‹ Miguel MañaraChapitre 1 sur 11 · VOIX DANS LA FOULE · texte numérisé non relu

VOIX DANS LA FOULE

La scène est à Sèville en l'an de grâce 1656.

Château de DON JAIME dans la campagne de Séville. Festin dans une salle brillamment éclairée, La plupart des convives sont déjà pris de vin, DON "JAIME^ un vieil homme gros et court ^ a figure bestiale^ est debout sur une chaise et réprimande^ d'aune voix rauque^ échansons et valets,

DON JAIME. — Par les saintes blessures ! Je crois qu'on laisse mourir de soif

don Miguel Vicentelo de Leca, chevalier de Calatrava, mon hôte !

A Dieu ne plaise que je vous contraigne, maroufles à face de Carême,

à vous gaver de viande noire ou de graisse jaune,

ou à vous noyer dans le vin.

Nous sommes, — si Notre Seigneur Bacchus ne m'égare, —

dans la plus sainte saison de Tannée, entre le Mercredi des Cendres et Pâques

lo MIGUEL MANARA

fleuries. Ainsi donc, marauds, de par tous les

diables, jeûnez, jusqu'à ce que le jeûne catholique vous perce la peau de ses longues dents cariées qui sont vos propres os de fils de chiennes ; mais, par Mahom ! j'entends que le service soit

fait comme en temps ordinaire de ripaille et de

beuverie ; sinon, je vous envoie jeûner jusques au dernier

jour dans l'antichambre de Monseigneur l'archevêque, saint homme archi avaricieux. Holà, du vin, du

vin !

ou bien, morbleu, je jure et sacre à vous faire

damner tous.

{On apporte le vin.)

Et que si la très sainte Inquisition se présente à

nos portes, la main à Tépée, rustres, la main à Tépée et la mèche au canon, corbleu ! car...

DON MIGUEL. — Maudit braillard, sieds-toi

et cesse de faire le rodomont.

Qui ne connaît ici ton antienne de fou !

PREMIER TABLEAU n

Cela se croit ennemi de Christ et n'oserait, par ma

foi jurée !

faire violence, un Vendredi Saint, à une goton surprise dans le chemin obscur qui conduit de

l'office à la cave.

DON JAIME. — Ah, scélérat, viens sur mon

cœur ! Que je t'embrasse à pleine bouche et à grand bruit. Tu es notre

maître à nous tous !

Certes, ce que tu dis là est vrai. Que sommes-nous,

nous autres friponneaux, au regard de toi, que dis-je ! au regard

de ton ombre !

Toi, toi, tu es vraiment ce que j'appelle un scélérat ! Est-il beau cette nuit ! Ellénor, Blanca, Lorença, et toi, Inésile, et toi, là-bas, Cinthia, et vous

toutes !

mais regardez-le donc ! Avez- vous jamais, chiennes, contemplé front plus noble, bouche plus belle, œil

plus brûlant ?

Et cette blonde de Venise, ce jabot, corbleu ! ce

roi des jabots !

Et cette épée, et cet habit !

— Dis-moi, mon fils, combien as-tu de duchesses

sur la conscience ?

PLUSIEURS VOIX. — C'est cela ! C'est cela-

même 1 Combien de duchesses assises r Combien de duchesses à tabouret ?

DON MIGUEL. — Six.

DON JAIME. — De marquises huppées ?

DON MIGUEL. — Sept, huit ou neuf, si le seigneur Eros ne m'égare.

DON JAIME. — De filles nobles et de donzelles du tiers ?

DON MIGUEL. — Entre soixante et cent, si

j'ai bonne mémoire. Il en manque à ma liste.

DON JAIME. — Et de catins ?

DON MIGUEL. — J'en sais une qui m'aima

d'amour vrai et qui mourut de désespoir non-feint.

(Court silence.)

Et qui mourut, Messieurs, presque dans le même temps

que Sœur Madeleine de la Compassion, ravie, par mes soins, à Jésus.

TOUS. — Gloire à Manara, gloire à Manara, au plus bas des enfers !

(Tumulte de rires ^ de criSy cliquetis d'argent et de verres.)

DON MIGUEL. — Je vois avec plaisir, Messieurs, que vous me voulez tous du bien,

et je suis fort touché de ce vœu que vous faites, d'un cœur si grand,

de voir ma chair et mon esprit brûler d'une flamme nouvelle

ailleurs, bien loin d'ici. Je vous jure sur mon honneur et sur la tête

de l'évêque de Rome que votre enfer n'existe pas ; qu'il n'a jamais brûlé

ailleurs que dans la tête d'un Messie fou ou d'un mauvais moine.

Mais nous savons qu'il est, dans l'espace vide de Dieu,

des mondes illuminés d'une joie plus chaude que la nôtre,

des terres inexplorées et très belles, et loin, bien loin de celle-ci

où nous sommes. Faites donc choix, je vous prie,

d'une de ces lointaines et charmeuses planètes

et m'y envoyez, cette nuit même, par la porte

vorace du tombeau.

Car le temps est long; car le temps est terriblement

lone. Messieurs, et je suis las étrangement de la chienne de vie que voilà. Ne point gagner Dieu, c'est vétille, à

coup sûr, mais perdre Satan, c'est douleur grande et ennui

vaste, par ma foi.

J'ai traîné l'Amour dans le plaisir, et dans la boue,

et dans la mort ; ie fus traître, blasphémateur, bourreau ; j'ai accompli tout cela que peut entreprendre un pauvre diable

d'homme et voyez ! j'ai perdu Satan. Satan s'est retiré de

moi.

Je mange Therbe amère du rocher de l'ennui. J'ai besog^né Vénus avec rage, puis avec malice et

déo;oût.

Aujourd'hui ie lui tordrais le cou en bâillant. Et ce n'est point la vanité qui parle par ma

bouche.

Je ne me pose pas en bourreau insensible.

J'ai soufFert, j'ai beaucoup souffert.

L'angoisse m'a fait signe, la jalousie m'a parlé bas,

la pitié m'a pris à la gorge.

Même ce furent là les moins menteurs de mes

plaisirs.

Eh quoi ! mon aveu vous surprend ; j'entends des

rires. Sachez donc qu'il n'a jamais commis l'action vraiment détestable celui-là qui n'a pas pleuré sur sa victime. Certes, dans ma jeunesse, j'ai recherché tout

comme vous la misérable joie, l'Etrangère inquiète qui vous donne sa vie et ne dit pas son nom. Toutefois le désir me vint très tôt de poursuivre

cela que vous ne connaîtrez jamais : l'Amour immense,

ténébreux et doux.

Plus d'une fois je l'ai cru tenir : ce n'était qu'un

fantôme de flamme.

Jel'étreignais, je lui jurais une tendresse d'éternité, il me brûlait la bouche et m'emplissait de ma

propre cendre la tête, et, lorsque je rouvrais les yeux, le jour hideux de

la solitude était là, le jour si long, si long de la solitude était là, avec

un pauvre cœur dans ses mains.

i6 MIGUEL MANARA

un très pauvre doux cœur léger comme le passereau d'hiver.

Et un soir la Luxure aux yeux vils, au front bas, s'assit sur ma couche

et me contempla en silence, comme on regarde les morts.

Une beauté nouvelle, une douleur nouvelle, un nouveau bien

dont on se lasse vite, afin de mieux goûter le vin d'un mal nouveau,

une nouvelle vie, un infini de vies nouvelles,

voilà ce qu'il me faut. Messieurs : ceci tout simplement, et rien de plus.

Ah ! comment le combler, ce gouffre de la vie ? que faire :

Car le désir est toujours là, plus fort, plus fou que jamais. C'est comme un incendie de la mer

soufflant sa flamme au plus profond du noir néant universel !

C'est un désir d'embrasser les possibilités infinies !

Ah, Messieurs ! que faisons-nous ici ? que gagnonsnous ici }

Hélas ! que cette vie est courte pour la science !

et quant aux armes

ce pauvre monde n'aurait pas de quoi nourrir les sombres appétits d'un maître tel que moi ;

et quant aux bonnes œuvres, vous savez quels

chiens rogneux, quelle puante vermine de nuit sont les hommes ; et vous savez sans doute aussi qu'un Roi est pauvre chose quand Dieu s'en est

allé. ,

DON ALPHONSE. — Il prêche, par ma foi, fort

bien, notre savantissime docteur de Belzébuth. Quel geste, quelle voix, quel feu !

mais il ne conclut point.

Et voyez comme ce négateur endurci nous dépeint

avec feu un Paradis nouveau !

Je veux savoir, par toutes les cornes de l'Enfer, ce qu'il attend de nous et de soi-même. Que ferons-nous ? que feras-tu, mon fils ?

DON MIGUEL. — Vous vous moquerez, je pense, de Dieu, tout comme devant,

et Mafiara se moquera de vous, tout comme devant, Messieurs.

DON FERNAND {à voix hasse^ penché vers don Miguel). — Si tu me vois ici malgré mes cheveux blancs, Miguel,

i8 MIGUEL MANARA

c'est que depuis longtemps j'ai Toeil sur toi. Je fus4'ami de ton père, don Tomaso de Leca, j'ai connu ta mère. Dame Girolama Anfriano. Ta mère était une sainte femme. Ton père était

un vaillant gentilhomme fidèle à son Dieu et à son Roi. 11 est mort dans

mes bras.

Regarde-moi, Miguel.

Vois, je ne baisse pas les yeux, et ma peau n'est

pas plus blanche parce que je te dis ce que j'ai à te dire : tu es un lâche et un félon.

DON MIGUEL. — Etes-vous ivre ou fou, don

Fernand, ou bien las de la vie ?

DON FERNAND. — Tu sais que j'ai vieilli

dans les combats très saints et que je ne me séparerai jamais de mon épée, pas même dans la mort. J'ai eu quatre chevaux tués sous moi ; et je parle au Roi face à face et sans me découvrir. Je pourrais te tirer l'oreille,

coquin ; je me contente cependant de répéter :

tu es un lâche et un félon.

Quiconque fait souffrir les femmes et les trahit est un lâche et un félon. Et quiconque convoite la

femme de son prochain, est un vil scélérat. Et quiconque ravit à la dernière des gotons de

village le saint trésor de sa virginité, puis l'abandonne à la honte, au

désespoir, quiconque fait cela est un chien et doit mourir de

la mort d'un chien.

Tu n'es pas gentilhomme, Miguel, tu es un

chien. Ton blason est une chose à clouer au-dessus d'une porte de mauvais lieu. Est-ce ma faute si la senteur de ta poudre et de ton fard m'est une

odeur de chien ?

S)ïSy don Miguel, chevalier de Calatrava, est-ce

ma faute ?

Si ton père vivait, je te cracherais au visage ; mais voilà,

ton père est mort. Il n'est pas là pour défendre l'honneur de son sang ; et ta mère n'est plur là pour essuyer la joue de son enfant et pour le

consoler dans ses bras.

Quoi ! c'est donc cela, c'est donc cela, la chevalerie

d'aujourd'hui !

Mais un juif dans la puanteur de son ghetto

un juif fidèle à son épouse et tendre à ses petits

est mille fois plus gentilhomme que toi !

Pour qui donc nous sommes-nous battus, puissances du Ciel !

Pour qui donc avons-nous versé notre sang.

Seigneur !

Pour qui donc a-t-il sacrifié sa vie, notre Roi,

lui qui n'a même pas aimé selon son cœur, lui qui a pâli

et jauni avant Tâge dans la poudre des parchemins d'Etat 1

Hélas !

(Il cache son visage dans ses mains.

Assez long silence,)

Ecoute-moi, Miguel. Tu es jeune. Tu as trente ans.

Et tu es riche d'une raison mauvaise, mais puissante.

Trente ans ! Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer !

Trente ans ! C'est comme l'odeur des blés, c'est comme le sourire

de la nuit à la fenêtre où doit apparaître un visage

doucement éclairé par le cœur d'une rose.

Miguel ! Mon fils ! mon enfant ! Je suis un vieux fou !

Je t'ai parlé comme un vieil imbécile ! J'ai été injuste.

J*aimais, moi aussi, les filles, quand j'étais jeune. Je ne les séduisais pas, je ne m'en moquais pas, je

ne les abandonnais pas, mais je les aimais, je les convoitais. J'ai été jeune,

Miguel.

Pardonne. Pardonne au vieux soldat brutal. Je ne

suis pas un homme de Cour, je n'entends rien au beau langage. Dame ! on a eu la vie dure ! Il ne faut pas m'en vouloir. Il faut me pardonner. Tu es beau, Miguel ; tu as

le front haut, les yeux fiers.

Donne-moi la main. Allons, ne boude pas. Donne-moi la main.

(Court silence. Il considère la main de don Miguel.)

C'est une noble main. Les doigts sont fins, les

veines sont bleues et bleues de ce bleu qu'on ne rencontre plus que

rarement.

Et tu ressembles à ton père.

(Long silence.)

Ecoute-moi, Miguel. Il est à Séville, notre bonne

vieille cité, une maison modeste et très ancienne, non loin de

l'Eglise

de la Caridad. La maison appartient à un très

vieux seigneur.

Ton père Ta connu. Moi je suis son ami d'enfance. Carillo de M endoza est son nom. 11 est malade et veuf depuis quatre ou cinq ans.

(Court silence.)

Ce Carillo de Mendoza, mon cher enfant,

n*a, pour le consoler de sa longue souffrance,

qu'une fille. Le nom de cette fille, enfant unique,

est Girolama.

C'est le nom de ta mère, Miguel.

Le nom de cette fille est donc Girolama

Carillo de Mendoza. C'est une noble fille.

Et c'est une fille très douce et très sage et très belle.

Et elle est à peine sortie de l'enfance.

Tu as trente ans, Miguel. Hélas ! si j'avais trente

ans !

Mais tu es le fils de mon ami et je te pardonne tes

trente ans.

Tu ne vas jamais à TÉglise, scélérat ^ Tu iras à la messe dimanche prochain, Miguel. Nous nous rencontrerons là, si tu veux. Viens,

viens, mon enfant.

C'est à TEglise de la Caridad.

(DON FERNAND sort.

Silence. La plupart des convives

ont quitté la salle du festin. Quelques-uns se sont endormis dans les fauteuils ou sous la table. Des lumignons agonisent : on sent que r aube approche.

UNE OMBRE écarte un rideau et apparaît à DON MI- GUEL.)

L'OMBRE. — Heureux Thomme dont le cœur est comme la pierre du tombeau sous la neige, et dont l'espérance est comme le nom d'un père gravé dans la pierre du tombeau.

Heureux l'homme dont le ventre est comme le

lieu où l'on plante la croix et dont le sang est comme l'épouvante des muets.

Heureux l'homme maudit par sa mère aveugle. Elle lève le bâton sous la lune.

Le cœur du silence est déchiré.

Heureux l'homme dont les larmes sont la pluie des tombeaux ruinés

et dont la peau est le bruit du serpent dans les feuilles.

Heureux Thomme dont le fils naît de la luxure

de l'ennemi !

Son enfant le suit dans le silence de la neige, en

se cachant derrière les arbres et la froide lune regarde.

Mais malheur, malheur à Thomme conscient

qui préfère, aveugle à la beauté de Dieu,

le vide de Tennui

aux tourments de la passion

et les tourments de la passion

au vide de l'ennui !

DON MIGUEL. — Esprit, qui es-tu ?

L'OMBRE. — Je suis l'ombre de ta vie passée.

jardin de Sèvilley devant la maison de Carillo de Mendoza,

GIROLAMA CARILLO. — Je n'avais pas douze

ans, Miguel,

quand elle est morte.

Il y aura quatre ans vers la Saint-Jean de décembre.

C'est si beau de mourir ainsi, le cœur pur et la

tête claire, si beau que je me reproche parfois d'avoir tant

pleuré.

Mais je n'étais qu'une faible fille, et sans doute

mes larmes d'orpheline n'ont pas offensé Dieu. C'est que l'on est très

jeune à douze ans et même je connais des filles de cet âge qui sont

tout-à-fait des enfants.

Depuis, j'ai beaucoup, beaucoup réfléchi. Mon

père était déjà malade. Vous ne connaissez don

Clément Carillo que depuis peu, mais vous avez pu voir qu'il est de naturel un

tantet capricieux et brusque quelquefois, par effet de maladie très

longue.

C'est une terrible chose. Être ainsi condamné à

l'immobilité.

Surtout pour un gentilhomme habitué à la vie des

camps.

DON MIGUEL. — Et comment se fait-il, Giro-

lame, que jamais je ne rencontre de jeunes filles de votre âge dans cette silencieuse

maison ?

Oh, combien votre vie m'apparaît triste, Girolame!

GIROLx\ME. — Je n'ai pas de compagne démon âge, don Miguel.

Et je me passe, pour dire le vrai, fort aisément

de la compagnie des filles de mon âge.

Je n'aime, voyez-vous,

ni leur manière de rire, ni leur façon de pleurer.

Et elles parlent des hommes, entre elles, quelquefois,

comme je n'aime pas que l'on parle des hommes

et de l'amour des hommes. Oui, nous menons une vie fort retirée.

L'hiver, je ne quitte guère la maison que pour me rendre à l'Eglise ;

mais Tété, nous passons nos dimanches à la campagne.

C'est à une heure de Séville. Nous avons là une maison

avec un grand, grand jardin ; et j'aime beaucoup les fleurs,

beaucoup.

DON MIGUEL. — Vous aimez les fleurs,

Girolame ?

Et je n'en vois jamais ni en vos cheveux, ni à vos

atours.

GIROLAME. — C'est à cause que je n'aime pas

les filles qui font des fleurs une parure comme de soie, ou de blonde,

ou de plume colorée.

Je ne mets jamais de fleurs dans mes cheveux (ils sont assez beaux sans cela. Dieu merci !) Les fleurs sont de belles vivantes qu'il faut laisser

vivre et respirer

Tair du soleil et de la lune. Je ne cueille jamais de

fleurs.

On peut très bien aimer, en ce monde où nous

sommes,

sans avoir tout de suite envie de tuer son bel

amour, ou de l'emprisonner dans du verre, ou bien,

(comme on fait de Toiseau), dans une cage où l'eau n'a plus le goût de

l'eau, où la graine d'été n'a plus le goût de la graine.

DON MIGUEL. — Est-ce donc que tout est miel, et rosée, et baume de tendresse en vous,

Girolame ? Est-ce donc qu'il n'est pas de lieu obscur en votre cœur ?

Vous ne vous mettez jamais en colère ?

GIROLAME. — Que si, que si !

Et même contre ces fleurs que j'aime tant,

à cause

de leurs noms latins si difficiles à retenir

et qui m'ont valu mainte et mainte semonce

de notre abbé qui, non content d'être bon géomètre, cultive

aussi

la science botanique, pour mon très grand déplaisir.

Vous me disiez tantôt que ma vie était triste : je ne partage pas du tout cette façon de voir.

Il y a la maison, le jardin, la leçon quotidienne, les pauvres. Il y a beaucoup, beaucoup de pauvres gens à Séville.

Je n'ai pas le temps de m'ennuyer. Et puis, il y a les livres.

Car je suis lectrice de mon père. J'ai beaucoup lu.

Je connais presque tous nos poètes ; et dernièrement, nous avons mis la main

sur les Aventures de T Illustre Chevalier de la

Manche.

*Mon père et Tabbé ont beaucoup ri, et moi j'avais envie de pleurer.

Comme c'est beau, ces livres qui font à la fois rire et pleurer !

— Mais sans doute, j'abuse de votre patience, don Miguel,

et vous me devez juger bien étourdie et bien bavarde.

Vous avez l'air un peu surpris de me voir si heureuse.

Ne me reprochez pas cette tranquillité d'esprit et de cœur :

je ne néglige aucun de mes devoirs.

DON MIGUEL. — C'est moi, c'est moi qui

vous ai priée, Girolame, de me conter l'histoire de votre chère vie. O

douce vie, ô belle et triste fleur !

Ne retirez pas votre main : laissez-la sur mon cœur. Puisse le battement de mon cœur vous dire,

Girolame, ce que je n'ose confier à ma voix. J'ai tant de

choses à vous dire !

J'ai tellement changé depuis le jour de notre

rencontre.

C'était à l'Eglise de la Caridad, vous en souvient-il :

Vers Pâques fleuries, avant mon départ pour

Madrid ; et le soir même, don Fernand, le vieil ami de

votre père, m'a poussé par les épaules dans cette maison qui

me faisait peur.

Car vous connaissez ma vie, car vous connaissez

de ma vie ce que l'on en peut dévoiler à une jeune fille, et c'est beaucoup, hélas, et c'est trop, Girolame.

GIROLAME. — J'ai parlé à don Fernand — je

ne devrais sans doute pas vous avouer ces choses — j'ai parlé de vous à don

Fernand.

Je ne suis plus une enfant et je trouve que rien

ne vaut la belle franchise. Et don Fernand m'a parlé de

vous.

Vous savez comment il est, notre vieil ami don

Fernand ; un peu taquin, mais bon. Il s'est moqué de moi

(il m'a connue enfant) puis tout-à-coup il a changé de ton et aussi de

visage.

Et il m'a parlé de vous.

DON MIGUEL. — Hélas, Girolame ! Qu'il n'y

ait pas de remède à cette tristesse du cœur ! Ce qui est fait est fait. Car c'est cela, notre vie : ce qui est accompli est accompli.

\ GIROLAME. — Je ne partage pas du tout cette

façon de voir.

Je ne vois pas ce qu'il y a de si terrible en cela. Je sais que vous êtes un mauvais sujet, don

Miguel,

que vous avez fait pleurer mainte et mainte belle

dame.

Mais toutes ces femmes savaient qu'elles faisaient

le mal en vous aimant, et même en vous permettant de

les aimer.

Car nulle d'entre elles n'avait reçu de vous le

serment, le grand serment pour Téternité, don Miguel ; car nulle d'entre elles n'avait reçu de vous l'Anneau,

l'Anneau qui rive àjamais l'âme à l'âme, don Miguel. Ah, elles savaient bien ce qu'elles faisaient, toutes,

oui, toutes !

DON MIGUEL. — Silence ! votre voix me fait

peur, Girolame !

C'est comme si un rayon de l'été pénétrait tout-àcoup

dans un lieu protégé par les ailes de la nuit, plein de formes

rampantes, de choses rêvées par la maladie des ténèbres.

J'ai vu certain jour une sœur de la Miséricorde

s'aventurer toute seule dans l'enclos rouge des suppliciés.

Ainsi marche votre voix, terrible d'innocence, ainsi marche votre voix, Girolame, dans mon mauvais cœur.

GIROLAME. — C'est à cause que vous me

prenez pour une petite sotte ; c'est à cause que vous me connaissez mal, don

Miguel.

Et c'est à cause, aussi, que je suis petite et

faible ; je suis certaine que vous me prenez en pitié très

grande, que vous craignez de me casser l'aile ou la patte. Mais je vous permets de me parler librement. Je n'ai pas peur de vous. Quelque chose en mon

cœur me dit que je suis votre sœur. Je ne crains pas vos yeux

sur moi.

Non, Miguel, je ne crains pas vos yeux sur moi. Je sais bien que vous me regardez quelquefois à

la dérobée comme on regarde un petit animal que l'on voudrait saisir, et cela me fait toujours rire quand j'y pense. Vous dites que la femme est faible ; tous les

hommes le disent, je crois.

car mop père le dit, et Tabbé le dit, et don Fer-

nand. Et les livres le disent aussi.

Et la femme est faible en effet, mais comme

l'oiseau des airs et comme la souris des champs : ne Tattrape pas

qui veut !

Et elles savent bien, allez, ce qu'elles font ; et

elles ne se laissent prendre que lorsque Dieu n'est plus dans leur cœur et qu'elles ne valent plus la peine d'être prises. Je sais fort bien ce que je dis et ce que je fais : s'il en était autrement, serais-je venue ici, toute

seule ?

Je tenais beaucoup à me faire connaître de vous,

don Miguel.

Car pour vous, je vous connais. Trois mois se sont

écoulés depuis le jour de notre rencontre (à la Caridad,

don Miguel) ; et très certainement vous n'étiez pas comme vous

êtes.

DOx\ MIGUEL. — Oui, vous dites vrai, Giro-

lame ; je ne suis pas comme j'étais.

Je vois mieux : et pourtant je n'étais pas

aveugle ;

mais c'est la lumière, sans doute, qui faisait défaut ;

car la lumière du dehors est pauvre chose ;

ce n'est point elle qui éclaire notre vie.

Vous avez allumé une lampe dans mon cœur :

et me voici comme le malade qui s'endort dans les

ténèbres avec le charbon de la fièvre sur le front et la glace

de l'abandon dans le cœur, et puis qui se réveille en sursaut dans une belle

chambre où toutes choses baignent dans la musique étale

de la lumière ; et voici, l'ami qu'il pleurait depuis longues années, l^ami revenu des terres océaniennes est là qui lui sourit de ses yeux plus calmes, plus sages

que jadis, et toute la famille est là, des vieillards à tête

blanche et des enfants vêtus d'une clarté de moissons, et le

gros vieux chien est là, les larges yeux noyés de rire tendre et la gueule bien ouverte et pleine de bruits de joie pour faire fête à l'homme sauvé du déluge des

ténèbres !

Voilà quel lieu de paix vous avez fait de mon cœur,

Girolame.

Et merci, et grand merci à vous, Girolame ! Sœur très douce ! Car n'avez-vous pas dit, tantôt, que vous étiez ma sœur ?

GIROLAME. — Vous êtes l'homme sauvé du

déluge des ténèbres et vous êtes faible et pâle et tout étonné encore, et il taut bien qu'une sœur pense pour vous et

parle pour vous et vous soutienne dans votre marche, et prie Dieu

pour vous.

Car n'êtes-vous pas l'homme sauvé de l'eau amère ? Or donc je suis très certainement votre sœur.

DON MIGUEL. — Mais si vraiment vous êtes

ma sœur douce, Girolame, mais si vraiment vous êtes ma propre douce sœur... — non, je ne puis le dire, ma voix n'est plus ma

voix, mon cœur n'est plus mon cœur, ma vie n'est plus

ma vie...

Girolame, Girolame, donnez-moi votre faible main, votre très chère main d'amie, de sœur, d'épouse

sainte !

GIROLAME. — Parlez-vous à une enfant ou à une femme ?

Prenez garde, le ciel vous entend, don Miguel.

DON MIGUEL. — Je parle à une femme sous

le limpide ciel de ma joie, sous le ciel suspendu au-dessus de nos têtes comme

un dais de parfums.

Je vous parle à vous, ô Girolame !

très grande, si vraiment grande que vous me faites

peur.

Qu'ai-je fait de ma vie, qu'ai-je fait de mon cœur ? Que n'ai-je appris plus tôt que j'avais Tâme bonne ! Me pardonnerez- vous ?

^XjIROLAME. — Il faut bien que je vous pardonne.

Relevez-vous.

DON MIGUEL. — Et — votre main —

GIROLAME. — Il faut bien que je vous la donne.

DON MIGUEL. — Et votre cœur, le refusezvous à ma joie ?

Dites-moi, votre cœur ?

GIROLAME. — Mon cœur n'est plus à moi.

DON MIGUEL. — Et votre pudeur grande, et

votre sainteté, me les confiez-vous pour le Temps, pour la Vie ?

GIROLAME. — Pour l'Éternité.

DON MIGUEL. — Et m'aimez-vous ? Et

m'aimez-vous d'amour pieux devant les hommes, devant les hommes ?

GIROLAME. — Devant Dieu.

Trois mois après.

Une salle au palais de DON MIGUEL M AN ARA, à

Séville, GIROLAMA CARILLO est couchée sur un petit lit blanc,

sans fleurs. Quatre cierges brûlent immohilement , DON MIGUEL est accroupi dans un coin obscur de la sahe, LES ESPRITS DE LA TERRE.

PREMIER ESPRIT. — Les paupières sont

bien fermées, les mâchoires sont bien serrées ; les bras sont croisés sur la poitrine et les mains se

rencontrent sur une petite croix en bois, aussi dure qu'un os. La tête repose sur un oreiller, ni trop haut, ni

trop bas, la robe ne fait pas de plis, les pieds se touchent

légèrement.

Je suis satisfait de mon ouvrage.

DEUXIÈME ESPRIT. — On a apporté le cercueil ; je l'ai vu.

Il est en argent massif

mais deux hommes vigoureux le soulèveront sans

peine car c'est presque un cercueil d'enfant.

TROISIÈME ESPRIT. — On a ouvert le vieux

caveau des Vicentelo de Leca.

Un ordre parfait y règne. Deux ou trois briques

à replacer, quelques coups de truelle, et c'est tout.

PREMIER ESPRIT. — Demain, vers le milieu du jour, il faudra nous rendre, mes frères,

à la maison du vieux Carillo Mendoza.

Le bonhomme, en apprenant la mort de son enfant unique,

est tombé dans les bras de son vieil ami don Fernand, sans un cri,

sans une larme : il n'a pas ouvert la bouche depuis,

et demain c'est le troisième jour.

DON MIGUEL. — Bonnes gens, ne faites pas ce

bruit de paroles, je vous prie.

Faites, je vous prie, en silence ce qui doit être fait.

Je ne vous reproche pas, bonnes gens, votre

ouvrage ; mais ne parlez plus entre vous de ma chère morte. Je sais qu'elle est morte, mais je ne veux pas

qu'on en parle comme d'une morte.

PREMIER ESPRIT. — Il nous prend pour des

hommes faits comme lui d'argile et de larmes.

Et c'est son grand amour qui lit ainsi dans le

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