‹ MignonneChapitre 3 sur 5 · HO · texte numérisé non relu

HO

Au moment d'atteindre la tourelle elle marchait avec une lenteur et une précaution si grandes qu'on eût dit qu'elle craignait de faire ployer en passant les tiges d'herbes humides de la rosée du soir.

11 n'y avait pas de lune et de gros nuages couraient sur la surface du ciel.

L'obscurité était si profonde que Mignonne ne s'aperçut qu'elle était arrivée que lorsque sa main étendue rencontra la muraille.

Elle suivit cette muraille a ta tons, jusqu'à la porte d'entrée qu'elle trouva à demi ouverte.

Mignonne s'assura que la clef était restée dans la serrure, en dehors.

Elle mit la main sur cette clef, et, avançant la tête, elle demanda doucement :

— Êtes-vous là, cousin?... — Oui, pardieu! jesuis là!... répondit Pierre. Entre vile!... — Me voici... dit la jeune fille.

Mais, au lieu d'entrer elle poussa vivement la porte et tourna par deux fois la clef dans la serrure.

— Qu'est-ce que tu fais donc, cousine? cria le nain de l'intérieur. — Ce que je fais! murmura la jeune fille se parlant à elle-même, patience, cousin, vous allez le savoir!...

Et, tandis que Pierre frappait contre la porte avec impatience,Mignonne ramassait dans les broussailles réchelle qu'elle y avait cachée, et la dressait contre

— iU —

la muraille à l'endroit où était percée la lucarne.

Elle arracha deux ou trois poignées d'herbes desséchées qu'elle serra dans son tablier, puis ensuite elle gravit les degrés de l'écheile.

— Pierre Nicod, dit-elle en passant sa tôte par la lucarne, écoutez-moi un peu... — Eh, cousine! s'écria le nain en cessant de heurter la porte, ouvre-moi d'abord! je sais bien que c'est une farce, elle est bonne la farce, elle est môme très-bonne, mais elle a duré assez longtemps!... — Pierre Nicod, reprit Mignonne, je vous ai dit de m'écouter...

11 y avait une solennité si terrible dans l'accent grave de la jeune fille, que le nain, malgré lui, se tut et écouta.

— Il faut que la volonté du ciel vous ait rendujou, continua la paysanne, pour que vous soyez venu vous livrer à moi comme vous l'avez fait ce soir!Ahî vous avez voulu m'assassiner mon amant! ah! vous m'avez tuée à moitié pour abuser de moi et me déshonorer!... et vous avez cru que je vous aimais!... et vous avez cru que je venais ici, avec vous, à un rendez-vous d'amour!!... Ah! Pierre Nicod! Pierre Nicod! recommandez voire âme au bon Dieu, et priezle qu'il vous pardonne, car, moi, je ne vous pardonnerai pas! — Ah! ah! s'écria Pierre Nicod en s'eflorçant de rire, mais avec un tremblement dans la voix qui démenlaitson hilarité convulsive. C'est très-drôle,

cousine, ce que vous venez de me dire là, mais, maintenant que vous me l'avez dit, ouvrez-moi vite la porte, car j'étouffe ici dedans et je ne vois pas clair... — Je vais vous donner delà lumière, cousin, répondit Mignonne en ricanant à son tour.

Puis, sans répondre davantage aux interpellations précipitées de Pierre Nicod, la jeune fille prit dans la poche de son tablier un briquet et un morceau d'amadou.

Avec des herbes sèches qu'elle avait arrachées elle fit une sorte de tgrche.

Dans cette torche elle introduisit l'amadou allumé, et, avec son haleine, elle attisa le feu jusqu'à ce que la flamme jaillît.

Alors elle jeta dans l'intérieur de la tourelle le brandon incendiaire.

Eu ce moment Pierre Nicod comprit pour la première fois quel était le projet de Mignonne.

Il poussa un épouvantable cri et il se précipita contre la porte qu'il secoua avec toute l'énergie de l'angoisse et dn désespoir.

La porte résista.

L'amas de foin s'était embrasé avec la promptitude de la poudre.

La fumée aveuglait le nain.

Les flammes se croisaient autour de lui et s'attachaient déjà à sa chevelure et à ses vêlements.

11 redoubla ses cris d'agonie et ses invocations suppliantes.

Mais Mignonne était sans pitié.

Elle était descendue lentement de son échelle, et elle attendait à dix pas de la tour, pale, mais résolue.

Bientôt des gémissements sourds succédèrent aux clameurs désespérées.

Une dernière fois la porte s'ébranla sous leseftorls d'une main détaillante.

Puis on n'entendit plus d'autre bruit que le pétillement du brasier qui dévorait les solives du toit.

Au bout de cinq minutes ce toit s'effondra, et une colonne de fumée, suivie d'une gerbe de flammèches éblouissantes, s'élança vers le ciel en jetant sur tout l'horizon des teintes d'une pourpre sanglante.

En même temps la porte, entièrement calcinée, tomba en cendres.

Mignonne s'approcha de l'ouverture et regarda dans l'intérieur.

Au milieu de la fournaise, quelques débris informes achevaient de se consumer en exhalant uno odeur infecte.

C'était tout ce qui restait de Pierre Nicod.

— Que Dieu ait son âme! murmura la paysanne»

Puis elle reprit le chemin de la ferme.

.MlGNON.'NE, T. 1,

— il4 —

Projets de famille.

Les trois personnages que nous avons mis en scène clans le preminr chapitre de ce volume, c'est-àdire le baron de Saint-André, la baronne Arthémise et Tabbé Bricogne, se trouvaient réunis, vers lesdeux heures de raprès-midi, dans le salon du château.

L'abbé Bricogne venait d'arriver.

— Eh bien! madame la baronne, demanda-t-il en i entrant, comment va notre malade aujourd'hui? — Bien, tout à fait bien, grâce au ciel! répondit la mère de Charles, et je suis heureuse que voussoyez venu, car nous avons à causer au sujet de ce cher enfant.

— A vos ordres, madame la baronne, fit le curé en s'asseyant. — Vous savez, cher abbé, quelle est ma manière de voir au sujet de l'horrible événement qui nous a tous plongés dans le désespoir? — Vous supposez que M. Charles est tombé victime, non point d'un hasard ou d'un accident, mais d'une vengeance. — Mes convictions à cet égard n'ont nullement changé.

— Cependant l'enquête commencée par les ordres de M. le procureur du roi. . . — N'a amené aucun résultat, je ne l'ignore point.

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— Eh bien! cela prouve que les indices ont été insuffisantspourariiverhladécouverledela vérité. Voilà tout, — Vous avez peut-élre raison... — Non ^^as peutêtre, mais certainement. Charles, je rougis de le dire, s'est épris de quelque paysanne de nos environs... — Ohî madame la baronne! s'écria le curé en baissant pudiquement les yeux. — Hélas oui! et c'est un rival jaloux qui s'est vengé par l'assassinat! — Ceci n'est qu'une conjecture!... — C'est une conviction. Songez donc que Charles, dans le délire de sa maladie et jusque dans ses rêves, ne cessait de répéter le nom de Mignonne... quelle est cette Mignonne inconnue?... — Je l'ignore. — Et moi aussi, malheureusement. J'ai essayé d'interroger adroitement mon fils à ce sujet, il a rougi beaucoup, mais n'a pas répondu. Je ne puis pas, je ne veux pas insister avec lui à ce sujet. — Et vous avez raison. — Seulement il importe que nous n'ayons pas à déplorer bientôt un second malheur, plus terrible, plus irréparable que le premier. — Un second malheur, dites-vous?... — Sans doute, Charles est guéri; dans quelques jours Charles pourra sortir; a son âge il est impossible de prétendre restreindre sa liberté d'action; rien ne l'empêche donc de renouer la liaison un instant interrompue par une main meurtrière; et qui nous assure que la nnême main ne le frappera pas bientôt et, cette fois, mortellement... — Vous pourriez supposer? —

lie ~

Je ne suppose rien, je crains tout! — Mais alors... — Comment faire, n'est-ce pas?... — Justement. — J ai un projet, ou plutôt M. le baron et moi nous avons un projet, au sujet duquel nous désirons vous consulter. — Et c'est?... — C'est d'éloigner Charles. — N allez-vous pas, prochainement, retourner à Besançon?...— Cela ne suffitpoint. Charles a fini ses classes, et dans une ville de province c'est l'oisiveté qui I attend. Or, à son âge, l'oisiveté est chose fatale... Nous songeons à lui faire faire son droit et à l'envoyer à Paris. — La grande ville est bien dangereuse. C'est la Babylone moderne, le foyer des iniquités et des corruptions/... — Oui, mais nous avons à Paris des parents et des amis auxquels Charles sera chaudement recommandé et qui veilleront sur lui avec une sollicitude paternelle. Le travail et des distractions honnêtes rempliront lout son temps et l'éloigneront des plaisirs dangereux. — Alors, madame la baronne, je suis de votre avis et j'approuve de tout mon cœur ce que vous avez décidé dans votre sagesse. — Je suis heureuse de votre approbation, cher abbé! — Et, quand comptez-vous faire partir M. Charles? — Le plus tôt possible. — Ce qui veut dire?... — Que dans une dizaine de jours mon fils sera sur la route de Paris. — Connaît-il vos projets? — Pas encore, mais je ne doute pas qu'ils ne lui sourient, l'horizon de la vie parisienne a pour un jeune homme des se-

ductions si puissantes! — Trop puissantes môme, madame la baronne, hélas! — Enfin, cher abbé, que voulez-vous? Sans cloute nous risquons quelque chose, mais, du moins, nous évitons un péril certain... — Vous avez raison... comme toujours... — Chut! voici mon fils!

En ce moment Charles entrait on effet dans le salon.

Le jeune homme était pâle encore et semblait ne point marcher sans peine.

Cependant une teinte plus rosée commençait à se remontrer sur ses joues et annonçait le retour à la santé.

La conversation à laquelle nous avons fait assister nos lecteurs fut interrompue par sa présence, et l'entretien roula sur des choses qu'il n'est point utile de rapporter ici.

Quand Charles fut instruit de son prochain départ, il ne fit pas une seule objection et parut même enchanté de la perspective qui s'offrait à lui.

— Et Mignonne, diront nos lecteurs, l'avait-il donc tout h fait oubliée? — Non, sans doute, répondrons-nous, mais ses sentiments à l'endroit de la jeune fille s'étaient forcément modifiés.

D'abord la perte de son sang, la maladie et la diète, avaient bien calmé les ardeurs juvéniles de son tempérament.

Ensuite il avait longuement et profondément réfléchi sur le double accident de la passerelle du Vald'Ajoz et de la clairière du bois de la Souche, et il s'était avoué à lui-même que Mignonne avait dû être la cause involontaire de ces mortelles embûches.

De là une certaine défiance de l'avenir, mêlée d'un peu d'effroi.

Bref, Charles se trouva heureux de songer qu'en s'éloignant de la Franche-Comté il coupait court à une liaison dont l'unique résultat avait été de mettre à deux reprises sa vie en péril.

D'ailleurs, ainsi que l'avait judicieusement supposé la baronne, Paris l'éblouissait.

Charles se promit donc de ne pas même chercher h revoir Mignonne avant son départ!

Quinze jours après, muni de nombreuses lettres de recommandation et d'une somme de cent louis, premier semestre de la pension qu'il devait toucher, convenablement embrassé par son père et sa mère et béni par le curé, il se mettait en route pour la Babylone moderne, la ville des iniquités et des corruptions, comme disait l'abbé Bricogne.

Nous l'v retrouverons bientôt.

lie comte Rcuc.

On jette assez volontiers la pierre aux romanciers de notre époque.

On les accuse de toutes sortes de vilaines choses dont la moindre est de promettre beaucoup et de tenir fort peu.

Certaines gens en disent pis que pendre.

Franchement nous sommes de l'avis de ces derniers.

Et c'est précisément parce que nous ne nous sentons point sans reproches que nous nous jetons la première pierre.

Quoi de plus évangélique?

Puisque nous voici en train de faire notre confession, faisons-la tout entière.

Aussi bien, si nous nous laissions entraîner sournoisement à quelque erreur, notre ami le public élèverait la voix pour nous adresser de justes reproches.

Et puis, d'ailleurs, péché avoué est, dit-on, à moitié pardonné.

Voici les faits.

En décembre 1848, fatale année, soit dit en passant, nous terminions le second volume do Pivoine par ces mots que nous copions textuellement.

« Ici finit la première partie des aventures galantes de Pivoine.

» Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu s'intéresser à la pauvre petite Norniande, la retrouveront, ainsi que le comte René et Fra-Diavolo, dans la deuxième Étude de la série des Pécheresses, étude que nous publierons prochainement sous ce titre :

DE

» Donc, ami lecteur, merci et à bientôt!! »

Oui, A bientôt!! disions-nous.

Nous avons osé écrire et imprimer ces deux mots.

Et nous en sommes, aujourd'hui, hum.ilié et confus comme il convient.

En effet, nous voici presque en l'an de grâce dixhuit cent cinquante-deux, sauf erreur ou omission, et Mignonne paraît seulement.

Et, depuis Pivoine, nous avons entassé volumes sur volumes. Nous avons publié les Confessions d'un Bohême, le Loup noir, le Breton de Dames. Quoi encore?

— 1-il —

Mais enfin nous avons repris avec un repentir aincôro la tûclie si longtemps interrompue-

Qu'il nous soit fait miséricorde.

Un mot encore, cependant.

Nos lecteurs ne doivent point comprendre comment cette histoire sombre et sauvage qui vient de se dérouler sous leurs yeux parmi les paysans des montagnes du Jura, peut faire suite à Pivoine qui ne renferme que des scènes de la vie parisienne.

Nous ne leur donnerons à ce sujet, quant h présent, aucune explication.

Nous leur demanderons seulement cinq minutes de patience

Et sur ce, nous commençons.

Le comte René, peut-être nés en souvient-on plus, avait trenie-deux ou trente-trois an.-?.

Il était, au physique, ce que l'on est convenu d'appeler un très-bel homme.

Ce qui veut dire :

1° Que sa taille dépassait cinq pieds six pouces.

2° Qu'il ne péchait ni par trop de ventre ni par de trop larges épaules.

3° Que ses traits réguliers s'encadraient dans les massifs d'une barbe brune bien plantée et admirablement soignée.

4° Que son pied et sa main étaient fort aristocratiques.

5° Enfin, qu'il avait un bon bottier, un excelleni tailleur et une élégance extrême, sans qu'elle alla, cependant jusqu'à Texagéralion.

Au moral, le comte René était fort infatué de se personne et de son mérite.

Singulièrement vain, et désireux de collectionner de beaux tableaux ou d'acquérir des chevaux de race et de jolies maîtresses, au moins autant pour la montre (qu'on nous passe cette expression significative) que pour sa satisfaction personnelle.

Nous savons en outre qu'il avait près de cent mille livres de rente, qu'il habitait le numéro 49 de la rue de la Chaussée-d'Antin, qu'il était fort épris de Pivoine, la maîtresse de Fra-Diavolo le peintre, e' qu'il avait été éconduit par la jeune fille, dans le jardin du Luxembourg, d'une manière formelle et décisive.

Le comte René venait de rentrer après cet échec.

Il semblait de fort mauvaise humeur.

Étendu dans une chauffeuse devant la cheminée de marbre blanc d'un petit salon de forme ovale, il présentait successivement les semelles de ses bottes vernies à la flamme brillante du foyer.

Et, tout en fumant du bout des lèvres un panalel-

las habilement choisi, il murmiKrail avec une impatience manifeste :

— En vérité je suis un grand sot!

« Je me fisfurais connaître les femmes!...

» Et le fait est que je ne les connais pas plus qu'un écolier de rhétorique qui en est à sa première passion.

» Qui l'aurait jamais dit? qui l'aurait jamais cru?

» Moi! Moi le comte René! Jeune (mon acte de naissance en fait foi), joli garçon (tout le monde le dit), riche (tout le monde le sait), repoussé! dédaigné!!

» Et par qui?...

» Par une petite fille du quartier latin! par une grisette!... par moins que cela!!

» Encore si c'était par vertu!

^■> Mais non! la péronnelle a un amant!

» Et quel amanl?. ..

» Quoi! joffre des perles, des diamants, du velours, des chevaux, une fortune, et mon cœur!...

» Et l'on refuse tout cela!

» Et on le refuse pour un être qui s'appelle Fra- Diavolo !

» Pour un jeune homme qui n'a ni argent ni renommée, qui n'est pas beau et qui est ridicule!!

» En vérité, c'est à ne pas le croire!!

» Oh! les femmes!... les femmes! les femmes!»

Arrivé à cet endroit de son monologue, le comte

René fit tomber du bout du doigt la cendre blanche de son cigare.

Puis il reprit avec une vivacité nerveuse :

— Le plus simple est de n'y plus penser... <» Mais le moyen?

» Elle est si jolie, cette petite!...

» Non pas jolie, vraiment, mais ravissante, mais divine!... »

Le comte René se leva et alla se mettre en contemplation devant un tableau suspendu dans l'un des panneaux du salon.

Ce tableau représentait Ariane abandonnée.

Pivoine, nous le savons, avait servi de modèle pour l'Ariane.

— Certes! reprit le comte René, divine! le motn'esl, pas trop fort.

« Quelle pureté de lignes!

)■) Quelles formes !

» Quelle grâce, tout a la fois chaste et voluptueuse!

» Oui, cette jeune fille est une merveille, un trésor el,à tout prix, dût-il m'en coûter le quart de ma for tune, il faudra qu'elle m'appartienne !! »

On voit que le comte René, môme quand il étai stimulé par la passion et par l'amour-propre, savai compter h merveille.

Certaines gens eussent parlé de sacrifier leur fortune tout entière.

Lui n'en promettait que le quart.

II revint se rasseoir et acheva son cigare d'un air parfaitement mélancolique et préoccupé.

Il chercliait à échafauder un nouveau plan de stratégie amoureuse.

Mais, comme l'imagination n'était point son fort, nous devons à la vérité de déclarer qu'il ne trouvait rien.

En ce moment on beurta discrètement à la porte du petit salon.

— Entrez! dit le comte René.

Un valet de chambre se présenta.

Pivoine.

— Qu y a-t-il, Baptiste?... demanda René à son valet de chambre. — Il y a là quelqu'un qui désire parlera monsieur le comte. — Quelqu'un?... Qui est ce quelqu'un? — Une dame. — Jeune? — Oui, monsieur le comte. — Jolie? — Oui, monsieur le comle. — Bien mise?— Non, monsieur le comte. — L'avezvous déjà vue venir ici, cette dame?— Jamais, monsieur le comte. — Que vous a-t-elle dit? — Elle m'a 'iil qu'elle désirait parler le plus tôt possible à monleur le comte, qu'elle attendrait monsieur le comle

s'il était sorti, et que, dans lecasoù monsieur le comfe serait chez lui, il n'y avait qu'à lui dire son nom pour que monsieur le comte la reçût immédiatement. — Eh bien! ce nom, le savez-vous? — Sans doute, monsieur le comte. — Et c'est?... — Pivoine, monsieur le comte, mademoiselle Pivoine.

René eut un éblouissement.

11 bondit sur son siège et s'écria :

— Imbécile! Et vous me faites attendre un quart d'heure, au lieu de me dire ce nom tout d'abord?... Où est cette jeune fille? — Dans l'antichambre, monsieur le comte, répondit le valet confus. — Dans l'antichambre! double brute! triple crétin! Introduisez-la ici à l'instant, à l'instant môme! — Oui, monsieur le comte.

Et Baptiste sortit rapidement.

Au bout d'une minute à peine, Pivoine entrait dans le petit salon.

La jeune fille était très-pâle.

Ses paupières rougies et gonflées attestaient qu'elle venait de pleurer abondamment.

Et pourtant, malgré ces larmes récentes, malgré son costume plus que modeste, qui consistait en une robe de laine, en un vieux châle tartan à carreaux et en un chapeau qui n'était plus neuf et n'avait jamais été élégant, Pivoine semblait ravissante.

Le comte courut à sa rencontre et lui prit la main.

Celte main était froide.

Mais René ne s'en aperçut pas.

Il conduisit la jeune fille jusqu'auprès de la chauffeuse, dans laquelle il la Ht asseoir.

Ensuite il se tint debout près d'elle, semblant attendre qu'elle parlât la première.

Mais Pivoine se taisait.

Elle avait les yeux baissés.

Son embarras était manifeste.

Le comte René se décida a rompre le silence.

— Puis-je vous demander, mademoiselle, fit-il lentement et en cherchant ses expressions, puis-je vous demander a quel motif je dois attribuer une visite dont je suis très-heureux... mais, aussi, trèssurpris... surtout après...

Le comte hésita.

Pivoine releva la tête.

Son regard était ferme et toute émotion avait disparu.

— Après la manière dont je vous ai accueilli ce malin, n'est-ce pas, monsieur? dit-elle. - C'est vrai, répondit le comte en s'inclinant. — Il est étrange, n'est-ce pas, de me voir maintenant chez l'iiomme que j'ai repoussé il y a une heure? poursuivit la jeune lille. — C'est encore vrai, fit René. — Et vous trouvez ma démarche inexplicable, sans doute? — C'est toujours vrai, dit le comte pour la troisième fois.

Tandis que Pivoine parlait, le cœur de lléné bondissait de joie, mais la froideur calculée qu'il affectait, lui semblait tout à la fois fort habile et de trèsbon goût.

— Monsieur le comte, continua Pivoine avec un redoublement de résolution, vous m'avez dit quo j'étais belle... — Gomme un ange ou comme une . déesse! s'écria René d'un ton de galanterie mylholo- j gique. — Vous m'avez dit que vous m'aimiez... — Et | je vous le répète... je vous aime comme vous méritez d'être aimée, c'est-a-dire exclusivement et avec adoration... — Vous m'avez dit, enfin, que vous désiriez devenir mon amant. . . — Je ne croirais pas trop payer un pareil bonheur en l'achetant au prix de ma j vie! — Eh bien! murmura Pivome, dont la voix s'éteignit malgré elle en prononçant ces mots, eh bien! je viens m'offrir à vous, prenez-moi! ..

Il y eut chez le comte René un instant de stupeur en écoutant ces étranges paroles.

Mais il comprit bien vite qu'il n'avait qu'à interroger la jeune fille pour découvrir leur véritable sens.

Il s'assit à côté de Pivoine.

Il lui prit de nouveau la main, mais d'une façon presque fraternelle, et il lui dit :

— Voyons, chère enfant, je ne puis vraiment pa>j croire à tout le bonheur que semble me promettre ce

que vous venez de me dire... — Pourquoi donc?... interrompit Pivoine. — Vous n'êtes pas une femme comme toutes les femmes, continua le comte. J'ai su apprécier votre noble résistance, et il faut qu'il soit survenu quelque chose de bien grave pour bouleverser tous vos sentiments et faire que vous veniez ainsi m'offrir ce que vous refusiez à mes ardentes prières... — Monsieur... balbutia Pivoine. — Je vous aime, continua René, je vous aime d'un amour ardent... impétueux, vous le savez! Mais, en ce moment, je vous conjure de ne voir en moi qu'un ami, un vieil ami, ayez confiance, dites-moi tout...

Ces paroles, et surtout l'accent bienveillant avec lequel elles avaient été prononcées , triomphèrent de la résolution de Pivoine.

Elle se sentit dominer de nouveau par l'émotion.

Son cœur trop gonflé déborda.

Les larmes lui vinrent aux yeux et elle se mit à pleurer amèrement.

— Comme vous êtes bon, monsieur! dit-elle à René, quand la source de ses pleurs commença à se tarir un peu. — Du courage, reprit alors le comte, du courage et dites-moi tout... — Eh bien!... balbutia Pivoine, c'est fini... — Quoi? demanda vivement René. — Je l'ai quitté... — Votre amant? — Oui. — Et pourquoi l'avez-vous quitté? — A cause de vous... — A cause de moi!!. . s'écria René sur-

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pris. Mais, cependant, ce matin... — Ce matin j'avais refusé d'écouter vos offres, c'est cela que vous voulez dire?... — Sans doute. — Vous allez voir : Il était jaloux de vous, lui, il m'avait suivie ce matiu, IL vous a vu me parler et, quand je suis rentrée, il ma demandé si j'avais rencontré quelqu'un; moi qui connaissais son caractère emporté et soupçonneux je lui ai répondu que non. Alors il m'a dit qu'il avait tout vu, il m'a traitée de misérable, il m'a crié que je le trompais, il a levé un bâton sur moi, et, comme je le suppliais d'avoir pitié de moi, il m'a frappée, monsieur, il m'a frappée jusqu'à me renverser sans connaissance sur le carreau... — Ob!... Gt René avec horreur.

Pivoine cacha sa tête dans ses mains et de nouveau elle éclata en sanglots convulsifs.

— Pauvre enfant! pauvre enfant! s'écria le comte, ainsi vous, vous si innocente, vous avez souffert à cause de moi!...

Pivoine fit signe que oui.

— Me pardonnerez-vous cela? demanda René. — Ce n'est pas votre faute, dit Pivoine. — Donnez-moi votre main en signe de pardon. «

Pivoine lui tendit la main.

René y appuya les lèvres.

Il y eut un instant de silence.

— Ainsi, dit René en renouant lentretien, c'e^t

fini, bien fini, avec ce misérable?... — Oui, répondit Pivoine; c'est fini! bien fini!... — Ainsi, vous ne l'aimez plus? — Non. — Mais, avant l'horrible scène que vous venez de me raconter. vous l'aimiez encore, cependant?... — Non, depuis longtemps je ne l'aimais plus... — Mais, fit René au comble de la surprise, pourquoi donc resliez-vous avec lui, alors? — Pourquoi? demanda Pivoine. — Oui. — Parce qu'il était pauvre, parce qu'il était malheureux, parce que je croyais à son amour et que comme tout le bonheur qu'il avait en ce monde lui venait de moi, je voulais lui laisser ce bonheur. — Ainsi, par dévouement, rien que par dévouement, vous subissiez la froide, l'horrible misère? — Je vous le jure. — Et, sans la scène de ce matin, vous n'auriez point quitté cet homme? — Jamais. — Vous n'êtes pas une femme, dit René, ému pour la première fois de sa vie, vous n'êtes pas une femme, vous êtes un ange!!

ConQdenccs.

— Dites-moi, mon enfant, reprit le comte René après un moment de silence, comment avez-vous connu cet artiste ?

Pivoine baissa les yeux et ne répondit pas.

Elle souffrait dans sa pudeur de jeune femme à l'idée de mettre un étranger dans la confidence du caprice si mal placé qui l'avait poussée à faire des avances à Fra-Diavolo.

En présence de cette hésitation René insiFta.

— A partir de ce moment, chère petite, dit-il, vous avez en moi, et pour toujours, un protecteur et un ami. Traitez-moi donc en ami, c'est-a dire avec confiance. Racontez-moi votre vie tout entière. Vous êtes trop jeune et trop charmante pour qu'il puisse y avoir dans votre passé quelque chose dont vous deviez rougir, ce passé renferme des erreurs, peutêtre et des imprudences, mais, j'en suis bien sûr, pas une seule faute ...

Voyons, mon enfant, parlez, je vous écoute.

— Vous le voulez? demanda Pivoine. — Je vous en prie. — Eh bien! soil! — Merci! merci!... dit le comte, en portant de nouveau à ses lèvres la main de la jeune fille.

Pivoine commença le récit de sa vie.

Elle raconta sa jeunesse écoulée sous les ombrages séculaires des grands arbres du parc deNodesmes.

Elle soupira timidement l'idylle de ses premières amours, amours si naïves et si chastes.

Quand elle prononça le nom de M. de Nodesmos, le comte René l'arrêta brusquement.

— Le vicomte Julesl... sï'cria-t-il. Ah! bah!! — Vous le connaissez? demanda Pivoine. — Parbleu! il vient de se marier... — Ah! — Il a épousé une riche héritière de Normandie, mademoiselle de Ghoisy. — Esther de Ghoisy!... dit b son tour Pivoine avec élonnement. — Vous la connaissez aussi? demanda le comte — La fiancée de Georges d'Entraguesî!... murmura la jeune fille, mais si bas que René n'entendit pas le nom.

Il répéta sa question.

— Oui certes! je la connais... répondit Pivoine. — Comment cela? — Attendez, vous allez le savoir.

Et la jeune fille continua son récit.

— Un jour,dit-elle,jour de malheur! un étranger^ un Parisien arriva au château... il se nommait Georges d'Entragues...

René Tinterrompit pour la seconde fois.

— Georges d'Entragues! dit-[l,en vérité, voilà qui est bizarre!... — Il était votre ami, peut-être? demanda Pivoine. — Mon ami? non, grâce au ciel! — Grâce au ciel! Pourquoi? — Parce que M. d'Entragues, fort bon gentilhomme du reste, était une franche canaille... — En ôtes-vous sûr! fit vivement la jeune fille... — Tout ce qu'il y a au monde de plus sûr!... mais comme il s'est rendu justice, ne parlons plus de lui... — Il s'est rendu justice! s'écria Pivoine, que voulez- vous dire, monsieur? qu'est devenu Geor-

gcs d'Entragues? — 11 s'est tué. —- Georges d'Enlragués est mort!... murmura lentement Pivoine, tandis que quelques larmes obscurcissaient ses yeux et que son cœur battait plus vite au souvenir de son premier amour.

Puis, aussitôt que cette émotion se fut un peu calmée., elle poursuivit son récit.

Ce qu'elle dit au comte René, tous nos lecteurs le savent, tous ceux du moins qui ont lu Les Chevaliers du Lansquenet et \es deux volumes de Pivoine.

Quant aux autres ( et notre amour-propre nous fait une loi d'espérer qu'ils sont en nombre infiniment petit) nous les renvoyons aux romans dont nous venons d'écrire les titres un peu plus haut.

Lorsque Pivoine eut achevé, René la remercia d'abord de la confiance qu'elle venait de lui témoigner.

Puis il ajouta :

— Maintenant que je sais le passé, chère enfant, parlons du présent et de l'avenir.

La jeune fille fit signe qu'elle le voulait bien.

— Vous consentez à être ma maîtresse... poursuivit le comte. — Oui, répondit Pivoine. — Et, cependant, vous ne m'aimez pas? — C'est vrai. — M'aimerez-vous un jour?... — D'une affection sincère et profonde, je le crois, d'amour, je n'en sais rien. — Du moins, vous nen aimerez pas un autre? — Le jour

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OÙ j'en aimerais un autre, je vous le dirais, et, si j'étais votre maîtresse, je vous quitterais pour cet autre. — Ce que vous me dites là me prouve que je ne m'étais pas trompé et que votre âme est aussi charmante que votre beauté; mon amour pour vous s'en augmente, mais je ne puis accepter que vous me donniez des droits qui seraient désavoués par votre cœur...

Le comte René s'interrompit.

— Vous me repoussez?... murmura Pivoine. — Non, certes, sécria le comte, non, certes, je ne vous repousse point; seulement je veux me montrer digne de votre loyale confiance.

Il quitta le siège sur lequel il était assis.

Il prit Pivoine par la main et la conduisit devant le tableau d'Ariane abandonnée.

— Connaissez-vous ceci? lui demanda-t-il. Pivoine leva les yeux.

Mais elle les baissa aussitôt en rougissant. Elle se voyait reproduite, toute nue et palpitante, par le pinceau de Fra-Diavolo.

— Dès à présent, continua Uéné, je puis comparer le doux et gracieux visage peint sur cette toile, avec votre ravissante figure qui l'emporte encore en beauté, mais je veux ignorer les formes divines de l'Ariane dévoilée, jusqu'au jour où vous m'aurez dit vousmême: René, je vous aime! d'ici là, Pivoine, vous pas-

serez pour ma maîtresse, mais, ce jour-là seulement, je serai votre amant.

La générosité si complète et si inattendue du comte toucha la jeune fille plus encore que ne l'avaient fait ses paroles bienveillantes au commencement de leur entrevue.

Elle lui prit la main à son tour, malgré lui elle la porta à ses lèvres et la mouilla de ses larmes.

René retira vivement cette main.

Il enlaça la taille de la jeune fille qu'il souleva à demi et qu'il embrassa sur le front.

— Attendez-moi deux heures ici, chère enfant, dit-il , je sors pour m'occuper de vous. Jusqu'à mon retour tâchez de ne point trop vous ennuyer... Voici sur cette table des livres, des brochures, des albums. Regardez, lisez, distrayez-vous; et surtout songez aux jours heureux que l'avenir vous destine.

Le comte René sortit, laissant Pivoine seule et stupéfaite de ce qui venait de lui arriver.

Nos lecteurs doivent être surpris de l'apparent désaccord qui existe entre les paroles du comte René et le caractère que nous avons attribué à ce gentilhomme.

Évidemment ce caractère ne comportait point la

grandeur de sentiments avec laquelle nous venons de le voir agir.

Nous devons à ce sujet une brève explication.

Nous allons la donner.

Le comte René, quoiqu'il ne brillât ni par une intelligence hors ligne, ni par une délicatesse de cœur infinie, était cependant un homme du monde et de manières irréprochables.

Il avait l'habitude d'affecter à l'endroit des femmes un respect et une déférence que souvent il n'éprouvait point.

Il était, de plus, infiniment et savamment libertin, et ceci nous donnera la clef de sa conduite envers Pivoine.

Son apparent désintéressement n'était en effet que de l'égoïsme.

Voici comment et voici pourquoi.

Le comte n'appréciait la possession d'une femme qu'autant que cette possession était accompagnée des plus exquises recherches de la volupté.

Or, en s'emparant immédiatement de la jeune fille qui venait s'offrir à lui, pouvaiJ,-ii espérer ce résultat?

Non, certes.

De pâles caresses, de froids baisers , un abandon glacial, une obéissance d'odalisque achetée par le sérail par un pourvoyeur du sultan, voilà tout ce qu'il était on droit d'attendre.

Et cependant le merveilleux modèle de l'Ariane abandonnée recelait des plaisirs infinis.

Seulement, il fallait attendre querélincellejaillUdu bloc de glace qui la tenait enfermée.

Pour cela faire, il était indispensable de commencer par fondre la glace.

Voila ce que le comte René s'était dit.

Et, tout aussitôt, il avait dressé ses batteries.

S'attacher Pivoine par la reconnaissance, tel était sans contredit le meilleur chemin pour arriver bien vite à son cœur.

Une fois la jeune fille éblouie, attendrie, enthousiasmée, elle ne tarderait point à se reprocher comme une marque d'ingratitude chaque moment de retard qu'elle apporterait au bonheur complet de son généreux et désintéressé protecteur, et ce serait ellemême qui ne tarderait guère à prononcer ces mots :

— René, je vous aime.

Nous croyons, pour notre part, qu'en raisonnant ainsi le comte avait raison.

Une Castellane.

Le comte René, en quittant Pivoine, ne fit point atteler sa voiture.

— loi) —

Il monta dans l'un de ces petits coupés de régie qui stationnent sans cesse aux alentours du café de Foy.

Puis il se fit conduire dans le quartier de la Madeleine, afin de l'explorer et d'y découvrir un appartement dans lequel il pût loger sa nouvelle maîtresse.

Ce qu'il cherchait se présenta à lui dans une fort belle maison de la rue Gastellane.

Cet appartement était au second étage.

Il se composait d'une antichambre assez va3(t% d'une salle à manger, d'un beau salon, et de deux pièces, dont Tune pouvait servir de chambre à coucher et l'autre de boudoir.

Il y avait de plus une écurie pour deux chevaux et une remise.

L'appartement venait d'être entièrement remis à neuf; les papiers fort élégants étaient vierges encore; il n'y avait qu'à emménager et à s'installer.

Le comte René, satisfait de sa découverte, s'en alla sans perdre un instant chez son tapissier.

— Monsieur le comte, j'ai bien l'honneur de vous saluer, dit obséquieusement ce dernier, qui se confondit en salutset en courbettesen voyant entrer l'un de ses meilleurs clients. — Bonjour, monsieurRoland, Bonjour. — Qu'y a-t-il pour le service de M. le comte? — Peut-être rien, peut-être beaucoup. —Je désire que ce soit beaucoup. — Cela dépend de la réponse que vous allez faire à une question que je vais vous

adresser. — Ah! Et celle question, monsieur le conmte?... — La voici : pouvez-vous meubler un appartement en vingt-quatre heures? —- Diable!...

— Eh bien? — Eh bien! monsieur le comte, c'est impossible... — En ce cas...

— Le comte René n'acheva point sa phrase et fit un mouvement pour sortir.

Le tapissier le retint et se hâta d'ajouter :

— Oui, sans doute, c'est impossible, mais monsieur le comte sait bien que pour lui je ferais l'impossible. — A la bonne heure...

Le tapissier sourit.

— Ainsi, continua René, vous vous y mettrez?... ,

— Quand monsieur le comte voudra. — A l'instant même. — Soit. — Et, demain, à cette heure-ci?...

— Tout sera prêt. — A merveille... — Où esU'appartement en question?... — Venez avec moi, monsieur Roland. — J'ai l'honneur de suivre monsieur le comte.

René et le tapissier arrivèrent à la rue Castellane.

— Dans l'antichambre, dit le comte, nous mettrons des banquettes recouvertes en velours vert à clous dorés. — Parfaitement. — La salle à manger sera meublée en chêne sculpté, nous recouvrirons les sièges en cuir de Gordoue gaufré; que pensez-vous de cela, monsieur Roland?... — Ce sera riche et de bon goût, comme tout ce dont monsieur le comte peut

— Ui —

avoir l'idée. — Je tiens à ce que les buffets soient (l'un beau travail de ciselure. — J'y aurai la main, monsieur le comte. — Nous installerons de grandes jardinières remplies de fleurs dans les embrasures des fenêtres. — Très-bien. — Passons au salon, miiintenant. Comment en comprenez-vous le meuble, monsieur Roland? — J'aurai l'honneur de demander à monsieur le comte si cet appartement est destiné à une femme? — Parbleu! — Ah! le fait est que j'aurais dû le deviner. — Pourquoi donr? — Monsieur le comte est si généreux! — Revenons à nos moulons, monsieur Roland, le temps presse... — C'estjusleî...

— Nous disions?... — Le papier de tenture est blanc et or, je suis d'avis de garnir ce salon de meubles en damas feuille-morte, avec les rideaux, la cheminée et les portières en velours de la môme couleur. Dans le- panneau qui fait face à la fenêtre du milieu, nous mettrons un grand bahut en ébène sculptée, le lapis sera blanc et cerise. — J'aimerais mieux un tapis d'Aubusson à figures mythologiques. — Ce sera beaucoup plus cher. — Quest-ce que ça me fait?...

— Au fait, monsieur le comte ne regarde point à l'argent. — Un piano d'Érard, des statuettes et des tableaux compléteront le mobilier. — Avec une table ovale en ébène, que nous placerons au milieu de la pièce... — Recouverte d'un tapis turc et de toutes sortes de jolies bagatelles. — Oui, monsieur le comte.

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— Ne vous occupez pas des tableaux, monsieur Roland, je m'en charge. Seulement, je vous laisse le soin de veiller à la garniture de cheminée. — Soyez tranquille, ce sera d'un Pompadour achevé. — Je vous recommande de m'avoir de très-belles potiches du Japon. — Justement, j'en connais qui proviennent de la vente de M. Aguado. — C'est au mieux.

Le comte ouvrit une des portes latérales du salon et entra dans une autre pièce suivi de M. Roland.

— Ceci est la chambre à coucher, dit-il. — Je suis d'avis de la tendre en étoife. — Quelle étoffe?... — Soie, velours, perse ou cachemire. — Le cachemire me sourit. — Quelle est la nuance que préfère monsieur le comte? — Gris-perle, avec des encadrements formés par les palmes. -- Le lit pareil? — Sans doute, ainsi que les rideaux de croisées. Les doubles rideaux des fenêtres et du lit en mousseline brodée.

— Quant au meuble?... — Ébène et cachemire. Je n'ai pas besoin d'entrer dans le détail, vous voyez d'ici ce qu'il me faut. — Oh! très-bien. — Occupons-nous maintenant du boudoir, fit le comte René, en traversant de nouveau le salon et en indiquant la pièce qui faisait face à la chambre à coucher. — Il s'agit de vous surpasser, monsieur Roland, ajouta-t-il. Je veux que ce boudoir soit un chef-d'œuvre, une petite merveille... Déployez tout votre talent. — Je ferai de mon mieux, monsieur le comte, répondit le ta-

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pissier avec un salut ei. un sourire. — La tenlure sera en soie blanche, style Louis XV, brodée de guirlandes de lilas, de roses et de chèvrefeuilles. — J'aurai l'honneur de faire observer à monsieur le comte qu'il sera impossible de trouver une étoffe toute prête et renlrantprécisément dans les indications de monsieur le comte. — Oh! je ne tiens pas autrement au chèvrefeuille, aux lilas et aux bouquets de roses, pourvu que les guirlandes soient charmantes, c'est tout ce que je demande, je vous donne carte blanche, monsieur Roland. — Monsieur le comte ne s'en repentira point. — J'y compte bien... — Comment ferons-nous les sièges, fantaisie, n'est-ce pas? — Pure fantaisie, dessins pareils, mais couleurs variées, étoffe Pompadour, à larges raies, cerise et blanc, bleu et blanc, orange et blanc, etc.. etc.. — La garniture de cheminée? — La pendule en vieux Sèvres, pâte tendre, les candélabres pareils, coupes chinoises montées en vermeil. Vous en trouverez d'adorables chez Clésinger. — J'y passerai aujourd'hui même. — Quant aux petits meubles coquets, incrustations et marqueteries, vous lesprendrez chez Audigé, place de la Bourse; on ne fait nulle part aussi bien que chez lui. — Monsieur le comte connaît les bons endroits! — Mais, un peu, cher monsieur Roland, et maintenant que nous sommes convenus de tout, du moins de toutes les choses importantes, mettez-vous à l'œuvre sans per-

dre une minute, et songez que je veux prendre possession de l'appartement demain à trois heures précises. — Organiser un appartement pareil en moins de vingt-quatre heures!... de mémoire de tapissier, il ne se sera point vu un tour de force pareil! s'écria monsieur Roland. — Vous passerez pour le Napoléon du meuble! dit René en riant. — Monsieur le comte me flatte! — Nullement. Enfin, serez-vous en mesure? — Ce qui est promis est promis. — J'ai votre parole? — Demain, h trois heures moins une minute, mes ouvriers sortiront d'ici. — C'est un plaisir de traiter avec vous; quand il vous faudra de l'argent, vous savez que vous pouvez tirer sur moi à vue. — Oh! rien ne presse. — Enfin, vous êtes prévenu; demain, dans la matinée, je viendrai donner un coup d'œil à vos travaux. — Je préférerais que monsieur le tomte ne vînt que dans l'après-midi, pour juger de l'ensemble. — Amour propre d'auteur, n'est-ce pas?. . . — Dame! — Eh bien! soit, je vous laisserai le champ libre.

Et René, après avoir ramené monsieur Roland jusque chez lui, se dirigea vers sa demeure où l'attendait Pivoine.

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