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Mais il répondit presque aussitôt :
— Mon Dieu , c'est bien simple! J'étais monté sur un arbre dans le bois de la Souche pour dénicher de? pieSjj'ai mis le pied sur une branche pourrie, elle s'est cassée, j'ai essayé^de me rattraper, je n'ai pas pu, j'ai dégringolé jusqu'en bas et il s'est trouvé par terre un maudit morceau de bois mort, juste en face de mon œil droit. Voilà! — Nom de nom! quelle sacrée chance! — Le fait est que c'est du guignon! mais, bastl je ne serai pas beaucoup plus laid après qu'avant...
Pierre se mit à rire.
Cette apparence de gaieté était effrayante. 11 garda le silence pendant un instant, puis il reprit :
— Maintenant, je vas me coucher, car, comme bien vous pensez, je n'ai guère envie de souper. Allons, bonsoir, tout le monde...
Mignonne venait de rouvrir les veux.
Pierre Nicod s'approcha d'elle.
Il lui prit la main que la pauvre enfant n'osa pas lui refuser.
Et, serrant cette main 'a la broyer, il ajouta :
— Bonsoir aussi, cousine Mignonne, bonsoir et au revoir!
Puis il sortit en chancelant.
Trois semaines s'étaient écoulées depuis les derniers événements que nous venons de raconter.
Pendant quelques jours Pierre Nicod, en proie à une fièvre violente, avait dû garder la chambre et le lit.
Mais la force prodigieuse de sa constitution l'avait miraculeusement tiré d'affaire, et, depuis une semaine environ, il quittait la ferme, chaque après-midi, pendant deux ou trois heures.
Mignonne continuait, comme parle passé, h mener paître son troupeau sur le plateau de la Roche, où M. de Saint-André ne manquait jamais de venir la rejoindre.
La jeune fille aimait Charles, nous l'avouons.
Elle l'aimait d'un amour tout à la fois naïf et absolu.
Seulement, et malgré les suggestions perfides de la jeunesse, de l'inexpérience et des désirs. Mignonne, mise en garde contre elle-même par la faiblesse qu'elle avait montrée lors de la scène de la grotte, avait élevé autour de sa pudeur une infranchissable barrière, et n'avait rien accordé de complet et de décisif aux ardentes sollicitations de Charles.
La passion de ce dernier n'en était que plus vive.
Il savait bien que Theure du berger sonnerait tôt ou tard pour lui.
Seulement il ignorait si ce serait bientôt.
Et, disons-le, au milieu des émotions d'un premier amour, cette attente inquiète, fébrile, mêlée de grandes joies et de petites déceptions, cette attente ne manquait pas de charme.
C'est alors qu'était survenu dans les allures etdans les habitudes de Charles ce changement si complet dont nous avons entendu la baronne de Saint- André parler à l'abbé Bricogne dans les premières pages de ce livre.
La situation de nos principaux personnages étant ainsi posée, poursuivons.
lia passerelle.
Nous prions nos lecteurs de vouloir bien se transporter avec nous dans un lieu fort pittoresque assurément et connu dans tout le pays sous cette désignation : la passerelle du Val d'Ajoz.
Le Val d'Ajoz, à trois ou quatre lieues de l'endroit qui nous occupe, était une vallée large et profonde, encaissée entre des collines abruptes et parcourue par une petite rivière dont les eaux bondissantes écumaient sur un lit de cailloux.
Peu à peu, et en se dirigeant du côté où vont se
passer les faits dont nous sommes l'historien, les parois de la vallée se rapprochaient insensiblement.
Les collines devenaient des rochers taillés à pic.
Le ruisseau se faisait torrent et se brisait avec fureur contre les blocs de granit qui s'opposaient à sa course impétueuse.
Et, enfin, à l'endroit nommé la passerelle, le val, profond de près de cent pieds, n'en comptait guère plus de huit ou dix de largeur.
Au fond de cet abîme l'eau du torrent bruissait comme une cataracte, et, en se penchant sur les bords, on entrevoyait au milieu de lademi-obscurilè une écume blanchâtre semblable à un brouillard léger et permanent.
La passerelle était un petit pont formé de deux planches de sapin, sans garde-fou et étroit à donner le vertige.
Des ormes séculaires et des chênes immenses croissaient tout à l'entour et donnaient au paysage un cachet sévère et grandiose.
C'était un matin au point du jour.
Le soleil se levait pâle, à l'orient, au milieu de vapeurs épaisses.
Le torrent grondait au fond du gouffre et de petits nuages floconneux montaient h l'orifice.
Auprès de la passerelle un homme était accroupi.
On ne pouvait juger de la taille de cet homme dont les jambes pendaient dans l'abîme.
Il était vêtu d'une blouse bleue, et une sorte de bandage cachait son front et presque tout le côté droit de son visage.
Nos lecteurs ont reconnu Pierre Nicod.
Le nain s'occupait à un travail étrange et incompréhensible.
A côté de lui se trouvaient une serpe, une petite scie et une vrille de menuisier.
Il avait enlevé les deux planches de la passerelle et l'extrémité de l'une de ces planches se trouvait sur ses genoux.
Il sciait adroitement cette planche, en biais, à trois pieds du bout.
Et, tandis que son outil mordait le bois sec, il chantonnait entre ses dents et avec distraction ce vieux rondeau populaire :
Là-haut, ià-bas, sur un rochet- Il est une bergère...
Lon-la,
Il est une bergère...
Oui chanlailhaut, qui chantait bas,
En plaignant sa misère.
Lon-la!
En plaignant sa misère!
Quand le sapin se fut séparé en deux morceaux, il prit la vrille et perça dans la double extrémité de ces morceaux trois trous qui se correspondaient.
Chacun de ces trous reçut une cheville préparée d'avance, et la planche ainsi rajustée sembla, comme auparavant, d'une seule pièce.
Ceci terminé, Pierre Nicod se mit à l'œuvre pour la seconde planche en reprenant sa chanson ;
Le fils du roi Ta entendu Du logis de son père.
Lon-la!
Du logis de son père.
Le fils du roi s'est demandé :
Quelle est celte bergère?
Lon-la!
Quelle est cette bergère?
Nous faisons grâce h nos lecteurs des autres couplets.
Dès qu'il eut achevé sa besogne, Pierre Nicod se leva.
Avec des précautions inouïes il replaça les deux planches au-dessus du torrent, et la passerelle se trouva reconstruite aussi solide, en apparence, qu'une heure auparavant.
Seulement, un piège horrible se cachait sous cette trompeuse apparence, car le poids le plus frêle devait disjoindre la passerelle et brover dans
l'abîme celui qui se serait aventuré h la traverser.
Un sourire effrayant vint écarter les lèvres du nain, tandis qu'il jetait un regard de triomphe sur le travail qu'il venait de mener à bien.
— Ah! ah! murmura-t-il, nous rirons toutà l'heure!
Et il alla se blottir sous les broussailles, à vingt pas de la passerelle perfide.
On devine que Pierre Nicod qui depuis quelques jours étudiait, dans l'intérêt de sa vengeance, les habitudes de son rival, s'était assuré que chaque matin Charles de Saint-André franchissait la passerelle du Val d'Ajoz pour se rendre auprès de Mignonne au plateau de la Roche.
Comme de coutume, monsieur de Saint-André venait de se mettre en route.
Nous n'ignorons pas que la chasse servait de prétexte à ses longues absences.
Aussi ne manquait-il point d'emporter sa carnassière et son fusil, et d'emmener deux chiens d'arrêt, quoique tout cela lui fût devenu parfaitementinutile.
Diane et Pompée, ses fidèles compagnons, bondissaient joyeusement devant lui, se jetant parfois à droite et k gauche dans les champs fraîchement moissonnés et semblant engager leur maître à les y suivre.
ûlais Charles se souciait peu des lièvres et des perdrix , il allait revoir Mignonne. Il était absorbé par SCS pensées d'amour, et tout le gibier de la terre aurait pu partir entre ses jambes sans qu'il se donnât la peino do faire un mouvement pour lui envoyer du plomb.
— Comme elle est jolie! se disait-il, comme elle est jolie et comme je l'aime, ma Mignonnette!...
« Pauvre petite! elle m'attend, elle m'appelle, et son cœur bat en pensant que je vais venirl
» Elle m'aime bien aussi, Mignonne... pourquoi donc me résiste -t-elle?
» Puisqu'elle abandonne à mes baisers ses beaux yeux, ses lèvres si fraîches et ses cheveux si doux, puisque ses regards, en s'attachant aux miens, deviennent tremblants d'émotion et humides de volupté, puisque, lorsque je la tiens dans mes bras, je sens son j'une cœur palpiter et bondir contre le mien... pourquoi donc refuse-t-elle de me donner tout ce qu'une femme peut donner do bonheur à l'homme qu'elle aime et dont elle est aimée?
» Elle n'est ni coquette, ni fausse, ni artificieuse cependant!
» Elle est simple comme la fleur des champs!
» Elle ignore l'art d'attiser les désirs par une adroite résistance.
» Qui donc combat ainsi pour elle?
» Qui donc la défend si vaillamment et contre moi et contre elle-même?...
» Son innocence et sa pudeur.
» Pauvre enfant que je veux tromper!
» Mais, la tromper... pourquoi?
» Si, au lieu d'être son amant, je devenais... son mari?
» Allons donc! je suis fou!
» Fouî... pourquoi?
» Elle est jeune, elle est belle, elle est sage, cette jeune fille, son esprit est inculte, mais il peut se former; elle m'aime, enfin, et elle n'a jamais aimé que moi...
» Ne serais-je donc pas heureux avec elle?
» Oui, sans doute.
» Mais que dirait ma mère?...
» Mais que dirait le monde?...
» Le monde rirait de moi.
» Ma mère ne consentirait jamais à une semblable mésalliance.
» Une mésalliance! quel mot et quelle idée absurdes!
» Qui m'empêche de braver un préjugé stupide?
» Qui m'empêche de conquérir mon bonheur, malgré tous, et malgré tout?...
•) Au fait, rien ne m'empêche...
» Ah! diable! qu'est-ce que je dis donc?
j) J'oublie que je n'ai que vingt-deux ans!
• Entre moi et la liberté, le code élève une barrière de trois ans.
» Je déleste le code civil!,..
» Heureusement qu'à mon âge on a le droit de compter sur l'avenir...
* Si dans trois ans j'aime encore JMignonne, et ce n'est pas douteux, puisque je l'aimerai toujours, eh bien! je ne dépendrai que de moi seul et je serai le maître d'obéir à mon cœur.
» Mais d'ici là...
» Ah! d'ici la, je ne peux cependant pas mécontenter des joies de l'amour platonique et des bonheurs de l'espérance!
v Trois ans, c'est si long!
» Je serai l'amant de Mignonne jusqu'au jour d'être son mari.
» Ce ne sera pas la tromper, puisque dans trois ans je l'épouse.
» C'est décidé, et ce matin môme il faut que jen finisse!... »
Charles avançait toujours, tandis que se succédaient dans son esprit les folles divagations que nous venons de reproduire.
Déjà il avait quitté les champs pour s'enfoncer dans la partie du pays montagneuse et boisée.
MIGINONNE, T. 1. 5
Il approchait de la passerelle du val d'Ajoz.
Le rendez-vous.
Au premier bruit des pas de Charles dans le sentier qui conduisait à la passerelle, Pierre Nicod s'était soulevé à demi au milieu des broussailles qui le cachaient.
Il eût été curieux et terrible tout à la fois d'observer en ce moment l'allure et la physionomie du nain.
Étendu sur le sol, mais appuyé sur ses poignets qui supportaient le poids de son buste, il regardait avidement dans la direction de Charles.
Sa figure était pourpre d'émotion.
Ses veines se gonflaient sous sa peau rugueuse et hâlée.
Son œil unique étincelait d'une joie farouche.
Enfin sa poitrine bondissait d'impatience, car Charles marchait lentement, et pourtant chaque pas du jeune homme le rapprochait d'une mort inévitable.
Pierre Nicod touchait au but.
Le premier de ses deux serments allait être accompli.
Monsieur de Saint-André s'arrêta tout à coup.
Dix pas à peine le séparaient des bords de l'abîme.
Le cœurMe Pierre Nicod cessa de battre.
Charles se retourna et promena son regard autour de lui.
11 ne vit pas ses chiens.
II approcha de ses lèvres un petit sifilet en os qu'il portait suspendu à la bandoulière de son' sac de chasse, et il en tira à trois reprises' différentes un son aigu et prolongé.
Puis il cria de cette voix perçante et gutturale dont les chasseurs savent prendre l'habitude :
— Ici, Diane! ici, Pompée! allons donc!!
On entendit dans le taillis un froissement rapide, et les deux chiens obéissants bondirent jusqu'aux pieds du maître.
Charles les caressa de la main et se remit à marcher.
Les fidèles animaux, joyeux d'avoir reçu une care&seau lieu d'une correction qu'ils pensaient mériter, poussèrent un hurlement de satisfaction et se précipitèrent en avant.
Un cri sourd et un juron difficilement contenus s'échappèrentdes lèvres contractées de Pierre Nicod.
Sa pûleur livide augmenta, et il se laissa tomber à plat ventre dans les broussailles avec une expression de découragement profond.
Les chiens atteignirent la passerelle.
Tous deux s'y précipitèrent k la fois.
Un léger craquement se fit entendre.
La passerelle s'affaissa dans l'abîme, et les ouvres animaux, poussant vainement un hurlement d'angoisse et d'appel, disparurent avec les débris des planches perfides et brisées.
Charles, muet de stupeur, demeura d'abord immobile et les yeux hagards sur la rive du gouffre où la mort l'attendait s'il avait fait un pas de plus.
Puis, revenu de sa première surprise, il chercha vainement à se rendre compte des causes de l'incroyable accident dont il venait d'être le témoin.
Et enfin, désespérant de trouver une solution raisonnable, et malgré le chagrin bien naturel que lui faisait éprouver la perte de Pompée et de Diane, il se dirigea vers la gauche afin de gagner le plateau de la Roche, à l'aide d'un détour de deux ou trois lieues.
Au moment où M. de Saint-André arriva auprès de Mignonne, la jeune fille l'attendait depuis plus d'une heure.
Une inquiétude instinctive commençait à s'emparer d'elle.
Elle était pâle.
Une ride passagère se dessinait par instants entr( ses jolis sourcils froncés.
Ses petits doigts effeuillaient distraiiement les pétales d'une marguerite sauvage, sans qu'elle pensât môme à interroger l'oracle de la fleur prophétique.
Déjà une larme furtive commençait à perler sous les longs cils de ses yeux attristés.
Soudain elle tressaillit, tourna la tôteet poussa un crijoyeux.
Le bruit d'un pas rapide retentissait parmi les bruyères et Mignonne venait de reconnaître Charles qui s'approchait.
— Gomme vous venez tard! murmura-t-elle aussitôt que son amant fut à ses côtés et en s'efforçant de cacher son émotion sous un petit air boudeur. — Oui, sans doute, je viens tard, chère enfant, répondit Charles, mais je te jure bien que ce n'est pas ma faute. — Vraiment? fit Mignonne d'un air incrédule. — Certes! et si tu savais... — Quoi donc? — Le danger que j'ai couru.
Au mot de danger, les couleurs vermeilles qui étaient venues empourprer les joues de la jeune fille disparurent comme par enchantement.
— Un danger! sécria-t-elle. — Oui, et le plus terrible de tous. — Mais parle donc, Charles! parle vite... tu vois bien que je meurs d'impatience et d'effroi!;..
Et, tout en disant ces mots, la jeune fille avait enlacé son amant dans ses bras où elle le serrait étroi-
tement comme pour le protéger contre tout péril.
Charles lui raconta ce qui venait de se passer.
Rien^ne saurait rendre l'expression de profonde épouvante qui se peignit sur les traits de Mignonne pendant ce récit.
— Oh! mon Dieu... s'écria-t-elle seulement quand Charles eut achevé. Ohl mon Dieu! — A quoi tenaient cependant les destinées de notre amourl ajouta le jeune homme en manière de réflexion philosophique; si j'avais négligé de rappeler mes chiens, si j'avais fait un pas de plus en avant, nos beaux rêves se trouvaient brisés par un accident bien vulgaire!... — Un accident! murmura^ Mignonne à demi-voix. Vous croyez à un accident!! — Sans doute, répondit Charles étonné de cette question. — Ah! dit simplement la jeune fille. — Et toi, Mignonne, à quoi crois-tu donc? — A une vengeance. — Une vengeance! et de qui? — Je ne sais pas, fit la paysanne après un instant de silence et d'hésitation. — Je n'ai point d'ennemis, continua Charles.
Mignonne ne répondit rien.
— Je n'ai offensé personne, personne n'a le moindre motif pour chercher k me nuire, et d'ailleurs qui donc pouvait deviner que chaque matin h la même heure je traversais la passerelle du val d'Ajoz? qui donc pouvait concevoir et exécuter la pensée d'un piège infernal? Décidément, ma petite Mignonne, tu
es un peu folle, mais je ne t'en veux pas, car gi lu trembles ainsi pour moi, si tu rêves sur mon chemin des haines imaginaires, c'est que tu m'aimes, Mignonnette!...
— Oui, je t'aime! répondit la jeune Olie. Et elle murmura tout bas :
— Oh! Pierre Nicod! Pierre Nicod!!
Puis la conversation reprit entre Charles et la paysanne, mais ce ne fut plus qu'une causerie d'amour, et nous nous abstiendrons de la reproduire, car elle serait pour nos lecteurs monotone et sans intérêt.
Avons-nous besoin d'ajouter que le cousin de Mignonne assistait à cette entrevue, caché comme de coutume dans des touffes de buis et de genêts où il était venu se blottir aussitôt après avoir vu la nonréussite du traquenard tendu par lui.
II est certaines âmes où le levain de la haine et do l'amertume ne fait que grossir et se développer chaque jour.
L'âme de Pierre Nicod était de celles-là.
Le paysan venait d'échouer une première fois dans ses projets sinistres.
Mais il n'en caressait pas avec moins d'ardeur l'amour et l'espoir de la vengeance.
Seulement il avait résolu, dût-il se compromettre jusqu'à porter sa tête sur Téchafaud, il avait résolu, disons-nous, de ne plus rien abandonner au hasard et de tuer Charles de sa propre main.
Nous allons le voir à l'œuvre.
Quatre jours environ après l'aventure de la passerelle, M, de Saint-André et Mignonne, vers les trois heures de l'après-midi, étaient assis l'un à côté de l'autre sous l'ombrage épais d'un hêtre gigantesque qui fornait l'angle du bois de la Souche.
Charles tenait Mignonne à demi renversée sur son cœur et lui parlait avec une extrême chaleur, mais presque à voix basse.
Car il est remarquable que les amoureux bien épris, même quand ils sont au milieu de la plus complète solitude, cherchent à s'isoler encore davantage en parlant tout bas.
Sans doute le jeune homme voulait obtenir quelque chose, son accent semblait supplier.
Mignonne, très-rougissante et très-émue, ne répondait qu'à peine.
— Dis moi oui, ma bien-aimée, murmurait Charles à l'oreille de la paysanne, ce seul mot de toi me rendra si heureux...
Mignonne gardait le silence et Charles poursuivait :
— Tu sais que je t'adore! tu n'en peux pas douter! lu sais qu'en toi j'ai mis tout mon bonheur... tou
mon avenir... Tu sais que tu seras ma femme... tu sais que j'ai pour toi autant de rc-^pect que d'amour... Que peux-tu donc craindre, Mignonne, et pourquoi me refuser depuis si longtemps cette faveur que j'implore b tes genoux?...
Il est bon de noter en passant que Charles, tandis qu'il parlait ainsi, n'était nullement à genoux; mais le jeune homme, novice autant qu'on peut l'ôtre en matière de galanterie, s'était fortement imbu de la ph'-aséologie d'usage dans les romans du temps de l'empire qu'il avait trouvés dans la bibliothèque de son père.
D'ailleurs il est reconnu que cela est toujours d'un excellent effet de dire à une femme qu'on est à ses genoux.
Et puis, enfin, Mignonne n'y regardait pas de si près.
— Au nom du ciel! au nom de notre amour! reprit Charles avec une ardeur croissanie, reçois-moi dans ta chambre cette nuit, pour une heure si tu veux, rien que pour un instant si tu l'exiges; quand tu me diras de partir, je partirai, tes moindres volontésseront pour moi des ordres. Je ne prendrai pas même ta main pour la porter h mes lèvres si tu me le défends, je te le jure, ma Mignonne!...
On pense bien que Charles n'avait pas le moins du monde l'intention de tenir ce dernier serment.
Mais bah!
Et il reprenait :
— Tu veux bien, Mignonne? tu veux bien, n est-ce pas? — Oui... balbutia la jeune fille, éperdue sous les baisers et sous les caresses brûlantes dont son amant accompagnait ses promesses de sagesse et d'obéissance, oui... tout... tout ce que tu voudras... — Ainsi, ce soir, s'écria Charles avec une joie infinie, ainsi ce soir tu me recevras?... — Oui... — A quelle heure?.,. — A la ferme on soupe à huit heures... à dix heures tout le monde est endormi... — A dix heures j'arriverai... — Mais vous ne savez pas où est ma chambre... — Jele sais à merveille, au contraire..
— Ah!... fit la jeune fille avec étonnement. — L'autre jour, continua Charles, je suis entré à la ferme sous prétexte de me rafraîchir; j'ai complimenté ton oncle sur le bon ordre de sa propriété et les agréments de sa maison, et, fier de mes éloges, il m'a fait visiter le logis dans tous ses coins et recoins, en ayant grand soin de m'indiquer la destination de chaque pièce... — Vraiment! dit Mignonne avec un sourire... — Je sais donc où est ta chambre et je te jure que je n'en ai pas oublié le chemin... — Eh bien! je laisserai la porte du couloir entrouverte et vous n'aurez qu'à la pousser pour entrer... mais surtout, prenez bien garde de ne pas faire de bruit... Si l'on vous entendait, je serais perdue... — Sois tranquille,
chère Mignonne, personne ne me verra, personne ne soupçonnera ma présence... — C'est bien mal peutêtre ce que je fais là... murmura Mignonne. — Quand on s'aime, rien n'est mal! répondit Charles avec une magnifique audace de sophisme.
Puis, pour couper court aux vertueux scrupules de Mignonne, il prit de nouveau la jolie fille dans ses bras, la serra à deux reprises sur son cœur et s'éloigna rapidement en lui disant pour adieu :
— A ce soir!... — A ce soirl... répondit-elle en baissant les yeux.
Mais bientôt elle les releva machinalement pour regarder si le soleil était encore bien haut sur l'horizon, et elle se dit, à son insu, que la nuit tarderait bien longtemps ^ venir...
Un coup de carabine.
Au moment où Charles s'éloignait, une forme humaine, accroupie derrière le tronc du grand hêtre, se leva brusquement.
C'était Pierre Nicod.
Le nain serrait convulsivement entre ses mains longues et noueuses une petite carabine à moitié rongée par la rouille.
Il se eoula comme un serpent à travers le taillis et disparut dans une direction parallèle à celle que venait de prendre M. de Saint André.
Après avoir rampé plutôt que marché pendant quelques centaines de pas, Pierre Nicod trouva un sentier qu'il se mit a suivre en courant.
Il fit ainsi une demi-lieue environ, puis il s'engagea dans un nouveau sentier qui se croisait avec le premier.
Mais peu à peu son allure se ralentitinsensiblement jusqu'à ce qu'il fût arrivé, haletant et couvert de sueur, à l'issue d'une clairière de peu d'étendue.
Là il s'arrêta.
Il promena tout autour de lui son regard, et après un examen long et attentif dui lieu dans lequel il se trouvait, il alla s'embusquer derrière un amas de fagots à moitié pourris.
Le nain, ainsi placé, se trouvait faire face au sentier par lequel il venait d'arriver.
Au bout de dix ou douze minutes, on entendit les feuilles sèches craquer sous un pas rapide.
Le nain arma sa carabine.
Il en visita le bassinet.
Il examina le tranchant de la pierre à feu.
Il épaula la crosse lourde et massive et il posa son doigt sur la gâchette.
Le bruit des pas retentissait plus rapproché.
Un tremblement convulsif agitait tous les membres de Pierre Nicod.
Enfin M. de Saint-André apparut h l'extrémité de la clairière.
L'espoir d'un prochain bonheur rendait son visage radieux.
Son front rayonnait.
Ses yeux étincelaient de joie.
Ses lèvres étaient souriantes.
Pierre Nicod lui laissa faire trois pas encore.
Puis il appuya sur la délente de son arme, après avoir longuement visé.
Le coup partit.
Charles poussa un grand cri.
Son fusil s'échappa de ses mains.
11 tourna par deux fois sur lui-même et tomba en avant la face contre terre.
En môme temps le sol se rougit tout autour de lui d'une écume sanglante.
Pierre Nicod attendit pendant quelques minutes.
Puis, rassuré par la complète immobilité de sa victime, il quitta sa cachette et marcha jusqu'au corps inanimé qu'il heurta du bout de son pied.
Un sourire farouche vint alors écarter ses lèvres et il s'éloigna en disant tout bas :
— J'en ai fini avec celui-ci! A l'autre maintenant!
Neuf heures du soir venaient de sonner au coucou rustique, seul et peu invariable chronomètre de la ferme des Etioux.
L'aspect de la grande salle était li peu près le même que celui que nous avons décrit dans le septième chapitre de ce volume.
Seulement la famille était au complet.
Ce qui veut dire que Pierre Nicod et Mignonne assistaient au souper.
La jeune fille ne mangeait qu'à peine.
Elle semblait très-émue et très-agitée.
Tantôt sa figure était pâle comme les pétales d'une rose blanche.
Tantôt ses joues devenaient pourpres comme la fl3ur du coquelicot.
Sa gorge se soulevait avec un mouvement rapide et irrégulier, et, k travers le corsage grossier de sa robe, on aurait presque pu compter les palpitations de son cœur.
A deux ou trois reprises, Jérôme avait remarqué ces symptômes inaccoutumés et il avait dit à Mignonne avec un véritable intérêt :
— Est-ce que tu te sens malade, petiote?
Ce à quoi la paysanne avait répondu :
— Malade, non, mon oncle, oh! que nenni! bien au contraire!
Pierre Nicod qui, lui, savait merveilleusement à quoi s'en tenir sur la maladie de sa cousine, ne la perdait pas de vue un seul instant.
Quoique lui-môme fût très-pâle, son œil unique élincelait d'une joie farouche et d'une ardeur brutale en se fixant sur elle.
Il épiait chacun de ses tressaillements.
Et quand, amsi que nous le disions toutk l'heure, elle changeait subitement de visage, ses lèvres, en se contractant, semblaient ébaucher un sourire.
C'est que Pierre Nicod avait son plan.
Le souper touchait k sa fin.
— Dis donc, petiote, demanda tout à coup l'oncle Nicod à Mignonne, pendant que tu gardais teschèvres à ce tantôt, sur la roche, n'aurais-tu point vu passer par hasard le fils de M. le baron de Saint-André? — Oui, mon oncle, je l'ai vu passer, répondit Mignonne en devenant cramoisie, pourquoi donc que vous me demandez cela? — Parce qu'on m'a rapporté qu'il venait presque tous les jours k la chasse par ici, et que, vers les trois ou quatre heures, j'ai entendu tirer un coup de fusil du côté du bois de la Souche. — C'était peut-être bien un braconnier... interrompit Pierre Nicod. — Oh! quant à ça, ça se peut tout de môme, répondit Jérôme.
Et il poursuivit :
— Mais pour en revenir au fils h monsieur le baron do Saint-André» c'est ce qu'on peut appeler un jeune homme bien aimable... — Tiens, vous le connaissez!... fit Pierre en ricanant. — Certainement que je le connais... Il est venu l'autre jour à la ferme se rafraîchir d'un verre de vin... Oh! oui, que c'est un jeune homme comme il y en a peu! aimable et poli, et pas fier du tout! Il cause avec nous comme si l'on était pair et compagnon avec lui... il a voulu tout voir dans la maison, et même qu'il a trouvé que tout était bien tenu et en bel ordre... Oh! mon fils Piern^, il serait à souhaiter que tous les gens riches ressemblassent à ce jeune monsieur-là... — Oui.., oui... père!... répliqua le nain avec un accent intraduisible, ça serait à souhaiter et je le souhaite!...
Il y eut un instant de silence.
L'émotion de Mignonne, émotion qui avait failli la trahir tandis qu'on parlait de Charles de Saint-André, s'était un peu calmée.
Pierre Nicod reprit :
— Je ne sais pas si c'est que le temps veut changer, mais mon œil me fait souffrir, à ce soir, que c'est une malédiction. Je m'en vas me coucher. Bonne nuit, tout le monde.
Le paysan sortit.
Un instant après le garçon de ferme et la grosse servante suivirent son exemple.
li ne resta plus dans la salle que Jérôme, sa femme cl Mignonne.
— Tu devrais l'aller coucher aussi, peliole, dit Jérôme à cette dernière, véritablement et quoi que lu en dises, tu es un petit peu malade.
Mignonne prit une chandelle.
— Bonsoir, mon oncle, dit-elle, bonsoir, ma tante, bien bonne nuit.
Et elle quitta lentement la chambre, car ses jambes pliaient sous elle.
Il était en ce moment dix heures moins un quart.
Mignonne, pour gagner sa chambre, devait traverser la cour de la ferme.
. En sortant de la pièce commune elle s'arrêta un moment afin de respirer l'air pur et rafraîchi du soir.
Elle espérait apaiser ainsi les torrents de flammes qui coulaient dans ses veines.
La nuit était d'une beauté et d'une sérénité merveilleuses.
Aucun bruit ne venait troubler son silence solennel, i si ce n'est le petit cri faible et monotone du grillon cl I l'aboiement lointain du renard pourchassant sa proie.
Mais ni cette fraîcheur, ni ce calme, ni ce silence ne calmaient la puissante émotion de Mignonne, no ralentissaient les battements de son cœur.
Tout d'un coup, illusion ou réalité, il lui sembla entendre un bruit de pas furtifs.
— C'est lui! pensat-cUe, c'est lui qui vient... déjà!..,
11 se fit alors dans ses oreilles un bourdonnement confus, et elle serait tombée à la renverse si elle ne s'était appuyée au mur pour se soutenir.
Instinctivement elle approcha de ses lèvres la lumière qu'elle tenait à la main et souffla sur la flamme.
L'obscurité devint complète.
Mignonne écouta de nouveau.
Tout bruit avait cessé.
Elle s'était trompée sans doute.
La jeune fille songea à retourner dans la salle commune pour y rallumer sa chandelle.
Mais depuis quelques instants déjà elle était dans la cour. Comment expliquerait-elle ce retard, si on linterrogeait?...
D'ailleurs elle réfléchit qu'une lumière pourrait trahir le secret de son rendez-vous.
La clarté de la lune était faible et indécise, mais suflisante cependant pour se guider au travers des ténèbres.
Mignonne alla jusqu'au couloir.
Elle en ouvrit la porte qu'elle eut soin de ne refermer qu'à demi.
Puis elle gagna sa cliambre îi lAtons et se laissa tomber sur une chaise auprès du lit.
Nos lecteurs devineni, facilement que Pierre Nicod lie s'était point couché, ainsi qu'il en avait exprimé tout haut rintenlion.
Blotti dans un hangar à remiser les charrues, lequel se trouvait situé à l'un des angles de la cour, il avait épié la sortie de Mignonne.
Quand la jeune fillo éteignit sa lumière, il ne put retenir un brusque mouvement de joie.
Après l'avoir vue pénétrer dans le couloir qui conduisait à la chambre à coucher, il attendit pendant quelques instants, silencieux et immobile.
Et enfin, côtoyant la muraille et assourdissant le bruit de ses lourds sabots, il se dirigea à son tour du côté du couloir, dans lequel il entra pieds nus.
La porte céda sous la première pression de sa main; mais en tournant sur ses gonds rouilles, elle 1, cria légèrement.
I Si faible et si indistinct que fût ce bruit, Mignonne l rentendil :
j — Qui est lii? inurmura-t-cUc d'une voix étouffée
— Moi... répondit le paysan tout bas. — Vous? — Charles?... demanda de nouveau Mignonne. — Oui... répliqua le nain. — Alors, ajouta la jeune fille, attendez... je vais vous conduire...
Et Mignonne, craignant que sonamant neseheurtât dans Tobscurité, courut à la rencontre du nouveau venu et lui prit la main, afin de lui servir de guide.
Mais elle recula aussitôt en poussant une exclamation de surprise et de terreur.
— Ce n'est point la main de Charles!... s'écria-telle, qui êtes-vous... qui êtes-vous?
Pierre Nicod ne répondit pas.
Il marcha rapidement en avant, pour chercher à s emparer de Mignonne.
Mais déjà la jeune fille était rentrée dans sa chambre.
Elle en repoussa violemment la porte et s'efforça de la fermer...
Pierre Nicod appuyait de l'autre côté, et ses bras avaient la puissance de deux leviers de fer.
Mignonne fut repoussée et la porte s'ouvrit.
L'épouvante de la jeune fille était telle qu'elle ne lui laissait même pas la possibilité d'appeler au secours.
La pauvre enfant se rejeta dans le fond delà chambre, espérant, à la faveur des ténèbres, pouvoiri regagner la sortie et s'enfuir au dehors.
Pierre Nicod voyait clair la nuit comme les chats.
Il marcha droit à Mignonne.
Celte dernière devina qu'il approchait et bondit de côté.
Mais ses pieds s'embarrassèrent dans un paquet de vêtements qui venait de rouler à terre.
Elle tomba.
Dans sa chute, son front porta sur l'angle d'une table.
Le coup fut terrible et le sang jaillit.
Mignonne perdit connaissance.
Le nain, triomphant, la releva dans ses bras et la porta jusque sur le lit en murmurant à ses oreilles ces paroles qu'elle ne pouvait plus entendre :
— Tu me demandais qui je suis, je suis ton cousin Pierre, Pierre le paysan, Pierre le nain, Pierre le monstre, comme on dit! J'avais juré de tuer ton amant, et ton amant est mort! J'avais juré que tu serais à moi, et (u vas être à moi, Mignonne!!!
Nos lecteurs, si tant est, cependant, que nous ayons des lecteurs, savent maintenant pourquoi
— so -
Charles de Saint André avait été rapporté mourant au château de ses parents et pourquoi le second chapitre de ce volume se termine par ces mots du chirurgien venu de Pontarlier :
— Je ne réponds de rien!
Reprenons maintenant le fil de notre récit, récit interrompu, d'une manière fatale mais indispensable, par l'exposé des faits, qui remplissent les chapitres intermédiaires.
Voyons d'abord ce qui se passait au château do Saint-André à cette même heure où, dans la chambrette de la ferme des Etioux, Pierre Nicod. violait Mignonne.
Le chirurgien avait opéré, avec habileté et avec bonheur, l'extraction de la balle qui se trouvait logée dans le côté droit de la poitrine de Charles.
Cette opération, longue et douloureuse cependant, n'avait point rappelé le jeune homme à lui-même.
La baronne et son mari sanglotaient, agenouillés tous deux près du corps inanimé de leur fils.
Tous les assistants étaient consternés.
— Il me reste une lueur d'espoir, dit le chirurgien | en se tournant vers madame de Saint-André, mais il j y a dans cette pièce beaucoup trop de monde et ' beaucoup trop de bruit, veuillez donner des ordres, i madame, pour qu'on me laisse seul avec le blessé et ! faites-moi apporter des sels ou, à leur défaut, le vi-|
naigro lo plus fort qu'il sera possible de se procurer! — Je ne veux pas r4uiUer mon fils!!... s'écria la baronne. — Alors restez avec moi, madame, mais vous seule, et qu'on me donne à Tinstant môme ce que je viens de demander.
Les volontés ou plutôt les ordres du docteur furent exécutés sans retard.
iVladamo de Saint-André, avec des précautions de mère, c'est tout dire, souleva la tête pâle de son fils.
Pendant ce temps le chirurgien appuyait contre les narines du jeune homme un mouchoir imbibé de vinaigre.
Charles au bout d'une minute entr'ouvrit les yeux.
Il essaya de faire un mouvement.
Mais, sansdoute, ce mouvementdétcrmina une douleur aiguë.
Un gémissement douloureux s'échappa des lèvres décolorées du mourant.
Ses yeux se refermèrent et sa tôte pesa plus lourdement sur les mains tremblantes de sa mère.
— Mon Dieu! s'écria la baronne, mon Dieu, mon fils est mort!! — Non, répondit le chirurgien, mais je crains que la nuit ne soit terrible! — Y a-t-il quelque chose a faire? — Rien, si ce n'est de préparer une potion calmante dont je vais écrire la formule, et de soutenir le blessé, tandis queje vais poser un appareil.
Au bout d'une heure, la baronne, penchée sur le chevet de son fils, s'aperçut que la pâleur livide de son visage faisait place à une teinte rosée qui devenait, par gradations, d'une rougeur ardente.
— Docteur, dit-elle avec effroi, voyez donc... voyez donc!... — La fièvre arrive, répondit le chirurgien; je m'y attendais.
L'instant d'après, Charles ouvrait de nouveau les yeux et se dressait sur son séant.
Son regard é'tait vague et indécis.
Ses lèvres murmuraient des mots qu'on ne pouvait entendre.
La baronne lui prit la main et couvrit cette main de baisers et de larmes en disant, à travers ses sanglots :
— Mon fils... mon Charles... mon pauvre enfant!... Charles continua à balbutier des paroles indistinctes.
— Ne lui parlez point, madame, dit le chirurgien, il a le délire et il ne peut ni vous comprendre ni vous répondre.
A mesure que les minutes se passaient, les yeux du blessé devenaient plus brillants et ses paroles plus distinctes.
On eût dit qu'une rapide ivresse envahissait son cerveau.
— Mignonne, répétait-il, Mignonne... Mignonne...
Le chirurgien remplit une tasse avec la potion qu'on avait préparée.
Il l'approcha lui-môme des lèvres du malade.
Charles but sans résistance.
Un bien-être soudain se manifesta.
L'écarlate des joues pâlit.
Les yeux devinrent moins ardents. *
Le malade parut se calmer.
Mais, au bout d'une demi-heure a peine, ces symplômes satisfaisants disparurent.
Le délire et la fièvre reprirent toute leur intensité.
Le chirurgien fit boire à Charles une seconde tasse de la potion.
Son effet fut aussi prompt que la première fois,
I.e jeune homme hiissa retomber sa tète sur son oreiller et s'assoupit, en répétant encore le nom de ftlignonne.
I<c Réveil.
Quoique ce livre ne soit pas le moins du monde un roman inventé h plaisir, mais une histoire très-réelle, aussi vraie dans le fond que dans les détails, nous nous abstiendrons de rapporter ici l'historique du traitement que le chirurgien de Ponlarlier fit suivre h Charles de Saint-André.
Disons seulement quels furent les résultats de ce traitement.
Le jeune homme, pendant plus de quinze jours, fut ' entre la vie et la mort.
La baronne et son mari durent passer par d'horribles alternatives d'espérance et de désespoir.
IVÏais enfin un mieux sensible se manifesta.
Le délire disparut peu à peu.
La fièvre céda et fut remplacée par une faiblesse extrême et un anéantissement presque complet.
Charles était sauvé.
Seulement son corps épuisé ne lui permettait aucune action, de même que son intelligence engourdie se refusait à la pensée et au souvenir.
Occupons-nous maintenant de ce qui se passait à la ferme des Etioux, le lendemain de la nuit sinistre dont les ténèbres avaient caché le crime de Pierre Nicod.
Il était sept heures du matin.
Un brouillard épais obscurcissait l'atmosphère.
A travers les petits carreaux enchâssés dans du plomb de la fenêtre de Mignonne, un jour pâle et blafard pénétrait dans la chambre de la jeune fille.
Celle lueur douteuse éclairait une scène étrange et effrayante.
Par terre, une chaise renversée et des vêtemenls épars.
Sur le sol, des traces de sang.
Sur le lit, Mignonne demi-nue, au milieu d'un effrayant désordre.
Sous les taches sanglantes qui marbraient son visage, ce visage était pâle comme celui d'un mort.
Sa tête se noyait dans ses cheveux dénoués.
Une large coupure traversait le front.
Un cercle bicuûtre et bistré dessinait autour dos yeux fermés son auréole sombre.
Les lèvres étaient blanches.
La poitrine, à moitié découverte, laissait voir des meurtrissures livides.
Le sommeil de Mignonne était si profond qu'il ressemblait à un évanouissement.
Mais, à enjuger par l'expression de la bouche etpar la contraction des muscles du visage, ce sommeil même était douloureux.
Un chien de berger se mit à hurler dans la cour.
Mignonne s'éveilla brusquement.
Elle se souleva sur son coude et regarda autour d'elle avec une sorte do stupeur.
A coup sûr elle ne se rendait point compte de ce qui s'était passé.
Au bout d'un instant son regard revint sur ellemôme.
Elle s'aperçut de sa nudité désordonnée et ramena sur son corps la couverture qui ne le voilait plus.
11 lui sembla qn'elle éprouvait b la tête une vive douleur.
Elle porta la main à son front.
La douleur augmenta et elle vit sa main couverte de sang.
Alors elle commença à se souvenir et elle se prit a trembler de tous ses membres.
— Il devait venir, se dit-elle avec un profond effroi, il devait venir...
« Mais il n'est pas venu...
» Et c'est un autre...
» Un autre!... qui donc?... »
Mignonne sauta au bas de sa couche.
Elle poussa un cri terrible.
Puis, un nom s'échappa de ses lèvres.
— Pierre Nicod! murmura-t-elle.
Et le nain lui-même n'aurait pu s'empêcher do .Vémir, s'il avait écouté l'accent avec lequel la jeune fille venait de prononcer son nom.
Presque en même temps Mignonne s'entendit appeler dans la cour.
C'était la voix de Jérôme.
La paysanne se traîna jusqu'auprès de la fenêtre et essaya de l'ouvrir.
Mais ce fut en vain.
Ses forces la trahirent.
Elle ne put que frapper contre le vitrage, pour
indiquer à son onclo qu'elle était dans la chambre.
Le pas lourd du paysan retentit dans le couloir.
Il venait d'entrer dans l'étable où Ton enfermait le troupeau, et son étonnement avaitété grand en voyant que les chèvres étaient encore là, au lieu de brouter dans les champs, comme de coutume, depuis deux bonnes heures au moins.
— Eh bien!... petiotel... s'écria-t-il en ouvrant la porte, qu'est-ce que cela veut donc dire? d'où vient que tu es encore à la maison h des heures pareilles?
Ces paroles furent prononcées d'un ton de mauvaise humeur et presque avec colère.
Mais ce ton se modifia aussitôt.
Jérôme s'apercevait de l'état de Mignonne.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! dit-il rapidement; qu'est-ce que t'as, petiote? qu'est-ce que t'as?
Mignonne fit signe qu'elle ne pouvait répondre.
Une faiblesse s'emparait d'elle, et elle serait tombée si son oncle ne l'eût soutenue.
Quand elle parut un peu remise, Jérôme renouvela sa question.
La jeune fille avait des motifs pour cacher une partie de la vérité.
Elle répondit :
— Je ne sais pas... — Comment, tu ne sais pas? fit Jérôme. — Non, mon oncle, la tête me tourne, et je no me rappelle ^«astmcnf de rien. -- Cherche, pauvre
[^tiote, cherche à te souvenir.— Dame! . . . mon oncle. . . il me semble... il me semble... — Quoi donc? — 11 me semble qu'hier soir, en venant me coucher, j'ai eu un si fort étourdisscment en traversant la cour que je me suis appuyée contre le mur... — Et après? — Quand ça a été passé, je suis entrée dans ma chambre. Il paraît que là j'ai eu un second étourdisscment encore plus fort que le premier... Ma chandelle est tombée d'un côté, je suis tombée de l'autre, le front contre le pied de la table; le tranchant du bois m'a coupée, etj'ai beaucoup saigné. ..Ensuite il me semble que je me suis couchée tant bien que mal... — Et ensuite?... — Ensuite... dame!., je n'ai plus rien senti... bien sur que je dormais, et je viens seulement de me réveiller... — Mais, petiote, pourquoi donc que tu n'as pas appelé à Ion secours hier au soir? -- Faut croire, mon oncle, que je n'en ai pas eu la iorce. — Ah! mon Dieu! queu malheur! Dire que tu pouvais, comme ça, trépasser sans qu'on en sache rien de rien, qu'on t'aurait trouvée froide à ce matin!... Tiens! rien que d'y penser, vois-tu, ça me donne de la chair de poule! — Ça ne sera rien, mou oncle, je vas aller aux champs! — Aller aux champs! dans l'état où que te voilà, s'écria chaleureusement Jérôme; lu ne sais pas ce que tu dis, petiote!... Tu vas te recouclier bien vivement, et attendre sans bouger que la tante vienne te soigner cl te dorloter,
cl ça no sera pas long, car je cours la prévenir. — Ça sera comme vous voudrez, mon oncle, répondit la
h jeune fille, car, aussi bien, je ne me sens pas bonne h grand'chose aujourd'hui. — Allons, petiote, fais vite! Comme tu disais tout à l'heure, ça ne sera rien, mais n'empêche, le malheur est sur notre maison, bien sûr.
j Et Jérôme sortit.
— Ah! murmura Mignonne, restée seule, ah! mon on:'le, vous avez raison... bien raison!... oui, le malheur est sur votre maison!...
Et, comme elle venait de se recoucher, elle cacha
t sa tête dans le traversin do son lit et pleura amèrement.
Pcrfldc coiiiiiic Toudc.
L'esprit humain, nous ne savons pourquoi, est nalurellcment plus disposé à croire et à propager le mal que le bien.
Une mauvaise nouvelle, le bruit d'un accident ou d'un crime, gagne de proche en proche avec la rapidité miraculeuse d'une traînée de poudre.
Le soir de ce môme jour on savait h la ferme des Llioux que Charles de Saint-André avait été assas-
sine, lii
,eme au soir, dans la clairière da bois de h
^°"*?' . comme la rumeur poP»'"'^^ '''^^"
"''"'^T'ilue sTerluils donl elle se fait l'écho, o«
«^^«^ ^°'°"';tar,esavaitététrouvémortsurlaplacc,
;:::rdrdtin:seU-u„e divine de coups de
devant Mignonne ce e h rr.b e ^^ ^^
Vélal où se trouvait la jeune mie, u y
quoi la tuer. <,,n«pp à la pauvre en-
Celte terrible é-"»''»"/»"', ,„elques jours, fant, et quand elle ^PP";;;;té .ictime'eUe apprit ,e crime dont ^-^ ";;',; „.é,ait pas perdu, en même temps que ^^^'^^^ -.^ „„ seul mo-
Du reste il n'y eut pasdans so" ^ , „,i„
-'^^r'^'Sri:r::ir«^n"^^-^'r"
qui avait frappe Chartes eia. ^^y,^ dans
\ partir de l'instant ou cU^con ^^^^^ ^ ^^^
amour pour Ch"-- o^- ^ ^ J" ^t de l'impétueux nous voulons parler de 7'" ^e^ elle-même.
Pour arriver à ce resuud , .
sable. ^,, ^>fc;^e n'avait qu'a le
Mais Mignonne, en vra.e 6' J "^ ^^^^^^^^ vouloir pour exceller en fait de fourber
Perfide comme Tonde/ a dit le vieux Shakespeare.
Il fallait tromper Pierre Nicod.
Elle y parvint.
Voici comment.
D'abord, et aussitôt que la blessure do son front fut assez cicatrisée pour lui permettre de reprendre ses travaux journaliers et ses occupations habituelles, au lieu de manifcbterau nain toute riiorreurqu'il lui inspirait en effet, elle se montra pour lui, au contraire, prévenante et gracieuse plus qu'elle no l'avait jamais été.
Ce changement soudain et étrange dans les manières do la jeune fille, commença par exciter la défiance de Pierre Nicod,
Mais bientôt il se dit que sans doute Mignonne ne le soupçonnait point du meurtre de monsieur de Saint- André, et que peut-être elle ne s'était point aperçue lie l'attentat commis sur elle-même.
Il conçut d'autres idées encore bien plus folles et bien plus extravagantes que les premières.
Il alla jusqu'à s'avouer que sa laideur n'était pas sans charmes, et qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que Mignonne en fut ariivée à l'aimer.
Aussi son étonnement ne fut-il point trop grand quand la jeune fille lui dit un beau matin :
— Cousin Pierre, venez au plateau de la Roche, sur le coup de midi. — Aujourd'hui?... — Oui. — Pour-
quoi faire, cousine?... — J'ai à vous parler... — Et il faut que ce soit au plateau de la Roche?... — Sans doute!... — Pourquoi là plutôt qu'ailleurs? — Eh! mon Dieu! répliqua Mignonne avec impatience, parce que, là, nous serons seuls, et que les choses que j'ai à vous dire ne doivent être entendues que de vou&. — C'est bien, cousine, j'y serai. — A'^la bonne heure! N'allez pas manquer au moins! — Sois tranquille, — A midi. — Oui, cousine, à midi.
Mignonne s'éloigna avec ses chèvres en fredonnant du bout des lèvres le môme refrain qu'elle chantait le jour de sa première rencontre avec Charles.
— Que peut-elle avoir à me dire? se demanda Pierre Nicod, en grattant sa tête hideuse.
Puis au bout d'un instant de réflexion, il se répondit à lui-même :
A midi je le saurai.
Le soleil, parvenu dans sa course au point le plus | élevé du ciel, indiquait que l'heure convenue étaitproche.
Mignonne, assise sur le fragment de roche dont; nous avons déjà parlé et qui semblait une pierre drui-1 • dique, les mains croisées sur ses genoux et les yeuî attachés au sol, semblait distraite et préoccupée.
Pierre Nicod sortit du bois de la Souche. De loin il aperçut la jeune fille.
Kn quelques minutes il la rejoignit.
— Me voici, cousine, dit-il.
Mignonne tressaillit et leva vivement la tête.
— Ah! c'est vous! murmura-t-elle. — Je croyais que tu m'attendais, répliqua Pierre un peu surpris.
— Oui, sans doute, dit Mignoime avec un petit sourire tout à la fois naïf et provoquant, sans doute que jo vous attendais, puisque môme je pensais à vous. — Ah! fit le nain d'un air de satisfaction, et c'est bien vrai cela, cousine? — Dame! puisque je vous le dis! — An faii, c'est juste! et puis, cousine, si je suis venu, c'est que tu m'avais dit de venir. De quoi donc c'est-il qu'il retourne?
Mignonne baissa les yeux pendant un instant, comme pour se consulter.
Puis elle articula nettement en regardant Pierre Nicod bien en face :
— Je sais tout.
Le nain tressaillit à son tour.
— Qu'est-ce que tu sais? demanda-t-il vivement. -— Tout! répéta la jeune fille. — Ça n'est pas une réponse, cela... — Vraiment!... — Tout!... ça no veut riendire!... ce lout dont tu parlesqu'est-ceque c'est?
— Vous voulez que jo vous l'explique, cousin? — Damel came fcrail plaisir... — Soit! Eh bien, donc,
je sais d'abord que c'est vous qui avez voulu noyer M. Gliarlesh la passerelle du val d'Ajoz... — Ce n'est pas vrai! s'écria brusquement le nain.
Mignonne ne sembla point tenir compte de cette interruption, elle continua :
— Je sais que c'est vous qui, furieux de n'avoir pas réussi une première fois, avez assassiné M. Charles, la semaine passée, dans la clairière du bois de la Souche... — C'est un mensonge! un horrible mensongel!! interrompit pour la seconde fois Pierre Nicod.
Mignonne ne poursuivit pas moins.
— Je sais enfin que c'est vous, toujours vous qui, le soir de ce même jour, profitant de l'obscurité et de mon erreur, vous êtes introduit dans ma chambre, et...
Mignonne ne put continuer.
Une rougeur ardente couvrait son visage.
Une émotion toute-puissante ne lui permit point d'articuler une parole de plus.
Pierre Nicod profita de son silence pour entreprendre une justification impossible.
— Cousine, fit-il avec volubilité, dans tout ce que tu viens de dire il n'y a pas un traître mot qui soit || vrai! C'est facile de jeter à la tête de quelqu'un : Tu as fais ceci! tu as fait cela! — Mais ça n'est point larile de prouver de pareilles menteries; jaserais devant
lojuge, vois-tu bien, cousine, que je soutiendrais (]ue je suis aussi innocent que l'enfant qui n'est pas encore né, et lojugo nie donnerait raison, car personne na m'a fvu commettre ces las de méchantes actions dont tu m'accuses, puisque je ne les ai pas commises.
— En voilb assez! fit Mignonne, enfin remise de son trouble; je suis sûre de ce que jo vous ai dit...
— Mais... balbutia Pierre Nicod. — Et d'ailleurs, continua la jeune fille, et d'ailleurs jo ne vous en \eux pas... — Ah! fit le nain avec une expression de stupeur qui eut été grotesque si elle n'eût pas semblé hideuse. — Non, répéta Mignonne, je ne vous en veux pas! — Tout ce que vous avez fait, c'est l'amour quo vous avez pour moi qui en est la cause. — Vous désiriez la mort de M. Charles, parce que M. Charles cherchait à devenir mon amoureux... Vous aviez la tOte à moitié tournée, et ça vous rendait fou... Ce n'est pas votre faute, mon pauvre cousin; et maintenant, que ma folle idée m'est passée li l'endroit du jeune monsieur, je ne vous en aime que mieux...
Les natures effroyablement vicieuses n'ont aucune peine à croire au vice chez les autres.
Pierre Nicod se persuada sans conteste que l'âme do Mignonne était faite à l'image de la sienne.
Il en éprouva une joie des plus vives, et il s'écria :
— Vrai, cousine, tu m'aimes un peu?
Un mouvement de dégoût souleva le cœur de la jeune fille.
Cependant elle eut la force de prendre sur elle, et elle répondit :
— Non pas un peu, cousin, mais beaucoup. — D'amour? — Oui! d'amour. — Mais, auparavant, tu me détestais... — Auparavant, je ne dis pas, mais aujourd'hui ça n'est plus la même chose... — Et comment donc que ça a fait pour venir? — Dame! je ne sais point... ça est venu, voilk tout. — Ainsi tu veux bien que je sois ton amoureux? — Mais, répondit Mignonne, il me semble que c'était déjà fait... et même sans ma permission...
Pierre Nicod se mit à rire d'un gros rire brutal et insolent.
Il rayonnait.
Il était hideux de joie et de luxure.
II passa son bras autour de la taille de Mignonne.
Mignonne le laissa faire.
Il approcha ses lèvres difformes des joues subitement pâlies de la jeune fille.
Le courage manqua à la pauvre enfant.
Elle se recula brusquement.
— Hein!... fit Pierre Nicod, un peu surpris de ce mouvement qui lui rendait une partie de sa défiance. — Songez-y donc, cousin, dit Mignonne, nous sommes au milieu des champs... il peut passer du monde, on peut nous voir... et, que dirait-on?... — C'est vrai, fit le paysan; mais quand donc?... —
Quand vous voudrez... répondit Mignonne en baissant pudiquement les yeux. — Eh bien! ce soir, n'est-ce pas?... — Oui... — Dans ta chambre? — Oh! nonl ma tante y entre quelquefois la nuit... — Dans la mienne, alors?... — Le garçon de ferme n'aurait qu'à venir vous chercher — Mais! cependant... — J'ai une idée, interrompit Mignonne. — Voyons, fit Pierre. — Vous savez bien l'ancien colombier?... — Où l'on a serré le reste de la récolte de foin de l'année dernière? — Justement. — Eh! bien? — En avez-vous la clef? — Oui, répondit le paysan. — C'est là qu'il faut m'attendre... j'irai vous y rejoindre à onze heures.
Puis, après avoir prononcé ces paroles. Mignonne quitta son cousin, et, comme honteuse de ce qu'elle avait dit, elle cacha son visage dans ses deux petites mains et courut rejoindre ses chèvres.
Pierre Nicod, lui, bouffi d'orgueil comme un paon qui fait la roue, reprit lentement le chemin de la ferme.
La passion charnelle faisait battre violemment tout ce qu'il y avaii de boue et de fiel dans son cœur, et, dans la joie immense de son triomphe inespéré, le nain chétif, l'avorton monstrueux, se demandait de très-bonne foi s'il n'allait pas heurter son front aux plus hautes branches des grands arbres du bois de la Souche.
Vue vcDgcance.
L'ancien colombier était une espèce de tour ronde, haule d'un étage et demi et située à cinq minutes de la ferme.
Les pigeons ayant été installés quelques années auparavant dans une autre partie des bâtiments, l'ancien colombier était devenu une succursale du grenier à fourrage.
Quand la récolte se trouvait être très-abondante^ on y entassait le foin de qualité inférieure produit par les prairies marécageuses de certaines parties du Val d'Ajoz.
Une petite lucarne, pratiquée à douze ou quinze pieds du sol et excessivement étroite, était, avec une porte massive et très-solide, les deux seules ouvertures de l'ancien colombier.
C'est là que Mignonne avait donné rendez-vous à Pierre Nicod.
A la nuit tombante et aussitôt après avoir enferme son troupeau dans l'étable, la jeune fille sortit de la
ferme, oniporlant avec elle une échelle légère qu'elle coucha dans les grandes herbes auprès de la tourelle.
Ensuite elle revint, et entra dans la salle commune avantque personne eût eu le temps de remarquer son absence.
Le souper commença.
Excepté Jérôme Nicod qui parla beaucoup de toutes sortes de choses insignifiantes, les convives furent silencieux.
Aiignonne était muette et ne mangeait pas.
Le nain dévorait, mais ne disait mot.
Quant à Monique, au garçon de ferme et à la grosso servante, ils n'échangeaient que de rares monosyllabes.
Un peu avant dix heures Pierre Nicod quitta le reste de sa famille, après avoir échangéavec Mignonne un coup d'œil d'intelligence.
Le regard de la jeune fille brillait d'une ardeur fébrile.
— C'est de l'amour, pensa le nain.
Bientôt après les habitants de la ferme s'étaient séparés et toutes les lumières venaient de s'éteindre successivement.
Onze heures étaienlprès de sonner quand Mignonne se glissa en dehors de sa chambre et se dirigea d'un pied furtif du côté du vieux colombier.
A mesure qu'elle approchait, elle s'efforçait d'élouflér davantage le bruit de ses pas.