‹ Miguel MañaraChapitre 2 sur 11 · livre fermé des pensées · texte numérisé non relu

livre fermé des pensées

DEUXIÈME ESPRIT. — Ses tristes pensées

sont comme des voix d'hommes inconnus dans une maison sombre et glacée.

TROISIÈME ESPRIT. — Il ne faut pas le

prendre en pitié.

L'Homme est à la Terre. Il doit adorer l'Esprit

de la Terre.

(A don Miguel.)

— Homme d'argile, les larmes ont noyé ta misérable cervelle.

Les paroles sans sel coulent sur ta bouche comme l'eau tiède.

Réveille-toi, regarde, tu es seul.

42 iMIGUEL MANARA

DON MIGUEL. — Si c'est ma folie qui parle, si c'est vraiment la voix de ma folie que j'entends,

grâces vous soient rendues, ô Seigneur, ô mon Dieu !

Que la Démence prenne ma tête sur ses genoux et me chante à l'oreille : mon petit enfant, mon petit enfant !

Je ne veux pas être bercé par une jeune fille ; les bras des jeunes filles sont froids comme la mort.

Et ne lui dites pas, mes amis, que je pleure ; j'aime mieux qu'elle ne sache pas que je pleure : cela déchirerait son pauvre cœur.

TROISIÈME ESPRIT. — Lève-toi, parle et

agis, et pleure comme un homme.

N'es-tu pas un homme, Manara ? n'es-tu pas un

fils de la Douleur :

Lève-toi ; tes vêtements de deuil sont préparés. Il te faudra marcher d'un air digne jusqu'à la

tombe.

Et prends garde aux flaques de boue du chemin,

car voici l'automne.

Trois mois se sont écoulés depuis le jour d'été de

ton mariage.

Il ne faut pas négliger le calcul des jours et des

mois,

fils de la Terre !

DON MIGUEL. — Je suivrai le cercueil comme un tout petit que Ton mène à l'Eglise ;

et je ferai tout ce que Ton me dira de faire.

Je suis un pauvre malheureux.

Je ne veux pas que l'on se mette en colère à cause de moi.

Et je n'irai pas me pendre dans la saulée au bord de la rivière.

Et je ne ferai aucune chose que Dieu défend.

Dieu m'a créé, et il faut bien que je vive.

TROISIÈME ESPRIT. — Pense à la terre, fils

de la Douleur.

Tout le reste est moquerie.

Tu as un cœur pour l'espérance, et des mains

pour le travail.

Il faudra vivre, et vivre longtemps, et dire avec

les hommes :

ce m'est une joie.

Et quand tes bras seront brisés, et quand tes vieux

os te feront mal.

et quand ta tête sera blanche comme la maladie de

l'arbre, un jour tu te lèveras plus tôt que de coutume et tu allumeras la faible lampe dans Theure grise et tu iras mettre la dernière main à ton ouvrage.

PREiMIER ESPRIT.— Mais, sur le seuil, comme

une branche sans écorce tu tomberas.

Alors on ouvrira le grand lit froid.

DEUXIÈME ESPRIT. — Et l'on apportera le cercueil.

TROISIÈME ESPRIT. — Et l'on ouvrira le caveau des Vicentelo de Leca.

LES TROIS ESPRITS. — Mais d'ici à ce beau jour, il faut vivre, ô fils de la terre !

(Les Esprits s'éloignent. Long silence.

On entend sonner V heure.)

DON MIGUEL. — Douleur, Douleur, pourquoi m'as-tu donné le jour t pourquoi n'as-tu pas écrasé ma tête entre deux pierres, au bord de l'eau, entre deux pierres innocentes.

plus charitables que les mamelles de ton amour ?

Tu me dis, Douleur, que tu es ma Mère. Mais si tu l'es vraiment, tu dois bien savoir quel enfer se lamente là, ma Mère, quel enfer se lamente là, dans ce vieux cœur.

Est-ce pour cela que tu m'as bercé

les nuits d'hiver, au clair des cheminées

où pleurait le temps orphelin ?

Dis, est-ce pour cela que tu m'as bercé

avec des larmes et du rêve dans tes tristes yeux,

dans tes chers yeux couleur de voyage et de vent ?

Tu m'as couché dans un berceau :

que ne m'as-tu jeté dans un cercueil !

Tu as baisé mon corps des petits pieds à la pauvre

tête :

que n'étais-tu pareille aux bêtes des bois qui étranglent leur portée, ô ma Mère !

Maudite soit votre douceur, ô vous qui m'avez enfanté dans la douleur !

Maudit soit votre ventre, maudit soit votre sein.

ô vous qui m'avez donné ce triste corps, ce solitaire

cœur

Tu n'es pourtant pas la sœur de la louve

qui accouche affamée au clair d'une lune

triste comme un visage baisé par la peste.

11 fallait laisser la tendresse

aux femelles des bois, dont le poil sent la famine :

n'es-tu pas fille des hommes, ô Douleur ?

Ma mère, ma mère, j'ai tout perdu, ma vie est

veuve, ma luxure pleure et je suis le père de répouvante, de la folie et de la mort. O Douleur, ô ma mère, qu'avez-vous fait de moi.^

(Silence.)

L'ESPRIT DU CIEL. — Manara ! Manara !

DON MIGUEL. — Qui m'appelle ^ Je connais

cette voix. i

Où l'ai-je entendue, et quand '^ 1

C'est comme si l'écho du cri de la naissance '

se réveillait soudain dans le cœur du vieil homme.

L'ESPRIT DU CIEL. — Manara ! Manara ! |

Fils bien-aimé !

DON MIGUEL. — C'est comme le fantôme

d'un doux soleil sur l'eau, c'est comme la brise vaporeuse dans le pommier.

L'ESPRIT DU CIEL. — Manara ! Manara ! Réjouis-toi !

DON MIGUEL. — Je ne te comprends pas. Parle plus clairement.

L'ESPRIT DU CIEL. — Ouvre l'oreille.

(Court silence. Une procession passe sous les fenêtres.)

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