desséchée qui croissait entre les cailloux roulants et les laves couvertes de mousse et de lichens.
Mais personne ne veillait sur ce petit troupeau qui semblait abandonné.
Charles, avec l'agilité de ses vingt-deux ans, grimpa jusqu'au sommet de l'un des rochers dont nous parlions tout à l'heure.
Du haut de ce piédestal il aperçut Mignonne, assise au pied d'une touffe de buis gigantesques et s'occupant à construire un petit panier avec des écorces fraîchement coupées.
Il redescendit aussitôt et se dirigea du côté de la jeune fille.
En le voyant, cette dernière se leva d'un seul bond, devint rouge comme une pivoine et laissa tomber le travail inachevé qu'elle tenait à la main.
— Bonjour, ma petite Mignonne, lui dit Charles, touché, sans le savoir, de l'apparente émotion de la paysanne. — Bien le bonjour, monsieur Charles, répondit-elle d'une voix troublée. — Vous ne vous attendiez pas a me voir aujourd'hui, n'est-ce pas? — Oh! ça non, monsieur Charles, mais n'empêche, j en suis joliment contente, allez ! Est-ce que vous êtes venu exprès, par ici? — Mais sans doute, répondit le jeune homme en rougissant un peu de ce demi-mensonge. — Depuis avant-hier, poursuivit Mignonne, j'ai pensé ù vous bien des fois. —Vraiment! s'écria Chailes. — Dame! oui. — Que pensiez-vous de moi, mon enfant ? — Ah ! rien ! répliqua la petite en hésitant, je ne pensais rien de vous... Je pensais a vous... voilà tout !
En face de cette tendresse ingénue qui se dévoilait avec une si adorable naïveté, Charles, pour la première fois, sentit battre son cœur.
Pour la première fois il attacha sur Mignonne un regard qui déjà n'était plus indifférent, et elle lui parut en quelque sorte transfigurée.
Une douce expression d'amour et de candeur
rayonnait sur le charmant visage de l'enfant.
Dans la vive étincelle voilée par les longs cils de ses yeux à demi baissés, on devinait le désir qui s'ignore lui-même.
Labouche,un peu sérieuse,et les joues empourprées témoignaient de la pudeur et de la chaste ignorance.
On eût dit une de ces têtes de jeunes filles dont Greuze nous a laissé de si charmants modèles.
A chaque seconde de cet examen, 1 émotion de Charles augmentait, et cette émotion se communiquait à Mignonne,
Les deux jeunes gens gardaient le silence.
Ce silence commençait à devenir embarrassant,
Charles le rompit le premier.
— Venez vous asseoir là-bas, dit-il, venez, Mignonne, nous causerons.
Et tout en parlant, il désignait une sorte de petite grotte formée à peu de distance par une excavation naturelle pratiquée dans les rochers.
La jeune fille le suivit.
Charles porta sous cette voûte deux pierres plates et moussues.
Il s'assit sur l'une d'elles et fit signe à Mignonne de prendre place sur l'autre h côté de lui.
Mignonne hésita d'abord, mais cette hésitation fui de courte durée.
Elle suivit l'exemple de Charles.
— SI- LO jeune homme lui prit la main.
Elle fit un mouvem(3nt pour la retirer. Charles ne céda point et la jeune fille n'insista guère.
— Mignonne, lui dit M. de Saint-André en pressant doucement la main qu'il serrait entre les siennes, vous m'avezdit l'autre soirquevous aviez seize ans...
— Oui, monsieur Charles... C'est-à-dire, pas tout h fait, mais je les aurai bientôt... — Je vais vous faire une question qui vous semblera singulière, Mignonne, me promettez-vous de me répondre? — Dame! oui...
— Mais la vérité... vraie?... — Oh! monsieur Charles, je ne dis jamais de mensonges! — Eh bien! mon enfant, n'avez-vous pas...
Charles s'interrompit.
— Quoi donc? demanda curieusement la jeune fille.
— Un amoureux...
Mignonne devint écarlate.
— Un amoureux! moi!... s'écria-t-elle» — Vous êtes bien assez jolie pour cela, ma petite, et cela ne me surprendrait nullement. — Oh! monsieur Charles... murmura l'enfant en cachant sa tète dans ses mains.
— Vous ne me répondez pas? — Mais, mon Dieu, que voulez- vous que je vous réponde?... — Ce qui est... Avez-vous un amoureux, Mignonne, oui ou non? — Mais non! mais certainement non, que je n'en ai pas, monsieur Charles. — Bien sûr? — J'en jure! — Quoi!
nsqu k cette heure, personne ne vous a fait la cour? personne ne vous a dit que vous étiez jolie? — Oh! si fait... pour m'avoir dit ça, on me l'a dit, monsieur Charles.
Un mouvement involontaire fit tressaillir les muscles du jeune homme.
— Qui donc? demanda-t-il. — ^Dame! mon cousin... — Quel cousin? — Pierre Nicod.Le fils à mon oncle... — Un garçon de votre âge? — Oh! plus vieux que moi, il a pour le moins vingt-cinq ans. — Et il vous aime? — A ce qu'il dit... — Mais vous, Mignonne, vous ne l'aimez pas? — Oh! Dieu non, bien au contraire! quand je le vois venir d'un côté pour me parler, je m'ensauve de l'autre... — Et si je vous disais, 'moi, Mignonne, que je vous aime?... — Vous... monsieur Charles... balbutia la jeune fille. — Que répondriez-vous?— Je répondrais... je répoiidrais... Uamel qre je ne vous crois guère... — f*ourquoi? — Parce qu'un grand monsieur comme vous ne peut pas aimer une pauvre personne comme moi... — Vous pensez cela, Mignonne? — Dame! il me semble.. . — Enfant, interrompit Charles en attirant la jeune fille dans ses bras et en l'y retenant presque de force, vous avez tort de penser ainsi, car, aussi vrai que vous sentez battre mon cœur, je vous jure que je vous aime!
Où —
li'inconuii.
Cependant la paysanne, effrayée du mouvement de Charles, troublée par ses dernières paroles, s'était arrachée par un mouvement brusque à son étreinte frémissante.
Elle se tenait debout devant lui, dans une attitude gracieuse et embarrassée, les yeux baissés, mais brillants de pudeur et d'émotion, les lèvres entr'ouvertes par un demi-sourire, indécise entre la surprise, la frayeur et la joie.
Elle était ravissante ainsi.
Charles la contempla un instant en silence.
Ses artères battaient violemment.
Sôs sens parlaient pour la première fois h son cœur un langage inconnu.
Il se sentait envahir tout entier par un violent et soudain amour.
Il voulait exprimer les sentiments tumultueux qui faisaient irruption dans son âme.
Mais la parole expirait sur ses lèvres brûlantes.
Il se souleva à demi de son siège improvisé, et l'un de ses bras enlaça de nouveau la taille de Mignonne.
La jeune fille se cambra instinctivement pour se dérober à cette douce étreinte.
La force lui manqua ou plutôt le courage.
Au bout d'un instant sa taille assouplie ne résista plus au bras caressant qui la pressait.
La pauvre enfant reprit bientôt sa place, non plus cette fois à côté de Charles, mais sur les genoux du jeune homme.
Ce dernier l'enferma dans ses bras et la serra passionnément sur son cœur.
— Tu m'aimes, n'est-ce pas? tu m'aimes?... murmura-t-il à son oreille.
Mignonne ne répondit pas.
Mais sa respiration entrecoupée, sa poitrine haletante, parlaient assez pour elle.
CharleS; trop naïf encore pour comprendre toute l'éloquence de ce muet langage, répétait d'une voix indistincte :
— Dis-moi que tu m'aimes. Mignonne... car je t'aime, moi... je t'aime... je t'aime...
A mesure qu'il parlait ainsi, sa bouche s'approchait davantage du visage de la jeune fille, dont sa respiration ardente brûlait les joues empourprées.
Bientôt sa bouche se colla sur ses joues.
Et enfin ses lèvres trouvèrent les lèvres de Mignonne.
Sous ce baiser de feu^ le premier qu'elle eût jamais
roçu, la paysanne sembla près do perdre connaissance.
Un tressaillement nerveux passa dans tous ses membres.
Puis un anéantissement presque complet succéda a cette émotion trop vive, et son corps charmant s'affaissa dans les bras de Charles.
Sans être un roué bien habile, tout autre à la place de ce dernier aurait profité de ce demi-évanouissement voluptueux qui lui livrait la jeune fille sans défense.
Mais notre héros ne comprit rien aux symptômes, si clairs et si significatifs cependant, qui se manifestaient à lui.
Il eut peur.
Il recula devant un triomphe facile et assuré.
Il dénoua la chaîne vivante qui liait la jeune fille à son cœur et il l'assit avec des précautions infinies sur la mousse desséchée qui tapissait la grotte témoin de cette scène d'amour à laquelle il ne manquait qu'un dénoûment.
A peine Mignonne fut-elle ainsi soustraite à l'action du fluide magnétique et amoureux qui s'échappait des baisers de Charles pour jeter le désordre dans ses sens vierges encore, qu'elle revint complètement à elle-même.
Son premier mouvement fut de cacher dans ses
deux mains son visage pourpre de pudeur et d'amour.
Mais bientôt elle releva la tête et attacha sur les yeux de Charles agenouillé devant elle, un regard long et brûlant.
Il y avait dans ce regard une expression si douce de reproche tendre et indécis, que Charles devina une partie de la faute ou plutôt de la maladresse qu'il venait de commettre.
il essaya de la réparer.
Mais il était trop tard.
Au moment où il allait reprendre la jeune fille dans ses bras, un grand chien de berger, noir et fauve, se précipita dans la grotte en poussant deux ou trois hurlements d'alarme.
— Il arrive quelque chose à mes chèvres! s'écria Rlignonne en bondissant au dehors, quoique Charles essayât de la retenir.
Il arrivait quelque chose en effet aux chèvres de la paysanne.
Un renard, sorti de son terrier situé aux environs, venait de s'emparer d'un jeune chevreau et de l'emporter sournoisement.
Le reste du troupeau s'enfuyait dans toutes les directions.
Mignonne poussa les hauts cris.
Le chien de berger se mit à la poursuite du ravisseur dont le fardeau ralentissait la course.
Charles saisit son fusil, mit en joue la bote fauve et fit feu.
Malheureusement son arme n'était chargée qu'à petit plomb.
Cependant l'effet produit fut immédiat.
Le renard abandonna sa proie qui tomba tout ensanglantée sur le gazon, et il s'enfuit avec une célérité merveilleuse.
Mignonne courut à son chevreau, le prit dans son tablier et s'efforça de panser les blessures de ses membres délicats.
Ce puéril accident avait désolé la jeune fille; d'ailleurs deux paysans qui passaient aux environs de la roche se dirigeaient du côté où les attiraient les hurlements du chien et le bruit du coup de fusil.
Il ne fallait plus songer à renouer ce jour-là la causerie d'amour si brusquement interrompue.
Charles le comprit.
Il serra la main de Mignonne et la quitta en lui disant tout bas :
A demain!
Nous n'entreprendrons point l'analyse des sentiments et des sensations qui se succédèrent dans le cœuret dans l'esprit de la jeune paysanne restée seule.
MIGNONINE, T. 1 . 3
Nous avons deux raisons pour nous abstenir.
La première, c'est qu'une étude consciencieuse et approfondie serait fort ennuyeuse pour nos lecteurs et très-fatigante pour notre paresse.
La seconde, c'est qu'il nous paraîtrait difficile de débrouiller le chaos de pensées incohérentes dans lesquelles Mignonne elle-même ne voyait pas clair, h coup sûr.
Disons seulement que la jeune fille, après avoir répondu aux questions des deux paysans que nous avons vus se diriger do son côté, retourna dans la petite grotte où sa vertu venait de courir un si grand danger, et, assise sur l'une des pierres que Charles y avait transportées, les deux coudes appuyés sur ses genoux et la tête cachée dans ses mains, s'y plongea dans une méditation profonde, dont nous laissons à nos lectrices le soin d'apprécier la nature.
Le moment est venu de constater la présence d'un nouveau personnage, personnage étrange et bizarre, qui, à l'insu de Charles et de Mignonne, avait assisté à tous les incidents de la scène que nous venons de raconter.
Ce personnage était un jeune homme de vingt-cinq ans environ.
Rien ne pouvait se voir de plus hideux que sa personne et de plus repoussant que ses allures.
Qu'on se figure une sorte de nain, haut de quatre pieds tout au plus.
Qu'on imagine un torse do géant, soutenu par des jambes denfant, qui, trop faibles pour le poids disproportionné du buste, ployaient, déjetées et tordues comme les pattes d'un basset.
A ce torse s'ajustaient des bras longs et noueux, terminés par des mains difformes et velues.
Une tête plaie et déprimée, couronnée par une chevelure rousse, touffue et hérissée, complétait cet enssmble disgracieux.
Nous ne saurions donner une idée bien exacte des traits et surtout de la physionomie de cette léte.
Des yeux infiniment petits, qu'on eût dits percés avec une vrille et dont la prunelle, d'un gris pâle, nageait dans un fluide d'un bleu sale, lui donnaient, conjointement avec une bouche énorme et presque sans lèvres, une expression de méchanceté basse et astucieuse.
Le teint semblait blafard, sous les couches terreuses amoncelées sur les joues depuis un temps immémorial par suite d'une inconcevable incurie.
Le costume de ce monstrueux personnage clait digne en tout point de son extérieur peu prévenant.
Sur les broussailles incultes de sa chevelure se
— redressait un bonnet de coton à raies rouges, blanches etbieues.
Un sarrau de toile bise, tout déchiré et d'une malpropreté repoussante, descendait sur un pantalon de droguet rapiécé en cent endroits, et si court qu'il laissait à découvert les jambes rachitiques du nain presque depuis le genou.
Ces jambes étaient nues et les pieds plongeaient dans de lourds sabots garnis de paille.
Au moment où M. de Saint-André était arrivé sur la Roche, le personnage dont nous venons d'esquisser le portrait semblait être en embuscade derrière un fragment de lave jeté par la main du hasard sur deux blocs de granit brisés et assez semblables aux dol^ mens druidiques de nos aïeux les Gaulois.
Tant que Charles et Mignonne avaient causé ensemble sur le plateau, à la vue de tous et à ciel découvert, le nain était resté tapi dans sa cachette dans un état d'immobilité tellement grande qu'on aurait pu le croire endormi, si le regard clair et brillant de ses yeux n'eût fourni la preuve manifeste qu'il veillait et qu'il observait.
Mais, aussitôt que la paysanne eut suivi Je jeune homme dans la grotte que nous connaissons, les yeux de l'inconnu étaient devenus inquiets et pour ainsi dire hagards.
M avait quitté son poste, et, rampant a travers les
inégalités du terrain, il avait atteint une louiïo do buis et de genévriers derrière laquelle il s'était caché.
Ces arbustes croissaient en face de la grotte, b une distance de cinquante ou soixante pas, et, de la, on pouvait voir encore ce qui se passait sous la voûte.
A mesure que se déroulaient les péripéties amoureuses que nos lecleui-s connaissent déjci, la physionomie du nain prenait une expression menaçante et sinistre.
Lorsque Mignonne , à demi pâmée , s'aiïaissa dans les bras du jeune homme, le nain ramassa sur le sol et serra dans sa main droite un caillou aigu et tranchant.
Puis il se souleva à demi.
En ce moment, ses sourcils contractés annonçaient une fureur jalouse.
Mais bientôt il laissa retomber son arme et reprit son immobilité première.
Quand Charles se fut éloigné et quand Mignonne fut retournée s'asseoir sous la voûte, le nain quitta son abri et s'avança dans la direction de la jeune fille.
Pierre IVicod.
Au bruit des pas d'un homme. Mignonne tressaillit et leva la tête.
Le nain était debout devant elle.
A sa vue, elle ne put retenir un faible cri.
Le nain partit d'un éclat de rire qui ressemblait au bruit que produit une porte en tournant sur ses gonds mal graissés.
Puis après avoir donné cours à cette hilarité contrainte, il dit d'une voix rauque :
— Est-ce que je vous fais peur, cousine? — Nenni, mon cousin Pierre, répondit la jeune fille, pourquoi donc que vous me feriez peur?... — Dame! on ne sait pasi les jeunesses ont des idées si drôles! A propos d'idées, cousine, à quoi donc que vous pensiez, comme ça, la tète cachée dans vos mains?
Mignonne rougit involontairement.
— Jepensais..., répondit-elle, je pensais à mes chèvres... — Ah! fit d'un air incrédule Pierre Nicod,car c'était lui. — Oui, poursuivit vivement la paysanne, à preuve qu'il est arrivé un malheur au troupeau, tout à l'heure. — Un malheur? répéta le nain. — Le renard est venu... — Ah! dit Pierre pour la seconde
fois et q«i est-ce qu'il a fait, le renard? — Dame!... il emportait un chevreau... — L'a-t-il emporté tout à fail? — Non, grâce à un chasseur qui se trouvait là par hasard, et qui Ta épouvanté en tirant dessus...
— Un chasseur? — Oui. — Le connaissez-vous, ce chasseur? — Je crois, balbutia Mignonne en tortillant entre ses doigts l'un des coins de son tablier, je crois que c'est le fils à M. le baron de Saint-André... — Est-ce que vous n'en êtes pas bien sûre, cousine? — Dame! il ma bien semblé le reconnaître... — Il passait ici, par hasard, en chassant? — Mon Dieu, oui.
— Et il ne vous a rien dit, ce jeune monsieur? — A moi? et qu'est-ce que vous voudriez donc qu'il m'eût dit, cousin? — Est-ce que je sais?. . . — Il ne me connaît seulement pas... — Ohlça n'est pas une raison!.., Ces jeunes messieurs qui sont riches, qui ont de beaux habits, de belles manières et un beau langage, trouvent toujours un tas de choses à dire aux jolies filles qu'ils rencontrent sur leur chemin, et ils n'ont pas besoin de les connaître pour leur jurer qu'ils en sont tombés amoureux, et pour leur demander du premier coup... tout ce qu'un garçon peut demander à une jeune fille!!
En écoutant les paroles de Pierre Nicod, paroles prononcées avec un accent mordant et ironique, Mignonne se déconcertait de plus en plus et commençait à craindre que son cousin n'eût surpris quelque chose de ce qui venait de se passer.
Mais le nain lui-même prit soin de la rassurer.
— Enfin, puisqu'il ne vous a rien dit, cousine, continua-t-il, c'est bon.
Il se tut pendant un instant, puis il reprit:
— C'est que, voyez- vous, je suis votre amoureux, moi, et si quelqu'un s'avisait de vous en conter, foi de Pierre Nicod, il ne ferait pas bon pour ce quelqu'un-là!!...
Les yeux du cousin de Mignonne prirent en ce moment une expression tellement féroce que la jeune fille pâlit et se mit à trembler.
Pierre feignit de ne point s'apercevoir de cette 'émotion douloureuse, et il reprit:
— Voici la nuit qui vient, cousine, il est bientôt l'heure de rentrer à la ferme; je vas vous aider à ramener les chèvres.
Et joignant l'action aux paroles, il siffla le chien, puis approchant de ses lèvres un de ces instruments faits d'une corne de bœuf, et qu'en Franche-Comté on appelle Cornets à bouquin, il en tira ces sons discordants qui annoncent aux troupeaux que le moment est venu de quitter les pâturages.
Les chèvres obéissantes comprirent ce signal, et bientôt, grâce à l'intelligence du chien de berger qui harcelait vigoureusement les retardataires, le troupeau tout entier se mit en marche sous la conduite de Mignonne et de son cousin.
Du plateau de la Roche à la ferme des Elioiix, il pouvait y avoir une demi-lieue de chemin.
Pour aller de l'un à l'autre, il fallait traverser le bois de la Souche.
Au moment où Mignonne et Pierre Nicod s'engagèrent sous les grands arbres de la forêt, le crépuscule commençait à descendre et les premières étoiles scintillaient déjà dans le velours sombre du firmament.
La feuillée épaisse des ormes et des chênes ajoutait à l'obscurité, et les sinuosités du sentier s'entouraient de ténèbres presque complètes.
Mignonne marchait en avant, rêveuse et serrant contre sa poitrine l'agneau blessé par les morsures du renard.
Son cousin la suivait, à une distance de deux ou trois pas.
Pierre Nicod était amoureux de Mignonne; nous avons entendu la jeune fille elle-même le dire h M. de Saint -And ré.
Mais ce que la paysanne ignorait comme nos lecteurs, c'était la violence et la profondeur de l'amour qu'elle avait inspiré.
Le nain s'était épris d'une passion d'autant plus
ardente qu'il se savait hideux, dédaigné de tous, et qu'il n'avait nulle espérance de se voir payé de retour.
Un amour pareil, tout de dévouement et d'abnégation, aurait épuré et agrandi une nature dont les instincts auraient été nobles et généreux.
Mais l'âme de Pierre Nicod rivalisait de laideur avec le corps qui lui servait d'enveloppe.
La passion avait développé outre mesure les instincts mauvais qui se trouvaient en germe dans le cœur du paysan : une haine jalouse pour tous ceux que la nature avait traités moins en marâtre et des désirs d'une brutalité bestiale et révoltante.
On devine ce qu'avait dû produire en lui la scène à laquelle il avait assisté et qui lui avait montré Mignonne livrée frémissante et éperdue au bras de Charles de Saint-André.
Pierre Nicod, en proie à la double torture de la colère et de la jalousie, s'était juré deux choses : la perte de son rival et la possession de Mignonne.
— Elle m'appartiendra!... se disait-il en marchant derrière sa cousine, dont il devinait au travers des ténèbres la forme gracieuse.
«Ellem'appartiendra!... répétait il, mais quand!...»
Et il se répondait ainsi :
a — Pourquoi pas demain?
» Pourquoi pas cette nuit?
» Pourquoi pas dans une heure?
» Pourquoi pas à rinstant? »
A peine cette dernière pensée venait-elle do se formuler dans son esprit, que sa résolution était prise.
Le sang lui monta au cœur et à la tôle, pour 1 étourdir et pour l'aveugler.
Il chancela comme un homme ivre.
C'est qu'il était ivre en effet; ivre de luxure et de brutale ardeur.
A l'endroit où Mignonne et Pierre Nicod venaient de parvenir, le sentier tournait dans la forêt et la voûte de verdure se faisait plus épaisse encore.
Le paysan s'arrêta.
— Mignonne, dit-il.
La jeune fille tourna la tête.
— Mignonne, répéta Pierre Nicod. — Qu'est-ce que vous me voulez, cousin? demanda la paysanne.
— Écoule un peu ici, j'ai quelque chose a te dire...
— Quoi donc? — Quelque chose que je t'ai déjà dit plus d'une fois et que je veux te répéter...
Il y avait un tremblement tel dans la voix rauque de Pierre Nicod, que Mignonne eut peur, et qu'au lieu de retourner en arrière elle fit un mouvement pour hâter le pas.
Mais son cousin prévit et empêcha ce mouvement.
D'un bond il se trouva devant elle.
— Écoute-moi... murmura-t-il. — Plus tard, tout
a l'heure à la ferme répondit Mignonne avec
une frayeur croissante. — Non pas plus tard! non pas tout à l'heure! non pas à la ferme! mais ici, ici et tout de suite!... — Enfin, cousin, balbutia Mignonne, qu'est-ce que vous me voulez? — Je veux te dire que je t'aime... et qu'il faut que tu sois à moi...
Et, tout en parlant, Pierre Nicod avait pris la jeune fille dans ses bras.
— Au secours! cria Mignonne. — Appelle si tu veux!... murmura le nain avec un ricanement farouche, nous sommes seuls ici... personne ne viendra, personne n'entendra tes cris, et d'ailleurs je les étoufferai!...
En effet, Pierre, soulevant la jeune fille avec une violence irrésistible, contint sans peine ses efforts désespérés, et appuyant sa bouche sur les lèvres de sa victime, il la réduisit au silence.
Puis, comme un sanglier qui fait une trouée pour regagner sa bauge, il quitta le chemin battu et s'enfonça avec son léger fardeau dans l'épaisseur des taillis.
Un crime.
— Aunomdu ciol!... au nom de Dieu!.. . mon cousin, laissez-moi... s'écria Mignonne quand Pierre Nicod dénoua son étreinte pour la jeter sur le gazon. — Jene crains pas leciel!... Jenecrois pas en Dieu!... répondit le paysan; cesse donc de pleurer, cesse donc de prier, car il faut que tu sois à moi, et rien au monde, pas même le tonnerre en tombant sur nous, ne pourrait m'empôcher de te posséder...
Mignonne était perdue, bien perdue, on le voit.
Cependant elle ne voulait pas succomber sans entreprendre une lutte suprême, sans essayer un effort désespéré.
A coup sûr elle était la plus faible.
Mais les femmes qui défendent à la fois leur amour et leur pudeur, trouvent, par instant, une force miraculeuse.
Pierre Nicod, nous le savons, l'avait renversée sur la terre où il contenait violemment ses membres délicats.
Elle s'appuya sur ses coudes et sur ses mains, et roidit tout son corps pour essayer de se soulever.
Ce fut en vain.
Le nain presque étendu sur elle l'écrasait de son poids.
Une seconde tentative fut inutile comme la première.
Les efforts de Mignonne étaient paralysés par la position de Pierre Nicod qui redoublait ses caresses lascives.
Mignonne se sentait défaillir. ,
Le souffle lui manquait.
Des paillettes de feu semblaient passer devant ses regards et des bruits étranges emplissaient ses oreilles.
Elle allait succomber.
En ce moment le hasard, ou la Providence, si Ton veut, vint à son aide.
Sa main convulsivement crispée et dont lesongles labouraient le gazon rencontra sur le sol un fragment de bois mort, long de quelques pouces et pointu par un bout.
Mignonne, ranimée par un espoir soudain, serra cette arme dans sa main où elle l'assujettit de son mieux.
Puis, afin d'endormir pour un instant la défiance de Pierre Nicod, elle feignit d'être à bout de ses forces et de perdre complètement connaissance.
C'est ce que le paysan voulait.
Enfin! .. murmura-t-il.
Et il se souleva à demi pour respirer lui-mônie.
Mais Mignonne, prompte comme l'éclair, s'était dressée en môme temps que lui.
Sa main droite, rejetée en arrière, avait décrit une courbe rapide, et, toujours munie de son stylet improvisé, était revenue frapper Pierre Nicod en plein visage.
Mignonne sentit que la pointe acérée du morceau de bois pénétrait profondément dans la chair.
Le paysan poussa un cri terrible.
Il bondit sur ses jambes.
Il frappa l'air de ses deux bras.
Puis il retomba lourdement en arrière avec un gémissement sourd.
Mignonne, presque folle d'épouvante, franchit le corps inanimé qui lui barrait le passage, regagna, non sans peine, le sentier en laissant des lambeaux de ses vêtements aux ronces des taillis, et, sans ralentir un seul instant sa course, elle parvint haletante à la ferme où son troupeau arrivait en mém<^ temps qu'elle , car l'instinct routinier des chèvres et la sagacité intelligente du chien qui leur servait de guide, ne leur avaient pas permis de s'écarter du droit chemin.
Mignonne enferma ses chèvres dans létable et entra dans la salle basse de la ferme.
Cette pièce, assez vaste, servait tout à la fois de cuisine, de salle à manger et de salle commune.
Klle n'était ni carrelée, ni plancheyée, on y mar-
chait sur un sol dur et battu, hérissé de callosités boueuses.
Les solives du plafond, ainsi que les murailles jadis blanchies à la chaux, étaient aujourd'hui noircies et pour ainsi dire vernies par la fumée.
Un grand bahut en bois de chêne supportait des assiettes etdes plats de cette faïence grossière à enluminures éclatantes représentant le plus souvent un clocher avec sa girouette, ou deux coqs en train de se chercher querelle.
En face de ce bahut se trouvait une cheminée immense sous le manteau de laquelle quatre ou cinq personnes pouvaient s'asseoir parfaitement à l'aise.
Malgré la saison, un feu de sarments et de pommes de pin pétillait dans l'âtre.
Une marmite, pleine de pommes de terre bouillie?,se balançait à la chaîne de la cheminée au-dessus du foyer.
Deux carabines, en assez mauvais élat, étaient suspendues à des crampons au couronnement de la cheminée et semblaient mises sous la protection d'une petite image de la Vierge en plâtre, coloriée de rouge et de bleu.
Des tiges de maïs, des jambons et des quartiers de lard pendaient en maint endroit du plafond.
Enfin, au milieu de la chcimbre, une longue table en bois de chêne comme le bahut supportait plusieurs
couverts, un vaste plat de lard tout fumant et une petite lampe de cuivre dont la lueur tremblotante éclairait les convives, conjointement avec la clarté du loyer.
Ces convives, au nombre de quatre, étaient le père Nicod, Monique sa femme, un garçon de ferme et une grosse servante.
Deux couverts inoccupés indiquaient les places de Mignonne et de Pierre Nicod.
— Gomme tu rentres tard, ce soir, petiote, dit
le fermier à sa nièce, au moment où cette dernière
> arrivait dans la salle. —Dame! mon oncle, je n'ai
j point pu revenir plus vite, répondit cette dernière
en s'efforçant de cacher les traces de son émotion
récente.
j — Ah! Jésus mon Dieu! s'écria Monique Nicod en 1 jetant les yeux sur les traits décomposés et sur les
vêtements en désordre de Mignonne, ah! Jésus mon
Dieu! comme te voilà faite, etqu'est-ce qui t'est donc ! arrivé pour te mettre dans des états pareils?...
— J'ai eu joliment peur, allez!... répondit Mignonne, décidée à cacher une partie de la vérité. — Peur de quoi, petiote?... demanda le père Nicod. —
\ Peur d'une bote qui s'est jetée sur mes chèvres, et qui a mangé à moitié un de mes chevreaux qui est, à cette heure, en train de trépasser dans l'étable. . .
: — Ah! saint Jérôme, mon bon patron! et comment
donc que ça est arrivé, petiote?... — Je vais vous dire, mon oncle...
Et Mignonne entama un récit long et diffus dans lequel elle ne parla, comme bien on pense, ni de Charles de Saint-André; ni de Pierre Nicod.
A l'entendre, une bête fauve, loup ou renard, elle ne savait au juste lequel, se serait jetée sur ses chèvres au moment où elle allait entrer dans le bois avec son troupeau.
La frayeur, alors, se serait emparée d'elle et l'aurait poussée à s'enfuir à travers les taillis, jusqu'au moment où, un peu rassurée et revenue sur ses pas, elle aurait trouvé dans le sentier le chevreau blessé que la bête fauve venait d'abandonner.
Tout ce récit n'était rien moins que clair; mais Jérôme Nicod et sa femme s'en contentèrent parfaitement et rendirent grâce au ciel qu'il ne fût point arrivé de plus grand malheur.
— Allons, petiote, dit le fermier, ce n'est après tout qu'un chevreau de moini?, il n'y a pas là de quoi se faire de la peine. Voyons, assieds-toi et soupe....
Mais Mignonne n'avait pas faim.
Le père Nicod remplit l'assiette de la jeune fille et il poursuivit :
— C'est étonnant comme tout le monde est en retard aujourd'hui!... où diantre peut être Pierre?... tu ne l'aurais point rencontré, par hasard, peliote?
Mignonne se prit a trembler de tous ses membres. Elle devint très-pâle et n'eut pas la force de répondre.
— Est-ce que tu ne m'entends point?... dit Nicod. — Moi... mon oncle... balbutia Mignonne. Si... non... je ne sais pas... — Je le demande si tu as rencontré Pierre?... — Non, mon oncle... non... je ne l'ai point vu... et, d'ailleurs, où r«urais-je vu? — Est-ce que je sais, moi?... sur la Roche o\i dans le bois... caserait tout naturel. — Oh! certainement... tout naturel... mais ça n'est pas... — Enfin, il n'y a pas à s'inquiéter, il reviendra sans doute tout à l'heure... — Oui, mon oncle, sans doute... — Il est peut-être allé à Saint-André.... — Oui... mon oncle... peut-être bien... — D'ailleurs il y aura encore assez à manger
' pour lui, quand il arrivera. — Je vais mettre sa soupe
' et son lard dans une assiette, sur la cendre chaude,
^ fit Monique. — C'est ça, ma femme, répliqua Jérôme
, Nicod.
f Puis il ajouta vivement, en regardant Mignonne qui chancelait sur sa chaise :
— Mais, petiote, petiote... est-ce que tu te trouves malade?... — Non, mon oncle, dit la jeune fille d'une
"voix faible. — Comment : non! mais, si, au contraire!
{si, de par tous les diables! tu pâlis!... tu pâlis... pa-
' taira! la voilk par terre!
Mignonne, en eiïet, venait de perdre complètement
connaissance et avait coulé de son siège sur le sol, oïl elle gisait étendue et livide.
On s'empressa autour d'elle.
Monique détacha sa robe.
Jérôme lui jeta de l'eau au visage pour la faire revenir h elle-même.
Enfin elle rouvrit les yeux.
En ce moment un nouveau personnage entra dans la ferme.
Eté borgne.
Ce nouveau venu était Pierre Nicod.
Mais si défiguré et si méconnaissable, si hideux, qu'un cri de surprise et d'effroi retentit à son aspect.
Les vêtements du jeune homme étaient non pas tachés, mais complètement imprégnés de sang.
Un filet sanglant coulait lentement sur sa joue en s'échappant de l'orbite de son œil droit.
Un mouchoir de poche, noué de manière à couvrir toute la partie supérieure du visage, cachait sans doute une plaie profonde.
La teinte pourpre du sang tranchait d'une manière horrible avec la pâleur cadavéreuse de la peau.
Les lèvres même étaient blanches.
— Îi7 -
Un sourire sinistre les écartait.
— C'est moi, dit-il en entrant et d'une voix assez ferme, c'est moi, bonsoir, tout le monde...
Les paysans étaient muets d'épouvante.
Mignonne s'était évanouie de nouveau.
Pierre Nicod s'avança jusqu'auprès de la cheminée.
Lb, il se laissa tomber sur une chaise.
Monique, revenue de la première et terrible surprise que lui avait causée la vue de son fils dans un pareil état, accourut s'agenouiller à ses pieds, en s'écriant :
— Mon Dieu! mon Dieu! mon enfant, qu'est-ce que tu as? — Oh! presque rien, mère, répondit Pierre Nicod avec un ricanement farouche. — Comment, presque rien, malheureux garçon! mais tu es blessé, mais ton sang coule que c'est pitié!! est-ce que tu t'es battu? est-ce que tu as reçu quelque mauvais coup? — Non, dit Pierre d'un ton d'impalience, non, je ne me suis pas battu. — Enfin, voyons, qu'est-ce que c'est que ta blessure?... — Regardez.
Monique finit par où elle aurait dû commencer.
Elle dénoua le mouchoir qui couvrait la plaie de son fils.
Maisb peine ce bandage était-il tombé que Monique poussa un nouveau cri et se mit à éclater en sanglots.
Pierre Nicod avait l'œil crevé.
Le globe, déchiré et sanglant, sortait à moitié de l'orbite.
Il n'y a pas de mots qui puissent exprimer l'horreur de ce spectacle.
— Ah çàl dit Pierre brusquement, quand vous vous désoleriez, mère, et quand vous pousseriez jusqu'à demain des cris à fendre l'âme, est-ce que vous y changeriez quelque chose? Je suis borgne à perpétuité! C'est un malheur, mais qu'y faire? — Ah! mon Dieu! répétait Monique, sans écouter son fils, ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!
Et ses gémissements redoublaient.
— Non de D...! s'écria le nain en frappant du pied, nom deD...! taisez-vous! vous me brisez la tète... et j'y ai déjà assez mal, allez!... — Le garçon a raison, dit Jérôme en intervenant entre la mère et le fils, il ne s'agit pas de se désespérer, mais de le panser le mieux possible. — Le panser? demanda Monique, mais comment? Cours vite à Pontarlier, mon homme, chercher un sirurgien. — Inutile! dit Pierre Nicod, je me soignerai mieux que ne le feraient les médecins de la ville... — Jésus! Marie! ça ne se peut pas... — Vous verrez! — Comment, tu veux?.., — Je veux que vous me donniez ce qu'il me faut, et vite, car je souffre comme un damné! — Dis ce qu'il te faut, et tu l'auras. — D'abord de l'eau froide, pour ôter tout
— îjl) —
le sang qui sèche sur ma figure et qui m'aveugle do l'œil qui me reste. — Voilh, et après? — Déchirez des morceaux de la plus fine toile que vous aurez et mettez-les tremper dans de l'eau salée, j'appliquerai ça sur ma plaie... C'est le meilleur do tous les remèdes, à ce qu'on dit...
Monique s'empressa d'exécuter les volontés de son fils, et au bout d'un instant, le nain appliquait sur l'orbite de son œil ensanglanté les compresses imbibées d'eau salée.
La douleur fut atroce et lui arracha une série de jurons nettement articulés.
— Ça ira mieux (Uimain, dit-il ensuite. Parlons d'autre chose, et, à propos d'autre chose, faites donc un peu attention à ma cousine Mignonne, que voilk tout étendue par terre comme un paquet do linge sale... Est-ce qu'il lui est arrivé malheur aussi, à celle-là?
Nos lecteurs devinent sans peine avec quel accent Pierre Nicod prononça cette dernière phrase.
Tandis que Monique relevait Mignonne, Jérôme répondit :
— Ohl la petite, ça n'est rien, elle a rencontré un loup qui s'est jeté sur ses bêtes et la frayeur lui a tourné le sang, voilà tout! — Ah! fit Pierre. — Mais toi, mon pauvre garçon, continua le fermier, où donc que tu as attrapé ce mauvais coup? — Moi... dit le nain en paraissant hésiter.